chapitre x
Flores och Blanzeflor
Version suédoise, début du xive siècle
p. 219-234
Note de l’auteur
Notice : Sofia Lodén et Anna Katharina Richter. Traduction : Virgile Reiter.
Texte intégral
1Flores och Blanzeflor, la version suédoise de Floire et Blancheflor, est reliée par son origine à différents contextes linguistiques et culturels et reflète ainsi le caractère européen de la littérature médiévale.
2En effet, le texte suédois a sans doute été traduit de la version norroise déjà existante (voir la notice du chap. 9). Comme le suédois et le norrois étaient deux langues proches et que la version norroise existait avant le texte suédois, on peut imaginer que le traducteur suédois a choisi la source qui lui était la plus accessible. La question des sources mériterait cependant plus d’attention : on ne peut pas totalement exclure que le traducteur ait eu recours à un manuscrit français, aujourd’hui perdu. Helle Degnbol soutient que la saga norroise aurait été composée comme une version préparatoire au texte suédois ; cette hypothèse mériterait aussi plus d’attention1. Dans tous les cas, les liens entre les deux versions nordiques sont fermement établis.
3Néanmoins, même si la traduction suédoise suit le texte norrois de près, il y a une différence majeure entre les deux versions : alors que la saga est écrite en prose, Flores och Blanzeflor est écrit en vers rimés, dans une métrique d’origine allemande, appelée knittel. Alors que de nombreux romans français étaient traduits en prose norroise au xiiie siècle, il n’y avait pas de tradition semblable au sein du contexte suédois. Au contraire, Flores och Blanzeflor appartient à un groupe de trois textes, tous des traductions, qui marquent le début de la littérature suédoise et qui sont communément appelés les Eufemiavisor. Au début du xive siècle, la reine Eufemia de Norvège, originaire de Rügen et mariée à Hákon Magnusson (roi de Norvège, 1299-1319), a commandé trois traductions en suédois de romans courtois : Flores och Blanzeflor est le dernier de ces textes. La première œuvre composée à l’instigation d’Eufemia est Herr Ivan (1303), une traduction du Chevalier au lion de Chrétien de Troyes ; la deuxième est Hertig Fredrik av Normandie (1308), qui serait, selon son épilogue, la traduction de l’allemand d’un texte originellement français — mais aucune de ces sources n’a été conservée. Depuis l’œuvre de l’historien norvégien Peter Andreas Munch publiée en 1859, le projet de traduction d’Eufemia a été expliqué par des facteurs familiaux et politiques2. Afin de conserver le pouvoir de la famille, l’enfant unique d’Eufemia et de Hákon, Ingeborg, a été fiancée, à l’âge d’un an, au duc suédois Erik Magnusson. Munch lie l’apparition de chacune des Eufemiavisor aux différentes étapes de cette union : selon lui, Herr Ivan aurait été composé dans le but de célébrer les fiançailles, Hertig Fredrik av Normandie serait composé quelques années plus tard afin d’améliorer les relations, parfois difficiles, avec le duc Erik, et Flores och Blanzeflor serait finalement traduit en l’honneur du mariage qui a eu lieu en 1312. Même si les liens exacts entre les différentes traductions et leur contexte historique sont sans doute plus complexes, le scénario proposé par Munch a longtemps dominé la recherche. Cependant, dans des travaux plus récents, les chercheurs insistent davantage sur l’enjeu politique de cette littérature ainsi que sur le rôle central joué par la reine Eufemia. Par exemple, William Layher a mis l’accent sur les manières dont la voix d’Eufemia est transmise de façon consciente à travers ces textes, contribuant à lui accorder un rôle plus fort dans l’histoire3. On peut imaginer que les Eufemiavisor renforçaient l’influence de la reine et de sa famille dans la Scandinavie médiévale.
