Journal de guerre, 1940-1944
p. 13-280
Texte intégral
1Toutes les personnes mentionnées dans ce journal ont réellement existé et les propos et gestes qui leur sont attribués ont été fidèlement retranscrits.
2Tous les faits décrits ont vraiment eu lieu, autant que l’auteure de ce journal ait pu en juger.
3Les rumeurs que l’on peut lire aux différentes dates sont des rumeurs qui circulaient largement à l’époque de la rédaction du journal.
1940
17 juin
4Il règne ces jours-ci une atmosphère de cauchemar. Tant de malheur, de honte et d’horreur semblent irréels, auxquels il faut ajouter l’intrusion, chaque jour un peu plus profondément, de l’envahisseur allemand dans le pays. On dirait un mauvais rêve dont on espère se réveiller pour s’apercevoir que, aussi terrible et tragique soit elle, la réalité est tout de même à peu près acceptable. Mais tel n’est pas le cas : une avalanche est en train de nous emporter, en même temps que disparaissent tous les repères constitués par notre intelligence et notre morale et nous regardons nos espoirs et nos croyances s’effondrer devant nous. Bien que je n’arrive pas à me faire à cette idée, j’ai pourtant cru que c’en était véritablement fini de nous lors de la soirée d’intercession à Notre-Dame : en pleine cérémonie, une fois les prières dites, la Marseillaise a soudain retenti au son de l’orgue. L’hymne s’est élevé sous les voûtes avec une force et un fracas tels que j’ai ressenti alors au fond de mon âme combien ce cri était celui de la panique et de la défaite. Mais ce sont des pensées sur lesquelles il n’est pas bon de s’appesantir.
5Après cet hiver de faux-semblants et d’assurances qui pourtant sonnaient déjà faux, la guerre éclair qu’on nous avait promise a bel et bien eu lieu, suivie de la catastrophe qui nous a submergés : la percée de Sedan, la Belgique, Dunkerque et l’invasion sans merci face à laquelle il y a eu hélas trop peu de résistance, et les scènes de panique puis la fuite devant les armées de l’envahisseur.
6Cela fait environ dix jours que Lili1 ne cesse de m’appeler au téléphone pour tenter de me convaincre de fuir avec elle si le vent ne tournait pas en notre faveur. Mais je déteste l’idée de devoir fuir : je n’en vois pas le sens, du moins pour ce qui me concerne. Il est bien normal qu’elle se fasse du souci pour Riquet et souhaite l’emmener en lieu sûr, si un tel lieu existe encore. Mais je ne comprends pas que sans un motif comme celui-là des gens fuient en direction du sud, comme si s’enfuir en voiture allait apporter un quelconque remède ou empêcher tous les désastres. J’ai l’impression d’une folie collective, et pourtant Dieu sait combien je suis de nature inquiète et combien j’ai moi-même peur. Peut-être les terribles récits entendus au sujet des réfugiés du nord obligés de quitter leur maison et leur village à l’approche des Allemands, puis les bombardements sur les routes, ont-ils contribué à propager une sorte d’épidémie de peur et un réflexe de fuite devant l’immédiateté du danger.
7Il y a une demi-heure, Lili m’a de nouveau téléphoné et je suis descendue à l’appartement des P.2 pour prendre son appel. Je lui ai répété que je ne voulais pas partir et elle m’a répondu que comme la situation ne faisait qu’empirer, elle allait tout simplement attendre que je change d’avis : je dois donc lui faire part de mon ultime décision avant ce soir. Ensuite Mme P. est venue me voir et m’a dit : « Cela ne sert à rien de s’en aller : le maréchal Pétain a demandé aux Allemands leurs conditions d’armistice. Nous venons tout juste d’entendre à la radio qu’il était impossible de poursuivre les combats. »
8Au début je n’ai pas cru ce qu’elle disait car c’était trop affreux, mais c’est pourtant la triste vérité. J’ai essayé de me dire qu’il s’agissait d’un piège tendu par la propagande allemande pour brouiller encore davantage nos esprits, mais ils m’ont assuré qu’il ne faisait aucun doute qu’une demande d’armistice avait été formulée.
