Chapitre premier. Le statut théorique du De motu animalium
p. 93-100
Texte intégral
1Le texte du MA1 occupe les pages 698a1-704b3 de l’édition Bekker, entre les PA (639a1-697b30) et la Marche des animaux (IA) (704a4- 714b23). Son titre est attesté dans deux catalogues anciens, l’Appendix Hesychiana (Περὶ ζῴων ϰινήσεως γ ʹ)2 et le catalogue de Ptolémée el-Garib d’après la rétroversion de Düring (Περὶ ζῴων ϰινήσεως α ʹ)3. Nous disposons d’un seul commentaire grec, celui de Michel d’Éphèse, déjà mentionné.
2Düring4 s’est prononcé pour une datation tardive du traité, en se fondant sur les références internes au corpus que l’on trouve dans le MA. Nussbaum5 penche également pour une datation tardive et elle estime qu’il a dû être écrit vers la fin du second séjour d’Aristote à Athènes. Il n’y a pas, de fait, de références au MA dans les autres œuvres d’Aristote. Les deux références du corpus à des écrits sur le ou les mouvement(s) des animaux6 renvoient manifestement au IA.
3Le plan du traité obéit à un mouvement circulaire. Il part du mécanisme de l’articulation, c’est-à-dire des conditions mécaniques internes du mouvement (chapitre 1) ; aborde ensuite la question du point d’appui externe (chapitres 2 à 4) ; examine rapidement si la génération, l’altération et la croissance dépendent d’un agent externe (chapitre 5) ; enfin, il passe des moteurs et des objets de désir extérieurs aux réactions internes qu’ils suscitent (chapitres 6 à 8), puis au principe interne du désir lui-même – le cœur – et aux mouvements corporels qui dépendent immédiatement de lui (chapitres 9 à 11). Ce rapide parcours suffit à suggérer que le déplacement a pour principe ultime l’économie organique de l’animal, c’est-à-dire son aptitude à intégrer les facteurs externes de mouvement et à organiser lui-même – intentionnellement ou non – ses propres mouvements. L’analyse du traité va le confirmer.
4Bien que l’existence même d’un traité sur le mouvement des animaux en général soit, comme nous venons de le voir, parfaitement justifiée, si ce n’est attestée, par le contexte doctrinal, l’authenticité du MA a été discutée et parfois rejetée. Toutefois, M. Nussbaum7 a donné en sa faveur des arguments très convaincants, que je me bornerai à compléter. La première objection à la thèse de l’authenticité serait qu’il n’y a pas d’indices suffisamment probants de l’appartenance du MA au corpus aristotélicien. En réalité, sa présence – ou tout au moins la présence d’un titre qui a de bonnes chances de correspondre à notre actuel MA – dans deux des catalogues conservés compense largement son absence dans celui de Diogène Laërce8. D’une part, les deux premiers catalogues semblent dépendants de la liste plus ancienne d’Andronicos de Rhodes ; d’autre part, le catalogue de Diogène Laërce passe sous silence la quasi-totalité des traités biologiques, puisqu’il ne mentionne que l’Histoire des animaux et les livres d’« anatomie ». Par la suite, comme le fait remarquer Nussbaum9, aucun commentateur qui citera ou fera allusion au MA ne doutera de son authenticité, tout au moins avant le xixe siècle. J’ajoute que Michel d’Éphèse ne fait aucune allusion à un quelconque problème de cet ordre et qu’il commence son commentaire in medias res, sans justification préalable.
5Parmi les objections de fond qui ont été invoquées, certaines concernent la psycho-physiologie du traité, d’autres son propos d’ensemble. Dans le premier cas10, on a pu s’étonner du rôle accordé au pneuma sumphuton dans le chapitre 10. Or la doctrine du souffle connaturel est évoquée dans d’autres textes dont l’authenticité n’est pas douteuse : les PA, GA et les PN. On a déjà pu constater, en analysant les fonctions du cœur, que les observations du MA à ce sujet sont assez mesurées. Aristote n’attribue en effet au souffle connaturel aucune puissance interne « vitale », mais il en donne une justification proprement mécanique : le souffle peut s’accroître et se comprimer, si bien qu’il est parfaitement adapté aux deux mouvements fondamentaux que sont la poussée et la traction. Du reste, le souffle connaturel n’est pas à proprement parler l’objet central du traité : il n’est pas exactement l’organe par lequel le désir met le corps en mouvement, mais le premier levier qui permet au cœur – c’est-à-dire à la région cardiaque dans son ensemble – d’accomplir cette fonction.
