Maui
p. 147-153
Texte intégral
1C’est l’histoire de Maui*. Sa femme était Oumati*1. Ils étaient tous deux originaires de Havaiki*. Ils se nourrissaient de kape cru. Ils n’avaient pas de feu pour cuire les aliments. Il y avait un vieillard magicien qui possédait le feu, mais il le gardait pour lui. Le kape était très âpre, le taro l’est moins. On trouve aujourd’hui du kape qui pousse dans les ruisseaux. Il est beaucoup plus âpre que le taro.
2Quelque temps après, ils revinrent tous deux sur la terre de lumière et y demeurèrent. Ils se nourrissaient d’oiseaux qu’ils mangeaient crus. Puis ils eurent trois enfants, des garçons. On leur donna le même nom que celui de leur père. Le premier-né fut appelé Maui-le-premier, le second Maui-du-milieu et le dernier Maui-tikitiki*. Ils étaient trois.
3Les enfants grandirent. Leur travail était de chasser des oiseaux pour se nourrir.
4Un jour, l’enfant dernier-né dit à ses aînés :
5– Faisons-nous une pirogue pour aller à la pêche à la ligne.
6Ils se firent une pirogue. Quand elle fut finie, ils écorcèrent du hau pour faire du fil de ligne. Ils firent tremper l’écorce dans l’eau douce, puis l’étendirent au grand air. Une fois séchée, ils la tordirent pour en faire une ligne. Lorsqu’il y eut assez de fil pour faire trois lignes, le cadet dit :
7– Demain, de bonne heure, nous irons à la pêche.
8Le matin arriva, ils partirent en pagayant. Une fois arrivés loin au large, les deux aînés dirent :
9– Pêchons ici, nous sommes loin de la terre.
10Maui-le-premier était le premier dans la pirogue, Maui-du-milieu était au milieu et Maui-tikitiki, le dernier-né, était à l’arrière de la pirogue. C’était lui le capitaine. Il dit :
11– Éloignons-nous davantage vers le large.
12Ils pagayèrent jusqu’à ce qu’ils arrivent sur un toka. Le frère cadet dit :
13– Pêchons ici.
14Ils pêchèrent et Maui-le-premier prit un poisson. Il s’écria :
15– Maui-du-milieu, quel est mon poisson ?
16– C’est un vau.
17Il tira la ligne, c’était un vau. Maui-du-milieu fit à son tour une prise. Il s’écria :
18– Maui-tikitiki, quel est mon poisson ?
19On lui dit :
20– C’est une carangue.
21En réalité, c’était une île avec des hommes, Toka’eva* était le nom de cette île.
22L’hameçon de Maui-tikitiki avait été attaché par une femme à un tiare. C’était Hina-te’au-ihi* qui l’avait attaché au fond de la mer. Maui dit à ses deux aînés :
23– Quel est mon poisson ? Une carangue ?
24– Non.
25– Ne regardez pas en arrière, vous deux, dit Maui-tikitiki. Lorsque vous entendrez le chant des coqs2, ne regardez pas. Regardez lorsque vous verrez une feuille de ihi au bord de la pirogue, prenez-la, car ce sera une femme.
26L’île approcha. On entendit le chant des coqs. La femme monta à la surface. C’était une feuille de ihi par l’avant de la pirogue. Maui dit :
27– Prenez la femme !
28Ils ne la prirent pas. Quand la feuille de ihi eut filé jusqu’au niveau du frère cadet, il la prit et la mit dans la pirogue. Sitôt tombée, elle devint une femme très belle : Hina-te’au-ihi. Maui-tikitiki dit encore :
29– Ne regardez pas !
30Puis, comme le chant des coqs se rapprochait, les deux frères aînés jetèrent un regard : l’île appelée Toka’eva se brisa.