9Je suis retournée à mon appartement, puis l’ordre a été émis de quitter la ville avant 10 heures du matin le 18. Au cas où l’armistice ne serait pas obtenu, ou si nous n’acceptions pas les conditions proposées, des ordres officiels ont été diffusés afin que le plus grand nombre possible de civils quitte la ville : une action de résistance pourrait être entreprise à Lyon contre les Allemands et les autorités militaires préfèrent que les personnes qui ne sont d’aucune utilité particulière s’en aillent. J’ai donc rappelé Lili pour lui dire que j’acceptais son offre généreuse. Avant toute chose, il fallait que je trouve une solution pour mon frère3 : j’ai fini par le convaincre de se rendre à Arcachon où il a des amis. Le dernier train en direction du sud devait partir dans l’après-midi. Mais avant qu’il ne s’en aille, j’ai dû aller retirer de l’argent à la banque. Or, à mon arrivée, celle-ci venait juste de fermer ses portes, si bien que j’ai dû demander à Lili si elle voulait bien également emmener mon frère. Elle a confirmé que c’était possible et qu’elle viendrait nous chercher à 6 heures du matin le 18. Nous avons donc passé le reste de la journée à rassembler les affaires qui nous seraient nécessaires et avons préparé deux petites valises. Des amis sont venus nous rapporter les rumeurs les plus divergentes. On raconte que les États-Unis seraient en train d’envoyer d’énormes quantités de matériel de guerre, suffisamment pour nous permettre de continuer la lutte, mais on raconte aussi que rien n’aurait été envoyé par les États-Unis. On dit que le gouvernement serait à Bordeaux et s’apprêterait à rejoindre l’Afrique du Nord pour poursuivre la guerre, mais aussi que si nous résistons toutes les villes seront bombardées et rayées de la carte. On dit aussi qu’une partie de l’armée serait en train de résister et en même temps on raconte qu’aucune résistance n’est prévue, car d’ailleurs aucune ne pourrait avoir lieu : la plus grande confusion et la sidération la plus complète règnent de toutes parts.
Villevocance, le 19 juin
10Le cauchemar se poursuit et devient chaque jour un peu plus affreux et insensé. Après un voyage ponctué d’incidents aussi étranges qu’incroyables, nous sommes arrivés hier dans ce village qui se trouve sur la route principale qui conduit au Massif central. Nous avons quitté la ville à deux voitures, notre équipée étant composée de Lili et E4., leur fils, et un petit camarade de Riquet prénommé Geo. Il y avait en plus Mme M. et son fils, ainsi que mon frère et moi. Nous n’avions emporté avec nous que peu de bagages et seulement quelques provisions. Lili conduisait une des deux voitures tandis que son mari conduisait l’autre.
11Les routes faisaient peine à voir. Sous une bruine persistante, des gens avançaient en de longues files ininterrompues, chargés de baluchons et de valises, certains poussant des landaus ; des soldats dans des groupes épars ; des cyclistes, des voitures et des camions pleins de gens emportant leurs matelas et des affaires personnelles entassées à la va-vite. Tous se dirigeaient vers le sud, laissant les Allemands derrière eux, en route vers on-ne-sait-où, fuyant une terreur qui n’a pour l’heure aucun contour précis. Le désordre sur la route était indescriptible. On nous avait dit d’éviter tel ou tel endroit, car se propageaient des rumeurs de ponts détruits, d’Allemands qui s’approchaient, etc., et malgré tout, nous sommes parvenus à Annonay à 16 heures.
12À mi-chemin entre Lyon et Uzerche, où Lili et son mari voulaient se rendre en attendant que les choses s’éclaircissent un peu, nous sommes sortis sur la place principale d’Annonay pour nous reposer un petit quart d’heure avant de repartir à la hâte, quand deux officiers se sont approchés, l’un d’entre eux avec un gros pansement au bras. Ils nous ont dit qu’on venait de les informer à l’hôpital qu’il fallait fuir au plus vite, car les Allemands allaient arriver d’un moment à l’autre. Ils nous ont alors demandé de les conduire jusqu’à Saint Bonnet où ils pourraient retrouver une partie de leur régiment. Nous nous sommes donc répartis différemment dans les voitures : Lili a pris l’officier blessé, ainsi que Mme M. et son fils, tandis qu’E. embarquait l’autre officier, Riquet, Geo, mon frère et moi. Tous nos bagages se trouvaient dans la voiture de Lili. Celle-ci devait partir en tête et E., dont la voiture est beaucoup plus grosse, devait la suivre pour qu’il n’y ait aucun risque de se perdre de vue. Nous étions convenus qu’elle devrait se dépêcher le plus possible afin que le blessé soit rapidement hors de danger.