6Autre exemple, un passage du MA compare les mécanismes organiques avec une cité bien gouvernée – où le monarque n’a pas besoin d’être présent en tout lieu ni en toute action – et semble envisager la localisation effective de l’âme :
Nous devons par ailleurs considérer que l’animal est constitué comme une cité dont les lois sont bien faites. En effet, dans la cité aussi, lorsque l’ordre a été une fois institué, il n’est pas besoin d’un monarque séparé, qui devrait être présent chaque fois qu’il se passe quelque chose, mais chacun accomplit lui-même ce qui lui revient, comme cela a été ordonné, et ceci vient après cela par habitude. Chez les animaux la même chose se produit par nature : chaque partie, naturellement dotée d’une constitution appropriée, accomplit l’opération qui lui revient, si bien qu’il n’est nul besoin d’une âme en chacune ; mais, parce que l’âme est située dans un certain principe du corps, les autres parties vivent parce qu’elles lui sont naturellement liées et elles accomplissent par nature l’opération qui leur revient11.
7Ce texte, à première lecture, est difficilement compatible avec la doctrine dominante du DA : cette dernière est fondamentalement téléologique et elle exclut que l’âme, puisqu’elle n’est pas un corps, soit effectivement dans un lieu. Toutefois, cette objection ne tient pas. D’une part, comme l’a montré ci-dessus l’analyse des rêves, la répercussion mécanique des mouvements internes est essentielle à l’explication de la vie organique et, d’autre part, la « localisation » de l’âme – ici, comme dans les PN – est commandée par un effet de contexte bien plus qu’elle n’oriente la doctrine sur le fond. Ce passage ne saurait donc constituer un argument décisif contre l’authenticité du traité, ni même l’indice d’une évolution significative de la psychologie d’Aristote12.
8Les objections les plus sérieuses concernent en réalité le propos d’ensemble du MA et son statut épistémologique. Comme je l’ai dit en commençant, il se laisse difficilement classer selon les rubriques attestées de la philosophie naturelle d’Aristote. Or ce caractère « interdisciplinaire »13 semble contrevenir au principe de l’incommunicabilité des genres, fermement établi dans les Analytiques, et en vertu duquel chaque science doit procéder par déduction à partir de principes premiers, vrais, nécessaires et propres à cette science. On ne peut pas prouver une proposition géométrique par l’arithmétique14. Ce principe est d’ailleurs explicitement appliqué en philosophie du vivant en un endroit au moins15 et plusieurs textes de philosophie naturelle font état d’une distinction entre différentes disciplines scientifiques. Les PA opposent ainsi aux êtres naturels éternels et divins les substances corruptibles observables dans la section sublunaire du monde, substances dont la connaissance nous est bien plus aisément accessible16. La suite évoque, à propos du premier type de natures, une « philosophie des choses divines » (ἡ περὶ τὰ θεῖα φιλοσοφία) qu’il peut être tentant de considérer comme un « genre » scientifique distinct du précédent. Ce texte pose d’autant plus problème pour l’établissement du statut scientifique du MA que ce dernier suppose précisément une continuité épistémologique entre l’analyse du mouvement des êtres sublunaires et celle du mouvement du Ciel.
