Introduction
p. 11-18
Texte intégral
Polus Antarcticus, carte sans titre publiée dans l’Atlas Major de Janssonius en 1657

© Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne
1« Tout se transforme », conclut Lavoisier dans une loi de conservation de la matière demeurée célèbre. À la fin du xviiie siècle, le chimiste français expérimente dans le domaine des sciences le concept bouddhiste de l’impermanence. Les corps, la matière, tout passe et se transforme. L’esprit humain s’attache pourtant spontanément à ce qui le rassure, ce qu’il maitrise, ce qui assure sa stabilité. L’espèce humaine, comme toutes les espèces, ne cherche-t-elle pas avant tout sa propre pérennité ? Mais pour ajouter à cette complexité, elle est dotée, à la différence de ses congénères animaux, du besoin de connaissance. Depuis l’origine de l’humanité — l’on se reportera au récit éminemment symbolique de la Genèse — l’ailleurs, l’altérité et l’inconnu fascinent donc tout autant qu’ils effraient.
2Qu’en est-il du xxie siècle ? Il est assurément, lui aussi, une ère de paradoxes. Les progrès scientifiques ont contribué à repousser l’échéance de la mort et de la maladie, incarnations ultimes de l’incertitude. Les risques et les crises sont gérés dans les organisations. Les pouvoirs publics prémunissent l’individu contre les aléas et dangers qu’il court en de multiples situations. Mais jusqu’à quel point ? C’est avec violence que la crise de la Covid est venue bousculer nos ambitions prométhéennes de lutte contre la vulnérabilité humaine.
3Qu’est-ce qu’un risque ? Il s’entend comme « un aléa futur, menaçant, que l’on peut probabiliser et contre lequel on peut envisager de se prémunir. […] Il diffère du danger car le danger peut être envisagé comme un simple critère de la mise en risque. Il exprime de surcroît l’idée d’une certaine imprévisibilité, alors même que le risque se conçoit comme une incertitude, mais probabilisable » (Milet, 2022, p. 11-12). Risque et incertitude sont par conséquent indissociables. Aléa, danger, imprévisibilité, conséquences néfastes sont autant de notions imbriquées dans celle du risque, qui viennent en complexifier l’approche.
4Historiquement, la sociologie politique du risque situe l’impératif de sécurité comme « consubstantiel au développement de l’État moderne » (ibid., p. 20) ; la sûreté est un droit inscrit dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Par la suite, la diffusion de l’idée du risque évolue dans la société post-moderne avec la déclinaison, dans les années 1970, des notions de « risque collectif », « risque majeur » ou « nouveau risque », en lien avec l’idée d’une ampleur inédite dans l’intensité, la durabilité et l’irréversibilité des dommages subis par les activités humaines. Une civilisation du risque semble ainsi émerger dans la pensée de sociologues de l’ère post-industrielle, dans les années 1980, avec notamment la parution de l’ouvrage La société du risque (Beck, 1986), publié l’année même de la catastrophe de Tchernobyl. En 1995, en France, à la suite de la Déclaration de Rio de 1992, la Loi Barnier relative à la protection de l’environnement introduit le principe de précaution. Ce principe est repris dans la Charte de l’environnement, qui voit le jour en 2004, celle-ci étant mentionnée en 2005 dans le préambule de la Constitution : « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme […] ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004. » Fait nouveau, le principe de précaution pointe les risques potentiels et pas seulement ceux avérés, confirmés par les connaissances scientifiques. En effet, la loi établit le principe suivant lequel « l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement » (Loi Barnier, 95-101, 02/02/1995). Deux pas majeurs sont dès lors franchis dans notre pays comme dans la législation d’autres pays occidentaux. D’une part, l’action politique semble s’affranchir d’une vision résolument positiviste de la science et de l’expertise scientifique (le principe de précaution reconnaît en effet l’existence de doutes et de débats au sein de la communauté scientifique). D’autre part, on observe une approche nouvelle du risque. En effet les théories dites « classiques » du risque sont fondées sur l’expérience et le calcul probabiliste. Or, le principe de précaution s’applique à des événements que l’on ne peut pas probabiliser, le risque étant impossible à vérifier dans le présent. Les applications juridiques et politiques de ce principe ont suscité de nombreuses et ardentes controverses entre ceux qui, à la suite des affaires du sang contaminé, du bisphénol ou de la vache folle, redoutent les retombées apocalyptiques de l’action humaine et souhaitent replacer l’action collective dans « une aire du milieu », celle de la concertation, du débat, du doute éclairé face à la prise de décision, et ceux qui, sous le grief de la pusillanimité, traduisent la précaution en abstention, en entrave au progrès scientifique et à l’innovation, voire en négation de l’action, dès lors que celle-ci comporte une part d’incertitude irréductible… Une chose demeure certaine, au-delà des points de vue qui continuent à s’affronter : la problématique de la sécurité est bel et bien placée au centre des questions sociétales. Dans ce contexte général assombri par une crise de confiance dans l’action publique, le législateur est fortement sollicité. « Dans nos états développés, chaque citoyen doit être placé à l’abri du risque, ne doit subir aucun préjudice. Sa vie doit être protégée de tout aléa, et, en cas de drame ou seulement d’épreuve, il a le droit de devenir une victime, c’est-à-dire de demander réparation. » (Rufin, 2013, p. 61) S’il n’est pas certain que notre monde soit devenu plus sûr, assurément et globalement nous avons transformé et qualifié notre rapport au risque.
