Chapitre 1
Peut-on comparer les infinis ?
p. 35-58
Texte intégral
Introduction
1La situation que nous présentons et analysons dans ce chapitre vise à travailler explicitement l’obstacle de l’infini actuel tel que nous l’avons identifié en introduction de l’ouvrage.
2L’objectif principal est d’amener les élèves à formuler eux-mêmes l’argument qui fait obstacle à la notion d’infini actuel : « dans un ensemble donné le tout est plus grand que la partie », et de montrer que considérer explicitement l’ensemble ℕ des entiers naturels nécessite de réfuter cet argument.
3La situation est construite autour d’un extrait du Dialogue des sciences nouvelles de Galilée qui porte sur la possibilité de comparer les infinis, en appui sur l’exemple des entiers naturels et de leurs carrés. Cette situation a été expérimentée en classe de 2de par le professeur de mathématiques de la classe dans un premier temps et dans un second temps en co-animation entre ce même professeur et un professeur de philosophie de l’établissement en classe de terminale. Le scénario global retenu est le suivant : une première phase de travail visant à situer le texte dans l’œuvre de Galilée, suivie de la lecture silencieuse et individuelle de l’extrait ; une deuxième phase de travail en groupe pour répondre à trois questions. Les deux premières portent sur la compréhension du problème soulevé dans l’extrait et l’analyse de l’argumentation conduisant à sa conclusion, à savoir, on ne peut pas comparer les infinis. Dans la troisième question, on demande aux élèves de se positionner sur la question travaillée dans le texte en argumentant cette position. Le travail se déroule en groupes de deux à quatre élèves ; les élèves doivent produire une synthèse collective écrite de leurs réponses aux questions ci-dessus. Chaque groupe fait ensuite une présentation orale avec relevé de ses réponses écrites au tableau pour alimenter le débat sur la dernière question. L’objectif est d’aboutir à l’issue du débat à l’institutionnalisation du résultat suivant :
En considérant un ensemble qui contient tous les nombres entiers possibles, appelé ensemble des nombres entiers naturels, on peut mettre en relation cet ensemble infini et le sous-ensemble formé des carrés parfaits des éléments de cet ensemble de telle façon qu’à chaque nombre entier naturel on peut associer de manière unique son carré et qu’à chaque carré parfait on peut associer de manière unique un nombre entier naturel.
4Pour prolonger l’activité, les élèves peuvent être invités à explorer la question complémentaire :
Peut-on trouver d’autres parties de l’ensemble ℕ des entiers naturels qui peuvent être mises en correspondance avec lui-même ? Si oui, lesquelles ? Argumentez vos réponses.
5Cette situation s’inscrit dans une perspective interdisciplinaire associant étroitement des questions philosophiques et des questions mathématiques. En effet, d’une part elle met en jeu la compréhension d’un texte à teneur philosophique, et d’autre part elle requiert la mobilisation par les élèves de notions sur les grandeurs finies et infinies déjà rencontrées antérieurement dans le curriculum. Les élèves du secondaire ont antérieurement rencontré les notions de grandeur et d’infini à propos de notions simples : celle de la ligne infinie (au sens où elle peut être prolongée continûment) et celle d’un ensemble composé d’éléments innombrables, au sens où l’on peut toujours ajouter un élément du même type à toute collection finie de tels éléments (un exemple emblématique est celui des nombres entiers naturels). En ce qui concerne la relation entre le tout et la partie, les élèves ont pu être exposés en acte1 au IXe axiome du premier livre de la géométrie d’Euclide selon lequel : « Le tout est plus grand que la partie » ; un tel énoncé est une proposition intuitive, en accord avec l’expérience commune dans les situations où l’on travaille avec des collections finies et la relation d’inclusion stricte sur de telles collections. Nous faisons l’hypothèse qu’il peut être facilement adopté par les élèves, sans nécessiter de démonstration car considéré comme un énoncé « tenu pour vrai sur le réel » (Vergnaud, 1990). Nous rappelons ici que c’est également dans le contexte d’un tout comportant un nombre fini d’éléments que ce postulat est présent chez Euclide. D’autre part, les élèves ont pu rencontrer au collège et au lycée un tout composé d’un nombre infini d’éléments, ceci le plus souvent sans que cela fasse l’objet d’un enseignement explicite. C’est le cas par exemple lorsque l’on introduit l’ensemble des nombres entiers naturels au début du lycée : on passe alors de manière subreptice d’un point vue liste illimitée à un point de vue ensembliste, ce qui correspond au passage de l’infini potentiel à l’infini actuel, lequel ne va pas de soi, le premier étant relativement intuitif, alors que le second heurte cette même intuition (Fischbein, 2001). La situation que nous proposons vise à confronter les élèves aux questions qui se posent lorsque l’on s’autorise à considérer des ensembles infinis, en mettant au cœur de l’activité la question : peut-on comparer entre elles les grandeurs infinies de la même manière que l’on compare entre elles les grandeurs finies ?
6La lecture de textes philosophiques est en rupture avec les pratiques habituelles en classe de mathématiques, et a été peu pratiquée par les élèves concernés par l’expérimentation (classe de 2de en France, élèves de 15-16 ans) puisque la philosophie n’est enseignée que deux ans plus tard dans le cursus français. Notons que les élèves ont néanmoins pu avoir l’occasion d’étudier des textes à orientation philosophique dans les enseignements de français. L’intervention conjointe des professeurs de philosophie et de mathématiques en classe de terminale, qui a eu lieu dans une deuxième phase, ultérieurement à celle expérimentée en 2de, vise à permettre que les enjeux tant mathématiques que philosophiques du texte puissent être abordés et travaillés au cours de la séance.
Présentation du problème : peut-on comparer les infinis ?
7Le problème de savoir si l’on peut comparer les infinis est une question qui renvoie à la possibilité ou non d’étendre les pratiques de comparaison des collections finies à des collections infinies.
8Cette interrogation a donné lieu à de nombreux débats philosophiques dans l’histoire dont certains renvoient explicitement à des questions mathématiques, qui n’ont été résolues que tardivement au milieu du xixe siècle. Nous faisons l’hypothèse que ces débats philosophiques éclairent les questions didactiques posées par les usages en classe de mathématiques des deux notions d’infini identifiées très tôt par les philosophes, à savoir l’infini potentiel et l’infini actuel.
