La saga des « Papiers Boswell »
p. 17-28
Texte intégral
1Sans les hasards de l’histoire et la détermination farouche d’un collectionneur passionné, James Boswell (1740-1795) ne serait aujourd’hui qu’un littérateur parmi d’autres, connu surtout du public comme l’auteur d’une célèbre biographie de Samuel Johnson. Titre de gloire certes non négligeable, mais qui ne suffit pas à rendre justice à l’homme étonnant qu’il fut. Les amoureux du pittoresque se souviendraient peut-être qu’il fut aussi l’auteur d’un journal de voyage, consacré à l’excursion qu’il fit dans les îles Hébrides en compagnie du célèbre lexicographe – et les historiens continueraient de citer, à l’occasion, son État de la Corse, qui, lors de sa publication en 1768, intrigua toutes les chancelleries d’Europe, et en alarma quelques-unes. Mais on ne saurait rien, ou que fort peu de choses, sur l’individu : et ce serait vraiment dommage.
2Boswell laissa, quand il disparut, un journal intime d’une considérable ampleur, où il consigna quotidiennement, à partir de 1762 et jusqu’à sa mort, tous les incidents, toutes les péripéties, tous les événements d’une vie riche, dissipée et intense. C’est tout le xviiie siècle de la magistrature, des arts, du libertinage, de la littérature et de la politique qui défile dans les huit mille feuillets de cet incomparable document, devenu aujourd’hui l’une des sources les plus utilisées et les plus citées sur l’époque. Tout le xviiie siècle écossais est là, comme il était naturel, mais aussi le xviiie siècle anglais, et européen : David Hume, Adam Smith, Robert Dundas, Hugh Blair, lord Kames, lord Monboddo, y côtoient Edmund Burke, Samuel Johnson, Joshua Reynolds, Edward Gibbon, John Wilkes, David Garrick et Oliver Goldsmith. Les Premiers ministres Bute et Pitt et jusqu’au roi George III y figurent en bonne place, Boswell ayant bien voulu, à un moment ou à un autre, leur accorder une entrevue. Rousseau et Voltaire y font des apparitions remarquées. Et il s’en fallut de peu que Frédéric Il ne devint l’un des intimes de l’auteur...
3Or ce journal manuscrit, comme aussi sa volumineuse correspondance et tous les autres « papiers Boswell », restèrent pendant plus d’un siècle inaccessibles. Leur histoire1 se lit comme un véritable roman : elle met en œuvre des personnages hauts en couleur et s’inscrit dans le cadre d’une intrigue à rebondissements multiples, riche en suspens, souvent digne des meilleures pages d’un roman policier : il peut n’être pas inutile, au seuil d’une évocation de ce personnage attendrissant, insupportable, exaspérant et somme toute merveilleusement attachant, de rappeler brièvement les principales étapes d’un véritable conte de fées, propre à faire délirer bibliophiles, chercheurs, collectionneurs et éditeurs.
4D’abord confiés, conformément aux dispositions testamentaires de l’auteur, à trois de ses amis les plus sûrs : Forbes, Temple et Malone, les « papiers Boswell » furent au fil des ans dispersés entre de multiples descendants. On les crut longtemps perdus. Vers 1840, certains d’entre eux réapparurent, d’une manière piquante et inattendue : un certain major Stone, de passage à Boulogne, acheta dans un magasin de la ville certains articles, qui lui furent livrés enveloppés dans des feuilles de papier couvertes d’une écriture manuscrite : celle de Boswell ! La commerçante, répondant non sans pertinence au nom de « madame Noël », voulut bien céder au major le lot de feuillets encore en sa possession : au total, quatre-vingt-dix-sept lettres autographes de Boswell à son ami et confident de toujours, William Temple.
5Bien modeste parcelle du trésor ! Mais première étape du très long et très sinueux parcours suivi par des amateurs obstinés, dont les efforts conjugués finirent par aboutir à la reconstitution de la presque totalité des archives Boswell – et à leur récente mise à disposition du public. Mais que d’épreuves, que de tribulations, il fallut surmonter ! Que de résistances à vaincre, que de revers il fallut essuyer, que d’imbroglios judiciaires et financiers il fallut démêler, avant que les « papiers Boswell » ne reposent, enfin réunis, dans les coffres de la bibliothèque Beinecke à Yale !