9S’agit-il cependant d’une distinction de « genre », telle qu’il faille appliquer dans ce cas le principe d’incommunicabilité ? À vrai dire, le texte des PA ne le dit pas et il est difficile de tirer une conclusion technique de ce texte dont la tonalité est assez littéraire. Le ressort de l’argumentation n’est en effet rien d’autre que la distinction entre les types de satisfactions intellectuelles procurées, respectivement, par la zoologie et par l’astrologie. Du reste, la distinction du chapitre 5 s’articule mal avec celle que l’on trouve au chapitre 1, où la philosophie naturelle est opposée à une autre « philosophie », celle des intelligibles, à propos de la connaissance des différentes espèces d’âme17. La même imprécision affecte un autre passage, par ailleurs essentiellement commandé par la polémique anti-platonicienne : DC, III, 7, 306a6-11. Aristote y affirme que les principes sont de même espèce que leurs objets, de sorte que les choses sensibles doivent être expliquées par des principes sensibles et les choses éternelles par des principes éternels. Avec un degré d’approximation comparable, Aristote distingue, au début du DC, parmi les réalités naturelles, entre celles qui sont des corps et des grandeurs – comme les éléments –, celles qui possèdent corps et grandeurs, et les principes de ces réalités :
la science de la nature, à l’évidence, traite principalement des corps et des grandeurs, ainsi que des accidents qu’ils subissent et de leurs mouvements, et encore des principes qui sont ceux des substances de ce type-là. Parmi les choses dont la constitution est naturelle, en effet, les unes sont des corps et des grandeurs, d’autres possèdent un corps et une grandeur et les autres sont les principes des choses qui possèdent corps et grandeur18.
10Là encore, il est excessif de dire qu’Aristote « divise l’étude de la nature en trois branches »19. Tout d’abord, la première phrase insiste au contraire sur ce qu’est, « principalement » ou « dans sa plus grande partie à peu près » (σχεδὸν ἡ πλείστη), la science de la nature. Cette restriction approximative est bien difficile à évaluer et elle n’autorise guère de conclusions sur les limites de la science en question. De plus, ce texte a une forte connotation dialectique, au sens d’un examen préliminaire des endoxa, comme le suggère le φαίνεται de la première phrase. Il a donc un statut provisoire et il serait aventureux de lui assigner une visée prescriptive. Enfin, si l’on s’en tient à la lettre, il n’introduit aucune distinction de « genres » scientifiques20. Le DC se caractérise même par ce trait tout à fait remarquable – et continuiste du point de vue épistémologique – que les astres y sont considérés comme des corps et comme des corps animés, et non pas comme des objets mathématiques. Ainsi « il faut supposer qu’ils participent de l’action et de la vie »21. Cette activité, pour être beaucoup plus simple que celle des animaux et bien plus continue que celle des vivants en général, n’en ressemble pas moins, d’une certaine manière, à celles des animaux et des plantes22.
11De plus, nous disposons d’un texte très clair, dans lequel Aristote établit une continuité au moins programmatique, à défaut d’être expressément présentée comme méthodologique, entre les différents domaines des sciences naturelles, au début des Météorologiques 23. Dans ce texte, il renvoie d’abord à une série d’écrits antérieurs, dont les premiers portent sur les « premières causes de la nature et la totalité du mouvement naturel », expression qui désigne manifestement l’ensemble de la Physique. Viennent ensuite l’examen du mouvement ordonné des astres – allusion au DC – et celui des éléments, puis de la génération et de la corruption en général – voir ce même traité, ainsi que GC. Il annonce ensuite les Météorologiques, c’est-à-dire l’étude des phénomènes qui se produisent entre la sphère de la lune et celle des étoiles fixes, mais aussi l’explication des vents, des tremblements de terre, ou de la foudre. Il prévoit enfin une dernière série d’enquêtes, « sur les animaux et les végétaux, aussi bien en général qu’en particulier ». Celle-ci correspond aux traités zoologiques que l’on a cités plus haut, auxquels il faut peut-être ajouter le traité perdu sur les plantes. Notons dès à présent que cette énumération ne signifie aucunement qu’au moment où il rédige ces lignes Aristote n’a rien écrit de ce qui relève de la dernière section. Les indications relatives à l’ordre des traités, dans le corpus de philosophie naturelle, ont le plus souvent une visée systématique ou didactique et elles n’ont pas nécessairement de signification chronologique24.