9Pour aborder ce problème avec les élèves, nous avons choisi un court extrait d’un texte de Galilée tiré du Dialogue sur deux sciences nouvelles. Dans ce texte, Galilée s’intéresse à la suite des carrés des nombres entiers et met en évidence une correspondance biunivoque entre la liste des entiers naturels et la liste des carrés de ces mêmes entiers, ce qui pourrait laisser penser qu’il y a « autant » de carrés parfaits que de nombres entiers naturels ; or ceci rentre en contradiction avec le fait qu’il y a « moins » de nombre carrés que de nombres entiers naturels, comme on peut s’en convaincre en observant que de nombreux entiers ne sont pas des carrés parfaits. Ceci peut conduire à rejeter la possibilité de considérer des collections infinies, ce qui a été le cas chez de nombreux mathématiciens avant que ne soit définie théoriquement par Dedekind (1888) la notion d’ensemble infini comme un ensemble pouvant être mis en bijection avec une partie propre. Le travail proposé aux élèves vise à leur permettre d’identifier et de discuter le paradoxe soulevé par Galilée, et de les confronter à deux manières différentes de comparer les quantités : la mise en correspondance biunivoque qui s’applique aux collections finies et aux listes illimitées d’une part ; l’inclusion stricte entre ensembles d’autre part, qui s’applique aux collections finies et aux ensembles formés des éléments d’une liste finie ou potentiellement illimitée. Il est important de noter qu’un tel ensemble n’est pas nécessairement infini : il est possible dans une liste illimitée d’avoir des répétitions conduisant à un nombre fini d’éléments différents. Ce n’est pas le cas dans l’exemple étudié dans le texte, chacune des deux listes étant formée d’éléments deux à deux distincts.
10Bien que l’infini ne soit pas une notion au programme de lycée de manière explicite, le travail proposé ici pouvait s’inscrire dans le cadre du programme de seconde de 2009 modifié en 2017, dans la mesure où il répondait à deux recommandations de celui-ci.
11Un travail sur l’argumentation :
Raisonnement et langage mathématiques
Le développement de l’argumentation et l’entraînement à la logique font partie intégrante des exigences des classes de lycée. À l’issue de la 2de, l’élève devra avoir acquis une expérience lui permettant de commencer à distinguer les principes de la logique mathématique de ceux de la logique du langage courant. (BO, 2017, Circulaire no 2017-082 du 2-5-2017, p. 1)
12Une première approche des ensembles de nombres :
En page 10 du programme de 2009 qui concerne les notations et le raisonnement mathématique, suite à la recommandation : « Cette rubrique, consacrée à l’apprentissage des notations mathématiques et à la logique, ne doit pas faire l’objet de séances de cours spécifiques mais doit être répartie sur toute l’année scolaire. » […] « Les élèves doivent connaître les notions d’élément d’un ensemble, de sous-ensemble, […] ainsi que la notation des ensembles de nombres et des intervalles. » (BO, 2017, Circulaire no 2017-082 du 2-5-2017, p. 1)
13Il faut noter qu’au moment où cette expérimentation a été menée, le texte ci-dessus était le seul endroit dans le programme de 2de où une exigence était précisée concernant les ensembles de nombres. Dans le nouveau programme mis en place à la rentrée 2019-2020, cette activité s’inscrit fortement dans une nouvelle place accordée aux nombres et à l’utilisation de l’histoire pour éclairer certains concepts étudiés, comme le montrent les deux extraits suivants :
Il peut être judicieux d’éclairer le cours par des éléments de contextualisation d’ordre historique, épistémologique ou culturel. L’histoire peut aussi être envisagée comme une source féconde de problèmes clarifiant le sens de certaines notions. Les items « Histoire des mathématiques » identifient quelques possibilités en ce sens. Pour les étayer, le professeur peut s’appuyer sur l’étude de documents historiques […]. La notion apparemment familière de nombre ne va pas de soi. Deux exemples : la crise provoquée par la découverte des irrationnels chez les mathématiciens grecs, la différence entre « nombres réels » et « nombres de la calculatrice ». Il s’agit également de souligner le gain en efficacité et en généralité qu’apporte le calcul littéral, en expliquant qu’une grande partie des mathématiques n’a pu se développer qu’au fur et à mesure de l’élaboration, au cours des siècles, de symbolismes efficaces. (BO, 2019, p. 5-6)
Contexte de l’expérimentation et objectifs
14L’activité proposée s’appuie sur un dialogue de Galilée extrait du Dialogue des sciences nouvelles, publié en 1638 qui met en scène à Venise deux personnages (Salviati, noble florentin porte-parole de Galilée lui-même, et Simplicio, partisan d’Aristote) et dont voici la partie distribuée aux élèves2 :
SIMPLICIO : Voici déjà que surgit un doute qui me paraît insoluble : étant donné notre certitude qu’il peut exister deux lignes dont l’une est plus grande que l’autre et dont chacune contient un nombre infini de points, nous sommes forcés d’admettre qu’il se trouve, en des grandeurs de même espèce, une grandeur supérieure à l’infini, puisque l’infinité des points de la ligne majeure excédera l’infinité des points de la mineure. Or, que puisse être donné un infini plus grand que l’infini me paraît une chose absolument inconcevable.
SALVIATI : Les difficultés de cet ordre proviennent de ce que nous raisonnons avec notre intelligence finie sur les infinis, leur donnant les mêmes attributs qu’aux choses finies et limitées, procédé injustifiable à mon sens, car j’estime que ces attributs de supériorité, d’infériorité et d’égalité ne conviennent pas aux infinis, dont on ne peut dire que l’un est plus petit, plus grand ou égal par rapport à l’autre. J’en donnerai pour preuve un argument qui me revient en mémoire et que, pour être plus clair, je développerai sous forme de questions à l’adresse du Signor Simplicio qui a soulevé cette difficulté.
Je suppose que vous savez très bien distinguer les nombres carrés des non carrés.
SIMPLICIO : Je sais parfaitement qu’un nombre carré est celui qui naît de la multiplication d’un autre nombre par lui-même : ainsi quatre, neuf, etc., sont des nombres carrés, étant engendrés l’un par le nombre deux, l’autre par le nombre trois, multipliés par eux-mêmes.
SALVIATI : Très bien. Et vous savez encore que si les produits s’appellent carrés, les facteurs des produits, c’est-à-dire les nombres qui se multiplient, sont appelés côtés ou racines ; quant aux nombres qui ne résultent pas de la multiplication d’un nombre par lui-même, ils ne sont aucunement des carrés. Donc, si je dis que tous les nombres, carrés et non carrés, sont plus que les carrés seuls, j’énonce une proposition très véritable.
Sommes-nous d’accord ?
SIMPLICIO : Il est impossible de ne pas l’être.
SALVIATI : Si maintenant je demande combien il y a de nombres carrés, on pourra répondre en toute vérité qu’ils sont aussi nombreux que leurs propres racines, attendu que tout carré a sa racine, toute racine son carré, qu’aucun carré n’a plus d’une seule racine, ni aucune racine plus d’un seul carré.
