Chapitre 10

Un espace prépolitique

p. 273-286


Texte intégral

1Depuis les expériences fondatrices, le cinéma direct a exploré les bénéfices (intimes ou collectifs, politiques ou thérapeutiques) de la participation et l’idée du film comme expérience démocratique. La mise en scène s’y conçoit comme le moyen de penser la place de l’homme du commun (filmeurs, filmés, spectateurs) dans cet espace que le film découpe dans le réel. Elle met en relief cette autre mise en scène qui ordonne la vie sociale et permet de sentir, dans la distance ainsi créée et le champ laissé à l’irréductible, les prémices du politique. Elle s’apparente à la taille-douce qui inscrit les gestes de l’artiste et la forme signifiante dans les creux de la plaque de cuivre, dans la matrice1.

2La commensalité qu’Edgar Morin a explorée comme modalité de mise en scène à l’occasion du tournage de Chronique d’un été, répondait à son désir de créer du commun et de « briser cette membrane qui nous isole chacun les uns des autres, dans le métro ou dans la rue, dans l’escalier de l’immeuble ». Mais elle servait aussi d’expérience cruellement révélatrice de ce qui précisément isole, comme lors du repas, évoqué plus haut, où Marceline dit ne pas pouvoir « se marier avec un Noir » et où Nadine pleure en écoutant Raymond et Landry, deux amis africains de Jean Rouch, dire ignorer ce que signifie le tatouage de Marceline. Au sein de la communauté du film, rassemblée tout exprès par les cinéastes en un lieu choisi, la commensalité est le moyen – de fraternisation et de distanciation – qu’Edgar Morin a trouvé pour réaliser son idéal démocratique : la recherche collective de la vérité.

3Dans Pour la suite du monde, la séquence de la forge est sans doute le moment du film qui exprime le mieux le projet politique de Pierre Perrault. Alors que le forgeron, Philippe, façonne à la demande de Léopold les lances à bas-cul qui ne serviront pas, Pierre Perrault a fait en sorte qu’Alexis et les enfants de Léopold soient également présents. Trois générations se trouvent ainsi rassemblées dans cet espace où la réalité du travail est mise au service de l’ambition du film. Pierre Perrault connaît assez bien le père et le fils pour savoir qu’il n’en faut pas davantage pour provoquer la polémique et ces derniers connaissent les intentions du cinéaste. Ils savent que l’occasion est belle de se mettre en scène pour défendre aux yeux de tous leurs convictions et leur place dans ce monde (comme Québécois, comme insulaires, comme père et comme fils). Immanquablement, les deux hommes s’engagent donc, devant les enfants qui écoutent, dans un dialogue contrarié et houleux qui convoque tout à la fois la parole ancestrale, le conflit de générations et le désir de transmettre. Alexis veut convaincre Léopold que la précieuse pêche au marsouin leur vient des « sauvages » qui occupaient le pays avant l’arrivée des Français, mais Léopold ne peut pas croire qu’ils en aient été capables. Le débat, qui oppose tradition et modernité par des biais singuliers, soulève l’épineuse question des origines de l’histoire. Alexis est un homme de croyance et son érudition repose sur la tradition qui est, selon le Littré « la transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de légendes, d’âge en âge, par voie orale et sans preuve authentique et écrite ». Mais pour Léopold, la vérité c’est l’écrit, qui fonde l’autorité du savoir. La mise en situation qui est à l’œuvre et qui est le principe de tout le film repose sur la préscience du réel (les relations familiales et le tranchant de l’outil, disait Ivens) et opère une sorte de ciné-transe. Elle combine l’action parlée2 et le recueil d’une parole mémorielle (« La parole dite et répétée se trouve être le fondement de la mémoire des choses comme de la mémorisation », écrivait Yvonne Verdier3), mais aussi d’une parole dialectique constituée de strates mêlant l’intime et le politique. Ainsi se trouvent posés l’enjeu du film – contester le poids symbolique de la littérature pour rendre sa juste place à l’oralité – et le problème de la croyance que la parole et le cinéma ont en commun. Et, plus encore, c’est l’avenir de la culture québécoise, chère à Perrault, qui siège au cœur de ce conflit entre un père et un fils4.

