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    Plan détaillé Texte intégral 1. POUR UNE RHÉTORIQUE « PHILOSOPHIQUE » 2. PLATON RÉCUPÉRÉ 3. LES ENJEUX DES DISCOURS PLATONICIENS EN LEUR TEMPS Notes de bas de page Auteur

    Contre Platon, vol. 1

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Platon contre Platon : le problème de la rhétorique dans les Discours platoniciens d’Aelius Aristide

    Laurent Pernot

    p. 315-338

    Texte intégral 1. POUR UNE RHÉTORIQUE « PHILOSOPHIQUE » Rhétorique et politiqueRhétorique et philosophieRhétorique et mystique 2. PLATON RÉCUPÉRÉ Les faiblesses de PlatonLa véritable conception platonicienne de la rhétorique 3. LES ENJEUX DES DISCOURS PLATONICIENS EN LEUR TEMPS Enjeu culturelEnjeu théoriqueUn manifeste oratoireLa réception des Discours platoniciens Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Aelius Aristide rêve qu’il se promène dans Athènes. Tout à coup se dresse devant lui un temple magnifique :

    Arrivé au pronaos, je vois que le temple appartenait à Platon le philosophe, et je vois la statue de celui-ci, dressée grande et belle, et à sa droite je ne sais quel autre personnage dressé debout [...] Quelqu’un disant que Platon du moins eût dû avoir trois temples : « Et Démosthène, repris-je par surenchère, pourquoi pas quatre-vingts, et autant, je pense, Homère ! »1.

    2Repartie caractéristique. L’admiration portée à Platon constitue une atteinte personnelle pour Aristide ; non sans humeur, il réplique aussitôt en invoquant Démosthène, le prince des orateurs, et Homère pour faire bonne mesure. Sur fond de culture hellénique et de ferveur religieuse, le rêve met en scène le conflit qui oppose Platon et les sophistes : conflit dont les Discours platoniciens offrent, avec un arrière-plan identique, l’expression diurne et argumentée.

    3Si Aristide en veut à Platon, c’est à cause du Gorgias, et principalement à cause de deux passages de ce dialogue. Dans le premier, Socrate définissait la rhétorique comme un simulacre de τέχνη, un empirisme et une routine, une forme de κολακεία ; dans le second, il s’en prenait à quatre grands ῥήτορες athéniens, Périclès, Cimon, Miltiade et Thémistocle, en leur reprochant d’avoir flatté leurs concitoyens au lieu de chercher à les rendre meilleurs2. Ces textes bien connus représentent, aux yeux d’Aristide, l’acte d’accusation dressé par Platon contre la rhétorique et contre ses plus fameux représentants. À ce double grief, il répond par deux longues œuvres, la Défense de la rhétorique (Πρὸς Πλάτωνα ὑπὲρ ῥητορικῆς) et le Pour les Quatre (Πρὸς Πλάτωνα ὑπὲρ τῶν τεττάρων) ; s’y ajoute un troisième Discours platonicien, la brève Réponse à Capiton (Πλατωνικὸς τρίτος πρὸς Καπίτωνα), dans laquelle Aristide se justifie face aux critiques d’un philosophe contemporain, qui s’était offusqué de certaines attaques contre Platon contenues dans la Défense de la rhétorique3.

    4Avec leurs quatre cents pages de texte grec, les Discours platoniciens, composés vers le milieu du IIe siècle après J.-C.4, constituent un document sans équivalent dans la littérature conservée. Nous savons que plusieurs ouvrages dirigés contre Platon, ou contenant des attaques contre lui, furent écrits dans les milieux rhétoriques et sophistiques, depuis l’époque classique jusqu’à l’époque impériale : mais ces ouvrages sont perdus, et il est seulement permis de supposer que certains d’entre eux ont dû rouler, au moins pour une part, sur la question de la rhétorique et sur le Gorgias5. Quant aux œuvres rhétoriques que nous possédons, elles manifestent souvent une connaissance des arguments platoniciens, et même une volonté de les réfuter, mais sans faire de cette réfutation leur objet principal6. Aristide est le seul sophiste antique qui nous offre une critique en règle des idées de Platon sur la rhétorique. Il a voulu composer une somme et réduire une fois pour toutes Platon à quia, en prenant appui sur la pensée platonicienne elle-même : sa tentative, à la fois naïve et rusée, mérite l’attention.

    1. POUR UNE RHÉTORIQUE « PHILOSOPHIQUE »

    5Aristide n’entend pas faire un exposé dogmatique. Orateur il est, orateur il reste : sa méthode sera rhétorique, et plus précisément judiciaire. Il se place en position d’accusé, lui-même ainsi que tous ses confrères, passés, présents et à venir, et il se charge de présenter une défense, en réfutant pied à pied les imputations de la partie adverse. Les Discours platoniciens prennent donc la forme d’une discussion acharnée, dans laquelle Aristide s’adresse directement à Platon, par-delà les siècles, et répond à chacune de ses assertions, sans craindre les longueurs ni les répétitions. Mais, derrière les sinuosités de l’argumentation, se dessinent les points forts d’une conception aristidienne de la rhétorique qui constitue le véritable objet du débat. Cette conception tient dans une triple équivalence.

    Rhétorique et politique

    6La première équivalence est celle de la rhétorique et de la politique. Tandis que le Gorgias qualifiait la rhétorique de « simulacre d’une partie de la politique » (c’est-à-dire simulacre de la justice)7, Aristide veut voir en elle, au contraire, le fondement de toute politique. Le domaine de l’orateur, observe-t-il, ne se limite pas à la parole, mais s’étend aussi à la sphère de l’action8. Cette association du λέγειν et du πράττειν est aussi ancienne que l’idéal homérique du « bon diseur d’avis et bon faiseur d’exploits »9. À l’époque classique, elle est inscrite dans le mot même de ῥήτωρ, qui signifie à la fois « orateur » et « homme politique » : l’éloquence joue un rôle essentiel dans l’exercice du pouvoir au sein de la cité. Platon, du reste, admet ce point ; il est allé jusqu’à inclure parmi les ῥήτορες, en la personne de Cimon, un homme qui fut surtout un homme d’action et qui ne paraît pas avoir brillé spécialement par les qualités intellectuelles ou oratoires10.

    7Cette efficacité de la rhétorique est visible dans tous les domaines de l’action politique : non seulement dans celui de la justice, avec lequel le Gorgias la met en rapport, mais encore dans celui de la législation, dont le simulacre est aux yeux de Platon la sophistique. La justice, en effet, repose sur la rhétorique, qui trouve les preuves, dit le droit, explique le jugement. La législation, à son tour, repose sur la rhétorique, car les lois ne sont rien d’autre que des discours persuasifs adressés au peuple, des démégories. De manière générale, la rhétorique est omniprésente dans la vie sociale. Inventée pour empêcher le règne de la force, elle protège les faibles, récompense les justes et maintient l’État de droit11. Il faut donc réécrire le mythe du Protagoras, en substituant la rhétorique à αἰδώς et à δίκη comme facteur de préservation de la race humaine et de la civilisation12. Aristide conclut que la rhétorique est un lien vital entre les hommes (σύνδεσμος τοῦ βίου τοῖς ἀνθρώποις) et qu’elle tient ensemble toutes les parties de la politique (τὰ τῆς πολιτικῆς μόρια ὑπὸ τῆς ῥητορικῆς συνέχεται)13.

    8Il est clair qu’Aristide et Platon ne parlent pas de la même politique. Alors que, selon le Gorgias, la seule politique qui vaille est celle qui consisterait à améliorer l’âme des citoyens, Aristide se place sur le terrain du réalisme, en se référant aux exigences de la vie sociale et de la survie de l’espèce. Comme tant d’autres, depuis Isocrate jusqu’à Chaïm Perelman, il est convaincu qu’aucune société humaine ne peut exister sans les prises de parole, les jugements et les raisonnements qui constituent la communication rhétorique. Mais ce qui est remarquable, c’est que cette conviction est exprimée ici dans les termes de Platon : la rhétorique se trouve associée aux notions dont le Gorgias voulait précisément la séparer, les notions de politique et de justice. L’étape suivante consistera à lier la rhétorique à la philosophie elle-même.

    Rhétorique et philosophie

    9Dédaignant les mauvais orateurs, qui méritent seuls les reproches de Platon et qui ne sont pas dignes du nom de ῥήτωρ, Aristide trace le portrait de l’orateur parfait, tel qu’il s’est réalisé dans la personne des Quatre : dans ce portrait, la part essentielle revient aux qualités morales14. L’orateur parfait est un homme de bien15. Il possède les quatre parties de la vertu : courage, justice, prudence et tempérance16. En un mot, il applique les normes éthiques de la philosophie platonicienne, ainsi qu’Aristide a soin de le souligner. Par exemple, la justice manifestée par Miltiade à Marathon correspond exactement à la définition que le Gorgias donne de cette vertu17. Périclès incarne l’idéal platonicien de l’ἀγαθὸς πολίτης18. « Ce que Platon approuve, Périclès l’a fait : est-il une vie ou une action politique qui pourrait se révéler plus conforme aux doctrines de Platon19 ? »

    10Les paroles d’un tel homme sont en accord avec son caractère, conformément au proverbe : οἷος ὁ τρόπος, τοιοῦτος καὶ ὁ λόγος20. Elles reflètent son souci du bien et visent uniquement τὸ βέλτιστον, quoi qu’il en coûte21. L’orateur parfait prête plus d’attention au fond qu’à la forme22. Son éloquence est utile, morale, éducative, et rend les auditeurs meilleurs. Suivant un thème qui revient constamment dans le Pour les Quatre, l’orateur remplit une mission d’enseignement et joue le rôle d’un διδάσκαλος23. Les quatre vertus entrent même directement en application dans son travail d’orateur, en sorte que la pratique de l’éloquence devient un exercice spirituel :

    Pratiquer l’éloquence consiste à découvrir les idées nécessaires, à les disposer et à les rendre de la manière convenable, avec ornement et avec force. Or il est manifeste que l’invention est du domaine de l’intelligence (φρόνησις), puisqu’il est impossible, si l’on manque d’intelligence, de découvrir quoi que ce soit d’utile, et que la modération (σωφροσύνη) s’applique à la mise en œuvre et à l’accord entre le principal et l’accessoire. Puis, à la place de la justice (δικαιοσύνη), mettez la convenance, qui consiste à observer dans chaque cas ce qui sied, en qualité et en quantité. Quant au courage (ἀνδρεία), il n’est évidemment rien qui veuille autant en avoir sa part que le discours : car il n’est rien qui, autant que le discours, bannisse et méprise la bassesse et la vilenie24.

    11Ainsi représenté, l’orateur apparaît comme une sorte de frère jumeau du philosophe. Les leçons que les Quatre donnaient à leurs concitoyens valaient bien celles de Socrate ; le courageux discours de Nicias s’opposant à l’expédition de Sicile était digne d’un philosophe accompli (ὡς οἷά τις ἂν τῶν ἐπ’ ἔσχατον ἡκόντων φιλοσοφίας)25. Aristide n’hésite pas à appliquer les qualificatifs de « philosophes » et de « philosophie » à ses orateurs et à leur éloquence26. Il va jusqu’à soutenir que, du point de vue moral, les orateurs sont supérieurs aux philosophes, dans la mesure où les premiers agissent et courent des risques pour mettre leurs idées en pratique et pour faire le bien autour d’eux, tandis que les seconds n’ont que trop tendance à se réfugier dans une stérile ἡσυχία27.

