Chapitre 8
Une dramaturgie de la scène
p. 321-242
Texte intégral
1C’est le début du film, les toutes premières images de La chasse au Snark (2013) de François-Xavier Drouet. C’est un plan-séquence de trois minutes trente qui précède le titre du film. Face à un bosquet d’arbres, le haut du corps d’un homme, de dos, occupe la moitié droite de l’image. Au milieu des arbres, au loin, on aperçoit une silhouette qui fait les cent pas, les mains dans les poches.
— Tu viens ?, lui crie l’homme.
— Non…
— Pourquoi tu ne veux pas venir ?
— Parce que.
— Hein ? Pardon ?
— J’ai envie de rester…
— Mais viens, après tu pourras rester…
2Angèle, dont on ignore encore l’identité, s’éloigne à la lisière du bosquet, vers la gauche et Abou, qui lui parle, suit le mouvement en restant à bonne distance. Sur son insistance, Angèle concède deux minutes de discussion et vient vers lui en bougonnant. Il est toujours de dos en amorce de l’image alors qu’Angèle avance avec détermination dans l’axe de la caméra face à nous. Ils se retrouvent face-à-face, mais Angèle, nerveuse et renfrognée, rechigne à répondre à l’éducateur qui lui demande pourquoi elle a quitté le cours. Alors qu’elle tente de justifier son geste – Tim, un autre adolescent tentait de l’intimider et l’enseignante n’a rien fait pour l’en empêcher – elle reprend imperceptiblement ses distances et la caméra s’ajuste jusqu’à ce qu’elle se retrouve seule dans l’image. De retour dans le cadre, Abou essaie de convaincre Angèle de retourner en classe, dans son intérêt, et de parler aux responsables de son problème avec Tim. Angèle refuse toujours et se dérobe en s’éloignant. Abou, à nouveau relégué dans le hors-champ, passe de la persuasion à l’injonction (« Allez, tu viens ! »), mais elle tourne les talons et repart vers les arbres. Impuissant et exaspéré, Abou verbalise la fin de la négociation : « OK ça va, on va s’arrêter là ! Quand tu auras envie de me parler, je te tournerai le dos. » La caméra continue à filmer la trouée dans les arbres où Angèle a presque disparu, mais d’où elle ressort aussitôt, suggérant par son geste qu’Abou a quitté la scène. Il n’y a plus qu’elle et celui qui filme, mais dont elle feint d’ignorer la présence se parlant à elle-même tout en se sachant entendue : « J’ai même pas le droit d’être tranquille ici, putain ! … » Elle revient vers la caméra qui panote pour la suivre alors qu’elle longe la limite droite de son champ, passe tout près d’elle et la dépasse pour aller s’asseoir sur un banc de métal derrière elle. La dernière image du plan-séquence montre Angèle assise de trois quarts dos : le vent souffle dans les feuilles autour d’elle, elle sort un briquet de sa poche et joue à l’allumer alors que le tonnerre (un effet de post-production) se met à gronder.
3Le titre apparaît ensuite sur fond noir et un texte explique ce qu’est le Snark : un internat fondé à La Louvière en Belgique en 1973, qui accueille des jeunes qui ont été exclus du système scolaire classique à cause de troubles du comportement. Son nom renvoie à un poème de Lewis Carroll où des chasseurs sont en quête d’un animal fantastique (mi-snake et mi-shark : mi-serpent et mi-requin) que personne n’a jamais vu : « Chaque fois qu’ils croient le tenir, il disparaît. Quand ils l’attrapent enfin, ce n’est pas lui. » Il indique le caractère utopique de ce que les créateurs de ce lieu se sont donné pour objectif : apprivoiser l’adolescence blessée, en rupture avec la société, la famille, l’école ou la loi ; et le faire sans violence puisque l’établissement est fondé sur des principes non répressifs. L’univers de Lewis Carroll, poétique et inquiétant, se trouve convoqué plus ou moins consciemment à divers moments du film : ici, la forêt semble prête à absorber la jeune fille pour l’extraire du monde réel.