4L’attention portée à l’homme ordinaire et sa participation à la mise en scène, l’intérêt pour la marge et les minorités et l’écoute minutieuse des singularités les plus irréductibles donnent voix aux oscillations sous-jacentes au mouvement de l’histoire. Le cinéma direct d’hier et d’aujourd’hui expose à la sensibilité du spectateur les traces qui se refusent à la vigilance des experts (journalistes, politiques) et dont les grands récits dramatiques se nourrissent5. C’est un art de l’homme commun et un art de l’empreinte tel que l’entend Jean Dubuffet : l’attention portée aux matériaux les plus ordinaires et proches de nous ; le transfert sur le papier de la trace de l’expérience de quelques grains de poussière parsemés – « la poussière est un être si différent de nous » – pour que celui-ci « capte en un instant tout un monde fourmillant de faits et d’accidents qui existent en réalité, mais que les yeux d’homme ne peuvent voir » ; la reconnaissance du vrai par l’entremise du médium :

Je les reconnais pourtant pour des faits que j’ai déjà vus, ou pressentis ou failli voir, qu’on soupçonne seulement, et de manière que leur révélation par la voie d’un médium plus sensible que nos propres organes, lorsqu’elle nous est livrée, comble une anxieuse faim que nous avons de voir avec nos yeux les choses qui nous environnent […]6.

5Le documentaire de cinéma direct consiste lui aussi à un travail d’empreinte et à une expérience de l’altérité qui rend visible des vérités enfouies et cette aptitude lui confère une pertinence accrue dans les contextes de défiance du politique. Aujourd’hui comme dans les années 1960, il porte la promesse d’une pensée dialectique et autocritique, dédiée au bien commun et travaillée par la recherche du vrai. Cette intention est mise à l’épreuve de l’expérience collective du tournage : une confrontation aux manifestations prévisibles et imprévisibles de la réalité qui en fait une « science » fondamentalement inexacte. Mais il délimite aussi un espace où la mise en scène interroge les interactions humaines pour les rendre apparentes, peut-être dans l’espoir d’une transformation. Et s’il est bien question d’écarter le mythe de l’objectivité véhiculé par les médias – le camouflage des moyens de la médiation et le masquage du point de vue – ce qui s’y joue conduit à penser l’objectivité comme le résultat d’une expérience critique, à la suite de Theodor W. Adorno qui écrit :

Ce que les gens raisonnables appellent objectif, c’est le jour incontestable sous lequel apparaissent les choses, leur empreinte prise telle quelle et non remise en question, la façade des faits classifiés : bref, ce qui est subjectif. Et ce qu’ils nomment subjectif, c’est ce qui déjoue les apparences, qui s’engage dans une expérience spécifique de la chose, se débarrasse des idées reçues la concernant et préfère la relation à l’objet lui-même au lieu de s’en tenir à l’avis de la majorité, de ceux qui ne regardent même pas et a fortiori ne pensent pas ledit objet : en somme l’objectif7.