31Ils retournèrent sur la plage et arrivèrent en amont de la vallée, chez leur père. Leur père et leur mère se réjouirent, car leurs enfants avaient ramené du poisson et une épouse. Le lendemain, les deux aînés allèrent chasser des oiseaux pour leur nourriture. Leur cadet resta. Il savait qu’il mourrait s’il y allait. Une fois partis, ils ne revinrent plus, ils boudaient. Le père pleura beaucoup ses deux enfants, il partit à leur recherche, mais il ne les trouva pas. Les deux aînés se rendirent dans une vallée où se trouvaient les descendants de leur tante, la sœur aînée de leur mère.
32Les deux frères qui avaient disparu racontèrent des calomnies à Tainaivao* et le persuadèrent d’enlever la femme de leur frère cadet, femme très belle venue de la mer. Tainaivao répondit :
33– Oui, je vais la chercher et lorsque je l’aurai enlevée, je m’enfuirai dans les airs, Maui ne pourra pas la trouver.
34Le père et la mère retournèrent à Havaiki en pleurant beaucoup la disparition de leurs deux fils.
35Maui habita dans sa maison avec sa femme. Un jour, Maui alla à Havaiki chez son père et sa mère. Il y avait un oiseau auquel on avait laissé la vie. C’était un oiseau que Maui avait pris, mais il ne l’avait pas tué. Cet oiseau était un upe. On avait nourri cet oiseau et la femme de Maui l’avait apprivoisé. Maui se rendit alors à Havaiki. Hina resta à la maison avec l’oiseau. Lorsque Maui retrouva sa mère, elle était en train de manger du kape cru.
36– Il n’y a pas de feu à Havaiki ? dit Maui.
37Sa mère répondit :
38– Si, il y en a chez Mahuike*, mais il ne le cède pas.
39– Je vais aller tout à l’heure en mendier, dit Maui.
40Il partit alors chercher du feu chez Mahuike et lui dit :
41– Je viens chercher du feu pour faire cuire du kape.
42Mahuike lui donna du feu qu’il prit de son pied. Il n’était pas encore arrivé chez sa mère que le feu était mort : il l’avait éteint. Il revint sur ses pas et dit à Mahuike :
43– Le feu est mort, donne m’en de nouveau.
44Il lui donna encore du feu qu’il prit de son genou. Maui l’emporta. Il n’était pas encore arrivé que le feu était mort. Il revint encore supplier Mahuike, mais il ne lui en céda pas ; il était en colère. C’est pourquoi Maui alla chercher un bâton pour lui en donner un coup sur la tête. Il lui fendit la tête et retourna chez sa mère. Sa mère lui dit :
45– Où est le feu que tu as eu ?
46Maui répondit :
47– Il ne m’en a pas cédé. Cependant, Mahuike est mort, je l’ai frappé avec un bâton. Quand sa tête s’est ouverte, le feu s’est éparpillé parmi les arbres. Va chercher maintenant des morceaux de bois secs et apporte-les moi.
48Sa mère alla lui en chercher et il frotta un morceau de bois contre l’autre. Le nom de l’arbre, c’est Kokani. Il frotta, le feu prit :
49– C’est ainsi qu’il faut procéder. Assez mangé de kape cru ! Faisons-les cuire ! Si le feu meurt, frottez, faites comme je viens de faire.
50Maui retourna chez sa femme. Tandis qu’il était sur le chemin du retour, sa femme fut enlevée par Tainaivao dont la demeure était suspendue dans le firmament. C’est là qu’ils allèrent tous, y compris la mère de Tainaivao. L’oiseau restait, on ne l’avait pas emporté. Le jeune homme pleura beaucoup. Ses deux frères aînés se réjouirent :
51– C’est bien fait ! Sa femme a été enlevée !
52Maui retourna chez sa mère, et dit :
53– Ma femme a été enlevée, qui a bien pu le faire ?
54Sa mère lui répondit :
55– Elle a été enlevée par Tainaivao, le fils de Pekapeka*. Cette femme est ma sœur. Elle est l’aînée, je suis la cadette. Renonce à ce projet.