4Ainsi, tous les enjeux déployés dans le film sont rendus perceptibles dans cette scène au moyen de procédés dramaturgiques propres au cinéma direct. Ce dialogue contrarié met en évidence l’idée que la parole est le lien nécessaire et fragile par lequel l’adulte cherche à retenir l’adolescente « dans le cadre » et à réduire la distance qu’elle veut maintenir entre elle et les autres. Et alors que la parole de l’éducateur figure le lien, la caméra du cinéaste figure le cadre. La chorégraphie qui ponctue cet échange, et que la caméra accompagne, révèle la fragilité de ce lien entre Angèle et l’institution des adultes qui échoue à la protéger. Et nous pouvons imaginer, presque visualiser dans l’espace de la scène ainsi créée, un fil élastique qui les relie, les rapproche un moment puis se tend jusqu’au point de rupture ; un fil qui matérialise la tension entre liberté individuelle et contrainte sociale. La relation entre les adolescents et les professionnels de ce lieu bienveillant, dernier rempart contre la marginalité et l’exclusion, ne tient qu’à ce fil tendu et cette tension constitue l’enjeu dramatique central du film. Car le fil c’est le lien, mais c’est aussi le fil de l’adolescent-funambule qui risque de basculer dans le vide au moindre faux pas : « tu es sur le fil » est l’avertissement par lequel les éducateurs excédés indiquent l’imminence du danger.
5D’emblée la mise en scène place Angèle au centre du film : Abou entre et sort du champ au gré de la négociation, mais elle reste toujours dans l’image. Le cinéaste choisit ainsi son point de vue, celui des jeunes. Placé en ouverture dans l’après-coup du montage, ce moment introduit en effet les éléments saillants de la trame narrative du film : en premier lieu la place centrale occupée par Angèle et la relation privilégiée qu’elle noue avec le cinéaste. Mais aussi les questions qu’elle soulève et qui sont emblématiques de ce qui se joue pour chaque adolescent : Partir ou rester ? (« Souffrir ou souffrir le moins possible ») La retenir ou la laisser errer ? L’aimer ou l’éduquer ?
6François-Xavier Drouet avec sa caméra est derrière Abou, mais en retrait : il est à la fois dedans et dehors. Il est dedans comme adulte participant à la vie quotidienne d’un lieu dont l’organisation est collégiale et qui engage la responsabilité de chacun dans un collectif. Mais il apporte un regard extérieur à l’institution :
J’ai passé un an là-bas mais je n’y étais pas en permanence. À chaque fois que j’arrivais, j’étais un extérieur, j’étais un adulte dans le lieu, comme quand je fais la remarque [à Angèle] que les choses passent beaucoup par l’insulte. Mais je suis extérieur et elle ne s’adresse pas à moi comme elle s’adresse aux autres adultes. C’est cette idée que ma présence lui sert aussi à dire des choses1.
7Le dispositif de cinéma direct montre ici sa capacité à saisir le destin du personnage face à une injonction sociale à laquelle le film participe : durant cette séquence, Abou met son savoir-faire d’éducateur à l’épreuve du moment filmé et Angèle affirme son indépendance viscérale (et du même coup l’autonomie du corps dans le film documentaire). Tous deux sont conscients d’être filmés et cela change imperceptiblement les choses. Et à la fin de la séquence, c’est vers François-Xavier Drouet à la caméra qu’Angèle revient, acceptant le cadre qu’il lui propose. Le cinéaste explique ainsi la construction qui est à l’œuvre :
Par rapport à d’autres situations que l’on peut voir dans le film de jeunes qui sont enfermés dans un rôle, Angèle est consciente de cette représentation, du rôle qu’elle est obligée de jouer pour pouvoir survivre dans ce lieu violent. Permettre à un personnage de pouvoir sortir de ce rôle devient possible dans le temps du tournage […]. Il semble assez clair en tout cas que ma présence provoque des situations, en tout cas fabrique un espace dans le film. Ma présence génère aussi de l’interaction, il y a un espace mis en place dans certaines situations qui permet aux personnages de prendre du recul par rapport à des choses qui leur arrivent, et aussi de s’approprier le film pour s’exprimer à l’extérieur, vers le vaste monde2.
8Aussi, ne peut-on pas exclure l’idée que les circonstances de la fabrication du film aient aidé à maintenir le lien entre Angèle et les adultes et ce faisant aient infléchi son attitude et les décisions qui furent finalement prises la concernant.