13Lili a donc démarré et nous allions la suivre lorsqu’un immense convoi militaire a bloqué la rue pour dix bonnes minutes. E. pensait qu’il allait pouvoir rattraper Lili, mais à environ 1,5 kilomètre de la ville, sa voiture est tombée en panne et a refusé d’avancer ne serait-ce que d’un mètre. Fou d’inquiétude et à bout de patience, E. nous a alors dit que le mieux serait pour lui d’essayer de faire du stop jusqu’au village suivant, où il espérait obtenir de l’aide. Il a été conduit dans une voiture qui passait par là et Geo l’a accompagné. Mon frère et moi sommes restés avec Riquet qui réclamait sa mère à chaudes larmes. Nous n’avions qu’une chose à faire : attendre et réconforter ce pauvre Riquet. Mais bientôt nous avons entendu un grondement au-dessus de nous (des gens sur la route nous ont dit plus tard qu’il s’agissait d’avions italiens déjà en exercice dans la région) et bientôt, un peu plus loin, des bombes ont commencé à tomber. Nous ressentions les explosions et apercevions des incendies. Fort heureusement, comme Riquet pleurait dans son mouchoir, il ne s’est aperçu de rien. Aucune possibilité ne s’offrait à nous pour le mettre à l’abri : la route se trouvait entre une pente herbeuse dépourvue d’arbres et, de l’autre côté, un ravin abrupt. De plus, il portait une chemise blanche et nous n’avions rien de sombre pour le couvrir. J’ai alors fait signe à mon frère de ne rien dire et je me suis lancée dans le récit de l’histoire la plus drôle dont j’ai réussi à me souvenir pour faire rire l’enfant et l’empêcher de se rendre compte de ce qui se passait. Comme il ne s’apercevait même pas que des flammes s’élevaient là où les bombes s’étaient écrasées, j’ai donc poursuivi mes récits.
14Avant la nuit, E. est revenu avec une voiture et nous a conduits au village suivant, tandis qu’avec un autre homme et toute une équipe, il emmenait sa propre voiture jusqu’à Annonay, espérant que les Allemands n’y fussent pas déjà parvenus. Il m’avait communiqué le nom de l’hôtel où on lui avait promis de nous garder deux chambres. Le village était un vrai capharnaüm. La circulation, très dense, comptait quelques voitures comme la nôtre, remplies de personnes comme nous qui fuyaient vers le sud, et l’ensemble remontait en un grondement incessant la rue principale, la seule rue suffisamment large pour admettre des convois militaires. À l’hôtel, des groupes d’individus sales et hagards réclamaient de la nourriture avant de déguerpir, un quignon de pain et un morceau de fromage à la main, pour rattraper leur unité. Les propriétaires de l’hôtel étaient éreintés et ne savaient plus où donner de la tête, la mine grise de fatigue et d’inquiétude après deux jours et deux nuits passés dans leur salle à manger comble à servir des repas improvisés à une foule de soldats qui se hâtaient vers le sud. Lorsque je me suis adressée à elle, la patronne m’a d’abord répondu qu’elle n’avait plus aucune chambre et pas une minute à m’accorder, mais comme j’ai insisté et l’ai obligée à se rappeler la promesse qu’elle avait faite d’accueillir un groupe constitué de deux hommes et deux garçons, dont un qui réclamait sa mère partie accompagner un officier blessé jusqu’à un lieu sûr, elle s’est rappelé l’anecdote de l’officier blessé et cela a réglé notre affaire. Nous étions désormais certains d’avoir trouvé où nous réfugier. E. et Riquet ont dormi dans le lit double de la grande chambre et mon frère s’est vu attribuer un lit simple dans une alcôve. Pour ma part, je me suis retrouvée dans une toute petite chambre que j’ai partagée avec Geo. Aucun de nous ne s’est vraiment reposé cette nuit-là. On entendait le grondement des camions de l’armée qui remontaient la rue et changeaient de vitesse au bas du village avant de se hisser en grinçant vers le haut du village en une procession ininterrompue. À force d’avoir pleuré, Riquet avait fini par sombrer dans le sommeil et le petit Geo a dormi comme seuls les enfants dorment.
15Nous étions fous d’inquiétude pour Lili, d’autant plus qu’E. avait entendu dire à Annonay que la route qui surplombait Villevocance n’était qu’une longue file de voitures renversées et que plusieurs personnes avaient été tuées ou blessées dans des accidents, à cause du méli-mélo de voitures particulières au beau milieu des convois militaires.