6Vinzenz Hediger poursuit cette réflexion lorsqu’il compare le documentaire à un système expérimental8. Dans un laboratoire, nous dit-il, le couplage d’éléments hétérogènes stables a pour vocation de produire un résultat instable, de nouveaux questionnements et des changements du protocole expérimental lui-même : « Le système expérimental produit des questions qui n’étaient pas là au départ. C’est un dispositif de connaissance ouvert et dynamique. » Hediger propose cette analogie dans l’espoir de contourner l’opposition fiction/non-fiction instaurée dans les années 1930 et qui ne permet pas de comprendre ce qui se joue dans le champ du documentaire. Il mentionne à titre d’exemple Die Kinder von Golzow (Les Enfants de Golzow) un documentaire de quarante-trois heures réalisé par Winfried et Barbara Junge pour le DEFA (le studio d’État de la République démocratique allemande). Les réalisateurs avaient le projet de suivre durant cinquante ans les enfants du village de Golzow en Allemagne. Le film commence en 1961 avec leur premier jour d’école alors qu’ils ont sept ans. Le but était de témoigner sur le long terme de l’émergence de l’homme nouveau issu du socialisme, lui-même conçu comme une expérience sociale et politique. La production se poursuivra jusqu’en 2007 malgré la chute du mur et le film témoigne alors des conséquences de cette transition pour ces dix-huit personnes. Hediger décrit une scène dans laquelle un petit garçon dans la salle de classe essaie de se concentrer sur un travail qu’il doit produire, mais qui est distrait par la présence d’un chat sur le rebord de la fenêtre. Il s’agit là, nous dit-il, d’un très beau moment documentaire puisqu’il nous permet de voir apparaître sur le visage de l’enfant l’expression du conflit entre le devoir et la distraction que lui procure le chat. Mais le making of du film nous apprend que le chat a été placé à cet endroit par le réalisateur avec l’aide du concierge de l’école. Or, provoquer une telle situation dans un documentaire ne paraît « scandaleux » que si on réfléchit en termes d’opposition entre fiction et non-fiction : on parle alors de manipulation de la réalité. Pourtant le résultat obtenu, lui, est authentique : l’enfant ne joue pas et nous voyons qu’il ne joue pas et c’est cela qui compte (nous pensons aussi à l’émerveillement des enfants obtenu grâce au magicien chinois sollicité par Dziga Vertov dans L’homme à la caméra). C’est donc une réaction qui reste vraie et n’est pas connue d’avance même si la situation a été provoquée à l’occasion de ce qui s’apparente à une expérience de laboratoire. La vérité doit être sans cesse redéfinie par un dispositif épistémologique, nous dit Hediger, ainsi le film peut-il produire des moments de vérité que le spectateur reconnaît comme tels.

7Enfants de Beyrouth (2017) de Sarah Srage offre un bel exemple de cette conception de la mise en scène en documentaire. Dans ce film, la réalisatrice s’intéresse à l’histoire de la reconstruction de sa ville, Beyrouth, capitale du Liban, dont les quartiers historiques ne cessent de subir les assauts des promoteurs immobiliers depuis la fin de la guerre. Pour ce faire, elle commence par interroger son père, Nader, ancien fonctionnaire en charge de la communication pour le Conseil du développement de la reconstruction (CDR) qui prit une part active aux projets de « nettoyage de la ville » et de reconstruction qui ont fait suite à la guerre civile et au départ des troupes israéliennes en 1982. Au début du film, le « protocole expérimental » consiste à l’impliquer dans l’exploration de ses archives professionnelles. Dans la lumière d’un rétroprojecteur, ils exposent l’un après l’autre sur le mur d’anciennes cartes de la ville, des affiches exhibant des immeubles du centre-ville en partie détruits et le slogan « Jusqu’à quand ? …Nettoyez-la ! » (« C’est moi qui ai trouvé cette phrase », dit-il), tout en discutant : « Est-ce que c’est toi qui as pris ces photos ? », lui demande-t-elle alors qu’il scrute les images et sa mémoire (voir illustration 12). Le désir du père de prendre part aux recherches de sa fille ne fait ici aucun doute. Ils sont ensuite tous les deux assis devant une table sur laquelle d’autres photographies sont disposées. Il raconte l’état de délabrement de la ville à cette époque alors qu’elle réagence devant eux les images qui le montrent à l’ouvrage. En 1992, la reconstruction complète du centre-ville est décidée et les propriétaires sont sommés de rénover ou d’abandonner les logements. Une vidéo montre Nader en costume dans les rues du centre-ville qui annonce le plan aux médias et la caméra de télévision se tourne vers un homme qui exprime son refus de quitter les lieux. Sarah fait remarquer que le délai accordé aux propriétaires pour reconstruire n’était que de douze jours : « Ce genre de procédé est fait pour la forme », répond Nader, « Il faut laisser l’État remplir ses obligations ». Alors qu’elle déplore la destruction des lieux historiques, auxquels il était lui-même attaché, il lui oppose l’objectivité supposée du langage administratif en arguant que « destruction » et « démolition » ne sont pas la même chose : « La démolition est une demande des structures étatiques compétentes alors que la destruction peut être aléatoire, il y a une différence ! » Sarah l’interroge alors sur l’implication de Rafiq Hariri, le milliardaire qui fut à la tête de la société de développement investie dans le projet de reconstruction avant de devenir Premier ministre du Liban : « Quelle était sa position ? Était-il déjà Premier ministre ? » Indifférent à la critique que sous-tend la question, il répond sans sourciller : « Non, pas encore. Tout cela, le nettoyage de Beyrouth, l’association Hariri, les aides du roi Fahed, c’était des projets pour faire apparaître son image, en tant que citoyen libanais, en tant qu’homme qui voulait œuvrer pour le bien public de son pays, en prévision de son arrivée en politique. » À quatorze minutes du début du film, la réalisatrice renonce à obtenir de son père le face-à-face sincère et lucide qu’elle avait espéré. La caméra parcourt le centre-ville moderne, désert et silencieux et en voix over, elle impute à Rafiq Hariri la responsabilité de l’avoir vidé et privatisé. Par cette transition, elle annonce le changement de protocole en s’adressant à lui :

