« Faux Évangile », Les Temps nouveaux, no 36, du 30 décembre 1899 au 5 janvier 1900
p. 103-106
Texte intégral
1D’après sa couverture, Fécondité ouvre une série de quatre évangiles. Je ne sais pas si les trois autres mériteront davantage de prendre place sous ce beau titre générique. Le premier du moins aura usurpé son nom.
2L’Evangile c’est la bonne nouvelle, la parole de hardiesse et de vérité, ferment de rénovation sociale, l’idée toute pleine des jeunes sèves d’avenir qui feront éclater le présent. Je cherche en vain dans Fécondité quelque chose de semblable. Je n’y sens au contraire que l’esprit du passé et n’y vois que des arguments pour le maintien de l’injustice séculaire. Car il ne faut pas se laisser prendre à un certain clinquant de luxuriance, à un semblant de vie débordante. Sous ce faux air de santé, cette œuvre recèle de la maladie et de la mort. De même que les joues rebondies de certains enfants paraissent de loin un signe de force. De près, ce n’est que bouffissure produite par le mal.
3Que m’importent des mots de joie, de force et d’abondance prodigués à chaque ligne, s’ils masquent une doctrine de faiblesse, de cruauté et de misère ! Zola dépense beaucoup d’âpreté à défendre des germes insensibles, des semences encore inorganiques, des fœtus à peine vivants. Et il ne s’aperçoit pas que son effort aboutit à un écrasement cent fois plus criminel d’individus en pleine conscience, à un sacrifice imbécile et douloureux, celui-là, des énergies adultes.
4Le gaspillage nécessaire des forces humaines, telle est, quoi qu’il fasse, la conclusion logique de son livre, l’impression qu’on en garde. Voilà ce que la critique de cette œuvre, faite jusqu’ici, n’a pas su voir, égarée toute dans les détails ou inspirée par une admiration de commande.
5Cette idée du gaspillage nécessaire, de la vie au hasard de la bataille, vient tout droit du Journal des Economistes, où, soit dit en passant, il est fort regrettable, pour l’harmonie des choses, que le roman de Zola n’ait pas été publié d’abord en feuilleton.
6Comme Zola dans Fécondité, les économistes bourgeois sont volontiers prodigues de la matière et du travail humains. Faut-il créer de la vie et produire de la richesse, ils sont pour le risque, l’audace, l’aventure. Leurs idées, sur ce point, ne sont rien moins qu’étroites. Jamais, à les croire, il n’y a trop de bras, trop de cerveaux pour mettre en œuvre les vastes domaines de l’initiative et du travail, pour retourner en tout sens les terres fertiles de l’industrie. Aussi ces hommes aux vastes conceptions affichent-ils un ardent enthousiasme, une religion émue pour tout ce qui remue, tout ce qui pullule, tout ce qui grouille. Faites des enfants, disent-ils, faites-en encore, faites-en toujours : vous n’en ferez jamais assez. Chaque nouveau-né est un futur ouvrier du progrès, un serviteur de plus pour l’humanité en marche vers ses destinées. C’est du travail, de l’énergie, de la force et par conséquent de la richesse.
7Ne leur dites pas que nous sommes parfois plus de cent rués dans une seule bataille autour du même morceau de pain. Ne leur dites pas qu’à travers les rangs pressés de l’armée du travail la misère, la maladie, le chômage, l’ignorance font des coupes sombres. Ne leur dites pas qu’au lieu de s’exciter seulement à créer des énergies nouvelles, ce qui rend la mêlée un peu plus meurtrière encore, il serait très sage aussi et très humain de protéger contre les fléaux qui les déciment les énergies déjà en action. Ne leur dites rien de pareil, car ces hommes aux larges philosophies vous prendraient en pitié. Comme si l’Humanité s’embarrassait de pareilles vétilles !
8Tant mieux qu’on entende partout des cris de douleur, des imprécations de rage et qu’on voie des larmes et du sang. C’est la preuve que les affaires du monde marchent à souhait. Car pensez-vous qu’un groupement d’hommes puisse jamais se conduire comme une mécanique raisonnable et bien réglée ? Eh ! non, c’est une machine énigmatique, qui demande beaucoup de combustible à gaspiller, au hasard de ses caprices, pour avancer un peu. C’est de toute cette matière gâchée qu’est fait le progrès justement. Osez-vous, maintenant, mettre vos mesquins calculs et votre petite prudence en travers d’une chose formidable comme la loi même du progrès ?