20 juin
16Aucune nouvelle de Lili, aucune nouvelle de la guerre. Toutes sortes de rumeurs circulent, seul l’armistice est un fait établi. On raconte que les Allemands sont désormais à Annonay et n’iront guère plus loin. Ce serait absurde pour eux d’avancer plus avant, alors que le désastre qu’est cet armistice les a probablement rendus maîtres de tout. Certains disent que comme des troupes de Sénégalais sont positionnées un peu au-dessus du village dans l’attente d’ordres, les Allemands ne sont pas forcément très pressés d’aller à leur rencontre.
17Depuis un peu plus d’un mois, le village est rempli de réfugiés belges parmi lesquels se cachent aussi, dit-on, de nombreux espions. Tous les soldats campent au-dessus du village et ne descendent à l’hôtel que pour se procurer certaines denrées, telles que du fromage ou des saucisses. Sauf contre-ordre, ils partiront vers le sud dans quelques jours.
18Au milieu de tout ce bazar, et de tous ces malheurs, il s’est produit une sorte de miracle. J’étais assise dans la cuisine de l’hôtel, occupée à manipuler la radio pour tenter d’obtenir autre chose que la voix tremblotante de Pétain nous répétant sans relâche sa conviction honteuse que tout est perdu et que la seule issue pour nous est de nous séparer des Alliés et d’accepter les conditions des Allemands ; j’avais presque abandonné tout espoir d’entendre Londres, lorsque le miracle s’est produit : j’ai entendu la voix du général de Gaulle, claire et ferme, qui depuis Londres nous déclarait que tout n’était pas perdu, qu’on pouvait encore gagner cette guerre si nous ne baissions pas les bras. La supériorité en nombre et en armes qui nous avait écrasés, celle-là même pourrait un jour nous apporter la victoire, si nous continuions le combat tous ensemble contre notre ennemi commun. Quelle différence avec l’homme qui nous appelait à nous soumettre ! De telles paroles aux accents de confiance et de courage démontrent avec clarté la situation où nous nous trouvons : rien n’est effectivement perdu, du moment que nous ne désespérons pas de nous-mêmes. On nous montre une issue possible et c’est dans cette direction que se trouve le salut.
19Cette voix ferme a résonné dans la pièce faiblement allumée et nous nous sommes sentis réconfortés. Plus aucune raison, désormais, de nous laisser porter par le courant de la défaite.
20Il y a sans doute eu d’autres appels à prendre les armes avant celui que je viens d’entendre, car en sortant de la cuisine et en traversant le « café », j’ai surpris la voix d’un officier qui, alors qu’il achevait un repas pris à la va-vite, disait à ses hommes : « maintenant il nous faut nous débrouiller pour rejoindre Londres ». Je me suis dépêchée de lui souhaiter bon voyage, mais il est parti si vite que je n’ai pas réussi à lui parler. Si j’avais vingt ans de moins et si j’étais libre de faire ce que je voulais, je rejoindrais Londres le plus vite possible et servirais là-bas de toutes mes forces. Mais je trouverai bien quelque chose à faire, même ici, du côté de ceux qui ont confiance et qui restent loyaux envers eux-mêmes et envers l’Angleterre.
21Forte de cette nouvelle confiance, je suis sortie pour regarder le groupe de soldats s’éloigner à grands pas : peut-être allaient-ils tous dans la même direction que l’officier ? Pourquoi donc resteraient-ils ici pour être faits prisonniers ?
22L’homme fort du village s’est porté volontaire pour faire la circulation et s’en sort bien, tout amateur qu’il est. Comme il n’était pas occupé, je viens d’aller lui parler de l’appel de de Gaulle et du nouveau tour que prenait la situation. Cet idiot m’a répondu : « Je l’ai entendu moi aussi, mais je pense que c’est une bien triste affaire : si les Allemands s’aperçoivent que les gens écoutent cet appel et que par conséquent nous n’allons pas être au garde-à-vous tous ensemble derrière Pétain pour demander l’armistice, les conditions qu’ils vont nous faire pour la paix vont être draconiennes. » Je n’ai pas essayé de discuter cet aspect des choses avec lui, car j’étais certaine qu’il ne comprendrait pas. Mais une chose est sûre : aux mains de Hitler il n’y a rien à attendre, sinon un anéantissement total.