6Les lettres miraculeusement sauvées par Stone furent publiées en 1856 et éveillèrent assez d’intérêt pour que l’opinion, mise en appétit, s’inquiétât de l’existence d’un « journal » souvent mentionné et apparemment introuvable. On le crut perdu. On le dit plus vraisemblablement détruit par des descendants soucieux de ne pas voir leur réputation ternie par la divulgation de documents qui, outre leur indéniable qualité littéraire, avaient aussi, disait-on, leur côté sulfureux. L’une des filles de Boswell, Euphemia, avait, en 1809, demandé à Malone, s’il ne serait pas avantageux, financièrement, de publier le journal de son père, dont il avait le dépôt. La réponse avait été résolument négative : il serait malséant, et déraisonnable de livrer ces feuilles en pâture à la malsaine curiosité d’un public avide surtout de détails licencieux ou obscènes ; le journal se trouvait présentement à Auchinleck, la demeure familiale des Boswell : mieux valait l’y laisser à jamais reposer en paix.
7D’une manière significative, tous les descendants de Boswell eurent la même attitude d’extrême réserve à l’égard de manuscrits qu’ils se transmettaient, de génération en génération, comme honteusement. La tradition voulait que l’un des derniers dépositaires du trésor, le cinquième lord Talbot de Malahide, eût jeté par la fenêtre tous les papiers gardés sous clé pendant des décennies au fond d’un réduit obscur d’Auchinleck, pour en faire un immense feu de joie dans la cour du château. Cet autodafé n’eut certes pas lieu, mais la fausse nouvelle indique assez bien dans quelle direction travaillait l’imaginaire du public. Au demeurant, le même lord Talbot avait fait établir, au début de ce siècle, une version dactylographiée sensiblement édulcorée du journal intime, qu’il avait adressée à l’éditeur bien connu John Murray. Lequel après lecture attentive du manuscrit expurgé, s’était récusé : même amputé de ses passages les plus indiscrets, le journal risquait encore trop d’offenser.
8Jusqu’alors, Boswell avait intéressé le monde secondairement, en tant qu’ami et biographe de l’homme qui, à maints égards, avait incarné son siècle : le formidable, le redoutable, le considérable Dr Johnson. Mais les rumeurs qui circulaient sur ce journal étrangement maintenu à l’abri des regards indiscrets orientaient maintenant les curiosités vers l’auteur de La Vie de Johnson. En 1922, un universitaire de talent, le Pr Chauncey B. Tinker de l’université de Yale, publiait un livre sur les jeunes années de Boswell2, s’aidant des rares documents alors accessibles. Deux ans plus tard, il rassemblait en deux volumes toutes les lettres qu’il avait pu consulter, dont une bonne centaine inédites.3 Lui, savait que le journal n’avait pas été détruit et se trouvait soit à Auchinleck, comme l’avait indiqué Malone, soit en Irlande, au château de Malahide, sous la garde du sixième lord Talbot, dernier descendant direct de Boswell. Ses efforts pour le consulter restèrent totalement infructueux. Reçu par lord et lady Talbot à Malahide, on lui confirma que des caisses pleines de papiers ayant appartenu à l’ancêtre se trouvaient au château et on lui montra le secrétaire d’ébène où les manuscrits les plus importants étaient empilés : mais on lui signifia courtoisement qu’il était hors de question de les lui confier pour consultation et moins encore pour publication : de quoi décourager les chercheurs les plus obstinés... mais pas les hommes d’affaires faisant commerce du livre rare ou du manuscrit ancien : un certain Dr Rosenbach câbla des États-Unis une offre de cinquante mille livres sterling (somme en 1925 tout à fait considérable) pour l’ensemble des papiers Boswell, sans même demander à les voir ni chercher à savoir ce qu’ils contenaient : initiative présomptueuse, démarche cavalière, à la hussarde, qui choqua, plus qu’elle ne tenta les dépositaires du trésor.