Notre désaccord porte sur les mots, ils tombent sans résonance. Notre désaccord porte sur les images qui flottent devant nos yeux. Nous avons rejeté votre ville. Vous avez ignoré ce qui reste de la nôtre. Chaque instant rebat les cartes dans le pays des ravisseurs et des disparus. Puisque notre débat s’arrête là et puisque la confrontation n’aura pas lieu, je vais te raconter quelque chose de ma ville, mon histoire avec Dalieh.

8Il lui faut trouver un autre moyen de lutter contre la clôture des discours qui protègent les intérêts des « vautours de l’immobilier après la guerre ». Dalieh est un quartier de bord de mer, habité par des pêcheurs qui sont à leur tour sur le point d’être expropriés à la faveur d’un projet de privatisation des espaces publics du littoral. C’est avec eux qu’elle poursuit son histoire et le film prend un nouveau départ en nous immergeant tranquillement dans leur quotidien, leur parole et leur combat : faire barrage aux promoteurs pour préserver un accès libre à la mer. Sarah Srage a raconté qu’après l’échec du dialogue avec son père, qui semblait déterminé à s’en tenir au discours officiel, il lui avait fallu rediriger son film et que le présent des pêcheurs s’était avéré entrer en résonance avec le passé9. Pendant que le père donne une conférence au Centre du patrimoine libanais sur l’histoire d’une famille de Beyrouth entre 1854 et 1940, la fille écoute un pêcheur lui vanter sa grande expérience de la lune et raconter comment la famille Hariri s’y prend pour que cette côte devienne la seule propriété « du prince Chaussure, du prince Sandale ou du prince Chien ». Un peu plus loin c’est au tour de Nader d’écouter un ami se remémorer la vie du souk disparu. Longeant les palissades qui scindent un immense chantier confié aux bons soins de Jean Nouvel, il cartographie mentalement ses souvenirs qu’il redessine à grands gestes dans l’espace : le marchand de poisson, de pantoufles, d’huile d’olive et de gras, le café Farouk, la pharmacie Kaddoura et les trésors perdus du patrimoine beyrouthin. Nader le suit, l’écoute et se prend au jeu. Ensemble ils rient en se rappelant Philippe, le « boucher fou » et Nader quitte sa réserve de fonctionnaire zélé pour s’immerger dans la vie du lieu, comme Sarah le fera elle-même, à la fin du film pour fixer ses souvenirs de Dalieh. Le projet d’exploration archivistique du passé a laissé place à un engagement sensible dans l’histoire de Beyrouth. Et à l’objectivité de l’intention initiale (qui masquait mal le désir, très subjectif, d’affronter le père) s’est substituée l’expression de subjectivités multiples. Dans l’espace du film, ce sont les aléas du faire qui permettent d’exprimer l’ambivalence du réel10.