23Toujours aucune nouvelle de Lili. Riquet s’est un peu calmé, mais E. et moi sommes de plus en plus inquiets. Où est-elle donc ? Lui est-il arrivé quelque chose ? Il y a d’autres soucis également, quoique moins graves… Puisque Lili n’est pas avec nous, c’est moi qui m’occupe des garçons et ils n’ont ni sous-vêtements de rechange, ni chaussures sèches à se mettre aux pieds quand ils rentrent trempés par la pluie. En dehors d’une petite valise m’appartenant, tous nos bagages sont restés dans la voiture de Lili et on ne trouve pas grand-chose dans le village, car on a déjà donné aux réfugiés belges tout ce qu’on pouvait trouver en matière de linge de corps et de tricots dans les deux boutiques du village. E. a trouvé deux chemises pour les enfants, mais pas de mouchoirs. Ils n’en ont qu’un seul chacun et quand j’en lave un je dis à son propriétaire de patienter jusqu’à ce qu’il soit sec. Les chaussettes aussi sont un souci, car elles mettent un temps fou à sécher à cause de la pluie et de la bruine qui ne cessent pas. Faire la lessive et le raccommodage est pour moi une aubaine, car cela m’empêche d’avoir des pensées tristes et de regretter trop intensément de ne pas pouvoir être aussi utile que j’aurais pu l’être si je m’étais trouvée en Angleterre quand notre monde s’est effondré.
21 juin
24À présent j’arrive à capter Londres à la radio et je raconte aux gens ce que j’entends. Le général de Gaulle appelle les colonies à se joindre à lui dans sa lutte contre l’ennemi. D’après les rumeurs qu’on entend ici ou là, nombreux semblent ceux qui l’ont entendu et qui tentent de le rejoindre. On raconte que beaucoup de soldats, mais aussi des jeunes gens, se dirigent vers la côte Atlantique pour le rejoindre. Il y a aussi des rumeurs contradictoires concernant ce que Pétain va faire.
24 juin
25Tôt ce matin, E. a trouvé une voiture qui se rendait à Saint Bonnet et il est parti, emmenant Riquet avec lui. Ils sont revenus beaucoup plus joyeux : E. s’est renseigné à l’hôtel où ils avaient l’habitude de descendre et on lui a dit que sa femme, une autre dame ainsi qu’un garçon, qui accompagnaient un officier blessé, étaient arrivés tard dans la soirée du 19. Ils avaient vainement essayé de trouver un médecin pour s’occuper du bras de l’officier. Ce dernier voulait poursuivre son chemin sans attendre, ayant retrouvé quelques hommes de son régiment, mais Lili avait insisté pour qu’il reste, le temps pour elle de lui faire un pansement. Le lendemain matin, Lili était partie en direction d’Uzerche comme prévu, mais elle avait laissé aux propriétaires de l’hôtel le numéro de la voiture de E. ainsi qu’un message à son intention. Elle y disait qu’elle prévoyait de nous attendre tous à Uzerche et demandait à E. de faire vite et de venir aussitôt que possible ou sinon de lui faire savoir quelle était la cause de son retard.
26Pendant la journée nous avons entendu de la part de soldats qui se dirigeaient vers le sud que de rudes combats avaient eu lieu dans les environs de Lyon, Bourgoin et Grenoble et que nous avions remporté quelques victoires localement. Ces mêmes soldats nous ont dit qu’à présent, la seule chose qu’ils voulaient, c’était rejoindre de Gaulle.
25 juin
27À la radio, on ne dit rien des conditions de l’armistice qui a été signé. Les Allemands, qui occupent Annonay avec quelques troupes, ont désormais barré la route à un kilomètre de Villevocance et il faut montrer ses papiers d’identité signés du maire pour être autorisé à franchir le barrage. La voiture d’E. est réparée ; elle n’a pas été réquisitionnée par les Allemands, car quand le garagiste a appris que toutes les voitures non utilisées étaient apparemment pillées, il a retiré une des roues et en a abîmé une autre. Les Allemands ont cru la voiture en mauvais état et l’ont laissée là où elle se trouvait.
28Tous les services postaux sont suspendus et on ne peut pas non plus envoyer de télégramme. E. est donc d’avis que cela ne sert à rien de rester ici plus longtemps, d’autant moins que la postière lui a dit qu’elle ferait suivre dès que possible la lettre pour Uzerche qu’il lui a confiée à l’intention de Lili. Nous rentrons donc à Lyon samedi.