SIMPLICIO : C’est ainsi.
SALVIATI : Mais si j’en arrive à demander combien il y a de racines, on sera forcé de répondre qu’il y en a autant que de nombres, car il n’est pas un nombre qui ne soit racine de quelque carré ; cela étant, nous pourrons affirmer que les nombres carrés sont autant que tous les nombres puisqu’ils sont autant que leurs racines et que tous les nombres sont racines. Cependant, nous disions, pour commencer, qu’il y a plus de nombres en tout qu’il n’y a, en tout, de carrés, la majeure partie des nombres étant non carrés. Et même les carrés vont se raréfiant dans une proportion de plus en plus grande à mesure que l’on accède à de plus grands nombres ; ainsi, jusqu’à cent, il y a dix carrés, autrement dit : la dixième partie des nombres sont des carrés ; ils n’en sont plus que la centième partie si nous allons jusqu’à dix mille ; et jusqu’à un million, la millième. Et pourtant, dans le nombre infini, si nous étions à même de le concevoir, nous devrions reconnaître que les carrés sont autant que tous les nombres. (Galilée, 1997, p. 255-257)
15La première réplique de Simplicio fait émerger le paradoxe selon lequel il existerait des quantités, ici composées de points, à la fois infinies et inégales. En procédant à la manière de Socrate par un questionnement, Salviati prend pour exemple l’ensemble des carrés des nombres entiers naturels et dans un premier temps fait admettre à Simplicio que ces carrés sont moins « nombreux » que les nombres entiers naturels dans leur totalité ; dans un second temps, il met en évidence la correspondance biunivoque entre ces deux ensembles : « attendu que tout carré a sa racine, toute racine son carré, qu’aucun carré n’a plus d’une seule racine, ni aucune racine plus d’un seul carré ».
16La dernière réplique de Salviati présente le paradoxe qui apparaît lorsque l’on applique aux quantités infinies les mêmes règles de comparaison qu’aux quantités finies. Salviati ébauche dans cette dernière phrase l’idée que, si l’on pouvait concevoir un nombre infini, on pourrait alors appliquer le critère de comparaison « autant que » à l’ensemble des nombres et à l’ensemble des nombres carrés.
17L’activité qui suit, construite autour de ce texte, vise à faire identifier et à faire formuler l’argument qui fait obstacle à la notion d’infini actuel : « dans un ensemble donné le tout est plus grand que la partie ». Elle a pour objet de montrer que la construction de l’ensemble des entiers naturels nécessite de réfuter cet argument. Les questions posées ont pour but d’amener les élèves à expliciter leur représentation de l’infini afin d’identifier ce qui peut faire obstacle à considérer une totalité comportant tous les entiers naturels, c’est-à-dire à envisager la possibilité d’un infini actuel.
18Deux expérimentations sur deux niveaux ont été menées dans des classes de lycée :
- la première en classe de 2de au premier trimestre de l’année 2017-2018 ;
- la seconde dans une classe de terminale scientifique en octobre 2018 avec une co-intervention des enseignants de philosophie et de mathématiques.
Scénarios mis en place et analyse a priori de la situation
19Dans cette section nous présentons les scénarios mis en place en classe de 2de et en classe de terminale, suivis de l’analyse a priori de la situation.
En classe de 2de
1. Présentation de l’activité (15 min)
20Le texte de Galilée est distribué aux élèves et le professeur présente Galilée ainsi que l’ouvrage dont est extrait ce texte.
21Un temps est laissé aux élèves pour une lecture silencieuse et individuelle (avec questions éventuelles sur le vocabulaire et la formulation). Cette phase a pour objet de permettre à chaque élève de s’approprier le texte et de lever les éventuels problèmes de vocabulaire. Durant cette phase, il est nécessaire de préciser que dans ce texte le mot « ligne » représente pour Galilée un segment.
22Le professeur distribue ensuite les trois questions ci-dessous et donne les consignes :
Question 1 – Quel est le problème soulevé par Simplicio dans ce dialogue ?
Question 2 – Quelle est la réponse proposée par Salviati et quels arguments développe-t-il pour justifier sa réponse ?
Question 3 – Êtes-vous d’accord avec la dernière phrase du dialogue ? Argumentez.
2. Travail en groupe (20 min)
23Par groupes de deux ou trois, les élèves doivent produire une synthèse écrite de leurs réponses aux questions ci-dessus sur une feuille qui sera remise au professeur.
3. Mise en commun (15 min)
24Un rapporteur de chacun des groupes expose ses résultats qui sont notés au fur et à mesure au tableau. Ensuite le professeur lance le débat à propos de la dernière question, dans l’objectif d’aboutir à une synthèse qui sera proposée dans la phase d’institutionnalisation.
4. Institutionnalisation (5 min)
L’ensemble des nombres entiers naturels et l’ensemble des carrés parfaits peuvent être mis en relation de telle façon qu’à chaque nombre entier naturel on peut associer de manière unique son carré et qu’à chaque carré parfait on peut associer de manière unique un nombre entier naturel.
5. Prolongement (travail à la maison)
25Pour permettre une appropriation du concept de mise en correspondance biunivoque entre un ensemble et un de ses sous-ensembles propres, un devoir à la maison pourra être donné avec l’énoncé suivant :
Peut-on trouver d’autres parties de l’ensemble des nombres entiers naturels qui peuvent être mises en correspondance avec lui-même comme on vient de le montrer avec l’ensemble des carrés ? Si oui, donnez quelques exemples. Argumentez vos réponses.
En classe de terminale
26Par rapport au déroulement proposé en 2de, quelques modifications ont été effectuées :
- Dans un premier temps, les élèves effectuent au préalable une recherche à la maison avec le support des trois questions suivantes :
Question 1 – Qui était Galilée ? À quelle période et où a-t-il vécu ?
Question 2 – Quel était le projet de son ouvrage Dialogue des sciences nouvelles ?
Question 3 – Que représentent dans cet ouvrage les personnages de Salviati et Simplicio ? - Contrairement au déroulement en 2de, le texte de Galilée est distribué aux élèves en même temps que les questions afin que les élèves aient un guide à la lecture silencieuse.
Un temps est laissé aux élèves pour une lecture silencieuse et individuelle (avec questions éventuelles sur le vocabulaire et la formulation). - Travail en binôme (20 min).
Les élèves doivent produire une synthèse écrite de leurs réponses aux trois questions ci-dessous :Question 1 – Il semble y avoir un problème dans le raisonnement proposé par Simplicio dans le premier paragraphe. Pouvez-vous l’exposer clairement ? (Une figure peut être un argument.)