    12Réfléchissons encore, avec Aristide, au sens du mot φιλοσοφία28. Cette réflexion, placée à la fin du Pour les Quatre, est destinée en principe à rabattre les prétentions de quelques faux philosophes, mais sa portée réelle est plus grande que son but affiché : elle suggère en fait un total reclassement terminologique. Si l’on se réfère à l’usage des bons auteurs, on constate que le mot φιλοσοφία avait autrefois un emploi très large : il désignait l’amour du beau, la pratique des λόγοι et la παιδεία en général. C’est Platon qui lui a donné le sens restreint qui est le sien aujourd’hui, en le réservant à ceux qui s’occupent des ἰδέαι et méprisent les réalités corporelles. Par conséquent, les orateurs seraient en droit de revendiquer ce nom, comme l’ont fait, du reste, Isocrate et ses disciples. Se demande-t-on comment, dès lors, on pourra désigner les philosophes au sens strict ? Eh bien, il reste le mot de « sophistes »29 ; ce terme n’avait d’ailleurs rien d’infamant à l’origine, et c’est Platon, encore une fois, qui apparaît comme un des principaux responsables de son emploi péjoratif. À l’issue de cette analyse, le renversement est complet : le philosophe est devenu un sophiste, et l’orateur apparaît comme le véritable philosophe30.

    Rhétorique et mystique

    13La conception aristidienne comporte enfin une dimension mystique : toute la première partie de la Défense de la rhétorique est consacrée à ce thème31. Accordons à Platon, dit Aristide, que la rhétorique ne soit pas un art ; si tel est le cas, il ne faut pas croire qu’elle soit moins qu’un art, c’est-à-dire un empirisme et un simulacre, mais au contraire il faut reconnaître qu’elle est d’origine divine et par conséquent supérieure à l’art. Là où le Gorgias parlait de vile routine, Aristide discerne une mission divine. Il produit des témoignages montrant que les grands orateurs sont inspirés par les dieux, en particulier par Hermès, et il affirme que la rhétorique doit prendre place aux côtés des différentes formes de μανία prophétique et poétique que Socrate répertoriait dans le Phèdre32 : comme ces dernières, elle est un délire et un bienfait.

    14D’autres passages des Discours platoniciens mentionnent les dieux de l’éloquence33 et présentent la rhétorique comme un saint mystère34 : les initiés en ce domaine ont donc quelque chose de divin. Ce n’est pas un hasard si Périclès fut surnommé l’Olympien35. Démosthène, quant à lui, peut être qualifié d’« image d’Hermès Logios descendue parmi les hommes » (Δημοσθένους, ὃν ἐγὼ φαίην ἂν Ἑρμοῦ τινος λογίου τύπον εἰς ἀνθρώπους κατελθεῖν)36. Et l’orateur parfait se définit comme celui « qui, dans sa conduite, imite les dieux autant qu’il est possible » (τούς κρείττους εἰς ὅσον οἷόν τέ ἐστιν ἐν τοῖς ἑαυτοῦ μιμούμενος)37. La rhétorique reprend à son compte le thème de l’ὁμοίωσις θεῷ, qui servait, en particulier chez Platon, à définir la philosophie. La mission divine de l’orateur s’inscrit ainsi dans le prolongement de sa mission « philosophique », et elle permet à la rhétorique de se conformer, sur ce point également, à l’idéal platonicien.

    15La conception aristidienne de la rhétorique a des précédents chez plusieurs auteurs, depuis la Première Sophistique jusqu’à Denys d’Halicamasse et à Quintilien : ce fait a été reconnu depuis longtemps38. Nous avons vu que, pour caractériser la rhétorique comme φιλοσοφία, Aristide se réfère expressément à Isocrate39 ; son insistance sur la qualité morale de l’éloquence et son éloge du λόγος comme condition nécessaire de la vie en société remontent également à la doctrine isocratique. Quant à la figure de l’orateur idéal, défini en somme comme un uir bonus dicendi peritus, elle est attestée depuis Caton et Cicéron ; Aristide n’avait certainement pas lu les auteurs latins, mais il pouvait connaître, directement ou indirectement, leurs prédécesseurs grecs, notamment les stoïciens et certains maîtres de Cicéron. Seule la dimension mystique prêtée à la rhétorique paraît, avec l’ampleur que lui donne Aristide, un trait plus original : nous y reviendrons. Cet aspect mis à part, il est clair que les Discours platoniciens s’enracinent dans une longue tradition de défense de la rhétorique et que l’idéal oratoire qu’ils soutiennent n’est pas nouveau dans son principe.

    16La caractéristique propre à Aristide, au sein de cette tradition, est son respect de la problématique platonicienne. Il ne cherche nullement à sortir des catégories posées par Platon et laisse le débat se dérouler sur le terrain choisi par l’adversaire, en faisant toutes les concessions : que la rhétorique pose problème, et qu’elle doit être jugée à l’aune de la politique, de la vertu et de la philosophie. Son effort consiste seulement à rendre une sentence positive là où Platon portait une condamnation. D’où le paradoxe d’une réflexion qui se veut une réfutation du Gorgias, mais qui ne sort pas du cadre tracé par ce dialogue. Avant de nous interroger sur la signification de cette méthode, il reste à franchir un pas supplémentaire et à constater que la rhétorique, telle que la conçoit Aristide, n’est pas seulement conforme aux exigences de Platon, mais également inscrite dans les textes platoniciens eux-mêmes.

    2. PLATON RÉCUPÉRÉ

    17Tout au long des Discours platoniciens, Aristide proteste de son admiration pour Platon, en qui il voit à la fois un grand penseur, un grand écrivain et une figure essentielle du patrimoine culturel de la Grèce. Il l’appelle plusieurs fois « le meilleur des Grecs », et cette formule n’est pas toujours ironique40. Si donc il s’en prend à lui, ce n’est pas par malveillance, mais uniquement pour rétablir la vérité dans ses droits, suivant une attitude conforme au fameux thème Amicus Plato, sed magis arnica ueritas 41. Aristide n’ignore pas que ce thème prend sa source chez Platon lui-même ; il cite le passage de la République où il est dit, à propos d’Homère, qu’« on doit plus d’égards à la vérité qu’à un homme »42. Par conséquent, en s’autorisant d’un tel précédent, Aristide ne fait que retourner contre le philosophe un argument dont celui-ci s’était servi en son temps. D’emblée, se manifeste la volonté de combattre Platon au moyen de ses propres armes.

    18Il ne suffit pas de dire que Platon peut se trouver en désaccord avec la vérité : il faut comprendre pourquoi. Comment a-t-il pu se méprendre à ce point sur la valeur de la rhétorique et sur le mérite des Quatre ? C’est que Platon, selon Aristide, souffre de deux faiblesses, qui expliquent son erreur.

    Les faiblesses de Platon

    19Paradoxalement, Platon est affligé d’un excès de génie. Entraîné par ses dons exceptionnels, il s’autorise de multiples libertés, dans la forme et dans le fond43. Lorsqu’une de ses assertions paraît trop audacieuse ou injustifiée, il ne faut donc pas lui en vouloir, mais simplement considérer qu’il s’est laissé emporter μεγέθει τινὶ καὶ ἐξουσίᾳ φύσεως44. Tel est le cas, par exemple, de la condamnation portée contre Thémistocle : il n’est, pour s’en convaincre, que de comparer le témoignage de Platon avec celui d’Eschine de Sphettos. Dans le Gorgias, Platon prête à Socrate des propos très durs contre Thémistocle, tandis que dans l’Alcibiade d’Eschine, qu’Aristide cite longuement, Socrate faisait l’éloge de ce même Thémistocle. Face à ces deux versions contradictoires, qui croire ? La supériorité intellectuelle et littéraire de Platon par rapport à Eschine ne fait aucun doute. C’est pourquoi, dit Aristide, il faut croire le moins doué des deux. Il est vraisemblable qu’Eschine répète des propos qu’il a réellement entendus, tandis que Platon, à son habitude, a laissé libre cours à l’exubérance de sa nature (τῆς φύσεως κέχρηται τῇ περιουσίᾳ)45. Grâce à ce raisonnement, qui rappelle de près certaines argumentations modernes en faveur du témoignage de Xénophon sur Socrate, le texte de Platon est disqualifié en raison des mérites mêmes de son auteur.

    20L’autre faiblesse de Platon est sa propension à tout dénigrer. Socrate déjà était atteint de ce défaut : c’est ce qui l’a perdu devant ses juges. Platon à son tour a introduit toutes sortes de critiques dans les différentes parties de son œuvre, s’en prenant non seulement aux sophistes et aux orateurs, mais aussi aux poètes tragiques et comiques et à Homère46. Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans le Gorgias ce parti pris de dénigrement. L’analogie tracée entre la rhétorique et la cuisine, dans le classement des τέχναι, n’est qu’une grossière insulte envers les orateurs47. De même, l’attaque nominale contre les Quatre était totalement inutile pour démontrer ce qui fait l’objet du Gorgias, du moment que Platon est forcé d’admettre, comme on le verra, que tous les orateurs ne sont pas des flatteurs et qu’il peut exister une bonne rhétorique : même s’il était possible de prouver que les Quatre ont été des malfaiteurs, il ne s’ensuivrait pas la condamnation de toute rhétorique, et par conséquent l’attaque portée contre eux n’est qu’une calomnie superfétatoire et choquante48.

    21L’analyse de ces deux faiblesses conduit à un seul et même résultat : elle permet de faire la part de ce qui, dans Platon, n’est pas le vrai Platon. En indiquant que souvent le philosophe va trop loin, qu’il se laisse entraîner à des critiques excessives, Aristide suggère qu’il ne croyait pas lui-même à ce qu’il avance contre la rhétorique et qu’on est en droit de chercher dans son œuvre les traces d’une doctrine plus saine. Il s’agit d’isoler, derrière les excès, un Platon raisonnable, acceptable par les orateurs.

    La véritable conception platonicienne de la rhétorique

    22À cette fin, Aristide oppose aux déclarations polémiques du Gorgias d’autres passages du même dialogue ou des passages d’autres dialogues dans lesquels s’expriment, selon lui, des conceptions différentes. Confrontées à un riche matériel qui les sape et qui les nie, les attaques contre la rhétorique et contre les orateurs feront figure de déclarations de circonstance, sans véritable portée49.

    23Aristide a beau jeu de montrer que la tirade sur la κολακεία, au début du Gorgias, se heurte à des textes soutenant une position beaucoup plus nuancée. Dans le Gorgias même, Socrate admet l’existence d’une bonne rhétorique et cite au moins un exemple de ῥήτωρ vertueux : Aristide, fils de Lysimaque. Avec sa perversité coutumière, Platon a dissimulé la mention du fils de Lysimaque au milieu du mythe final, afin que cet argument en faveur de la rhétorique reste inaperçu, autant que possible, sans qu’on puisse cependant lui reprocher de l’avoir omis : mais enfin il est là50. La possibilité d’une bonne rhétorique est également affirmée, poursuit Aristide, dans d’autres dialogues, notamment dans le Politique et dans le Phèdre51 : c’est là le point crucial, qui avait déjà été remarqué dans l’Antiquité52, et que la recherche moderne a amplement confirmé53. Il est indiscutable, effectivement, que dans la pensée de Platon la définition de la rhétorique comme flatterie n’épuise pas le sujet, et que cette analyse critique doit être prolongée par une réflexion positive sur les conditions et les moyens d’une bonne rhétorique. En ce sens, Aristide est fondé à se réclamer du Phèdre pour réduire l’importance du Gorgias.