29 juin
29De retour en ville, mais dans une ville qui semble morte ou désertée. Quasiment personne dans les rues, ni aucune voiture, car l’Occupant a décrété que toutes les voitures seraient confisquées, sauf celles qui servent à la Croix-Rouge. En route vers Lyon, nous avons croisé de nombreuses voitures remplies d’officiers allemands, mais nous n’avons aperçu aucune troupe allemande en dehors du soldat en faction chargé de contrôler nos papiers en entrant dans la ville sur un des ponts qui enjambent le Rhône. Une fois arrivés à Lyon, E. nous a demandé si cela nous dérangeait de faire un arrêt chez lui avant qu’il nous raccompagne chez nous : il voulait voir si tout était en ordre à son domicile. Il avait en effet entendu dire que de nombreuses maisons avaient été pillées ou réquisitionnées. Fort heureusement, un ami à qui il avait confié ses clefs était venu plusieurs fois par jour ouvrir les fenêtres, parfois même travailler dans le jardin pour que la maison n’attire pas ceux qui auraient voulu profiter de l’absence du propriétaire. Pendant que nous nous trouvions chez E., un de ses amis est arrivé et nous a informés que nous ne pouvions pas rentrer chez nous en voiture, car les voitures des particuliers n’étaient plus autorisées à circuler en ville. Comme j’étais très fatiguée, redoutant le long trajet dans le bus bondé, ainsi que la marche à pied ensuite pour rentrer chez moi, cet ami a alors eu une idée de génie : étant lui-même affilié à la Croix-Rouge, il est parti en quête d’une voiture de la Croix-Rouge et nous a ainsi ramenés sains et saufs chez nous.
30En nous apercevant, la concierge nous a annoncé que « rien de particulier ne s’était passé en notre absence, que les Allemands étaient entrés dans Lyon et se comportaient depuis de manière très correcte ». À quoi s’attendait-elle donc ? À ce qu’ils violent les femmes en pleine rue ?
31La rumeur selon laquelle le maréchal Pétain aurait pris les rênes et s’apprêterait à former un nouveau gouvernement a été confirmée. Mais tout de même, comment peut-on CROIRE un seul instant que Pétain ne soit autre chose qu’une marionnette aux mains des Allemands ? Le fait qu’il nous répète que nous devons nous en remettre à lui pour tout ne signifie pas qu’il peut faire tout ce qu’il veut. Je me demande si cela aurait été pire pour nous d’être ouvertement pieds et mains liés au bon vouloir du vainqueur puisque, dans le fond, c’est finalement la situation où nous nous trouvons.
2 juillet
32Le maréchal Pétain nous dit de continuer de vivre comme avant la défaite, mais on nous demande aussi de suivre aveuglément ses exigences et de ne pas oublier que nous avons subi une défaite que nous sommes incapables de surmonter. La passivité dans l’obéissance et l’acceptation dans l’humiliation : voilà le comportement qu’on nous demande si sérieusement d’adopter. Il nous faut non seulement dire adieu à toute dignité mais on oblige aussi nos pensées à retourner sans cesse à cette impression d’impuissance totale et au besoin d’être « humble ». Lorsqu’il nous assène ce genre de conseils qui seraient ridicules s’ils n’étaient si tragiques, il a le ton mielleux d’Uriah Heep, le célèbre personnage de Dickens dans David Copperfield. Et même si nous suivions aveuglément notre nouveau chef du Gouvernement, bon nombre de difficultés subsisteraient tout de même : par exemple, quid de nos colonies ? Le général de Gaulle dit que notre empire colonial est intact et qu’il n’a subi aucune défaite ; il n’a en effet demandé aucun armistice. Notre marine est intacte également. Et si pourtant, un jour ou l’autre, les Allemands décidaient de les saisir ou de les revendiquer comme les leurs ?
33Bien sûr, on aime bien se dire que le maréchal Pétain essaie de sauver ce qu’il peut du naufrage, mais la situation est très sombre. Détail infime à côté de tout cela : la ligne de démarcation qui sépare la zone occupée de la zone libre va fatalement affaiblir le pays encore davantage en le paralysant, et alors nous serons bel et bien sans défense, à la merci de l’ennemi.
9 juillet
34Lili est rentrée. Après avoir atteint Uzerche, n’ayant reçu aucune nouvelle de notre part et coupée de tout, elle a craint pendant dix jours que son mari et Riquet aient été tués ou blessés sur la route et elle a manqué mourir d’inquiétude. Mais elle a aussi vécu des aventures incroyables pendant ce périple. Quand enfin elle a reçu la lettre qu’E. avait demandé à la demoiselle des Postes de lui envoyer, cela a été un énorme soulagement et elle a immédiatement sollicité l’autorisation de rentrer chez elle. Elle est venue me voir avec son mari cet après-midi et ils nous ont rapporté les deux sacs que nous avions laissés dans la voiture de Lili. Elle a dit que jusqu’à Saint Bonnet, ou presque, elle était toujours persuadée que nous la suivions. Ce n’est qu’en se mettant en route pour Uzerche le 19 qu’elle a vraiment commencé à se faire du souci.