Question 2 – Comment Salviati remet-il en question ce qui vient d’être énoncé par Simplicio ?
Question 3 – Présentez clairement les arguments de Salviati. En faveur de quoi ses arguments sont-ils ? - Mise en commun (15 min).
Un débat est ensuite mené par les deux professeures de philosophie et de mathématiques à partir des synthèses écrites produites par les élèves.
Analyse a priori
27Dans les programmes de lycée, le fait de considérer l’ensemble des entiers naturels (ainsi que les autres ensembles de nombres) comme une totalité n’est jamais questionné et est pris comme allant de soi. Cette activité permet de montrer que cette approche masque les difficultés de certains élèves à construire l’ensemble des nombres entiers comme un infini actuel.
28« Le tout est plus grand que la partie » est communément admis et figure par ailleurs dans les notions des Éléments d’Euclide. L’objet du texte de Galilée est de montrer que lorsque le « tout » est infini, ce postulat amène à un paradoxe. Il le remet en cause en mettant en évidence une correspondance biunivoque entre l’ensemble de tous les nombres entiers naturels et l’ensemble de leurs carrés.
29Mais que recouvre ce vocable « plus grand que » ? Ce terme est polysémique et peut être compris ici dans au moins trois acceptions :
- plus grand en termes de comparaison de longueur des segments (1) ;
- plus grand au sens de l’inclusion (2) ;
- plus grand via la mise en correspondance terme à terme a) de points sur deux segments (Simplicio), b) de liste de nombres entiers (Salviati) (3).
30(1) L’argumentaire de Simplicio dans la première réplique du dialogue repose sur la comparaison des longueurs inégales de deux segments qui contiennent chacun un nombre infini de points : c’est ce qui crée la contradiction avec le postulat « Le tout est plus grand que la partie ». Mais on peut envisager deux types de correspondance point par point lorsque l’on compare deux segments [AB] et [CD] de longueurs différentes (figure 1 et figure 2).
Figure 1. Comparaison via des parallèles.
![Deux segments [AB] et [CD] de longueurs différentes. Chaque droite parallèle à (AC) coupant [AB] coupe [CD] en un point strictement intérieur à [CD].](/ugaeditions/file/49730/tei/I_Durand_infini_chap1_fig1.jpg/download)
Figure 2. Comparaison via des sécantes.
![Deux segments [AB] et [CD] de longueurs différentes. I le point d’intersection de (AC) et (BD). Chaque droite issue de I coupant [AB] coupe aussi [CD].](/ugaeditions/file/49730/tei/I_Durand_infini_chap1_fig2.jpg/download)
31Dans la figure 1, la longueur du segment [AB] est inférieure strictement à la longueur du segment [CD] et les points du segment [AB] sont mis en bijection à l’aide de droites parallèles avec les points du segment [CM] strictement contenu dans [CD].
32Dans la figure 2, la longueur du segment [AB] est inférieure strictement à la longueur du segment [CD] et les points du segment [AB] sont mis en bijection, à l’aide de sécantes menées par le point d’intersection des droites (AC) et (BD)3, avec les points du segment [CD].
33(2) Dans le cas des ensembles finis, l’inclusion stricte implique l’inégalité stricte des cardinaux. Mais cela tombe en défaut dans le cas de parties infinies comme le montre Galilée en mettant en correspondance biunivoque (figure 3) les nombres et leurs carrés alors que l’ensemble des carrés parfaits est un sous-ensemble strict de l’ensemble des nombres entiers naturels :
Figure 3. Correspondance biunivoque.

34Cette représentation repose sur l’énumération des éléments de ces deux ensembles. La notation « … », largement utilisée en classe au Lycée, vise à expliciter le fait que cette énumération est potentiellement illimitée et pourrait contribuer de ce fait à la compréhension de l’infini potentiel. Néanmoins, certains élèves peuvent avoir une interprétation finitiste de cette notation. Pour ces élèves qui « restent » dans une conception finie, les deux ensembles que l’on peut former à partir de ces deux listes ne sont pas comparables au sens de l’inclusion (aucun des deux ensembles n’est inclus dans l’autre) et donc le paradoxe soulevé par Galilée ne peut être compris.
35(3) Les notions de correspondance biunivoque et de cardinalité sont présentes en acte depuis l’école primaire dans l’approche du concept de nombre entier par les collections discrètes.
36Dans l’exemple que nous considérons ici, la correspondance biunivoque mise en place dans l’énumération précédente est mise en défaut lorsque l’on se situe dans le point de vue ensembliste en considérant un ensemble fini de type {1, 2, 3, … , n} avec par exemple ici n = 10.
Figure 4. Inclusion stricte dans le cas fini.

37Dans un ensemble fini du type {1, 2, 3, … , n}, le sous-ensemble des carrés est strictement inclus dans l’ensemble initial et son cardinal est strictement plus petit ; il n’y a pas donc pas de paradoxe (figure 4).
38Identifier le paradoxe soulevé par Galilée nécessite de se placer dans un point de vue de quantités potentiellement illimitées données sous forme de liste, et d’envisager de comparer la taille des collections constituées de tous leurs éléments, autrement dit de passer de l’infini potentiel à la possibilité d’un infini actuel.
39D’autres obstacles peuvent apparaître :
- celui lié à la difficulté de comprendre l’argumentation du texte car ce type de travail est récent pour un élève de 2de et l’articulation entre les arguments logiques et philosophiques peut poser problème aux élèves ; en particulier l’argument de la finitude de l’être humain qui ne pourrait, en conséquence, concevoir des propriétés que dans le fini ;
- enfin des problèmes liés aux outils de calcul : bien que la familiarité avec les nombres entiers naturels pourrait laisser penser que ce n’est pas un obstacle, nous faisons l’hypothèse qu’une confusion et une maîtrise insuffisante des outils que sont le carré et la racine carrée pourraient nuire à la compréhension de l’argument de Galilée et de surcroît à la compréhension de la bijection.
Analyse a posteriori en classe de 2de
40Nous présentons tout d’abord le déroulement global de l’activité en classe de 2de, puis des éléments d’analyse a posteriori des deux premières questions et enfin des éléments d’analyse a posteriori de la troisième question.