56Maui dit :
57– Que non pas ! Nous allons partir à sa recherche tous les deux.
58Sa mère lui répondit :
59– C’est impossible, sa demeure est dans le firmament.
60– Tant pis, dit Maui, cherche un moyen.
61– Je veux bien, dit sa mère, mais où est votre oiseau ?
62– Il est chez nous.
63– Eh bien, tu as le mana nécessaire pour aller chercher ta femme.
64Il partit avec sa mère et ils arrivèrent sur la terre de lumière. Elle lui dit :
65– Entre dans le ventre de l’oiseau.
66Il y entra. Sa mère dit encore :
67– Hé, toi, l’oiseau, monte !
68L’oiseau monta. Cela dura depuis le matin jusqu’au soir, si bien que l’oiseau eut faim. Ils attrapèrent la pluie. Elle s’abattit sur le toit de la maison. La mère de Tainaivao entendit la pluie ; c’était comme des pattes de fourmis. C’était Pekapeka, elle dit à son fils :
69– Cette pluie vient de Maui.
70Son fils répondit :
71– Par où serait-il arrivé ici ?
72Il y avait là deux morceaux de bois pour donner des coups aux hommes, des casse-tête. L’un était gros, l’autre petit. L’oiseau entra en volant et se posa sur le petit morceau de bois. La femme l’aperçut et dit :
73– C’est mon oiseau.
74Elle dit à son mari :
75– Enlève mon oiseau de là, il ne cesse de se balancer, mets-le sur le gros morceau de bois.
76Il le prit et le mit sur le gros morceau de bois. Alors seulement l’oiseau se tint en repos et se mit à lisser ses plumes. La mère de Tainaivao dit :
77– Peut-être que Maui est dans le ventre de l’oiseau.
78La mère avait peur que l’homme ne soit entré dans l’oiseau. L’oiseau vomit Maui de son ventre. Maui prit le gros morceau de bois, Tainaivao prit le petit. Ils échangèrent des coups, mais ils les esquivèrent et ne furent pas atteints. La mère se tenait à leurs côtés et les excitait en ces termes :
79– Voici Tainaivao3
80« Plaies par-ci, plaies par-là
81« Les ombres volent sur l’île
82« Est-ce que tu as vu la conque marine qui retentit depuis Mautoka* ?
83« À moi, hé ! coups de pilon, danse du haka.
84« Que la mère ne s’enfuie pas
85« Elle s’enfuit à Vaiokia*
86« Le récif se dresse, le récif est abattu
87« Extrême fin, fin des fins
88[…]
89« D’où sont ces petits que nous tenons ?
90« Ils sont du dedans de nos mains, tenons-les bien.
91« Ils sont à leur mère du fond des générations.
92« C’est Maui-tikitiki, c’est Maui-takataka*.
93« Il se tient comme l’oiseau upe, il est devenu oiseau
94« Quand l’oiseau se posera-t-il ? Il se posera plus tard, l’oiseau.
95« Il a du mana, il a du mana cet enfant
96« L’arrière-petit-fils de notre chair.
97« Voici qu’est mort Tainaivao, l’enfant de Pekapeka
98« Elle est fière, à cause de son fils qui est rentré dans l’oiseau.
99Les deux enfants se font la guerre, ils échangent tous deux des coups avec leur morceau de bois. Maui obtint de nouveau sa femme. Il retourna chez son père et sa mère. Il se nourrit de kape et d’oiseaux de leur pays. C’est fini.
Notes de bas de page
1 Le soleil.
2 Les trois frères sont assis dans la pirogue. Ils tirent derrière eux l’île de Toka’eva, qui se rapproche à mesure qu’ils tirent sur la ligne. Les coqs que l’on entend chanter sont ceux de Toka’eva.
3 Litanie psalmodiée qui vient du fond des âges et dont le sens est obscur pour le conteur lui-même.
Auteur
-
Kehu’einui Bruneau
Vallée de Hakahau, île de Ua Pou
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