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    Plan détaillé Texte intégral L’après-guerre Le gouvernement Mussolini Le fascisme et les colonies Entre routine administrative et « reconquête » Une colonie blanche : Rhodes et le Dodécanèse italien L’agression contre l’Éthiopie L’empire après 1936 : le début de la fin Notes de bas de page

    Outre-mer

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre III. Un « empire » pour le fascisme

    p. 147-239

    Texte intégral L’après-guerre L’Italie de l’après-guerre et les colonies Le contexte colonial mondial et l’Italie En Libye Les visées sur l’Éthiopie Le gouvernement Mussolini Le leader du fascisme au gouvernement et la politique coloniale La diplomatie face au problème africain Développements ultramarins L’Éthiopie, toujours Continuité et rupture Le fascisme et les colonies Le pays et la propagande La Rome antique et la fascination de la frontière Les intérêts et le régime L’Église catholique Une idéologie du cynisme Un anticolonialisme en exil ? Entre routine administrative et « reconquête » Les aspirations des fascistes Dans la Somalie lointaine La « reconquête » de la Lybie L’évolution de la politique éthiopienne Une colonie blanche : Rhodes et le Dodécanèse italien L’agression contre l’Éthiopie L’offensive diplomatique : à bas l’Éthiopie et à bas Versailles ! La préparation politico-militaire Les sanctions Les opérations militaires Le pays, le régime et la guerre d’Afrique La guerre d’Éthiopie dans l’histoire L’empire après 1936 : le début de la fin Quel « empire » ? La guerre réelle dans la colonie La guerre différée La guerre menacée Le retour de la guerre La captivité et le retour des colonies Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Alors que les autres puissances coloniales européennes mirent à profit l’entre-deux-guerres pour se consacrer à la « valorisation » (en d’autres termes à l’exploitation) de leurs possessions d’Outre-mer, l’Italie fasciste sembla au contraire en proie à une frénésie d’expansion. La presse du régime se faisait l’écho des mots d’ordre du Duce, dont le credo était qu’il fallait donner au pays une « dimension impériale ». Dans le discours du 2 octobre 1935 déjà les envolées rhétoriques de Mussolini, ponctuées par les silences dont il était coutumier, avaient mis en évidence les concepts clefs de la propagande fasciste :

    Irrépressible, la roue du destin est en marche vers son but / sous l’impulsion du peuple italien, un peuple au caractère bien trempé, un peuple puissant, / peuple de poètes, d’artistes, de héros, de saints, de navigateurs et d’émigrants / qui pendant quarante ans s’est montré patient envers l’Éthiopie / pays africain universellement reconnu comme étranger à toute idée de civilisation, / un peuple qui aujourd’hui, alors qu’on fomente contre lui la plus noire des injustices, celle de nous priver d’un peu de place au soleil / clame : c’est assez !

    2Tous les empires coloniaux étaient basés sur un schéma simple, de type racial : les Blancs gouvernaient, les autres obéissaient ou collaboraient, d’où la nécessité de mater résistances et rébellions. Le racisme colonial n’était donc pas une nouveauté. Le « primat » de l’Italie fasciste en la matière fut d’avoir jeté les bases – dans un « empire » somme toute de dimensions contenues et à peine conquis – d’une véritable codification de la législation raciste, qui assumait, pour le régime, une fonction stratégique et idéologique. Cette volonté de « couper » les ponts et d’établir une discrimination entre Italiens et Africains apparaît clairement dans les normes adoptées également contre les métis, qui aboutirent à la loi n° 822 du 13 mai 1940 dont nous rappelons ici quelques articles :

    Article 3. Le métis ne peut être reconnu par son parent citoyen.
    Article 4. Le métis ne peut prétendre au nom de son parent citoyen.
    Article 5. L’entretien, l’éducation et l’instruction du métis sont totalement et exclusivement à la charge du parent géniteur.
    Article 6. Les établissements, écoles, institutions, pensionnats, internats réservés aux métis, y compris à caractère confessionnel, sont interdits. Les établissements destinés aux nationaux ne doivent pas accueillir de métis, lesquels ont accès exclusivement aux établissements, écoles, institutions, pensionnats et internats réservés aux populations locales.

    3Contrairement aux autres puissances coloniales libérales, l’Italie fasciste n’eut pas à combattre l’anticolonialisme : le régime avait supprimé la liberté d’expression et condamné l’antifascisme à la prison ou à l’exil, ce qui lui permit également de faire l’économie de ce problème. Il serait donc impropre de parler de « consensus » colonial en l’absence de son contraire, la dissidence anticoloniale. Par ailleurs, les nobles aspirations de l’opposition antifasciste (qui était également anticolonialiste) ne furent pas très productives : du fait de son anticolonialisme, elle risquait en effet, malheureusement, d’apparaître également comme « antinationale ». D’ailleurs certains opposants au régime n’hésitaient pas à affirmer :

    Nous voulons la défaite militaire de l’impérialisme italien, parce que nous aimons notre pays ; parce que nous voulons sauver notre peuple de la guerre ; parce que nous voulons le libérer de la honte et de l’oppression fasciste ; parce que nous voulons le sauver de la catastrophe finale vers laquelle l’entraîne le fascisme.

    4Mais sans sources d’information alternatives, le peuple italien était une proie particulièrement facile pour les mythes inlassablement forgés par les structures du régime.

    L’après-guerre

    5Durant la première moitié de l’année 1919, la conférence de Versailles décida du devenir des colonies africaines et asiatiques de l’Allemagne vaincue en les répartissant entre Londres et Paris. Il en fut de même pour les territoires que l’Empire ottoman avait possédés au Moyen-Orient. Après le scramble, ce fut l’un des partages territoriaux les plus importants de l’ère contemporaine. Un partage dont l’Italie libérale, on l’a vu, fut écartée.

    6L’« Italie de Vittorio Veneto » se vit ainsi refuser la possibilité d’augmenter ses colonies. Ses ambitions nationalistes avaient déjà été déboutées à Fiume et en Dalmatie, dont la concession à Rome suscita de fortes oppositions, en particulier des délégations américaine et française. Vittorio Emanuele Orlando donna sa démission et fut remplacé au gouvernement par Francesco Saverio Nitti (1868-1953) le 21 mai 1919. On commença à parler dans le pays de « victoire mutilée ». Force est de préciser qu’en réalité, parler de mutilation des accords passés était difficile dans la mesure où le pacte de Londres de 1915 ne faisait pas état de Fiume et demeurait dans le flou le plus absolu au regard des « compensations coloniales » à accorder à l’Italie en cas de victoire. Il s’agissait en tout état de cause d’aspirations unilatérales retoquées.

    7La déconfiture versaillaise aurait dû suggérer l’existence d’un lien, et d’un lien contradictoire, entre les axes de force prioritaires du programme expansionniste italien. L’Italie ne pouvait nourrir des visées à fois sur les Balkans, la Méditerranée et l’Afrique coloniale. Tout obtenir était impossible, à Versailles comme à l’avenir. À moins d’avoir recours aux armes.

    L’Italie de l’après-guerre et les colonies

    8Dès lors, les gouvernements libéraux se retrouvèrent en butte aux attaques continuelles des milieux colonialistes, qui les accusaient de n’avoir pas « su » défendre à Versailles les « intérêts nationaux ». Cette campagne insistante, qui faisait écho à celle organisée pour Fiume, encore plus virulente, contribua à discréditer toute la classe dirigeante libérale.

    9Mais la question « coloniale » ne fut pas centrale durant les années tourmentées du premier après-guerre italien. L’opinion publique avait bien d’autres préoccupations – celles que lui inspiraient en politique intérieure l’ascension des partis de masse (socialiste et populaire), la scission des communistes, la montée du mouvement des Faisceaux de combat (fondé le 23 avril 1919 et constitué en parti le 7 novembre 1921), les graves questions sociales et économiques qui aboutirent à l’occupation des usines en septembre 1920, et surtout la multiplication des violences fascistes. Le tout allait de pair avec l’incapacité toujours plus manifeste de la classe dirigeante libérale à faire face à la situation. Il en était de même en politique étrangère, où plus que les polémiques coloniales, c’est l’actualité chargée de la était inquiète. était inquiète.monopolisèrent l’attention du public : expédition de Fiume le 12 novembre 1919, évacuation de l’Albanie en février 1920, occupation le 17 mai 1919, puis évacuation d’Adalia. Le rêve caressé par Sonnino au moment de la signature du pacte de Londres, celui d’une « Italie plus grande », volait en éclats…

    10Entretemps, la valse des gouvernements, victimes de leur impuissance devant les problèmes intérieurs, attestait l’échec de la classe dirigeante libérale : Giolitti succéda à Nitti le 15 juin 1920 avant d’être remplacé par Ivanoe Bonomi le 4 juillet 1921 et enfin par Luigi Facta (1861-1930), qui constitua un premier cabinet le 26 février 1922, reconduit le 1er août. La marche des fascistes sur Rome (où ils arrivèrent le 28 octobre 1922) ne fut que la énième violation de l’ordre libéral. Leur leader, le cavaliere Benito Mussolini, fut invité à former un gouvernement. On connaît la suite : la constitution d’un gouvernement de coalition mené par les fascistes marqua l’ouverture d’une phase transitoire de « politique des alliances » qui fit rapidement place (à partir du discours à la Chambre du 3 janvier 1925) à un régime qui n’avait plus rien de libéral, un régime réactionnaire qui allait opprimer l’Italie pendant vingt ans, entraîner le pays dans une guerre mondiale à laquelle il n’était pas préparé et dont seule une sanglante guerre de libération pourrait venir à bout le 25 avril 1945.

    11Pour en revenir à l’après-guerre, les thématiques africaines suscitaient de fortes divergences au cœur du débat politique. Nationalistes et colonialistes ont déjà été évoqués. Les nouveaux grands partis de masse étaient également entrés en scène. Sans surprise, les socialistes (à l’exception des partisans de Bissolati) étaient opposés à l’impérialisme et aux colonies, comme en témoigne le déplacement à Tripoli que firent certains représentants de la mouvance du parti pour expliquer leur opposition dans l’après-guerre. Il n’est pas étonnant non plus que dans les rangs des classes populaires se soit manifesté – sinon un véritable anti-africanisme – au moins une certaine irritation devant les dépenses occasionnées par les colonies. Mais l’actualité brûlante de l’après-guerre faisait diversion, tenant les oppositions loin des questions coloniales. Et si elles se montrèrent très critiques à l’égard de l’action du gouvernement, il leur manqua une vision d’ensemble susceptible d’étayer les grandes discussions et les polémiques du passé – comme à l’époque de la politique menée par Crispi, de l’après-Adoua et de la dénonciation des largesses et des exactions des gouverneurs coloniaux de l’ère Giolitti, de Martini à Mercatelli.

    12Quant aux gouvernements et aux majorités, il faut préciser que les libéraux étaient divisés sur la question coloniale. C’est là un élément important qui a souvent été sous-évalué. La division au sein de la classe dirigeante libérale sur les thématiques coloniales n’était pas une nouveauté, ni en Europe ni en Italie, comme l’atteste l’opposition ouverte menée contre le gouvernement au temps de Crispi par l’« État de Milan » et par une certaine bourgeoisie lombarde. L’anticolonialisme modéré et libéral avait alors une base sociale. Mais, en trente ans, la situation avait changé. Après-guerre, nombre de libéraux étaient sincèrement convaincus que les possessions africaines étaient trop coûteuses, que les militaires y avaient encore trop d’influence et que seule une politique d’accords et de « dialogue » avec les notables « indigènes » pouvait permettre de gérer l’Outre-mer de manière plus pacifique, moins coûteuse et – pourquoi pas ? – somme toute plus « progressiste ». C’était le cas d’Amendola par exemple, ministre des Colonies à partir de juin 1922, ou également de quelques intellectuels comme Nallino, Conti Rossini, etc. : des libéraux qui n’excluaient pas a priori le recours à une politique plus musclée (ce n’est pas un hasard si leur position s’infléchit par la suite dans cette direction), mais qui par principe auraient préféré un dialogue avec la société indigène. Ce second courant était alimenté tant par une vision « wilsonienne » et démocratique, que par les conclusions des premiers travaux véritablement sérieux menés sur les sociétés coloniales par ceux qui en avaient une connaissance avérée. Mais ces libéraux ne pouvaient compter sur aucun soutien concret de la part de groupes d’intérêts dans le secteur économique ni sur une véritable base sociale, ce dont disposaient en revanche nationalistes et colonialistes pour alimenter en sous-main leurs accusations et en étayer la validité.

    13Avec une classe dirigeante en proie aux divisions et une opposition peu attentive ou désinformée, il n’est pas étonnant que la politique coloniale des derniers gouvernements de l’Italie libérale non seulement ait été marquée par les hésitations et les contradictions, mais surtout qu’elle ait favorisé l’apparition d’un phénomène de type réactionnaire, y compris précisément dans le domaine de la politique africaine. Cette politique coloniale, qui assuma à bien des égards les caractéristiques d’une politique réactionnaire pendant vingt ans, est imputable au fascisme. Mais les derniers gouvernements libéraux négligèrent quelquefois les occasions susceptibles d’en prévenir l’émergence, quand ils ne s’en firent pas à bien des égards les précurseurs.

    Le contexte colonial mondial et l’Italie

    14Cette évolution survenait alors que débutait un moment déterminé de l’histoire, celui d’une expansion européenne généralisée dont les caractéristiques ne furent pas celles de la période précédente. L’entre-deux-guerres fut en effet très différent de l’ère de l’impérialisme au sens strict du terme, tant dans sa phase plus belliqueuse représentée par le scramble que dans celle, plus pacifique et « économique », qui caractérisa les quinze années précédant la Grande Guerre. Le second conflit mondial et le début de la décolonisation allaient déterminer la fin de l’impérialisme colonial, ouvrant la phase du néocolonialisme et de l’impérialisme contemporain.

    15La différence avec le scramble ne concernait pas simplement l’expansion coloniale en soi, une expansion qui pendant vingt ans – entre les deux conflits mondiaux – ne fut pas caractérisée par la guerre, mais par l’établissement d’un ordre relatif et une exploitation économique particulièrement intense des territoires. Elle impliquait également les populations assujetties, qui cessèrent de manifester leur opposition par le biais d’une « résistance primaire » basée sur l’usage de la violence, pour s’orienter avec le temps vers des formes « plus modernes » de mobilisation et d’organisation de la revendication anticoloniale. L’objectif n’était plus de restaurer l’ordre ancien bouleversé par l’occupation coloniale : les nouvelles résistances anticoloniales visaient maintenant les réformes administratives et leur horizon était celui de l’indépendance politique. On peut en tout état de cause faire remonter le début de la décolonisation (si l’on ne tient pas compte des Philippines en 1946) à l’indépendance de l’Inde en 1947. Jusqu’à cette date – dans une période qui coïncide précisément avec l’entre-deux-guerres – l’impérialisme colonial européen connut son apogée. Ainsi, la grande Exposition coloniale organisée à Paris en 1931 s’affirma comme la célébration de l’Empire1, un empire qui avait atteint son expansion maximale, avait réussi à pacifier la plupart de ses territoires et continuait à s’enrichir. Toutes les autres puissances impériales se livrèrent également à des manifestations d’orgueil colonial. Il était alors difficile d’imaginer que ce monde pouvait finir, comme ce fut le cas après la Seconde Guerre mondiale.

    16Certes, pour les empires extra-européens cette période apporta aussi son lot de problèmes. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, de nombreuses possessions en Outre-mer furent le théâtre d’une série de révoltes, insurrections et mobilisations. La conjoncture économique favorable, qui en dépit de tout allait réussir à se maintenir dans les colonies jusqu’au milieu des années 1920, ne serait bientôt plus qu’un souvenir. Après 1929 au contraire, toutes les colonies allaient subir le contrecoup de la crise en faisant les frais de la dépression économique et de la stagnation du commerce international : en termes de valeur et au niveau mondial, il fallut attendre 1945 pour voir les échanges entre la métropole et les colonies atteindre leur niveau de 1913. En définitive, même les économies des colonies furent ruinées en l’espace d’une trentaine d’années par deux guerres mondiales et par la plus grave crise économique qu’ait jamais connue le capitalisme.

    17Les répercutions de la crise de 1929 surtout pesèrent lourdement sur les possessions en Outre-mer. Les colonies durent alors affronter de graves défis : une tendance toujours plus nette à la chute de la demande internationale concernant certains biens en provenance d’Outre-mer (en raison de leur dépréciation sur les marchés européens ou de leur substitution par des productions locales) ; une détérioration rapide des conditions régissant l’échange des matières premières ; une sorte de néomercantilisme – ou de protectionnisme colonial – qui eut pour effet de lier de manière toujours plus étroite les économies des colonies à celles de leurs métropoles respectives, des économies qui par ailleurs firent peu d’efforts pour s’adapter au marché. D’où la chute du prix des marchandises coloniales. De 1931 à 1933, le prix des produits de première nécessité avait diminué de moitié par rapport aux cours pratiqués au début du siècle (seul celui du coton résistait en partie).

    18Cette évolution eut des conséquences très importantes pour les populations autochtones qui, précisément à partir des premières décennies du XXe siècle, avaient connu par ailleurs une forte poussée démographique après la crise qui avait accompagné le scramble. Ainsi, le vaste ensemble de territoires que l’on appellera plus tard « tiers-monde » accueillait en 1900 – c’est une estimation – 1 090 millions d’habitants, qui atteignirent les 1 325 millions en 1930, et 1 671 en 1950. L’Afrique, en particulier, dans les cinquante premières années du XXe siècle, doubla pratiquement son taux de croissance démographique par rapport à la seconde moitié du XIXe siècle. Dans la même période, la population urbanisée passa de 5,5 % à 10,5 %, un chiffre qui, aujourd’hui, serait considéré comme positif mais qui, à l’époque, mettait en évidence l’émergence d’un nouveau problème d’une exceptionnelle gravité.

    19En dépit de toutes ces difficultés pourtant, l’entre-deux-guerres, on l’a dit, consacra l’apogée de l’impérialisme colonial européen ; en réalité, c’était le début de la fin. La redistribution des territoires allemands et ottomans avait permis à la France et à la Grande-Bretagne d’augmenter le pourcentage de leurs possessions au regard de la totalité du monde colonisé, qui en 1938, comptait désormais 56 millions de kilomètres carrés et 742 millions d’habitants. L’empire aux mains de Londres était toujours le plus vaste, le plus peuplé et le plus riche depuis qu’elle avait également étendu sa mainmise aux zones pétrolifères du Moyen-Orient. En 1938 toujours, à chaque sujet de Sa Majesté correspondaient 982 sujets coloniaux de par le monde ; pour chaque Français on comptait 158 sujets « indigènes ». Venaient ensuite, largement distancés, les empires hollandais, espagnol, portugais, qui étaient plus modestes. Et l’Outre-mer italien.

    20Lui aussi s’agrandit, comme celui des Britanniques et des Français. Cette évolution toutefois ne fut pas la conséquence d’une conférence de paix, mais d’une guerre – la dernière des guerres coloniales européennes d’expansion. L’Outre-mer gagna en superficie et, comme nous le verrons, s’enrichit en ressources naturelles. Une croissance paradoxale : l’extension territoriale ne fut pas associée à une revalorisation conséquente de la position diplomatique, économique ou stratégique de la métropole. Construire un « empire » ne permit pas au fascisme de renforcer sa position en Afrique ou en Europe. L’Italie demeura la dernière des grandes puissances.

    21Force est de dire que cet état de fait reflétait la situation générale de l’économie du pays sous le fascisme. Le sujet est vaste et a suscité une littérature assez abondante, un sujet qu’il nous est impossible d’approfondir ici même s’il a son importance pour l’histoire de l’expansion coloniale. En d’autres termes, il s’agit de comprendre si l’Outre-mer colonial, et en particulier l’empire, contribuèrent à faire augmenter de manière significative – on parle ici en termes cumulés – la puissance du pays. Quelques données comparatives peuvent suffire. On dira par exemple que si la croissance de la production manufacturière italienne à la veille de la Seconde Guerre mondiale (avec 1913 pour base 100) était montée à 192, on était loin des résultats du Japon (552) ou de l’URSS (857). Les chiffres en valeur absolue de la production d’acier étaient révélateurs. Si toutes les grandes puissances augmentèrent leur production entre 1920 et 1938, celle obtenue par les Soviétiques fut exceptionnelle (de 0,16 à 18 millions de tonnes), celle des Japonais significative (de 0,84 à 7) et celle des Allemands impressionnante (de 7,6 à 23,2) – ils étaient désormais en mesure de devancer de plusieurs longueurs la production de puissances industrielles plus anciennes comme la Grande-Bretagne (de 9,2 à 10,5) et la France (de 2,7 à 6,1). Et l’Italie fasciste ? En valeur absolue comme en valeur relative, et confrontée aux résultats obtenus par les autres grandes puissances (celles avec lesquelles Mussolini pensait entrer en compétition), l’augmentation de la production d’acier sous le régime fasciste – même si elle était significative (de 0,7 à 2,3) – venait confirmer que l’Italie n’était rien de plus qu’une « puissance moyenne ». Vue sous cet angle, l’insistance dont faisait preuve le régime pour défendre ses ambitions expansionnistes apparaissait comme un jeu dangereux entre un « pot de terre » et – c’est le cas de dire ici – des « pots d’acier ». On ajoutera enfin qu’on a calculé, pour autant qu’il soit possible d’effectuer des calculs de ce genre, que la production industrielle italienne connut même une baisse de quelques points en termes de pourcentage – elle passa de 3,3 à 2,9 – au regard de la production mondiale totale. Pour donner une idée de ce qui se passait à la même période, même si le tableau proposé est un peu impressionniste, la production industrielle de l’URSS avait augmenté au regard de la production mondiale totale, passant de 5 à 17,6 %, celle de l’Allemagne de 11 à 13 %, celle du Japon de 2,5 à 3 %, celle de la Grande-Bretagne de 9,4 à 9,2 % et celle de la France de 6,6 à 4,5 %. On se gardera de suggérer ici qu’il est possible d’établir automatiquement un rapport mathématique entre production industrielle et puissance nationale, mais il ne fait aucun doute qu’un tel facteur avait une incidence non négligeable à une époque marquée par des guerres mondiales et totales.

    22Le fait est qu’en dépit de la taille réduite de son Outre-mer et de sa modeste production industrielle (et d’acier), l’Italie fasciste fit tout pour apparaître comme une grande puissance. Alors que les autres puissances coloniales recherchaient le statu quo dans le but de valoriser et d’exploiter leurs colonies, l’Italie fasciste non seulement adopta une ligne politique résolument « révisionniste », mais se lança dans une guerre d’agression en Afrique.

    23Les données chiffrées dont nous avons fait état tendent à suggérer qu’à elle seule, l’Italie n’aurait pas été en mesure de bouleverser l’ordre international. Mais son obstination à vouloir revendiquer une « révision » des équilibres mis en place à l’issue de Versailles – dans les Balkans comme en Méditerranée, et pour ce qui touche à notre sujet, dans les colonies – allait contribuer à affaiblir, sinon à saboter le travail de la Société des Nations. C’est en ce sens que l’on peut affirmer que sa politique coloniale fut lourde de conséquences et constitua l’un des facteurs, certes secondaire, du processus plus général qui allait mener au déclenchement d’une guerre mondiale dans laquelle l’Italie allait se retrouver plongée sans y être préparée. Chercher à minorer ces responsabilités apparaît difficile, tout comme on aurait tort d’absoudre la politique coloniale du régime en soutenant, comme certains, qu’il s’agissait de demandes « sacro-saintes » (théorie des historiens du colonialisme affiliés au régime) ou qu’elles constituaient, au fond, des prétentions bénignes concernant de lointains théâtres d’opérations (selon la version plus récente fournie par une historiographie qui se veut minimisatrice).

    24Comment en était-on arrivé là ? À quel moment la belliqueuse politique coloniale italienne commença-t-elle à se démarquer du cadre général qui régissait les équilibres mis en place dans l’entre-deux-guerres ? La classe dirigeante libérale a-t-elle également une part de responsabilité ?

    En Libye

    25La plus grave responsabilité de la classe dirigeante libérale et la décision la plus lourde de conséquences laissée en hérédité au fascisme fut l’abandon de la politique de négociation mise en place en Cyrénaïque et en Tripolitaine entre la fin de la Grande Guerre et les premières années de l’après-guerre.

    26À la fin de la guerre mondiale, les Italiens avaient le contrôle des principales villes de la côte libyenne, dont certaines étaient encore reliées seulement par voie maritime. Tandis qu’en Cyrénaïque des accords avaient été passés en 1916 et 1917 avec la Sénoussie ; la situation en Tripolitaine semblait plus maîtrisée et divers plans étaient à l’étude en vue d’une reconquête militaire qui aurait dû être lancée au printemps 1919. Si la politique de dialogue menée dans les deux colonies fut l’aboutissement de logiques différentes, c’est en fonction de logiques différentes, mais convergentes, qu’elle fut abandonnée.

    27En Tripolitaine la nouvelle qu’une « Giumhurriyya et-Trabulsia » (République tripolitaine) avait été fondée à Misurata sous l’impulsion de Ramadan esc-Sceteui avait eu un certain impact, faisant comprendre que la résistance anticoloniale, quoique divisée, était encore forte. La fin de la guerre mondiale permit à Rome d’affecter en Tripolitaine des troupes qui n’avaient pas encore été démobilisées. Toutefois, recourir à une politique de force alors même que l’Italie participait aux travaux de la conférence de la Paix apparaissait comme un choix peu opportun, et les plans militaires déjà élaborés furent donc mis en sommeil. Par ailleurs, réprimer la résistance s’annonçait difficile et ne promettait pas de résultats à court terme. D’où l’ouverture de négociations, le 9 mars 1919, qui aboutirent à l’accord de Khallet ez-Zeitun, le 21 avril. Les entretiens débouchèrent sur un compromis qui donna naissance à une loi (1 er juin 1919). Ce pacte, connu par la suite sous le nom de Statut libyen, fut d’une importance fondamentale pour les Tripolitains.

    28L’accord s’accompagnait de concessions importantes comme la transformation du statut de sujet colonial, appelé à devenir « citoyenneté italienne de la Tripolitaine » (sans être assimilable à celle des métropolitains, cette citoyenneté prévoyait un certain nombre de droits, parmi lesquels la possibilité d’exercer une profession en Italie et de soumettre une pétition au Parlement de Rome) ; l’institution d’un Parlement local à majorité arabe, unique dépositaire du pouvoir d’imposition tributaire ; la reconnaissance de la liberté de presse et d’association ; la promotion de la langue arabe au même titre que l’italien ; la présence de citoyens tripolitains dans les conseils d’administration locaux ; l’abolition du service militaire obligatoire, etc. Dans un certain sens, l’ampleur des domaines abordés et des concessions accordées reflétait la faiblesse de la position italienne et la force conjoncturelle de la résistance anti-coloniale, qui était plus relative qu’absolue. D’un autre côté, on pouvait considérer que les accords précédemment conclus en Cyrénaïque commençaient à faire école.

    29Doutes et perplexités étaient légion. Mais les gouvernements libéraux guidés par Orlando et Nitti, alors que le ministère des Colonies était confié à Colosimo et Rossi, lancèrent la politique des Statuts et la poursuivirent en étendant, par la suite, son application à la Cyrénaïque (31 octobre 1919), où elle avait vu le jour. Dans bien des milieux coloniaux des autres puissances européennes, la politique italienne des Statuts souleva beaucoup d’intérêt, voire pas mal de préoccupations. Aux yeux de certains, les concessions accordées en matière de citoyenneté et de pouvoirs du Parlement n’étaient pas seulement « wilsoniennes », mais foncièrement révolutionnaires.

    30C’est en effet surtout en Cyrénaïque que la politique de négociation et des Statuts prit tout son sens. Contrairement à la Tripolitaine, les Italiens avaient dans cette région un interlocuteur unique, la Sénoussie, dont la cohésion était assurée par un facteur d’agrégation, la religion, plus efficace que les loyautés ethniques des diverses tribus tripolitaines. Les administrateurs coloniaux italiens qui avaient favorisé les solutions négociées avaient vu juste. En passant à er-Regima, le 25 octobre 1920, un pacte avec l’État italien, la Sénoussie en reconnaissait par là même la présence en Cyrénaïque (ce qui ne fut pas sans créer à Mohamed Idris quelques problèmes avec certaines fractions plus radicales de la Sénoussie).

    31Grâce au pacte conclu avec les Italiens, les Cyrénaïques obtinrent un Parlement, Mohamed Idris le titre d’émir de la Sénoussie (al-Amir al-Sanusi) transmissible à ses héritiers, la Sénoussie la reconnaissance de ses forces armées et des camps qu’elles occupaient, en d’autres termes un contrôle du territoire qui était tout à la fois politique, militaire et religieux. La question tributaire fut plus ambiguë : la Sénoussie renonçait à droits et dîmes tout en maintenant la possibilité de prélever les offrandes et tributs de nature religieuse. Il s’agissait en fait d’une reconnaissance réciproque de deux autorités distinctes. Raison pour laquelle les choses allèrent beaucoup plus vite qu’en Tripolitaine : Mohamed Idris se rendit en Italie où il fut accueilli avec tous les honneurs (novembre-décembre 1920), et l’on organisa des élections qui permirent d’inaugurer la première session du Parlement local dès le 30 avril 1921.

    32Cette politique nouvelle n’avait toutefois pas convaincu l’« appareil » de l’administration coloniale ; les militaires étaient pour la plupart désorientés – et même les intentions des membres du gouvernement italien étaient loin d’être sincères. Pour les nationalistes et les colonialistes les plus enragés, les Statuts représentaient la énième capitulation de l’« Italie d’opérette ». Trop de ministres et d’hommes politiques les considéraient comme une simple manœuvre destinée à gagner du temps plutôt qu’un changement d’orientation. Et surtout, les gouverneurs en place, plutôt que négocier de manière sincère, continuèrent à miser sur les divisions entre notables locaux (avec peu de succès d’ailleurs).