Déroulement global
41Cette situation a été expérimentée fin janvier 2018 dans une classe de 2de de 34 élèves (plusieurs élèves étaient absents), en demi-classe. C’est une classe dont tous les élèves ont choisi comme enseignement d’exploration « arts visuels » et dont la majorité a comme projet de rentrer en première littéraire ou en première économique ; elle s’est révélée, lors de quelques épreuves communes proposées à plusieurs classes, de niveau assez faible en mathématiques par rapport à l’ensemble des classes du lycée. Les élèves ont travaillé en groupes qu’ils ont eux-mêmes choisis. Dix groupes ont été formés. Un groupe formé de deux élèves n’a rien produit ; il s’agissait d’élèves habituellement en grande difficulté, qui n’ont pas réussi à s’engager dans l’activité. Les autres groupes sont rentrés volontiers dans l’activité et certains d’entre eux ont eu des échanges à l’oral très riches. Les élèves les plus motivés par cette activité sont ceux qui souhaitaient rentrer en première littéraire, en particulier une élève qui est intervenue pour la première fois en cours de mathématiques. Par contre deux élèves qui souhaitaient s’orienter en classe de 1re scientifique ont affirmé : « Ce n’est pas des maths ! » Le temps d’appropriation du texte a été assez long et a dépassé le temps prévu. Nous faisons l’hypothèse que le degré de conceptualisation de ce texte pose des problèmes à un grand nombre d’élèves, ce que nous avions en partie sous-estimé. De ce fait, la phase de débat, plus courte que ce qui était prévu, n’a pas permis à chaque groupe de développer correctement ses arguments. Si nous devions refaire cette activité en classe de 2de, nous proposerions au préalable en devoir à la maison une rédaction sur les questions qui se posent à la lecture du texte (aussi bien sur le vocabulaire que sur les notions mathématiques en jeu) afin de permettre à chaque élève de se familiariser avec le vocabulaire et le propos du texte.
42D’autre part, aucune représentation ni aucun schéma n’ont été proposés par les élèves de 2de alors qu’il en a été proposé par certains groupes de terminale. Pour enrichir le milieu, nous aurions pu donner en préambule du texte les figures 1 et 2, ce qui aurait pu permettre de montrer la pertinence des schémas pour soutenir l’argumentaire et inciter les élèves à en produire dans leurs propres réponses.
43Après ces quelques éléments globaux concernant le déroulement, nous allons maintenant donner des éléments d’analyse des documents élèves sur les différentes questions. Nous avons analysé six productions de groupes nommées A, B, C, D, E et F, ce dernier groupe ayant très peu écrit.
Éléments d’analyse des réponses écrites aux deux premières questions
44Dans cette section nous présentons des éléments d’analyse à partir des réponses écrites aux deux premières questions que nous avons collectées à l’issue de la mise en commun.
Question 1 – Quel est le problème soulevé par Salviati dans ce dialogue ?
45La plupart des groupes ont identifié le problème exposé par Simplicio et tous les groupes font référence à la notion de comparaison de manière explicite comme dans les deux extraits ci-dessous (groupe C et groupe B).
GROUPE C : Simplicio pense qu’un infini plus grand que l’infini est inconcevable, puisqu’il pense qu’une ligne plus grande que l’autre contient forcément plus de points que la petite.
GROUPE B : Lorsque l’on trace un segment contenant une infinité de points mais que l’on trace un autre plus grand, l’infinité des points de la seconde ligne sera plus grande que l’infini de la première.
46Dans l’extrait du groupe B, la polysémie du terme « plus grand » que nous avons relevée dans l’analyse a priori apparaît : la première occurrence renvoie à la longueur du segment, la seconde renvoie à la quantité de points. Il semble y avoir un transfert de la comparaison des grandeurs à la comparaison sur les quantités qui conduit les élèves de ce groupe à comparer les infinis, ce que Galilée s’interdisait. Rappelons ici que c’est Cantor qui dans les années 1880 a ouvert la voie pour la comparaison des infinis (Belna, 1996).
47Les élèves du groupe D considèrent cette comparaison sur un mode fonctionnel : les carrés étant les images des nombres entiers par la fonction carrée sous-jacente. On peut penser que cette conception provient du fait que toute correspondance est vue comme une fonction, en raison de la place des fonctions dans leur cursus :
GROUPE D : Le problème soulevé est un problème sur les nombres carrés ou non carrés.
Sachant que l’axe des abscisses et celui des ordonnées sont infinis, Simplicio a constaté que le segment des ordonnées (carrés) sera toujours plus grand que le segment des abscisses (nombres).
Il y a un infini plus grand que l’autre ?
48Dans cet extrait de la contribution du groupe D, il semble qu’en adoptant le point de vue fonctionnel associé à une représentation graphique, les élèves s’orientent sur la comparaison des segments associés aux nombres et à leurs carrés ; ce qui est une interprétation qui s’écarte de l’argument développé dans le texte. Le sens de la dernière phrase n’est pas clair. On y trouve la deuxième occurrence du terme infini, la première occurrence attribuant l’infini aux axes de coordonnées.
Question 2 – Quelle est la réponse proposée par Salviati et quels arguments développe-t-il pour justifier sa réponse ?
49Plusieurs groupes ont repéré que les arguments de comparaison valides dans le fini ne l’étaient plus dans l’infini (groupe B et groupe C) :
GROUPE B : Salviati lui répond qu’il (ne) faut pas considérer l’infini comme le fini. Il n’y a donc pas de supériorité ou d’infériorité dans l’infini.
GROUPE C : Salviati dit que, justement, il n’y a aucune longueur supérieure à l’infini. On ne peut pas raisonner de la même manière dans le fini que dans l’infini.
50La correspondance biunivoque a été explicitée par les groupes D et A :
GROUPE D : À chaque nombre on associe son carré et à chaque carré sa racine.
GROUPE A : Il lui prouve dans un premier temps qu’il existe un carré pour le nombre.
51Le groupe D identifie également l’inclusion entre l’ensemble des carrés parfaits et l’ensemble des nombres entiers naturels sans que cette inclusion soit explicite :
GROUPE D : Nous sommes d’accord pour dire que chaque nombre carré, ou pas, est plus que les carrés seuls.
Éléments d’analyse des réponses écrites à la troisième question
52Dans la question 3, il était demandé aux élèves s’ils étaient d’accord avec la dernière phrase de l’extrait du dialogue à l’étude :
Et pourtant, dans le nombre infini, si nous étions à même de le concevoir, nous devrions reconnaître que les carrés sont autant que tous les nombres.
53On leur demandait également d’argumenter.
54Avec cette question, nous souhaitions pouvoir identifier si les élèves se placent plutôt dans l’infini potentiel, plutôt dans l’infini actuel, ou s’ils considèrent les articulations entre ces deux facettes de l’infini.
55Il est assez difficile sans avoir un débat a posteriori de classer les différentes réponses écrites dans une catégorie ou dans l’autre, mais il nous semble que certains des développements relèvent assez nettement d’une vision de l’infini potentiel.