10 juillet
35L’attaque d’une de nos escadres par les Anglais à Mers el-Kébir en Tunisie a provoqué l’indignation de la population. Et cette indignation est entretenue insidieusement par la presse gouvernementale, la seule qui reste. Quand la nouvelle nous est parvenue, cela nous a paru incroyable que les Anglais aient commis un tel affront, par pure malice et par dépit, et pour nous punir d’avoir rompu nos engagements en réclamant l’armistice de notre côté. La presse et la radio répètent que c’est la seule explication possible. Mais après avoir pris le temps de réfléchir à tête reposée, mon frère et moi nous sommes rapidement rendus compte qu’il n’y avait peut-être aucune malice dans cet acte, mais rien que le besoin immédiat, pour un pays qui se retrouve le dos au mur, d’éliminer tout ce qui pourrait lui asséner un coup mortel. Les déclarations qui ont été faites à la B.B.C. nous ont confortés dans notre analyse.
36Si la presse française sous influence allemande fait de son mieux pour manipuler l’esprit des gens et les convaincre que l’Angleterre a des intentions diaboliques qui vont devoir être contrecarrées par l’esprit de sagesse et de conquête des Allemands, les mots eux-mêmes ne sont pas pris au pied de la lettre : la plupart des gens ont trop de bon sens pour avaler ces vociférations et ces railleries. J’en ai eu un parfait exemple ce matin lors d’une petite conversation avec la femme qui a refait la doublure de ma cape en fourrure. Nous évoquions la guerre avec tristesse, ainsi que la manière désastreuse dont elle s’était terminée, quand elle a dit : « Je n’ai jamais rencontré d’Anglais, et très probablement que je n’en rencontrerai jamais aucun, mais je rougis de honte quand je pense que nous les laissons seuls pour lutter, alors que nous avions promis de rester avec eux jusqu’au bout, aussi difficile que soit le chemin. » Bien que je n’aie pas été surprise, ces paroles m’ont toutefois fait plaisir : nombreuses sont les personnes qui partagent cette opinion et ne se laisseront pas berner par les mensonges de la propagande allemande.
20 juillet
37Il y a très peu d’Allemands dehors ; peut-être ont-ils reçu l’ordre d’être discrets ? En ce moment circule le récit des derniers jours du gouvernement qui s’est effondré au moment de la défaite. Ses membres se trouvaient à Bordeaux où ils s’étaient réfugiés dès qu’il est apparu clairement que Paris allait bientôt se retrouver aux mains des Allemands. Ensuite, ils se sont dit que la meilleure chose à faire était de se rendre à Alger et de poursuivre la lutte depuis l’Afrique du Nord. Mais, en conséquence d’une intrigue fomentée par une poignée d’hommes politiques aux convictions fortement proallemandes et antirépublicaines, ou profascistes, ces derniers ont réussi à prendre le pouvoir et à interdire aux autorités d’Alger de recevoir le gouvernement républicain réfugié. Pétain s’est ensuite placé, à moins qu’on l’ait placé, à la tête du gouvernement qui a décidé de s’entendre avec les Allemands, et il a alors décrété que ses prédécesseurs étaient hors la loi. Si bien qu’à présent le mot « République », tout autant que la réalité de la chose, ne sont plus que des anathèmes et les institutions républicaines appartiennent au passé. Désormais, c’est un prétendu « État français » qui exerce le pouvoir, en lieu et place de « la République française ».
38Bien qu’ils soient moins nombreux, les trains circulent toujours, et puisque ma petite maison5 est depuis la fin du mois de mai prête à être habitée, nous allons y séjourner un mois. Ma fidèle Maria6 va nous accompagner. Elle et moi sommes occupées par les préparatifs et il me faut encore trouver une camionnette qui pourra livrer les meubles, la literie et tout le nécessaire le matin de notre arrivée à Oussiat, avant le début de notre séjour.