9C’est alors qu’apparut sur la scène boswellienne un homme d’une toute autre stature : le lieutenant-colonel Isham, américain de naissance, mais ayant brillament servi dans l’armée anglaise, titulaire de décorations anglaises et anglais jusque dans son costume et son élocution. Il était, lui, parfaitement équipé pour aborder le monde discret, feutré et circonspect des lords. Fortuné, passionné par tout ce qui concernait le xviiie siècle et lui-même grand collectionneur, l’idée de tous ces manuscrits serrés en vrac dans des caisses et dormant dans un grenier l’embrasa. Il fit, lui aussi, le voyage d’Irlande et fut reçu à Malahide. Il sut charmer, sinon convaincre : l’obstacle majeur restant la crainte de voir ces manuscrits publiés sans discernement et servant des fins indignes. Pourtant, entre gentlemen, certains aménagements n’étaient pas inconcevables... Il fallut quitter les Talbots sur ce qui n’était pas une promesse, mais des adieux qui ne verrouillaient pas complètement l’avenir.
10Des lettres et des arguments s’échangèrent : lady Talbot prenant en mains les intérêts de son mari, sans pour autant rester insensible à l’attente et aux espoirs d’Isham. Des mois passèrent, au cours desquels les messages reçus d’Irlande se firent de plus en plus encourageants. Enfin l’offre vint, tant attendue, tant souhaitée : lord Talbot consentait à vendre, pour environ treize mille cinq cents livres, l’ensemble des manuscrits de Boswell en sa possession, à l’exception du journal – toujours considéré comme impubliable...
11L’offre à peine acceptée, Isham mit en chantier la publication des documents. Il fallait, pour ces quelque quatre cents lettres inédites et ces manuscrits originaux une édition luxueuse, qu’il était prêt à financer personnellement. Il fallait aussi un éditeur compétent : ce serait Geoffrey Scott, auteur d’un livre à succès sur Zélide4, la belle Hollandaise que Boswell avait courtisée et longtemps songé à épouser : nul mieux que lui (exception faite de Tinker, qui s’était récusé) n’était capable de mener à bien une tâche aussi redoutable. Exaltante aussi, car Isham reçut bientôt une nouvelle qu’il n’osait plus espérer : lord Talbot acceptait enfin de lui vendre le journal de Boswell, à la condition expresse qu’en cas de publication, il respecte les strictes consignes éditoriales qu’il lui adresserait. Vingt mille livres sterling pour le tout : une aubaine ! En 1927 et 1928, les feuillets arrivèrent à New York par paquets successifs – tous passages réputés indécents lourdement censurés par lady Talbot à l’encre noire... sur les manuscrits eux-mêmes ! Procédé sacrilège, heureusement invalidé par l’habile équipe éditoriale qui, sous certains éclairages, parvint à déchiffrer les mots épaissement raturés. Seul, subsistait l’obstacle de l’engagement moral : il parut à la réflexion moins important de l’honorer, que de respecter l’intégralité des textes... Quel chercheur, quel éditeur, trouverait aujourd’hui la force de condamner Isham ? Les papiers furent publiés sous leur forme intégrale – et non censurée.
12Les six premiers volumes parurent en 1929. Année noire. Le crash boursier n’affecta pas trop fortement la fortune personnelle d’Isham, mais freina très sensiblement la consommation d’articles culturels ou d’érudition. Les collectionneurs qui, avant la crise, avaient salué avec enthousiasme l’initiative d’Isham, se montrèrent réticents à souscrire. Ils étaient plutôt enclins à vendre qu’à acheter – faisant par là même s’effondrer le marché du livre rare. Si riche qu’il fût ou qu’il eût été, Isham dut faire face aux énormes coûts de fabrication d’une édition exceptionnellement luxueuse : il fallut lourdement emprunter.
