Préface1
p. 37-41
Texte intégral
1Le plus grand nombre de ces portraits a été publié par le supplément du Figaro2. Quelques chroniqueurs ont bien voulu les remarquer, et ils ont appliqué leur psychologie à expliquer l’état d’âme de celui qui les écrivait. La plupart n’ont vu dans ces dyptiques – Ceux d’aujourd’hui, Ceux de demain – qu’une spéculation plus ou moins adroite, ou qu’une réclame habile. Cette conception ne doit pas surprendre outre mesure, de la part de ces messieurs, car ils sont des pessimistes qui ne savent trouver aux actions des hommes que les plus bas ou les plus vulgaires des motifs. Ils ont coutume, sans doute, de juger autrui d’après eux-mêmes, et ne peuvent se résoudre à supposer qu’un de leurs semblables agisse d’après des mobiles désintéressés. De là, la nécessité pour moi de dire quelques mots en tête de ce livre.
2Je déclare donc que je n’écrivis pas ces pages dans le but d’attirer à moi les jeunes hommes et d’en éloigner mes aînés. Je ne songeais pas non plus à me faire d’utiles amitiés futures, tout en me créant des inimitiés présentes ; pour un homme adroit, ce calcul eût été déplorable, c’était lâcher la proie pour l’ombre, et ce n’est pas à mes contradicteurs que j’apprendrai quels profits honorables on peut tirer de la fréquentation et de l’adulation de ceux qu’on appelle les maîtres.
3Ce ne sont pas ces calculs médiocres qui m’ont guidé ; je n’ai eu qu’un but : exprimer librement ma pensée – et je remercie ici M. Antoine Périvier3 qui m’a fort libéralement permis de le faire, – c’est-à-dire satisfaire mes passions esthétiques, et je trouve légitime de m’être laissé conduire par l’admiration, la sympathie, et souvent, très souvent, la haine4.
4C’est ce dernier sentiment que l’on affecte généralement de ne pas comprendre, ou, plutôt, on s’indigne lorsqu’il apparaît loyalement et lorsque celui qui le ressent ne consent pas à le recouvrir d’un hypocrite voile de convention. On a, semble-t-on croire, le droit absolu d’en arriver au dernier et plus vil degré de la flatterie, mais non celui de s’élever à l’invective, ou, tout au moins, à la critique violente.
5La haine est cependant, en littérature, comme en politique, comme en art, une passion primordiale et indispensable ; celui qui ne sait pas haïr ne saura pas aimer ce qui, pour lui, est beau. Quelques-uns estiment qu’on devrait se borner dans la vie à pratiquer l’œuvre de sympathie ; je le veux bien, mais cette œuvre n’existe que si, à côté d’elle, il y a l’œuvre de haine : on ne peut édifier que si l’on sait détruire.
6Toutefois, de bons esprits dénient au critique le droit de haïr, celui surtout de manifester sa haine. Cela vient de cette idée que le critique doit être un barbacole5 impartial, et cela implique cette pétition de principe qu’il existe un code unique et imprescriptible de la littérature et de l’art. Il est à noter que ce sont souvent les artistes révolutionnaires qui ont cette conception de l’impartialité obligatoire de la critique. En réalité, il n’y a pas qu’une critique, qu’une manière de critiquer, et voilà pourquoi toutes ces généralités sont mauvaises.
7On peut grossièrement diviser les critiques en quatre grandes classes : celle des mauvais critiques, celle des critiques subjectifs, celle des critiques historiens, celle des critiques dogmatistes (il est bon de faire remarquer que les critiques de ces trois dernières classes peuvent également appartenir à la première, dont je ne dirai rien ici).
8Le critique subjectif se borne à paraphraser les œuvres dont il parle, et à montrer la réaction qu’elles ont produite sur lui. Jules Janin a été le prototype de ces critiques.