4Même si la traduction suédoise est proche de la source norroise, la forme métrique n’est pas le seul élément qui distingue les deux versions. Massimiliano Bampi cite trois différences principales : d’abord, il attire l’attention sur le remplacement fréquent du discours indirect en norrois par le discours direct dans la traduction suédoise, ce qui apporte un dynamisme au récit et semble particulièrement favorable à une lecture à haute voix ; ensuite, il remarque l’insistance du texte suédois sur les aspects chrétiens ; enfin, il montre que la version suédoise met en exergue la noblesse des personnages4. Dans sa thèse doctorale sur le texte suédois, Virgile Reiter s’interroge davantage sur le rôle du traducteur, en soulignant que celui-ci est plus visible dans la version suédoise, à travers des commentaires et explications de sa source5. L’identité du traducteur des Eufemiavisor reste incertaine, mais plusieurs chercheurs ont suggéré qu’il pourrait s’agir de Peter Algotsson, un Suédois originaire de Västergötland, ayant fait ses études à Paris et fréquenté la cour norvégienne6.
5Flores och Blanzeflor est conservé dans quatre manuscrits suédois du xve siècle ainsi que dans un fragment datant d’environ 1350 et une version danoise (voir ci-dessous). Le fragment, Helsinki, University Library, Cod. Hels. RIII, comporte seulement un feuillet de parchemin avec un court passage du texte. Le fragment est important du point de vue philologique car il représente le témoin textuel le plus ancien des trois Eufemiavisor. Les manuscrits suédois Stockholm, Kungliga biblioteket, Cod. Holm. D 4 (D 4), Stockholm, Kungliga biblioteket, Cod. Holm. D 4a (D 4a), Stockholm, Kungliga biblioteket, Cod. Holm. D 3 (D 3), Copenhague, Den Arnamagnæanske Samling, Københavns Universitet, Cod. AM 191, fol. (AM 191) sont tous des compilations de textes de différents genres, avec des liens à la fois au monde ecclésiastique et laïc. Trois de ces manuscrits contiennent aussi les deux autres Eufemiavisor, Herr Ivan et Hertig Fredrik av Normandie (D 4, D 4a et D 3). Le manuscrit D 4, qui rassemble un grand nombre de textes de différents genres et en différentes langues, a été copié à l’abbaye de Vadstena, qui produisait un grand nombre de manuscrits dans la Suède du Moyen Âge. Il est probable que ce manuscrit a appartenu à l’aristocratie. D 4a et D 3 sont liés l’un à l’autre dans le sens où ils ont tous les deux appartenu à des dames de l’aristocratie : D 4a a appartenu à une certaine Märta Ulfsdotter (Sparre av Hjulsta och Ängsö) tandis que D 3 était possédé par la fille de Märta, Elin Gustavsdotter (Sparre). Comme D 4, ces deux manuscrits regroupent les Eufemiavisor avec d’autres textes, à la fois divertissants et didactiques. Tout comme D 4a et D 3, le manuscrit AM 191 est lié à un milieu féminin : il a appartenu à Johannis Gerardi, qui était chapelain au couvent cistercien pour les nonnes à Askeby. On a suggéré que le chapelain a pu utiliser le manuscrit, qui lui aussi regroupe plusieurs textes de genres variés, pour l’éducation morale des nonnes7.
6On suppose que les trois Eufemiavisor ont été traduites en danois vers 1470-1480. Les versions danoises, conservées dans un seul manuscrit et plusieurs versions imprimées, semblent dériver d’un manuscrit suédois désormais perdu, qui était probablement plus ancien que ceux qui ont été conservés8. Le manuscrit qui contient la version danoise, Stockholm, Kungliga biblioteket, Cod. Holm. K 47, est daté d’environ 1483-1503. Outre la version danoise de Floire et Blancheflor, il renferme également cinq autres romans de chevalerie, dont les deux autres Eufemiavisor. À la fin du manuscrit danois, on retrouve une prière pour une femme savante, qui selon le texte l’aurait écrit ou copié. On pourrait imaginer que le manuscrit ait été produit dans un couvent par une nonne, à la commande d’un homme ou d’une femme de l’aristocratie. Comme dans la version suédoise, le traducteur danois fait référence à la reine Eufemia. Même si la version danoise est très proche du suédois, quelques divergences sont intéressantes. En particulier, les deux protagonistes ont, à la fin du récit, trois enfants — deux fils et une fille — au lieu de trois fils, comme dans le texte suédois ou la saga norroise. Dans certaines autres versions du récit (en français, allemand et anglais), le couple a seulement une fille, Berthe, la mère de Charlemagne. La mention de deux fils et d’une fille dans le manuscrit danois semble ainsi lier la tradition nordique à la plus vaste tradition européenne.