12Par ailleurs, le fait que le MA emprunte à la cosmologie et semble s’appuyer en plusieurs endroits sur la doctrine du DC ne doit pas nous conduire à des erreurs de perspective : les considérations cosmologiques, principalement présentes dans les quatre premiers chapitres, ne sont qu’un aspect parmi d’autres de l’explication du mouvement animal, qui constitue l’objet déclaré du traité25. De ce point de vue, les emprunts à la cosmologie ont une fonction accessoire, en grande partie dialectique, et non nécessaire26. En un mot, il n’y a pas de raison suffisamment forte pour considérer que le MA contrevient au principe d’incommunicabilité des genres, sous prétexte qu’il se livre à des considérations cosmologiques à propos du mouvement des animaux.
13Il faut en outre se demander si la philosophie naturelle est véritablement, et en tout point, comptable devant la science de la démonstration telle que la définissent les Analytiques. Je ne peux développer ici ce point comme il le mériterait, car il fait l’objet de discussions importantes sur le statut même de la fonction démonstrative dans la science en général. Je noterai simplement que G. Lloyd, notamment, a montré de manière précise et convaincante que l’usage de la notion de démonstration (ἀπόδειξις) était loin d’être univoque chez Aristote et que l’application du modèle syllogistique des Analytiques à la philosophie naturelle n’était pas systématique. Il invite ainsi à distinguer entre la théorie et la pratique de la démonstration, ce qui ouvre une perspective plus sûre que l’idée d’un détachement progressif d’Aristote par rapport à un premier modèle de rationalité27. Par extension, le caractère interdisciplinaire du MA perd une grande partie de son étrangeté, ce qui nous éloigne plus encore de l’hypothèse de l’inauthenticité.
14Enfin, la question de l’intégration du raisonnement – ou syllogisme – pratique dans le chapitre 7 du MA, consacré au comportement animal, n’est pas réellement problématique. Il va de soi que si nous avions affaire à une digression « pratique » au sens anthropologique du terme, l’unité du MA deviendrait particulièrement friable. Nous verrons cependant que rien n’oblige à limiter le propos du passage sur le raisonnement pratique au cas spécifique de l’action humaine délibérée. Du reste, même si nous devions en avoir une lecture exclusivement anthropologique, il n’y aurait aucune étrangeté, chez Aristote, à traiter de certaines spécificités humaines dans le cadre de la philosophie naturelle.
Notes de bas de page
1 On retient généralement le titre (Περὶ ζῴων ϰινήσεως). Les manuscrits donnent aussi comme titre : Περὶ τῆς τῶν ζῴων ϰινήσεως, Περὶ τῶν ζῴων ϰινήσεως, ou Περὶ ζῴων ϰινήσεως πρῶτον ; Guillaume de Mœrbeke : De Causa Motus Animalium.
2 Bien que ce titre mentionne trois livres, alors que notre MA n’en compte qu’un, comme le signale P. Moraux, Les Listes anciennes des ouvrages d’Aristote, Louvain, Éditions Universitaires, 1951, p. 253.
3 Sur la présentation matérielle du texte et la tradition manuscrite, voir M. Nussbaum, « The Text of Aristotle’s De Motu Animalium », Harvard Studies in Classical Philology 80, 1976, p. 111-159, et Aristotle’s De Motu Animalium…, 1985, p. 3-17 ; P. Pellegrin, « Aristote – Corpus biologique-De incessu animalium, De motu animalium », Dictionnaire des Philosophes antiques, sous la direction de R. Goulet, vol. 1, Paris, Éditions du CNRS, 1989, p. 480-481, p. 480-481. Signalons que Pieter De Leemans prépare actuellement une nouvelle édition du texte grec.