    24Non content de nuancer sa condamnation de la rhétorique, Platon est également revenu sur sa condamnation de l’action politique des Quatre. Aristide en veut pour preuve le Ménexène (qu’il considère, à l’instar de tous les auteurs anciens, comme un éloge sérieux) : cette œuvre loue les Athéniens du ve siècle, ceux-là mêmes qui étaient soumis au gouvernement de Miltiade, de Thémistocle, de Cimon et de Périclès. Aristide cite également des textes des Lois louant l’attitude d’Athènes au moment de la première guerre médique, et le passage du Phèdre dans lequel Périclès est présenté comme un orateur accompli54. Là, en effet, le changement de perspective est total par rapport au Gorgias :

    [Platon écrit à propos de Périclès :] « Il rencontra Anaxagore [...] ; il s’emplit de visions en l’air ; il pénétra la nature de l’intelligence, sujets souvent traités par Anaxagore, et il tira de là, pour l’art oratoire, ce qui s’y adaptait. » Platon atteste donc ici deux choses : que la rhétorique n’est pas une routine sans art, mais un art du discours, et que Périclès avait un talent supérieur dans cet art ; et il donne de surcroît la raison de cette supériorité. Tant s’en faut qu’il lui adresse le reproche de flatterie ou de servilité ! Bien loin, donc, que la rhétorique apparaisse comme un mal d’après l’action politique de Périclès, il est au contraire inscrit dans ce texte que Périclès excella dans le domaine de la rhétorique. [...] Dans ces conditions, comment aurait-on le droit de nous en vouloir, quand Platon lui-même prononce que nous disons vrai55 ?

    25« Platon lui-même prononce que nous disons vrai » : tel est, aux yeux d’Aristide, le dernier mot de la discussion. Il le reprend dans une formule remarquable, qui résume le sens de son entreprise : « Je me suis efforcé de montrer qu’en tout point Platon est d’accord avec moi » (Ἐγὼ μὲν γὰρ αὐτὸν ἐπειρώμην πανταχοῦ σύμψηφον ὄντα ἐμαυτῷ δεικνύναι)56. Grâce à cette stratégie de récupération, Platon peut être qualifié de « père et maître des orateurs » (Πλάτωνα τὸν τῶν ῥητόρων πατέρα καὶ διδάσκαλον)57. Mais quel sens faut-il donner à cet accord ?

    26Pour Aristide, la rhétorique est le fondement de la civilisation et du droit ; l’orateur véritable est un homme d’exception que les dieux envoient sur terre pour protéger la justice, cultiver la beauté et faire le bien autour de lui. Cette conception, si noble soit-elle, ne présente avec la doctrine de Platon que des rapports superficiels. Des différentes parties de la philosophie, Aristide ne retient que la morale, écartant le reste comme vaine spéculation. À l’intérieur même du domaine moral, il emploie les concepts de manière formelle : les mots de « bien », « vertu », « éducation », etc., fonctionnent dans son texte comme des estampilles, que l’auteur appose sans approfondir leur définition et qui permettent de conférer à bon compte une valeur éthique à toutes sortes de personnes et d’actions. Enfin, Aristide n’admet pas qu’il faille tenir pour négligeable ce qui concerne le corps, les exigences de la vie sociale, la survie du groupe et de l’espèce. L’idéal proposé par les Quatre n’exclut pas le souci du salut matériel. Aristide n’est pas philosophe, cela est trop évident, et son platonisme ne résiste pas à l’examen.

    27Sa présentation des textes platoniciens appelle les mêmes réserves. Ayant étudié de près les dialogues, il a raison de conclure que les anathèmes du Gorgias représentent seulement une partie de la pensée platonicienne et que Platon s’est également attaché à définir les conditions d’une bonne rhétorique. Mais au moment d’analyser ces conditions, le sophiste se dérobe, préférant se contenter d’un accord de principe sur l’existence d’une bonne rhétorique. L’important est pour lui de pouvoir se réclamer de Platon, fût-ce de manière extérieure, non de chercher à pénétrer ses conceptions.

    28Prendre appui sur les opinions de l’adversaire, afin de les retourner contre lui, est une technique répertoriée par les théoriciens de la rhétorique. On l’appelle le βίαιον, et elle constitue, selon Hermogène, la plus paradoxale et la plus puissante des méthodes de réfutation ; Aristide y recourt souvent58. Telle est précisément la ligne d’argumentation adoptée dans les Discours platoniciens : Aristide s’appuie sur la doctrine et sur les textes de Platon pour montrer qu’ils conduisent à une conclusion inverse de celle que voulait leur auteur, puisqu’ils infirment la condamnation portée dans le Gorgias et se retournent finalement au profit de la rhétorique. L’insistance que met Aristide à se présenter comme d’accord avec Platon est donc une méthode d’argumentation, qui donne à la réfutation un aspect de tour de force.

    29Mais, au-delà du tour de force, cette méthode n’a pas été choisie au hasard : elle correspond à la sincère conviction qu’un accord est possible, c’est-à-dire qu’il existe une lecture de Platon permettant de trouver un terrain d’entente et de dégager d’utiles leçons à l’usage des sophistes. De tout temps, Platon a été la mauvaise conscience de la rhétorique grecque ; il l’a forcée à se remettre en question, à réfléchir sur elle-même. Entre les multiples réactions qui étaient envisageables en réponse à ce questionnement, celle d’Aristide consiste à tirer profit des critiques et à utiliser le texte platonicien comme un allié : c’est la lecture moralisante. L’apport du platonisme, selon l’interprétation aristidienne, réside en effet dans la définition d’une exigence morale ; le mérite du Gorgias est de rappeler aux orateurs que la rhétorique doit être conforme à la vertu. Cette exigence est rarement satisfaite, nul n’en disconviendra ; mais lorsqu’elle l’est, on a affaire à une bonne rhétorique, que ni les sophistes ni les philosophes n’ont le droit de désavouer. Les Discours platoniciens prônent ainsi, en dernière analyse, un platonisme affadi et conciliateur, qui fournit juste ce qu’il faut de philosophie pour conjurer le spectre de l’utilitarisme et de l’amoralisme.

    3. LES ENJEUX DES DISCOURS PLATONICIENS EN LEUR TEMPS

    30Parmi les reproches – nombreux, il faut le dire – qui ont été adressés aux Discours platoniciens par les savants du XIXe et du XXe siècle, il en est un qui revient avec une fréquence particulière et qui paraît spécialement grave : le reproche d’anachronisme59. Sous la plume de spécialistes influents, on lit des expressions comme « énorme et vaine diatribe »60, « choquant anachronisme et simple exercice de virtuosité »61, « querelle irréelle »62, « controverse absurde »63, « scolastique »64. Bref, tempêtent les critiques, à quoi bon dépenser tant d’ingéniosité pour répondre à Platon avec cinq cent cinquante ans de retard ? C’est la signification même des Discours platoniciens qui est mise en cause par cette interrogation.

    31L’origine d’un tel reproche est facile à comprendre, car si l’on considère les Discours platoniciens avec les yeux d’un historien, la première impression qu’ils produisent est effectivement désolante. Dans une perspective historique, le fait essentiel est la distance qui sépare Aristide de Platon. La rhétorique dont parle le philosophe est celle qui s’exerce dans l’Athènes démocratique, tandis qu’au IIe siècle de notre ère les cités grecques font partie de l’Empire romain : changement capital, dont Aristide paraît ne tenir aucun compte dans les Discours platoniciens, bien qu’il en eût parfaitement conscience par ailleurs (il est l’auteur, rappelons-le, du Panathénaïque et du discours A Rome). Il est si bien entré dans le jeu de Platon qu’il conçoit la rhétorique dans les mêmes termes que lui, oublieux des évolutions ultérieures. On note en particulier la définition du ῥήτωρ comme homme d’action, détenant le pouvoir politique65 ; les références au δῆμος66, à la παρρησία67, aux larges jurys populaires68 ; ou encore, l’idée que la rhétorique est nécessairement liée à la démocratie et qu’elle ne peut subsister dans un régime tyrannique69. De même, s’agissant des représentants de l’art rhétorique, Aristide accepte de faire porter l’essentiel de la discussion sur les quatre hommes choisis par Platon, qui ont vécu au ve siècle. Les modèles qu’il fait intervenir en sus – poètes ou prosateurs – appartiennent tous à l’époque archaïque ou classique. Il ne cite aucun nom postérieur à Démosthène. Le débat est inscrit entièrement dans le cadre de l’Athènes classique.

    32On reconnaît là une manifestation de ce fameux passéisme qui fait que les intellectuels grecs de l’époque impériale, et notamment les néo-sophistes, se plongent avec délices dans l’histoire de l’Hellade70. En choisissant de polémiquer avec Platon en termes platoniciens, Aristide illustre exactement cette tendance. Mais l’admiration pour le passé n’est pas synonyme d’absurdité ni d’anachronisme. Si les Discours platoniciens portent un intérêt passionné à la Grèce d’autrefois, ils ne constituent pas pour autant un immense contresens historique, comme on l’a cru : ils avaient des enjeux en leur temps.

    Enjeu culturel

    33L’apologie aristidienne est la défense d’un patrimoine culturel, attaqué – c’est là le plus grave – de l’intérieur, par un auteur qui fait partie du même héritage. En diffamant les Quatre, Platon a voulu priver ces hommes, ainsi que la cité tout entière, de la gloire qui leur est due71. Cette attaque d’un Athénien contre Athènes est une sorte de trahison (προδοσία)72. Elle s’inscrit d’ailleurs, nous l’avons vu, dans un parti pris de dénigrement général qui frappe toutes les grandes figures de la littérature grecque. Si l’on suivait Platon sur ce terrain, c’en serait tout bonnement fini des valeurs de l’hellénisme : φροῦδα τὰ τῶν Ἑλλήνων πράγματα73. D’où la réaction d’Aristide, pour qui l’Attique ne se réduit pas à l’Académie. En prenant la défense des Quatre et de leur rhétorique, il veut rendre justice à la grande époque de l’histoire grecque. Les Discours platoniciens participent à la construction, si importante à l’époque impériale, d’une image idéale de l’hellénisme. Il ne s’agit pas d’une exaltation nostalgique du passé, mais d’un mouvement positif de représentation idéologique, qui permet au monde grec, bien qu’inclus dans l’Empire romain, d’affirmer son identité, en se référant à l’Athènes classique comme à un mythe fondateur. Dans cette entreprise de transfiguration de l’histoire grecque, le Gorgias jouait le rôle de trouble-fête : c’est pourquoi il fallait lui répondre. L’habileté d’Aristide a consisté à impliquer Platon dans cette réponse, en interprétant ses œuvres de telle manière qu’il paraisse regretter sa traîtrise, revenir sur ses diffamations et rentrer dans le rang. La stratégie de récupération permet de sauver Platon, et ainsi de conserver l’Attique sans perdre l’Académie.