7Le texte danois Flores oc Blantzeflor a été imprimé pour la première fois en 1504 par le premier imprimeur officiel de Copenhague : Gotfred van Ghemen. La version de Gotfred a été suivie par d’autres versions imprimées, dont une nouvelle par lui-même en 15099. Les impressions de Gotfred sont suivies par d’autres impressions : à Copenhague en 1542, à Lübeck en 1591 et 1605, et de nouveau à Copenhague en 1684, 1695 et 174510. Flores oc Blantzeflor est l’un des premiers textes à être imprimés au Danemark, ce qui souligne l’importance de la fiction pour le marché des livres au Danemark et le rôle central de la littérature européenne dans la constitution de cette nouvelle tradition littéraire.
8La présente anthologie propose une traduction de la fin du texte suédois Flores och Blanzeflor. L’extrait relate d’abord le voyage du retour de Babylone des deux amants, le mariage qui suit et la naissance des trois fils. Ensuite, il dépeint la façon dont le couple part à Paris, suite à la volonté de Blanzeflor, où Flores se fait baptiser. Finalement, nous apprenons comment les deux amants, rentrés de France, christianisent leur pays et rentrent au couvent : Flores chez les moines et Blanzeflor chez les nonnes. Ces passages témoignent entre autres de l’importance accordée aux aspects religieux dans les versions nordiques.
Extrait : La fin du texte11
9v. 2025-2192
| 2025 | Han thakkadhe konungin nadhelik |
| « for alla the æro ij giort hafuin mik | |
| ij goz ok rika gafua. | |
| Nu vil iak orloff aff idher hafua. » | |
| « Ji skulin ena stund æn bidha | |
| 2030 | ok ey swa bradhlika ridha, |
| mædhan iak læter fore ga | |
| een swen, idher skal redho fa. » | |
| Een riddara han sik kalla badh | |
| ok badh han ridha fore ij stadh | |
| 2035 | ok tagha honum swa gørla vara, |
| som konungin skulle ther siælfuer fara. | |
| Tha thera thing varo al til redhæ, | |
| Blanzaflor loot sik in ledhæ, | |
| ther konungin siælfuer inne var; | |
| 2040 | Flores in medh hænne gar. |
| The thakkadho honum alla tidhe | |
| ok bedis sidhan orloff at ridha. | |
| Konungin kyste them swa liofuelik; | |
| riddara ok swena han kallar sik: | |
| 2045 | « Ji følghin them til stranda |
| ok sidhan heem til landa! » | |
| The foro thædhan medh mykle æra. | |
| Then fæmpta dagh the komo thæræ, | |
| ther thera skip til redho la; | |
| 2050 | the wundo op sæghl ok sighldo swa. |
| Fæmptan dagha the varo ij sio — | |
| fagher bør var thera ro —; | |
| then siæxtanda dagh fore thera eghit land | |
| the kastadho ankara a hwitan sand. | |
| 2055 | Then sama afton spør han there, |
| hans fadher ok modher dødhe æræ | |
| ok swa hænna modher Blanzaflur, | |
| hans eghins hiærtans kæra amur. | |
| Thaghar folkith thetta fra, | |
| 2060 | at Flores vte fore landith la, |
| the komo alle theræ, | |
| vnfingo han medh mykin æra. | |
| The loto thaghar stæmpna thing | |
| ouer alla the bygdh ther om kring | |
| 2065 | ok togho han til konung ther |
| ouer alt thet folk ij landit ær. | |
| Flores badh the riddara kalla | |
| ok badh them saman koma alla, | |
| the ther honum følgdho heem; | |
| 2070 | rika gafuor gaff han them. |
| Han loot genast tw skip ladha, | |
| som the thiit hafdhe badha, | |
| mædh dyra klenat margha handa, | |
| bødh them føra thet heem til landa. | |
| 2075 | The riddara varo, som Flores bødh, |
| alle klædde ij skarlakan rødh. | |
| The fara nu heem til landa, | |
| helsadhe konungin a Flores handa. | |
| Æ mædhan the konunga lifua, | |
| 2080 | rika gafuor the mællan them gifua; |
| hwar hin annan hafuer kær, | |