13De surcroît, les douze volumes initialement prévus s’avérèrent bientôt insuffisants à couvrir la masse énorme de documents reçus d’Irlande. Après une période de brouille bien compréhensible, les Talbots avaient finalement pardonné à Isham d’avoir d’une certaine manière trahi leur confiance. Bien plus : chaque fois que lady Talbot faisait à Malahide une nouvelle découverte de manuscrits, elle les proposait à Isham, qui, aussitôt, les achetait. Il fallut prévoir une rallonge de six volumes, conçus sur la même maquette, plus un index, qui clôtura la série en 1935. Au total dix-neuf volumes, tirés à cinq cent soixante-dix exemplaires, dont on peut aujourd’hui encore admirer, dans certaines bibliothèques privilégiées, le luxe inouï. Le coût total de l’opération, financée par Isham sur fonds personnels, s’élevait à plus de trois cents mille dollars ! Somme fabuleuse, investie sans grands espoirs de profits immédiats : chaque série complète étant proposée au prix prohibitif de neuf cents dollars, il était peu vraisemblable que la collection se vendît rapidement.
14Autre grave contrariété et source de chagrin personnel : Geoffrey Scott mourut brusquement, à quarante-cinq ans, d’une pneumonie. Il fallut lui trouver rapidement un remplaçant : ce fut Frederick Pottle, jeune professeur de Yale qui venait de soutenir une thèse sur « la carrière littéraire de Boswell ». Ce fut lui qui édita les douze derniers volumes, avec amour et passion. Il envisageait aussi d’écrire une « Vie de Boswell », en deux ou trois volumes, à partir des manuscrits qu’il compulsait quotidiennement : ce projet-là ne put, malheureusement, aboutir, en tout cas pas sous la forme initialement prévue.
15En 1936, Isham pouvait, malgré les extrêmes difficultés rencontrées, s’estimer satisfait : il avait mené à bien l’œuvre ambitieuse à laquelle il s’était attelé. Les « papiers Boswell », tant convoités, étaient siens. Tous les manuscrits disponibles étaient entre ses mains. Leur publication, malgré les énormes sacrifices qu’il avait dû consentir, était chose faite. Sans doute avait-il perdu l’essentiel de sa fortune dans l’opération. Sans doute avait-il été contraint de vendre sa maison et jusqu’à sa collection de livres du xviiie siècle pour payer ses dettes. Sans doute sa femme, lasse de se voir préférer de vieux grimoires, l’avait-elle quitté et obtenu le divorce. Pourtant, tout meurtri et appauvri qu’il était, il pouvait légitimement croire qu’il avait passé le cap des années noires. Il pouvait estimer, en conscience, qu’il avait œuvré au mieux des intérêts de la communauté scientifique – même au prix d’une entorse à la parole donnée. Il allait pouvoir enfin toucher les dividendes moraux (peut-être aussi les autres ?) du capital unique que représentait cette extraordinaire édition des « Papiers Boswell », qui fait date dans l’histoire du livre.
16Quand soudain, dans un ciel apparemment serein, éclata l’orage. Sous la forme d’un télégramme adressé à Pottle par Chapman, le directeur des Presses universitaires de Cambridge, ainsi libellé : « Article Times 9 mars [1936] annonce découverte Écosse nombreux papiers Boswell stop vous envoie copie. »
17L’article était, à plus d’un titre, consternant : il informait le lecteur qu’un certain Pr Colleer Abbott, de l’université de Durham, avait découvert dans une cache nouvelle une masse considérable de manuscrits jusqu’alors inconnus, comportant de très importants fragments manquants du journal intime de Boswell et près de quinze cents lettres inédites ! Au total, environ la moitié, en volume, des documents publiés par Isham... rendant caduque, ou dépassée, cette fameuse édition de luxe, que son promoteur croyait complète et avait voulue définitive – pour laquelle il s’était ruiné ! La publication d’un catalogue était annoncée comme imminente : il parut en novembre 1936, mettant en évidence l’ampleur du désastre.5
18Abbott expliquait comment, alors qu’il examinait des documents concernant le poète James Beattie dans les archives du château de Fettercairn, demeure du baron Clinton, en Écosse, il était tombé sur les manuscrits Boswell. Rien de très étonnant à cela, puisque lord Clinton était l’arrière-arrière-petit-fils de Forbes, chargé avec Temple et Malone de gérer la succession Boswell ! Personne jusqu’alors n’avait eu l’idée d’explorer cette piste.