9Ce moment du film est exemplaire de la façon dont les moyens propres au cinéma direct – la chorégraphie de la caméra portée, la continuité et l’interaction filmeur/filmé – permettent de construire un espace filmique – que j’appellerai une scène – capable de révéler, voire de rehausser grâce à la distance critique ainsi créée, la dramaturgie inhérente à l’événement filmé. La figure du plan-séquence, rendue possible depuis les magasins de 120 mètres des premières caméras 16 mm utilisées par les pionniers du cinéma direct, implique les protagonistes – filmeur, filmés et spectateur – dans une même scène. S’y déploient toutes les potentialités de l’inscription vraie ainsi nommée par Jean-Louis Comolli pour parler de la « coprésence (qui renvoie aux trois “unités” du théâtre classique) [qui] atteste de l’instant même de la prise de vue, unique, non répétable » et constitue en cela « le motif de base du documentaire ». L’auteur y voit la possibilité d’une « communion » : « une même communauté, par-delà ses irréductibles différences, est unifiée par un geste commun : filmer, être filmé ». La durée du plan permet les déplacements dans l’espace, mais surtout les déplacements de sens pour le spectateur et l’établissement d’une relation entre lui et le sujet filmé3. L’inscription vraie tire sa beauté du rapport entre conscience et inconscient, volontaire et involontaire, pensé et impensé qui s’y joue « [c]omme si le rapport filmé corps-machine dépassait toute signification préétablie4 ».
10Ainsi se dessine une entité proprement cinématographique, la scène, dont la logique interne doit davantage à un découpage intuitif dans le plan qu’à l’intelligence du montage, si ce n’est parfois sur le mode de l’ellipse qui rend la durée possible5. La mise en scène double celle du jeu social d’une dimension performative qui en révèle la teneur politique. Et, en y inscrivant sa place, le cinéaste pose les termes de la relation et les modalités de la participation qui donneront au film sa cohérence.
Filmer l’intervalle, penser le commun
11En invitant le spectateur à observer les moindres effets de la situation filmée sur les acteurs occasionnels dans la durée déployée de la scène, l’exercice décline une expérience qui fut fondatrice du Kino-Glaz pour Dziga Vertov : celle de se filmer lui-même en accéléré sautant dans le vide du haut d’un monticule pour en obtenir une représentation ralentie à la projection :
J’avais pour objectif de comprendre si le tournage avec une caméra à prise de vue rapide pouvait décrypter mon monde intérieur.
Bilan. Cela paraît tout à fait banal : un homme s’est approché du bord de la grotte, s’est incliné, a souri, a sauté et s’est relevé.
Mais la caméra à prise de vue rapide qu’a-t-elle montré ? Cet homme s’approche du bord de la grotte. Il réfléchit : sauter ou non. Puis il se convainc : « Il faut sauter ; c’est embarrassant sinon. » Un doute s’immisce : « et si je me casse une jambe. Non je ne me casserai pas les jambes. Je n’ai pas le choix. Il faut que je saute6. »
12Et Vertov continue ainsi à faire retour sur ces images de lui-même (un feed-back réitéré par les multiples récits qu’il a produits de ce moment fondateur) pour commenter la moindre de ses expressions et y projeter ses pensées jusqu’à l’accomplissement du saut et la satisfaction de la prouesse accomplie. Au passage, il suggère que la présence de la caméra avait renforcé sa détermination à sauter (« Il faut sauter ; c’est embarrassant sinon »), anticipant les effets de ce que Jean Rouch nommera la ciné-transe. Mais surtout, ce récit fondateur introduit l’importance de l’observation des manifestations humaines les plus furtives – « le ciné-œil est une ciné-analyse » – pour penser un nouvel espace commun – « […] la possibilité de lier tous ces éléments, de les unir, de les réagencer, de les synthétiser de telle manière que nous retrouvons le monde concret, reconstitué cette fois-ci autrement7 ». Ce mouvement passe par la « théorie des intervalles » :
On comprenait les intervalles comme des tensions [une note de la traductrice précise que le mot russe, Tok, renvoie à « courant électrique » ou « flux »] nées entre deux objets. En musique, on appelle intervalle non pas le contenu d’une note, mais l’espace entre deux notes, entre do et mi, entre mi et si8.
13Ainsi le cinéma direct, qui prolonge certains traits saillants de la matrice que fut aussi le ciné-œil9, s’occupe-t-il également de saisir ces flux entre les choses et les êtres (le fil entre Abou et Angèle, celui entre Angèle et François-Xavier), constitutifs du lien mais aussi de la pression sociale, pour mieux reconsidérer l’espace où siège le politique, en deçà des représentations médiatiques et des discours, dans le rapport de chacun avec le monde. C’est de là qu’il tient sa propension à filmer l’entre-deux, l’attente, le processus, le déplacement ou l’après-coup, et celle à faire retour pour penser le chemin parcouru.