    Enjeu théorique

    34Défendue en tant qu’élément du patrimoine culturel, la rhétorique est aussi envisagée pour elle-même : à cet égard, il est vain de dire, comme le fait Boulanger, qu’« au temps d’Aristide l’art oratoire n’avait nul besoin d’être réhabilité »74. Même si la rhétorique jouissait d’une position bien assise dans la société grecque de l’époque impériale, les questions posées par Platon n’en restaient pas moins valides. Les rapports de la parole avec le droit, la beauté, la vertu, la sagesse et les dieux ne pouvaient pas être considérés comme réglés une fois pour toutes. La légitimité de la rhétorique est une question qui ne reçoit pas de solution définitive et qui suscite un débat toujours renaissant. Les Discours platoniciens traitent un problème théorique récurrent, qui se pose à toute époque. Comme l’écrit Aristide, l’éloquence fait partie « des sujets qui par nature subsistent éternellement » (τῶν ἀεὶ μενόντων τῇ φύσει) et les auteurs de l’époque classique n’ont pas le monopole des discussions à ce propos75.

    35Aussi bien la condamnation portée contre la rhétorique était-elle relayée, au iie siècle après J.-C., par des philosophes qui s’appuyaient sur le texte platonicien pour blasphémer contre l’art oratoire et contre Démosthène lui-même : c’est Aristide qui l’affirme, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire76. Les Discours platoniciens ne s’en prennent pas seulement à Platon, mais aussi à ses admirateurs et à ses défenseurs77, et en général à tous les philosophes qui épousent ses thèses78. Le Pour les Quatre se termine par une invective extrêmement violente, rédigée au présent et dirigée contre les philosophes contemporains79 Bien qu’Aristide refuse de citer des noms80 – à part celui de Capiton –, il est probable qu’il avait en vue des adversaires précis, qu’il avait pu rencontrer, par exemple, au sein de l’école platonicienne de Pergame. La querelle entre sophistique et philosophie n’étant pas close, les Discours platoniciens avaient une actualité dans le débat intellectuel de l’époque.

    Un manifeste oratoire

    36Enfin, bien qu’elle soit présentée principalement en termes platoniciens, la rhétorique que défend Aristide est aussi celle de son temps et la sienne propre.

    37Cette application au iie siècle après J.-C. est rendue possible par l’indéniable continuité qui existe entre la rhétorique de l’époque classique et la rhétorique de l’époque impériale. Les ῥήτορες de l’Empire romain s’expriment toujours en grec et utilisent les mêmes genres rhétoriques que par le passé : judiciaire devant les tribunaux, délibératif devant les assemblées (car il existe encore des assemblées délibérantes, au niveau de la cité et au niveau de la province), épidictique dans les cérémonies. Au nom de la μίμησις, ils cultivent leur ressemblance avec leurs prédécesseurs et modèlent leur rhétorique sur celle d’autrefois, en s’exprimant dans une langue et dans un style imités des Anciens, en pratiquant la déclamation historique, en se référant à des exemples et à des notions hérités du passé. Après tout, si l’époque impériale est celle de la « Seconde Sophistique », c’est qu’elle a et veut avoir des points communs avec la Première Sophistique, celle du temps de Platon. Ce qui a changé, c’est que les questions politiques importantes ne sont plus débattues démocratiquement au sein de la cité, mais réglées par l’autorité romaine. L’éloquence délibérative, sans cesser d’exister, a perdu ainsi de son importance ; corrélativement, l’éloquence épidictique s’est beaucoup développée. Il s’est donc produit un redéploiement des fonctions rhétoriques dans la société, mais non une totale mutation. C’est pourquoi Aristide peut accepter les termes posés par Platon et continuer – comme beaucoup de ses contemporains – de penser la rhétorique à travers une grille classique.

    38Reste l’innovation représentée par le développement de l’éloquence épidictique. Or Aristide n’est pas sans en avoir tenu compte :

    Si quelqu’un, par hypothèse, supprimait les maladies de l’humanité, on peut dire qu’il n’y aurait nul besoin de la médecine, de même qu’il n’y a nul besoin de pilote pour qui ne navigue pas. Mais il n’en va pas ainsi de la rhétorique : à supposer que disparaissent de l’humanité non seulement toutes les fautes commises par les particuliers, mais même toutes les guerres, elle n’est pas en difficulté et l’on ne voit pas son pouvoir s’effondrer, comme privé de ses racines. Car les panégyries et les agréments de la paix ont encore davantage besoin de l’ornement qu’elle procure, ainsi que, par Zeus, les honneurs rendus aux dieux et aux héros et les éloges dus en toute justice aux gens de bien. Tous ces sujets, elle les aborde, leur confère de l’ornement et se montre également adaptée à chacun81.

    39Ce texte traduit clairement, en les grossissant, les transformations subies par la rhétorique grecque à l’époque de la pax Romana. Aristide imagine un monde où l’éloquence épidictique régnerait sans partage. Faute de crimes et de guerres, l’éloquence du tribunal et de l’assemblée serait devenue sans objet ; la parole se consacrerait entièrement à la célébration du Beau et du Bien, en empruntant les diverses formes du discours d’éloge : panégyrique, hymne ou ἐγκώμιον. Or l’apologie de la rhétorique serait valable jusque dans cette utopie. C’est dire que dans la réalité de l’Empire romain, où les genres judiciaire et délibératif coexistent avec l’épidictique, l’argumentation aristidienne doit trouver sans peine son application.

    40Le statut de l’éloquence épidictique est reconnu encore dans un autre passage, lorsque Aristide reproche à certains philosophes contemporains leur inculture et leur dédain vis-à-vis de la rhétorique :

    Jamais ils n’ont prononcé, conçu ou composé aucun discours profitable, jamais ils n’ont orné les panégyries, ni honoré les dieux, ni conseillé les cités, ni consolé les affligés, ni réconcilié les factieux, ni exhorté les jeunes gens ni personne d’autre, ni veillé à la tenue de leur éloquence82.

    41Dans ce catalogue des missions de l’orateur, l’éloquence épidictique vient en tête, représentée par les discours panégyriques et par les hymnes. Elle est suivie par les formes délibératives les plus importantes de l’époque impériale, c’est-à-dire les démégories, les consolations, les exhortations à la concorde, les protreptiques. L’atmosphère de cette liste est bien celle du IIe siècle après J.-C.

    42On peut certes regretter que ces passages restent isolés et qu’Aristide n’ait pas cherché à définir plus précisément les caractéristiques propres à la rhétorique de l’époque impériale. La portée contemporaine de l’apologie aristidienne est seulement esquissée : mais elle existe. Au lieu de taxer les Discours platoniciens d’anachronisme, mieux vaut réfléchir, au contraire, sur leurs prolongements actuels, même s’ils ne sont pas explicités. Il faudrait reprendre l’un après l’autre les arguments d’Aristide, tels qu’ils ont été analysés plus haut, pour montrer comment ils s’appliquent à la rhétorique de l’époque impériale, et en particulier au genre épidictique. On constaterait qu’à cette époque l’éloquence reste utilisée, quoique d’une manière différente de celle de l’époque classique, à des fins politiques ; l’exemple des βασιλικοὶ λόγοι ou des éloges de Rome suffit à prouver que le genre épidictique n’est pas le dernier à jouer ce rôle. D’autre part, les discours, à quelque genre qu’ils appartiennent, font appel à des notions éthiques et posent souvent l’orateur en éducateur moral. Enfin, les invocations aux dieux et les appels à l’inspiration divine ne sont pas rares, particulièrement dans les hymnes. Les Discours platoniciens n’étaient donc pas périmés ; ils témoignent d’une conception qui était encore opératoire dans le contexte de la Seconde Sophistique.

    43Ils portent également un témoignage sur leur auteur, car ils sont parsemés d’allusions à son cas personnel. L’éloge de Périclès est ainsi interrompu par un cri du cœur :

    [En ce qui concerne la valeur de l’éloquence] tout ce que j’ai à dire, [...] c’est que personnellement je préférerais mille fois posséder la faculté oratoire la plus belle qui soit possible au monde, accompagnée d’une vie honnête et modérée, plutôt que de devenir Darius fils d’Hystaspès ; et tout me paraît véritablement peu de chose à présent en comparaison de cela83.

    44Plus loin, Aristide précise qu’il a toujours pratiqué l’éloquence de façon désintéressée84. L’idéal éthique de l’orateur-homme de bien, qui joint la vertu à l’éloquence, est aussi le sien85.

    45À plus forte raison Aristide revendique-t-il l’idéal mystique. Durant toute sa vie, il s’est considéré comme protégé par le dieu Asclépios, qui prenait soin non seulement de sa santé, mais de son éloquence et de ses succès oratoires. Les manifestations de cet extraordinaire patronage sont décrites par le menu dans les Discours sacrés86 : or les Discours platoniciens y font également référence. Dans le développement sur les bienfaits de la μανία, Aristide rappelle son expérience personnelle d’incubant au sanctuaire pergaménien d’Asclépios et souligne que, lorsque l’art médical était impuissant, les dieux lui ont suggéré, à lui et à ses compagnons de cure, maints remèdes salvateurs, qui ont fait éclater la supériorité de l’inspiration divine sur la τέχνη humaine87. Les derniers mots de la Défense de la rhétorique sont pour un remerciement à Asclépios, qui, en prenant la peine d’inspirer notre orateur, a montré qu’il tient la rhétorique en haute estime et réfuté ipso facto les accusations du Gorgias :

    À son tour, le dieu excellent en tout, Asclépios, nous disculpe, en portant lui aussi [comme Platon, cf. §462] un suffrage qui n’est pas sans valeur, tant en vers que, comme ici, en prose88.

    46La définition éthique et mystique de la rhétorique en dit long sur l’orateur qu’Aristide a voulu être89. Les Discours platoniciens prennent ainsi des accents de manifeste, au plus près de l’expérience existentielle de l’auteur.

    La réception des Discours platoniciens

    47À titre d’argument subsidiaire, nous évoquerons la réception des Discours platoniciens, qui révèle que dans l’Antiquité ces discours n’ont nullement été considérés comme vains. Ils ont au contraire connu un grand retentissement et se sont trouvés au centre d’une polémique durable. Dans les milieux rhétoriques, ils furent abondamment commentés, ainsi que l’attestent les Prolegomena et les copieuses scholies90. Le Pour les Quatre est souvent cité dans les recueils d’exercices préparatoires (Progymnasmata), ce qui garantit sa diffusion dans les classes91. On trouve de nombreuses références aux Discours platoniciens chez les rhéteurs de la fin de l’Antiquité et de l’époque byzantine92.

    48Les philosophes, de leur côté, ont manifesté un intérêt qui n’était pas moindre, même s’il prenait souvent la forme de répliques violentes. Dès la publication de la Défense de la rhétorique, le platonicien Capiton s’était ému. Au siècle suivant, Porphyre composa une Réplique à Aristide, aujourd’hui perdue, qui ne comptait pas moins de sept livres et qui, selon toute probabilité, répondait aux Discours platoniciens93. Dans plusieurs de ses commentaires sur Platon, en particulier dans le commentaire du Gorgias, Olympiodore polémique âprement contre les Discours platoniciens, soucieux de défendre le philosophe contre les critiques d’Aristide94. Sur un ton plus neutre, les commentateurs d’Aristote (Simplicius, David et à nouveau Olympiodore) manifestent leur connaissance du Pour les Quatre en citant les intertitres de ce discours, comme exemples d’intitulés au nominatif, dans le cadre d’une discussion sur la forme du titre des Catégories95. Synésios reconnaît au même Pour les Quatre « une indicible beauté et une grâce merveilleuse » et indique que ce discours a rendu Aristide célèbre parmi les Grecs96.