| som hans eghit liif honum ær. | |
| Tha loot Flores til brylløp radha; | |
| ther var alla handa nadhæ. | |
| 2085 | Thet bæsta folk ij landith ær, |
| thet var alt saman komith thær. | |
| The høghtiidh stodh ena langa stund; | |
| the hafdho glædhi marghin lund. | |
| Hwa thiit var komin om goz æller hafuor, | |
| 2090 | han foor thædhan medh rika gafuor. |
| Sidhan thenna høghtiidh hon for gaar, | |
| tha varo the saman ij thry aar. | |
| Ij the thry aar tha fingo the | |
| thre the vænasta sønir man ville se. | |
| 2095 | Blanzaflor sagdhe til konungin tha: |
| « Min herra, om iak idher bidhia ma | |
| ok vilin ij lydha mino radhæ, | |
| til Franz wiliom vi fara badhæ. | |
| Miin modher sagdhe mik ther fra, | |
| 2100 | at iak ther godha frænder a. » |
| Flores swaradhe hænnæ: « Ia, | |
| iak vil gerna gøra swa. | |
| Thet førsta iak ma mik redha til, | |
| iak gerna medh thik fara vil. » | |
| 2105 | Hundradha skip tha loot han redha, |
| ther badhe varo digher ok bredha; | |
| ij hwart skip tiwghu hæsta, | |
| the ij landith varo bæstæ. | |
| The fingo bør ok syghldo tha | |
| 2110 | til een stadh, heet Venecia. |
| Sidhan Flores thædhan reedh | |
| op til Franz the genasta leedh. | |
| Aff gul tha var han øffrit rik; | |
| tiwghu hundrath hæsta hafdhe han medh sik. | |
| 2115 | Sompt hans folk vidh skipin bidha, |
| til thæs han vil ater ridha. | |
| Tha the komo til Pariis, | |
| them møtte marghin riddare viis; | |
| the alle hænna frænder æra, | |
| 2120 | badho hænne thiit væl kompna væra. |
| Om thre manadha varo the ther. | |
| Hwar dagh Flores til kirkio gær | |
| aff een stadh ok ij een annan stadh, | |
| æpter thy Blanzaflor honum badh. | |
| 2125 | Flores loot tha hænne forstanda, |
| at han ville fara heem til landa. | |
| Blanzaflor swaradhe honum thæssa lund: | |
| « Ij skulin æn bidha ena stund! | |
| Iak vil idher sighia braat, | |
| 2130 | hwath iak hafuer gudhi iat; |
| tha mik gik til the høgha nødh, | |
| tha iætte iak gudhi fore min dødh, | |
| matte iak siæx vinter lifua medh ro, | |
| tha skulde iak sidhan ij kloster bo, | |
| 2135 | vtan thet kan swa koma til, |
| thet ij kristin vardha vil. | |
| Nu skulin ij vælia aff thæssa twa, | |
| hwath ij vilin hæller gøra swa, | |
| iak skal her æpter idher væra, | |
| 2140 | æller villin ij kristnas hære |
| — swa ok them, ther hema æra, | |
| skulin ij lata kristnas, herra, | |
| ok alt thet folk medh idher ær —; | |
| thet vilkor nu til idher stær. » | |
| 2145 | Flores swaradhe ok sagdhe: « Ia, |
| sannelig wil jak gøra swa; | |
| min hugh hafuer længe standith ther til, | |
| thet iak kristin vardha vil. » | |
| Han læt sik sidhan kristna ther | |
| 2150 | ok alt thet folk medh honum ær. |
| Sidhan togho the medh sik præste, | |
| biskopa ok klærka, the ij landith varo bæste, | |
| ridhu gladhi til stranda | |
| ok sighldo ater hem til landa. | |
| 2155 | Sidhan loot han wt stæmpna |
| alt thet folk han hafdhe ouer æmpnæ, | |
| bødh them vnder kristno ga; | |
| hwa a moot sigher, han skal dødhin fa. | |
| Sidhan loto the gøra idhelika | |
| 2160 | kirkior ok kloster øffrit rika |
| ok lifdho thera alder ottatigi ara, | |
| swa at the idhelika saman varo. | |
| Thera konungx rika skipto the | |
| mællan thera sønir thre; | |
| 2165 | the varo swa gamble alle tha, |
| hwar thera fore sik radha ma. | |
| Tha skildis the liofua hion twa; | |
| hwart thera foor hint annath fra. | |
| Blanzaflor foor til fruor in | |
| 2170 | ok Flores til munka at thet sama sin, |
| lifdhe sidhan ther gudhlika badha; | |
| gudh gaff them tha stora nadhæ. | |