56Nous nous appuyons pour cela sur les emplois par les élèves de deux types d’arguments :
- Un premier type d'arguments renvoie à l’idée d’un processus qui « … ne s’arrête jamais… », comme dans l’exemple suivant :
GROUPE E : Oui, car si le nombre de nombres est infini et ne s’arrête jamais, c’est la même chose pour leurs carrés.
- Un deuxième type d’arguments comporte la description d’un procédé itératif, que l’on peut reproduire indéfiniment, comme dans l’exemple suivant :
GROUPE E : Nous sommes d’accord car on peut multiplier tous les nombres par eux-mêmes, cela donnera toujours un nombre.
57On peut noter que l’argument selon lequel l’infini est relié à un processus « qui ne s’arrête pas » est repris jusque dans certains ouvrages universitaires (par exemple Velleman, 2006)4.
58Un seul groupe exprime explicitement que prendre le point de vue de l’infini actuel est de l’ordre d’un choix mathématique et d’un positionnement philosophique :
GROUPE A : Il lui prouve dans un premier temps qu’il existe un carré pour les nombres. Mais si on accepte que l’infini existe, il doit y avoir autant de carrés que de nombres, ou alors il existe un infini plus grand que l’autre.
59La plupart des élèves n’ont pas vraiment eu le temps de s’approprier la troisième question dont le but était de faire formuler leur propre représentation de l’infini, mais elle a permis à certains de préciser leur compréhension du texte comme l’illustre la réponse du groupe C qui mentionne la correspondance biunivoque développée par Galilée.
GROUPE C : Je trouve ça logique que chaque nombre entier naturel possède son carré, donc il y a autant de nombres que de carrés.
60Cette dernière question a fait apparaître pour le groupe D un refus explicite d’envisager le concept d’infini.
GROUPE D : Nous ne sommes pas d’accord avec Salviati car on [ne] peut pas concevoir l’infini tant bien même que de choisir un exemple, choisissons un exemple concret.
61On peut faire l’hypothèse que pour ces derniers élèves, les notions de suite et de limite ne vont pas aller de soi puisque même les processus itératifs en jeu dans l’introduction des suites en classe de 1re ne sont pas envisagés.
62Plusieurs groupes n’ont pas vraiment réussi à analyser les dialogues du texte, proposant essentiellement des paraphrases. Nous avions envisagé cette possibilité, compte tenu du fait que ce type de travail est très inhabituel en début d’année de 2de et dans le cadre du cours de mathématiques.
63Néanmoins, cette première expérimentation a permis de confirmer son potentiel pour permettre un travail explicite sur les questions posées par la comparaison des infinis. Ces deux constats ont motivé le choix de construire une séance sur le même texte en coanimation avec le professeur de philosophie en classe de terminale.
Analyse a posteriori en classe de terminale
64Cette situation a été expérimentée en octobre 2018 dans un groupe de 18 élèves de spécialité mathématique en terminale S en présence de deux enseignantes : la professeure de mathématiques de cette classe composée d’élèves intéressés et motivés et une professeure de philosophie d’une partie de la classe ; deux élèves qui n’appartenaient pas au groupe sont venus participer à ce cours de manière facultative. Nous présentons tout d’abord le déroulement global de la situation, puis nous donnons des éléments d’analyse des documents produits par les élèves.
Déroulement global
65D’une manière générale, nous avons pu observer au cours de ce travail une motivation des élèves plus importante que lors des séances habituelles. Le choix d’une co-présentation par les enseignants des deux disciplines avait pour but de faciliter pour les élèves le travail sur l’argumentation et de mettre en avant la dimension pluridisciplinaire. À cet égard, il est intéressant de noter que dans la phase de travail à deux, les élèves ont posé leurs questions aux deux enseignantes indifféremment, quelle que soit la nature de la question posée.
Éléments d’analyse des documents élèves
66Nous développons dans ce qui suit les éléments qui diffèrent ou complètent ceux observés en classe de 2de.
Question 1 – Il semble y avoir un problème dans le raisonnement proposé par Simplicio dans le premier paragraphe. Pouvez-vous l’exposer clairement ? (Une figure peut être un argument.)
67La plupart des groupes ont identifié le problème exposé par Simplicio et tous font référence à la notion de comparaison de manière explicite.
68Comme lors de la mise en œuvre en classe de 2de, plusieurs groupes ont mis en évidence la polysémie du terme « plus grand » que nous avons développée dans l’analyse a priori, en intégrant pour certains dans leurs analyses un point de vue ensembliste explicite : dans certains groupes, les élèves commencent par relever le caractère ensembliste du segment (un segment est composé d’une infinité de points), puis considèrent ensuite la longueur des segments que Simplicio compare pour aboutir au paradoxe énoncé par Simplicio :
GROUPE T1 : Simplicio se sert de la propriété d’un segment d’être composé d’une infinité de points. Cependant, un segment ayant une longueur supérieure à celle du premier devrait donc posséder une quantité de points supérieure au premier infini […].
69Contrairement aux élèves de 2de, les élèves de terminale utilisent une variété de registres pour développer leurs réponses, comme on peut le voir dans l’exemple ci-après :
GROUPE T4 : Les deux segments sont différents en taille :
![]()
Le problème dans le raisonnement de Simplicio est qu’il sous-entend qu’il y a une infinité plus grande que l’autre. Or, ceci est inconcevable car il n’y a rien de plus grand que l’infini.
70On peut noter dans la partie gauche de la réponse concernant la comparaison des segments l’utilisation du mot « taille » en référence à la longueur des segments, en cohérence avec son usage lorsque l’on parle de la taille d’un individu ; en mathématiques, ce terme est également utilisé pour parler de la taille d’une collection discrète ou d’un ensemble (en anglais size), ceci renvoyant à la notion de cardinal. D’après ce qui est écrit dans la partie droite de la réponse, on peut faire l’hypothèse que les élèves de ce groupe ont bien identifié la question au centre du texte sur la possibilité de comparaison des infinis, et la contradiction qui en découle. Il faut noter que ce n’est pas ici l’axiome du tout et de la partie qui est invoqué, mais l’impossibilité à concevoir quelque chose de plus grand que l’infini, qui apparaît ainsi comme « indépassable ».
Question 2 – Comment Salviati remet-il en question ce qui vient d’être énoncé par Simplicio ?
71Les groupes de terminale identifient très clairement que les attributs de comparaison utilisés dans le fini ne s’appliquent pas à l’infini. Ils ne sont plus comme ceux de 2de dans la paraphrase, mais ils reformulent les arguments du texte :
GROUPE T4 : Pour rejeter les arguments de Simplicio, Salviati explique que les notions de supériorité et d’égalité ne peuvent s’appliquer à l’infini.
72De plus, ils utilisent des arguments relevant du champ de la philosophie tels que « la finitude de notre univers ne permet pas à notre esprit de concevoir l’infini » (groupes T2 et T1, et groupe T10).