9Avez-vous besoin de savoir si celui-ci ou celui-là est heureux ou malheureux et de rechercher ce qu’il faudrait pour que sa condition s’améliore ? Même est-ce que cela vous regarde ? Pas le moins du monde. Demandez seulement si l’humanité progresse, si les sciences, les arts, les industries fleurissent. Or de cela qui peut douter ? Il suffit de faire quelques pas sur le boulevard d’une grande ville pour voir les merveilles s’entasser sur les merveilles, les richesses sur les richesses. Rien de tout cela, il est vrai, ne profite au plus grand nombre. Mais qu’importe, pourvu que l’humanité ne s’arrête pas dans sa course folle ? Toujours plus haut, toujours plus loin, voilà sa devise. Elle y fait honneur. Cela suffit.
10Les individus, eux, peuvent souffrir, mourir, se déchirer et s’écraser, naître et disparaître. Peu importe que la machine Progrès broie à chaque tour de roue des existences, qu’elle accroche des lambeaux de chair à chacun de ses ressorts, que ses engrenages soient graissés avec du sang, l’essentiel est qu’elle aille toujours.
11Peu importe qu’il y ait un heureux pour dix mille misérables. L’humanité est un bloc indivis. La destinée de chacun de ses éléments est sans intérêt, pourvu que le bloc avance vers la sienne. Procréez donc sans relâche et sans scrupule de la chair à gaspillage. Et n’essayez pas de savoir ce que deviendra cette chair issue de la vôtre. Ne vous lassez pas de remplir le grand réservoir de misères indispensable à l’acheminement du progrès. Lancez-vous dans la mêlée et lancez-y vos rejetons sans arrière-pensée, sans calculs. Donnez vos forces sans compter, à l’aveugle, sans essayer de comprendre.
12Ces don Quichottes du renoncement individuel, prêtres sacrificateurs de la déesse Humanité, sont en général de forts industriels, de notables commerçants ou des politiciens qui ont partie liée avec les princes du commerce et de l’industrie. Au sortir des instituts et des solennités où ils exposent cette théorie transcendante du progrès et de ses fatalités, on les retrouve assis à leur caisse, le nez dans leurs comptes. Approchons-nous, alors. Et nous verrons dans les tiroirs de leurs coffres, mué en beaux écus sonnants, ce fameux gaspillage de bonheur humain, déchet nécessaire, rançon fatale du progrès. Ces hommes ont fait fortune parce que des armées de sans-travail ont avili la main-d’œuvre et parce que des armées d’oisifs voués à une mort certaine sont allés conquérir des terres vierges à leurs spéculations. Les gaspillages indispensables ne sont donc pas perdus pour tout le monde, comme on voit, et dans l’indivision du bloc humanité il en est qui se retrouvent assez bien.
13Il est assez curieux que le renoncement au bonheur individuel, soi-disant exigé de tous au profit de tous, serve justement à nourrir les excroissances égoïstes qui s’étalent comme de monstrueux champignons sur la surface du monde.
14Eh bien ! les hommes d’aujourd’hui commencent à en avoir assez d’une pareille conception de l’Humanité et de ceux qui la prêchent. Ils pensent que si l’Humanité n’est pas faite de l’homme et pour l’homme, elle n’est rien, si haute que l’on trace la première lettre de son nom. Et ils trouvent qu’un excellent moyen de travailler au bonheur de tous, c’est de travailler à son propre bonheur. Or, pour cela, tous les moyens sont bons, voire, s’il le fallait, la restriction de la famille.
15Ils comprennent fort bien, parbleu ! que la minorité satisfaite soutienne que les comptes de l’Humanité en marche sont impossibles à débrouiller, les uns devant toujours payer pour les autres. Mais, comme tous ceux qui perdent dans une affaire, ils exigent des comptes et veulent établir enfin le doit et l’avoir de chacun. Ils pensent que la consommation et la distribution des richesses est une chose au moins aussi importante que leur production. Et c’est pourquoi Fécondité, évangile de l’Humanité-gaspillage, de l’Humanité-bloc, de l’Humanité-aventure, sacrifice et renoncement, ne peut pas devenir leur Evangile.
Auteur
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Charles-Albert
(Charles Daudet)
Né en 1869, mort en 1957. Critique d’art et militant anarchiste, collaborateur des Temps nouveaux, de L’Humanité nouvelle et du Journal du peuple. Enseignant de philosophie au collège de Sedan d’abord, Charles-Albert travaille par la suite comme correcteur d’imprimerie. Auteur entre autres des ouvrages L’Amour libre (1899), Qu’est-ce l’art ? (1909) et de nombre de brochures, dont Aux anarchistes qui s’ignorent (1895), L’Art et la société (1896), À Monsieur Émile Zola (1898), Patrie, guerre et caserne. Lettre à un prolétaire (1901), Politique et socialisme. Le préjugé parlementaire (1910), Au-dessus de la mêlée. Romain Rolland et ses disciples (1916). Lors de la première guerre mondiale il se met, comme Grave et Kropotkine, du côté de l’Union sacrée. Il abandonne progressivement l’anarchisme et lors de la deuxième guerre mondiale est proche de l’extrême-droite.
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