| The lifua medh digher ødhmiwkt ther; | |
| gudh siælfuer hafuer them swa kær. | |
| 2175 | Han ænde væl thera iordherike |
| ok gaff them sidhan himerike. | |
| Nu hafuin ij hørt saghath fra, | |
| huru thæsse hedhne twa | |
| ændadho thera liiff ok fingo ro, | |
| 2180 | som gudh gifuer allom them a han tro. |
| Nu hafuer thenne saghan ænda. | |
| Gudh os sina nadher sændæ! | |
| Thesse bok loot vænda til rima | |
| Eufemia drøtning ij then tima | |
| 2185 | litith før æn hon do. |
| Gudh gifui henna siæll nadher ok ro, | |
| swa ok them, ther hænne giørdhe, | |
| ok allom them, ther bokena hørdhe! | |
| Ræt ryghilse ok godh skriptamaal, | |
| 2190 | himerikis glædhi vare sial, |
| thet late os ihesus christus hænda, | |
| ther lifuer ok styrir for vtan ænda! | |
| Explicit liber de Flore et Blanzaflwr. Amen. |
Extrait : La fin du texte
10v. 2025-2192
| 2025 | Flores remercia gracieusement le roi : |
| « Pour tous les honneurs que vous m’avez faits | |
| ainsi que pour les possessions et les riches cadeaux. | |
| Je veux maintenant vous demander congé. | |
| — Vous devez rester encore un moment, | |
| 2030 | et ne pas partir si précipitamment, |
| puisque je laisse partir devant vous | |
| un écuyer, qui sera à votre service. » dit le roi. | |
| Il fit appeler un chevalier | |
| et lui demanda de partir immédiatement | |
| 2035 | et de s’occuper soigneusement de Flores, |
| comme si c’était le roi lui-même qui partait. | |
| Quand leur équipage fut prêt, | |
| on amena Blanzeflor | |
| là où le roi se trouvait ; | |
| 2040 | Flores entra avec elle. |
| Ils le remercièrent plusieurs fois | |
| et demandèrent ensuite la permission de le quitter. | |
| Le roi les embrassa chaleureusement ; | |
| il appela des chevaliers et des écuyers : | |
| 2045 | « Suivez-les jusqu’au rivage |
| puis jusqu’à leur pays ! » | |
| Ils partirent ensuite avec beaucoup d’honneurs. | |
| Le cinquième jour, ils arrivèrent là | |
| où leur navire était prêt. | |
| 2050 | Ils hissèrent la voile et naviguèrent ensuite. |
| Ils restèrent en mer pendant quinze jours — | |
| ils bénéficièrent d’un bon vent — | |
| le seizième jour ils arrivèrent près de leur pays | |
| et jetèrent l’ancre dans le sable blanc. | |
| 2055 | Le même soir il y apprit |
| que son père et sa mère étaient morts | |
| ainsi que la mère de Blanzeflor, | |
| la bien-aimée de son cœur. | |
| Dès que le peuple sut | |
| 2060 | que Flores approchait du pays, |
| tout le monde s’y rendit | |
| et l’accueillit avec beaucoup d’honneurs. | |
| On fit convoquer immédiatement l’assemblée | |
| de tout le pays qui se trouvait alentour, | |
| 2065 | et là il fut élu roi, |
| régnant sur tous les gens du pays. | |
| Flores fit appeler les chevaliers | |
| et demanda à ceux qui l’avaient suivi dans son pays | |
| de se rassembler. | |
| 2070 | Il leur donna de riches présents. |
| Il fit ensuite charger deux vaisseaux, | |
| sur lesquels ils étaient venus, | |
| avec beaucoup de biens précieux | |
| et il leur dit de les ramener dans leur pays. | |
| 2075 | Les chevaliers étaient, comme l’avait demandé Flores, |
| tous habillés d’étoffe écarlate. | |
| Ils voyagèrent maintenant vers leur pays, | |
| où ils saluèrent le roi au nom de Flores. | |
| Durant toute la vie de ces rois, | |
| 2080 | ils s’échangèrent de riches présents ; |
| ils tenaient l’un à l’autre | |
| comme à leurs propres vies. | |
| Ensuite Flores fit préparer le mariage ; | |
| un bon accueil fut réservé à tous. | |
| 2085 | Les meilleurs hommes du pays |
| étaient tous rassemblés là. | |