GROUPE T2 : Salviati répond que l’intelligence finie d’un homme ne peut envisager le concept d’infini.
GROUPE T1 : Dire qu’un infini est plus grand qu’un autre est absurde mais c’est une façon de penser très humaine étant donné notre intelligence qui fonctionne de façon finie.
GROUPE T10 :hypothèse :nombre de carrés et non carrés > nombre de carrés
nombre de carrés = nombre de leurs racines
nombre de racines = tous les nombres
donc nombre de carrés = tous les nombres
contradiction avec le début car il y aurait plus de nombre carrés et non carrés que de nombres.
73Dans la réponse du groupe T10, les élèves ont structuré leur raisonnement sous une forme qui s’apparente à un raisonnement par l’absurde. Sous l’hypothèse que l’on pourrait comparer les quantités infinies à la manière des quantités finies comme en témoigne l’usage du symbole « < » qui permet de comparer des nombres (des cardinaux), on aboutit à une contradiction que l’on peut reformuler en terme ensembliste comme « la réunion de deux sous-ensembles disjoints de l’ensemble des nombres entiers naturels » a un plus grand nombre d’éléments que l’ensemble initial. Ceci conduit à rejeter l’hypothèse initiale, autrement dit on ne peut pas appliquer aux quantités infinies les règles de comparaison du fini. Il faut noter que selon cette interprétation (qui pourrait être discutée), l’argument ne fait pas directement référence à l’axiome du tout et de la partie.
74Tous les groupes ont formulé clairement que les notions de comparaison valides dans le fini ne s’appliquent pas à l’infini. La correspondance biunivoque qui n’avait pas toujours été clairement observée en classe de 2de a toujours été reconnue par les élèves de terminale qui semblent avoir identifié la correspondance terme à terme développée par le texte et montrent que celle-ci amène à la nécessité de considérer l’infini actuel, comme dans la production ci-après du groupe T1 :
GROUPE T1 : Ses arguments sont en faveur du fait selon lequel les infinis ne peuvent être abordés comme quelque chose de fini. Pour démontrer cela, il énonce l’exemple des carrés parfaits, il y a plus de nombres que de carrés parfaits, cependant, tout carré a une racine et tout nombre est donc une racine, il y aurait donc autant de carrés parfaits que de nombres d’où la contradiction avec l’hypothèse de départ si l’on n’introduit pas la notion d’infini.
75Comme dans l’argument du groupe T10, on retrouve dans l’argument du groupe T1 une structure qui s’apparente à un raisonnement par l’absurde. Cependant, la contradiction identifiée par le groupe T1 est plus proche de la remise en cause de l’axiome du tout et de la partie : on ne peut pas avoir à la fois plus de nombres que de carrés et autant de nombres que de carrés. La conclusion semble montrer que ces élèves ont identifié que l’introduction théorique de la notion d’infini actuel permet de dépasser cette contradiction.
76Il est à noter que pour un des groupes d’élèves, la considération de l’infini actuel peut être reliée à la notion de limite (groupe T4).
GROUPE T4 : Salviati donne ces arguments :
– le nombre des carrés et des non-carrés est supérieur au nombre de carrés ;
– plus on tend vers de grands nombres plus la proportion de carrés est faible ;
– cependant quand on tend vers l’infini, s’il y a une infinité de nombres, il y a une infinité de carrés. Donc on doit admettre qu’il y a autant de nombres carrés que de nombres dans l’infini. Ce qui est en contradiction avec l’affirmation précédente.
77Dans leur réponse, les élèves du groupe T4 semblent prendre acte de l’existence de l’infini (sous-entendu actuel) et concluent que lorsque l’on se place dans l’infini, on doit admettre une propriété qui conduit à rejeter l’axiome du tout et de la partie pour les ensembles infinis. Cette position se rapproche ainsi de celle de Dedekind.
78On peut noter que tous les groupes de terminale ont identifié la correspondance biunivoque. Dans le prolongement du travail à la maison, plusieurs élèves ont proposé une correspondance entre les entiers naturels et les nombres pairs, ou entre les entiers naturels et les nombres impairs.
Institutionnalisation et prolongement
79Le temps de travail à deux et la phase de mise en commun qui a suivi ont duré plus longtemps que le temps prévu et n’ont donc pas permis une institutionnalisation à l’issue de la séance. Celle-ci a été faite la semaine suivante après un résumé de ce que les élèves avaient retenu du débat et a été notée comme suit :
L’ensemble des nombres entiers naturels et l’ensemble des carrés parfaits peuvent être mis en relation de telle façon qu’à chaque nombre entier naturel on peut associer de manière unique son carré et qu’à chaque carré parfait on peut associer de manière unique un nombre entier naturel.
80Invités à donner d’autres exemples, plusieurs élèves avaient trouvé les deux correspondances terme à terme ci-dessous permettant un argumentaire du même ordre que celui de Salviati dans le texte : les entiers naturels et les nombres pairs ; les entiers naturels et les nombres impairs.
81À l’issue de ce temps d’institutionnalisation et de ces exemples proposés par les élèves, les élèves ont répondu individuellement par écrit à la question suivante :
Êtes-vous d’accord avec la dernière phrase du dialogue ?
« Et pourtant, dans le nombre infini, si nous étions à même de le concevoir, nous devrions reconnaître que les carrés sont autant que les nombres. »
Argumentez.
Quel est le positionnement des élèves de terminale ?
82Quelques élèves ont souligné que dans la dernière phrase de l’extrait proposé, Salviati « n’ose » pas aller jusqu’au bout de son argumentation.
83Aucun des groupes n’a mentionné de manière explicite l’inclusion stricte de l’ensemble des carrés parfaits dans l’ensemble des nombres entiers naturels, même si cette notion d’inclusion a semblé comprise par la majorité d’entre eux lors de la mise en commun. Comme le montrent les extraits que nous avons présentés, il semble que les raisonnements mis en œuvre aient plutôt mobilisé de manière plus ou moins explicite la relation d’ordre sur les cardinaux, ce que l’on peut mettre en relation avec le travail de Cantor sur les nombres transfinis, c’est-à-dire les cardinaux que sa théorie permet d’attribuer aux ensembles infinis (Belna, 1996).