    49Cette célébrité, à la fois chez les philosophes et chez les rhéteurs, est illustrée par la fortune de l’expression Ἑρμοῦ λογίου τύπος, qu’Aristide avait employée à propos de Démosthène. La formule avait visiblement frappé les lecteurs, puisqu’elle est reprise successivement par Julien, Eunape, Synésios, Olympiodore, Chorikios de Gaza97. Pour les hommes des ive-vie siècles, païens ou chrétiens, elle est devenue une forme de compliment superlatif, que chacun utilise à sa guise : les auteurs que nous venons de mentionner l’appliquent à Socrate aussi bien qu’à Démosthène, à Jamblique comme à Prohairesios. En tant qu’éloge de la rhétorique, elle plaisait naturellement aux sophistes ; mais dans la mesure où elle campe un homme divin, elle séduisait aussi les philosophes néoplatoniciens – qui d’ailleurs étaient bien loin de répudier la rhétorique. Aristide n’eût pas été mécontent s’il avait pu assister à ce brouillage des frontières, auquel il avait essayé de contribuer à sa manière98.

    Notes de bas de page

    1  Aristide, Discours sacrés, V (or. LI), 62-63 Keil (trad. A.-J. Festugière).

    2  Platon, Gorgias, 462b-466a et 515c-517c.

    3  Les Discours platoniciens sont édités par C.A. Behr dans F.W. Lenz-C.A. Behr, P. Aelii Aristidis opera quae exstant omnia, I, fasc. 2-3, Leiden, 1978 ; traduction anglaise par C.A. Behr également, P. Aelius Aristides, The Complete Works, I, Leiden, 1986. Dans les références ci-après, les Discours platoniciens sont désignés par leur numéro d’ordre dans l’œuvre d’Aristide : II = Défense de la rhétorique ; III = Pour les Quatre ; IV = Réponse à Capiton. Les chiffres arabes renvoient aux paragraphes. Les traductions françaises sont nôtres.

    4  Behr propose de dater les discours II et IV des années 145-147 et le discours III des années 161-165 (Aelius Aristides and the Sacred Tales, Amsterdam, 1968, p. 55, n. 52 ; 59, n. 60 ; 94, n. 2 ; P. Aelius Aristides, The Complete Works [supra, n. 3], I, p. 449, n. 1 ; 460, n. 1 ; 479, n. 1). Toutefois ces précisions sont conjecturales, surtout en ce qui concerne le discours III.

    5  On peut citer par exemple, au IVe siècle avant J.-C., l’ouvrage contre Platon du rhéteur Zoïle (cf. H. Gärtner, « Zoilos 14 », R.E. Suppl., XV, 1978, col. 1542-1543) et la Καταδρομὴ τῆς Πλάτωνος διατριβῆς de l’orateur et historien Théopompe (F. Jacoby, F.G.H. 115, F. 259). Des attaques contre Platon figuraient également dans la Réplique à Aristote de Céphisodôros, élève d’Isocrate (cf. L. Pernot, « Céphisodôros », à paraître dans R. Goulet [édit.], Dictionnaire des philosophes antiques, II), et dans le Contre les philosophes d’Apollonios Molon, maître de Cicéron (cf. R. Goulet, « Apollonios d’Alabanda », dans R. Goulet [édit.], D. Ph. A., I, Paris, 1989, p. 281). Parmi les sophistes de la Seconde Sophistique, Pollux de Naucratis était l’auteur d’un Contre Socrate (Souda, II 1951) et Callinicos de Pétra d’un Πρὸς τὰς φιλοσόφους αἱρέσεις (Souda, K 231 ; F. Jacoby, « Kallinikos 1 », R.E., X, 1919, col. 1649, suppose que cet ouvrage soutenait le point de vue de la rhétorique contre la philosophie).

    6  Le texte le plus proche des Discours platoniciens, de ce point de vue, est un passage de Quintilien, Institution oratoire, II, 15, 23-31, qui analyse la définition de la rhétorique dans le Gorgias et dans le Phèdre. Pour des rapprochements entre les conceptions d’Aristide et celles d’Isocrate et de Cicéron, voir infra, n. 38.

    7  Platon, Gorgias, 463d.

    8  II, 385-393. Dans le discours III, la présentation de la conduite des Quatre associe constamment leurs paroles et leurs actions : voir par exemple III, 133 init., 221-223, 264 init., 322.

    9  Homère, Iliade, IX, 443, cité par Aristide en II, 387 ; III, 128.

    10  III, 128.

    11  II, 205-234. Voir aussi II, 261-272, sur rhétorique et justice. Le caractère rhétorique des lois, et spécialement de leur préambule, est une idée qu’Aristide emprunte à Platon : en II, 275, il fait allusion aux Lois, IV, 721a sqq.

    12  II, 393-399.

    13  II, 210 et 234.

    14  Voir en particulier l’éloge de Périclès en 111, 43-73.

    15  II, 429.

    16  III, 38-41, 122-123 (Périclès) ; 174-204 (Miltiade) ; 256-257, 330 (Thémistocle).

    17  III, 174.

    18  III, 26-27.

    19  III, 118.

    20  II, 392.

    21  III, 490, 506.

    22  III, 66.

    23  III, 15, 70, 111, 114, 236, 243, 248, 304, 333, 355-361, 433-435.

    24  II, 382. À la fin de la deuxième phrase, le mot « accessoire » traduit la correction de Canter εἰκόντων ; le texte des manuscrits est εἰκότων. – Voir aussi II, 235-236.

    25  III, 437 et 543.

    26  III, 335, 408 ; cf. III, 549.

    27  III, 221, 243, 258, 526.

    28  III, 677-681.

    29  C’est ce que suggère III, 677 fin. De fait, dans le reste du discours, Socrate et Platon sont assimilés aux sophistes en III, 16, 204, 250, 444, 599 (v.l.) ; il en va de même pour certains philosophes contemporains d’Aristide en III, 672.

    30  Dans le même esprit, Aristide soutient que la dialectique n’est qu’une partie de la rhétorique : car celle-ci concerne le λόγος dans son entier, tandis que celle-là concerne l’ἐρώτησις, qui n’est qu’une forme du λόγος : II, 450 ; III, 509. – Noter toutefois qu’Aristide revient à l’emploi normal des mots en III, 690-691, où sont opposés classiquement φιλόσοφοι et ῥήτορες. Le reclassement terminologique n’est que tendanciel.

    31  II, 32-134. – Le plan de la Défense de la rhétorique se présente de façon singulière, puisque Aristide, après avoir admis dans cette première partie que la rhétorique n’est pas un art, démontrera ensuite qu’elle en est un (II, 135-177). Mais, comme le souligne l’auteur (II, 137), ces deux points de vue ne sont pas contradictoires. Aristide veut dire que la rhétorique est à la fois un art et plus qu’un art : c’est-à-dire un don de la nature et des dieux, que l’art améliore.

    32  Platon, Phèdre, 244a-245b, cité par Aristide en II, 52.

    33  II, 19, 423, 466 ; III, 72, 192, 264, 313. Dans la réécriture du mythe du Protagoras, la rhétorique est le don fait aux hommes par Zeus et par Hermès (II, 396).

    34  III, 50 fin.

    35  III, 123-127.

    36  III, 663.

    37  III, 62 fin. : le scholiaste a bien vu que ce passage fait écho à une célèbre définition de la philosophie (scholies d’Aristide, III, p. 478, 16-23 Dindorf). Comparer notamment Platon, Théétète, 176 b : ὁμοίωσις θεῷ κατὰ τὸ δυνατόν. Dans le texte d’Aristide comme dans celui de Platon, l’assimilation à Dieu s’effectue par le moyen de la conduite vertueuse.

    38  Voir H.M. Hubbell, The Influence of Isocrates on Cicero, Dionysius and Aristides, New Haven, 1913, p. 54-64 ; A. Boulanger, Aelius Aristide et la sophistique dans la province dAsie au IIe siècle de notre ère, « B.E.F.A.R. » 126, Paris, 1923, p. 233-237 ; D. Sohlberg, « Aelius Aristides und Diogenes von Babylon. Zur Geschichte des rednerischen Ideals », Museum Helveticum 29, 1972, p. 261-277.

    39  III, 677.

    40  Voir l’expression d’une admiration sincère en III 577 et 663.

    41  Pour ce thème, voir notamment Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 1096a 11-17 ; Denys d’Halicamasse, Lettre à Pompée, 1 ; Vita vulgata d’Aristote, 9-10, dans I. Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, « Studia Graeca et Latina Gothoburgensia » 5, Gôteborg, 1957, p. 132-133. Pour le thème inverse chez Cicéron (« J’aime mieux me tromper avec Platon [...] que d’être dans le vrai en compagnie de ces gens-là »), cf. H. Dörrie, Die geschichtlichen Wurzeln des Platonismus, « Der Platonismus in der Antike » 1, Stuttgan-Bad Cannstatt, 1987, p. 248-252.

    42  IV, 40 (citant Platon, République, X, 595c). Autres occurrences du thème, avec renvoi au précédent offert par Platon lui-même (et allusion au Phédon, 91b-c), en II, 11-12 ; III, 513 init. ; IV, 8. En II, 466, Aristide dit qu’il faut faire plus grand cas des dieux de l’éloquence que de Platon.

    43  III, 577.

    44  III, 663.

    45  III, 348-351.

    46  III, 605 sqq. (notamment 624-626) ; IV, 28-51.

    47  11, 23-31.

    48  II, 319-320 ; III, 1-10, 532-541, 627-644.

    49  Nous nous limitons aux passages dans lesquels Aristide met Platon en contradiction avec lui-même sur le plan doctrinal : c’est la méthode de réfutation à laquelle il tient le plus. – Mais il ne se fait pas faute non plus d’argumenter ad hominem, en dénonçant les voyages de Platon en Sicile : ces voyages, en effet, que furent-ils, sinon des tentatives pour mener une action d’homme d’Etat, comparable à celle des Quatre, mais moins réussie (II, 279-298 ; III, 272-287, 365-400 ; IV, 9-16) ? D’autre part, Aristide reconnaît à Platon des qualités de styliste et un indiscutable talent rhétorique (II, 15, 428 ; III, 73). Ainsi, dans sa vie comme dans son œuvre, Platon fait figure de ῥήτωρ manqué. Ces velléités rhétoriques contredisent elles aussi la condamnation portée dans le Gorgias. – On notera enfin qu’Aristide, dans la conduite de la discussion, recourt à des procédés illustrés par Platon : comparaison de la rhétorique avec d’autres arts, comme la médecine, la navigation, etc. (II, 34-49, 142-170, 191, 362-381, 412-416) ; mythes (II, 208- 209, 393-399) ; ironie (passim) ; dialogue (II, 142) ; prosopopée (III, 365-400). C’est toujours la même méthode de réfutation, transposée sur le plan formel.

    50  II, 344-357 (avec citations du Gorgias, 502e-503a et 525e-526b). Cf. III, 532-541.

    51  11, 438-445, 459-461 (avec citations du Politique, 303 e-304 a, et du Phèdre, 269 d).

    52  Comme en fait foi, par exemple, le texte de Quintilien cité supra, n. 6.

    53  Voir notamment P. Kucharski, « La rhétorique dans le Gorgias et le Phèdre », Revue des études grecques 74, 1961, p. 371-406, et les études réunies par K.V. Erickson (édit.), Plato : True and Sophistic Rhetoric, « Studies in Classical Antiquity » 3, Amsterdam, 1979.

    54  II, 340-343 ; III, 57-59, 556-568 (avec citations du Ménexène, 235 e et passim ; des Lois, III, 692 e, 698b sqq. ; du Phèdre, 269e-270a).