    33En Tripolitaine ces contradictions portèrent rapidement à la crise. L’action menée par les Italiens avait éveillé les soupçons des chefs de la Giumhurriyya. Les affrontements reprirent – entre Tripolitains, et avec les Italiens. Quelques jours avant sa chute, le gouvernement Nitti prit la décision de renforcer encore les garnisons militaires stationnées dans la colonie, disposition qui préfigurait la crise de la politique des Statuts et le lancement de la « reconquête ». Rien n’était encore joué : l’arrivée à Tripoli d’un gouverneur plus tolérant, favorable à la possibilité d’un accord entre les différentes factions arabes et berbères de la résistance suffit à ajourner la crise et faciliter l’envoi à Rome d’une délégation tripolitaine ; arrivée en mars 1921, cette dernière ne fut cependant reçue que le 29 avril. Mais la crise était ouverte.

    34Le tournant survint sous le gouvernement Bonomi, sans que l’on puisse déterminer s’il fut provoqué par des facteurs nationaux ou périphériques. « En périphérie », le succès de la Sénoussie et les difficultés de la Giumhurriyya avaient en effet conduit les Tripolitains à offrir le titre d’émir unique à Mohamed Idris, qui après une phase d’indécision initiale, se laissa tenter : il communiqua donc aux Italiens son désir de s’« auto-suspendre » des charges officielles qu’il occupait en Cyrénaïque (1er mars 1922). Une telle acceptation était évidemment en contradiction avec la politique des Statuts et faisait craindre aux Italiens une nouvelle cohésion de la résistance anticoloniale. Le ministre des Colonies, Amendola, alla jusqu’à faire le voyage en Cyrénaïque pour rencontrer le Sénoussi le 8 juillet 1922. Rien n’y fit. Mohammed Idris accepta le 2 novembre 1922 le titre qui lui était proposé.

    35Mais la conjoncture italienne compta plus que les facteurs périphériques. En juillet 1921 le gouvernement Bonomi, plus modéré, avait placé aux Colonies… un colonialiste, Girardini, et envoyé à Tripoli un homme nouveau, Giuseppe Volpi. Les colonies se virent accorder une importance nouvelle, comme l’atteste la visite du prince héritier Humbert de Savoie en septembre 1921. L’heure était venue de mettre en œuvre les plans militaires préparés de longue date. Le premier objectif fut la reconquête de Misurata (26 janvier 1922).

    36La nouvelle politique inaugurée par Volpi reçut également l’approbation d’Amendola, nommé aux Colonies le mois suivant quand le faible gouvernement Facta prit ses fonctions. Un libéral comme Amendola aurait préféré le dialogue et le maintien total d’une stratégie négociée, mais la politique du fait accompli, l’opposition de l’appareil colonial à la politique des Statuts, les conséquences de la vieille stratégie italienne qui visait à diviser les chefs traditionnels et – pour finir – les actions menées de manière autonome par la résistance contribuèrent à réduire sa marge de manœuvre. Comme le ministre tardait à renouveler la trêve avec les résistants, ces derniers passèrent à l’attaque le 14 avril 1921. Ce qui déclencha la réaction des Italiens, qui fut cette fois immédiate : Volpi avec l’un de ses subordonnés, le jeune colonel Rodolfo Graziani (1882-1955), en Libye depuis octobre 1921, mobilisa ses troupes et présenta ses plans à l’État-major, qui les approuva. La première action fut le « déblocage » – en d’autres termes la reprise de contrôle – d’Azizia.

    37Ainsi commença la « reconquête » de la Tripolitaine, et par voie de conséquence celle de la Libye. Il aurait été plus exact de parler de « conquête ». Rares furent les cas où l’Italie rentra en possession de territoires déjà sous son contrôle avant la grande insurrection arabe et la course à la mer de 1915. Mais surtout elle étendit militairement sa domination sur des zones de la Tripolitaine dans lesquelles elle n’avait jamais eu accès. La Sénoussie proposa une médiation en février 1922, mais se heurta à un refus de Volpi et Amendola.

    38Ce fut donc ainsi que les opérations militaires italiennes commencèrent. Planifiées et préparées par l’Italie libérale, elles furent donc conduites par le gouvernement de coalition qui lui avait succédé, dirigé par Mussolini : les troupes confirmèrent leur avancée sur le Djébel de Yefren (28 octobre 1922), à Garian et Tarhuna (du 29 janvier au 6 février 1923), à Misurata (26 février 1923), à Beni Ulid (du 23 au 27 décembre 1923).

    39La reconquête de la Tripolitaine septentrionale était désormais achevée. La politique des Statuts était lettre morte à Tripoli depuis deux ans et demi.

    Les visées sur l’Éthiopie

    40Si la situation en Libye avait connu un tournant décisif, les choses étaient (partiellement) différentes dans la Corne de l’Afrique. La torpeur dans laquelle s’était installée la colonie d’Érythrée n’avait été troublée que par les deux terribles tremblements de terre de l’été 1921, survenus à Massaoua. En Somalie, les Italiens étaient encore trop peu, et faibles, et manquait l’élément fédérateur qui aurait pu servir de point d’appui à une politique plus « forte ». Mais l’Italie – en dépit d’Adoua, de l’échec des compensations coloniales du pacte de Londres, etc. – continuait à avoir des vues sur l’Éthiopie.

    41Vue d’Addis Abeba en revanche, Rome était toujours plus lointaine. De tous les signataires de l’accord tripartite de 1906, c’était le plus faible, celui qui disposait des moyens les plus réduits – même si ses ambitions étaient intactes. Le chemin de fer français reliant Djibouti à Addis Abeba, projeté en 1898, était en service depuis 1917. Les intérêts britanniques étaient efficacement secondés par la Bank of Abyssinia et par un contingent de diplomates et d’hommes d’affaires compétents, tandis que de Khartoum on commençait à regarder avec un intérêt croissant les eaux du Tana, fondamentales pour le Soudan britannique, et en conséquence pour l’Égypte. Tout aussi impuissante que préoccupée, Rome en 1917 devait, en revanche, se contenter d’assister en simple spectatrice aux laborieuses tractations qui présidèrent à la succession au trône autrefois occupé par Ménélik II.

    42L’Italie ne possédait pas d’intérêts économiques d’importance nationale dans la zone. Et pourtant la diplomatie italienne ressassait de vieilles prétentions qui, privées de fondement, se traduisaient par une politique hésitante et contradictoire. L’Italie chercha initialement à s’appuyer sur la France pour des raisons tactiques : elle comptait sur son soutien pour faire annuler l’accord tripartite – un accord qui bridait les aspirations de Rome de manière insupportable. L’échec de cette stratégie l’amena à se rapprocher de la Grande-Bretagne en lui proposant, en septembre 1919, une sorte de reconnaissance des « droits » britanniques sur le lac Tana, en échange de l’accord de Londres à la construction d’une voie ferrée qui relierait la Somalie à l’Érythrée en traversant la moitié de l’Éthiopie. Cette nouvelle tentative se solda de nouveau par un échec, et les discussions alors en cours concernant l’admission de l’Éthiopie (État africain mais indépendant) à la Société des Nations provoquèrent un nouveau revirement de Rome, qui choisit de s’unir à la France pour soutenir les « droits » d’Addis Abeba, dans l’espoir de s’attirer les faveurs du régent, le ras Tafari (1892-1975). L’admission fut finalement acceptée, le 28 novembre 1923, mais les ambitions de l’Italie, sa volonté de jouer un rôle en Éthiopie s’étaient manifestées de manière trop évidente pour ne pas avoir été remarquées. Rome avait semé soupçon et mécontentement au lieu de récolter des résultats concrets.

    43Nationalistes et colonialistes du premier après-guerre avaient raison au moins sur un point quand ils faisaient l’analyse de la situation : une fois réglée la difficile succession de Ménélik, l’anomalie que constituait la présence d’un grand empire africain au cœur d’un continent que les puissances coloniales s’étaient entièrement partagé ne pouvait se résoudre que de trois manières. L’Éthiopie pouvait être « démembrée », c’est-à-dire divisée entre les signataires du pacte de 1906 ; « prise » par une seule grande puissance qui en ferait une conquête totale, ou lui imposerait l’humiliation d’un protectorat ; ou bien elle pouvait se renforcer et se moderniser, consolidant ainsi son autonomie. L’Italie de l’après-guerre (et donc l’Italie libérale avant d’être fasciste) redoutait cette troisième hypothèse, et n’était pas favorable à la première.

    Le gouvernement Mussolini

    44Au terme de soixante années d’Italie libérale, la décision d’inviter Mussolini à former un gouvernement au lendemain de la marche sur Rome fut peut-être la plus évidente de toute une série de ruptures avec le passé. Mais Mussolini n’avait rien d’un Attila : si le fascisme introduisit des concepts et des programmes qui lui étaient propres, il récupéra également, en les développant et en les modifiant – pour les adapter au contexte nouveau des années 1920 et 1930 –, thématiques et motivations du monde politique, et de l’État libéral.

    45Les historiens n’ont cessé de s’interroger depuis lors sur le rapport qu’entretenait le régime au regard de ce passé libéral : devait-on parler de continuité ou de rupture ? Le débat s’est focalisé, en particulier, sur la première période du gouvernement Mussolini, celui de la coalition. Dans quelle mesure Mussolini reprit-il durant les premières années de son gouvernement les orientations déterminées par l’Italie libérale dans le domaine colonial ? Quelle était la part d’innovation dans son programme ? À quel moment choisit-il d’innover ? Et comment se positionna-t-il face au contexte international ?

    Le leader du fascisme au gouvernement et la politique coloniale

    46En dépit de ses imprécisions et de ses lacunes, le programme de politique étrangère avec lequel le fascisme était arrivé au gouvernement ne pouvait pas s’inscrire totalement en rupture avec le passé de l’Italie libérale. Certaines revendications étaient d’ailleurs communes. Qui plus est, la stabilisation de la situation internationale laissait à Rome peu de marge de manœuvre : d’où l’impression que la continuité l’emportait sur la rupture. Ce qui explique la conviction selon laquelle, jusqu’en 1925, la politique étrangère libérale et celle menée par le premier gouvernement Mussolini auraient été placées sous le signe de la continuité, les différences se réduisant à une question de « style », ou de modus operandi, plutôt que de substance.

    47En réalité, le changement était bien là. Un examen plus attentif permet de mettre en évidence les différences introduites par le gouvernement Mussolini au regard de la politique étrangère des gouvernements libéraux : il ne s’agissait pas d’un simple changement de ton, mais bien d’une modification dans l’ordre des priorités. Un ordre des priorités dont Mussolini n’avait pas fait mystère avant même son arrivée au pouvoir : les accusations lancées par le mouvement (le futur parti) fasciste aux gouvernements libéraux avaient fait apparaître clairement que son intention était d’inaugurer une politique de puissance et de prestige national, d’exiger que l’Italie fasciste soit considérée comme une grande puissance, au même titre que les autres vainqueurs de la guerre, et d’améliorer sa position en Méditerranée, dans les Balkans et en Afrique. Parmi les thématiques récurrentes du régime s’imposèrent les allusions à un État fort, à un État corporatiste et les critiques exacerbées à l’encontre de la Société des Nations, coupable d’incarner aux yeux du fascisme la « mutilation » de la victoire italienne infligée à Versailles. Et la politique africaine fit son apparition dans le domaine des priorités nouvelles.

    48Le fascisme n’arrivait pas au gouvernement avec un programme colonial bien défini, et Mussolini n’était pas un spécialiste en la matière. En 1911, quand il était encore socialiste, il avait utilisé, au contraire, les colonnes du journal Avanti ! pour mener une dure opposition contre le colonialisme. Peu de temps avant d’être nommé à la tête du gouvernement, il avait défini l’impérialisme comme une « loi éternelle » de l’histoire (1 er janvier 1919), formulant des vœux pour que la Méditerranée devienne un « lac italien » (4 octobre 1922). En dépit des menaces dont elles étaient chargées, de telles affirmations ne constituaient pas encore un programme politique.

    49La nomination comme ministre des Colonies du nationaliste Luigi Federzoni marqua une volonté nette de changer de cap. Déjà à l’époque des gouvernements libéraux – surtout après 1911, durant la Grande Guerre et dans l’immédiat après-guerre –, les cercles nationalistes s’étaient signalés par l’outrance de leurs ambitions africaines. En offrant un ministère à l’un des opposants les plus déterminés de la politique coloniale de l’ère Giolitti, qui était aussi l’un des partisans les plus acharnés d’aventures lointaines en quête d’une « Italie plus grande », le gouvernement laissait bien peu de place à l’imagination quant à ses intentions. À dire vrai, la nomination d’un nationaliste était également révélatrice du fait que le fascisme ne possédait ni programme colonial structuré, ni personnel politique en mesure de le réaliser, même si les vagues allusions rhétoriques à la « puissance nationale » et à l’« impérialisme comme loi de l’histoire » laissaient entendre qu’une fois disponibles, ce programme et ce personnel seraient nettement antiwilsoniens et incompatibles avec l’ordre colonial, somme toute pacifique, volontairement instauré par les grandes puissances.

    50Il n’en demeurait pas moins qu’en dépit des effets d’annonce et de la rhétorique dont elle était coutumière, l’Italie n’avait pas la possibilité de bouleverser l’ordre international à elle seule. Par ailleurs, il ne s’agissait pas d’un changement uniforme : dans les premières années, l’infléchissement de la politique coloniale fut moins sensible dans la Corne de l’Afrique qu’en Libye, où le nouveau gouvernement s’employa à radicaliser et à approfondir les nouvelles orientations définies par Volpi. Ce qui explique peut-être également la tendance générale manifestée par les divers observateurs étrangers de l’époque à sous-évaluer la portée des nouveautés qui redessinaient la politique coloniale italienne de ces années-là.

    51Quant aux observateurs italiens, qui bénéficiaient d’une position privilégiée, ils ne manquèrent pas de noter que contrairement à ce qui se passait avec les libéraux, le gouvernement Mussolini ne considérait pas les thématiques coloniales et africaines (replacées dans la trame complexe des questions méditerranéennes et médio-orientales, voire balkaniques) comme accessoires, ou comme des appendices de la grande politique étrangère européenne et continentale. Plus tard, après 1925, quand le fascisme se lança dans la construction d’un État totalitaire, ils s’aperçurent que la presse et le régime – à travers les nombreux vecteurs de sa propagande – contribuaient à assurer aux questions coloniales un retentissement nouveau, totalement inconcevable à l’époque des gouvernements libéraux. L’importance nouvelle qui leur était accordée, orchestrée par la politique et par la propagande, était l’expression de la discontinuité.

    La diplomatie face au problème africain

    52Les aspirations coloniales et africaines des premières années du gouvernement Mussolini étaient loin d’être modestes. Tandis que le nouveau gouvernement manifestait de manière toujours plus évidente ses tropismes anti-yougoslaves, Mussolini, on le sait, prenait les armes en réponse à l’« incident » de Corfou (27 août 1923), au mépris des mécanismes diplomatiques prévus par la Société des Nations. Le recours à la force militaire ébranla les chancelleries européennes, même si la dispute avait une portée limitée. Elle allait toutefois permettre à l’Italie d’entrer définitivement en possession du Dodécanèse – l’un des rares cas où le bénéfice colonial fut concret. En d’autres occasions – par exemple en matière de révision des mandats coloniaux confiés à Londres et à Paris au Moyen-Orient et en Afrique –, le gouvernement n’obtint aucun résultat, et ceci en dépit d’une propagande insistante. Qui plus est, il donna un moment l’impression de se faire simplement l’écho des récriminations les plus acerbes des milieux colonialistes allemands, qui formulaient les mêmes revendications.

    53Mais plus que les menaces contenues dans ses messages, qui appelaient clairement à une révision de l’ordre colonial instauré par Versailles, c’est le travail de ses diplomates (aux Affaires étrangères et aux Colonies) qui permit à Mussolini de parvenir à ses fins. Au terme de négociations ouvertes dès 1919 et patiemment menées avec la Grande-Bretagne (tractations conduites ensuite directement avec l’Égypte, formellement indépendante à compter de 1922), l’Italie obtenait, le 6 décembre 1925, la rectification d’une frontière de la Cyrénaïque, ce qui lui permit d’occuper l’oasis de Djarabub. Le gain territorial était minimal, car l’avantage acquis était avant tout d’ordre symbolique, eu égard au rôle historique que l’oasis avait joué pour la Sénoussie. Quelques mois auparavant, en juillet 1924, l’Italie – qui était finalement parvenue à formaliser avec la Grande-Bretagne des accords en discussion depuis au moins 1915 – se voyait concéder par le Kenya britannique la région fertile du Jubaland, qui permettait ainsi de revaloriser les étendues plus sablonneuses et désertiques de la Somalie méridionale.

    54Ces succès consacraient généralement l’aboutissement de négociations ouvertes en leur temps par les derniers gouvernements libéraux. Il s’agissait, dans l’ensemble, de succès modestes, et si l’Italie fut en mesure de les obtenir, elle le doit à une heureuse conjoncture diplomatique internationale, qui vit les autres grandes puissances coloniales préférer donner raison à Rome sur des questions jugées mineures. Le fait est que Mussolini fut en mesure de récolter les fruits semés depuis longtemps par la diplomatie, en les présentant aux Italiens comme des succès personnels. C’était d’ailleurs une maigre récolte, bien insuffisante à modifier la position de l’Outre-mer italien dans la hiérarchie des possessions coloniales extra-européennes.

    55De la même manière, aucune avancée significative ne put être réalisée pour régler l’autre grand problème de frontière existant en Libye (à l’ouest en direction de l’Algérie et au sud vers le Tchad). Et Mussolini se vit signifier une fin de non-recevoir quand il interpella Paris au sujet du problème des citoyens italiens résidents en Tunisie, privés, en 1918 et 1919, de certains avantages dont ils jouissaient en vertu de l’accord de septembre 1896, avantages que la France rogna encore par la suite.

    56Mussolini obtint – en apparence – un avantage plus concret avec l’accord italo-britannique du 14 décembre 1925 sur l’Éthiopie. Celui-ci stipulait que Londres accédait aux requêtes italiennes de 1919 et, – dans un document qui aurait dû rester secret et excluait la France, l’autre signataire de 1906 –, acceptait de reconnaître la primauté des intérêts italiens dans les régions de la Haute-Éthiopie, ainsi que le bien-fondé de la demande formulée par Rome de pouvoir construire un chemin de fer unissant Somalie et Érythrée (en traversant un territoire qui appartenait à l’Éthiopie). L’Italie garantissait en échange aux Britanniques un accès aux eaux du Tana et du Nil. C’était, en apparence, un grand succès qui répondait aux aspirations italiennes et préparait le « démembrement » de l’Éthiopie. En réalité, Londres diffusa le texte, provoquant l’irritation de Paris. Et Addis Abeba devait dénoncer un traité rédigé dans le plus pur style impérialiste, négocié en sous-main et préjudiciable à un État (l’Éthiopie) désormais membre de la Société des Nations. Par ailleurs, si Londres était en mesure de mobiliser des moyens et une stratégie en vue de l’exploitation des eaux du Tana, où donc Rome pouvait-elle espérer trouver à l’époque – accord ou pas accord – les ressources financières et économiques pour mettre en pratique son audacieux projet ? En bref, l’accord de décembre 1925 eut un unique effet : il révéla au monde, et à l’Éthiopie, que les visées italiennes n’étaient pas lettre morte et que pour servir les objectifs de sa politique coloniale – et qui plus est une politique des plus maladroites –, Rome était prête à porter atteinte à l’ordre instauré par la Société des Nations. Une telle stratégie était risquée. Un risque que, peut-être, un gouvernement libéral n’aurait pas voulu courir.

    Développements ultramarins

    57Pour bien comprendre le climat et la tonalité des changements introduits par les premiers cabinets ministériels de l’administration Mussolini en matière de politique coloniale, il est cependant important d’éviter de se focaliser sur le gouvernement, la diplomatie et la métropole pour se recentrer sur l’Outre-mer – tous les Outre-mer.

    58On a dit que dans les deux colonies libyennes, le changement de cap avait été net. Le gouvernement Mussolini proclama officiellement l’abandon de la politique des Statuts. En Tripolitaine en particulier, le gouverneur Volpi lança des « opérations de police exceptionnelles » qui allaient entraîner la défaite de la résistance autochtone. Réduite à une guérilla, elle était encore en mesure d’infliger des revers cuisants à l’occupant italien, comme à Misurata le 7 septembre 1923. Les Italiens, toutefois, obtinrent des résultats concrets en encourageant la division entre les chefs locaux (une politique inaugurée par Volpi) et en lançant des opérations militaires d’envergure particulièrement impitoyables, qui ne respectaient ni les lois de la guerre ni les coutumes locales (la mosquée de Homs fut profanée le 25 septembre). Avec l’attaque finale lancée à Sedada du 15 au 22 décembre 1923, on peut considérer que les Italiens étaient venus à bout du gros de la résistance tripolitaine.

    59La Tripolitaine acquit alors une nouvelle importance dans le panorama des colonies italiennes. On y organisait des visites officielles, comme celles des ministres Federzoni en février 1924 et Lanza di Scalea en avril 1925. Le gouverneur Volpi fut en mesure d’instaurer un gouvernement civil sur la côte et dans une vaste zone de l’arrière-pays (Tripoli, Yefren, Garian et Tarhuna), tandis que seuls les territoires du Sud, confiés au colonel Graziani, demeuraient sous contrôle militaire. Certes, la colonie était loin d’être complètement pacifiée, comme en témoigne la défaite italienne à Bir Tarsin le 25 mai 1925. Mais le fait est que l’abandon des Statuts et l’autonomie laissée aux militaires (lesquels eurent les mains libres) avaient donné aux Italiens le contrôle de la Tripolitaine septentrionale.

    60La situation était plus délicate en Cyrénaïque, car les Italiens exerçaient alors un contrôle moins efficace sur le territoire et devaient affronter une résistance anticoloniale moins dispersée, regroupée sous l’égide unique de la Sénoussie. Les forces armées se virent contraintes à innover dans le domaine technique. Après l’abandon de la politique des Statuts, les Italiens entreprirent de démanteler les camps militaires de la Sénoussie ainsi que les garnisons « mixtes » prévues par les accords. Au terme d’une intense campagne menée durant le printemps 1923, les opérations se déplacèrent dans le Djébel au printemps 1924. Le vaste réseau de garnisons progressivement installées à demeure sur le territoire ne donnait pas les résultats que semblait promettre l’usage de tactiques antiguérilla basées sur la mobilité, qui prévoyaient l’usage de blindés et de moyens motorisés pour des opérations terrestres réalisées avec l’appui de l’aviation (printemps 1925). Le mouvement de résistance marqua une pause, pour des raisons internes, mais également parce que les nouvelles opérations militaires italiennes s’étaient révélées capables d’infliger des coups plus durs, même s’ils n’étaient pas encore décisifs.

    61Fin 1925, le gouvernement Mussolini pouvait donc légitimement affirmer qu’il avait remis de l’ordre en Tripolitaine, rompu toute négociation avec Mohammed Idris et la Sénoussie, et infléchi les orientations de la politique coloniale libérale en Cyrénaïque. Les changements furent en revanche moins sensibles en Érythrée. La pacification effective de la colonie donnait la possibilité aux gouverneurs de se consacrer à sa valorisation et à son exploitation. Suite à l’accord italo-britannique du 12 décembre 1924 qui permettait à l’Érythrée d’utiliser les eaux du Gâch, d’importants investissements furent réalisés à l’époque dans la zone de Tessenei, destinés à permettre la mise en place de gros ouvrages en vue de l’exploitation du fleuve. La situation était si tranquille à Asmara qu’il fut également possible de valoriser la contribution des chefs traditionnels, que le pouvoir colonial s’employa à flatter, tout en alimentant leurs ambitions personnelles. Asmara entreprit de lancer une action importante, quoique discrète encore, en direction des chefs tigréens, dont l’objectif était de renouer avec la politique périphérique qui présidait autrefois aux rapports avec l’Éthiopie. Le gouverneur Jacopo Gasparini faisait en effet preuve de peu d’enthousiasme à l’égard des orientations affichées dans l’accord passé avec Londres en 1925 (celui dont la diffusion porta un coup fatal à l’image de l’Italie comme puissance coloniale pacifique). Si Gasparini était en désaccord avec l’administration coloniale centrale romaine, le désaccord ne portait pas sur les objectifs poursuivis (l’influence et l’ingérence en Éthiopie, voire son contrôle), mais sur les moyens employés pour arriver au but : en bon colonial, il considérait que pour être définitifs, bénéfices et accords devaient faire l’objet d’une transaction menée in loco et non pas en métropole, dans les lointaines capitales européennes. D’où son adhésion à une politique de type périphérique.

    62Le changement lié à l’arrivée au pouvoir de Mussolini fut plus sensible en Somalie. Comme la Libye, elle fut le théâtre d’une « reconquête » (là encore, il s’agissait en réalité de conquête tout court), plus modeste toutefois dans son ampleur et les moyens mis en œuvre, où s’illustra l’un des membres du quadriumvirat de la marche sur Rome, Cesare Maria De Vecchi (1884-1959), nommé – il serait plus juste de dire éloigné – précisément en Somalie par Mussolini le 21 décembre 1923. Le hiérarque fasciste se coula dans son rôle de gouverneur avec aisance, conduisant sans aucun état d’âme une politique dont la violence n’avait d’égal que son mépris total de la réalité locale. Il héritait d’une tâche plus facile que celle de ses prédécesseurs. La menace incarnée par le Mad Mullah s’était évanouie et le gouverneur put tirer parti de l’acquisition du fertile Jubaland, à peine cédé par Londres. La colonie était cependant encore divisée en deux zones : l’une, au sud, était sous domination italienne, tandis que l’autre, au nord, était encore régie (en apparence) par le protectorat « accepté » par les chefs locaux.

    63Premier gouverneur colonial italien explicitement fasciste, De Vecchi entreprit immédiatement de procéder à une « fascisation » ou tout du moins à une épuration spéciale de la colonie italienne. Parallèlement, il s’employa à renforcer la composante blanche de la colonie : sous l’impulsion du gouverneur, qui suivit personnellement le dossier, un nouveau centre de colonisation italienne – qui venait s’ajouter au « Villaggio Duca degli Abruzzi2 » mis en place avec la Società Agricola Italo-Somala (SAIS) – surgit à Génale, basé sur des concessions agricoles assez vastes, plus étendues que les petits lotissements généralement prévus dans le cadre d’une « colonisation paysanne » vouée à l’autosuffisance. Puis, fidèle au credo de la domination directe et de la puissance italienne, devenue fasciste avec Mussolini au gouvernement, une puissance qui se devait d’être intransigeante avec la société « indigène », il décida qu’était arrivé le moment de lancer une politique de désarmement des populations somaliennes.

    64Ces dernières allaient rapidement s’apercevoir que les orientations du pouvoir colonial avaient changé : succédant aux anciennes compagnies privées, dont le principal intérêt était de s’enrichir aux frais du gouvernement, à la première administration de l’ère libérale qui exerçait son (faible) pouvoir dans les villes principales et sur le littoral, l’administration fasciste guidée par De Vecchi adoptait maintenant une ligne « interventionniste » contre les chefs traditionnels et les populations de l’intérieur. Pour mener à bien sa politique, De Vecchi demanda et obtint de « son » Duce un réarmement conséquent de la Somalie, dont les troupes – contingents blancs et indigènes – passèrent sous son mandat de 2 500 à plus de 12 000.

    65Ce fut le moment que choisit De Vecchi pour lancer, à l’automne 1925, son attaque contre le sultan de Hobyo. À son départ de Mogadiscio, en juin 1928, la « reconquête » touchait pratiquement à sa fin.

    L’Éthiopie, toujours

    66Durant les années qui précédèrent 1925, nous l’avons indiqué, l’Italie continua à suivre attentivement le dossier éthiopien, essentiellement sur le plan diplomatique. Mais les observateurs avertis lisaient dans la constance et la ferveur de ces attentions la preuve que Rome n’avait pas mis ses ambitions entre parenthèses.

    67Le tout premier incident éclata en novembre 1922, quand la section fasciste d’Asmara publia un ordre du jour préoccupant, dont la prose ouvertement revanchiste jeta l’alarme. Rome se vit contrainte à démentir, s’empressant de rappeler qu’au lendemain de son avènement, Mussolini avait, au contraire, réaffirmé l’engagement de l’Italie à maintenir les pactes souscrits par les gouvernements libéraux. La section locale fut dissoute et l’affaire n’alla pas plus loin. Mais cette crise mineure préfigurait de manière éloquente la teneur des futures relations italo-éthiopiennes. Des relations que l’accueil réservé au ras Tafari, en visite à Rome en juin 1924, avait peu de chance d’améliorer. Qui plus est, absorbé par la tempête politique soulevée par l’assassinat de Matteotti, Mussolini eut à cette occasion bien peu d’égards pour son hôte africain.

    68D’autres signes avant-coureurs peu rassurants – ils allaient tous dans le même sens – se manifestaient à la même époque. Les initiatives de la politique périphérique mise en place par le gouverneur de l’Érythrée, Gasparini, les incursions effectuées par De Vecchi dans l’arrière-pays somalien, et surtout en direction de l’Ogaden éthiopien, l’affaire de l’accord « secret » italo-britannique de décembre 1925 – où l’Italie avait dangereusement touché le fond – étaient des épisodes en apparence sans rapport les uns avec les autres. Mais vus d’Addis Abeba, ils avaient tout d’une stratégie concertée.

    69La gestion romaine dans l’affaire de l’admission de l’Éthiopie à la Société des Nations n’avait pas été des plus heureuses. L’héritage des gouvernements libéraux avait ici pesé très lourd : les ministres Colosimo et Rossi, comme les ambassadeurs italiens à Londres et Addis Abeba, avaient déjà fait savoir publiquement leur désaccord. Mussolini renchérit sèchement, et cette raideur de ton poussa la délégation représentant l’Italie à la Société des Nations à adopter une attitude équivoque (il s’agissait de faire comprendre que la position italienne était foncièrement contraire, de manière à court-circuiter l’ouverture tactique opérée par le ministre Federzoni). Seul le revirement du chef du gouvernement, intervenu une semaine seulement avant la décision de la Société, motiva le vote favorable de l’Italie.

    70En bref, l’Italie du gouvernement Mussolini non seulement n’avait pas abandonné ses vues sur l’Éthiopie, mais elle avait en l’espace de quelques années lancé des initiatives importantes – bien que contradictoires – qu’il était impossible pour Addis Abeba de considérer comme l’émanation d’une politique de concertation.