| La fête dura un long moment | |
| et ils s’adonnèrent à toutes sortes de réjouissances. | |
| Qui venait chercher des trésors ou des biens | |
| 2090 | repartait de là avec de précieux présents. |
| Quand la fête fut passée | |
| Flores et Blanzeflor demeurèrent ensemble pendant trois ans. | |
| Pendant ces trois ans, ils eurent | |
| les trois plus beaux fils qu’on puisse trouver. | |
| 2095 | Blanzeflor dit alors au roi : |
| « Mon seigneur, si je peux vous faire une demande, | |
| et si vous voulez écouter mon conseil, | |
| nous irons tous les deux en France. | |
| Ma mère m’a dit de ce pays | |
| 2100 | que j’y ai de bons amis. » |
| Flores lui répondit : « Oui, | |
| j’accepte volontiers de faire ainsi. | |
| Dès que je pourrai me préparer, | |
| je veux bien partir avec toi. » | |
| 2105 | Il fit affréter cent navires, |
| qui étaient larges et de gros tonnage ; | |
| dans chaque bateau il y avait vingt chevaux, | |
| les meilleurs du pays. | |
| Ils trouvèrent un vent favorable et partirent en mer | |
| 2110 | vers une ville, qui s’appelait Venise. |
| Puis Flores chevaucha de là | |
| vers la France par le plus court chemin. | |
| Il était extrêmement riche en or ; | |
| il avait avec lui deux mille chevaux. | |
| 2115 | Certains de ses gens restèrent aux bateaux |
| jusqu’à son retour. | |
| Quand ils arrivèrent à Paris, | |
| ils rencontrèrent de nombreux sages chevaliers, | |
| qui étaient tous de la famille de Blanzeflor | |
| 2120 | et qui lui souhaitaient la bienvenue. |
| Durant trois mois ils restèrent là. | |
| Chaque jour Flores alla à l’église, | |
| dans un endroit et dans un autre, | |
| car Blanzeflor le lui avait demandé. | |
| 2125 | Flores lui fit alors comprendre |
| qu’il voulait retourner dans son pays. | |
| Blanzeflor lui répondit ces mots : | |
| « Vous devez rester encore un moment ! | |
| Je veux vous dire maintenant | |
| 2130 | ce que j’ai promis à Dieu ; |
| quand j’étais en grand péril, | |
| j’ai promis à Dieu sur ma mort | |
| que si je pouvais vivre six hivers dans la tranquillité, | |
| j’irais ensuite habiter au cloître, | |
| 2135 | sauf s’il arrivait |
| que vous vouliez vous faire baptiser. | |
| Vous devez maintenant choisir | |
| ce que vous voulez faire : | |
| soit je reste ici après votre départ, | |
| 2140 | soit vous vous faites baptiser ici |
| — ainsi que ceux qui sont au pays, | |
| vous devrez aussi les faire baptiser, seigneur, | |
| et tout le peuple avec vous — | |
| voici les conditions qui sont maintenant devant vous. » | |
| 2145 | Flores répondit : « Oui, |
| j’accepte volontiers de faire ainsi ; | |
| j’ai longtemps ressenti l’envie | |
| de me faire baptiser. » | |
| Il se fit ensuite baptiser là | |
| 2150 | ainsi que tous ceux qui étaient avec lui. |
| Ensuite, ils emmenèrent avec eux des prêtres, | |
| des évêques et des clercs, les meilleurs du pays, | |
| et chevauchèrent joyeusement vers le rivage | |
| et naviguèrent vers leur pays. | |
| 2155 | Il fit alors convoquer |
| les gens qu’il avait en son pouvoir, | |
| ils devaient sur son ordre se faire baptiser ; | |
| celui qui refuserait serait exécuté. | |
| Puis ils firent construire assidûment | |
| 2160 | de riches églises et cloîtres |
| et vécurent jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, | |
| en étant constamment ensemble. | |
| Ils partagèrent leur royaume | |
| entre leurs trois fils ; | |
| 2165 | ils étaient alors tous assez âgés |
| pour que chacun puisse diriger son territoire. | |
| Alors les chers époux se séparèrent, | |
| ils partirent chacun de leur côté. | |