Conclusion
84Ces premiers résultats montrent que la lecture d’un texte de philosophie peut faire émerger certaines questions de nature épistémologique les plus souvent inaperçues dans le travail mathématique conduit en classe. Le court texte de Galilée que nous avons choisi dans le cadre de cette situation s’est révélé être un support pertinent pour aborder la question de la possibilité de comparer les infinis dès la classe de 2de et initier un premier questionnement sur les relations entre infini potentiel et infini actuel en classe de terminale. Cette situation, par la suite, a été également mise en œuvre dans une classe de 1re et dans deux classes de 2de. Ces mises en œuvre n’ont pas fait l’objet d’analyse, mais nous avons observé dans chaque cas des phénomènes analogues à ceux de cette étude : engagement des élèves, riches débats après les mises en commun. De nombreux élèves ont par ailleurs exprimé le désir de prolonger ces débats.
85Le but de la séance proposée était d’amener les élèves à questionner à partir de leurs connaissances antérieures l’axiome euclidien du tout et de la partie qui est remis en cause dès lors que l’on s’autorise à considérer des ensembles infinis de nombres. Nous avons décrit la mise en place d’une situation construite autour d’un court extrait d’un texte de Galilée et en avons donné des éléments d’analyse a priori. L’analyse des réponses recueillies met en valeur la diversité et la richesse des réponses des élèves quant à l’analyse des arguments développés dans le texte. Malgré les difficultés d’interprétation de certaines réponses, nos analyses soutiennent notre hypothèse initiale que cette activité permet chemin faisant aux professeurs et aux élèves de mettre en lumière que les pratiques de comparaison des quantités finies ne se transfèrent pas aux quantités infinies lorsque l’on adopte un point de vue ensembliste qui renvoie à l’infini actuel. Plus précisément, cette activité permet de découvrir la possibilité d’envisager une nouvelle relation du tout à sa partie dans le contexte des ensembles infinis, celle d’une relation bijective entre le tout, ensemble des nombres entiers naturels, et une partie de ce tout, le sous-ensemble des carrés de ces nombres entiers. Ceci constitue une première initiation à une démarche théorique permettant de dépasser la contradiction introduite lorsque l’on veut traduire dans une perspective ensembliste la mise en correspondance biunivoque entre la liste illimitée des entiers et la liste illimitée de leurs carrés. Comme nous l’avons souligné, ceci reste le plus souvent inaperçu dans la classe de mathématiques au lycée, alors même que les relations entre infini potentiel et infini actuel sont au cœur du travail sur les suites, lesquelles peuvent être considérées comme des listes d’éléments de natures diverses indexées par les entiers (infini potentiel) ou des fonctions de l’ensemble ℕ des entiers naturels dans un ensemble E (infini actuel). Dès le lycée, cela peut concerner des objets de natures diverses : nombres, fonctions, suites, figures, vecteurs, matrices, etc. ; cette liste s’enrichissant au fur et à mesure de l’avancée du curriculum. Cette dialectique entre infini potentiel et infini actuel est également au cœur du raisonnement par récurrence qui est étudié en fin de lycée et en début d’université.
86L’approche en commun par les élèves des deux facettes de l’infini mathématique par l’analyse d’un texte leur donne ainsi l’occasion de vivre une expérience mathématique, qui pourra servir de situation de référence pour aborder notamment le domaine de l’analyse. En prolongement de cette activité, on peut sensibiliser les élèves au fait que le débat sur les deux infinis s’est prolongé jusqu’au xxe siècle, en leur proposant par exemple un travail sur l’hôtel de Hilbert (Delahaye, 2000)5.
Bibliographie
Belna, J. P. (1996). La notion de nombre chez Dedekind, Cantor et Frege. Vrin.
Dedekind, R. (1888). Was sind und was sollen die Zahlen [Que sont et à quoi servent les nombres ?. Traduction française et notes par H. Benis-Sinaceur, dans R. Dedekind, 2008, La création des nombres (130-216)]. Vieweg. https://doi.org/10.24355/dbbs.084-200902200100-1
Dedekind, R. (2008). La création des nombres. Traduction française et notes H. Benis-Sinaceur. Vrin.
Delahaye, J-P. (2000). L’infini est-il paradoxal en mathématiques ?. Pour la Science, 278, 30-38. https://www.cristal.univ-lille.fr/~jdelahay/dnalor/InfiniParadoxal.pdf [consulté le 11 avril 2025].
Fischbein, E. (2001). Tacit models and infinity. Educational Studies in Mathematics, 48, 309-329. https://doi.org/10.1023/A:1016088708705
Galilée. (1997). Dialogues et lettres choisies de Galilée. Traduction et introduction de P.-H. Michel. Lettres choisies et présentées par G. di Santiliana. Hermann.
Velleman, D. J. (2006). How to prove it? A structural approach (2e éd.). Cambridge University Press.
Vergnaud, G. (1990). La théorie des champs conceptuels. Recherche en didactique des mathématiques, 10(2-3), 133-169.
Vergnaud, G. (2002) Forme opératoire et forme prédicative de la connaissance. Dans J. Portugais (dir.) La notion de compétence en enseignement des mathématiques, analyse didactique des effets de son introduction sur les pratiques et sur la formation (p. 6-27). Actes du colloque GDM 2001.
Bulletins officiels
Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. (2009). Bulletin officiel no 30 du 23 juillet 2009 et no 18 du 4 mai 2017.
Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. (2017). Bulletin officiel no 30 du 23 juillet 2009 et no 18 du 4 mai 2017.
Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. (2019a). Bulletin officiel spécial no 1 du 22 janvier 2019.
Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. (2019b). Bulletin officiel spécial no 8 du 25 juillet 2019.
Notes de bas de page
1C’est-à-dire dans le cadre de leur activité mathématique, sans que ce postulat ne soit institutionnalisé, ni même énoncé sous la forme d’une connaissance prédicative. Il s’agit donc d’un invariant opératoire au sens de Vergnaud (1990, 2002).
2Traduction française de Paul-Henri Michel dans Galilée (1997).
3Ces deux droites sont sécantes car a) les points C et D ne sont pas sur la droite (AB) et b) les segments [AB] et [CD] sont de longueurs différentes.
4« You can think of a countable set those sets whose elements can be counted by pointing to all of them, one by one, while naming positive integers in order. If the counting process ends at some point, then the set is finite; and if it never ends, then the set is denumerable. » (Velleman, 2006, p. 310)
5L’hôtel de Hilbert est un hôtel imaginaire ayant paradoxalement un nombre infini dénombrable de chambres indexées par les entiers. Il fut présenté par Hilbert dans une conférence donnée en 1925.
Auteurs
-
Martine Vergnac
IREM de Montpellier, site de Perpignan, France
IdRef : 25269404X
-
Françoise Monnoyeur
Centre Jean Pépin, CNRS Paris & IMT-BS (Institut Mines Telecom – Business School) Evry-Courcouronnes, France
IdRef : 056845561
-
Viviane Durand-Guerrier
IMAG, Université de Montpellier, CNRS, France
IdRef : 095203346
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
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