    Continuité et rupture

    71La politique coloniale des gouvernements libéraux n’était pas exempte de contradictions et la pression des cercles colonialistes et nationalistes – surtout à partir de la période Giolitti – avait à l’évidence également joué un rôle dans son évolution. Mais dès les premières années du gouvernement Mussolini, l’Italie avait introduit beaucoup plus qu’un changement de « style ». Il est donc possible de dresser un bilan de l’action coloniale menée par le cabinet Mussolini jusqu’en 1925, c’est-à-dire au moment où l’on passa d’un gouvernement de coalition à la fascisation de l’État et à la construction du régime. Ce bilan n’est qu’un chapitre dans le débat, beaucoup plus complexe et plus ample, qui porte sur le rapport entre continuité et rupture induit par le passage de la première phase du fascisme à l’Italie libérale. L’analyse sera conduite sur deux niveaux.

    72Trop souvent négligé, le premier niveau est pourtant fondamental : il concerne le contexte international. Dans les années qui suivirent la Grande Guerre, d’autres puissances coloniales durent également faire face à des révoltes et à des insurrections anticoloniales, et furent donc contraintes de recourir à la manière forte. Mais il est indubitable que, dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir, l’Italie fit, dans ses colonies, un usage plus systématique et généralisé de ses forces armées que ne l’avait fait l’Italie libérale dans le passé, et surtout que ne le faisaient à la même époque les autres puissances. Et même lorsque la politique mise en œuvre s’inscrivait dans la logique des orientations déterminées par l’Italie libérale, elle finit par assumer des caractéristiques et une signification différentes parce qu’elle s’inscrivait dans le contexte qui était celui de la première moitié des années 1920. Un exemple ? Même après Adoua et durant les difficiles années de transition liées à la succession de Ménélik II, l’Italie libérale n’avait jamais renoncé à une politique de type périphérique, essentiellement subversive. Mais la poursuite de cette même politique se révéla beaucoup plus lourde de conséquences à partir du début des années 1920, quand le processus de transition était désormais pratiquement achevé, alors que le ras Tafari était pressenti comme le prochain négus et que l’Éthiopie était même devenue membre de la Société des Nations.

    73Le second niveau a fait l’objet de commentaires plus nourris : c’est celui de l’analyse interne, inscrite dans la réalité italienne. Mettre en regard la politique libérale et celle initialement menée par Mussolini signifie ici procéder à une évaluation nécessairement plus fine que celles proposées habituellement. Certes, la contestation révisionniste de l’ordre colonial issu de Versailles fut une marque de continuité avec les derniers gouvernements libéraux, que l’on retrouve également dans le fait que, durant cette période, le révisionnisme ressortit davantage à la rhétorique publique qu’à l’action diplomatique, ce qui eut d’ailleurs pour effet de lui valoir des résultats plus rhétoriques que concrets : tout ceci contribua à faire penser que la continuité l’emportait sur la rupture. Mais s’il est légitimement possible de dire qu’au regard de la politique libérale l’action menée par les premiers gouvernements Mussolini dans le domaine colonial fut déterminée par un mélange de continuité et de nouveauté, il n’en reste pas moins que ce fut la nouveauté qui s’imposa. En témoignent l’accent mis par ces gouvernements sur les questions coloniales (alors que les gouvernements préfascistes ne leur accordaient qu’une importance secondaire), ainsi que la préférence immédiatement accordée à la solution militaire (alors que c’est l’option politique qui avait été explorée dans l’immédiat après-guerre, par exemple dans les rapports avec les Arabes de Libye).

    74La question coloniale se voyait accorder une importance et une continuité qu’elle n’avait jamais eues dans le passé, et c’est précisément cette nouveauté qui constitua un élément de discontinuité en soi, une discontinuité révélatrice : se doter d’une politique coloniale, se projeter dans une dimension méditerranéenne et africaine allait acquérir une signification stratégique – et non plus tactique et complémentaire comme cela avait été le cas pour l’Italie libérale – toujours plus marquée pour l’Italie fasciste. Plus qu’une fin en soi, la politique coloniale était pour la classe dirigeante libérale un moyen d’accréditer l’Italie comme une grande puissance européenne et continentale, tandis que pour Mussolini (et les premières initiatives qu’on lui doit – dans le domaine diplomatique et colonial, à Rome comme en Outre-mer – le laissaient déjà entendre) la puissance coloniale et africaine de l’Italie nouvelle avait une finalité stratégique en soi. Crispi ou même Giolitti allèrent en Afrique pour démontrer que l’Italie était une grande puissance, l’Italie africaine de Mussolini parce qu’elle était convaincue d’être une grande puissance, ou mieux : un empire. Si durant les premières années du gouvernement de coalition ce changement de perspective ne fut pas clairement perceptible, c’est également parce qu’en dépit de la rhétorique dont ils faisaient l’objet, les résultats de l’action diplomatique et coloniale furent, à court terme, modestes. Et les « reconquêtes » venaient à peine de commencer.

    75Ces premières années furent en définitive des années propédeutiques, des années de transition, sinon à proprement parler d’attente. Il était donc naturel que toutes les initiatives ne fussent pas couronnées de succès. Après la tragédie de la Grande Guerre, l’Europe était en quête de stabilisation : pour l’Italie de Mussolini, accéder au statut de grande puissance continentale, méditerranéenne et africaine – une éventualité que les autres chancelleries avaient du mal à envisager, mais qui était clairement l’objectif poursuivi par son chef de gouvernement depuis son arrivée au pouvoir et à compter de l’affaire de Corfou – impliquait que Rome obéisse à une logique qui visait à une refonte totale des hiérarchies de pouvoir au plan international. En d’autres termes, une logique de déstabilisation de l’après-Versailles.

    76C’était un programme que l’Italie n’avait pas la capacité de réaliser seule, comme il lui aurait été impossible de le réaliser en l’espace de quelques années après 1922. Mais elle mit tout en œuvre pour y parvenir. Y compris dans le domaine colonial.

    Le fascisme et les colonies

    77Dès 1925, on savait à quoi s’en tenir sur les intentions de Mussolini au regard des colonies et de l’Afrique. Avant de retracer les différentes étapes de la politique menée par le fascisme, il est toutefois nécessaire de prendre en compte certaines caractéristiques inhérentes au contexte qui présida à son élaboration.

    Le pays et la propagande

    78Le premier élément nouveau qui distingua le colonialisme fasciste de son précédent libéral fut l’importance accordée à la rhétorique et à la propagande de masse. Décidée dans les cabinets ministériels et dans les gouvernorats ultramarins, la politique coloniale acquit avec le fascisme une dimension publique et s’accompagna d’un endoctrinement des consciences, un phénomène qui allait de pair avec son populisme réactionnaire. Ce n’était évidemment pas une spécificité coloniale : toute la « nouvelle politique » du régime était structurée de manière à démanteler et à éliminer l’opposition antifasciste, tout en favorisant l’endoctrinement fasciste. La question expansionniste ne fit pas exception. En premier lieu, les discours de Mussolini bénéficièrent d’une couverture médiatique importante. La presse garantit la plus large diffusion possible à son allocution de Tripoli d’avril 1926, où il insistait sur la nécessité pour l’Italie d’une expansion en Méditerranée et vers l’Orient. Ce fut également le cas pour le discours dit « de l’Ascension » du 26 mai 1927, dans lequel il réaffirmait l’hostilité de son régime au libéralisme et déclarait que la puissance italienne passait « fatalement » par la démographie, avant de revenir sur la thématique de l’expansion de l’Italie fasciste, allant jusqu’à indiquer une échéance « cruciale », qui pour être vague n’en était pas moins menaçante : l’Italie devrait être prête à faire valoir ses « droits » au milieu des années 1930.

    79Si les discours du « chef » établirent un calendrier et déterminèrent les orientations, toutes les structures du parti et de l’État furent ensuite mobilisées pour soutenir, renforcer et augmenter la « prise de conscience coloniale » des Italiens. Le ministère des Colonies fut invité à programmer son action – qui devait devenir un outil de propagande destiné au grand public – avec une attention toujours plus scrupuleuse : foires commerciales, expositions ethnographiques, manifestations politiques, mais également récréatives et culturelles qui avaient pour thème l’Afrique et le colonialisme italien se multiplièrent rapidement dans la seconde moitié des années 1920. La « Journée coloniale », organisée chaque année par le ministère et par l’Institut colonial dans la capitale et dans le plus grand nombre possible de villes de la péninsule, constituait seulement le point d’orgue de cet endoctrinement des consciences en faveur du colonialisme.

    80Le tout fut présenté comme une innovation du régime. En réalité, les diverses initiatives mises en place, prises séparément, étaient pratique courante dans les autres puissances coloniales qui avaient veillé à diffuser le mythe africain dans les masses, ou tout du moins dans l’opinion publique. La Deutsche Kolonialgesellschaft ou même la British Empire League disposaient, bien avant le fascisme, d’une base associative de masse et avaient organisé des manifestations qui avaient connu un exceptionnel retentissement public. Pour ne citer que les Britanniques, on donnera ici l’exemple de la Wembley Exhibition de 1921 (qui se déroula – et ce n’est peut-être pas totalement un hasard – deux ans après le massacre d’Amritsar en Inde) ou de la Glasgow Exhibition, proposée la même année, qui à elle seule attira douze millions et demi de visiteurs. La différence ne résidait pas dans le contenu des opérations en soi, mais dans le fait que leur organisation obéissait à une action concertée – et orchestrée par le régime. Ce qui constituait une variante, et non des moindres : dans les autres puissances, les manifestations faisaient certes l’objet d’une organisation, mais elles reposaient sur la libre initiative, tandis qu’en Italie tout passait à travers les structures d’un État toujours plus totalitaire, ce qui avait pour effet de démultiplier les potentialités du même coup mises à disposition de la propagande colonialiste italienne.

    81En matière d’organisation certes, la forme privée de substance ne pouvait pas tout. Durant la seule année 1930, la Grande-Bretagne avait mis sur pied jusqu’à 200 British Empire shopping weeks dans 65 villes différentes : une mobilisation rendue possible par l’extension de l’empire anglais et la présence d’intérêts et de mythes solidement enracinés au cœur de l’économie et de la population britanniques. Organiser un programme similaire en Italie était (et demeurerait toujours) beaucoup plus difficile étant donné la taille limitée et la pauvreté de l’empire, même pour le fascisme. Les dimensions de l’Outre-mer constituaient un réel handicap de départ pour la propagande coloniale de masse, que l’appui fourni par le régime totalitaire en Italie contribuait toutefois à compenser.

    La Rome antique et la fascination de la frontière

    82Quels sont les contenus qui furent véhiculés par cette propagande ? Ou plutôt, quels furent les contenus plus précisément spécifiques au fascisme ?

    83Réussir à opérer un classement dans le déluge des messages est difficile. Mais beaucoup s’accordent à penser que c’est le mythe de Rome (après celui du Duce) qui s’imposa peut-être comme « la croyance mythologique la plus envahissante de tout l’univers symbolique fasciste ».

    84La logique impérialiste qui découlait d’un tel mythe était évidente. L’insistance sur le « retour de Rome », sur l’Afrique qui « était romaine autrefois » et le mare nostrum alimenta la traduction sous forme de programmes de politique étrangère et coloniale de ces remugles livresques, de cette rhétorique d’inspiration classique abreuvée aux références romaines dans laquelle le fascisme s’était complu depuis sa naissance. Ainsi, tout juste un an après la conquête de l’« empire », Mussolini inaugurait à Rome à la fois la réouverture de l’exposition dédiée à la révolution fasciste et les fastueuses célébrations destinées à fêter le deuxième millénaire d’Auguste. Un tel rapprochement n’était pas fortuit et mettait en évidence le lien entre impérialisme africain, fascisme et mythe de la romanité.

    85Ce mythe de l’empire « romain » avait également acquis une spécificité propre, à la frontière entre politique et religion civile. Par le biais de l’« empire », le fascisme aspirait à un nouveau rayonnement et se voulait au centre d’une (nouvelle) civilisation universelle. Il va sans dire que, jusqu’à la « reconquête » des colonies africaines héritées de l’Italie libérale, un tel argument fut mis en sourdine. Mais à partir des années 1930, une fois les colonies « stabilisées » – une stabilisation qui faisait suite à celle du régime –, et en particulier lorsqu’Adoua fut vengée, autorisant l’empire à réapparaître « sur les collines fatales de Rome », Mussolini et son régime cherchèrent naturellement à convaincre les Italiens que non seulement ils étaient une nation forte, mais qu’ils devaient aussi se projeter dans « une dimension impériale ». Après la Rome antique, la Rome médiévale et moderne de l’Église, la Rome du XXe siècle, celle du fascisme, devait selon le Duce inaugurer une ère nouvelle. On comprend mieux alors l’importance qu’assumait la politique expansionniste – africaine, méditerranéenne et balkanique – pour le régime.

    86Une telle emphase ne faisait que reprendre thématiques et références inhérentes à une culture classique, une culture de la romanité indissociables de la formation de la classe dirigeante italienne, déjà à l’ère libérale. Nourrie aux modèles classiques, cette formation avait produit des idéologies et des hommes très différents, de Mazzini à D’Annunzio. Les années à cheval entre le XIXe et le XXe siècle, en particulier, avaient représenté un âge d’or de la recherche archéologique, recherche à laquelle les Italiens avaient apporté une contribution notable, d’où l’idéologie n’était pas totalement absente. On avait ainsi vu refleurir de manière récurrente au moment de la guerre de Libye les figures rhétoriques exploitant le thème du « retour de Rome ». Et au lendemain de leur arrivée à Tripoli, alors que la guerre était encore en cours, les Italiens se lancèrent dans les travaux de « libération » de l’arc de Marc Aurèle afin d’en éliminer les sédimentations postclassiques et arabes, des travaux qui durèrent du 27 mars 1912 au 4 juillet 1918.

    87Le fascisme n’avait donc rien inventé. Même quand il associait empire et colonies, il se contentait de réélaborer. Mais cette réélaboration fut assez complète. En ce sens, les festivités annuelles du 21 avril, date à laquelle furent associés le « Noël de Rome », la « fête du travail » fasciste et justement la journée coloniale, apparaissent symboliques de la nature réactionnaire, populiste et impérialiste du fascisme.

    88Mais Rome n’était pas l’unique leitmotiv de la propagande coloniale, lequel avait fatalement une efficacité limitée en ce qu’il ne touchait qu’une partie de la population italienne, celle qui savait lire et écrire et avait au moins une instruction élémentaire. La propagande impérialiste développée par le fascisme lui associa donc un corollaire destiné à un public plus populaire – plus qu’une autre thématique, il s’agissait de proposer une autre perspective ou une autre atmosphère : celle de la frontière.

    89Toute forme de colonialisme était liée à l’attirance pour l’inconnu, à la soif d’aventure, à la fascination pour l’exotisme. Et l’on sait bien que de telles aspirations, quand elles émanaient du colonisateur blanc et se manifestaient en contexte impérialiste, n’étaient jamais « neutres » : elles allaient au contraire toujours de pair avec le goût pour la domination, l’appétit du gain et la fascination raciale que suscite le pouvoir exercé sur des nations, des peuples et des milieux considérés comme « inférieurs ». La frontière coloniale est une frontière des plus spéciales, où l’« Autre » ne parvient jamais à s’élever au niveau de l’« homme blanc ».

    90Pour en revenir aux faits, il est indubitable que durant les vingt années de l’entre-deux-guerres, les motivations d’ordre général que nous venons d’évoquer assumèrent une valeur particulière dans le cas de l’Outre-mer, et ensuite de l’empire. Un pays désormais acquis à la « modernité », d’où l’émigration allait devenir impossible (à moins d’être contraint à l’exil politique ou de faire partie de l’une des escouades de travailleurs envoyés au service de l’allié allemand), dans lequel la totalité de la vie publique était organisée de manière totalitaire par le fascisme, où les rigides prescriptions religieuses de l’Église catholique étaient maintenant imposées non plus seulement par le poids de la tradition, mais également par le régime du Concordat, où les films américains sur le Far West avaient du mal à pénétrer – était indéniablement un pays où l’Outre-mer exerçait une réelle attraction. Parce qu’il sollicitait l’esprit d’initiative et l’esprit d’entreprise, jugés nécessaires pour y « faire fortune », parce qu’il représentait la liberté, la possibilité de s’affranchir de normes et de coutumes rigides (ce que les panoramas d’Afrique semblaient garantir), parce qu’il était associé à des images de femmes nues et (réputées) disponibles. En un mot, parce qu’il représentait la « frontière ».

    91Par ailleurs, il s’agissait d’une frontière pour ainsi dire « plus facile ». Si les premiers pionniers étaient véritablement partis à l’aventure, c’était un fait établi qu’à la fin des années 1920, l’Outre-mer italien semblait sur le point d’être pacifié. Il n’en demeurait pas moins une « frontière », mais en perdant un peu de son caractère périlleux, il était devenu une marchandise plus accessible. Les « saveurs d’Afrique », encore pimentées par le risque au tournant du siècle en Érythrée ou en Somalie, étaient désormais à bon prix. Le mérite du fascisme, c’est d’avoir compris que l’Outre-mer et l’empire pouvaient alors devenir, fondamentalement, un « produit de masse ». La croissance du tourisme colonial – qui n’était plus réservé aux seuls aristocrates fortunés mais s’ouvrait alors à la moyenne bourgeoisie – en était la preuve. Comme en était la preuve également, sous une forme « médiate » et donc typique d’une consommation de masse, le succès du cinéma colonial et de la (maigre) littérature coloniale que l’Italie fasciste réussit à produire.

    92Si les historiens savent que le processus de fascisation toucha également les colonies, les contemporains en étaient peut-être moins conscients, ou ne disposaient pas d’informations précises sur le sujet. L’Outre-mer – ou, comme on disait alors, l’Afrique – suscitait mythes, fantasmes et rêves. Le régime rêvait de puissance, alors que beaucoup d’Italiens rêvaient de s’affirmer et de s’enrichir (souvent sans aucun scrupule), presque toujours de s’évader, voire d’être libres.

    93Parmi le fatras des messages et mythes accumulés, ceux qui associaient la Rome antique et la frontière, perçue comme une évasion de la modernité, étaient en définitive les bases de la propagande du régime.

    Les intérêts et le régime

    94Bien sûr, le colonialisme fasciste ne fut pas seulement une affaire de discours ou de mythes. Comptaient également les faits, et l’argent. Mérite ainsi d’être relevé le facteur relativement nouveau que constitue la relation habilement instaurée par le régime avec certains groupes d’intérêts économiques.

    95À l’instar de tous les autres, l’impérialisme colonial de l’ère libérale s’était ménagé une base économique, comme en témoignent les expériences lancées par Rubattino et sa ligne de navigation vers Alexandrie, Alessandro Rossi et les cotonnades envoyées à Ménélik, ou les armateurs de la Navigation générale italienne qui soutenaient Crispi. Ce dernier s’était fait le promoteur auprès des plus grands instituts de crédit de l’époque de la constitution d’une société coloniale, sans rencontrer beaucoup de succès. Outre la Banco di Roma, d’importants groupes d’intérêts dans le secteur industriel et des constructions s’engagèrent en faveur de la guerre de Libye. Par ailleurs, in loco, comme c’est le cas pour tout colonialisme, les concessionnaires blancs accumulèrent souvent d’énormes fortunes car ils bénéficiaient de concessions gratuites, d’une profusion de financements publics et d’une main-d’œuvre « indigène » qui travaillait à très bas coût, sinon à titre gratuit puisque sous la contrainte ; aucun de ces groupes d’intérêts économiques n’avait été assez puissant ou assez audacieux pour investir dans les territoires d’Outre-mer avant qu’ils ne deviennent possession italienne, par conséquent aucun n’avait été capable d’influer sur la décision du gouvernement dans le sens d’une intervention. Mais là n’est pas la question – et c’était une preuve de la faiblesse du capitalisme italien au regard d’autres capitalismes de l’ère de l’impérialisme.

    96Conjoncture et politique du régime sont à l’origine de la relative nouveauté que constitue la collusion entre intérêts économiques et impérialisme colonial à la période fasciste.

    97En matière de facteurs conjoncturels, on dira que même avant l’arrivée de Mussolini au gouvernement – dans le climat de démobilisation qui avait fait suite à la Grande Guerre –, d’importants groupes d’intérêts (industriels, armateurs, financiers) avaient nourri l’espoir de conditionner les gouvernements libéraux pour les pousser sur la voie de l’impérialisme. D’où leur empressement à subventionner les cercles nationalistes et colonialistes, avec lesquels furent noués des contacts durables. Par ailleurs, l’après-guerre favorisa, en Méditerranée et sur les marchés coloniaux, l’ouverture de nouvelles opportunités dont les hommes d’affaires entreprenants pouvaient tirer profit. Jusqu’à la nouvelle stabilisation de ces marchés, les politiques colonialistes bénéficièrent en Italie d’une base objective. À l’avènement du fascisme enfin, l’Italie, en dépit de tous les aléas, était installée en Érythrée depuis presque quatre décennies, en Somalie depuis trois et en Libye depuis 1911. Les années qui suivirent furent celles de la crise de 1929, qui s’accompagna d’une inévitable réduction du commerce international : un contexte qui, tout en détournant apparemment les groupes d’intérêts économiques de l’Outre-mer, était créateur d’opportunités – étant donné la priorité accordée aux colonies par le régime – pour tous les investisseurs potentiels en Afrique italienne, dont les initiatives se voyaient protégées, subventionnées ou du moins garanties.

    98Pour ce qui est du domaine politique, on sait que le régime fasciste manifesta un intérêt plus marqué que l’Italie libérale pour le versant économique de l’action coloniale, dont il s’efforça de promouvoir et de coordonner les initiatives. Ce qui voulait dire que, comme le nationalisme avant lui, le fascisme avait une conception plus « moderne » et plus globale de la « politique de puissance ». Et cela était lié au fait que le régime était disposé à payer davantage que l’Italie libérale, laquelle partait du principe que les colonies ne devaient pas grever le budget de la nation. Deux exemples : en 1925, quand se présenta la possibilité de construire une route destinée aux poids lourds à travers l’Éthiopie, le gouvernement s’empressa de créer un comité où étaient représentés les principaux groupes d’intérêts économiques nationaux. Et en 1934 (la disposition concernait en l’occurrence la prise de participation de la Banco di Roma dans la Banque italo-égyptienne, mais s’appliquait de manière générale à toutes les opérations économiques en Outre-mer), le régime utilisa l’Istituto per la ricostruzione industriale (IRI) pour contraindre les instituts de crédit à se conventionner afin de leur éviter d’entrer en concurrence. Que la politique ait souhaité contribuer à structurer et à déterminer les orientations de la vie économique n’était pas en soi une nouveauté absolue, comme l’étaient en revanche la planification de ces interventions et les efforts consentis en vue de leur étatisation chaque fois que cela était possible ; on sait bien que les échanges commerciaux entre métropole et colonie, et de manière plus générale le bilan économique de l’Outre-mer, étaient loin d’être enthousiasmants, au moins jusqu’à la guerre d’Éthiopie, mais encore une fois la question n’est pas là.

    99Comment expliquer ce tropisme nouveau manifesté par le régime à l’égard de l’implication des intérêts économiques dans l’action coloniale, qui se traduisait par des liens plus étroits entre économie et politique – et souvent par une plus grande subordination de la seconde à la première ? Il était, au bout du compte, la conséquence du fait que les politiques mises en place par le régime témoignaient d’un intérêt pour le colonialisme beaucoup plus soutenu (et à terme effectif) que l’Italie libérale. Dans le monde économique, on comprit rapidement le caractère stratégique que l’expansion africaine et méditerranéenne avait acquis pour l’Italie fasciste. Dans un certain sens, ce fut la politique du fascisme qui contribua à rallier les intérêts économiques à la politique coloniale. Alors que les gouvernements de l’Italie libérale avaient toujours déploré sa défection, le capital (enfin) « suivait le drapeau3 ».

    L’Église catholique

    100Un autre élément distingua le fascisme et joua en sa faveur : l’Église catholique, et de manière générale le monde catholique, suivirent d’un œil compréhensif l’action coloniale mise en place par le régime. La guerre d’Éthiopie, en particulier, fut l’occasion d’un véritable rapprochement, qui contribua à établir un parallèle évident entre la mission impériale du fascisme et celle, universelle et évangélisatrice, de l’Église et de l’Italie catholique. Une situation qui contribua à faciliter la construction du « consensus » autour des guerres coloniales du fascisme, et par voie de conséquence autour du fascisme. Une situation qui était en grande partie une nouveauté au regard du passé de l’Italie libérale et de son expansion coloniale.

    101Le thème est complexe et demanderait à être approfondi, ce qu’il nous est impossible de faire ici. L’Église catholique était loin d’être monolithique, pas plus dans les choix de sa politique que sur le plan idéologique. Cohabitaient en son sein des réalités aussi diverses que la figure du pape et le Saint-Siège, l’épiscopat et le clergé, les divers ordres du clergé régulier, ville et campagne, etc. Et l’Église, c’était également le mouvement animé par les laïcs, l’Action catholique et le parti catholique (tant qu’on lui donna la possibilité d’agir), etc. Ajoutons qu’au moment de la « première guerre d’Afrique », le mouvement catholique était divisé entre intransigeants et transigeants. Enfin il est bon de garder à l’esprit que tout colonialisme envisageait le rapport entre État et religions sous deux angles différents : celui de la légitimation de la politique coloniale en métropole, et celui de l’action menée dans les colonies à l’égard des colons et des sujets « indigènes », dans le florilège de leurs croyances religieuses.

    102De manière très schématique, on rappellera que, contrairement aux autres puissances, l’Italie libérale n’avait pas particulièrement fait appel aux missionnaires pour faciliter sa pénétration coloniale (également parce que jusqu’en 1894, les missionnaires présents en Érythrée étaient majoritairement français, ou suédois). Par ailleurs, elle s’était vu refuser en métropole tout type de soutien de la part de l’Église catholique. Certes, c’est sur le terrain colonial qu’Église et État libéral avaient fait les tentatives de rapprochement les plus effectives (comme les messes célébrées en l’honneur des soldats morts à Dogali, et quelques bénédictions isolées de troupes, etc.). Mais les mises en garde des intransigeants avaient également porté : sans nourrir d’estime particulière pour l’Éthiopie, considérée comme « sauvage » (mais n’était-elle pas de religion chrétienne ?), ces derniers s’étaient montrés très critiques à l’égard de toute expansion lancée à l’initiative d’un État libéral qui était l’héritier de la question romaine. Raison pour laquelle également, les troupes italiennes – qui faisaient encore les frais des événements de 1870 et du non expedit – étaient parties pour la mer Rouge sans aumôniers militaires.

    103À l’époque de l’aventure libyenne, alors que se profilait le pacte Gentiloni, le soutien était déjà devenu plus explicite. Le temps de l’intransigeance était révolu. Le mouvement catholique transigeant (qui avait déjà joué un rôle concret au temps de Crispi en œuvrant pour le départ de paysans en Afrique orientale, où il achemina également les tissus d’Alessandro Rossi, et en fondant l’Association nationale destinée à porter secours aux missionnaires catholiques italiens) faisait désormais peu de différence entre « la croix et les armes de la maison de Savoie » ou, comme l’écrivait un respectable évêque, entre « religion, patrie et civilisation ». Formellement, État et Église catholique étaient cependant encore séparés par le Tibre – et la question romaine.

    104Dans les colonies, la situation était encore plus complexe. Sur le plan formel, l’Italie libérale garantissait la liberté de culte à ses sujets « indigènes ». En outre, la Corne de l’Afrique n’était pas « terre de mission » pour l’Église. Certes, la communauté italienne avait ses églises et son clergé, mais les subventions publiques étaient limitées. L’attitude des gouverneurs évoluait en fonction de la conjoncture, de leurs tropismes personnels et des situations : en Érythrée, Baratieri avait expulsé les lazaristes français en 1894, « nationalisant » les missionnaires de la colonie ; quant à Martini, il avait autorisé l’érection d’églises, mais aussi de mosquées, de synagogues, etc. ; alors que Salvago Raggi, davantage philo-catholique, adopta de nouveau une attitude plus rigide.

    105Avec le fascisme, tout changea. En 1923 déjà, le ministre Federzoni déplorait la raréfaction du clergé en Libye. Et De Vecchi, soucieux d’encourager l’italianisation et la fascisation de la colonie, fit tout pour favoriser la présence catholique en Somalie. De son côté Mussolini – dans le cadre du rapprochement entre État et Saint-Siège – avait réintroduit les aumôneries militaires en 1926, rendant officiellement possible la nomination de chapelains dans les colonies.

    106Mais ce furent, on le sait, les accords du Latran (11 février 1929) qui modifièrent la teneur des rapports entre Église catholique et fascisme. Dans le domaine colonial, certains se laissèrent même initialement aller à quelques exagérations, comme Emilio De Bono (1866-1944), qui se mit en tête d’appliquer le concordat à la lettre en Outre-mer et envisagea la conversion au catholicisme de la population copte d’Érythrée. En réalité, la peur de désordres éventuels, aussi bien dans les colonies musulmanes que dans les zones coptes de l’Érythrée, fit que l’on continua à ne pas considérer les colonies comme « terre de mission » – l’action missionnaire catholique fut autorisée uniquement en direction des « Cunama », population animiste de l’Érythrée. En contrepartie, l’Église pouvait espérer avoir accès aux fonds mis à disposition par l’État sans les restrictions, les limitations et la lésine auxquelles elle avait été condamnée en Outre-mer. Le pape fit en sorte de conserver un tant soit peu d’autonomie dans certains domaines ; en 1930, il nomma en Érythrée un évêque ordinaire « indigène » pour les Érythréens catholiques de rite éthiopien, monseigneur Chidanè Mariam, ce qui ne manqua pas d’irriter l’administration coloniale. Mais dans l’ensemble – en Outre-mer comme en métropole –, Mussolini fut le principal bénéficiaire du concordat.