    55  III, 564-566, 568 (trad. P. Vicaire pour la citation de Platon, Phèdre, 270a).

    56  IV, 8.

    57  II, 465.

    58  Voir L. Pernot, Les Discours siciliens d’Aelius Aristide, New York, 1981, p. 70.

    59  La communis opinio, qui était très sévère à l’égard des Discours platoniciens, est en train de basculer : pour diverses raisons, qu’il serait trop long d’envisager ici, la Défense de la rhétorique a commencé à bénéficier de jugements favorables au cours des dernières années. Un précurseur avait été autrefois Wilamowitz, qui remarquait que Boulanger avait sous-estimé la Défense de la rhétorique (« Der Rhetor Aristeides », Sitzungsberichte der preussischen Akademie der Wissenschaften, 1925, p. 350-351, et compte rendu de l’ouvrage de Boulanger dans Litteris 2, 1925, p. 128-129). Pour les réhabilitations actuelles, voir D. Ferrante, « Prolegomeni al 1° libro della Apologia della retorica di Elio Aristide », Riscontri 6, 1984, n° 3-4, p. 59-60 ; A. Ramirez de Verger, introduction à la Défense de la rhétorique, dans F. Gascô-A. Ramirez de Verger, Elio Aristides, Discursos, I, « Biblioteca clásica Gredos » 106, Madrid, 1987, p. 263-264 ; B. Vickers, In Defence of Rhetoric, Oxford, 1988, p. 170-178 ; B. Gassin, « Le lien rhétorique de Protagoras à Aelius Aristide », Philosophie 28, 1990, p. 3-31 ; eadem, « Bonnes et mauvaises rhétoriques ; de Platon à Perelman », dans M. Meyer-A. Lempereur (édit.), Figures et conflits rhétoriques, Bruxelles, 1990, p. 19-20, 24-26. Mais ces études ne traitent pas la question de l’anachronisme.

    60  Boulanger, Aelius Aristide (supra, n. 38), p. 225.

    61  Idem, ibid., p. 237.

    62  Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales (supra, n. 4), p. 55.

    63  C.A. Behr, Aristides, I, « Loeb Classical Library », Londres-Cambridge (Mass.), 1973, p. 279 ; idem, P. Aelius Aristides, The Complete Works (supra, n. 3), I, p. 449, n. 1.

    64  B.P. Reardon, Courants littéraires grecs des iie et iiie siècles après J.-C., « Annales littéraires de l’université de Nantes » 3, Paris, 1971, p. 150.

    65  Cf. supra, n. 8.

    66  II, 178-203 (cf. en particulier 189).

    67  Cf. Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales (supra, n. 4), p. 55, n. 53.

    68  II, 182-184.

    69  II, 205 sqq., 237-238, 307-308, 312-314.

    70 Voir E.L. Bowie, « Greeks and their Past in the Second Sophistic », Past and Present 46, 1970, p. 3-41.

    71  III, 654-662.

    72  III, 628.

    73  III, 605 ; cf. supra, n. 46.

    74  Aelius Aristide (supra, n. 38), p. 237.

    75  II, 5.

    76  III, 663.

    77  II, 12 ; III, 221, 366, 452, 492 ; IV passim.

    78  II, 380 fin. ; HI, 172 init., 243 init., 258, 315 init., 526.

    79  III, 663-692 ; voir déjà un passage comparable en II, 464, et aussi dans le Panathénaïque (or. I), 390 Lenz-Behr. La cible exacte de ce texte du Pour les Quatre est difficile à préciser ; on a pensé aux Cyniques (Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales [supra, n. 4], p. 94 ; idem, P. Aelius Aristides, The Complete Works [supra, n. 3], I, p. 476, n. 697 et 722), ou plus largement à toutes sortes de philosophes, « populaires », cyniques, épicuriens, etc. (Boulanger, Aelius Aristide [supra, n. 38], p. 260-263).

    80  III, 683.

    81  II, 411.

    82  III, 672 ; voir aussi III, 133 init.

    83  III, 72.

    84  III, 98-99.

    85  Ce même idéal s’exprime dans un rêve des Discours sacrés, 1 (or. XLV11), 49 Keil, où les empereurs saluent en Aristide un homme qui est à la fois ἀνὴρ ἀγαθός et περὶ λόγους ἀγαθός. Cf. Sohlberg, « Aelius Aristides und Diogenes von Babylon » (supra, n. 38), p. 191-193 : « Die ethischen Forderungen : Ideal und Selbstdarstellung. »

    86  Particulièrement significatif, à cet égard, est le texte des Discours sacrés, IV (or. L), 52 Keil : un rêve « relatif à l’éloquence » révèle à Aristide que son esprit doit s’unir au dieu et dépasser la condition humaine. Il est fait allusion à ce même rêve dans Sur la digression (or. XXVIII), 116 Keil.

    87  II, 66-72.

    88  II, 466 : nous traduisons le texte des manuscrits, les lourdes corrections de Keil et de Behr ne paraissant pas indispensables. Aristide considère que ses ouvrages en vers et en prose sont en vérité l’œuvre d’Asclépios ; le fait que le dieu les lui inspire prouve qu’il est favorable aux λόγοι. Ces ouvrages constituent donc le suffrage du dieu en faveur de la rhétorique.

    89  En ce qui concerne la définition politique, en revanche, la question est plus complexe. Aristide n’a jamais été un homme d’Etat et il ne peut pas prétendre avoir réalisé l’idéal d’action politique incarné par les Quatre. Il le souligne lui-même en II, 430 (autre passage à résonance personnelle), en évoquant le cas d’un orateur idéal qui possède la vertu et la protection divine, mais « qui ne se produit pas volontiers devant les assemblées populaires et ne participe pas au débat politique, voyant que la situation ne s’y prête pas ». Ce texte suggère que l’action politique serait devenue impossible pour les orateurs depuis qu’est établi l’Empire romain : Aristide exagère. Comme le notent les scholies, c’est une mauvaise excuse qu’il se donne (III, p. 430, 9-18 Dindorf). Son abstention politique n’était pas due à une impossibilité extérieure, mais à des raisons personnelles, notamment à sa maladie. D’autres hommes (par exemple Dion de Pruse, ou le πολιτικὸς ἀνήρ idéal des Praecepta gerendae reipublicae de Plutarque) et Aristide lui-même à d’autres moments (par exemple à l’époque du tremblement de terre de Smyrne) ont prouvé que la rhétorique pouvait jouer un rôle politique dans l’Empire romain.

    90  Pour les Prolegomena, voir F.W. Lenz, The Aristeides Prolegomena, « Mnemosyne, Suppl. » 5, Leiden, 1959. Les scholies sont rassemblées dans le tome III de l’édition Dindorf d’Aristide.

    91  Hermogène, p. 20, 14-18 Rabe ; Aphthonios, p. 34, 12-13 Rabe ; Nicolaos, p. 34, 9-11 ; 57, 3-4 Felten.

    92  Voir Romanos le Sophiste, p. 4, 24-26 Camphausen, et les index de C. Walz, Rhetores Graeci, IX, Tiibingen, 1836, p. 619, s.v. Aristides rhetor ; H. Rabe, Prolegomenon sylloge, « Rhetores Graeci » 14, Leipzig, 1931, p. 448, s.v. Ἀριστείδης.

    93  Souda, II 2098 (IV, p. 178, 28-29 Adler) : Πρὸς Ἀριστείδην ζ'. C’est peut-être à cette œuvre que fait allusion l’auteur des Prolegomena, p. 129, 6 Lenz, quand il parle « des philosophes qui ont répliqué au discours » (c’est-à-dire au Pour les Quatre). – Porphyre relate dans la Vie de Plotin, 15, une anecdote qui constitue un parallèle intéressant à la Réplique à Aristide : le rhéteur Diophane ayant donné lecture d’une apologie en faveur de l’Alcibiade du Banquet de Platon, Plotin, courroucé, chargea Porphyre d’écrire une réponse à cette interprétation peu recommandable du texte platonicien.

    94  Cf. F.W. Lenz, « The Quotations from Aelius Aristeides in Olympiodorus’ Commentary on Plato’s Gorgias », American Journal of Philology 67, 1946, p. 103-128 ; C.A. Behr, « Citations of Porphyry’s Against Aristides Preserved in Olympiodorus », American Journal of Philology 89, 1968, p. 186- 199. On discute pour savoir si Olympiodore connaissait le texte d’Aristide de première main (Lenz) ou à travers une source remontant à Potphyre (Behr). Outre le commentaire du Gorgias, Olympiodore cite les Discours platoniciens dans son commentaire du Premier Alcibiade (voir l’édition Westerink de ce texte, index, p. 145, s.v. Aristides) et dans sa Vie de Platon (Lenz, art. cit., p. 123-124 ; à propos du passage de la Vie de Platon, voir aussi K. Praechter, « Olympiodor und Synkellos », Byzantinische Zeitschrift 15, 1906, p. 589).

    95  Simplicius dans Commentaria in Aristotelem Graeca, VIII, p. 18, 5-6 Kalbfleisch ; David (= Pseudo-Elias), ibid., XVIII, 1, p. 132, 30-31 Busse ; Olympiodore, ibid., XII, 1, p. 22, 27-29 Busse. Ces intertitres divisent le Pour les Quatre en cinq parties : Périclès, Cimon, Miltiade, Thémistocle, Apologie commune ; ils ne sont plus utilisés dans les éditions modernes, mais ils figuraient régulièrement dans les manuscrits d’Aristide (voir l’apparat de l’édition Behr ad p. 293, 1 ; 295, 19 ; 332, 8-9 ; 342, 13-14 ; 361, 9-10 ; 414, 4-5 ; 524, 11).

    96  Synésios, Opuscula, p. 242, 9-14 Terzaghi. Ibid., p. 235, 13, Synésios se souvient d’Aristide, III, 681 (K. Treu, Synesios von Kyrene. Ein Kommentar zu seinem « Dion », « Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur » 71, Berlin, 1958, p. 33).

    97  Julien, Contre Héracleios, 237c ; Eunape, Vies des philosophes et des sophistes, 490 init., p. 72, 17 Giangrande ; Synésios, Epist. 101, p. 172, 17-173, 1 Garzya ; Olympiodore, In Platonis Gorgiam, p. 216, 1-2 Westerink ; In Platonis Alcibiadem priorem, p. 120 Westerink ; Chorikios, p. 127, 6-7 ; 179, 2 ; et apparat ad p. 51, 1 Foerster-Richtsteig. Cf. supra, n. 36. Synésios, Olympiodore et Chorikios présentent explicitement cette expression comme une citation d’Aristide, tandis que Julien et Eunape l’emploient sans nom d’auteur. – Julien imite en outre l’ensemble de l’invective finale du Pour les Quatre (III, 663 sqq.) dans ses discours VI et VII : cf. Behr, P. Aelius Aristides, The Complete Works (supra, n. 3), I, p. 476-477, notes 722 sqq. Chorikios fait référence à cette invective p. 355, 5 Foerster-Richtsteig.

    98  Ces indications sur le Nachleben pourraient être prolongées : par exemple Erasme, dans ses Adages, a recopié et traduit « avec un visible plaisir » le passage du discours II, 393 sqq. sur le mythe du Protagoras (cf. J. Chomarat, « Erasme et Platon », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1987, p. 33).