4 I. Düring, Aristoteles. Darstellung und Interpretation seines Denkens, Heidelberg, Winter, 1966, p. 296.
5 M. Nussbaum, op. cit., p. 12.
6 DC, II, 2, 284b13-14 ; PA, IV, 13, 696a11-12.
7 M. Nussbaum, op. cit., p. 3-17. W. Jaeger, « Das Pneuma im Lykeion », Hermes 48, 1913, p. 29-74, s’était déjà prononcé nettement dans le même sens. Voir également L. Torraca, « Sull’ autenticità del de Motu Animalium di Aristotele », Maia 10, 1958, p. 220- 233 ; I. Düring, op. cit., p. 295. Les analyses stylométriques de A. Kenny, « A Stylometric Comparison between five disputed works and the remainder of the Aristotelian corpus », dans Zweifelhaftes im Corpus Aristotelicum, op. cit., p. 345-366, conduisent à la même conclusion.
8 V, 22-27.
9 M. Nussbaum, op. cit., p. 5-6.
10 Je complète les réponses apportées par M. Nussbaum, op. cit., p. 6-8.
11 MA, 10, 703a29-703b2.
12 Comme l’a déjà montré Ch. Lefèvre, Sur l’évolution d’Aristote en psychologie, Louvain, Institut Supérieur de Philosophie, 1972, p. 169-172, en réponse aux remarques de Nuyens. Ce dernier prenait appui sur ce texte pour situer le MA dans ce qu’il identifiait comme une phase intermédiaire, mécaniciste et instrumentiste, de la psychologie d’Aristote. Voir F. Nuyens, L’Évolution de la psychologie d’Aristote, trad. fr., Louvain, Institut Supérieur de Philosophie, 1973, p. 160-162.
13 Pour reprendre l’expression de M. Nussbaum, op. cit., p. 6 ; 109. Sur ce problème, voir Essay 2 : « The De Motu animalium and Aristotle’s scientific method », p. 107-114. Notons que M. Nussbaum, bien qu’elle s’efforce de résoudre ce problème en montrant l’aspect positif de cette interdisciplinarité – en ce qu’elle manifeste une certaine interdépendance entre les sciences concernées –, demeure tributaire d’une hypothèse chronologique qu’il est bien difficile de corroborer : le MA révèlerait qu’Aristote serait revenu, à un stade ultérieur de sa pensée scientifique, sur la rigidité des Analytiques et certaines « abstractions mathématiques erronées » du DC.
14 Voir Sec. an., I, 7 ; 23, 84b14-18 ; 28 ; 32, 88a31-36.
15 GA, II, 8, 747b28-748a13.
16 PA, I, 5, 644b22-645a4.
17 PA, I, 1, 641a32-b10.
18 ἡ περὶ φύσεως ἐπιστήμη σχεδὸν ἡ πλείστη φαίνεται περί τε σώματα ϰαὶ μεγέθη ϰαὶ τὰ τούτων οὖσα πάθη ϰαὶ τὰς ϰινήσεις, ἔτι δὲ περὶ τὰς ἀρχάς, ὅσαι τῆς τοιαύτης οὐσίας εἰσιν· τῶν γὰρ φύσει συνεστώτων τὰ μέν ἐστι σώματα ϰαὶ μεγέθη, τὰ δʼ ἔχει σῶμα ϰαὶ μέγεθος, τὰ δʼ ἀρχαὶ τῶν ἐχόντων εἰσίν. DC, I, 1, 268a1-6.
19 Comme le fait M. Nussbaum, op. cit., p. 109, à titre préliminaire et de manière quelque peu artificielle, avant de défendre une lecture opposée.
20 Pour une lecture unitaire de la distinction entre les types de corps dans le prologue du DC, voir l’étude de A. Falcon, Corpi e movimenti. Il De caelo di Aristotele e la sua fortuna nel mondo antico, Napoli, Bibliopolis, 2001, notamment p. 219-221. Le texte de GC, II, 9, 335a28-29 conduit lui aussi à cette conclusion en précisant, à propos des principes requis pour l’explication des phénomènes sublunaires, que « par rapport à ceux qui gouvernent les réalités éternelles aussi bien que premières, ils sont en même nombre et identiques par le genre ». Voir encore l’analyse nuancée de A. Falcon, Aristotle and the Science of Nature. Unity without Uniformity, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, qui précise que l’unité explicative de la science de la nature n’implique pas l’uniformité des êtres naturels, comme le montre par exemple l’existence d’une matière spécifique pour les êtres supralunaires.