    107Moment décisif pour l’histoire du fascisme et dramatique pour la paix en Europe, la guerre d’Éthiopie scella l’union entre Église et régime. Même l’occupant du trône de saint Pierre se résigna à accepter la guerre d’agression. Si les archives mettent en évidence qu’initialement Pie XI (1857-1939) était loin d’approuver la guerre à titre personnel, il n’en demeure pas moins qu’ensuite le pape lui-même donna son accord à la diffusion d’un texte officiel favorable au fascisme. C’est ce que l’histoire choisit de retenir, et ce qui compta en définitive. Entretemps, l’épiscopat ne ménageait pas ses efforts pour bénir les troupes en partance vers l’Afrique et la presse catholique – à quelques exceptions près, comme toujours – apporta un soutien unanime au régime, fédérée sous le drapeau de la croisade italienne et catholique contre l’Éthiopie esclavagiste. L’enthousiasme des prêtres, mobilisés ou volontaires, et des aumôniers militaires, même s’ils n’avaient pas toujours le panache du héros préféré de la propagande du régime, Reginaldo Giuliani, contribua à mitiger les réactions de l’opinion publique catholique durant les différentes phases de la guerre, et à en conforter l’adhésion. Organisée à Rome le 1 er mars 1936 en souvenir des morts d’Adoua, alors que les opérations menées au cœur des ambā éthiopiennes par les troupes de Badoglio et de Mussolini étaient encore en cours, la célébration grandiose d’une colossale « messe militaire sur l’autel de la patrie » était destinée à « récrire l’histoire » des rapports entre Église catholique et colonialisme italien, et à effacer aux yeux du régime le souvenir embarrassant de la « première guerre d’Afrique ».

    108Dès lors, l’Église joua un rôle important dans tout l’empire. Chaque région de l’Afrique orientale italienne (AOI) fut dotée d’une préfecture et d’un vicariat apostolique ; même s’il serait plus juste de dire que l’Église accepta d’apporter des modifications à son organisation interne pour adapter la circonscription qu’elle mettait en place aux exigences nouvelles des gouverneurs fascistes. Chaque village où le régime avait installé des colons en Libye eut son lieu de culte catholique. La présence du clergé local parmi les autorités à chaque manifestation importante organisée en Outre-mer légitimait l’action du régime, et lui offrait une consécration aux yeux des fidèles. Comme l’attestent les rares témoignages, peu de voix, trop peu de voix s’élevèrent dans les milieux catholiques pour protester contre l’action impitoyable menée par le régime pour « pacifier » l’empire (comme cela avait déjà été le cas en Libye). L’attaque lancée par les fascistes contre l’Église copte éthiopienne, après celle d’Érythrée, contribuait d’ailleurs à renforcer l’« union » sur le terrain colonial entre Église catholique et État.

    109Une telle situation, impensable à l’époque de l’Italie libérale et du non expedit, facilita grandement la diffusion en Italie de la « conscience coloniale » et du « consensus » au fascisme.

    Une idéologie du cynisme

    110Une autre caractéristique du colonialisme fasciste, à l’origine de bien des confusions parfois, fut l’absence totale de scrupules qui présida à certaines de ses initiatives. Lorsque par exemple, le 18 mars 1937, Mussolini se fit photographier alors qu’il caracolait d’un air martial sur un blanc destrier en brandissant l’« épée de l’islam » – une photographie qui passa à la postérité –, nombreux furent ceux qui se demandèrent comment le « Duce », à la tête d’un régime réactionnaire implanté dans un pays catholique, pouvait se prêter à une telle mise en scène. Notons que l’image avait été retouchée : l’original prévoyait également un « indigène » à pied chargé de contenir les ardeurs du cheval du Duce, une vision jugée ensuite trop peu valorisante.

    111L’Italie libérale, qui avait la mainmise sur l’Érythrée (habitée en partie par des populations de foi islamique) et surtout sur la Somalie et la Libye (totalement musulmanes) et s’était engagée à ne pas porter atteinte aux croyances « indigènes », avait déjà été décrite, de manière rhétorique, comme une puissance coloniale « islamique » sous la plume inspirée de certains propagandistes. Mesurée à l’aune de la réalité internationale et non plus en termes rhétoriques, une telle définition était quelque peu ridicule au regard des possessions françaises et anglaises en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Par ailleurs, on a vu le rôle grandissant que l’Église catholique était appelée à jouer en Outre-mer.

    112Il n’en demeure pas moins que le régime s’empressa de récupérer cette définition pour en faire abondant usage, sans d’ailleurs se soucier du malaise évident qu’elle suscitait parfois chez les catholiques. Un malaise légitimé par une toute une série d’initiatives, parmi lesquelles certaines prises de position de Mussolini, l’inauguration de la Fiera del Levante en 1930, quelques congrès destinés aux étudiants asiatiques organisés en Italie, le lancement de transmissions en langue arabe de Radio Bari en 1934, le renforcement de certains instituts de recherche, les visites en Italie de représentants des mouvements nationalistes arabe et palestinien, la soi-disant protection de la religion islamique dans l’empire – jusqu’à cette « consécration » théâtrale de mars 1937 où l’épée (de fabrication toscane, à ce qu’il paraît) était censée représenter la gratitude des populations arabes, reconnaissantes des attentions dont elles étaient l’objet de la part du régime fasciste.

    113L’« épée » islamique était en réalité un instrument mis au service d’une politique étrangère et de la rhétorique du régime. En politique étrangère, elle était pointée de manière idéale contre la Grande-Bretagne, qui occupait une position importante au Moyen-Orient. Rome allait signer avec Londres, quelques mois plus tard, l’accord « des deux empires », mais l’« épée » permettait toutefois au fascisme de se présenter comme le paladin de toutes les forces arabes éventuellement désireuses de bouleverser les équilibres imposés par la pax britannica au Moyen-Orient. Une menace dont le cynisme était confirmé par la propension à la déstabilisation dont Mussolini avait déjà fait preuve en 1935-1936. Cette politique allait se traduire plus tard dans le domaine stratégique et militaire par les plans du sous-secrétaire à la Guerre et chef de l’Étatmajor de l’armée, Alberto Pariani (et par le « plan secret » de Balbo), qui prévoyaient une guerre de mouvement rapide de la Libye jusqu’au canal de Suez, censée chasser Londres d’Égypte, menacer ses lignes de communication avec l’Inde et affaiblir le contrôle qu’elle exerçait au Moyen-Orient. Force est de dire que l’« initiative islamique » ne permit pas à Mussolini d’engranger de grands résultats en politique étrangère. Les contenus idéologiques – particulièrement cyniques – et stratégiques – particulièrement hasardeux – du projet ne pouvaient pas manquer d’alarmer Londres. De l’avis des chercheurs qui se sont intéressés au sujet, il s’agissait en réalité d’idées futuristes, de la « construction d’une perspective », ou mieux encore d’un fantasme. L’« atout arabe » resta donc seulement une arme rhétorique, qui fut dans l’ensemble utilisé de manière « assez limitée ». Il se révéla également contre-productif, car il fut au bout du compte plus utile aux nationalistes arabes, lesquels – en dépit de la défiance que leur inspiraient généralement Mussolini et le fascisme – n’hésitèrent pas à en user de manière pragmatique, en certaines occasions et en fonction des circonstances.

    114Cette « politique orientale » inaugurée par le fascisme était également une manœuvre – certes rhétorique – de politique intérieure, destinée à faire oublier dans les colonies italiennes le caractère impitoyable de la répression menée contre la résistance anticoloniale en Libye. La pendaison de son leader, le Cyrénaïque Omar al-Mukhtar, en 1931, avait soulevé une vague de mépris et d’émotion dans toutes les classes dirigeantes et au sein des mouvements nationalistes arabes et panarabes. Il aurait fallu bien davantage que quelques manœuvres, sur fond de manigances, pour en oblitérer le souvenir.

    Un anticolonialisme en exil ?

    115Si le cynisme de certaines manœuvres politiques pouvait provoquer la perplexité des observateurs, les oppositions antifascistes, qui étaient pour la plupart également anticolonialistes, étaient loin d’être dupes. Anarchistes, communistes, socialistes, socialistes libéraux (et, depuis 1929, « giellistes » du mouvement Justice et Liberté), républicains, catholiques démocrates et même certains parmi les libéraux-démocrates étaient opposés au colonialisme – même s’ils étaient animés souvent de motivations diverses –, et en particulier aux entreprises coloniales du régime.

    116L’abolition de la liberté d’expression et la répression très dure menée contre l’antifascisme avaient cependant restreint de manière drastique la possibilité pour les opposants de stimuler la conscience civile des Italiens. Il est bon de remarquer qu’il s’agissait d’une situation unique parmi les puissances coloniales de l’époque, exception faite du Portugal d’Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970) et de l’Espagne de Francisco Franco (1892-1975), chronologiquement postérieurs et à la tête d’empires coloniaux moins étendus et moins puissants. En France ou en Grande-Bretagne, les cercles anticolonialistes et en général les critics of empire constituaient un outil de contrôle et un ferment extraordinairement important, y compris pour la politique coloniale mise en place par les gouvernements. On ajoutera qu’à Paris ou à Londres, partis de gauche et labouristes assumèrent des responsabilités de gouvernement et eurent ainsi la possibilité d’acquérir une véritable maturité, tant au niveau idéologique que politique. Ce qui ne fut pas le cas en Italie, où l’anticolonialisme et le rejet des colonies pouvaient être répandus au niveau populaire, mais donnèrent rarement lieu à une prise de conscience raisonnée.

    117Par ailleurs, les forces politiques qui opéraient clandestinement en métropole avaient en général bien d’autres problèmes à gérer, plus urgents et plus immédiats. Des problèmes que connaissait également l’opposition en exil – de sorte qu’elle finit par s’occuper publiquement (en d’autres termes dans les organes de presse qui lui étaient acquis et dans les congrès qu’elle organisait) du colonialisme du régime uniquement de manière ponctuelle et conjoncturelle, comme à l’occasion de la reconquête de la Libye, et surtout de la guerre d’Éthiopie. Ajoutons que la difficulté à se procurer des informations et les divisions au sein du mouvement antifasciste eurent une incidence sur sa capacité à formuler des critiques et à proposer des stratégies de lutte.

    118C’était une situation totalement neuve au regard de ce qu’avait connu l’Italie libérale, où l’anticolonialisme avait pu s’enrichir de différents courants de pensée. À l’époque de la « première guerre d’Afrique », la mouvance démocratico-humanitaire, d’inspiration bourgeoise, pacifique et positiviste avait dominé la scène. Les socialistes s’en étaient initialement inspirés pour élaborer ensuite progressivement – dans le cadre de la réflexion menée par la Deuxième Internationale – des positions autonomes. On a déjà évoqué les critiques des milieux catholiques, surtout intransigeants, ainsi que le peu d’enthousiasme manifesté par les conservateurs, réticents à engager des dépenses pour l’Afrique. Les distances idéologiques entre les diverses formations avaient exclu toute coalition. C’était la faiblesse même du colonialisme italien qui, dans un certain sens, avait contribué à affaiblir l’anticolonialisme : aux yeux des oppositions, il s’agissait d’un thème trop peu important pour justifier un investissement intellectuel et politique. Et souvent, plutôt que de devoir se confronter à un robuste anticolonialisme, l’Italie libérale fut la cible d’un anti-ministérialisme alimenté par les questions coloniales. Ultérieurement affaibli par le rappel à l’ordre auquel les conservateurs libéraux furent sensibles, et par le ralliement4 catholique à la « croisade » pour Tripoli au moment de la guerre de 1911-1912, l’anticolonialisme ne parvint pas à jouer le rôle qui avait été le sien au temps de Crispi. Quant aux socialistes italiens, ils étaient eux aussi en proie aux divisions, suite à la diffusion dans tous les partis « frères » des théories de la « politique coloniale socialiste positive ». Et même l’esprit subversif qui avait fédéré les masses populaires en 1896 aux cris de « Vive Ménélik ! » n’était plus de saison en 1911-1912.

    119On retrouve toutes ces faiblesses – conséquence de la rareté de l’information, des divisions et des controverses théoriques – à l’époque du fascisme, où elles se manifestaient de manière d’autant plus grave que le régime accordait maintenant une importance politique inédite au thème de l’impérialisme. L’opposition fut toutefois en mesure de réagir de manière rapide, voire unitaire, dans certaines situations cruciales, en particulier au moment de la guerre d’Éthiopie. En outre, on a eu l’occasion de rappeler que l’anticolonialisme antifasciste – même condamné à s’exprimer dans de rares articles publiés par la presse clandestine ou exilée, par le biais d’appels appelant à la mobilisation lancés de l’étranger ou de brochures ronéotypées dans des imprimeries de fortune – conserva toujours une certaine profondeur d’analyse et la variété de nuances qui le caractérisait. Mais analyses et nuances avaient un impact politique fatalement limité sur la masse des Italiens.

    120Les années 1935 et 1936 marquèrent certainement un tournant : l’anticolonialisme, qui jusque-là avait fait l’objet d’interventions ponctuelles, s’imposa alors comme une priorité de l’antifascisme. L’opposition émigrée s’employa à dénoncer de manière particulièrement efficace la menace que représentait le régime pour l’Éthiopie, l’Italie et l’Europe. Organisé à Bruxelles les 12 et 13 octobre 1935, le congrès des Italiens à l’étranger fut considéré (c’est encore le cas aujourd’hui) comme l’une des manifestations les plus spectaculaires de l’antifascisme, en raison du nombre de participants à la rencontre, et de la qualité des discussions qui l’animèrent.

    121Efficace dans sa dénonciation, l’antifascisme était cependant divisé sur l’analyse du phénomène, et surtout sur les solutions politiques à proposer. Il nourrissait l’illusion que le fascisme s’empêtrait dans des crises « africaines » et commit l’erreur de considérer la guerre d’Éthiopie comme une simple « manœuvre de diversion » mise en œuvre par un régime en difficulté, surestimant le mécontentement et les critiques que ce dernier suscitait au plan interne. Par ailleurs, les tactiques envisagées sur le plan politique étaient des plus diverses, de la « conciliation nationale », qui visait à créer la division au sein du front fasciste, à l’attente d’une révolution déjà en marche. D’où la difficulté à constituer un « front populaire », que les forces d’opposition tentèrent finalement de mettre en place pendant la guerre d’Éthiopie, alors que les plus perspicaces d’entre elles commençaient à entrevoir l’ampleur de la menace que les fascismes faisaient peser – par le biais de la guerre coloniale – sur la paix européenne.

    122Mais les divisions qui continuaient à déchirer l’anticolonialisme italien, en dépit de la tournure tragique qu’avaient prise les événements, n’avaient rien de nouveau. C’est l’exil auquel il avait été contraint, en raison du caractère totalitaire et réactionnaire du fascisme, qui constituait un facteur de nouveauté au regard des autres puissances coloniales de l’époque et de l’Italie libérale du passé.

    123Et cette nouveauté spécifique reflétait celle que les fascistes avaient introduite au regard du colonialisme libéral, qui avait une portée plus générale. Si l’on peut considérer que du point de vue politico-diplomatique, les orientations qui déterminaient l’expansion coloniale du fascisme étaient un prolongement et un approfondissement de celles adoptées par l’Italie libérale, il est facile de noter, en prenant un peu de recul au regard de l’histoire politico-diplomatique, que ces aspirations s’insérèrent dans un contexte international et national différent sous bien des aspects. Entre continuité et rupture, ce fut la seconde qui l’emporta.

    Entre routine administrative et « reconquête »

    124De 1925 à 1929, la politique coloniale fasciste fut circonscrite aux possessions italiennes en Outre-mer : la « reconquête » de la Somalie fut portée à son terme, celle de la Libye se poursuivit. La phase diplomatique négociée (essentiellement avec le partenaire principal qu’était la Grande-Bretagne) touchait à sa fin et les questions coloniales restées en suspens avec la France ne donnèrent lieu à aucune autre tentative de règlement. Trois ans plus tard, la Libye était « reconquise » à son tour. Alors que le régime fêtait le dixième anniversaire de la marche sur Rome (28 octobre 1932), un anniversaire riche de significations symboliques pour le fascisme, l’Outre-mer semblait entré dans une phase de stabilisation, à l’instar de l’ensemble du régime. D’où la tentation de considérer la politique coloniale de la seconde moitié des années 1920 et de la première moitié des années 1930 comme l’émanation d’une simple routine administrative.

    125Mais entretemps, l’ordre international subissait le contrecoup d’attaques menées sur plusieurs fronts. Les aspirations des révisionnistes, mobilisés contre l’ordre instauré par le pacte de Versailles, et les tentatives de déstabilisation de la Société des Nations, dont les fascistes avaient été partie prenante, avaient contribué à affaiblir l’un et l’autre. L’esprit de Locarno (16 octobre 1925) se dissipa rapidement. Dans la période 1928-1932, les États-Unis et les puissances européennes s’efforcèrent encore d’assurer la sécurité collective, du pacte Briand-Kellog (27 août 1928) à la conférence de Lausanne sur l’annulation de la dette allemande au titre des réparations de guerre, en passant par le plan Young (11 février 1929), tandis que les conférences sur le désarmement (Londres 1930, Genève 1932-1934) poursuivaient leurs travaux, sans grand résultat. Mais les phénomènes de déstabilisation et de crise se firent durement sentir.

    126C’est la grande crise économique du 29 octobre 1929 qui eut l’incidence la plus déterminante sur la situation générale : elle désorganisa les économies américaine et allemande, et en général celle des nations européennes, entraînant une chute de la production, l’effondrement des banques et des bourses, chômage, protectionnisme, dépression. En prenant 1929 comme base 100, l’indice de la production industrielle était encore bloqué, en 1933, à 63 aux États-Unis, 68 en Allemagne, 74 en France, 77 en Italie (mais était remonté à 95 en Grande-Bretagne). Par ailleurs, sur le plan politique, certains événements focalisaient l’attention des opinions publiques, tels l’échec de la conférence sur le Désarmement et la progression en Allemagne du nazisme d’Adolf Hitler (1889-1945), dont le parti national-socialiste s’affirma comme le second parti national aux élections du 14 septembre 1930 avant de devenir le parti majoritaire lors du scrutin du 31 juillet 1932, qui porta Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933. De son côté, le Japon avait occupé la Mandchourie au lendemain de l’incident de Mukden (18 septembre 1931), monté de toutes pièces, une occupation devant laquelle la Société des Nations, incapable de mettre en œuvre efficacement le mécanisme de sanctions prévu par son pacte fondateur, était restée impuissante. Victime de la crise économique, de l’échec du désarmement et de manœuvres de déstabilisation, l’ordre international était en phase de désagrégation.

    127Une telle situation donna à l’Italie fasciste les coudées franches pour agir. La politique étrangère du régime, qui n’avait rien de « pacifiste », avait travaillé sans relâche à miner les mécanismes de la Société des Nations, en combattant en particulier les positions de la France qui était l’un de ses pivots, le garant (avec la Grande-Bretagne) des équilibres balkaniques et un rempart traditionnel contre toute menace allemande. L’Italie n’était pas assez forte pour renverser l’ordre international, mais son action délétère contribua à l’affaiblir. Si les épicentres de crise se trouvaient alors dans les Balkans et dans la Rhénanie remilitarisée, tensions et litiges se manifestèrent également sur le front colonial.

    128Sous son apparente routine, l’administration coloniale italienne travaillait en réalité à aménager les développements futurs.

    Les aspirations des fascistes

    129Le rôle que l’Outre-mer était appelé à jouer dans le panorama fasciste devint explicite après 1925.

    130Tout d’abord, l’importance nouvelle qui lui était accordée trouva sa confirmation dans le voyage effectué par Mussolini à Tripoli en avril 1926 : c’était la première visite officielle d’un chef de gouvernement dans toute l’histoire de l’Italie unifiée. Les membres de la famille royale se rendirent également dans les colonies : Humbert de Savoie (1904-1983) en Érythrée et en Somalie en avril 1928 ; Victor-Emmanuel III (1869-1947) en Tripolitaine en avril 1928, en Érythrée en 1932, en Cyrénaïque en 1933, en Somalie en novembre 1934. Par ailleurs, le fascisme nomma gouverneurs dans les colonies des personnalités de premier plan : après De Vecchi en Somalie, ce fut le tour de De Bono en Tripolitaine et ensuite du maréchal Pietro Badoglio (1871-1956) en Libye. Enfin, Mussolini lui-même en vint à assumer personnellement la charge de ministre des Colonies du 17 décembre 1928 au 11 septembre 1929. Une telle décision reflétait certes l’importance des colonies, mais indiquait également un investissement grandissant du dictateur dans le mécanisme décisionnel de la politique coloniale.

    131Ensuite, ce mécanisme était en effet devenu beaucoup plus complexe qu’il ne l’était au temps de Crispi, ou même de Giolitti. Le ministère des Colonies était désormais relativement puissant et autonome, tandis que les Affaires étrangères maintenaient leurs compétences en matière de relations diplomatiques internationales, et que la Guerre retrouvait – en ces années marquées par les « reconquêtes » somalienne et libyenne – un peu de son influence passée. Enfin, le choix de personnalités éminentes comme gouverneurs ainsi que les tropismes personnels du dictateur conditionnaient également les relations que Rome entretenait avec les colonies, qui – encouragées par Mussolini – finirent par interpeller directement le Duce. Les affaires coloniales étaient, elles aussi, gagnées par le polycratisme.

    132En troisième lieu, cette évolution semblait d’autant plus dangereuse que les quelques modifications de frontières obtenues jusqu’en 1925 n’avaient nullement comblé les aspirations du régime en matière coloniale. Un plan secret de Federzoni, daté du 26 mars 1928, en révéla clairement la teneur : les visées italiennes incluaient une expansion en Afrique du Nord, une pénétration au sud du Sahara et la volonté de « s’ouvrir une route vers le golfe de Guinée » en obtenant éventuellement le Cameroun (une ancienne possession allemande), « pour réaliser ainsi la continuité territoriale de notre domaine africain de la Méditerranée à l’Atlantique ». À ces plans, ou si l’on veut à ces rêves, venaient s’en ajouter d’autres, qui revenaient périodiquement – arriver à Suez, relier la Libye méridionale et l’Érythrée, ou l’Érythrée et la Somalie −, complétés de surcroît par les attentes plus profondes des colonialistes, qui voulaient « obtenir réparation pour Adoua », en réalisant une expansion en direction de l’Éthiopie, ou à ses dépens. On comprend dans ces conditions combien les ambitions coloniales italiennes pouvaient se révéler déstabilisantes. Nombre de ces directives demeuraient des arrière-pensées, des aspirations, autant dire des rêves. Mais dans une phase où le régime, loin de se limiter à l’Afrique, entendait étendre son pouvoir et son influence dans les Balkans et en Méditerranée (comme en témoigne l’envoi de trois navires menaçants à Tanger pour soutenir les demandes italiennes, le 3 mars 1928 ; les attentats italiens en Tunisie en 1929 ; la crise avec le Maroc, en 1931 et 1932 ; jusqu’aux revendications sur la Corse, Nice et Malte présentées les années suivantes), même les rêves d’un Federzoni pouvaient devenir dangereux.

    133Si des rêves ou des plans de ce genre n’étaient pas de nature à renverser l’ordre international – en dépit de ce que le régime s’efforçait de faire croire à son opinion publique –, ils pouvaient l’affaiblir dans un moment où il était en butte à des attaques décisives. C’est là une considération qui ne doit pas être sous-évaluée.

    134On notera enfin qu’après les vagues menaces contenues dans les discours du Duce (comme la référence aux années napoléoniennes, etc.), les allusions à la mission africaine de l’Italie fasciste n’avaient cessé d’augmenter sous la gestion Grandi, qui avait succédé à Mussolini aux Affaires étrangères. Et la diffusion des idées de Federzoni eut pour effet immédiat, par exemple, de contribuer à créer les conditions du futur échec des entretiens italo-français sur les frontières méridionales de la Libye, qui avaient débuté le 19 mars 1928. Le succès de ces entretiens – que Mussolini avait engagés avec le diplomate français Beaumarchais – était par ailleurs compromis par les demandes italiennes. Conduits plutôt mollement, ils étaient déjà dans l’impasse à la fin du mois de juin 1929 et furent officiellement abandonnés le 7 octobre 1929 ; autant dire que l’Italie fasciste ne faisait aucun effort pour trouver un accord, y compris en matière coloniale, avec une France qui était terre d’accueil des émigrés antifascistes, protectrice de la Société des Nations, obstacle au révisionnisme italien dans les Balkans, etc.

    135Mais pour satisfaire ces aspirations coloniales, la provocation s’accompagna du recours à la manière forte. Tandis que les autres puissances européennes se consacraient à l’époque à une mise en valeur5 de leurs colonies, l’Outre-mer italien était le théâtre d’opérations militaires.

    Dans la Somalie lointaine

    136Après avoir renforcé militairement et politiquement ses arrières dans la colonie, le gouverneur De Vecchi entreprit de réaliser le plan qu’il s’était fixé – désarmement des populations de la colonie, « reconquête » de la Somalie intérieure – point par point.

    137Son premier objectif fut le sultanat d’Hobyo (1er octobre 1925) : initialement victorieuses, les troupes italiennes subirent une contre-attaque qui les contraignit à prolonger et à intensifier leur intervention en janvier 1926. Ce fut ensuite le tour des Nogal en avril 1926, alors que le sultanat de Midjertein était déjà à feu et à sang, que les « indigènes » lançaient des attaques aux portes de Mogadiscio et que les Bimal étaient sur le pied de guerre. La réaction du gouverneur se traduisit par des représailles encore plus implacables, perpétrées non seulement par les forces armées, mais également par les « civils » titulaires de concessions à Génale, qui se livrèrent à des actes d’une violence inouïe du 28 octobre au 11 novembre 1926. Une fois l’ordre rétabli sur ce premier front, l’offensive prit pour cible le sultanat de Midjertein de janvier à février 1927, mais il fallut attendre le 6 novembre pour obtenir la reddition de son sultan. Date que De Vecchi choisit pour déclarer la pax coloniale.

    138Le programme imaginé par le gouverneur fasciste ne se bornait cependant pas à la « reconquête » du nord et de l’intérieur du pays (il s’agissait en fait, nous l’avons déjà dit, de la première tentative de contrôle direct de la part des Italiens). Ses tropismes anti-éthiopiens se manifestèrent clairement lors de l’affaire du « raid » sur Gorrahei, quand un contingent de frontière effectua une incursion profonde au cœur d’un territoire contrôlé par Addis Abeba, remettant de fait au goût du jour la vieille question de la frontière somalo-éthiopienne. Mais De Vecchi n’en resta pas là : il entreprit par la suite de disséminer des fortifications le long d’un tracé dessiné en fonction des intérêts italiens, qui en arriva même à englober Oual-Oual, en octobre 1925, au mépris des accords passés en 1897 après Adoua. La manœuvre était dangereuse et Rome, plus que Mogadiscio et De Vecchi, s’en rendit bien compte. Elle conseilla donc à De Vecchi d’abandonner ses nouvelles positions : les garnisons fixes se transformèrent en postes de défense temporaires où étaient détachées des troupes indigènes. L’idée d’effectuer une pénétration dans l’Ogaden éthiopien n’était sans doute pas fortuite, comme en témoigne le fait qu’elle figure dans un rapport secret préparé durant l’été 1926 par le général Malladra.

    139Mais le fascisme connaissait, lui aussi, des problèmes de budget et se vit contraint à désarmer la Somalie – d’ailleurs De Vecchi n’assurait-il pas que la colonie était désormais « reconquise » et pacifiée ? Les attentions de son successeur, Corni, durent se focaliser davantage sur l’économie que sur les questions diplomatiques ou militaires : de mauvaises récoltes et la crise de 1929 avaient mis en difficulté les concessionnaires de Génale, et les frictions ne furent pas rares entre le gouverneur et le secrétaire de la section locale du Parti fasciste. En dépit de tout, le programme de déstabilisation anti-éthiopien suivait son cours et, en 1930, les garnisons « temporaires » devinrent stables.

    140Les frictions (ou si l’on veut la crise) locales furent résolues de manière « fasciste » : à l’échéance de son mandat, Corni fut remplacé par Rava, qui cumulait les fonctions de gouverneur et de secrétaire de section. Rava dut lui aussi s’occuper d’économie, car c’était au tour de la SAIS de connaître des difficultés. Mais il fit surtout savoir que la politique de déstabilisation menée par ses prédécesseurs commençait à porter ses fruits : une expédition partit de Harar pour se rendre dans la région de l’Ogaden, objet de litige avec la Somalie. Son but ? Prélever tribut, renouer des rapports avec les populations nomades et installer des garnisons militaires (mai 1931).

    141Ce qui voulait dire qu’Addis Abeba était inquiète.

    La « reconquête » de la Lybie

    142La rupture avec le passé fut plus décisive en Libye, en particulier en Cyrénaïque.

    143Sur le « quatrième rivage », la politique des accords était désormais lettre morte dans les faits, et la nouvelle loi-cadre du 30 juin 1927 en confirma formellement la déchéance. S’ensuivirent quelques modifications institutionnelles attendues : en décembre 1928, Tripolitaine et Cyrénaïque furent réunies et placées sous l’autorité d’un gouverneur unique, le maréchal Badoglio ; le seul précédent remontait aux années 1915 à 1918, quand le gouverneur de Tripoli, le général Giovanni Ameglio, était régent de Benghazi. L’unification interviendrait plus tard – un an après la nomination d’Italo Balbo (1896-1940) – pour les deux colonies, qui allaient prendre officiellement le nom de Libye et être placées sous l’autorité d’un « gouverneur général », Balbo justement (loi du 3 décembre 1934).

    144Il s’agissait d’une stabilisation illusoire. Dans la seconde moitié des années 1920, les Italiens en Cyrénaïque n’avaient pas encore réussi à effectuer de percée décisive dans le Djébel. La Tripolitaine septentrionale était déjà « pacifiée » mais manquait la « reconquête » du Sud, qui constitua de fait le premier objectif. Badoglio rejeta un premier plan militaire de reconquête préparé par De Bono (23 octobre 1925). Une seconde version (janvier 1926), puis une troisième (juin 1926) subirent le même sort en dépit de l’intervention de Mussolini, qui avait fait le voyage à Tripoli. Il lui fallut attendre encore un peu avant que soit finalement élaboré un plan qui opérait la synthèse entre les nécessités des gouverneurs coloniaux en matière de propagande, les exigences techniques des militaires et les contraintes budgétaires. Alors seulement fut déclenchée la mission (une mission véritablement remarquable du point de vue militaire pour l’époque) en direction du « 29 e parallèle », qui était censée permettre aux Italiens de s’assurer le contrôle des oasis méridionales situées sur l’axe Socna-Zella.