5Par extension, l’incertain, au sens de ce qui « n’est pas établi avec exactitude, n’est pas sûr, qui peut se produire ou non » (dictionnaire Larousse) est perçu comme douteux, nuisible, anxiogène. Il est acquis que les équilibres socio-économiques, à l’échelle planétaire et dans un monde interdépendant, sont devenus bien fragiles. Dans les organisations de toute nature, qu’elles soient privées ou publiques, le management de l’incertitude est devenu un contrepoids à l’inquiétude générée par la difficulté à anticiper l’avenir. Dans ce contexte, les agents héritent d’injonctions diverses : agilité, adaptation, flexibilité ou résilience sont devenues des compétences majeures dont il faut se doter pour savoir survivre dans les organisations. Le collectif doit se réinventer. Le leader, le manager d’entreprise est questionné dans sa posture : comment avancer, guider, accompagner, innover, dans un contexte ressenti comme de plus en plus incertain ? Les savoir-être sont débattus, rebattus, à l’aide de matériaux théoriques eux-mêmes en constante redéfinition.
6Une grande partie de nos peurs sembleraient donc se situer dans le degré d’incertitude qui caractérise nos sociétés, tout autant que dans le danger lui-même qui est qualifiable, cernable, et d’une certaine manière, affrontable. Pourtant, dans le même temps, l’aventure, creuset s’il en est, de la fugacité, de la variabilité, acquiert dans ces mêmes sociétés une ampleur et une reconnaissance jamais encore atteintes. L’aventure possède désormais ses revues, ses émissions de télévision, ses collections dans les maisons d’édition, ses agences de voyages, ses temps forts, apparus dans les années 1980 (Route du Rhum, Raid Gauloises, Paris-Dakar, Vendée Globe, etc.) et démultipliés avec l’ère actuelle des ultra-trails et performances inédites de toute nature dans lesquelles l’homme sans qualité se révèle, à lui-même et aux autres, comme sportif de haut-niveau, voire comme héros. Objet de consommation, de désir, elle prospère autour d’un marché bien établi.
7Fleurissent les aventuriers de profession, ceux qui font de l’aventure un statut, un métier et n’hésitent pas à s’ériger sur la sphère publique grâce à l’instantanéité des réseaux sociaux. Il y a ceux, plus discrets mais de plus en plus nombreux, qui, dans l’anonymat et le silence, rompent leur cadre quotidien pour réaliser un rêve, un exploit, dans un ailleurs où les repères sont bousculés, les capacités personnelles éprouvées. Expéditions et pratiques sportives de l’extrême se multiplient. Océans, déserts et montagnes, à défaut d’offrir encore des espaces vierges de la présence humaine, ouvrent une autre forme de découverte, celle de la performance et des records. Ainsi, après Nirmal Purja qui mit six mois en 2019 à gravir les quatorze sommets les plus hauts du monde (tous au-dessus de 8000 m d’altitude), c’est au tour de Kristin Harila, en 2023, d’établir un nouveau record en trois mois et un jour. Le néologisme « huit-millisme » consacre du reste cette nouvelle pratique. Le postulant huit-milliste entre aujourd’hui en Himalaya dans un espace mythique, celui des pionniers et des héros nationaux, auréolé d’une prestance qui paradoxalement se banalise rapidement, du fait même de la transmutation en tentatives sportives multiples d’une aventure jadis singulière et transcendante. Controversés, ces défis ne doivent toutefois pas éclipser d’autres types d’aventures plus familiers de lenteur et de solitude. On pense ainsi à Jean-Louis Étienne, seul sur la banquise pendant soixante-trois jours jusqu’à atteindre le pôle nord ou à Anne Quéméré, traversant à la rame et sur un frêle esquif l’immensité océanique. Admiratif, dubitatif ou critique est le regard que l’on porte sur ces pratiques. Force est de constater, en tout cas, que celles-ci suscitent un engouement, de la part des médias comme du grand public, dans lequel on est tenté de voir l’aspiration à un espace de liberté, à une quête de soi. Échappatoire à une société qui promeut la sécurité, le confort, la protection de la personne sous toutes ses formes ? Bien sûr, l’on pourra rejoindre ceux qui