Ouvrir les possibles

9Dans son ouvrage intitulé La faiblesse du vrai11, Myriam Revault d’Allonnes identifie les formes de résistance possibles au discours fermé de l’idéologie et à l’exercice politique de la falsification. En prenant appui sur l’exemple de sociétés post-totalitaires, elle pose comme préalable que l’exercice de la vérité ou du mensonge n’est pas l’apanage du pouvoir et engage la responsabilité de tous : « Bien entendu, plus on a de pouvoir, plus on est impliqués, mais la ligne de partage entre ceux qui “savent” et ceux qui “ne savent pas” passe de facto à l’intérieur de chaque individu12. » En conséquence, l’opposition que chacun peut manifester aux modes de représentation établis est une forme de dissidence qui relève de la « sphère prépolitique13 ». L’autrice nous dit aussi, avec Hannah Arendt, que « [l]a politique se joue dans le visible, et son régime de vérité est celui de la phénoménalité. Elle se déploie sur une scène offerte au regard de tous14 ». L’espace politique est donc un espace public où les hommes interagissent et tiennent pour vrai ce qui découle de l’expérience d’une pluralité. Ainsi, « la force du vrai […] c’est d’abord le surplus de sens de l’expérience vive, la faculté de déranger le réel pour le rejoindre autrement15 ». Mais l’imagination est ce qui permet de penser le changement : « Explorer le possible pour donner à voir ce qui pourrait être autre qu’il n’est : tel est le dénominateur commun de la représentation créatrice et de la praxis humaine16. »

10Ainsi, les spécificités de la mise en scène du réel dotent-elles le cinéma d’un espace « prépolitique » susceptible de mettre au jour une vérité des situations et des personnes qui se dérobe à toutes les formes de discours et de récits institués et peut ce faisant les subvertir. Cet espace a quelque chose à voir avec ce que Michel Foucault a nommé hétérotopies :

[D]es lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables […] Les hétérotopies supposent toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables17.

11De très nombreux documentaires construisent cette sorte d’espace ouvert à l’expérience d’une réalité alternative. C’est le cas des Maîtres fous qui juxtapose l’hétérotopie constituée par la banlieue d’Accra et les rituels de possession des Haouka et celle du film qui promeut en territoire colonial le basculement de celui-ci ; et les expériences hybrides menées par Mario Ruspoli en hôpital psychiatrique (Regard sur la folie et La rencontre) témoignent également des velléités thérapeutiques de cette idée. On pense aussi, plus récemment, à Between Fences d’Avi Mograbi qui rend compte d’une expérience théâtrale menée par le metteur en scène Chen Alon dans le camp de détention de Holot avec les demandeurs d’asile qui y séjournent : « L’idée de départ était de prendre une histoire de réfugiés juifs et la faire jouer par des Africains pour un effet d’identification, mais les choses se sont passées autrement : le film a sa propre vie18. » Les participants y ont finalement substitué leur propre histoire ; ils ont joué le jeu chaque semaine pendant dix-huit mois et, tout en prenant part au film, ont ainsi créé à l’intérieur du camp qui les retient au milieu du désert, une pièce de théâtre qui a été vue par des milliers d’Israéliens.