    145La reconquête s’annonçait plus complexe et sanglante en Cyrénaïque, où il ne s’agissait pas seulement d’affronter des difficultés techniques et des étendues désertiques, ou l’éloignement des objectifs par rapport à la côte. Même affaiblie, la Sénoussie était encore debout. Le gouvernement fasciste commença par mettre un terme à toute négociation (après celle du Caire, le 17 avril 1925) avec son représentant et entreprit de procéder de manière graduelle en faisant appel à de nouvelles techniques militaires, encore expérimentales. Les accords italo-égyptiens (et britanniques) permirent d’occuper immédiatement l’oasis de Djarabub le 7 février 1926. Puis les Italiens entreprirent de ratisser le Djébel en lançant des incursions rapides d’avril à mai 1926 à partir des garnisons fixes qu’ils avaient disséminées sur le territoire, sans grand profit. L’offensive prit donc pour cible Agedabia de janvier à février 1927, mais les Italiens subirent une défaite à er-Raheiba. Ils recommencèrent alors à ratisser le Djébel en avril, juillet et septembre, jusqu’à el-Agheila, le 29 septembre 1927. C’est alors que la résistance anticoloniale sembla donner des signes de faiblesse : le front sénoussite était gagné par les divisions. De leur côté, les Italiens – pour des raisons de budget – durent également redimensionner leur engagement militaire. En bref, si l’objectif des opérations était initialement le 29e parallèle, les Italiens n’avaient pas encore réussi à venir à bout de la résistance en Cyrénaïque. Les raids reprirent dans le Djébel de juin à juillet 1928. Mais, en dépit d’une « modernité » toujours plus affirmée, ce qui signifiait qu’elle se basait sur l’action conjuguée des unités motorisées et de l’aviation, l’action militaire semblait ne donner de résultats que si elle pouvait tirer parti des divisions à l’œuvre au sein du front de la résistance anticoloniale, qui se traduisaient par la reddition, ou la trahison, de certains de ses chefs, comme ce fut le cas à Koufra du 19 au 29 janvier 1929.

    146La situation n’était pas au point mort, mais les difficultés réciproques étaient réelles : Mussolini, insatisfait, envoya donc à Tripoli, le 28 décembre 1929, une personnalité d’envergure, le général Badoglio. En dépit des tensions qui régnaient la plupart du temps entre le gouverneur et son ministre, De Bono, le général, qui avait maintenu la charge de chef de l’État-major, adopta une stratégie aussi habile qu’impitoyable.

    147Il prit immédiatement le parti d’user de la manière forte en Tripolitaine (son objectif était le Fezzan) et de se montrer conciliant en Cyrénaïque. Après quelques escarmouches dans la Ghibla d’avril à juin 1929, il lança l’offensive contre les principales localités du Fezzan de novembre 1929 à mars 1930, qui passèrent sous domination italienne. Son approche fut différente à Benghazi. Du point de vue technique, il mit un terme aux lourdes expéditions militaires de ratissage et opta pour une guerre de contre-guérilla en faisant appel à des unités plus mobiles, totalement – ou le plus possible – mécanisées et aux radiocommunications, afin de mener des actions rapides et incisives appuyées par l’aéronautique. Du point de vue politique, il tenta la voie de la conciliation, peut-être également pour gagner du temps, un temps qui lui permettait de peaufiner ses préparatifs ou d’attendre l’effondrement de la Sénoussie. Les négociations, d’avril à mai 1929, furent d’abord indirectes, avant de devenir directes : Badoglio obtint une trêve du leader Omar al-Mukhtar, présentée à Rome comme une pacification, voire comme un acte de soumission de la part de la résistance. Le stratagème – ou si l’on veut le quiproquo – ne fit pas long feu (août 1929). Les attaques de la résistance et les opérations italiennes reprirent le 8 novembre 1929. Ce fut le vice-gouverneur de Benghazi, un homme de Badoglio, qui en fit les frais : Mussolini et De Bono saisirent l’occasion pour le remplacer, le 13 mars 1930, par Rodolfo Graziani, qui leur semblait offrir de meilleures garanties.

    148La lutte entra dans une phase plus dure. La situation était maîtrisée en Tripolitaine et Badoglio pouvait dédier toute son attention à la Cyrénaïque. Et Graziani souhaitait se montrer digne des responsabilités qu’on lui avait confiées. Les premières initiatives du nouveau vice-gouverneur furent brutales : intensification du désarmement des populations, expropriation totale des biens appartenant à 48 des 49 zavie sénoussites (31 de leurs chefs furent internés), opérations militaires plus légères, amorce d’un « regroupement forcé » des populations du Djébel sur la côte. Les résultats à court terme se révélèrent décevants. Badoglio alors se fit pressant, critiquant Graziani et l’incitant à opérer un véritable « détachement territorial » entre les populations du Djébel et la résistance, qui devait être acculée dans un « espace restreint » pour pouvoir être battue (20 juin 1930).

    149Ainsi s’ouvrit une page tragique de l’histoire de la Cyrénaïque, et l’une des plus sombres du colonialisme fasciste. Graziani entreprit de déplacer les populations, semi-nomades ou résidents sans distinction, du Djébel à la côte pour procéder à leur internement en camp de concentration. Un transfert qui se déroula de juin 1930 à avril 1931. Entretemps, les combats avaient repris (l’aviation utilisa également l’ypérite) jusqu’à l’occupation de Koufra, que les Sénoussites considéraient comme une ville sainte, le 19 janvier 1931. Graziani compléta le plan de Badoglio à sa manière. Indifférent aux critiques dont il était l’objet, il fit installer à la frontière italo-égyptienne une ligne menaçante de barbelés, contrôlée par des patrouilles régulières et dotée de garnisons fixes, afin d’éliminer ou de réduire les infiltrations de la résistance et son approvisionnement en Égypte (d’avril à septembre 1931).

    150Le résultat fut dramatique pour les peuples de la Cyrénaïque. Sédentarisées et confinées dans les camps, les populations semi-nomades furent privées de liberté, assistèrent à la ruine de leur économie (qui était basée sur les déplacements du bétail) et se virent contraintes de changer de manière rapide leur style de vie et leur culture. Beaucoup trouvèrent la mort dans les camps en raison des conditions de vie très dures qui leur étaient imposées. Il est difficile de procéder à un décompte exact, mais en cumulant le nombre des morts et celui de ses habitants qui échappèrent à la déportation – en fuyant en Égypte et vers toutes les destinations possibles –, la Cyrénaïque perdit plus d’un quart de sa population. Sur un total d’un peu moins de 200 000 habitants en 1911, on estime que la moitié subit la déportation dans les camps, à peu près 20 000 s’exilèrent (ils furent seulement 6 000 à revenir), sans compter les 40 000 personnes environ dont on perdit la trace après quelques années passées dans les camps. Ce fut un génocide.

    151Alors seulement – dans ce contexte désolant, alors que la résistance était coupée de ses partisans qui croupissaient dans les camps et qu’un rempart de barbelés lui interdisait de se replier vers ses arrières, et à la faveur d’une dénonciation –, il fut possible de procéder à l’identification et à l’arrestation de son leader, Omar al-Mukhtar, le 11 septembre 1931. Soumis à un procès sans garanties, il fut ensuite pendu publiquement dans l’un des camps de concentration où était regroupée la population du Djébel, à Solucar le 16 septembre. Privée de son leader naturel et mise en difficulté par l’impitoyable tactique italienne, la résistance était réduite au silence dès le mois de décembre. La Cyrénaïque, et partant la Libye, était reconquise et pacifiée.

    152Les camps de concentration ne furent pas démantelés avant l’été 1932. Les Italiens estimaient-ils que la situation n’était pas encore sûre ? Toujours est-il que les populations libérées – il vaudrait mieux parler de survivants – furent reconduites dans des territoires en général différents de leur lieu de provenance ou d’origine (Badoglio fut l’un des partisans de cette option). Des espaces nouveaux furent ainsi aménagés, d’abord pour les colons italiens de la Cyrénaïque, puis pour la colonisation démographique des années futures. Avec le temps, on vit aussi revenir les déplacés, mais pas tous. Et ils trouvèrent une situation économique et démographique radicalement différente de celle qu’ils avaient laissée.

    153Quand la situation fut définitivement stabilisée et que Badoglio et Graziani eurent été portés aux nues comme « pacificateurs » de la Cyrénaïque, Mussolini nomma Italo Balbo gouverneur (1 er janvier 1934). La Libye dans laquelle arrivait l’ambitieux Balbo, l’unique personnalité du fascisme assez brillante pour porter ombrage à Mussolini (son « exil » à Tripoli n’était certes pas un hasard), était un autre pays. Mais pour trouver un poste à Balbo, on avait eu besoin de Badoglio et de Graziani, et le spectacle de la pacification ne pouvait pas effacer le souvenir des opérations militaires et des camps de concentration, encore frais dans toutes les mémoires.

    L’évolution de la politique éthiopienne

    154Si l’on s’est volontairement attardé sur la « reconquête » de la Somalie et surtout de la Libye, c’est parce que ce sont des épisodes à la fois importants et représentatifs. Mais plutôt que se contenter d’une gestion de routine, le fascisme fit également en Érythrée et en Éthiopie des choix décisifs qui devaient à terme se révéler déterminants.

    155En Érythrée, la vie continuait au gré des trafics et des expériences de colonisation. Une Érythrée sur laquelle « régna » jusqu’en juin 1928 le gouverneur Gasparini, dont les priorités étaient les plantations du Tessenei et la poursuite d’une politique circonspecte visant à tenir sous observation les chefs éthiopiens de la zone frontalière et à intervenir (si possible) pour fomenter des divisions, comme l’atteste le rapport rédigé en 1926 par le général Malladra (lequel avait rédigé un rapport similaire pour la Somalie), destiné à devenir le mémorandum des futures actions militaires du côté éthiopien. Particulièrement enclin à l’activisme « périphérique », Gasparini prit l’initiative de développer également une présence de l’autre côté de la mer Rouge. Entré en contact avec le souverain yéménite, lequel était à la recherche d’alliés susceptibles de l’aider à se soustraire à la pression britannique, tant directe (Aden) qu’indirecte (l’Arabie Saoudite), il lui promit un soutien et même des armes. À Rome, l’opération suscitait des réactions mitigées. Elle n’était pas pour déplaire aux Colonies et pouvait se révéler utile au ministère des Affaires étrangères, qui en suivait toutefois l’évolution avec une certaine appréhension pour des raisons stratégiques – dans les années 1920, l’Italie en matière de questions coloniales, et pas seulement, était plus proche de la Grande-Bretagne que de la France. Ce qui ne l’empêcha pas de passer, grâce à Gasparini, un accord avec Jahià, imam du Yémen, le 2 septembre 1926. Mais le gouverneur avait outrepassé ses compétences et ses rêves stratégiques furent brisés par une habile contre-manœuvre britannique, suivie d’une entente italo-britannique le 7 février 1927 et finalement par l’intervention des Colonies, qui nommèrent Corrado Zoli pour le remplacer le 1er juin 1928.

    156On aura l’occasion de le voir, le nouveau gouverneur, ne fut pas plus pacifique que son prédécesseur. En matière de politique « orientale » et yéménite (de fait antibritannique), il alla même jusqu’à faire occuper l’archipel désolé des îles Hanish, jetant ainsi les bases d’un problème diplomatique qui allait perdurer jusqu’à la décolonisation et au-delà. Mais entretemps la fonction de l’Érythrée changeait.

    157Sur le front éthiopien, après l’incident survenu en 1925-1926 (l’entente italo-britannique en vue d’un partage du pays), le fascisme se trouvait confronté au traditionnel choix politique entre collaboration et subversion. Une stratégie subversive qu’un autre choix – celui entre politique centrale, en d’autres termes celle qui exploitait le rapport entre les colonies italiennes et Addis Abeba, et politique périphérique dont l’objectif était de miner l’unité éthiopienne en utilisant les rivalités traditionnelles existant entre les chefs de l’empire du négus – rendait éventuellement encore plus complexe. En réalité, il ne s’agissait pas d’alternatives véritables, au sens où il était possible d’opter formellement pour une tactique tout en se réservant la possibilité d’en poursuivre une autre secrètement : il n’en restait pas moins que certains choix s’imposaient.

    158Après l’échec de la tentative échafaudée avec le concours de Londres, Rome opéra un choix tactique en optant pour un accord direct avec Addis Abeba, laquelle à dire vrai, en dépit des soupçons (légitimes) qu’elle pouvait nourrir, avait fait des ouvertures, dès 1926, en vue d’aménager de bons rapports économiques, propositions qu’elle avait renouvelées en 1927. Grâce à ce choix tactique opéré par le gouvernement fasciste, deux accords, politique et commercial, furent signés le 2 août 1928. L’Éthiopie se voyait en particulier garantir un accès à la mer et une zone franche à Assab ainsi que des armes, et l’Italie une route (destinée aux poids lourds) de pénétration au cœur de l’Éthiopie, précisément d’Assab à Dessié. Il s’agissait, en apparence, d’un accord de paix sincère – et c’est ainsi que la propagande du régime le présenta en lui accordant une abondante publicité. En réalité, il n’avait pas pour objectif de garantir la paix, mais visait seulement à faire taire les accusations dont Rome était l’objet après les événements de décembre 1925, et à combattre l’influence française (représentée par le chemin de fer reliant Djibouti à Addis Abeba). Par ailleurs, du côté italien, le traité n’avait rien de sincère. On en veut pour preuve les complications et les problèmes que Rome s’ingénia à multiplier pour rendre son application difficile, mais aussi les affirmations réitérées de Mussolini, qui sont bien connues (il avait déclaré en privé à plusieurs reprises qu’il s’agissait alors d’administrer à l’Éthiopie sa « dose de chloroforme » ou de « morphine » pour faire taire ses accusations et endormir ses craintes), tout comme celles proférées plus tard par Grandi, moins connues (qui de manière bien peu pacifique suggéra de s’en tenir aux objectifs de toujours, tout en usant « d’une circonspection et d’une prudence renouvelées » : la phrase est du 18 avril 1930). Mais du côté éthiopien, on n’était sûrement pas dupe : certains ont fait observer qu’en dépit de la signature des accords de 1928, l’Italie ne fut pas associée à la modernisation projetée par ras Tafari pour son empire, lequel préféra faire appel aux États-Unis, au Japon, à la Belgique ou à la Suède, et éventuellement à la France – mais pas à Rome. Entretemps, son pouvoir s’était accru, y compris du point de vue formel : il avait enfin été proclamé, le 3 avril, et couronné, le 2 novembre 1930, négus d’Éthiopie sous le nom de Haïlé Sélassié Ier.

    159Loin d’apporter une solution aux problèmes existants, l’accord de 1928 avait au contraire mécontenté pratiquement tout le monde. Rome continuait à échafauder, ou à autoriser, des politiques périphériques et son représentant à Addis Abeba, jugé trop prudent, fut remplacé par un autre, plus interventionniste.

    160Quant à l’Érythrée, elle procédait à la militarisation et à l’occupation de la Dancalie et du pays des Cunama (de décembre 1928 à mars 1929), tout en travaillant à mobiliser les chefs éthiopiens établis au-delà de la frontière érythréenne (en 1929 et 1930). De Somalie partaient des émissaires qui s’infiltraient en territoire éthiopien et dont la mission était de pousser à la révolte les chefs de l’Ogaden, voire de les inciter à interpeller la Société des Nations pour protester contre les présumées « vexations » infligées à leurs peuples par les Éthiopiens (en 1929 et en 1932). Le régime utilisa tous les moyens à sa disposition, des missionnaires de la Consolata implantés au sud de l’Éthiopie à l’excentrique baron Raimondo Franchetti (1889-1935), cousin plus jeune de Leopoldo, le colonisateur, auteur d’un projet de complot fomenté avec la complicité d’un ras adversaire du négus, qui fut envoyé en Éthiopie et à Addis Abeba (en avril 1932). Les partisans d’une politique résolument interventionniste et de la « manière forte » ne se trouvaient plus désormais seulement aux Colonies, ministère traditionnellement plus expansionniste, mais aussi aux Affaires étrangères, comme l’atteste le mémorandum Guariglia du 27 août 1932, ce qui en dit long sur le climat qui s’était instauré à Rome autour de la question éthiopienne, en dépit de l’accord de 1928.

    161C’est dans ce contexte que fut rédigée, en janvier 1933, la lettre de mission confiée au nouvel ambassadeur italien nommé auprès du négus. Un contexte surtout qui, quelques mois auparavant, avait motivé le revirement brutal du ministre des Colonies, De Bono, passé de la modération – il en avait fait preuve jusqu’en mars 1932 – à la conviction que le moment était venu d’intervenir. Un plan militaire secret contre l’Éthiopie, qui avait pourtant été mis à jour en janvier 1932, fut déclaré obsolète : De Bono sollicita l’élaboration d’un nouveau plan, encore plus agressif en novembre 1932.

    162Encore une fois, les armes étaient amenées à jouer un rôle central dans la politique coloniale italienne. Tandis que les autres puissances coloniales européennes pensaient à consolider leurs possessions, à en organiser l’exploitation et aux problèmes nouveaux nés de la crise de 1929, le colonialisme fasciste faisait intervenir les militaires, aussi bien sur le terrain, en Somalie et en Libye, que secrètement, dans les bureaux où s’élaboraient les plans qui décidaient du sort de la Corne de l’Afrique.

    163Routine administrative et pacification n’avaient en définitive servi qu’à préparer la guerre, la dernière guerre d’agression coloniale.

    Une colonie blanche : Rhodes et le Dodécanèse italien

    164Au début des années 1930, l’Italie était déjà installée depuis vingt ans en face de la Turquie. Son « Dodécanèse », en réalité un archipel constitué de quatorze îles faisant partie des Sporades méridionales officiellement désignées sous le nom d’« îles italiennes de l’Égée », n’était pas seulement un héritage inutile de la guerre de Libye. La fin de la guerre d’Éthiopie que le régime s’employait alors à préparer allait modifier la fonction qu’elles étaient appelées à assumer. Il est donc temps de reprendre le fil du discours que nous avions laissé jusqu’ici en suspens.

    165L’île la plus grande était Rhodes, d’une superficie de 1 400 kilomètres carrés, suivie par Carpathos et Cos (selon la dénomination de l’époque), dont la superficie dépasse de peu (pour l’une) et atteint à peine (pour l’autre) 300 kilomètres carrés. Défini par le grand historien Fernand Braudel comme les « îles de la pénurie », l’archipel comptait avant la Première Guerre mondiale moins de 150 000 habitants (et seulement 115 000 après la Seconde). Sa conquête, réalisée dans une période comprise entre le 26 avril (débarquement à Astypalée) et le 16 mai 1912 (prise de Rhodes), répondait dans l’esprit de Giolitti, des Affaires étrangères et des militaires à un double objectif : sur le plan tactique elle devait intimider Constantinople au point de l’inciter à conclure la paix avec Rome ; stratégiquement, elle visait à placer l’Italie en armes face au « grand malade », comme les plus grandes puissances. Dans un certain sens, même si elle était un avatar de l’impérialisme africain inauguré par l’Italie libérale, la conquête du Dodécanèse permettait à l’impérialisme italien de se projeter en direction des Balkans, de l’Anatolie, du Moyen-Orient. Les autres grandes puissances en avaient pleinement conscience – et Rome justifia sa présence in loco en la présentant comme temporaire. Quoi qu’il en soit, la position maritime de cette nouvelle possession justifiait les envolées rhétoriques des chantres du mare nostrum méditerranéen.

    166En réalité, comme on a eu l’occasion de le voir, cette conquête fut loin d’être décisive sur le plan tactique ; par ailleurs, en raison du déclenchement de la Première Guerre mondiale, son impact stratégique eut des effets limités, rendus caducs par les équilibres instaurés à Versailles. Le Dodécanèse, qui devait en théorie servir de tremplin à l’impérialisme italien, demeura une emprise solitaire perdue au milieu de la mer Égée et en direction du Moyen-Orient, zones où le rôle concret (diplomatique, économique, politique) de l’Italie de l’après-guerre et des années 1920 était réduit à sa plus simple expression. L’archipel aurait également pu être abandonné, mais cet abandon aurait représenté une « mutilation » supplémentaire. Aussi bien l’Italie libérale que le fascisme firent tout pour le conserver, et Mussolini s’arrangea pour qu’il lui soit attribué de manière définitive.

    167En dépit de tous ces efforts, l’importance du Dodécanèse pour l’Italie resta des plus circonscrites. L’archipel continua à mener une vie retirée et lointaine, apparemment tranquille, sans donner peut-être de grandes satisfactions au gouvernement, aux Affaires étrangères et au pays, mais sans créer non plus de problèmes particuliers. Le plus important, qui se posa assez rapidement, était d’ordre terminologique et juridique. Le Dodécanèse, qui était habité par des « Blancs », pouvait-il être défini comme une colonie ?

    168L’attitude des troupes d’occupation, du commandement et ensuite des gouverneurs italiens ne fut pas vraiment différente de celle adoptée par la suite en Afrique, mais le terme de colonie fut mis au ban au profit de celui de « possession ». Ce choix terminologique eut diverses conséquences, qui n’avaient pas été prises en considération avant l’occupation. À quel type de citoyenneté les habitants de la possession avaient-ils droit ? À quel type de sujétion obéissaient-ils ? Ils n’avaient rien de comparable avec les Érythréens ou les Somaliens et n’étaient pas musulmans comme les Libyens. Ils n’étaient donc pas assimilables aux sujets coloniaux. Mais l’Italie libérale, et surtout le fascisme ensuite, pouvaient-ils accepter de mettre les habitants de ces îles sur un pied d’égalité avec les Italiens ? On invoqua un moment le droit de la guerre, qui disciplinait également les occupations militaires en territoire étranger. Mais il s’agissait là de fictions constitutionnelles destinées à permettre de gagner du temps pour pouvoir affronter des problèmes qui étaient loin d’être simples. La réalité locale contribuait à aggraver encore la situation, en raison de la présence de représentants du mouvement irrédentiste qui revendiquaient depuis longtemps le droit à se détacher de la Turquie « orientale » (et qui n’étaient donc pas opposés, par principe, aux Italiens, lesquels par ailleurs, à leur arrivée, parlèrent d’une autonomie à construire), mais dont l’objectif était un rattachement à la Grèce « européenne ».

    169La prise de pouvoir italienne à titre définitif et le fascisme permirent finalement d’aménager une solution. Mais les nouveaux occupants avaient déjà lancé un programme cohérent et consistant d’« italianisation » du Dodécanèse. Si Rome fit peu d’investissements initialement, dans sa phase d’occupation « temporaire », ses intentions se manifestèrent rapidement de manière claire. Un peu pour légitimer leur prise de possession, un peu pour battre en brèche les résistances des irrédentistes, un peu parce qu’un nationalisme contagieux s’imposait comme une priorité à l’époque, l’Italie libérale comme le fascisme par la suite (de manière encore plus systématique) firent tout pour mettre en valeur les traces de la présence « italienne » dans les îles. À la faveur d’une réécriture de l’histoire, l’antique présence « vénitienne » dans les « îles des Chevaliers » devint le leitmotiv du discours officiel sur le Dodécanèse. On procéda assez rapidement à l’ouverture d’importants chantiers de fouilles archéologiques qui – indépendamment de leur mérite scientifique consistant à ramener à la lumière d’importants vestiges du passé hellénistique et romain – étaient vus par le gouvernement comme un outil destiné à favoriser l’italianisation de la possession. Dès 1914, une mission archéologique était instituée à Rhodes et la revue Clara Rhodos était lancée.

    170Toutefois, la politique d’« assimilation » n’était pas conçue uniquement au bénéfice des chercheurs et de l’étranger : elle s’exerça surtout aux dépens des populations locales. Dès 1912, les irrédentistes firent l’objet d’intimidations avant d’être incarcérés. D’antiques institutions locales furent supprimées. L’Italie libérale ne faisait pas de grands investissements dans une possession qu’elle n’était pas encore certaine de pouvoir conserver, l’économie des îles stagnait et l’émigration continuait. Ceux qui avaient considéré l’occupation italienne comme un moindre mal au regard de la présence turque commençaient à se raviser. En 1919, une « Pâque sanglante » porta un coup fatal aux espoirs que beaucoup nourrissaient de voir Rome concéder l’autonomie, voire l’indépendance qui aurait permis le rattachement à la Grèce, une perspective qui n’était pas pour déplaire à l’Église orthodoxe locale. En accordant définitivement à l’Italie la souveraineté sur le Dodécanèse, le traité de Lausanne (6 août 1923) mit un point final à la discussion.

    171Le Dodécanèse n’était pas formellement une colonie, mais la présence italienne s’exerçait de manière indubitablement coloniale, comme en témoigne, par exemple, le pouvoir discrétionnaire laissé au gouverneur Mario Lago, qui fut à la tête de la possession de 1924 à 1936. Sous sa conduite avisée – qui n’excluait pas une poigne de fer –, la transition entre pouvoir ottoman et administration italienne eut sans aucun doute des effets définis comme « progressistes » (en général par les Italiens), mais contribua à altérer de manière significative l’économie, la société et la politique locales. L’économie de la zone fut lentement prise en main par les Italiens, créant les conditions d’un monopole du commerce des produits de la terre et de la pêche. On procéda à l’élaboration d’un cadastre, mais nombre de propriétés parmi les plus belles furent expropriées au bénéfice des Italiens. Les anciennes juridictions et institutions locales, du moins celles qui n’avaient pas encore été abolies par Lago, furent peu à peu vidées de leur pouvoir, qui était transféré à l’administration italienne. Et même lorsque les structures demeurèrent identiques, conservant leur personnel local, la direction fut confiée à des Italiens. Comme ce fut le cas dans d’autres colonies, le régime tenta même de créer dans le Dodécanèse une Église autocéphale, en d’autres termes nommée de fait par le gouverneur, et indépendante d’Athènes.

    172La politique fasciste menée dans le Dodécanèse avait également pour objectif d’en faire une sorte de « vitrine » italienne en direction du Levant. Outre les fouilles archéologiques, le régime lança donc un programme important de travaux publics qui, comme dans les colonies africaines, avait le mérite de pourvoir aux exigences locales et de subventionner généreusement les entreprises (et la main-d’œuvre) italiennes. Une politique semblable servait également à nuancer d’une touche de paternalisme une domination qui s’exerçait, en définitive, de manière assez stricte. Si déjà, comme c’était le cas dans les colonies africaines, les importations italiennes étaient de beaucoup supérieures aux exportations de la pauvre économie locale, les dépenses engagées pour ces grands travaux (dont certaines étaient utiles – comme celles liées à la viabilité – et d’autres de simple représentation et de prestige, comme les bâtiments publics édifiés par le régime) augmentèrent les coûts que Rome dut affronter pour maintenir cette possession. Plus tard, le régime joua également la carte du tourisme. Penser que les flux touristiques étaient à même de compenser les investissements consistants qui avaient été consentis n’était sans doute pas raisonnable, mais ils étaient suffisants et alimentaient la politique de prestige et de présence du régime en direction de l’Orient. Une politique symbolisée par la reconstruction du palais du Grand Maître, commencée en 1933 et terminée en 1939.

    173Telle était la situation dont hérita le successeur de Lago, Cesare Maria De Vecchi, l’un des membres du quadriumvirat, qui contribua à renforcer certaines des tensions existantes. Ce n’était pas seulement une question de tempérament. Le fait est qu’après la guerre d’Éthiopie et la crise des relations italo-britanniques qui eut pour conséquence de faire naître une menace maritime réciproque en Méditerranée orientale, le Dodécanèse acquit aux yeux du régime une autre fonction importante. Après 1935-1936 et alors que l’on s’acheminait vers la Seconde Guerre mondiale, Rome renforça de nouveau sa présence militaire en faisant de l’archipel une base d’une certaine importance destinée à la marine dans l’optique de la guerre méditerranéenne. Dix mille en 1934 (pour 130 000 habitants), les Italiens étaient 34 000 en 1940, et les militaires étaient passés d’un simple contingent à une division d’infanterie et trois groupes d’artillerie, sans compter la grande base navale à Leros.

    174Les habitants du Dodécanèse eurent l’occasion de s’apercevoir qu’avec la transition entre Lago et De Vecchi (qui est resté dans la mémoire locale comme « le fasciste ») l’atmosphère avait changé. En effet, la politique d’assimilation menée jusque-là de manière résolue mais prudente fit place à une répression brutale déclenchée au moindre soupçon d’irrédentisme ou d’opposition anti-italienne. Les efforts mis en place en vue d’une fascisation rapide prirent des formes multiples, dont certaines étaient inspirées par des méthodes « staraciennes ». Ce qui ne veut pas dire que la répression de la dissidence aboutit à la normalisation. Elle engendra au contraire une autre dissidence, voire même une résistance.

    175La personnalité du gouverneur n’explique pas tout. Le Dodécanèse avait acquis un rôle majeur dans l’architecture générale de la stratégie mise en place par le fascisme.

    176En définitive – on se permet ici d’anticiper l’épilogue de l’aventure italienne dans les Sporades – les îles italiennes de la mer Égée ne jouèrent de rôle décisif ni dans la préparation de la guerre ni durant la guerre. La Méditerranée orientale resta un lac britannique, initialement disputé toutefois, mais dès 1941 toutes les colonies de la Corne de l’Afrique étaient perdues. Les revers de l’automne 1940 ainsi que le désastre de l’invasion fasciste de la Grèce rendirent la situation particulièrement difficile à Rhodes. Quand les îles italiennes du Dodécanèse tombèrent (en juillet 1943 le régime s’écroulait et en octobre 1944 les troupes britanniques faisaient même leur entrée à Athènes), rares furent les Italiens qui prêtèrent une attention particulière à la perte de cette ancienne possession en mer Égée. Si la politique d’assimilation de Lago et la répression pratiquée par De Vecchi ont laissé des traces dans la mémoire des habitants de l’archipel, en Italie il ne reste, dans le meilleur des cas, que quelques noms de rues ou de places et le vague souvenir d’une présence italienne dans ces îles pauvres situées en direction du Levant.

    L’agression contre l’Éthiopie

    177En octobre 1932, le dixième anniversaire de la « marche » fut l’occasion pour le fascisme de se draper dans une atmosphère romano-impériale. C’était un message dont l’opinion publique internationale prit acte, partagée entre curiosité et inquiétude. Mais quelques mois plus tard l’Italie fasciste, supplantée par l’Allemagne, n’était plus le seul pays à faire planer dangers et menaces sur la stabilité internationale. L’arrivée au pouvoir d’Hitler marqua un point de non-retour.