supputent qu’il n’y a plus de frissons ni de découvertes possibles au xxie siècle et que le monde surpeuplé a livré ses derniers secrets. On entend même des Cassandre expliquer que le mot — exploration — n’a plus de sens au siècle des GPS et des masses touristiques… L’idée que le monde s’affadit avec le progrès est aussi vieille que le sentiment de la nostalgie. (Tesson, 2014, p.11)
8L’on pourra aussi se questionner devant certaines prises de risques perçues comme inconsidérées, comme s’il fallait frôler la mort pour jouir de l’exaltation d’être en vie. « La recherche du risque et sa valorisation ambiguë, dans une société pourtant hantée par la sécurité, est l’un des traits les plus significatifs de la modernité. » (Le Breton, 2000, p. 14) Le sociologue Alain Ehrenberg décèle, à travers ce qu’il décrit comme Le culte de la performance (Ehrenberg, 2011), l’émergence d’une règle sociale qui conjugue épanouissement personnel et initiative individuelle, à l’heure où l’État-providence et ses institutions, tout à la fois commandent l’individu et peinent à le protéger de la complexité du monde.
9L’étymologie du terme « aventure » fournit une clé de compréhension à cette ambiguïté. Advenire, c’est venir (venire) vers (ad), aller de l’avant. L’évolution de la langue, en lien avec l’histoire culturelle, a forgé une acception plus précise pour en faire une « entreprise comportant des difficultés, une grande part d’inconnu, parfois des aspects extraordinaires » (Larousse), greffant sur l’idée de l’avenir, du futur, donc de ce que l’on ne peut pas connaître à l’avance, une part de prise de risque et de difficulté. Or, au sens premier du terme, l’aventure est la métaphore de la vie même, mouvement vers le futur qui se forme dans le présent. Et la vie même n’est que ce qui conduit, à chaque seconde, vers l’incertitude de ce qui va advenir l’instant d’après. En un sens, et sans le savoir, serions-nous tous des aventuriers ?
10Dans un essai lumineux paru en 1963, Vladimir Jankélévitch apporte deux réflexions particulièrement éclairantes. Tout d’abord, « pour pouvoir courir une aventure, il faut être mortel et de mille manières vulnérable », ce qui confère à l’aventure, pour qu’elle devienne « aventureuse », une « dose de mort possible » (Jankélévitch, 2017, p. 22). L’aventure est ainsi un « jeu sérieux », dans lequel le mélange du hasard et la possibilité de la mort place celui qui la vit « vers les extrémités […]. Il renonce au confort de la vie tempérée » (ibid., p. 24). La part de risque est ainsi indissociable de l’aventure en ce qu’elle confronte l’humain à sa fragilité. Poursuivant l’analyse, Jankélévitch précise que « ce qui est passionnément aimé et vécu dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir » (ouvr. cité, p. 7). Avant de s’incarner dans un type d’actions, l’aventure est avant tout un état d’esprit, un certain rapport au monde et au temps, la recherche de « la brèche qui permet le nouveau, cet instant fragile où quelque chose n’est pas mais peut advenir » (Frossard, 2017, p. 110).
11Le point commun des vrais aventuriers, ceux que Jankélévitch nomme les « aventureux », par opposition à ceux qui font commerce de l’aventure en la planifiant, semble donc bel et bien résider dans l’acceptation, voire la recherche de l’incertitude. Ils ne savent pas ce qu’ils vont trouver mais ils y vont. Ils font de l’inconnu une condition de leur sauvegarde morale, oserait-on dire de leur liberté ? Si ce cheminement nous fascine autant qu’il nous effraie secrètement, n’est-ce pas parce qu’il touche un ressort profond en nous, celui du sens de notre existence ? Et si l’aventure constituait une face positive et active (au sens du déploiement de l’action) de l’incertitude inhérente à notre condition ? En d’autres termes, l’esprit d’aventure pourrait-il nous réconcilier avec la pesante, irréductible et menaçante incertitude qui plane sur tous les aspects de notre existence ?