| Blanzeflor alla chez les sœurs | |
| 2170 | et Flores chez les moines au même moment. |
| Ils y vécurent ensuite de façon pieuse ; | |
| Dieu leur avait accordé sa grande grâce. | |
| Ils y vécurent avec grande humilité ; | |
| Dieu lui-même les aimait tant. | |
| 2175 | Il fit s’achever agréablement leur séjour sur la terre |
| et leur donna ensuite le royaume des cieux. | |
| Vous avez maintenant entendu raconter | |
| comment ces deux païens | |
| finirent leurs vies et trouvèrent la grâce, | |
| 2180 | que Dieu accorde à tous ceux qui croient en lui. |
| Cette histoire est maintenant finie. | |
| Que Dieu nous apporte ses grâces ! | |
| Ce livre fut mis en rimes | |
| par la volonté de la reine Eufemia, | |
| 2185 | un peu avant qu’elle ne meure. |
| Que Dieu donne à son âme paix et réconfort, | |
| ainsi qu’à ceux qui firent ce livre | |
| et tous ceux qui l’entendirent ! | |
| Bonnes pénitence et confession | |
| 2190 | et la joie du ciel à notre âme ; |
| que Jésus-Christ nous accorde ceci, | |
| lui qui vit et règne sans fin. | |
| Ici finit le livre de Flore et Blanzaflwr. Amen. |
Notes de bas de page
1H. Degnbol, « “Fair words”: The French poem Floire et Blancheflor, the Old Norse prose narrative Flóress saga ok Blankiflúr, and the Swedish poem Flores och Blanzaflor », dans J. Glauser et S. Kramarz-Bein (éd.), Rittersagas: Übersetzung, Überlieferung, Transmission, Tübingen, Francke, « Beiträge zur Nordischen Philologie » 45, 2014, p. 71-95.
2P. A. Munch, Det norske folks historie 4 : 2, Christiania, C. Tønsberg, 1859.
3W. Layher, Queenship and Voice in Medieval Northern Europe, New York, Palgrave Macmillan, 2010.
4M. Bampi, « Translating Courtly Literature and Ideology in Medieval Sweden: Flores och Blanzeflor », Viking and Medieval Scandinavia, 4, 2008, p. 1-14 (voir en particulier p. 6-11).
5V. Reiter, Flores och Blanzeflor. L’amour courtois dans la Suède du xive siècle, thèse de doctorat, Université Paris IV, 2015, p. 23.
6Cette hypothèse est présentée pour la première fois par B. Beckman, dans Matts Kättilmundsson och hans tid 1, Stockholm, Kungl. Vitterhets Historie och Antikvitets Akademiens Handlingar, 1953, p. 365-367.
7M. Bampi, The Reception of the « Septem Sapientes » in Medieval Sweden between Translation and Rewriting, Göppingen, Kümmerle, 2007, p. 35-39 ; « Prodesse et Delectare. Courtly Romance as Didactic Literature in Medieval Sweden », dans M. Caparrini, M. R. Digilio et F. Ferrari (éd.), La letteratura di istruzione nel medioevo germanico. Studi in onore di Fabrizio D. Raschellà, Barcelone et Rome, Fédération internationale des instituts d’études médiévales, 2017, p. 8.
8Voir « Flóres saga ok Blankiflúr », dans P. Pulsiano et G. Hallberg (éd.), Medieval Scandinavia, New York, Garland, 1993, p. 200-201.
9Les chercheurs ont montré que ces deux premières impressions danoises de Flores oc Blantzeflor n’avaient pas comme source le manuscrit K 47, mais un autre manuscrit danois qui n’a pas été conservé. C. J. Brandt, Romantisk digtning fra middelalderen, Copenhague, Samfundet til den danske Literaturs fremme, 1869-1877, vol. III, p. 324.
10A. K. Richter, « La transmission de Floire et Blanchefleur au Danemark (xvie-xviie siècles) », dans S. Lodén et V. Obry (éd.) L’Expérience des frontières et les littératures de l’Europe médiévale, Paris, Champion, 2019, p. 395-406.
11Flores och Blanzeflor, éd. E. Olson, 1921 ; nouvelle édition avec un ajout, Stockholm, Svenska Fornskrift-Sällskapet, 1956, p. 127-137.
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