9Le critique historien se propose, étant donnés une métaphysique, un poème, un drame, un roman, de rechercher « quelles conditions de race, de moment et de milieu » ont été nécessaires à leur production ; quelles sont, en un mot, les lois qui régissent la production littéraire et artistique. Taine a fourni, dans son Histoire de la littérature anglaise, un modèle de cette critique, qui a abouti à une sorte de fatalisme esthétique, en négligeant l’individu et sa réaction constante sur son milieu et sur son temps, auquel il échappe, comme disait Emerson, par sa « fidélité aux idées universelles ».
10Le critique dogmatiste est celui qui, s’étant fait, sur le monde, sur les hommes, sur l’art, des opinions métaphysiques et logiques, qu’il systématise volontiers, classera les œuvres d’après le canon qu’il a établi et les jugera suivant qu’elles s’en éloignent ou s’en rapprochent. C’est à cette catégorie de critique qu’il me plairait de me rattacher et c’est d’elle dont je voudrais parler plus longuement, préciser son rôle, ses actes et sa fonction.
11Si, étant donnée la définition que je viens de donner, le critique dogmatiste ne cherche pas à réaliser ses idées, c’est-à-dire s’il n’est ni philosophe ni poète, s’il se borne à critiquer, il sera simplement ce qu’on nomme un incompréhensif, inapte à goûter certaines choses, et il qualifiera durement toute manifestation d’art contraire à l’ensemble de ses doctrines. Ainsi faisaient autrefois ceux qui tenaient pour les règles d’Aristote, ainsi font aujourd’hui ceux qui estiment que le xviie siècle nous a donné, en toutes choses, des modèles dont il est malséant de s’écarter6.
12Lorsque le dogmatiste est un artiste, sa critique se transforme en une polémique constante, qui permet à beaucoup de le taxer non seulement d’incompréhension, mais encore de férocité. Barbey d’Aurevilly, Émile Zola, pour prendre des hommes dissemblables, furent des critiques dogmatistes. On peut nommer cruelle leur attitude, elle est cependant une des plus justifiables que je sache.
13En effet, l’artiste, le poète, l’écrivain vraiment digne de ce nom vit d’idées. Il ne les met pas simplement en œuvre, elles deviennent partie intégrante de lui-même ; ce sont des forces qui concourent à son existence, qui sont nécessaires à sa parfaite harmonie. Ces idées, il les doit donc conserver soigneusement, il doit surveiller leur épanouissement, empêcher leur destruction ou même leur diminution, de la même façon que les actifs physiques gardent et cultivent leurs aptitudes qui sont les conditions de leur existence. La vie psychique, si elle a des lois bien différentes des lois de la vie physiologique, a aussi des lois similaires. Les idées, étant des forces, luttent entre elles, car elles se doivent sauvegarder, sinon la catégorie d’individus dont elles sont les directrices tendra à disparaître, comme tend à disparaître une espèce plus faible7. Donc, tout être qui vit d’idées doit accroître en lui l’énergie conservatrice de ses idées, il doit lutter pour elles, les accorder avec leurs harmoniques, les défendre contre les idées ennemies, et pour cela il doit cultiver sa haine contre les adversaires.
14Aussi, faisant de la critique, il ne pourra la faire qu’en combattant. Les hommes deviendront pour lui les chevaliers d’essences alliées ou hostiles à sa propre essence ; l’individu disparaîtra derrière l’idée qu’il incarne, et, seuls, ceux qui ne sauront pas faire cette distinction capitale traiteront ce dogmatiste de spadassin amateur de coups. On lui reprochera de manquer à l’indulgence qu’il doit à ses semblables, d’être dépourvu de la divine et nécessaire bonté : ce reproche a été fait à bien des théologiens, à bien des philosophes, hommes doux et bienveillants, pitoyables à leurs frères autant que durs à eux-mêmes, et on leur a jeté ce reproche parce qu’ils se montraient irréductibles idéologues, ou acrimonieux logiciens. Cependant, on ne pouvait, par exemple, obliger Plotin ou saint Irénée à ménager les gnostiques, ennemis de leur métaphysique ou de leur foi, puisque cette foi et cette métaphysique étaient nécessaires à leur existence morale.
