Laurent Tailhade153
p. 125-126
Texte intégral
1« Il est le dernier des Parnassiens, » a dit de M. Tailhade quelqu’un qui n’était peut-être pas de ses amis. Cela est possible, bien qu’on ne puisse accuser M. Tailhade d’impassibilité, mais en tout cas il finit bien, mieux même que certains écrivains rattachés à ce groupe n’ont commencé154. Ses vers ont l’orgueilleuse pompe des plus précieux émaux, et le poète ressemble à un prêtre, un peu blasphémateur, vêtu d’orfrois, rutilant de pierreries sacerdotales, un prêtre belliqueux toutefois et qui quitterait parfois le calice pour l’arc du sagittaire.
2Parmi la foule de ceux qui cherchent anxieusement une forme poétique, sinon nouvelle, du moins plus propre à exprimer leurs sentiments et leurs impressions, M. Laurent Tailhade se montre scrupuleusement fidèle à la prosodie ancienne et à la métrique traditionnelle. Il ne se distingue des poètes, que déjà l’on veut dénommer les classiques, que par la précieuse recherche des vocables, substantifs rares et adjectifs inusités. Mais, comme il connaît sa langue, mieux que n’importe quel artiste de sa génération ; comme il a le sens, si heureux et si peu répandu, hélas ! de l’exacte propriété des termes, le mot qui choquerait employé par un ouvrier malhabile, paraît chez lui impérieusement nécessité et tel que nul autre ne le pourrait avantageusement remplacer.
3Cependant, il est trop maître de son art, pour ne pas connaître tout le parti qu’on peut tirer des épithètes simples, courantes même, et, ainsi qu’il sait parler de « l’aube irrorée » et des « fleurs de portor », il sait dire :
La sacrilège nuit par qui meurent les roses,
4et aussi la splendeur des corolles qui marient
À l’azur des bleuets l’or des hémérocalles.155
5On a dit que M. Tailhade était un poète mystique. L’épithète n’est pas exactement choisie, et, si elle lui fut appliquée, c’est qu’on a désormais une tendance à qualifier de mystique, tout écrivain qui ne consacre pas exclusivement ses loisirs à l’étude des mœurs bourgeoises, des coutumes mondaines ou des habitudes de galanterie. On se préoccupe fort peu de la véritable signification du mot mystique, de même qu’on ne se rend pas bien compte de cet état spécial qu’on nomme mysticisme. Le mystique n’est-il pas l’être qui, en vertu de certains principes ontologiques ou théologiques, considère les choses non en elles-mêmes, mais plutôt dans leur rapport avec un point fixe qui sera Dieu ou l’absolu ? Or, de cela M. Tailhade paraît fort peu se soucier. Il n’est qu’un poète catholique, et encore son catholicisme est-il restreint, car il consiste non à scruter les mystères et la métaphysique de la religion, mais bien à manifester sa pompe extérieure156. Je crois que M. Tailhade n’aime les ascètes vêtus de bure que dans les verrières nous les montrant parés de couleurs jadis vives, et atténuées par la vapeur des encens et l’humidité des voûtes. Il adore l’éclat des ostensoirs, la senteur lourde des cierges, la somptuosité des reliquaires et des chapes ; et des moines « pâmés à l’ombre de la croix » il ne chérit guère que l’attitude.
6Hanté par ce monde épiscopal, M. Tailhade a cherché en lui des comparaisons et des analogies pour toutes les formes qui se présentent à ses yeux. Aussi la pompe des roses ne peut être pour lui qu’extatique, et les pensées d’un jardin lui paraissent telles qu’un cortège d’évêques. Parfois, cependant, au milieu de l’ecclésiale gravité des images, se glissent des mièvreries et des préciosités qui font songer à un chevalier de l’Euphuès157, peut-être de l’Astrée, qui aurait eu la fantaisie de se réfugier en un vieux monastère, un monastère proche du fleuve glauque et mélancolique qui porta Ophélie.
7Ce mélange n’est cependant pas choquant, il attire plutôt, par la complexité qu’il fait deviner dans l’âme de ce poète qui, ayant écouté la rumeur de son temps, écrivit Au Pays du Mufle158.
Notes de bas de page
153 Lazare a donné un premier état de ce médaillon dans les Entretiens politiques et littéraires d’octobre 1891, à l’occasion de la parution de Vitraux.
154 Allusion probable à Catulle Mendès.
155 Ces deux vers sont extraits de Vitraux (1891).
156 Par exemple dans Vitraux (1891).
157 Ouvrage de Lyly (1580) ; le terme euphuïsme désigne un langage précieux et maniéré.
158 Recueil de poèmes satiriques, publié en 1891.
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