Émile Zola
p. 43-44
Texte intégral
1À entendre M. Zola, il est l’héritier de Balzac, c’est-à-dire qu’il a tenté de confisquer l’héritage ; mais, en réalité, il n’est guère, si absurde cela paraisse, que le petit-fils d’Antony9. Il est l’hoir des romantiques qui lui ont légué un vieux manteau diapré çà et là de paillons d’Arlequin. Il le sait et cela le désole. Souvent il a gémi de ce venin que lui inoculèrent les hommes porteurs de barbes hirsutes, de pourpoints moyen âge et de souliers poulaine. Il a eu tort de se plaindre, car c’est grâce à ces oripeaux qu’il a pu faire si longtemps illusion. En le voyant ainsi vêtu, on a cru qu’il était épique, alors qu’il fut seulement boursouflé, d’une boursouflure propre à cacher l’incohérence grammaticale de ses phrases et de ses périodes.
2Si Balzac fit des œuvres, Zola engendra une école, une école qui est déjà morte et à laquelle, hélas ! il survit. Il est le père du naturalisme, le générateur de cette lignée de chiffonniers sans lanterne qui ramassent les débris au petit bonheur du croc et vident leur hotte à date fixe pour faire un livre. Il leur a donné l’exemple, et leur a appris comment on réunissait des notes et des observations, des documents humains surtout, et comment on les rattachait entre eux : tels les marchands de carrefour qui promènent d’exsangues grenouilles enfilées à un brin de jonc.
3Il fut Révolté, de son état, mais il n’exerce plus guère. Il passe dans la vie comme un pénitent qui se frappe la poitrine et confesse ses erreurs passées. Lui qui faisait fi des distinctions, il les réclame désormais toutes, et volontiers demanderait-il le Mérite agricole parce qu’il écrivit la Terre, et la médaille militaire parce qu’il a fait la Débâcle. Pour avoir ce qu’il désire, il sacrifie volontiers ce qu’il pensa ; il est prêt à tout, aux palinodies et même aux excuses ; et c’est un grand spectacle d’humilité et de modestie qu’il nous donnera le jour où il s’asseoira sous la coupole, dans un fauteuil que secrètement il trouvera trop étroit pour lui10.
4Ô cette après-midi, la verrons-nous ? Certes, et nous devinons les paroles que M. Zola prononcera. Pour plaire à Claretie, il déclarera que les coups de massue d’autrefois étaient sans importance. Il dira que Feuillet était un grand homme, que Cherbuliez est un écrivain, Gaston Boissier un historien, Rousse un orateur, Freycinet un homme d’État, Henri de Bornier un poète, et Pingard un profond politique11. Il dira tout ce que l’on voudra, et même ce qu’on ne voudra pas, et pour rassurer ses collègues il se tuera avec la grande épée à poignée de nacre : cette épée qui sera le plus beau jour de sa vie, le jour de ses solennelles funérailles. Quant au souvenir de ce qu’il fut, il ne vivra plus que dans les complaintes et l’on oubliera que Zola est encore.
Notes de bas de page
9 Antony, drame romantique d’Alexandre Dumas, 1831.
10 Allusion aux multiples et vaines candidatures de Zola à l’Académie française.
11 Jules Claretie (1840-1913), administrateur de la Comédie française depuis 1885, académicien depuis 1888. Octave Feuillet (1821-1890), auteur favori de la cour impériale, élu à l’Académie française en 1862. Son roman le plus célèbre est le Roman d’un jeune homme pauvre (1858). Victor Cherbuliez (1829-1899), écrivain suisse, romancier et philosophe idéaliste, académicien depuis 1881. Gaston Boissier (1823-1908), professeur et littérateur, élu à l’Académie française en 1877. Cet aimable érudit est l’auteur de Promenades archéologiques (1880) et de Nouvelles Promenades archéologiques (1886). Edmond Rousse (1816-1906), avocat apprécié pour la forme élégante et littéraire de son talent oratoire ; académicien depuis 1881. Charles-Louis de Freycinet (1828-1923), ingénieur spécialisé dans les travaux publics d’assainissement et homme politique proche de Gambetta : après un passage au ministère de la Guerre en 1870, il a été ministre des Travaux publics en 1877, ministre des Affaires étrangères en 1880, et président du Conseil en 1886. Il a été élu à l’Académie française en 1890. Vicomte Henri de Bornier (1825-1901), auteur en 1860 d’un poème sur la guerre de Crimée, et à plusieurs reprises lauréat du prix de poésie de l’Académie française, où il est élu en 1893. Antoine-Louis Pingard (1797-1885), chef du secrétariat de l’Institut depuis 1841.
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