    178Mussolini dut également prendre en compte cette nouvelle donne. La force de l’économie allemande, qui connaissait un redressement rapide grâce à un programme de réarmement massif, ainsi que la radicalité du programme nazi en matière de politique étrangère étaient destinées à entrer rapidement en conflit avec certaines aspirations nourries par le fascisme italien. Les tensions entre Allemagne et Italie étaient inévitables, immédiates pour ce qui est de l’Autriche, prévisibles dans le cas des Balkans.

    179Un tel contexte explique que Mussolini eut besoin d’un grand succès de politique étrangère, et ce pour diverses raisons : d’abord pour confirmer politiquement sur le plan intérieur que ses discours sur l’avenir impérial de Rome et sur la civilisation fasciste n’étaient pas un simple bluff ; sur le plan intérieur toujours, parce qu’il était opportun d’assurer la croissance de l’économie en trouvant un substitut aux solutions mises en place dans les pays démocratiques (le keynésianisme et une politique de dépenses publiques finalisées à relancer le cycle économique mis à mal par la dépression de 1929) ; enfin, il en avait besoin à l’étranger pour légitimer ses prétentions grandissantes qui visaient à accréditer l’Italie comme une grande puissance véritablement incontournable – qu’il s’agisse de préserver la paix européenne ou de forger une alliance susceptible de la mettre à mal. Il avait besoin d’un grand succès, mais d’un succès rapide, qui devait intervenir avant que l’Allemagne nazie ne soit devenue trop forte. Il allait falloir convaincre les grandes puissances libérales, les « chloroformer » quasiment : dans ce sens, la menace que faisait peser l’Allemagne sur l’ordre européen pouvait même se révéler utile. Et puis la guerre devait être brève pour éviter une intervention de la Société des Nations. Même si dans l’esprit de Mussolini il était peu probable qu’elle puisse opposer une grande résistance une fois neutralisées les grandes puissances, comme en témoignait le peu de réaction qu’elle avait eue devant l’invasion japonaise de la Mandchourie.

    180Il lui fallait donc trouver un adversaire – un adversaire pas trop fort. L’espace méditerranéen et africain avait alimenté visées et plans d’expansion fascistes bien avant l’avènement d’Hitler. Mais en Méditerranée, il était difficile de trouver des adversaires d’une faiblesse « adéquate6 ». Il ne restait que l’Éthiopie.

    L’offensive diplomatique : à bas l’Éthiopie et à bas Versailles !

    181Le mouvement fasciste n’avait cessé depuis sa naissance de réclamer la révision du système mis en place par le traité de Versailles. Une révision que l’Allemagne, après l’avènement d’Hitler, allait s’employer à rendre effective avant même de la demander. Mussolini, dans ces conditions, risquait de perdre l’initiative, ce qui l’incita à jouer la carte d’une sorte de révision concertée de Versailles et de la Société des Nations sous la forme d’un directoire de grandes puissances, auquel bien évidemment l’Italie devait selon lui être associée. Tel fut le fil conducteur qui inspira la politique italienne du Pacte à Quatre (le 7 juin 1933) à la conférence de Stresa (du 11 au 14 avril 1935). Comme Berlin, Rome souhaitait la déchéance des accords de Versailles mais elle tenta, dans un premier temps, d’arriver à ses fins par le biais d’initiatives diplomatiques, des initiatives qui n’en étaient pas moins, en substance, des tentatives de se substituer à la Société des Nations.

    182L’offensive diplomatique mise en place par l’Italie fasciste en vue de préparer la guerre de 1935-1936 était intimement liée à ce contexte. Mussolini ne pouvait aller en Éthiopie sans obtenir un laissez-passer des autres puissances, qu’elles lui accordèrent dans l’illusion de pouvoir détourner de l’Europe le bellicisme fasciste, considéré comme un moindre mal au regard du bellicisme nazi. Ce fut une illusion trompeuse, car c’est précisément la guerre d’Éthiopie qui créa les conditions d’une alliance entre les deux bellicismes.

    183La France eut droit à la première tentative d’ouverture. L’ascension d’Hitler poussait Paris à se montrer plus accommodant avec Rome et dès 1932 le ministre Pierre Laval (1883-1945) se déclarait favorable à un accord. Mais en juin 1933, la France avait refusé d’insérer les clauses coloniales réclamées par l’Italie dans le Pacte à Quatre. Le tournant survint entre le printemps et l’automne 1934 : il se concrétisa sous la forme d’un document souscrit par Laval, qui avait fait le voyage jusqu’à Rome pour le signer (7 janvier 1935). L’accord permettait de régler définitivement le vieux contentieux colonial franco-italien ; en échange des garanties offertes pour Djibouti, l’Italie se voyait concéder une bande de désert à la frontière entre Libye et Tunisie et une petite île dans la Corne de l’Afrique, ainsi que l’abandon de certaines prétentions formulées de longue date à l’encontre des Italiens de Tunisie. Mais surtout, Mussolini obtint de la France un désistement7, un « désintérêt » en cas d’intervention italienne en Éthiopie. Invoquant le Traité tripartite de 1906 et même l’accord italo-britannique de 1925, Laval déclara par la suite avoir laissé les mains libres aux Italiens en vue de leur permettre d’asseoir leur influence et d’effectuer une pénétration qui devaient s’exercer uniquement dans le secteur économique. Ce qui n’était pas possible, étant donné le climat qui régnait alors (l’incident de Oual-Oual avait déjà eu lieu) et la limpidité des exigences de Mussolini. Après s’être vu accorder un blanc-seing de Paris, l’obtenir de Londres fut plus facile. Le silence observé par les Britanniques sur les questions coloniales à Stresa (avril 1935), puis la tonalité de la visite d’Anthony Eden à Rome (du 24 au 25 mai 1935) alors que l’Italie fasciste se préparait alors activement et ouvertement à une intervention militaire en Éthiopie, avaient conforté Mussolini dans sa conviction qu’à l’instar de Paris, Londres ne ferait rien pour l’arrêter. Il avait raison.

    184Les mécanismes de l’agression fonctionnaient désormais à plein régime. Quant au casus belli, il était déjà tout trouvé. Quelques mois auparavant, durant l’automne 1934, une commission anglo-éthiopienne (du côté du Somaliland aussi, Éthiopiens et Britanniques n’avaient pas encore délimité leurs aires de compétence de manière précise) se trouvait le long de la frontière qui aurait dû séparer Éthiopie et Somalie, une frontière violée à plusieurs reprises par les Italiens. Le 23 novembre 1934, l’escorte éthiopienne qui accompagnait la commission fut prise à partie aux environs de Oual-Oual, précisément là où les Italiens avaient effectué leur avancée plus décisive : en territoire éthiopien selon Addis Abeba et en vertu des accords de 1897, en territoire italien selon Rome parce qu’autrefois possession du sultanat de Hobyo, d’abord sous protectorat avant d’être occupé par l’Italie lors de la reconquête menée par De Vecchi. La commission elle-même fut l’objet de manœuvres d’intimidation de la part de l’aviation italienne, qui effectua des vols de reconnaissance. Les deux adversaires se retranchèrent alors sur leurs positions, tandis que des renforts arrivaient aussi bien d’Addis Abeba que de Mogadiscio (c’est-à-dire de Rome). Le 5 décembre 1934, après quinze jours de tension, c’est à Oual-Oual – l’oasis aux 359 puits située à plus de 400 kilomètres de Mogadiscio et à environ 150 kilomètres en territoire éthiopien – que les premiers coups de fusil furent tirés : le combat qui s’ensuivit fit de 100 à 300 morts parmi les Éthiopiens et 21 du côté italien (en réalité tous somaliens). C’était l’incident – un incident mineur et confus – que Rome attendait.

    La préparation politico-militaire

    185Encore une fois, l’Italie à cette date n’était pas prête à faire la guerre. Mais si l’on avait fait bien peu pour assurer sa préparation matérielle, on avait en revanche consacré beaucoup d’efforts à la planifier. Retracer les différentes étapes de cette planification n’est pas inutile, ne serait-ce que parce qu’elle tend à indiquer que l’incident de Oual-Oual ne fut pas fortuit. Mais elle permet également de comprendre le mécanisme décisionnel propre à la guerre d’Éthiopie et à la politique coloniale du fascisme, qui consacrait l’importance du rôle personnel assumé par le Duce face aux militaires, aux diplomates et aux coloniaux.

    186On se souvient qu’en 1932 déjà, le ministre des Colonies, De Bono, avait demandé à ses collaborateurs en uniforme de remanier le plan d’attaque contre l’Éthiopie – ce qui ne signifie pas que la décision avait été arrêtée de manière irrévocable, mais un pas important avait été accompli. La Guerre, et en particulier l’État-major général de Badoglio soulevèrent quelques objections (12 septembre et 23 octobre 1933), en partie parce que le plan élaboré par les Colonies présentait des lacunes, mais aussi pour éviter de perdre l’initiative. Lors d’une réunion décisive provoquée par Mussolini entre les représentants des Colonies et tous les plus hauts responsables militaires (De Bono face à Badoglio, Baistrocchi, Valle et Bonzani : 7 mai 1934), d’autres observations furent formulées tandis que Badoglio insistait sur les risques de l’entreprise (12 mai 1934). Le désaccord portait sur le fait que De Bono prévoyait une guerre essentiellement coloniale menée avec des effectifs et des moyens limités, alors que Badoglio préconisait la prudence de manière insistante, une prudence jugée nécessaire à la lumière du souvenir d’Adoua. Mais le projet était si important qu’une autre réunion fut organisée, à dominante diplomatique cette fois (Mussolini, De Bono, Badoglio accompagné de Suvich : 31 mai 1934), au cours de laquelle fut évoquée la possibilité de provoquer un incident de frontière susceptible d’éviter que l’Italie ne soit immédiatement accusée d’agression.

    187La fusillade de Oual-Oual permit de passer à la vitesse supérieure. Mussolini en particulier, dans un mémorandum daté du 30 décembre 1934 et alors que le document invitant la France à se « désintéresser » de la question était prêt mais encore en attente de signature, donna la directive suivante : « Nous sommes résolus à faire la guerre, une guerre qui n’a d’autre objectif que la destruction des forces armées abyssines et la conquête totale de l’Éthiopie. L’empire ne peut se faire qu’à cette condition. » Envisagée sous cet angle, la campagne contre l’Éthiopie perdait son caractère de guerre coloniale pour assumer celui d’une guerre générale de plus grande envergure.

    188La confirmation arriva quelques semaines plus tard : De Bono était déjà parti pour l’Érythrée, le 7 janvier 1935, avec le bâton de commandement de la future expédition en poche quand Badoglio fut sollicité pour apporter la énième correction au plan de guerre. Mussolini répondit aux réserves qu’il formulait encore, le 6 mars 1935, en augmentant de manière radicale le nombre d’hommes et de moyens que Badoglio lui-même avait préconisé, un nombre déjà bien supérieur à l’estimation initiale élaborée par De Bono le 8 mars 1935. Par ailleurs, le Duce nomma Graziani en Somalie – dont le rôle dans le conflit n’avait pas été encore clairement défini – pour donner un élan supplémentaire à la guerre et lui conférer, si possible, une tonalité plus résolument fasciste (mars 1935). Ce faisant Mussolini voulait démontrer plusieurs choses : premièrement qu’aucune erreur militaire ne serait admise, deuxièmement que la campagne devait être brève et troisièmement que la guerre se voulait moderne, nationale, fasciste. En prenant la décision d’engager des moyens et des effectifs aussi importants, le Duce pensait à une guerre qui était dans un certain sens « totale », une guerre qui en tout cas n’était pas coloniale au sens traditionnel du terme.

    189Les préoccupations des militaires allaient bien au-delà des simples considérations techniques inhérentes à la conduite d’une guerre sur le sol africain. En particulier ils envisageaient avec appréhension la réaction de la Grande-Bretagne : une opposition déterminée de la Home Fleet en Méditerranée était susceptible de compromettre non seulement la campagne africaine, mais aussi la sécurité nationale. Badoglio écrivait encore à Mussolini, en septembre 1935, que si la Grande-Bretagne s’engageait également dans la guerre italo-éthiopienne, la possibilité d’un désastre militaire n’était pas à exclure : l’Italie risquait de sombrer « à un niveau balkanique ». La marine nourrissait moins de doutes que l’armée, mais au plus haut niveau de toutes les hiérarchies on partageait les mêmes craintes.

    190Hostile à toute médiation, Mussolini sut s’imposer de manière autonome et dictatoriale auprès des coloniaux comme des militaires. Désireux de remporter – pour les raisons que nous avons indiquées – un succès de prestige, disposé à engager un conflit moderne et national, résolu à lancer dans le conflit colonial avec l’Éthiopie toute la politique de puissance italienne, le Duce voulait la guerre.

    Les sanctions

    191Toutes ces manœuvres n’étaient pas sans provoquer quelque réaction. On rappellera que l’Éthiopie avait dès décembre 1934 saisi la Société des Nations afin d’obtenir la condamnation de l’Italie pour Oual-Oual, tout au moins la mise en place des dispositifs prévus par le pacte fondateur dans le cas de divergence entre pays membres. La demande fut réitérée (en janvier, en mars 1935, etc.) mais c’est seulement le 25 mai que fut constituée une commission d’arbitrage ; entretemps les préparatifs allaient bon train en Italie, les réunions dont nous avons parlé avaient déjà eu lieu, De Bono avait même envisagé la possibilité de créer un autre incident de frontière et Mussolini voulait dénoncer le pacte d’amitié italo-éthiopien de 1928.

    192Londres joua la carte du compromis bilatéral, mais Rome refusa de renoncer à la perspective d’obtenir l’Éthiopie tout entière en échange du seul Ogaden, que le plan britannique prévoyait de lui céder. Le Conseil de la Société des Nations prit alors la décision (1-3 août) de surseoir aux premiers jours de septembre, dans l’espoir que les entretiens tripartites Eden-Laval-Aloisi permettent de sortir de l’ornière. Mais Mussolini en rejeta les conclusions le 17 août. Se mit alors en place un Comité des Cinq, dont Mussolini rejeta de nouveau les propositions le 18 septembre. Ce fut enfin le tour d’un Comité des Seize. Mais, entretemps, la délégation italienne avait quitté Genève le 26 septembre, et le 2 octobre 1935 l’Italie, sans aucune déclaration de guerre, ouvrit les hostilités.

    193Le vulnus infligé par l’Italie à la Société des Nations était grave. Mussolini en portait bien évidemment l’entière responsabilité. Mais les puissances libérales, qui avaient nourri l’illusion qu’un appeasement, une tentative de conciliation, pouvait dissuader l’Italie et la faire rentrer dans les rangs des défenseurs de la paix coalisés devant la menace que les nazis faisaient peser sur l’ordre européen, avaient également leur part de responsabilité. En outre, les mécanismes de la Société révélèrent leur inefficacité intrinsèque au moment de la crise.

    194L’Italie fit l’objet, le 6 octobre 1935, d’une dénonciation au niveau diplomatique de la part de la Société des Nations pour l’agression contre l’Éthiopie que l’Assemblée condamna, le 10 octobre, en adoptant, le 3 novembre, une liste de sanctions prévues par les statuts dont l’application devait être effective quelques jours plus tard, le 18 novembre. In extremis Londres et Paris firent une autre proposition de compromis (Hoare-Laval, du nom des deux ministres) qui aboutissait à un partage de l’Éthiopie en reconnaissant directement la souveraineté de l’Italie sur le Tigré, une partie de la Dancalie et de l’Ogaden, qui devenaient des colonies, tandis qu’un corridor était aménagé à Assab pour garantir aux Éthiopiens un accès à la mer, etc. Mais Londres retira sa proposition sous la pression d’une opinion publique déconcertée, qui demanda et obtint la démission du ministre, remplacé par le plus énergique Eden. L’Éthiopie, cela va sans dire, l’avait déjà refusée. Mussolini était donc exonéré du risque de devoir envisager un hypothétique compromis : le régime alla de l’avant et la Société des Nations, humiliée encore une fois, dut ajourner ses conclusions le 19 décembre 1935 alors que la guerre avait commencé depuis des mois.

    195Les sanctions eurent un effet bénin, la Grande-Bretagne ne refusa pas l’accès du canal de Suez aux navires italiens – seule mesure qui aurait pu provoquer un enlisement immédiat de la guerre fasciste – et l’offensive menée contre l’Éthiopie et contre la sécurité collective se poursuivit. On échafauda d’autres plans de compromis, dont certains furent des tentatives de dernière heure. L’un d’entre eux, qui mérite d’être rappelé, était un plan modéré de type « indien » qui prévoyait le démembrement de l’Éthiopie et un contrôle direct de l’Italie sur certaines régions tandis que d’autres (comme les petits principats de l’Inde britannique) restaient formellement autonomes, tout en étant de fait placés sous souveraineté italienne. Mais il s’agissait de palliatifs. Quand ils furent soumis à Mussolini, il se contenta de commenter sèchement : « Ce ne sont pas les métayers qui vont faire la loi », phrase qui traduisait parfaitement l’état d’esprit dans lequel le fascisme avait abordé la guerre et préfigurait la manière dont il exercerait plus tard son pouvoir en Éthiopie.

    196Les sanctions restèrent en vigueur jusqu’à la fin de la guerre. Elles furent toutefois abolies durant l’été (du 4 au 15 juillet 1936). Leur inefficacité et de manière plus générale l’affaiblissement de la Société des Nations étaient le prélude à la faillite de l’ordre européen.

    Les opérations militaires

    197À l’ouverture des hostilités l’Italie fasciste avait déjà dépêché en Érythrée 110 000 militaires nationaux (troupes régulières et chemises noires), 50 000 ascaris, 4 200 mitrailleuses, 580 canons, 112 chars d’assaut, 35 000 quadrupèdes, 3 700 véhicules motorisés et 126 avions. À la fin de la guerre, en mai 1936, le corps expéditionnaire comptait environ 330 000 militaires italiens, 87 000 ascaris, 100 000 travailleurs militarisés italiens, 10 000 mitrailleuses, 1 100 canons, 250 chars d’assaut, 90 000 quadrupèdes, 14 000 véhicules motorisés et 350 avions performants. De tels chiffres illustrent bien la volonté du fascisme de livrer une guerre nationale et moderne – et non une guerre coloniale. L’effort logistique consenti pour construire et tenir sur pied une telle machine de guerre ne devrait pas être sous-évalué. Confrontées à un ennemi écrasé sous la supériorité de l’agresseur blanc, une supériorité non seulement technologique mais également quantitative (autre anomalie en matière de guerre coloniale), les forces armées italiennes déclarèrent avoir perdu moins de 3 000 hommes et firent état de moins de 8 000 blessés – un bilan somme toute minime, même s’il attestait l’ardeur au combat de l’armée éthiopienne.

    198Au début du mois d’octobre 1935, les colonies italiennes de la Corne de l’Afrique avaient déjà été transformées en gigantesques rampes de lancement en vue de la guerre contre l’Éthiopie. L’Érythrée, qui accueillait traditionnellement moins de 5 000 colons blancs, quelques centaines de soldats et quelques milliers d’ascaris, comptait, en juillet 1935, plus de 55 000 civils italiens, 30 000 soldats et presque 50 000 ascaris. La Somalie, où le nombre des Blancs était encore plus réduit, hébergea 25 000 soldats italiens et 30 000 ascaris durant l’été 1935.

    199Face à ces préparatifs et à cet imposant déploiement de forces, on estime que l’Éthiopie put aligner 250 000 soldats, qui n’étaient pas tous équipés. Les unités combattantes étaient réparties en armées placées sous les ordres de chefs traditionnels dont la stratégie, qui visait comme toujours à exploiter au mieux la connaissance du territoire et la force numérique en misant sur des batailles rangées pour battre l’adversaire, était malheureusement obsolète. L’armée du négus aurait pu, à partir d’un certain moment, adopter une tactique moins uniforme en optant plus résolument pour la guérilla – mais une telle tactique était étrangère à la tradition ou à la structure sociale, et surtout politique, du pays.

    200Les opérations militaires de la guerre fasciste peuvent être, grosso modo, divisées en trois phases. Durant la première phase, les forces italiennes étaient placées sous le commandement de De Bono, dont Mussolini attendait une victoire rapide. Après avoir franchi le Mareb, les Italiens s’emparèrent d’Adoua le 6 octobre et d’Axum le 14 octobre. Mussolini pensait conquérir Mekele en une semaine, mais elle tomba aux mains des Italiens seulement le 7 novembre. Une avancée aussi lente avait peu de chance de faire les gros titres : la prise de Gorrahei sur le front somalien le 4 novembre, durant laquelle le gaz fut utilisé pour la première fois dans le conflit lors d’un bombardement aérien, fut loin de le satisfaire. À la tête d’une armée exceptionnellement puissante, mis en difficulté au niveau stratégique et dépassé par une guerre qu’il avait abordée avec trop de légèreté, De Bono jeta l’éponge. Furieux, Mussolini le remplaça par le maréchal Badoglio auquel il avait déjà demandé de se rendre sur place pour parer à toute éventualité.

    201Durant la seconde phase de la guerre, Badoglio entreprit de réorganiser méticuleusement la grande machine de guerre. Il soigna la logistique, peaufina ses plans et veilla à l’entraînement des troupes. De tels préparatifs semblaient excessifs même à Mussolini, qui, à plusieurs reprises, exhorta son général à l’action en l’autorisant – il serait plus juste de dire qu’il l’encourageait – à faire également usage des gaz pour briser la défense de ses adversaires (28 décembre 1935). Badoglio n’avait eu aucun scrupule à bombarder Dessié (un bombardement qualifié par la suite d’acte terroriste), où il pensait que se trouvait l’empereur éthiopien. Mais il préférait être sûr de son fait. Par ailleurs, les armées éthiopiennes avaient entretemps lancé quelques contre-attaques qui avaient suscité bien des inquiétudes au sein du commandement italien. Le fantôme d’Adoua était encore présent dans les ambā… Mussolini et Badoglio ripostèrent par des bombardements qui visaient l’arrière des lignes de front – et n’hésitèrent pas à employer le gaz. Mais le succès le plus éclatant, du moins celui sur lequel s’attarda le plus volontiers la propagande, ce fut encore une fois Graziani qui le remporta sur le front somalien, au grand dam du général (qui maintenait la charge de chef de l’État-major) : la bataille de Génale Doria (du 11 au 15 janvier 1936), qui tourna à la déroute, permit aux Italiens d’opérer une avancée de 250 kilomètres jusqu’à Neghelli (du 18 au 20 janvier). Toutefois, à la fin de la seconde phase, Mussolini n’avait encore obtenu aucun résultat militaire définitif.

    202La troisième phase fut celle des grandes batailles sur le terrain, voulues et remportées par Badoglio, où il battit une à une les armées éthiopiennes, jusqu’à la bataille finale et à la prise de la capitale. Par ordre chronologique, on a ainsi la bataille du Tembien (du 20 au 21 janvier 1936), qui déboucha sur les affrontements de la passe de Warieu (du 21 au 23 janvier), un épisode qui aurait pu devenir une seconde Adoua ; d’Endertà (ou d’Amba Aradam, du 12 au 15 février 1936), où il apparut clairement que la guerre avait assumé désormais toutes les caractéristiques d’un conflit moderne. Lors de la seconde bataille du Tembien (du 26 au 27 mars), la destruction de l’ennemi prit des allures d’anéantissement : victimes d’une manœuvre d’enveloppement, les forces adversaires furent longuement harcelées dans leur fuite avant d’être systématiquement mises hors de combat. Les Éthiopiens furent encore une fois contraints à la fuite lors de la bataille du Shire (du 29 février au 3 mars), où les Italiens firent un usage massif des lance-flammes. À cette date, après la défaite des grandes armées éthiopiennes, les chances8 du négus étaient des plus réduites. Il décida de jouer le tout pour le tout dans la grande bataille de Mai Ceu (du 29 au 31 mars), où son armée traditionnelle dut cependant s’incliner devant les unités modernes commandées par un Badoglio galvanisé par les nombreuses victoires qu’il avait déjà remportées. Mises en déroute, les armées de Haïlé Sélassié furent poursuivies et massacrées le 3 avril 1936 au lac Ashanghi, où furent employés tant l’aviation que les contingents de terre. Après les premières victoires faciles, c’était au tour de Graziani, aux prises avec des problèmes logistiques, de se trouver en difficulté : il fera son entrée dans Jijiga le 15 avril après l’avoir bombardée, mais arrivera à Harar seulement le 8 mai. Badoglio était déjà à Addis Abeba depuis le 5 mai, où il avait proclamé la destruction des forces armées éthiopiennes, la fin de la guerre et l’anéantissement de l’Éthiopie elle-même. Battu, le négus avait abandonné la capitale dès le 1er mai et gagné Djibouti en train le 4, d’où il s’apprêtait à quitter la Corne de l’Afrique pour Londres.

    203La guerre d’Éthiopie imposa à l’Italie fasciste un gigantesque effort militaire, logistique et financier. Le conflit fut rapidement célébré officiellement comme la « guerre de sept mois », une expression destinée à en souligner la brièveté. Mais le régime l’aurait voulue encore plus rapide, car Mussolini avait dû s’exposer sur le front diplomatique. Il bénéficia de l’aide de Londres (qui allait toutefois accueillir le négus en exil et le réinstaller sur son trône en 1941), laquelle s’abstint de toute intervention militaire et n’imposa aucune restriction à l’accès au canal de Suez, ce qui permit de circonscrire le conflit à un affrontement entre une puissance moderne et une armée et un État africains qui étaient encore essentiellement traditionnels.

    204Obéissant aux directives personnelles de Mussolini, les forces armées italiennes utilisèrent les gaz au mépris de la Convention signée à Genève en 1925 par les grandes puissances européennes (dont l’Italie fasciste) qui, horrifiées par le spectacle des ravages causés durant la guerre de 1914-1918, avaient décidé de bannir les armes chimiques. Les gaz furent utilisés alors qu’en réalité ils n’étaient pas nécessaires pour gagner la guerre, ni même pour obtenir l’avantage dans le cadre d’une opération spécifique. Ils furent utilisés souvent à des fins terroristes, contre les arrières, ce qui ne fit que rendre le tout plus odieux. Les forces armées italiennes bombardèrent également des localités et des bâtiments placés sous la protection de la Croix rouge. L’Italie fasciste fut donc en butte aux accusations de l’Éthiopie, des antifascistes et de l’opinion publique internationale.

    205La guerre fut une guerre fasciste. Une guerre à laquelle Mussolini avait imprimé sa marque, que ses généraux conduisirent sans hésiter à recourir aux méthodes de combat les plus brutales, une guerre où les plus importants dignitaires du régime se bousculèrent pour s’enrôler comme volontaires (même si en général ils s’exposèrent peu). Le régime mobilisa une masse impressionnante de chemises noires dans le conflit – à la vérité, elles n’étaient pas très bien vues, ni par l’armée ni par Badoglio – et leur présence même constitua une donnée politique qui eut pour conséquence de rendre le conflit différent de ceux qui l’avaient précédé. La guerre de 1935-1936, enfin, consacra l’importance du contrôle des informations et de la propagande : De Bono, et Badoglio surtout, mirent en place un système de censure draconien. Exposée à l’action organisée par le ministère de la Presse et de la Propagande, l’opinion publique italienne fut lourdement conditionnée. Mais ce fut également le cas pour l’opinion internationale ; peu de journalistes se rendirent sur le front éthiopien.

    206La guerre eut d’autres effets, qui ne sont pas directement liés à l’histoire de l’expansion coloniale. Il est nécessaire d’en évoquer certains, même brièvement. De par son coût, la guerre ralentit l’effort de réarmement que le régime fasciste avait entrepris. Le conflit italo-éthiopien alimenta les illusions des forces armées fascistes quant à leur degré de préparation effectif : la victoire avait été remportée sur un ennemi africain qui était faible et les quelques enseignements à retirer de la guerre africaine n’étaient pas immédiatement exploitables dans le contexte d’une guerre européenne (mais d’autres, d’une grande utilité, furent négligés). La guerre contribua à convaincre Mussolini qu’il possédait certaines qualités personnelles qui faisaient de lui un chef de guerre, ce qui l’amènerait à commettre de grossières erreurs, lourdes de conséquences durant la guerre mondiale.

    207Comme certains ont pu le faire observer, le succès de prestige remporté par le régime finit par se transformer pour les Italiens en un élément de faiblesse dans la préparation de la guerre globale.

    Le pays, le régime et la guerre d’Afrique

    208La nouvelle de la fin du conflit fut communiquée, en Italie, le 5 mai 1936. Dans un bref discours prononcé au balcon du Palazzo Venezia, Mussolini annonça que la guerre était terminée, qu’elle ne s’était pas transformée en conflit européen et que l’Éthiopie était désormais italienne. Le régime tint à faire savoir que 400 000 Romains s’étaient spontanément massés sur la place et dans les rues aux alentours du palais, et que, tout aussi spontanément, des millions d’Italiens en avaient fait autant sur les places d’Italie. Sans vouloir ici livrer une bataille de chiffres, il semble évident que ces rassemblements ne furent possibles ce jour-là que parce qu’ils avaient été orchestrés par les fascistes. Ils étaient l’aboutissement d’une campagne de propagande lancinante, insistante et généralisée qui durait depuis plus d’un an – ce qui voulait dire qu’elle avait débuté au moment où étaient secrètement jetées les premières bases en vue de la préparation de l’entreprise et bien avant le début des opérations militaires en Éthiopie.

    209Durant la guerre d’Éthiopie, en effet, la manipulation du front interne assuma une importance exceptionnelle, conséquence d’une action menée de manière plus structurée et inévitablement – en raison des progrès techniques accomplis – sur une gamme plus ample et plus moderne de moyens de communication, même au regard de ce que l’on avait connu durant la Grande Guerre. Durant les mois que dura le conflit, le régime totalitaire fasciste usa de tout son pouvoir pour accomplir un véritable viol des consciences dont les Italiens furent victimes.