19Isham fut d’autant plus consterné que la découverte avait eu lieu cinq ans plus tôt : Pourquoi ce long silence ? En 1931, il eût encore été possible d’intégrer, sous une forme ou une autre, les nouveaux documents à la somptueuse édition. Il y avait eu une véritable conspiration du secret : non sans quelque raison ! Chapman, qui pourtant avait été à maintes reprises l’obligé d’Isham, envisageait à son insu la publication de la nouvelle série de papiers aux Presses universitaires de Cambridge... Mais un problème juridique était survenu, qui avait retardé l’opération : à qui appartenaient réellement les manuscrits nouvellement trouvés ? Contrairement aux conjectures les plus immédiates, ils n’étaient pas la propriété de lord Clinton, dont la famille les avaient hébergés pendant des générations... à titre de dépôt. Les seuls propriétaires juridiquement envisageables étaient les éventuels descendants directs de Boswell, au premier rang desquels lord Talbot de Malahide !
20En 1935, le texte édité par Abbott était déposé à la Clarendon Press de Cambridge. Mais il fallait, avant qu’il ne soit publié, qu’un jugement légal intervienne, établissant clairement la propriété des manuscrits.
21La procédure pouvait durer longtemps... Il fallait d’abord s’assurer qu’en dehors de lord Talbot, il n’y avait pas d’autres descendants de Boswell pouvant prétendre à cet héritage inespéré. La position d’Isham, en l’occurrence, était insoutenable : il voyait arriver sur le marché une masse considérable de manuscrits originaux, qui avaient toutes chances de lui échapper : d’abord en raison du projet Chapman de Cambridge, ensuite parce que, dans l’hypothèse où miraculeusement les papiers seraient mis en vente, il n’était plus en mesure, en raison de l’état de ses finances, de se porter acquéreur. La logique, pourtant, voulait que les deux collections fussent réunies : à en juger d’après le catalogue publié par Abbott, elles se complétaient merveilleusement, les lettres de l’une répondant exactement à celles de l’autre et les lacunes de la première étant comblées par la seconde.
22Isham avait toutes les raisons de renoncer à se battre : face à une situation impossible, il eut pourtant le courage étonnant de persévérer dans son rêve. Il y fut encouragé par un premier « miracle » : lord Talbot renonça à ses droits, incontestés, en sa faveur ; par générosité, par désintérêt, aussi parce que l’acte de vente des premiers papiers Boswell stipulait qu’il cédait à Isham la totalité des manuscrits en sa possession : y compris, pouvait-on arguer, ceux qui au moment de la signature de l’acte, n’étaient pas encore reconnus pour siens ou se trouvaient à Malahide.
23Le colonel était donc libre d’agir en lieu et place de lord Talbot. Le problème financier restait pourtant entier : car bientôt d’autres postulants se manifestèrent, se réclamant d’une parenté plus ou moins directe avec Boswell. Il faudrait les désintéresser, faute de quoi ils pouvaient s’opposer à toute publication de leur part de manuscrits, ou les publier à leur compte. La procédure, se déroulant sous le régime du droit écossais qui avait ses particularismes, fut longue, complexe, animée, riche en rebondissements multiples. Un délai de deux ans fut nécessaire à la préparation d’un dossier qui, pour les seuls avocats d’Isham, comportait plus de mille pages ! Une audience eut heu en juillet 1938, au cours de laquelle fut mise en cause la formulation du testament de Boswell, qui laissait la porte ouverte à des interprétations contradictoires : devait-on considérer Forbes, Temple et Malone comme héritiers bénéficiaires, ou en leur stricte qualité d’exécuteurs testamentaires ? Était-il ou non conforme aux dernières volontés de Boswell d’envisager la publication de ces nouveaux manuscrits ? Et quels étaient les titres exacts des autres candidats à la succession ? La complexité du dossier effraya ou découragea la plupart des postulants, qui se désistèrent. Ne restèrent en lice qu’Isham, et... la direction d’un établissement hospitalier, « The Cumberland Infirmary », désigné comme héritier par une autre branche de la famille Boswell ! Le jugement fut rendu un mois plus tard : il partageait équitablement les « papiers » entre Isham et l’hôpital.