14En lisant le récit de Vertov, un moment de cinéma me vient naturellement à l’esprit, c’est la séquence finale de Récréations de Claire Simon (1992)10. Le film est tout entier constitué de scènes attentives à la dramaturgie des jeux des enfants dans la cour de récréation d’une école maternelle. S’y trouvent mis en jeu, comme lors d’une répétition sur une scène de théâtre, le tressage des relations sociales et l’étendue de leurs implications intimes et politiques. Claire Simon tourne sans écriture préalable ni repérages, elle observe en filmant seule, une petite caméra Hi8 à la main, à hauteur d’enfant. À l’écoute de leurs histoires, elle en révèle la complexité et la violence dans le flux du moment vécu. La fluidité du dispositif lui permet de filmer cet espace de liberté – la cour de récréation – qui devient un théâtre de la servitude (comme le suggère la phrase de Spinoza, dite par le père de la réalisatrice, qui ouvre le film). Sa place parmi eux repose sur un pacte : « Je ne suis pas là pour censurer vos jeux, pour faire la loi, je veux juste vous regarder jouer », mais cela ne signifie pas que sa présence et celle de la caméra ne changent rien pour eux. Le moment le plus éloquent à cet égard, c’est cette séquence finale, une scène de 10 minutes constituée de six plans. Un groupe d’enfants – des filles surtout, mais aussi deux garçons – s’exerce à sauter par-dessus un banc depuis le muret de ciment auquel il est adossé, au fond de la cour. La petite Nathalie ne parvient pas à sauter et Adela, la plus grande du groupe, incarne par son autorité la dialectique de la pression sociale alliant l’humiliation – « Myriam elle est plus petite que toi et elle sait le faire… à ton âge ! …Tout le monde le fait sauf toi » – à l’encouragement – « Tu dois y arriver… Qu’est-ce que tu racontes, tu vas y arriver ! ». Nathalie pleure, s’apitoie sur elle-même, tout en poursuivant inlassablement ses efforts. La peur l’empêche de s’élancer et elle multiplie vainement les tentatives de décomposer le mouvement, se retrouvant parfois la tête en bas et les fesses en l’air comme aimantée par le sol dans une posture inverse à l’envol. Mais nous pouvons voir se déployer, dans le temps de la scène, les sentiments en lutte sur son visage. Dès le début de la séquence, les regards à la caméra indiquent que l’auto-mise en scène est pleinement prise en charge : les filles contribuent en toute conscience à créer leur rôle dont elles assument les attributs et les contradictions jusqu’au bout, et l’adulte qui filme les en laisse libres. Pendant que les autres enchaînent saut après saut, la frustration de Nathalie augmente et ses effets se déplacent ; elle pleure de plus en plus fort puis son désarroi se mue en détresse et devient une brûlure – « Maman ! ça me brûle » – dont elle cherche l’origine, aidée de ses camarades, sous sa jupe ; son nez qui coule occupe son attention quelques secondes et enfin c’est son psychisme qu’elle incrimine – « Je crois que c’est dans ma tête hein ? ». Elle cherche l’attention d’Adela qui, de fait, utilise son inaptitude pour transformer ce jeu anodin en joute collective (« Regarde, c’est fastoche ! ») : elle la rabaisse en flattant les autres filles, la rabroue quand elle sollicite son aide puis la lui offre quand elle semble vouloir s’en passer. Mais Nathalie cherche aussi l’attention de la caméra que l’on sent là, tout près, et qui semble justifier ses efforts pour sortir d’elle-même ; elle perçoit l’attraction de la ciné-transe. Ce faisant, elle trouve les moyens de défier sa paralysie et impose son rythme : elle saute du muret à côté du banc puis du dossier sur l’assise et de l’assise au sol. « Tu vois que tu y arrives », lui dit Adela. Nathalie en profite pour se risquer à commenter, en minaudant, le saut imparfait de sa rivale : « Elle a un petit peu raté Adela… » Au cours des dernières minutes, les progrès de Nathalie sont manifestes, mais infimes. Adela semble disposée à se satisfaire d’un saut assisté et maladroit qui suscite à son initiative des applaudissements, mais Nathalie n’exprime aucune jubilation, elle n’en a pas fini… Soudain la cloche sonne la fin de la récréation et le suspens est à son comble. Nathalie trépigne et exige l’aide des autres qui s’en vont déjà, car cette fois elle en est sûre : « [elle] sait le faire ». Elle leur impose le moment qu’elle a choisi pour réussir : sur la musique qui surgit et dans un ralenti, elle s’élance, lâche la main d’Adela et s’envole dans la lumière. La mise en scène lyrique de ce dernier instant – c’est aussi la fin du film – renoue avec l’effet de ralenti de la caméra à prise de vue rapide de Vertov, mais ici c’est la durée de la séquence et la qualité de l’observation qui permettent de voir non seulement l’incroyable chemin de Nathalie vers l’émancipation et la reconnaissance, mais aussi, grâce au potentiel de fiction que déploie la scène, l’équivalent du destin de toute une vie condensé en quelques minutes.