12D’ici-là de Matthieu Dibelius (2018) est un film tout entier concerné par la beauté des personnes qui le traversent, mais c’est aussi un film politique si l’on convient que le politique est une expérience de la pluralité et du commun, qui a pour finalité la liberté. Koffi est chauffeur et il sillonne Paris avec dans son taxi des personnes qui souffrent d’un handicap. C’est l’automne, en 2015, la saison des attentats et de l’état d’urgence. Le taxi est filmé de l’intérieur. C’est un espace clos, mais ouvert sur le monde, qui rapproche et qui déplace les corps et le regard, un lieu propice à l’écoute. C’est aussi un espace de cinéma : un huis clos en mouvement. Le cinéaste explore avec pertinence sa profondeur, sa structure et son aptitude au déplacement. La variété de ses hors-champs – la rue, la radio – forme la trame d’une captivante mise en scène sonore. Les vitres et les rétroviseurs dessinent une poétique du dedans et du dehors, mais aussi du lien et du double. Le rétroviseur central déploie une dramaturgie du regard, car les yeux de Koffi guettent le danger autant qu’ils rassurent. Ce petit miroir est à la fois ce qui l’isole – la responsabilité, la vigilance – et ce qui le relie aux passagers assis derrière lui ; il figure la relation et l’altérité. Le regard de Koffi n’est jamais frontal, il est réfléchi ou de côté. Il est là sans rien attendre et le cinéaste fait de même. Les vitres sont tout à la fois ce qui protège et ce qui permet de voir et un espace de projection de soi. Une femme artiste, en dessinant comme elle en a l’habitude sur les vitres du taxi sous le regard complice de Koffi, les utilise pour opposer au destin – celui du monde autour d’elle et celui de son corps (une cécité certaine) – son désir de créer quoi qu’il arrive (voir illustration 13).

13À la radio, François Hollande parle des attentats qui viennent de frapper Paris. Mais Koffi coupe le son pour demander à l’enfant assise près de lui pourquoi elle doit manquer l’école : « Parce que je vais à l’hôpital, et vendredi aussi et samedi aussi… je vais à l’hôpital… », lui répond-elle tout bas. À la radio, le Président déclare la guerre haut et fort, mais son combat à elle, quotidien et répétitif contre une maladie qu’on ignore, se chuchote en quelques mots qu’il faut vouloir entendre. Un homme aux cheveux longs et gris, filmé frontalement cette fois – comme en réponse à la véhémence de son désir d’être entendu – crie des mots qu’il répète, module, scande, dans une litanie extatique : « La liberté, la liberté […]. La liberté toujours ! TOUJOURS LA LIBERTÉ, PARTOUT ! » Puis, plus loin « à droite, à gauche, à droite, à gauche… TOUT DROIT !!!! Toujours tout droit ! » Le sourire de Koffi et la durée du plan nous placent à l’endroit de l’écoute et installent l’attente d’une issue, de la sentence d’un oracle. L’homme est enfermé dans ce fourgon et dans l’image – dans sa condition surtout – mais il jouit à cet endroit de la liberté de dire haut et fort et d’être entendu. Et ce que nous entendons c’est précisément l’incroyable adéquation entre sa folie et celle du monde au-dehors, entre la souffrance la plus intime et le moment historique.

14Le hors-champ c’est aussi la vie de Koffi après le travail, et le peu qu’il en dit : « Chez moi je ne vais penser à rien, pas de clignotant, pas de vitesse à passer. » Conduire les autres c’est avoir charge d’âmes. Le chauffeur, comme le cinéaste, délimitent un espace sécurisé où chacun trouve un alter ego pour exprimer – dire, dessiner, crier – ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il éprouve, nous permettant de voir émerger, dans un silence accueillant, des gestes et des paroles d’une force poétique inouïe. Le véhicule de Koffi – comme le film – est un espace où, dans le monde réel, l’utopie est possible, alors même que le chaos au-dehors l’est aussi. Il est semblable au bateau qui, pour Michel Foucault, représente l’hétérotopie par excellence :

[L]e bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer […]. Dans les civilisations sans bateau, les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires19.