24Jugement de Salomon, qui – loin de résoudre le problème, le compliquait à l’infini : comment partager des manuscrits dont la valeur, très inégale, était extrêmement difficile à déterminer ? Quelle part du trésor reviendrait à qui ? Pouvait-on raisonnablement diviser en deux un paquet de lettres ? Ou un extrait de journal ? La situation était inextricable – sauf à envisager de disposer de l’ensemble et de partager le produit de la vente : « solution » évidemment repoussée avec horreur par Isham, qui verrait alors disparaître tout espoir de rassembler les deux collections. La seule issue possible semblait être de racheter la part revenant à l’hôpital : hypothèse qui faisait de nouveau surgir le spectre financier... D’autant plus gravement, que les frais du procès – considérables – incomberaient dans tous les cas à Isham.
25Des négociations s’ouvrirent, peu prometteuses. Puis de nouvelles complications surgirent, du fait d’Abbott, qui réclama au colonel la somme importante de mille livres, à titre d’honoraires pour les travaux qu’il avait effectués sur les « papiers Boswell » entre 1931 et 1936 ! Revendication en soi légitime, mais envoyée à la mauvaise adresse : Isham n’ayant, et pour cause ! jamais commandité ces travaux. La justice imposait soudain des contraintes inattendues qui confinaient à l’absurde, Abbott menaçant de bloquer toute procédure de cession des parts tant qu’Isham n’aurait pas fait droit à sa demande. Des mois passèrent, en tractations et pourparlers : sans résultats appréciables. Jusqu’en septembre 1939... date à laquelle les acteurs de ce qui prenait par moments l’allure d’un vaudeville, se trouvèrent impliqués dans un drame d’une mondiale ampleur, qui fit oublier à tous, du moins pour un temps, Boswell et ses papiers.
26Il y eut un regain d’intérêt en 1941, lorsque lady Talbot découvrit, dans une grange voisine du château de Malahide, encore de nouveaux manuscrits. Elle en informa Isham en lui proposant – signe des temps ! – de les mettre en vente au bénéfice des victimes des raids aériens... La réaction du colonel fut vive, brusque, maladroite : il argua de ses droits antérieurs pour exiger des Talbots la cession pure et simple du nouveau lot de manuscrits. Des lettres s’échangèrent, dont le ton ne fut pas toujours celui de la sérénité. Il faut souligner la mansuétude de lady Talbot, qui accepta en définitive l’offre de deux mille livres que lui fit Isham pour un lot de documents beaucoup plus important qu’il n’avait d’abord paru et qui, manifestement, valait beaucoup plus. Encore fallait-il trouver quelque part le financement nécessaire : ce fut un autre prestigieux collectionneur spécialiste du xviiie siècle, Donald Hyde, qui vint au secours d’Isham : il lui consentit un prêt sans intérêt et non garanti de cinq mille dollars, qui rendit possible l’acquisition d’une collection qui s’avéra être, quand elle parvint, en 1946, à New York, aussi importante que celle de Fettercairn !
27S’agissant de cette dernière, tout était, à la fin de la guerre, au point mort. La procédure, toujours bloquée par les exigences d’Abbott, n’avait en rien progressé. Or l’actualité politique rendait urgente une solution : la volonté du gouvernement de nationaliser les hôpitaux risquait de rendre les tractations avec « The Cumberland Infirmary » encore plus difficiles, voire impossibles... De nouvelles négociations, vite ouvertes, aboutirent – malgré l’intransigeance des instances hospitalières en matière de dédommagement ; mais il fallait maintenant trouver deux mille sept cents livres avant la Noël de 1946 : Isham, au mépris de toute prudence, contracta de nouveaux emprunts. Le 2 mai 1947, les papiers Boswell découverts à Fettercain quelque quinze ans plus tôt étaient siens : Abbott avait renoncé à mettre ses menaces à exécution.
28Les papiers étaient siens, sans nul doute : le jugement du tribunal était formel. Mais restaient à payer les frais de justice, qui s’élevaient à deux mille cinq cents livres... Cette fois-ci, Isham fut pris de court. Il avait épuisé toutes les possibilités de crédit ou d’emprunt et sa situation financière n’avait jamais été aussi alarmante. Harcelé par ses créanciers, contraint à toutes sortes de manœuvres pour rester solvable, il voyait alors qu’il touchait au but, s’éloigner encore le moment d’une complète félicité – si tant est qu’un tel vocable pût encore s’appliquer. Un an plus tard, il n’avait toujours pas trouvé la somme requise – considérable, rappelons-le, au taux de l’époque.