15L’expérience que traverse le spectateur et la diversité des interprétations et des identifications qu’elle produit (et que l’analyse dans le cadre pédagogique révèle inlassablement) attestent de la qualité de participation du film et le récit du tournage vient renforcer ce sentiment. À la demande des producteurs d’Arte, pressentis comme partenaire, Claire Simon avait dû trouver, dans l’après-coup du tournage, un moyen de remédier à l’encombrement sonore qui caractérise une récréation. Rejetant l’idée d’apposer un commentaire ou des sous-titres, elle décida d’opter pour le doublage et demanda aux enfants de rejouer, dans la cour vide, leurs paroles retranscrites au mot près. Dans ce différé de la prise, c’est elle qui, pour les diriger vers la vérité du moment filmé, devient leur partenaire de cet autre jeu et le making of de ces séances, consacré à Nathalie, montre la continuité que l’enfant établit entre ces deux moments : à la fin de l’enregistrement, elle saute plusieurs fois par-dessus le banc avec une incroyable aisance et dit à Claire Simon : « On va le dire à Adela ! » Le doublage provoque, pour le spectateur non averti, un effet de décalage dû à une légère désynchronisation et à la recomposition de l’ambiance sonore. Cette imperceptible étrangeté souligne la dimension théâtrale du jeu et le dédoublement que l’auto-mise en scène induit. Mais quand on sait que cette deuxième fois a eu lieu, ce décalage introduit l’idée d’une rétroaction sur le moment vécu, inclusive pour le spectateur. Comme l’a dit Denis Gheerbrant :
L’étonnant c’est que le travail de Claire Simon sur le son nous ramène justement à la réalité de la relation avec ces enfants. Quand on voit son film, on a l’impression d’être invité par les enfants dans leur monde. Si elle s’en était tenue au son technique, on serait resté à l’extérieur11.
16Ainsi sommes-nous invités à prendre part à ce questionnement du commun – ce qu’il en coûte et le bénéfice de vivre ensemble – et à voir sur les visages de ces enfants des émotions dont nous aussi avons déjà, lointainement, fait l’expérience.
17La scène, comme unité de récit du cinéma direct, permet ici encore de mettre en évidence ce qui, fondamentalement, relève d’un art de la mise en scène. François Albera ne dit pas autre chose lorsqu’à propos du rôle de Jean Rouch dans Tourou et Bitti, les tambours d’avant, il écrit :
L’observateur est donc le metteur en scène d’une cérémonie dont les règles lui échappent, dont la logique lui préexiste, que l’on rejoue pour lui dans une visée qui le dépasse. Cette expérience que Rouch fait tenir dans les dix minutes en continu de sa bobine de film, ne dit-elle pas pour finir, la vérité de la mise en scène cinématographique : elle capte ce qu’elle suscite qui n’est que l’effectuation de quelque chose de préétabli, tout en s’offrant dans l’unicité de l’événement12 ?
Notes de bas de page
1Propos tenus lors de la table ronde « Le cinéma direct : une matrice pour le documentaire », Les Rencontres du cinéma documentaire, 14 octobre 2014.
2Idem.
3Jean-Louis Comolli, « Les hommes ordinaires, la fiction documentaire », Voir et pouvoir, ouvr. cité, p. 51.
4Jean-Louis Comolli et Vincent Sorrel, Cinéma, mode d’emploi : de l’argentique au numérique, Lagrasse, Verdier, 2015, p. 265.
5Mais, bien entendu, la place qui lui est donnée au montage en guide le sens : ici le début du film.
6Dziga Vertov, « Comment est né et s’est développé le Ciné-Œil » [1935], dans Dziga Vertov, Le ciné-œil de la révolution, ouvr. cité, p. 513.
7Ibid., p. 515.
8Ibid., p. 513-514.
9« Pas le Ciné-Œil pour le Ciné-Œil, mais tous ces moyens, toutes ces inventions, tous ces procédés et toutes ces méthodes devaient élucider et montrer la vérité. » (Ibid., p. 516)
10Claire Simon, Récréations, 1992, production Les Films d’ici et Arte.
11Catherine Bizern (dir.), Cinéma documentaire : manières de faire, formes de pensée, Crisnée, ADDOC et Yellow Now, 2002, p. 27.
12François Albera, Puissances du cinéma, ouvr. cité, p. 193.
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