21 Δεῖ δʼ ὡς μετεχόντων ὑπολαμϐάνειν πράξεως ϰαὶ ζωῆς, DC, II, 12, 292a20-21. Voir en ce sens, et en faveur d’une interprétation littérale de l’idée de praxis astrale, les solides arguments de A. Falcon, Corpi e movimenti…, 2001, p. 193 ; p. 201, n. 17. Sur le sens transversal du concept de praxis chez Aristote, voir ci-dessous, p. 151-175.
22 DC, II, 12, 292b1-2.
23 Météor., I, 1, 338a20-339a9. Ce texte est analysé, dans la perspective continuiste que j’adopte, par P. Pellegrin, Aristote. Physique, trad. fr., intr. et notes, Paris, GF-Flammarion, 2000, p. 24-27.
24 Voir en ce sens D. Balme, « The Place of Biology in Aristotle’s Philosophy », dans Philosophical Issues in Aristotle’s Biology, A. Gotthelf and J.G. Lennox (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 9-20, p. 12.
25 La thèse opposée a pourtant été défendue récemment par S. Fazzo, « Sur la composition du traité dit de motu animalium : contribution à l’analyse de la théorie aristotélicienne du premier moteur », dans A. Laks et M. Rashed, Aristote et le mouvement des animaux, op. cit., p. 203-229.
26 Le MA, comme tous les traités de philosophie naturelle, recourt souvent à des arguments de type dialectique au sens peirastique, c’est-à-dire au sens où la dialectique a pour fonction de mettre à l’épreuve des doctrines ou des arguments. On le voit dès le chapitre 1, à propos de la nécessité de poser un moteur immobile, lorsque Aristote en appelle à une mise à l’épreuve des raisonnements généraux par les données de l’expérience (698a11-14). De même, la critique des interprétations pseudo-rationnelles du mythe d’Atlas, au chapitre 3, ne se comprend qu’à condition de voir dans ces hypothèses des prémisses envisageables, dont la réfutation permet de poser dans les termes adéquats la question du mouvement céleste.
27 Voir G. Lloyd, Aristotelian Explorations, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, notamment p. 7-37. E. Berti, « Les méthodes d’argumentation et de démonstration dans la Physique (apories, phénomènes, principes) », dans La Physique d’Aristote et les conditions d’une science de la nature, F. De Gandt et P. Souffrin (éd.), Paris, Vrin, 1991, p. 53-72, à propos de la Physique, a présenté le problème différemment, estimant que les procédés démonstratifs mis en œuvre dans la Physique ne contreviennent pas à la théorie de la science exposée dans les Analytiques, qu’il estime « suffisamment souple pour contenir les développements donnés dans la Physique » (p. 57). Voir, dans le même sens, les raisons pour lesquelles J. Kung, « Aristotle’s De Motu Animalium and the Separability of Science », Journal of the History of Philosophy 20, 1982, p. 65-76, s’oppose à la thèse de l’autocritique défendue par Nussbaum. Berti souligne corrélativement le rôle – et la valeur probante – des arguments dialectiques utilisés dans la Physique. Lloyd s’est en tout cas efforcé de faire contrepoids à l’idée selon laquelle la science des Analytiques trouverait une application immédiate dans le corpus biologique. J.G. Lennox, Aristotle’s Philosophy of Biology. Studies in the Origins of Life Science, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, en réponse à Lloyd (voir notamment p. 1-6), maintient que le modèle des Sec. An. est le modèle déterminant et structurant des enquêtes biologiques, dans la mesure où il concerne non seulement la démonstration mais aussi l’investigation (inquiry), parce qu’il propose essentiellement une « esquisse » pour la biologie, mais aussi parce qu’il n’exige pas selon lui que la forme syllogistique soit expressément manifeste dans l’explication biologique. L’argument de la rareté des syllogismes explicites serait inopérant, parce que « the Analytics demands only that a good scientific explanation be capable of syllogistic recasting, not that it actually be written as a syllogism » (p. 5).
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