12Afin d’éviter un débat stérile, consistant à opposer la « petite » à la « grande » aventure, ou à énumérer toutes les formes d’aventure possibles, nous faisons le choix de nous centrer sur l’approche de Jankélévitch. Aussi, pour penser, et surtout repenser l’incertitude, convient-il de se tourner vers ceux qui la vivent tous les jours dans son acception la plus radicale, celle qui porte l’humain aux frontières de l’intégrité physique. Secouristes, militaires, alpinistes ou marins au long court sont confrontés quotidiennement à un fort paradoxe : faire des choix, construire une décision fiable en situation incertaine, complexe, engageant un risque vital. Il sera beaucoup question de ces hommes et de ces femmes dans les pages qui suivent, sous forme notamment de témoignages que l’on espère rendre vivants auprès des lecteurs.
13Pour cela nous partirons avec des alpinistes et une navigatrice en solitaire explorer les ressorts de leur engagement et leur manière d’affronter l’incertitude (partie 1). L’ambiguïté de la démarche aventureuse sera ensuite approfondie à travers la définition oxymorique qu’en donne Jankélévitch, ce « jeu sérieux » (partie 2), qui entraine l’humain, tel Orphée, dans un sombre voyage (la peur, la mort, l’attirance possible pour le risque). C’est sur le constat d’une transformation intérieure qui se noue dans l’épreuve que l’on pourra rebondir sur certaines des raisons qui poussent l’humain vers, et au-delà de, la prise de risque (partie 3) : la recherche d’une forme de liberté et d’esthétique, l’exercice du courage, la valeur de l’action, la relation à l’autre et à soi-même. Dès lors que ces vécus d’aventure ramènent à la question centrale du sens de l’existence, ils méritent d’être partagés par le plus grand nombre. Si extraordinaires qu’ils puissent paraître par la nature de leur engagement et leur exposition au risque, ces hommes et femmes partagent avec nous leurs doutes, leurs aspirations, leurs limites. Ils y apportent leurs réponses tout en développant des savoir-faire et savoir-être dans la gestion du risque, la relation à l’incertitude, l’équilibre d’un collectif (partie 4). Ils construisent au fil de leurs expériences des postures et des modèles mentaux de décision qui peuvent s’avérer fort utiles aux individus comme aux organisations, dès lors que l’on convient que nous sommes tous exposés, dans nos environnements quotidiens, à une incertitude fondamentale.
14Dans un souci de rigueur, de dialogue et de pluralité des points de vue, la parole sera donnée à ceux qui vivent l’aventure au plus près et à ceux qui l’examinent avec l’œil du chercheur. Médecins, philosophes, sociologues, historiens, spécialistes des sciences de gestion et du management viendront tour à tour explorer une facette de cette notion vaste et complexe qui questionne le sens de notre humanité : la mort bien sûr, mais aussi la peur, la liberté, le courage, le sens de l’action, l’engagement… Une géographie physique et intime, une philosophie de vie, pour mieux comprendre les préoccupations de nos contemporains, au-delà des clivages et des constructions politiques qui peuvent y être associés.
Bibliographie
Ehrenberg Alain, 2011, Le culte de la performance, Paris, Fayard.
Frossard Jean-Baptiste, 2017, L’aventure : Homère, Jankélévitch, Conrad, Paris, PUF.
Jankélévitch Vladimir, 2017, L’aventure, l’ennui et le sérieux, Paris, Flammarion.
Le Breton David, 2000, Passions du risque, Paris, Métailié.
Milet Marc, 2022, Sociologie politique de la menace et du risque, Paris, Armand Colin.
Rufin Jean-Christophe, 2013, « Esprit d’aventure et principe de précaution. Le risque est un droit humain » dans L’aventure, pour quoi faire ? Paris, Points.
Tesson Sylvain, 2014, Carnets d’aventure, Paris, Pocket.
Auteur
-
Florence Roche
IdRef : 116023805
Florence Roche est conservateur général des bibliothèques à l’Université Grenoble Alpes, directrice adjointe des bibliothèques de cette université. En dehors de son champ d’activité professionnel, ses centres d’intérêt portent sur l’alpinisme (qu’elle pratique en amateur), ses dimensions culturelles et sociétales. Par le biais de la chaire Conflits-Innovation-Montagne de l’UGA, elle a conduit un travail exploratoire d’entretiens auprès du Groupe militaire de haute montagne basé à Chamonix. Elle a publié une communication à l’occasion d’une journée d’étude « Décider en situation critique » à l’Université de Nice en 2023 : « Engagement et risque en haute montagne. Inspirations pour le fonctionnement des organisations à travers l’exemple du GMHM ». https://descrit.sciencesconf.org/resource/ page/id/6 [consulté le 27 novembre 2024].
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