15Ainsi le film apporte un contrepoint radical au registre des discours politiques et des slogans de cet hiver 2015 en proposant celui du regard et de l’écoute. Il témoigne en cela des meilleurs prolongements, qui sont aussi les plus nécessaires, du cinéma direct, parce qu’il trouve sa forme dans le différé de l’événement, entre l’espace public – la rue, les médias – et la sphère privée, à l’endroit précis où l’intime et le politique se rejoignent et où les choses (re)prennent un sens. Autour de nous, attentats et contestations appellent de profonds changements de la société, mais nous devons réapprendre à voir et à écouter d’ici là.

Notes de bas de page

1Voir ce que devient l’ombre (2011) de Matthieu Chattelier et L’œuvre des jours (2014) de Bruno Baillargeon sont deux films qui mettent magnifiquement en abyme cette idée.

2Pierre Perrault, l’action parlée est le titre d’un documentaire que Jean-Louis Comolli et André S. Labarthe ont consacré au cinéaste en 1968.

3Yvonne Verdier, ouvr. cité, p. 11.

4Pour plus de développements, je me permets de renvoyer à mon texte Pour la suite du monde. Façons de croire, façons de dire, façons de faire, ouvr. cité.

5On remarque que, de plus en plus souvent, des films documentaires sont adaptés au théâtre. Plusieurs films de Raymond Depardon ont été portés à la scène par Zabou Breitman, et le texte d’Entrée du personnel, écrit par Manuela Frésil à partir de dizaines de rencontres avec des ouvriers des usines d’abattoir a été mis en scène au théâtre avant même que le film ne soit réalisé. En outre, Marion Boudier, dramaturge et collaboratrice de Joël Pommerat a évoqué la manière dont le film documentaire peut nourrir l’écriture théâtrale. Elle évoque l’usage du « palimpseste documentaire » concernant par exemple la place que Salesman des frères Maysles a occupée dans la création de La grande et fabuleuse histoire du commerce (propos entendus à l’occasion du Festival Parlé, conçu et organisé par Catherine Bizern et Alice Leroy dans le cadre du Festival Cinéma du Réel, le 18 mars 2019. Marion Boudier a par ailleurs écrit deux ouvrages qui documentent les méthodes de travail collectives de Joël Pommerat : Avec Joël Pommerat 1 : un monde complexe et Avec Joël Pommerat 2 : l’écriture de Ça ira (1) Fin de Louis, Arles, Actes Sud-Papiers, coll. « Apprendre », 2015 et 2019.)

6Jean Dubuffet, « Empreintes » [avril 1957], dans L’homme du commun à l’ouvrage, ouvr. cité, p. 227-251.

7Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée [1951], Paris, Payot, 1983, p. 67.

8Vinzenz Hediger, « Le documentaire comme système expérimental : quelques leçons épistémologiques sur le cinéma de non-fiction », conférence « Dispositifs » de l’Université de Lausanne, 20 avril 2012, https://wp.unil.ch/dispositifs/enregistrements-des-conferences/ [consulté le 26 novembre 2024].

9À l’occasion d’une séance de questions et réponses après la projection, dans le cadre du Festival Cinéma du Réel où le film fut sélectionné en 2017.

10La cartographie des vies humaines est une autre déclinaison de la tension entre le flux et la structure explorés par le film documentaire : on pense à En construcción de José Luis Guerin ou à Derniers jours à Shibati d’Hendrick, à Sud eau nord déplacer d’Antoine Boutet (de nombreux films chinois abordent aussi cette question) ou aux films de Volker Koepp.

11Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2018.

12Ibid., p. 84-85.

13Ibid., p. 86.

14Ibid., p. 68.

15Ibid., p. 132.

16Ibid., p. 111.

17Michel Foucault, « Des espaces autres » [1967], Empan, 2004, vol. 2, no 54, p. 12-19.

18Avi Mograbi lors de la présentation de son film au Festival Cinéma du Réel en mars 2016.

19Michel Foucault, « Des espaces autres », ouvr. cité, p. 19.


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