29Ce fut Hyde qui, une fois encore, intervint pour débloquer une situation qui menaçait de s’éterniser. Au terme d’un arrangement une fois de plus très généreux, il permit à Isham d’acquitter les frais dûs. Était-ce la fin des épreuves ? Que non pas ! À son grand désespoir, le colonel s’aperçut qu’il fallait maintenant payer des droits de succession dont le montant, très élevé, mettait de nouveau le trésor de Fettercain hors de sa portée...
30Il fallut ouvrir de nouvelles négociations – cette fois-ci avec les fonctionnaires des services financiers – et argumenter rageusement le dossier, avant d’obtenir une substantielle réduction de la redevance, rendant enfin possible l’ultime transaction. Le 28 juillet 1948, les papiers Boswell, qui avaient voyagé sur le Queen Mary, étaient déchargés sur les quais de New York... en l’absence d’Isham, malade sur un lit d’hôpital.
31Il était évident que l’heureux propriétaire ne pouvait longtemps prolonger une situation financière personnelle catastrophique : il fallait revendre l’ensemble des manuscrits à un organisme public, une université assez riche pour les acquérir et qui s’engagerait à les mettre à la disposition du public. Yale semblait – en raison de la tradition d’études boswelliennes qu’y avaient établie Tinker et Pottle – l’établissement le plus apte à héberger la collection. Le 28 juillet 1949, au terme de négociations rondement menées avec les autorités universitaires, Isham signait l’acte de cession de ses droits contre la somme de quatre cents cinquante mille dollars. Les papiers Boswell allaient, sous l’égide de l’université, commencer une nouvelle existence. Non plus dormir dans des cartons poussiéreux honteusement relégués dans des coins de greniers ou de grange, mais vivre au grand jour et s’afficher publiquement, au fur et à mesure de leur publication, sur les rayons des libraires. Le chercheur dispose aujourd’hui des douze volumes du journal intime intégralement publié par Yale entre 1950 et 1989, des trois volumes superbement édités en 1993 du catalogue des « Papiers Boswell », et de l’édition scientifique de la correspondance de Boswell en cours de publication et dont plusieurs volumes ont déjà paru.
32Quiconque désire aujourd’hui lire Boswell a librement accès à la quasi-totalité de ses écrits – publiés, ou manuscrits. Mais il pouvait être utile de rappeler au lecteur le prix d’un tel privilège – et quelle somme de détermination, d’obstination, de courage, d’audace et d’abnégation il fallut, pour rendre accessible à tous une œuvre trop longtemps proscrite et consignée au public.
33Isham, malheureusement, ne survécut que quelques années au sauvetage définitif des papiers Boswell : des années de solitude, de tristesse et de désintérêt comme si, la mission qu’il s’était lui-même assignée une fois accomplie, rien ne justifiait plus qu’il lui survécût.
Notes de bas de page
1 Voir David Buchanan, The Treasure of Auchinleck : The Story of the Boswell Papers, New York, Mc-Graw Hill Company, 1974, ix + 371 pages, et Frederick A. Pottle, Pride and Negligence, the History of the Boswell Papers, New York, Mc-Graw Hill Company, 1982, xiv + 290 pages.
2 Chauncey Brewster Tinker, Young Boswell : Chapters on James Boswell the Biographer, Based Largely on New Materials Boston, The Atlantic Monthly, 1922.
3 Chauncey Brewster Tinker, éd., Letters of James Boswell, 2 vol., Oxford University Press, 1924.
4 Geoffrey Scott, The Portrait of Zélide, New York, Charles Scribner, 1925.
5 Ce catalogue, tiré à un petit nombre d’exemplaires, est encore accessible dans certaines bibliothèques universitaires privilégiées : Claude Colleer Abbott, A Catalogue of Papers relating to Boswell, Johnson and Sir W. Forbes, Found at Fettercairn House, a Residence of the Rt. Hon. Lord Clinton (1930-1931), Oxford, Clarendon Press, 1936.
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