Armand Silvestre
p. 59-60
Texte intégral
1Avant de se vouer exclusivement à la lune30, M. Armand Silvestre débuta dans la carrière poétique en louant les étoiles31. Il en parla en fort bons termes ; cela lui valut d’être du Parnasse : il méritait bien cela, et il le prouva par la suite. Il est maintenant un de nos derniers fabricants de vers, et nul ne le vaut pour démontrer que les vieux décors sont encore bons quand on sait les retaper, que les figures de rhétorique sont éternellement les mêmes et que jour rime toujours avec amour.
2Cependant, si cette aptitude le recommande aux gens en quête d’épithalames et aux clubmen désireux de se fournir de madrigaux ; si elle le désigne pour occuper cette échoppe d’écrivain public que feu M. de Banville destinait aux derniers parnassiens, elle est insuffisante à justifier sa renommée. Le prosateur l’explique.
3Si l’on en croit M. Silvestre, il est le représentant de la gaîté gauloise, il en est même le Gaudissart32. Il est l’héritier de l’esprit français ; il incarne le génie de la race et, si j’ai cru comprendre, il fait du dieu Crépitus33 le dieu national. Conteur ou versificateur, M. Silvestre est un homme essentiellement joyeux, et, s’il soupire hebdomadairement en quelque quotidien34, ce ne sont certes point soupirs lugubres que les siens. Il paraît être aussi bon vivant que mauvais écrivain, et c’est déjà quelque chose.
4Il est universel ; tous les genres lui sont familiers, depuis le sonnet jusqu’au drame lyrique : il les pratique sans conscience, mais non sans facilité, et son éclectisme sait concilier Vénus Aphrodite avec l’amiral Lekelpudubec35 et même les unir. Il est moderne, mythologique et parfois mystique : il conduit Cadet-Bitard36 sur le Pinde et mène le pétomane à Jérusalem ou à Oberammergau37. On voit que, s’il considère généralement l’homme sous une seule face, on le peut voir lui-même sous plusieurs. Toutefois, sa véritable nature apparaît toujours ; quand il offre à ses lecteurs des roses ou lorsqu’il balance ses encensoirs, c’est toujours avec le geste, pour lui plein de charmes, des matassins de M. de Pourceaugnac38.
5M. Armand Silvestre est un des rares heureux de ce temps. Il peut dire avec fierté que jamais une idée ne trouble sa cervelle. Nulle pensée ne semble l’avoir préoccupé, et il s’est contenté de tirer sa fortune des miasmes et des borborygmes de l’humanité.
6En résumé, et si l’on veut être bienveillant pour lui, on peut dire qu’il figure assez bien un vieux colonel en retraite qui débite des gaudrioles scatologiques entremêlées de citations d’Horace ou de Virgile, et joue de la flûte à ses moments perdus. Un de ces vieux colonels qui s’obstinent à ne pas mourir.
Notes de bas de page
30 Non pas la lune romantique, mais, très trivialement, les fesses…
31 Allusion aux nombreux recueils de vers élégiaques d’Armand Silvestre publiés entre 1866 et 1892, et en particulier au Chemin des étoiles (1885).
32 L’Illustre Gaudissart, roman de Balzac des Scènes de la vie de province (1833).
33 Dieu grotesque des flatulences intestinales.
34 Il s’agit du Gil Blas, auquel Silvestre confie la plupart de ses récits lestes.
35 Armand Silvestre affectionne ces patronymes. Faute d’avoir trouvé où apparaît cet amiral, signalons l’existence d’un docteur Mac-Eckett et d’un général Pétenlair de Vertilleul.
36 Probable déformation (obscène) de Cadet-Buteux, personnage de Désaugiers, héros de pots-pourris et de parodies. Personnage bon enfant et jovial, il personnifie le bon peuple et l’esprit gaulois.
37 Petite ville de Bavière où depuis 1634 a lieu tous les dix ans une représentation théâtrale de la Passion du Christ.
38 Allusion à la scène où M. de Pourceaugnac est poursuivi par des apothicaires armés de seringues à clystère.
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