    210La propagande avait été capillaire et elle avait été minutieusement organisée. Tous les moyens de communication avaient été soumis à ses exigences. Sur la base de directives politiques venues d’en haut, l’imposition des sanctions à un pays agresseur se transforma, dans les médias, en un injuste attentat « sociétaire » contre les droits de l’Italie prolétaire en quête d’une « place au soleil ». Ainsi présentées, les sanctions finirent par susciter des réactions d’orgueil national dans les classes populaires. Le rôle de la propagande ainsi que celui des organisations dépendant du régime se manifesta de manière évidente à l’occasion de la « journée de la foi », le 18 décembre 1935, et plus généralement de la collecte de l’or et d’autres objets précieux. Sans pour autant minorer l’importance des intimidations et des violences auxquelles se livrèrent les structures du fascisme pour contraindre les Italiens et les Italiennes à « faire des dons » – y compris celui de leur alliance de mariage –, la « journée » n’aurait pas été possible sans l’action de la propagande de régime, une action suivie dans le temps. La manipulation des consciences réalisa, en somme, la synthèse entre consensus à la guerre africaine, orgueil nationaliste et soutien au régime.

    211À y regarder de plus près, la propagande n’était qu’une arme supplémentaire au service de l’État totalitaire, qui reflétait de manière plus générale la propension croissante de l’État et du fascisme à s’immiscer dans la vie des Italiens des années 1930. Cette intervention de l’État et du régime dans le contrôle de l’opinion publique apparut, de manière évidente, lors des manifestations organisées pour la proclamation de l’empire, le 9 mai 1936, qui obéissaient à une mise en scène chorégraphique de dimensions imposantes. Mussolini, revêtu de l’uniforme de commandant en chef de la milice, prononça un bref discours (voulu comme tel) pour annoncer que « l’Italie a[vait] finalement son empire. Empire fasciste […] empire de paix […] empire de civilisation et d’humanité […] ». Saluant « la réapparition de l’empire sur les collines fatales de Rome », le Duce précisa que les territoires de l’Éthiopie étaient désormais placés « sous la souveraineté pleine et entière » du Royaume d’Italie et, détail d’importance, que « le titre d’empereur d’Éthiopie » était assumé par le roi d’Italie, pour lui-même et pour ses successeurs. Des mesures identiques, et tout aussi vagues, figuraient dans le « décret pour la fondation de l’empire ».

    212Un tel discours trahissait, de la part de Mussolini, la satisfaction d’avoir réussi à obtenir le résultat de prestige escompté en dépit des risques encourus. Mais par-delà la propagande, certains problèmes de fond demeuraient. Comment définir cet « empire » ? Et comment le définir sur le plan institutionnel ? Un Savoie était devenu empereur d’Éthiopie. Cet empire se limitait-il à Addis Abeba ? Mais puisque les frontières de l’Érythrée et de la Somalie avaient été redessinées pour pouvoir les englober dans l’AOI, cela voulait-il dire que l’empire correspondait à la seule Éthiopie ou bien qu’il intégrait l’AOI tout entière ? Et que faire de la Libye ? Était-elle toujours une « colonie » ? Et qu’en était-il du Dodécanèse ? Mais surtout, l’empire était-il assimilable aux territoires coloniaux ou bien était-il constitué par l’Italie et9 ses possessions ? La vraie question toutefois demeurait celle de la définition à donner de cet empire construit par le fascisme.

    213Mussolini abandonna aux juristes le soin de tenter, inutilement, de débrouiller cet écheveau complexe. Et pourtant le sujet aurait dû l’intéresser : l’apogée de la nouvelle civilisation fasciste ne devait-elle pas se traduire pour les Italiens par le fait de se sentir (et de se projeter) « dans une dimension impériale » ? La question, en apparence cantonnée au domaine juridique et institutionnel, était en revanche fortement politique en ce qu’elle contribuait à préciser au moins trois aspects importants de la guerre d’Éthiopie – et en général du colonialisme fasciste – auxquels on a déjà fait allusion et sur lesquels il convient de revenir.

    214En premier lieu et dans une perspective comparative, la construction de l’empire revendiqué par l’Italie fasciste (par-delà toutes les perplexités et toutes les imprécisions que nous avons évoquées) apparaissait inévitablement comme un choix « réactionnaire » dans un contexte où les autres puissances coloniales au contraire, sans rien céder de leur pouvoir, comprenaient toutefois la nécessité d’en repenser les modalités – une nécessité imposée par la crise de 1929 et par la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes chez les peuples qu’ils avaient assujettis. Tandis que Rome regroupait ses possessions dans un empire, Londres engageait la décentralisation de son Commonwealth avec le Statut de Westminster (11 décembre 1931).

    215Deuxièmement, les incertitudes qui accompagnaient sur le plan institutionnel et politique la naissance d’un empire que le fascisme avait appelé de ses vœux avec tant d’ardeur contribuèrent à dévoiler la conception essentiellement instrumentale que Mussolini avait de l’Outre-mer. Seuls les succès de façade et les résultats obtenus par sa propagande intéressaient le Duce, qui semblait ne pas comprendre que mettre en valeur et coloniser étaient des tâches difficiles et de longue haleine. Même les colonialistes s’en rendirent compte, sans toutefois vouloir le critiquer étant donné la place infiniment plus importante que le fascisme avait accordée (en termes politiques, financiers et d’image) à l’impérialisme africain.

    216Enfin, l’agression menée contre l’Éthiopie fut l’expression la plus parfaite d’une caractéristique inhérente au colonialisme fasciste : les armes, les militaires et la guerre eurent dans l’ensemble un rôle bien supérieur à celui qui fut le leur dans les autres espaces coloniaux européens dans l’entre-deux-guerres. Si le colonialisme fasciste parlait d’un « empire de paix » – non sans avoir au préalable « reconquis » ses anciennes possessions au prix d’opérations militaires menées sans aucune pitié et après s’être assuré de nouvelles conquêtes en déclenchant une guerre d’agression brutale –, il restait irrémédiablement marqué par la guerre.

    La guerre d’Éthiopie dans l’histoire

    217Chapitre décisif de l’expansion coloniale italienne, la guerre de 1935-1936 eut également une importance qui va bien au-delà de l’histoire du colonialisme italien et fasciste.

    218La guerre d’Éthiopie gagna sa place dans l’histoire générale du XXe siècle car c’était la première fois qu’un régime fasciste européen faisait un usage aussi massif des armes. Après la défection de l’Allemagne à la Société des Nations, elle était la démonstration la plus évidente que les mécanismes mis en place à Versailles pour assurer la sécurité collective étaient impuissants à juguler les tentatives de déstabilisation menées par les régimes fascistes. Elle démontra, en l’occurrence, que la stratégie de l’appeasement adoptée par les puissances démocratiques était vaine. On eut tendance initialement à minorer son importance en vertu du fait qu’il s’agissait « seulement » d’une guerre africaine, coloniale. En réalité, ses conséquences – associées à la dégradation de la crise européenne – allèrent probablement bien au-delà des prévisions de Mussolini.

    219La guerre occupa, en outre, une place assez particulière dans l’histoire du colonialisme européen. Ce fut la dernière grande guerre d’expansion coloniale, une guerre anachronique déclenchée par un impérialisme colonial faible, qui n’en était pas pour autant moins dangereux. Ce fut une guerre d’agression coloniale menée avec les moyens dont disposait un État totalitaire contre un État africain indépendant, dans une période où les mouvements anticoloniaux d’inspiration nationaliste qui avaient commencé à prendre racine chez les peuples assujettis à l’impérialisme européen avaient désormais acquis une certaine force. L’agression fasciste suscita donc de vives réactions au niveau international, qui n’eurent pas de conséquences politico-diplomatiques immédiates sur la guerre, mais contribuèrent largement à renforcer ces mouvements sur le plan idéologique, comme elles renforcèrent la lutte antifasciste.

    220La guerre de 1935-1936 joua enfin un rôle dans l’histoire du fascisme italien. La fin des opérations en Éthiopie précédait de quelques mois seulement l’intervention fasciste et nazie en Espagne, et de quelques années le déclenchement de la guerre mondiale. Les historiens n’ont eu de cesse de s’interroger sur l’inéluctabilité du parcours qui mena Mussolini de l’empire à l’Axe italo-allemand (24 octobre 1936), puis à une alliance inféodée à l’impérialisme nazi avec le Pacte d’Acier (22 mai 1939) et enfin à l’entrée (certes retardée) dans la guerre. Le Duce du fascisme pouvait-il véritablement croire que la proclamation de l’empire avait permis à l’Italie fasciste de revaloriser le statut qui était le sien ? Mais le Gentlemen’s Agreement (2 janvier 1937) et le pacte dit « des Deux Empires » (20 février 1938) stipulés avec Londres, ultérieures tentatives d’appeasement britannique, ne furent bien évidemment pas suffisants pour faire sortir l’Italie de l’isolement international dans lequel la guerre d’Éthiopie l’avait plongée. L’alliance de l’Italie avec l’autre (plus) grand régime déstabilisateur européen devenait alors un choix obligé pour Mussolini.

    221Puis vint l’Espagne. Mais les orientations divergentes entre l’Allemagne nazie, qui poursuivait obstinément ses objectifs continentaux, et l’Italie fasciste, avec son overstretching10 en direction de la lointaine Corne de l’Afrique, mettaient déjà alors clairement en évidence la position marginale de Rome, inévitablement subordonnée dans son rapport avec Berlin.

    L’empire après 1936 : le début de la fin

    222La présence de la guerre fut une composante déterminante de l’empire construit par Mussolini, de sa fondation jusqu’à sa chute. Et cet aspect a trop souvent été sous-évalué. Il est vrai que les Italiens ne furent jamais aussi nombreux en Outre-mer que durant la période comprise entre 1935 et 1941 en Afrique orientale, ou en 1943 en Libye. Il est également vrai que, pour fortifier l’économie nationale et corroborer le mythe de la construction d’une stratégie impériale, le régime procéda durant la même période à des investissements exceptionnels – qui n’en étaient pas moins désordonnés – dans les colonies. Mais « l’empire du travail » ne doit pas faire illusion : c’était aussi un empire où la guerre était présente, sous une forme ou une autre, comme réalité et comme mythe fondateur, comme perspective envisagée, comme ombre annoncée.

    Quel « empire » ?

    223Après l’abolition des sanctions, Mussolini dut faire preuve d’un peu de patience avant d’obtenir des grandes puissances européennes la reconnaissance officielle de la conquête de l’Éthiopie, qu’il avait menée au mépris de la Société des Nations. Mais, en partie parce que le fascisme y attachait une importance particulière, en partie parce que le vrai danger qui planait sur la paix européenne était désormais ailleurs, les puissances démocratiques se résignèrent finalement à accepter ce grave vulnus. La Grande-Bretagne le fit de manière implicite par le biais du Gentlemen’s Agreement, du pacte dit « Des Deux Empires » (une définition qui avait cours seulement en Italie) et des protocoles Perth-Ciano (16 avril 1938).

    224L’opération diplomatique qui permit la reconnaissance de cet empire-là n’était pas sans risques. Car entretemps les autres ambitions méditerranéennes et africaines du fascisme augmentaient et se faisaient plus précises. Tunisie, Corse, Nice furent la cible d’allusions toujours plus fréquentes, tandis que le régime affichait ses vues sur le Moyen-Orient, au moins en paroles et en gestes, comme avec l’épisode de l’« épée de l’islam ». Paris et Londres étaient averties. Dans un cas comme dans l’autre, ces projets ne reposaient pas sur grand-chose de concret, mais le précédent éthiopien invitait à ne pas archiver le tout avec trop de précipitation sous la rubrique « impérialisme rhétorique ». Les défenseurs de la politique étrangère menée par Mussolini affirmèrent – ou ont affirmé – qu’une telle stratégie créait les conditions nécessaires pour permettre à l’Italie d’imposer une politique de puissance dans d’autres régions du monde, et qu’elle renforçait l’attractivité d’une alliance avec Rome : en réalité les ambitions méditerranéennes et africaines proclamées de manière tonitruante par le régime – sans lui apporter aucun avantage concret – continuaient à affaiblir le tissu international. L’occupation de l’Albanie (le 7 avril 1939), « réponse » fasciste aux coups de force nazis de l’Anschluss avec l’Autriche (du 11 au 13 mars 1938) et l’occupation de la Tchécoslovaquie (du 15 au 16 mars 1939), contribuèrent inévitablement à alimenter les soupçons.

    225Alors que l’ordre européen glissait vers sa ruine, on comprend aisément que l’Outre-mer et la politique coloniale du régime n’aient pas focalisé l’attention des antifascistes. Mis en regard avec la guerre d’Espagne, le Pacte d’Acier et le déclenchement du conflit en Europe, l’« empire » mussolinien apparaissait évidemment comme une farce ou une question très secondaire – ou tout du moins comme une lointaine réalité exotique. L’antifascisme, pourtant, n’avait pas totalement oublié son existence. Encore inspirée par un climat « espagnol », une mission communiste composée de quelques membres apporta un témoignage modeste mais concret de la solidarité internationaliste à la résistance armée éthiopienne (à l’époque mise en crise par la répression italienne et qui tablait sur le désordre européen pour affaiblir les Italiens en AOI).

    226Entretemps en Italie, l’empire prenait une importance toujours plus grande dans la vie publique et dans la propagande du régime. Le ministère des Colonies devint ainsi ministère de l’Afrique italienne (le 8 avril 1937), une modification lexicale qui reflétait la volonté manifeste de marquer une nouvelle priorité, ou un changement de perspective. Le fascisme voulait-il abolir le concept de « colonie » et « italianiser » totalement ses possessions ultramarines ? La responsabilité de ce ministère fut de nouveau assumée par Mussolini – et ce durant une période prolongée (du 21 novembre 1937 au 30 octobre 1939) –, ce qui attestait également le rôle grandissant que le fascisme accordait à la perspective impériale dans la seconde moitié des années 1930 (et pas simplement l’embarras causé par la perspective d’avoir sous ses ordres un vice-roi pour l’Éthiopie issu de la famille royale de Savoie).

    227En dépit des efforts déployés par la propagande du régime, l’Outre-mer ne semblait plus jouir de la faveur populaire. Le « chef-d’œuvre » de « consensus » des années 1935 et 1936 était destiné à demeurer unique. À dire vrai, la ferveur des Italiens était quelque peu retombée déjà à l’automne 1935 si l’on en juge par les rapports adressés à Mussolini par ses préfets. Et pour autant qu’on puisse le savoir, dès la fin de 1936 et le début de 1937, les services d’information du Duce n’enregistraient plus aucun enthousiasme dans l’opinion publique italienne. Loin de là. Qui plus est, c’étaient les soldats de retour de l’AOI qui formulaient les critiques les plus vives. S’il y avait eu « consensus », il avait été de courte durée.

    228Pendant ce temps-là l’Europe, le fascisme et son Outre-mer, qui était devenu impérial, marchaient vers la guerre.

    La guerre réelle dans la colonie

    229La guerre de conquête avait pris fin, mais l’Éthiopie était loin d’être conquise.

    230Addis Abeba devint la simple exécutante de décisions prises à Rome par Mussolini. Avant même la fin de la guerre le Duce avait commencé à harceler Badoglio, qui se trouvait à Addis Abeba, avec des exigences qui reflétaient parfaitement la tournure qu’avait pris le conflit et les discours prononcés devant les foules italiennes les 5 et 9 mai. Mussolini intervenait sur les grandes questions comme sur des points de détail : de Rome, le Duce commandait l’enlèvement du monument dédié à Ménélik, donnait l’ordre de prévenir l’émergence du problème du métissage et réclamait une « occupation intégrale » rapide de l’empire – et non pas seulement des grandes villes et des voies de communication principales comme c’était évidemment le cas au terme d’une guerre de conquête et sur un territoire trois fois plus vaste que l’Italie, sans compter l’Érythrée et la Somalie. Mais Badoglio avait négocié son retour avec le Duce et il repartit pour l’Italie. Rodolfo Graziani devint vice-roi d’Éthiopie et gouverneur général de l’AOI. Le vieux général, par ailleurs, n’aurait peut-être pas approuvé le type d’« administration directe » que Mussolini avait en tête et qui était pourtant la conséquence logique de la guerre que Badoglio venait de gagner pour le régime. Quant à Graziani, sa réputation l’avait précédé : il était le fasciste, le commandant sans pitié qui avait procédé à la reconquête. Mussolini continua par ailleurs à lui dicter toutes ses décisions, imposant donc sa marque à l’administration appelée à se mettre en place. Un Mussolini qui continuait à donner des ordres pour faire fusiller des rebelles, utiliser les gaz si nécessaire, etc.

    231Parmi les nombreuses préoccupations qui furent sans doute celles du général – vice-roi et administrateur improvisé –, la première de ses priorités fut le contrôle du territoire. Jusqu’au début de 1937, la politique qu’il mit en œuvre eut comme objectif de battre les grands dignitaires de l’ancien empire du négus encore présents sur le territoire éthiopien qui, loin d’être soumis, étaient au contraire à la tête de formations encore en armes à caractère régional et souvent de dimension notable. Graziani avait une compréhension limitée du monde éthiopien – ce qui explique les difficultés qu’il rencontra –, qu’il compensa par la détermination et la violence. En cela, il ne faisait qu’obéir à la directive politique de Mussolini, qui lui enjoignait de compléter l’occupation « intégrale » du territoire dans les meilleurs délais. Pour atteindre cet objectif, il adopta toute une série de mesures : il ralentit la démilitarisation des effectifs exceptionnellement nombreux dont il avait disposé pour les opérations menées au moment de la guerre (en décembre 1936 il avait encore sous ses ordres 250 000 hommes et 110 000 ascaris), renforça la défense de la capitale, lança une politique de vexations et de brimades à l’encontre de l’ethnie amhara, dominante sous le règne du négus, et dépouilla les chefs traditionnels des pouvoirs dont ils étaient dépositaires grâce à un réseau très dense d’administrateurs et de « résidents » italiens destinés à les remplacer ou à les priver de leur autonomie. Mais surtout, après deux attaques violentes et particulièrement bien préparées menées par la résistance jusqu’au cœur d’Addis Abeba, il lança – selon la définition du régime – de « grandes opérations de police coloniale ». D’octobre 1936 à mars 1937, alors même que la presse parlait d’un empire tranquille qui s’était remis au travail, les colonnes militaires italiennes et les bandes indigènes enrôlées à leur service (dont il n’était pas rare qu’elles fussent érythréennes) passèrent l’immense territoire au peigne fin. Elles firent mouvement en direction de Gore, où Rome redouta initialement la mise en place effective d’un contre-gouvernement éthiopien clandestin, en direction de Ficcè, se rendirent chez les Borana, les Sidamo, les Arussi en descendant jusqu’au Shewa, dans la vallée de l’Omo et en direction du lac Margherita : partout, Graziani donna la chasse aux formations que les résistants avaient constituées. Placées sous le commandement de certains ras biens connus, elles entravaient les communications, entretenaient des rapports avec les populations et contribuaient à maintenir, au niveau local, le « vieil ordre hérité du négus » que le fascisme affirmait avoir éradiqué. Les colonnes italiennes eurent carte blanche pour atteindre leurs objectifs : villages incendiés, récoltes détruites… On fit appel à toutes les ressources de la guerre, régulières et irrégulières, contre les formations menées par les résistants et contre les populations. Cette intense campagne d’intimidation permit de mettre la main sur les ras les plus connus et de désarmer les groupes de résistants. Quand fusils et mitrailleuses n’étaient pas mis à contribution pour les exécutions sommaires, les prisons et les camps d’internement prenaient le relais. Celui de Danane en Somalie se gagna ainsi une triste réputation.

    232Graziani commit l’erreur de croire qu’une nouvelle phase plus pacifique pouvait s’ouvrir. Les succès remportés contre les grands noyaux de résistance au prix d’une sanglante répression et le temps qui travaillait en faveur de l’occupant en contribuant à donner l’impression que l’empire se construisait sur des bases solides (ce qui n’était pas le cas), alimentèrent ses illusions. Il se laissa donc surprendre. Le 19 février 1937, une manifestation publique avait été organisée à Addis Abeba en l’honneur de la naissance du fils premier-né du prince Humbert (c’était aussi le jour d’une fête copte de purification de la Vierge). Durant les célébrations, l’estrade sur laquelle se tenait Graziani fut la cible de quelques grenades lancées par deux Érythréens, membres de la résistance anti-italienne. L’attentat fit sept morts et cinquante blessés. Le corps criblé par des centaines d’éclats, le vice-roi échappa de justesse à la mort.

    233La réaction du fascisme à Addis Abeba fut d’une brutalité inimaginable. Pendant trois jours, du 19 au 21 février, sans aucune formalité de police ni procès, fascistes et militaires constitués en commandos semèrent la terreur dans la capitale, faisant 3 000 morts – selon Del Boca – ou des dizaines de milliers de morts – selon les historiens éthiopiens. Ce fut un enfer. Graziani tiendra d’ailleurs pour le Duce un hallucinant décompte périodique. Aux victimes des exactions commises à Addis Abeba venaient s’ajouter celles des exécutions quotidiennes mises en place à partir du 26 février, et surtout de la répression dans l’immense périphérie de l’empire. Danane ouvrit ses portes pour accueillir les notables déportés de la capitale pendant que Graziani en proie au délire demandait à Rome l’autorisation de raser la « vieille ville indigène » le 28 février 1937. On n’a aucun chiffre précis sur cette seconde phase de la répression : le 3 août Graziani parlait de presque 2 000 personnes, mais le décompte de la gendarmerie faisait déjà état de plus de 2 500 morts le 2 juin. D’Addis Abeba partit l’ordre d’éliminer non seulement les notables, mais également les religieux et même les chanteurs de rue, chargés dans un empire traditionnel de colporter les nouvelles, dont on redoutait qu’ils continuent à prédire la fin prochaine de l’occupation italienne. En s’attaquant au couvent de Debrà Libanòs, lieu sacré pour les coptes, et aux localités avoisinantes dans la période comprise entre le 20 et le 27 mai 1937 – il s’agissait donc d’une opération exécutée froidement, trois mois après l’attentat contre Graziani –, le général Maletti et ses troupes frappèrent l’élite religieuse copte en plein cœur. Selon les sources officielles (les rapports adressés par Maletti à Graziani, qui se félicitaient des résultats obtenus avec le Duce), ils firent presque 500 victimes, mais de récents travaux laissent entendre que ce chiffre doit être multiplié au moins par trois, sinon par quatre. En juillet, après cette répression sauvage, Graziani était convaincu d’avoir ramené l’ordre dans son empire.

    234Il ne faisait aucun doute que la première forme de résistance avait été éliminée. Par ailleurs, Rome commençait alors à avoir toujours moins d’argent à dépenser pour le maintien de son appareil militaire. Mais l’Éthiopie était encore loin d’être pacifiée. Au contraire. Une nouvelle résistance était en train de naître, organisée en unités plus légères et plus mobiles, c’est-à-dire en commandos plus aguerris et plus dangereux sur le plan militaire, guidés par des chefs qui s’étaient formés durant le conflit. Les troupes italiennes, qui étaient maintenant moins nombreuses sur le terrain, durent intervenir même durant la saison des pluies. Pour combattre ces nouvelles formations des frontières de l’Érythrée aux régions plus classiquement amhara, du Lasta au Bégemder, du Godjam au Wöllo, elles eurent recours à des techniques de contre-guérilla. Si, dans certains cas, la résistance fut assez forte pour contraindre les Italiens à négocier, comme ce fut le cas avec le ras Abebe Aregay, pour Addis Abeba il s’agissait seulement de gagner du temps en attendant de pouvoir la liquider définitivement.

    235En novembre, Graziani apprit de la bouche de Mussolini – qui supportait de plus en plus difficilement les turbulences de son empire – qu’il allait être remplacé. Qui plus est, c’était un membre de la famille royale qui prenait son poste, le duc Amédée de Savoie-Aoste. Graziani chercha à rester, même en qualité de simple commandant des troupes, mais Amédée persista dans son refus (26 décembre 1937, 1er janvier 1938) et dans sa volonté d’inaugurer une nouvelle phase.

    236Jusqu’à cette date la guerre – qui n’avait plus rien d’une « grande » guerre de conquête, mais s’était muée en une « petite » guerre infinie et douloureuse vouée à la répression – s’était affirmée comme une constante de la vie du nouvel Outre-mer italien. Les Italiens n’avaient pas été accueillis en civilisateurs et en colonisateurs, l’empire n’était pas devenu l’empire de la paix.

    La guerre différée

    237Certains ont suggéré que l’existence de l’empire italien se prête à un découpage chronologique annuel : 1935 et 1936 correspondraient aux années de la conquête et des grandes batailles, 1937 à celle des massacres, 1938 à la poursuite de la rébellion, 1939 serait une année de transition, 1940 celle du début de la fin et 1941 celle, justement, de la fin. Cette schématisation est sans doute excessive, mais elle rend bien l’idée que le spectre de la guerre et des combats était absolument indissociable de l’histoire de l’AOI et que la transition de Graziani à Amédée au poste de vice-roi ne fut pas marquée par une discontinuité totale.

    238Le nouveau vice-roi, qui avait un tempérament différent de son prédécesseur, devait en outre faire face à la réduction des fonds et des effectifs militaires qui lui était imposée. Il était donc conscient que continuer la politique de répression sauvage menée par Graziani n’était pas possible, une politique dont par ailleurs il ne voulait pas car il la jugeait inefficace. Ajoutons à cela que la santé de l’économie n’était pas celle que vantait la propagande du régime, ce qui constituait la base objective du mécontentement des colonisés comme de l’insatisfaction des colonisateurs. Quoi qu’il en soit, pour ce qui est de l’année 1937 au moins, l’Italie n’avait pas encore abandonné l’empire sur le plan économique. Au contraire, les ressources financières qui lui furent destinées furent d’une importance exceptionnelle, sans aucune comparaison avec celles allouées aux autres possessions coloniales, surtout si on les met en rapport avec les maigres rendements qu’on pouvait en attendre. C’est là un élément à tenir en mémoire, pour évaluer à sa juste mesure le « bon souvenir » qu’Amédée laissa de lui dans les colonies.

    239La « politique indigène » subit également de profondes transformations. Les exécutions sommaires firent place à des procès, Danane se vida lentement, la plupart des notables déportés en Italie furent autorisés à rentrer chez eux. On espérait de nouveau que le temps aurait joué en faveur d’une consolidation de l’empire. En dépit des directives rigides, auxquelles il était impossible de contrevenir, imposées par la domination directe, on s’efforça, en particulier, de redonner un certain prestige (à défaut de véritables compétences) aux chefs locaux, en valorisant parmi les plus âgés ceux qui étaient les plus enclins à se soumettre au pouvoir italien ou en les substituant par d’autres. Ce n’était pas l’indirect rule, mais ce n’était pas non plus la politique de terreur visant à l’anéantissement du pouvoir amhara qui avait caractérisé l’ère Graziani.

    240Face aux orientations générales définies par Rome, Amédée eut en revanche les mains liées. La législation raciale à laquelle Mussolini avait pensé dès le lendemain de la conquête (comme l’attestent ses télégrammes hantés par la peur du métissage) ne fut pas remise en question. Certains de ses aspects furent éventuellement adoucis de manière ponctuelle, ce qui contribua à en renforcer le caractère discrétionnaire – et donc paradoxalement le pouvoir des Blancs sur les « Noirs ». Avec cette législation, le fascisme avait, de fait, déclaré une autre guerre – cette fois ethnique. Si le régime et le vice-roi parlaient de collaboration sans promiscuité, de discrimination sans ségrégation, il s’agissait là de formules. La réalité était tout autre dans un Outre-mer à peine conquis où le conquérant aurait donc eu un besoin vital de s’assurer les bénéfices de la collaboration.

    241Pris entre le marteau et l’enclume, le nouveau vice-roi s’efforça de tirer son épingle du jeu. Il lui fallut s’imposer face à certains pouvoirs forts, et certaines fortes personnalités : Graziani, dont on a déjà parlé ; Enrico Cerulli, le très cultivé vice-gouverneur général et gouverneur du Schewa (qui était formellement sous ses ordres), à propos de certaines questions formelles de préséance et d’autres, éminemment politiques ; le général commandant ses troupes, Ugo Cavallero (1880-1943), qui lors de sa nomination le 12 janvier 1938 avait encore à ses ordres environ 90 000 Blancs et 125 000 indigènes, mais fut relevé de ses fonctions le 10 avril 1939 après une année d’opérations infructueuses contre la résistance dans le Godjam (entre autres). Enfin, il n’hésita pas à tenir tête au ministre de l’Afrique italienne, Attilio Teruzzi, qui était de fait son supérieur, avec lequel il était en désaccord sur toute une série de points – à commencer par la valorisation des chefs traditionnels à laquelle tenait le vice-roi et dont en revanche le fasciste Terusi ne voulait pas entendre parler.

    242Mais la guerre différée avec laquelle l’empire d’Amédée dut cohabiter n’était pas seulement un conflit interne. Et cet aspect de la question a été particulièrement sous-évalué par les historiens coloniaux. Devant la menace que constituaient les aspirations affichées par le régime, les Britanniques avaient – de Khartoum – mis à jour leurs plans militaires contre l’Éthiopie dès la fin de l’été 1938 et une nouvelle fois au début de 1939. En juin 1939 les états-majors français et anglais se rencontrèrent même à Aden en vue de planifier des actions conjointes destinées à mettre en place une stratégie défensive contre les Italiens, et l’on s’activait du côté du Kenya britannique. Tandis que les puissances d’Europe glissaient vers la crise, leurs ramifications coloniales se préparaient à la guerre.