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    • Laurent Pernot
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    1  Aristide, Discours sacrés, V (or. LI), 62-63 Keil (trad. A.-J. Festugière).

    2  Platon, Gorgias, 462b-466a et 515c-517c.

    3  Les Discours platoniciens sont édités par C.A. Behr dans F.W. Lenz-C.A. Behr, P. Aelii Aristidis opera quae exstant omnia, I, fasc. 2-3, Leiden, 1978 ; traduction anglaise par C.A. Behr également, P. Aelius Aristides, The Complete Works, I, Leiden, 1986. Dans les références ci-après, les Discours platoniciens sont désignés par leur numéro d’ordre dans l’œuvre d’Aristide : II = Défense de la rhétorique ; III = Pour les Quatre ; IV = Réponse à Capiton. Les chiffres arabes renvoient aux paragraphes. Les traductions françaises sont nôtres.

    4  Behr propose de dater les discours II et IV des années 145-147 et le discours III des années 161-165 (Aelius Aristides and the Sacred Tales, Amsterdam, 1968, p. 55, n. 52 ; 59, n. 60 ; 94, n. 2 ; P. Aelius Aristides, The Complete Works [supra, n. 3], I, p. 449, n. 1 ; 460, n. 1 ; 479, n. 1). Toutefois ces précisions sont conjecturales, surtout en ce qui concerne le discours III.

    5  On peut citer par exemple, au IVe siècle avant J.-C., l’ouvrage contre Platon du rhéteur Zoïle (cf. H. Gärtner, « Zoilos 14 », R.E. Suppl., XV, 1978, col. 1542-1543) et la Καταδρομὴ τῆς Πλάτωνος διατριβῆς de l’orateur et historien Théopompe (F. Jacoby, F.G.H. 115, F. 259). Des attaques contre Platon figuraient également dans la Réplique à Aristote de Céphisodôros, élève d’Isocrate (cf. L. Pernot, « Céphisodôros », à paraître dans R. Goulet [édit.], Dictionnaire des philosophes antiques, II), et dans le Contre les philosophes d’Apollonios Molon, maître de Cicéron (cf. R. Goulet, « Apollonios d’Alabanda », dans R. Goulet [édit.], D. Ph. A., I, Paris, 1989, p. 281). Parmi les sophistes de la Seconde Sophistique, Pollux de Naucratis était l’auteur d’un Contre Socrate (Souda, II 1951) et Callinicos de Pétra d’un Πρὸς τὰς φιλοσόφους αἱρέσεις (Souda, K 231 ; F. Jacoby, « Kallinikos 1 », R.E., X, 1919, col. 1649, suppose que cet ouvrage soutenait le point de vue de la rhétorique contre la philosophie).

    6  Le texte le plus proche des Discours platoniciens, de ce point de vue, est un passage de Quintilien, Institution oratoire, II, 15, 23-31, qui analyse la définition de la rhétorique dans le Gorgias et dans le Phèdre. Pour des rapprochements entre les conceptions d’Aristide et celles d’Isocrate et de Cicéron, voir infra, n. 38.

    7  Platon, Gorgias, 463d.

    8  II, 385-393. Dans le discours III, la présentation de la conduite des Quatre associe constamment leurs paroles et leurs actions : voir par exemple III, 133 init., 221-223, 264 init., 322.

    9  Homère, Iliade, IX, 443, cité par Aristide en II, 387 ; III, 128.

    10  III, 128.

    11  II, 205-234. Voir aussi II, 261-272, sur rhétorique et justice. Le caractère rhétorique des lois, et spécialement de leur préambule, est une idée qu’Aristide emprunte à Platon : en II, 275, il fait allusion aux Lois, IV, 721a sqq.

    12  II, 393-399.

    13  II, 210 et 234.

    14  Voir en particulier l’éloge de Périclès en 111, 43-73.

    15  II, 429.

    16  III, 38-41, 122-123 (Périclès) ; 174-204 (Miltiade) ; 256-257, 330 (Thémistocle).

    17  III, 174.

    18  III, 26-27.

    19  III, 118.

    20  II, 392.

    21  III, 490, 506.

    22  III, 66.

    23  III, 15, 70, 111, 114, 236, 243, 248, 304, 333, 355-361, 433-435.

    24  II, 382. À la fin de la deuxième phrase, le mot « accessoire » traduit la correction de Canter εἰκόντων ; le texte des manuscrits est εἰκότων. – Voir aussi II, 235-236.

    25  III, 437 et 543.

    26  III, 335, 408 ; cf. III, 549.

    27  III, 221, 243, 258, 526.

    28  III, 677-681.

    29  C’est ce que suggère III, 677 fin. De fait, dans le reste du discours, Socrate et Platon sont assimilés aux sophistes en III, 16, 204, 250, 444, 599 (v.l.) ; il en va de même pour certains philosophes contemporains d’Aristide en III, 672.

    30  Dans le même esprit, Aristide soutient que la dialectique n’est qu’une partie de la rhétorique : car celle-ci concerne le λόγος dans son entier, tandis que celle-là concerne l’ἐρώτησις, qui n’est qu’une forme du λόγος : II, 450 ; III, 509. – Noter toutefois qu’Aristide revient à l’emploi normal des mots en III, 690-691, où sont opposés classiquement φιλόσοφοι et ῥήτορες. Le reclassement terminologique n’est que tendanciel.

    31  II, 32-134. – Le plan de la Défense de la rhétorique se présente de façon singulière, puisque Aristide, après avoir admis dans cette première partie que la rhétorique n’est pas un art, démontrera ensuite qu’elle en est un (II, 135-177). Mais, comme le souligne l’auteur (II, 137), ces deux points de vue ne sont pas contradictoires. Aristide veut dire que la rhétorique est à la fois un art et plus qu’un art : c’est-à-dire un don de la nature et des dieux, que l’art améliore.

    32  Platon, Phèdre, 244a-245b, cité par Aristide en II, 52.

    33  II, 19, 423, 466 ; III, 72, 192, 264, 313. Dans la réécriture du mythe du Protagoras, la rhétorique est le don fait aux hommes par Zeus et par Hermès (II, 396).

    34  III, 50 fin.

    35  III, 123-127.

    36  III, 663.

    37  III, 62 fin. : le scholiaste a bien vu que ce passage fait écho à une célèbre définition de la philosophie (scholies d’Aristide, III, p. 478, 16-23 Dindorf). Comparer notamment Platon, Théétète, 176 b : ὁμοίωσις θεῷ κατὰ τὸ δυνατόν. Dans le texte d’Aristide comme dans celui de Platon, l’assimilation à Dieu s’effectue par le moyen de la conduite vertueuse.

    38  Voir H.M. Hubbell, The Influence of Isocrates on Cicero, Dionysius and Aristides, New Haven, 1913, p. 54-64 ; A. Boulanger, Aelius Aristide et la sophistique dans la province dAsie au IIe siècle de notre ère, « B.E.F.A.R. » 126, Paris, 1923, p. 233-237 ; D. Sohlberg, « Aelius Aristides und Diogenes von Babylon. Zur Geschichte des rednerischen Ideals », Museum Helveticum 29, 1972, p. 261-277.

    39  III, 677.

    40  Voir l’expression d’une admiration sincère en III 577 et 663.

    41  Pour ce thème, voir notamment Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 1096a 11-17 ; Denys d’Halicamasse, Lettre à Pompée, 1 ; Vita vulgata d’Aristote, 9-10, dans I. Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, « Studia Graeca et Latina Gothoburgensia » 5, Gôteborg, 1957, p. 132-133. Pour le thème inverse chez Cicéron (« J’aime mieux me tromper avec Platon [...] que d’être dans le vrai en compagnie de ces gens-là »), cf. H. Dörrie, Die geschichtlichen Wurzeln des Platonismus, « Der Platonismus in der Antike » 1, Stuttgan-Bad Cannstatt, 1987, p. 248-252.

    42  IV, 40 (citant Platon, République, X, 595c). Autres occurrences du thème, avec renvoi au précédent offert par Platon lui-même (et allusion au Phédon, 91b-c), en II, 11-12 ; III, 513 init. ; IV, 8. En II, 466, Aristide dit qu’il faut faire plus grand cas des dieux de l’éloquence que de Platon.

    43  III, 577.

    44  III, 663.

    45  III, 348-351.

    46  III, 605 sqq. (notamment 624-626) ; IV, 28-51.

    47  11, 23-31.

    48  II, 319-320 ; III, 1-10, 532-541, 627-644.

    49  Nous nous limitons aux passages dans lesquels Aristide met Platon en contradiction avec lui-même sur le plan doctrinal : c’est la méthode de réfutation à laquelle il tient le plus. – Mais il ne se fait pas faute non plus d’argumenter ad hominem, en dénonçant les voyages de Platon en Sicile : ces voyages, en effet, que furent-ils, sinon des tentatives pour mener une action d’homme d’Etat, comparable à celle des Quatre, mais moins réussie (II, 279-298 ; III, 272-287, 365-400 ; IV, 9-16) ? D’autre part, Aristide reconnaît à Platon des qualités de styliste et un indiscutable talent rhétorique (II, 15, 428 ; III, 73). Ainsi, dans sa vie comme dans son œuvre, Platon fait figure de ῥήτωρ manqué. Ces velléités rhétoriques contredisent elles aussi la condamnation portée dans le Gorgias. – On notera enfin qu’Aristide, dans la conduite de la discussion, recourt à des procédés illustrés par Platon : comparaison de la rhétorique avec d’autres arts, comme la médecine, la navigation, etc. (II, 34-49, 142-170, 191, 362-381, 412-416) ; mythes (II, 208- 209, 393-399) ; ironie (passim) ; dialogue (II, 142) ; prosopopée (III, 365-400). C’est toujours la même méthode de réfutation, transposée sur le plan formel.

    50  II, 344-357 (avec citations du Gorgias, 502e-503a et 525e-526b). Cf. III, 532-541.

    51  11, 438-445, 459-461 (avec citations du Politique, 303 e-304 a, et du Phèdre, 269 d).

    52  Comme en fait foi, par exemple, le texte de Quintilien cité supra, n. 6.

    53  Voir notamment P. Kucharski, « La rhétorique dans le Gorgias et le Phèdre », Revue des études grecques 74, 1961, p. 371-406, et les études réunies par K.V. Erickson (édit.), Plato : True and Sophistic Rhetoric, « Studies in Classical Antiquity » 3, Amsterdam, 1979.

    54  II, 340-343 ; III, 57-59, 556-568 (avec citations du Ménexène, 235 e et passim ; des Lois, III, 692 e, 698b sqq. ; du Phèdre, 269e-270a).