15Quelques-uns ont, je le sais, essayé d’accorder les choses contradictoires. Le beau est partout, disent-ils ; soyez larges, indulgents, sympathiques, et vous trouverez le beau. Qu’appelez-vous le beau, pourrait-on leur demander ? Ils seraient embarrassés pour répondre, et, s’ils répondaient, on verrait que le beau qu’ils conçoivent ne se trouve pas dans tout. Si le beau est pour quelqu’un réalisé dans le Phédon et dans les Ennéades8, dans le Prométhée d’Eschyle et dans l’Hamlet, il ne saura le reconnaître dans un roman réaliste ou mondain, dans un vaudeville grossier ou une opérette obscène. Peu importera que roman, vaudeville ou opérette soient impeccablement exécutés d’après les règles d’un canon préalablement établi, puisque c’est ce canon même qui est repoussé. C’est ce canon qui doit être combattu par nous, s’il contredit notre pensée, et nous devons rejeter toute œuvre qui s’y rattache, parce qu’elle est attentatoire à nous-même, parce qu’elle nous est funeste et nuisible, qu’elle agit sur notre esprit comme un poison agirait sur nos viscères.
16Voilà pourquoi la haine est bonne. Elle préserve et elle purifie, elle engendre et supporte le véritable amour. Si nous ne vivions pas en un temps où les esprits et les cœurs se sont rapetissés, à une époque d’avachissement, de peur morale, si l’on n’avait pas remplacé le courage intellectuel par l’audace de la brute, si les hommes ne vivaient pas de petites concessions et de grandes lâchetés, de telles vérités n’auraient pas besoin d’être soutenues.
Notes de bas de page
1 Bernard Lazare a donné un premier état de ce texte dans les Entretiens politiques et littéraires d’avril 1892, sous le titre « Des critiques et de la critique ».
2 Les 34 premiers médaillons ont paru du 10 février au 4 août 1894, sous le titre général « Ceux d’aujourd’hui. Ceux de demain » : 10 février 1894 : Émile Zola, Joris-Karl Huysmans ; 17 février 1894 : Jean Richepin, Maurice Barrès ; 3 mars 1894 : Alphonse Daudet, J.-H. Rosny ; 10 mars 1894 : Catulle Mendès, Jean Lorrain ; 17 mars 1894 : Armand Silvestre, Joséphin Peladan ; 24 mars 1894 : Ferdinand Brunetière, Jules Lemaître ; 31 mars 1894 : Paul Bourget, Francis Chevassu ; 7 avril 1894 : Édouard Pailleron, Paul Hervieu ; 14 avril 1894 : Léon Dierx, Jean Moréas ; 21 avril 1894 : Melchior de Vogüé, Paul Desjardins ; 28 avril 1894 : André Theuriet, Jean Ajalbert ; 26 mai 1894 : Georges Ohnet, Anatole France ; 9 juin 1894 : José-Maria de Heredia, Georges Rodenbach ; 23 juin 1894 : Jean Aicard, Francis Poictevin ; 7 juillet 1894 : Sully-Prudhomme, Henri de Régnier ; 21 juillet 1894 : Edmond Haraucourt, Paul Adam ; 4 août 1894 : Ludovic Halévy, Octave Mirbeau.
3 Antoine Périvier (1847-1924) a succédé à Villemessant en 1879 à la tête du Figaro.
4 Cet éloge de la haine en littérature, déjà développé en décembre 1891 par Bernard Lazare dans un article publié par les Entretiens politiques et littéraires (« De la nécessité de l’intolérance »), doit être comparé à celui qu’en a fait Zola en 1866, dans la préface de Mes haines.
5 Bernard Lazare affectionne ce terme, à l’origine nom d’un personnage de parade, et qui désigne un maître d’école, un magister qui « cultive sa barbe ».
6 Allusion limpide à Brunetière, critique « dogmatiste » mais « incompréhensif ».
7 L’application au champ littéraire de la théorie darwinienne (le struggle for life) est constante à la fin du siècle : voir en particulier la préface que donne en 1892 Jules Huret à son Enquête sur l’évolution littéraire.
8 Encyclopédie philosophique de Plotin.
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