    243Dans cette guerre différée, l’Outre-mer italien de la Corne de l’Afrique allait se retrouver seul. Quelques jours à peine après l’attentat contre Graziani, Mussolini avait même écrit à Addis Abeba, le 22 février 1937, de prendre ses dispositions en tenant compte du fait qu’à court terme ses effectifs ne dépasseraient pas 100 000 soldats, dont la moitié seulement seraient des Blancs. L’empire était censé pourvoir au reste, en instituant éventuellement une « armée noire » : 300 000 « indigènes » étaient mobilisables, qu’il fallait préparer pour l’échéance de 1940-1941, date à laquelle Mussolini avait prévu un affrontement général en Europe. On dira, en guise de synthèse, que la politique mise en place par le Duce à quelques mois de la conquête se basait sur la nécessité pour l’empire de « se débrouiller seul ». Mais l’AOI ne pouvait être ravitaillée qu’en passant par le canal de Suez et l’empire était encerclé par le Soudan, le Kenya, le Somaliland et Aden, sans compter l’Inde et l’Afrique du Sud qui n’étaient pas très loin (pays qui tous étaient aux mains des Britanniques). Le laisser gérer seul la situation voulait dire l’abandonner à son sort. La seule inconnue était en l’occurrence combien de temps l’Outre-mer allait être capable d’assurer son « autosuffisance », en d’autres termes le temps nécessaire à son étranglement. Rome demeura campée sur ses positions, même quand l’ordre européen sembla irrémédiablement voué à la crise. En juin 1939, Amédée avait présenté à Mussolini un plan qui estimait à 4,8 milliards les ressources nécessaires pour défendre l’empire et le rendre autosuffisant. La loi du 18 mai 1940 lui en accorda 0,9. Entretemps, étant donné la froideur qui régnait entre le pouvoir italien et ses administrés qui gardaient leurs distances, une « armée noire » n’était pas envisageable. Au contraire, Amédée était de ceux qui craignaient la reprise de la résistance éthiopienne en cas de conflit général et sa fusion avec les forces militaires britanniques présentes dans la région.

    244Et puisque la guerre différée, mais prévue et redoutée, était sur le point d’arriver, le temps était venu de dresser des plans militaires. Des plans qui reflétaient la stratégie à laquelle l’empire, tenu à « se débrouiller seul », était condamné – et ce alors qu’investisseurs et colons mettaient encore toute leur énergie à coloniser l’empire et que la propagande diffusait des images rassérénées et tranquillisantes. Le concept de fond était celui de la défense statique aux frontières. En dépit de la situation, qui sur le plan stratégique était celle d’un siège, on élabora également à Addis Abeba des projets d’offensives qui visaient Djibouti (plan du 27 janvier 1939). Badoglio se serait contenté de la défensive et de la garantie de l’ordre intérieur en AOI. Addis Abeba et Rome mirent à l’étude des plans pour une survie de douze mois qui prévoyaient cependant également des offensives vers Djibouti et le Soudan (l’Atbara et Port-Soudan) dans le but d’alléger d’éventuelles offensives britanniques lancées contre la Cyrénaïque à partir de l’Égypte et du Soudan ; l’ensemble se traduisit par les directives opérationnelles des 18 septembre 1939 et 1er mars 1940. On pensa enfin à un coup de main sur Kassala-Ghedaref, qui avait une valeur symbolique plus que stratégique.

    245Mussolini, Badoglio et Amédée étaient conscients de la gravité de la situation du point de vue stratégique. Sur le papier les effectifs étaient loin d’être négligeables (90 000 Italiens et environ 200 000 ascaris). Mais on pouvait légitimement s’interroger sur la préparation de ces forces armées de l’AOI, aussi bien en termes de moyens que d’entraînement. Si elles combattaient depuis un certain temps des commandos éthiopiens dans une guerre interne, une guerre contre un adversaire bien équipé et moderne comme les forces armées britanniques ou du Commonwealth allait changer tous les paramètres de la situation.

    246Dans une telle situation, lancer une offensive – comme ce fut le cas en 1940 et 1941 – vers Djibouti, le Somaliland et en direction du Soudan signifiait écourter une « survie » que tous les responsables savaient limitée. Construit pour satisfaire une recherche de prestige, l’empire – riche de tous les rêves des colons et des investissements italiens – était voué à l’abandon.

    La guerre menacée

    247Le contexte était certes différent, mais la Libye vivait également sous la menace de la guerre. Toutefois, contrairement à la Corne de l’Afrique, la menace de guerre était dans ce cas imputable à l’Italie fasciste. En Libye comme ailleurs, la guerre finit par se manifester précisément durant la période où la colonisation démographique était la plus importante.

    248Cette perspective, qui ne prend pas en considération seulement les villages des colons, mais aussi les campements des soldats et les plans des généraux, met en évidence mieux que ne l’ont fait jusqu’ici les analyses précédentes les contradictions inhérentes à l’administration guidée par Italo Balbo. Il était à la tête du « quatrième rivage » depuis 1934. Comme Amédée de Savoie-Aoste en AOI, il avait pris son poste au terme d’une période tourmentée, en succédant à Graziani. Mais contrairement au vice-roi, Balbo avait l’intention d’assumer un rôle politique au sein du régime. Jouer au colonisateur l’intéressa sans doute un moment, mais l’idée d’endosser l’uniforme de chef militaire pour prendre part à une opération de prestige dans le cadre d’une éventuelle guerre fasciste représenta une motivation supplémentaire, peut-être plus puissante, qui le poussa à « supporter » l’exil libyen.

    249Par ailleurs, le fait que le mandat exercé par Balbo, le premier après la pars destruens de la reconquête militaire, se soit caractérisé par une plus grande ouverture où il donna libre cours à sa pars construens, ne devrait pas surprendre. Dans le droit fil de la logique qui avait présidé à la transformation des colonies en Afrique Italienne, Balbo fit pression après l’unification de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque pour que les régions septentrionales de la Libye deviennent officiellement partie intégrante du territoire national (9 janvier 1939). C’était une mesure qui avait tout pour plaire à Mussolini, parce qu’elle servait sa propagande en donnant du fascisme une image moderne – un fascisme qui, en Afrique, était capable de briser la résistance des Libyens mais était disposé à les « intégrer », comme il était capable de se montrer « supérieur » au colonialisme français en Algérie ou britannique en Inde ; en réalité, comme dans le cas de la définition de l’« empire » ou du racisme en AOI, l’« italianisation » de la Libye méditerranéenne était destinée à rester lettre morte et son application éventuelle allait créer aux juristes des problèmes sans fin.

    250Balbo donna l’impression de se dépenser sans compter pour celle qui allait devenir pendant quelques années la dix-septième région italienne : il ferma les camps de concentration et ouvrit des écoles, parla de collaboration et différa l’adoption de la législation raciale (ou en adoucit l’application), construisit des églises mais aussi des mosquées, s’adonna à l’urbanisme en faisant appel à des architectes modernes et rationalistes, inaugura une route sur le littoral de presque deux mille kilomètres allant de la Tunisie à l’Égypte (en réalité il bluffait : la portion neuve de la route qu’il avait fait construire en comptait moins de huit cents – ce qui n’est déjà pas si mal). Il eut également la chance de voir son mandat coïncider avec les accords diplomatiques franco-italiens qui, réglant enfin les questions de frontière en suspens, mirent fin à un contentieux qui durait depuis des décennies en évitant le recours aux armes. Peut-être même exagéra-t-il, si l’on croit la rumeur selon laquelle le monumental Arc des Philènes qu’il avait fait construire en plein désert semblait davantage un monument élevé à sa gloire plutôt qu’une célébration du régime. Ce qui ne l’empêcha pas de faire preuve d’une grande clairvoyance : conscient que l’aventure de l’AOI risquait de tarir les sources de la colonisation en détournant les attentes des Italiens et les financements du régime vers la Corne de l’Afrique, il eut l’idée de monter l’expédition des Vingt Mille, une colonisation démographique de milliers de familles paysannes qui, au lieu d’être distillée dans le temps, fut organisée par les structures du régime et devint une initiative spectaculaire. Toutefois, si l’initiative eut les faveurs de Mussolini en raison des retombées qu’elle avait sur le régime, ce dernier n’appréciait nullement la publicité dont Balbo savait s’entourer et il fit en sorte de le mettre au pas : quand le gouverneur demanda que soit accordée une citoyenneté italienne aux Libyens, une requête par ailleurs toute à fait cohérente avec la logique d’italianisation du « quatrième rivage », Mussolini se garda bien de répondre, différa sa décision et finit par concéder seulement une « petite citoyenneté », par ailleurs réservée aux Libyens qui avaient combattu en AOI.

    251Mais derrière cette rutilante série d’initiatives – qui nourrissent généralement les apologies de Balbo, célébré comme un gouverneur colonial « différent » – c’était la guerre qui se profilait toujours en toile de fond, un aspect en revanche trop souvent passé sous silence. Et Balbo en était parfaitement conscient.

    252Dès 1935-1936, durant la guerre d’Éthiopie, Londres avait craint que Rome ne saisisse l’occasion pour lancer une action contre l’Égypte dont il était difficile de prévoir l’ampleur. En effet, pour défendre Tripoli et Benghazi et pour intimider Le Caire, Mussolini avait renforcé la défense libyenne (l’utilité d’une route sur le littoral s’était d’ailleurs imposée à cette occasion). Le régime tira les enseignements de cette période. En janvier 1937, la Commission suprême de défense adopta d’importantes décisions visant à un renforcement stable de la présence militaire en Libye – qui prévoyait le détachement de 20 000 hommes supplémentaires, un chiffre loin d’être anodin dans un contexte colonial – et à la construction de fortifications défensives vers la frontière tunisienne. Elle prit, en outre, des dispositions pour créer un Commandement des forces armées de l’Afrique septentrionale, ce qui signifiait implicitement une reconnaissance de la « dignité » et de l’importance de la région. Conséquence directe de ces mesures, 60 000 militaires étaient stationnés en Libye à la fin de l’année 1937. En janvier 1938, la Commission suprême de défense revint sur l’argument et décida qu’en cas de guerre quatre divisions supplémentaires seraient détachées en Libye. Pour compléter le tableau, nous ajouterons que le général Pariani envisageait dans cette phase (au plus tard dès le mois de décembre 1937) un renouvellement stratégique conséquent pour l’Italie fasciste, qui devait la conduire à adopter un modèle de « guerre à déroulement rapide », plus mobile et plus moderne. L’une des idées fixes de Pariani était un plan antibritannique qui reposait sur une offensive militaire lancée à partir de la Libye et censée permettre aux Italiens d’arriver à Suez, infligeant ainsi un coup terrible aux forces britanniques en Égypte et en Méditerranée. Pour apprécier à sa juste valeur le caractère menaçant de ces plans (ou de ces rêves), il faut rappeler qu’à partir de septembre 1937, l’État-major de la marine avait commencé à élaborer des scénarios de guerre qui prévoyaient l’action conjointe des flottes fasciste et nazie en Méditerranée, ou tout du moins leur interaction dans des théâtres d’opérations éventuellement différents, mais où l’adversaire était toujours le même : la Royal Navy.

    253Dans un tel contexte, on comprend mieux l’intérêt que Balbo continua à manifester pour la Libye et l’Afrique septentrionale. Propagandistes et historiens n’ont eu de cesse de s’interroger sur l’existence d’un « plan secret » de Balbo. Il ne fait aucun doute que le gouverneur nourrit l’illusion de pouvoir disposer d’armes et de troupes modernes en prévision d’actions aussi importantes. En réalité l’État-major italien eut toujours tendance à sous-évaluer le théâtre d’opérations nord-africain. Même si, là comme ailleurs, l’Italie fasciste ne pouvait compter sur ses seules forces pour prétendre à une supériorité stratégique indiscutée, il était tout aussi évident que – tant que les forces terrestres britanniques seraient inférieures en nombre et (élément encore plus déterminant) disposeraient de moins de moyens – un succès tactique italien aurait eu son importance, à plus forte raison dans la logique des aspirations méditerranéennes du fascisme.

    254Au lieu des moyens modernes adaptés à un conflit moderne qu’il attendait, Balbo dut se contenter de voir grossir ses effectifs ; en juin 1940 il aurait à disposition 220 000 hommes, dont un tiers avait été détaché dans la dernière décade. En fait de moyens, il ne disposait à l’entendre que de « matériel de fonderie, inutile pour faire la guerre ». Mais les plans demeuraient inchangés. L’État-major avait prévu dans un premier temps douze divisions d’infanterie motorisée et six autres pour la défense de Tripoli (novembre 1938), mais Badoglio émit un avis contraire (26 janvier 1939). Pariani se rabattit alors sur un plan défensif qui faisait toutefois intervenir seize divisions (2 septembre 1939) pendant que Balbo insistait encore sur la nécessité d’une offensive, parvenant à convaincre le ministre à moitié (les plans mentionnaient maintenant une offensive « éventuelle » – 30 octobre). Badoglio, qui continuait à considérer que le front européen et balkanique, en d’autres termes continental, était décisif pour la future guerre, émit finalement un nouveau veto.

    255Balbo insista pratiquement jusqu’à la fin pour pouvoir obtenir des troupes, des moyens et carte blanche pour lancer une offensive. L’une de ses dernières requêtes en ce sens est datée du 13 janvier. Mais le 28 juin 1940, alors qu’il était en vol au-dessus de Tobrouk, il fut victime d’un tir ami de la défense anti-aérienne italienne : certains ont fait remarquer que ce fut le premier avion abattu (la guerre avait commencé depuis dix-huit jours) en Afrique septentrionale, sur un théâtre d’opérations en faveur duquel Balbo s’était prodigué sans compter durant son mandat, sans choisir entre guerre et paix.

    Le retour de la guerre

    256On pourrait considérer que l’invasion de la Pologne par les nazis, le 1er septembre 1939, et par voie de conséquence le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, ou au plus tard la déclaration de guerre de l’Italie fasciste, le 10 juin 1940, marquent la fin de l’histoire coloniale. Elle se prolongea, en revanche, jusqu’à la défaite finale. Désormais, la guerre n’était plus une perspective ou une menace, mais elle occupait le devant de la scène, reléguant les questions coloniales en coulisses. Le fascisme perdit la guerre. L’Italie perdit l’empire et les colonies. Les colons qui n’avaient pas été rapatriés ou qui ne furent pas en mesure de s’adapter à leur nouvelle situation (ou incapables de le faire) perdirent beaucoup – certains allaient tout perdre.

    257En Afrique orientale les forces armées italiennes reçurent l’ordre de veiller au maintien de l’ordre colonial intérieur et de lancer quelques offensives à caractère plus politique que militaire ou stratégique. Elles se rendirent à Kassala et Gallabat le 4 juillet 1940 et, vu que le « nœud » de Djibouti s’était défait tout seul en raison de l’écroulement de la France, firent route vers le Somaliland en rencontrant toutefois plus de difficultés que prévu du 3 au 19 août 1940. Elles subirent initialement quelques contre-attaques britanniques qu’elles repoussèrent, ce qui leur permit de prendre pied en Somalie britannique. Mais ces succès n’étaient pas de nature à améliorer la situation stratégique : en guise d’exemple, on rappellera que de janvier à février 1941 l’AOI se retrouva isolée et sans liaison postale avec la métropole. Comme prévu, la résistance anti-coloniale éthiopienne refit surface après être entrée en contact avec les contingents britanniques durant leur avancée. Les difficultés italiennes étaient alimentées par la zizanie qui régnait entre généraux et l’on ne pouvait demander à Amédée de Savoie-Aoste de s’improviser également chef de guerre. En dépit de la supériorité numérique italienne, la partie était jouée d’avance.

    258Tel fut le contexte dans lequel se développa l’offensive britannique dans la Corne de l’Afrique. L’aînée des colonies fut la première attaquée. Sous la pression, les forces italiennes durent abandonner Kassala le 15 janvier 1941 et battirent en retraite jusqu’à Agordat et Chéren, qui fut le théâtre de durs combats du 3 février au 27 mars. La chute de Chéren précéda celle d’Asmara le 1 er avril, d’Adigrat le 3 avril et de Massaoua le 8 avril. Entretemps, la Somalie avait été attaquée : le Jubaland fut repris par les forces du Commonwealth (du 22 au 24 janvier 1941) et Mogadiscio tomba deux jours après. Avec le débarquement à Berbera le 16 mars, ce fut le tour de l’Éthiopie. Après Dessié le 6 avril, Addis Abeba fut prise à son tour le 5 mai 1941 : cinq années auparavant, elle était tombée aux mains des Italiens. L’empire, de fait, était perdu, mais les combats continuaient sous la conduite d’une poignée de militaires qui s’étaient retranchés : Amédée sur l’Amba Alagi, Gasera en pays Galla et Sidama, Nasi dans la zone de Gondar. Ils durent déposer les armes respectivement entre avril et mai, entre mai et juin, et le dernier résista jusqu’au 27 novembre 1941. Entretemps, le tricolore ne flottait plus, le gouvernement était passé sous la juridiction de la Occupied Enemy Territory Administration et Haïlé Sélassié était de retour. Le rêve impérial s’était évanoui. Beaucoup de colons restèrent sur place, à Addis Abeba et surtout en Érythrée. Une poignée d’hommes continua à combattre et même si les Italiens les considéraient comme des héros, ils avaient en réalité perdu tout espoir et luttaient désormais pour défendre leurs intérêts, pour un drapeau qui ne flottait plus sur la Corne de l’Afrique.

    259En Afrique septentrionale le théâtre d’opérations était plus important et décisif. Le déroulement des événements fut donc plus complexe. Il ne nous appartient pas de retracer ici l’histoire des offensives italiennes – et ensuite italo-allemandes – et des contre-offensives massives que les Britanniques lancèrent entre 1941 et 1943 dans diverses directions au cœur des déserts situés entre Égypte et Libye. Rappelons simplement que dans un premier temps le Duce avait préconisé une stratégie défensive par peur des forces britanniques (qu’il avait surévaluées) avant de se décider à attaquer. Mais à la mort de Balbo, Graziani (qui l’avait remplacé) s’était rendu compte que la machine de guerre qu’on venait de lui confier était loin d’être parfaite – et il hésita. Mussolini fit même le voyage en Libye, où il effectua un long séjour du 29 juin au 20 juillet 1942 dans l’espoir que ses commandants militaires lui auraient offert une victoire, une victoire importante qui aurait pu avoir une incidence dans la guerre contre les puissances antifascistes et dans ses relations avec son allié nazi. Il y resta presque un mois mais, manifestement irrité, dut rentrer à Rome les mains vides.

    260Le vieux rêve de Pariani de chasser les Anglais de Suez ou le « plan secret » de Balbo n’étaient plus à l’ordre du jour. Mussolini n’en demandait sans doute pas tant, mais il n’obtint rien. Six mois plus tard, il perdait la Libye et le mois suivant, il perdait le pouvoir.

    261Sous la pression de l’avancée britannique et victimes des bombardements, privées de défense aérienne et anti-aérienne, les forces italo-allemandes abandonnèrent la Libye. On renonça à défendre Tripoli maison par maison (les Allemands s’y étaient opposés) alors que certains, à Rome, y voyaient le moyen de démontrer que l’Italie fasciste n’était pas décidée à renoncer facilement à son Outre-mer. La Libye fut au contraire abandonnée rapidement et les troupes passèrent en Tunisie, ce qui ne les empêcha pas de se trouver confrontées à l’invasion anglo-américaine (le 25 juillet 1943), à l’arrestation de Mussolini et à la chute du fascisme.

    262Après l’empire, c’était le « quatrième rivage » qui était perdu.

    263Plus tard, alors que l’Italie se déchirait, un semblant de bureaucratie coloniale aux proportions drastiquement réduites refit son apparition sous la République sociale italienne. Elle diffusa quelques opuscules – qui déjà à l’époque durent apparaître grotesques ou pour le moins pathétiques – qui promettaient : « Nous reviendrons ! »

    264Mais la guerre avait signé la perte de l’Outre-mer. Et l’après-guerre n’allait rien changer.

    La captivité et le retour des colonies

    265L’aventure coloniale italienne s’était soldée par la perte du contrôle politique sur le territoire et l’abandon des investissements et des infrastructures. Restaient cependant les hommes (et les femmes, et les enfants). Le régime leur accorda peu d’attention, ou tardivement.

    266Les plus nombreux étaient les soldats, qui après la défaite – s’ils n’avaient pas eu la possibilité de fuir pour regagner l’Italie – avaient été faits prisonniers. Si les premiers avaient été capturés en 1940 lors de la première avancée britannique en direction de la Libye, en 1941 pratiquement tous les combattants de l’Afrique orientale durent se rendre et entre 1941 et 1943 ce fut le tour, par vagues successives, des militaires opérant en Afrique septentrionale. La Grande-Bretagne – qui était la puissance détentrice la plus importante jusqu’au moment où les États-Unis, avec les hommes de la France Libre, lancèrent leur offensive à partir du Maroc et de l’Algérie en direction de la Tunisie et de la péninsule italienne – fut surprise par le nombre des prisonniers italiens. On se souvient d’un célèbre télégramme rédigé par un commandant des Coldstream Guards qui, au terme d’une opération couronnée de succès, se dit dans l’impossibilité de les compter et contraint à effectuer une mesure « en acres ». Ils étaient 73 000 en janvier 1941, auxquels venaient s’ajouter en août les 79 000 du Soudan, et leur nombre était évalué à 200 000 en Afrique septentrionale. Après le 8 septembre 1943, les soldats aux mains des Britanniques étaient au moins 316 000. En février 1945, après quelques échanges et transferts de prisonniers, des sources anglo-américaines affirmaient détenir encore 500 000 Italiens (en comptant les hommes capturés durant la campagne d’Italie).

    267Sur le nombre total des prisonniers capturés dans les colonies italiennes, un quart fut envoyé dans les îles britanniques, grosso modo un sixième se retrouva au Moyen-Orient, en Inde, en Afrique du Sud et en Afrique orientale anglaise (Kenya, Soudan, etc.). Les Britanniques en effet avaient choisi d’éloigner les prisonniers des possessions italiennes et de les disperser dans tout le Commonwealth, dans le but également de mettre à sa disposition une main-d’œuvre bon marché. Un tel choix reposait sur des motivations militaires, politiques et économiques. Le salaire d’un prisonnier était de beaucoup inférieur à celui d’un travailleur libre (même si l’on doit tenir compte du fait que, s’agissant de colonies, le salaire d’un prisonnier blanc était souvent supérieur à celui d’un « indigène » libre), ce qui encouragea les administrations coloniales ou militaires britanniques à utiliser directement les prisonniers italiens pour effectuer des travaux de voirie ou de terrassement, etc. On passa ensuite à des « locations » de prisonniers aux particuliers pour qui on les autorisa à travailler éventuellement.

    268Accepter de collaborer avec une puissance antifasciste, en d’autres termes travailler, fut un choix qui divisa les prisonniers. Comme c’est toujours le cas en captivité, les prisonniers italiens réagirent de manière différente en fonction des situations, des camps, des individus, et le comportement de chaque individu pouvait également être amené à évoluer en fonction de phases successives. Dans l’ensemble ils s’adaptèrent. La majorité collabora avec les Britanniques. Peu de fascistes refusèrent de collaborer, les officiers davantage. Mais certains phénomènes d’intolérance raciale firent leur apparition – parmi les prisonniers, surtout les ex-soldats coloniaux, qui refusaient d’être surveillés dans les camps par des soldats britanniques de couleur – ainsi qu’une agitation larvée ou des actes de désobéissance, surtout quand la captivité se prolongea au fil des années.

    269Et ces phénomènes se produisirent également parce que les prisonniers eurent l’impression d’avoir été abandonnés. L’éloignement de leur famille ou de leur pays, ou le mauvais fonctionnement du service postal, des colis, etc. n’étaient pas seuls en cause. Entrait également en ligne de compte le fait que l’Italie fasciste, qui avait un nombre beaucoup moins important de prisonniers britanniques, avait peu de marge de manœuvre face à Londres. Les échanges de prisonniers furent peu nombreux et limités. En outre, préjugés et stéréotypes allaient bon train, même chez les détenteurs : les Anglais étaient convaincus de devoir surveiller avec attention les prisonniers allemands mais considéraient les Italiens comme plus « dociles ». Dans la correspondance officielle, il arrivait même de les voir désignés sous le terme de WOP, expression familière utilisée pour identifier de manière méprisante les immigrés pauvres, au lieu de POW (prisoners of war). Le sentiment d’abandon augmenta après l’annonce de l’armistice du 8 septembre 1943 : en dépit du fait qu’ils avaient collaboré avec la puissance détentrice et que l’Italie avait combattu aux côtés de la Grande-Bretagne, les prisonniers d’Afrique furent souvent rapatriés tardivement, dans la seconde moitié de l’année 1945, tout au long de l’année 1946 et certains même en 1947.

    270Si les soldats payèrent le prix fort pour avoir défendu l’empire, le sort des colons ne fut pas vraiment plus enviable. Quand les hostilités commencèrent en Europe, nombre d’entre eux estimèrent qu’il était temps de quitter l’Outre-mer, ce qui voulait dire abandonner le fruit de leurs efforts, sauver ce qui pouvait être sauvé ou brader le tout. Les administrations coloniales elles-mêmes les invitèrent à faire partir femmes et enfants. Entre la Libye, plus proche de la métropole et qui avait connu des implantations plus importantes (bien que récentes) en zone rurale, et la Corne de l’Afrique, la situation se présentait de manière différente. Dans les deux colonies toutefois, quelques milliers d’hommes et de femmes firent le choix de rester en Outre-mer.

    271La situation la plus difficile fut celle de l’AOI, où, déjà avant la défaite finale en 1941, des rumeurs mises en circulation par la propagande anglaise affirmaient que Londres était prête à payer pour le départ des colons si le fascisme n’était pas disposé à le faire. De fait, le régime – tout en étant depuis longtemps conscient de la situation désespérée dans laquelle se trouvait l’empire du point de vue stratégique – n’avait mis en place aucune mesure spécifique pour organiser le retour des colons de peur des conséquences sur le moral de la population. En AOI, femmes et enfants, dans la meilleure des hypothèses, avaient été regroupés dans des « foyers », vers Gimma ou Asmara.

    272Le jour même de la prise d’Addis Abeba par les Britanniques (le 5 mai 1941), Londres informa officiellement le régime qu’elle était disposée à faciliter le rapatriement des femmes et des enfants en Italie. Alors, finalement, se mit en place une commission interministérielle ad hoc (Affaires étrangères, Afrique italienne, marine, marine marchande, Finmare). Entretemps, les nouveaux occupants avaient pris les devants en regroupant à Addis Abeba une grande partie des civils en vue de l’évacuation. La commission échafauda un plan et parla d’affecter six navires à la récupération des civils italiens, mais leur nombre fut ensuite réduit à quatre. L’Italie demanda l’autorisation de les faire passer par le canal de Suez, ce que Londres lui refusa, un peu pour des raisons militaires (compréhensibles) de sécurité, un peu sur un ton vexatoire. Les navires allaient donc devoir contourner le continent africain. Cette perspective était loin de satisfaire les attentes italiennes, pour des raisons d’ordre militaire (la marine voulait réduire au maximum le nombre des embarcations soustraites à l’effort de guerre), économique (il fallait économiser le carburant qui se faisait rare, même pour les opérations militaires), financier (il allait falloir régler le coût de l’évacuation en espèces, dont le pays était toujours plus à court). La marine, en particulier, craignait pour ses navires. L’épisode n’a pas encore été étudié comme il le mérite : reste l’impression qu’entre questions procédurales et diplomatiques, et cyniques considérations financières qui ne prenaient en ligne de compte ni le bien-être des civils ni le sentiment qui émanait du front interne national, on perdit presque un an. Les accords anglo-italiens définitifs pour le retour des civils portent la date du 4 février 1942. Et les quatre « navires blancs » – couleur censée assurer leur protection – partirent seulement deux mois après (entre le 2 et le 8 avril 1942) pour le premier des trois voyages prévus.

    273Chaque navire, qui accueillait environ 2 500 personnes (hommes, femmes et enfants), était, de fait, un pays flottant en miniature. Passé et présent se mêlaient à bord de manière confuse et quelquefois pathétique : promesse d’une vie nouvelle, l’Afrique avait été abandonnée, mais beaucoup continuaient à espérer pour le régime une issue positive de la guerre. Nostalgie et incertitude étaient les sentiments dominants, chants et danses servaient à oublier le passé et tromper le futur, naissance et mort scandaient tour à tour l’interminable voyage, et les enfants étaient encadrés comme aux temps de la Jeunesse italienne du Licteur11.

    274Rentrés en Italie très tardivement, ces « réfugiés d’Afrique » s’aperçurent que le régime, qui vivait par ailleurs les derniers mois de son existence, n’avait pas prévu grand-chose pour les recevoir. Pour nombre de familles s’ouvrirent les portes des camps destinés à les accueillir, qui devinrent par la suite des camps de réfugiés pour ceux qui – après avoir tout abandonné en Italie avant de partir pour l’Afrique ou tout perdu en Outre-mer – eurent des difficultés à se réinsérer dans le tissu social (pensons que leur retour s’était fait dans un pays en guerre). C’était souvent le cas de personnes âgées ou de femmes dont les maris étaient restés pour combattre (et qui étaient maintenant prisonniers) ou avaient été capturés par les nouveaux occupants (parce qu’ils étaient fascistes ou liés à l’administration coloniale), ou étaient morts.

    275Partis après les prisonniers, les tristes voyageurs des « navires blancs » arrivèrent avant eux en Italie. Pour des raisons et des motifs divers, ces deux populations, qui représentaient théoriquement les deux pivots du colonialisme fasciste (le colon et le soldat), eurent l’impression d’avoir été abandonnées par le régime dans l’embrasement de la guerre finale.

    Notes de bas de page

    1 [N. d. T.] En français dans le texte.

    2 [N. d. T.] Guillemets ajoutés à toutes les occurrences du texte.

    3 [N. d. T.] Guillemets ajoutés.

    4 [N. d. T.] En français dans le texte.

    5 [N. d. T.] En français dans le texte.

    6 [N. d. T.] Guillemets ajoutés.

    7 [N. d. T.] En français dans le texte.

    8 [N. d. T.] En français dans le texte.

    9 [N. d. T.] Nous soulignons.

    10 [N. d. T.] En français : « expansion ».

    11 [N. d. T.] Nom de l’organisation de jeunesse fasciste.

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    Labanca, N. (2014). Chapitre III. Un « empire » pour le fascisme. In Outre-mer. Grenoble: UGA Éditions. https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.995
    Labanca, Nicola. « Chapitre III. Un “empire” pour le fascisme ». In Outre-mer. Grenoble: UGA Éditions, 2014. doi:10.4000/books.ugaeditions.995.
    Labanca, Nicola. « Chapitre III. Un “empire” pour le fascisme ». Outre-mer, UGA Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.995.

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    Labanca, N. (2014). Outre-mer (Élisabeth Faure, trad.). Grenoble: UGA Éditions. https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.988
    Labanca, Nicola. Outre-mer. Traduit par Élisabeth Faure. Grenoble: UGA Éditions, 2014. doi:10.4000/books.ugaeditions.988.
    Labanca, Nicola. Outre-mer. Traduit par Élisabeth Faure, UGA Éditions, 2014, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.988.
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