    55  III, 564-566, 568 (trad. P. Vicaire pour la citation de Platon, Phèdre, 270a).

    56  IV, 8.

    57  II, 465.

    58  Voir L. Pernot, Les Discours siciliens d’Aelius Aristide, New York, 1981, p. 70.

    59  La communis opinio, qui était très sévère à l’égard des Discours platoniciens, est en train de basculer : pour diverses raisons, qu’il serait trop long d’envisager ici, la Défense de la rhétorique a commencé à bénéficier de jugements favorables au cours des dernières années. Un précurseur avait été autrefois Wilamowitz, qui remarquait que Boulanger avait sous-estimé la Défense de la rhétorique (« Der Rhetor Aristeides », Sitzungsberichte der preussischen Akademie der Wissenschaften, 1925, p. 350-351, et compte rendu de l’ouvrage de Boulanger dans Litteris 2, 1925, p. 128-129). Pour les réhabilitations actuelles, voir D. Ferrante, « Prolegomeni al 1° libro della Apologia della retorica di Elio Aristide », Riscontri 6, 1984, n° 3-4, p. 59-60 ; A. Ramirez de Verger, introduction à la Défense de la rhétorique, dans F. Gascô-A. Ramirez de Verger, Elio Aristides, Discursos, I, « Biblioteca clásica Gredos » 106, Madrid, 1987, p. 263-264 ; B. Vickers, In Defence of Rhetoric, Oxford, 1988, p. 170-178 ; B. Gassin, « Le lien rhétorique de Protagoras à Aelius Aristide », Philosophie 28, 1990, p. 3-31 ; eadem, « Bonnes et mauvaises rhétoriques ; de Platon à Perelman », dans M. Meyer-A. Lempereur (édit.), Figures et conflits rhétoriques, Bruxelles, 1990, p. 19-20, 24-26. Mais ces études ne traitent pas la question de l’anachronisme.

    60  Boulanger, Aelius Aristide (supra, n. 38), p. 225.

    61  Idem, ibid., p. 237.

    62  Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales (supra, n. 4), p. 55.

    63  C.A. Behr, Aristides, I, « Loeb Classical Library », Londres-Cambridge (Mass.), 1973, p. 279 ; idem, P. Aelius Aristides, The Complete Works (supra, n. 3), I, p. 449, n. 1.

    64  B.P. Reardon, Courants littéraires grecs des iie et iiie siècles après J.-C., « Annales littéraires de l’université de Nantes » 3, Paris, 1971, p. 150.

    65  Cf. supra, n. 8.

    66  II, 178-203 (cf. en particulier 189).

    67  Cf. Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales (supra, n. 4), p. 55, n. 53.

    68  II, 182-184.

    69  II, 205 sqq., 237-238, 307-308, 312-314.

    70 Voir E.L. Bowie, « Greeks and their Past in the Second Sophistic », Past and Present 46, 1970, p. 3-41.

    71  III, 654-662.

    72  III, 628.

    73  III, 605 ; cf. supra, n. 46.

    74  Aelius Aristide (supra, n. 38), p. 237.

    75  II, 5.

    76  III, 663.

    77  II, 12 ; III, 221, 366, 452, 492 ; IV passim.

    78  II, 380 fin. ; HI, 172 init., 243 init., 258, 315 init., 526.

    79  III, 663-692 ; voir déjà un passage comparable en II, 464, et aussi dans le Panathénaïque (or. I), 390 Lenz-Behr. La cible exacte de ce texte du Pour les Quatre est difficile à préciser ; on a pensé aux Cyniques (Behr, Aelius Aristides and the Sacred Tales [supra, n. 4], p. 94 ; idem, P. Aelius Aristides, The Complete Works [supra, n. 3], I, p. 476, n. 697 et 722), ou plus largement à toutes sortes de philosophes, « populaires », cyniques, épicuriens, etc. (Boulanger, Aelius Aristide [supra, n. 38], p. 260-263).

    80  III, 683.

    81  II, 411.

    82  III, 672 ; voir aussi III, 133 init.

    83  III, 72.

    84  III, 98-99.

    85  Ce même idéal s’exprime dans un rêve des Discours sacrés, 1 (or. XLV11), 49 Keil, où les empereurs saluent en Aristide un homme qui est à la fois ἀνὴρ ἀγαθός et περὶ λόγους ἀγαθός. Cf. Sohlberg, « Aelius Aristides und Diogenes von Babylon » (supra, n. 38), p. 191-193 : « Die ethischen Forderungen : Ideal und Selbstdarstellung. »

    86  Particulièrement significatif, à cet égard, est le texte des Discours sacrés, IV (or. L), 52 Keil : un rêve « relatif à l’éloquence » révèle à Aristide que son esprit doit s’unir au dieu et dépasser la condition humaine. Il est fait allusion à ce même rêve dans Sur la digression (or. XXVIII), 116 Keil.

    87  II, 66-72.

    88  II, 466 : nous traduisons le texte des manuscrits, les lourdes corrections de Keil et de Behr ne paraissant pas indispensables. Aristide considère que ses ouvrages en vers et en prose sont en vérité l’œuvre d’Asclépios ; le fait que le dieu les lui inspire prouve qu’il est favorable aux λόγοι. Ces ouvrages constituent donc le suffrage du dieu en faveur de la rhétorique.

    89  En ce qui concerne la définition politique, en revanche, la question est plus complexe. Aristide n’a jamais été un homme d’Etat et il ne peut pas prétendre avoir réalisé l’idéal d’action politique incarné par les Quatre. Il le souligne lui-même en II, 430 (autre passage à résonance personnelle), en évoquant le cas d’un orateur idéal qui possède la vertu et la protection divine, mais « qui ne se produit pas volontiers devant les assemblées populaires et ne participe pas au débat politique, voyant que la situation ne s’y prête pas ». Ce texte suggère que l’action politique serait devenue impossible pour les orateurs depuis qu’est établi l’Empire romain : Aristide exagère. Comme le notent les scholies, c’est une mauvaise excuse qu’il se donne (III, p. 430, 9-18 Dindorf). Son abstention politique n’était pas due à une impossibilité extérieure, mais à des raisons personnelles, notamment à sa maladie. D’autres hommes (par exemple Dion de Pruse, ou le πολιτικὸς ἀνήρ idéal des Praecepta gerendae reipublicae de Plutarque) et Aristide lui-même à d’autres moments (par exemple à l’époque du tremblement de terre de Smyrne) ont prouvé que la rhétorique pouvait jouer un rôle politique dans l’Empire romain.

    90  Pour les Prolegomena, voir F.W. Lenz, The Aristeides Prolegomena, « Mnemosyne, Suppl. » 5, Leiden, 1959. Les scholies sont rassemblées dans le tome III de l’édition Dindorf d’Aristide.

    91  Hermogène, p. 20, 14-18 Rabe ; Aphthonios, p. 34, 12-13 Rabe ; Nicolaos, p. 34, 9-11 ; 57, 3-4 Felten.

    92  Voir Romanos le Sophiste, p. 4, 24-26 Camphausen, et les index de C. Walz, Rhetores Graeci, IX, Tiibingen, 1836, p. 619, s.v. Aristides rhetor ; H. Rabe, Prolegomenon sylloge, « Rhetores Graeci » 14, Leipzig, 1931, p. 448, s.v. Ἀριστείδης.

    93  Souda, II 2098 (IV, p. 178, 28-29 Adler) : Πρὸς Ἀριστείδην ζ'. C’est peut-être à cette œuvre que fait allusion l’auteur des Prolegomena, p. 129, 6 Lenz, quand il parle « des philosophes qui ont répliqué au discours » (c’est-à-dire au Pour les Quatre). – Porphyre relate dans la Vie de Plotin, 15, une anecdote qui constitue un parallèle intéressant à la Réplique à Aristide : le rhéteur Diophane ayant donné lecture d’une apologie en faveur de l’Alcibiade du Banquet de Platon, Plotin, courroucé, chargea Porphyre d’écrire une réponse à cette interprétation peu recommandable du texte platonicien.

    94  Cf. F.W. Lenz, « The Quotations from Aelius Aristeides in Olympiodorus’ Commentary on Plato’s Gorgias », American Journal of Philology 67, 1946, p. 103-128 ; C.A. Behr, « Citations of Porphyry’s Against Aristides Preserved in Olympiodorus », American Journal of Philology 89, 1968, p. 186- 199. On discute pour savoir si Olympiodore connaissait le texte d’Aristide de première main (Lenz) ou à travers une source remontant à Potphyre (Behr). Outre le commentaire du Gorgias, Olympiodore cite les Discours platoniciens dans son commentaire du Premier Alcibiade (voir l’édition Westerink de ce texte, index, p. 145, s.v. Aristides) et dans sa Vie de Platon (Lenz, art. cit., p. 123-124 ; à propos du passage de la Vie de Platon, voir aussi K. Praechter, « Olympiodor und Synkellos », Byzantinische Zeitschrift 15, 1906, p. 589).

    95  Simplicius dans Commentaria in Aristotelem Graeca, VIII, p. 18, 5-6 Kalbfleisch ; David (= Pseudo-Elias), ibid., XVIII, 1, p. 132, 30-31 Busse ; Olympiodore, ibid., XII, 1, p. 22, 27-29 Busse. Ces intertitres divisent le Pour les Quatre en cinq parties : Périclès, Cimon, Miltiade, Thémistocle, Apologie commune ; ils ne sont plus utilisés dans les éditions modernes, mais ils figuraient régulièrement dans les manuscrits d’Aristide (voir l’apparat de l’édition Behr ad p. 293, 1 ; 295, 19 ; 332, 8-9 ; 342, 13-14 ; 361, 9-10 ; 414, 4-5 ; 524, 11).

    96  Synésios, Opuscula, p. 242, 9-14 Terzaghi. Ibid., p. 235, 13, Synésios se souvient d’Aristide, III, 681 (K. Treu, Synesios von Kyrene. Ein Kommentar zu seinem « Dion », « Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur » 71, Berlin, 1958, p. 33).

    97  Julien, Contre Héracleios, 237c ; Eunape, Vies des philosophes et des sophistes, 490 init., p. 72, 17 Giangrande ; Synésios, Epist. 101, p. 172, 17-173, 1 Garzya ; Olympiodore, In Platonis Gorgiam, p. 216, 1-2 Westerink ; In Platonis Alcibiadem priorem, p. 120 Westerink ; Chorikios, p. 127, 6-7 ; 179, 2 ; et apparat ad p. 51, 1 Foerster-Richtsteig. Cf. supra, n. 36. Synésios, Olympiodore et Chorikios présentent explicitement cette expression comme une citation d’Aristide, tandis que Julien et Eunape l’emploient sans nom d’auteur. – Julien imite en outre l’ensemble de l’invective finale du Pour les Quatre (III, 663 sqq.) dans ses discours VI et VII : cf. Behr, P. Aelius Aristides, The Complete Works (supra, n. 3), I, p. 476-477, notes 722 sqq. Chorikios fait référence à cette invective p. 355, 5 Foerster-Richtsteig.

    98  Ces indications sur le Nachleben pourraient être prolongées : par exemple Erasme, dans ses Adages, a recopié et traduit « avec un visible plaisir » le passage du discours II, 393 sqq. sur le mythe du Protagoras (cf. J. Chomarat, « Erasme et Platon », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1987, p. 33).

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    Pernot, L. (2007). Platon contre Platon : le problème de la rhétorique dans les Discours platoniciens d’Aelius Aristide. In M. Dixsaut (éd.), Contre Platon, vol. 1. Paris: Vrin. https://doi.org/10.4000/books.vrin.8967
    Pernot, Laurent. « Platon contre Platon : le problème de la rhétorique dans les Discours platoniciens d’Aelius Aristide ». In Contre Platon, vol. 1, édité par Monique Dixsaut. Paris: Vrin, 2007. doi:10.4000/books.vrin.8967.
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    Dixsaut, M. (éd.). (2007). Contre Platon, vol. 1. Paris: Vrin. https://doi.org/10.4000/books.vrin.8782
    Dixsaut, Monique, éd. Contre Platon, vol. 1. Paris: Vrin, 2007. doi:10.4000/books.vrin.8782.
    Dixsaut, Monique, éditeur. Contre Platon, vol. 1. Vrin, 2007, https://doi.org/10.4000/books.vrin.8782.
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