22 août, Oussiat
39Mon frère est resté en ville7 pour superviser le déménagement des meubles et des affaires que je laisserai dorénavant à la campagne. Ensuite, il va fermer l’appartement pour quelques semaines. Pendant ce temps, Maria et moi l’avons devancé à Oussiat, pour être certaines d’y être à l’arrivée de la camionnette et pour tout mettre en ordre. Tant que nous ne sommes pas complètement installées, nous allons prendre nos repas à l’auberge du village. Là-bas, on nous raconte des histoires affligeantes sur les flots de réfugiés qui viennent du nord et de l’est et affluent sur la route principale, fuyant devant l’envahisseur ; ces pauvres gens n’ont pris avec eux qu’un peu d’argent et quelques affaires ; ils ont dû être logés et nourris, et il a fallu leur indiquer des endroits où ils pourraient séjourner jusqu’à ce qu’un retour dans leur région soit envisageable. Pour les Alsaciens et les Lorrains, la situation est pire que pour les autres. Nombreux sont ceux qui, maintenant que les Allemands vont très certainement revendiquer ces deux provinces, n’y retourneront pas, car ils ne veulent pas devenir allemands. Bien sûr, la plupart des gens ne savent rien des conditions de l’armistice, car on ne nous en a rien dit, mais il est facile d’imaginer qu’elles vont inclure la perte de cette portion du territoire français – et que sans doute ce ne sera pas la seule.
24 août
40Jamais je n’aurais pu imaginer l’année dernière lorsque j’ai acquis ce terrain et fait construire cette petite maison que j’y viendrais pour la première fois après une telle catastrophe et que Pétain nous dirait alors que nous devons apprendre à nous considérer comme une nation vaincue sans aucun espoir de reconquérir un jour notre puissance perdue. Car c’est sans doute là ce qui est le plus difficile : l’entendre répéter, encore et encore, que notre effondrement est irrémédiable. Il n’est pas surprenant que tant de personnes s’accrochent avec espoir à cette autre voix qui nous supplie de porter notre fardeau et de remettre l’ouvrage sur le métier, même si pour l’instant ce travail doit être effectué très prudemment afin de sortir victorieux du combat. Pétain veut réformer nos institutions, notre morale, nos esprits mêmes, afin que nous agissions et pensions non plus en hommes libres, mais en serfs. Voilà à quoi peut se résumer ladite « révolution nationale » dont il se targue : à une soumission complète et éternelle aux Allemands. Il nous promet le bonheur dans l’état humble qui est le nôtre, à condition de faire d’abord pénitence un long moment.
41Ma fidèle Maria me rapporte du village le récit de soldats qui ne veulent pas partir comme prisonniers en Allemagne et se sauvent par tous les moyens, allant jusqu’à sauter des trains. Pendant des semaines, ils errent ensuite dans le pays, déguisés comme ils le peuvent, se cachant dans les bois, quémandant dans les fermes, etc. L’objectif majeur est d’éviter les patrouilles allemandes et une manière d’y parvenir est de marcher, l’air dégagé, le long des routes, des papiers d’identité en poche, que ce soit les vôtres ou non, ainsi que quelques outils pour avoir l’air d’un ouvrier ou d’un cultivateur journalier. Dans ce cas, vous avez toutes vos chances et vous êtes presque sûrs de rentrer chez vous un jour. La bonne nouvelle aujourd’hui est que Pétain n’a donné aucun ordre concernant les soldats qui s’échappent des mains des Allemands : on leur donne immédiatement leur carte de démobilisation dès qu’ils la demandent, sans poser plus de questions.
42J’arrive à peine à me mouvoir et j’ai donc beaucoup de temps pour ruminer d’amères pensées. Ce qui me frappe, c’est comment la reconnaissance du peuple vis-à-vis du don que Pétain a fait au pays « de sa propre personne » est fabriquée délibérément et soigneusement pour aboutir à une sorte de culte de la personnalité qui ressemble malheureusement à de l’idolâtrie. De ma position allongée, j’entends monter vers moi les voix haut perchées des écoliers, tandis que leur maîtresse d’école les conduit, garçons et filles, le long de la route en chantant l’air ridicule, et les paroles plus ridicules encore, du nouvel hymne « officiel » : « Maréchal, nous voilà ! »
43Dans le cadre de cette « révolution », on est en train de mettre en place un grand mouvement de jeunesse qui présente à mes yeux, sans doute pervertis, une ressemblance étrange avec les organisations hitlériennes que l’Italie fasciste a également mises en place avec le même enthousiasme. Au moment où j’écris, les voix fortes de garçons plus âgés crient à tue-tête le même hymne, prétendument inspirant.
44M. G., l’ingénieur en charge de la centrale voisine située à quelques kilomètres d’ici, à Ambronay, m’a expliqué que les Allemands ont déjà installé des panneaux indiquant « Deutsches Reich ». M. G. les a vus en personne.
45En plus d’une indemnité de 400 millions de francs par jour, on nous a informés que les Allemands avaient le droit absolu de mettre la main sur les magasins et les récoltes dans toutes les régions. Pas étonnant que les provisions se fassent rares ! Nous allons bientôt obtenir des cartes de rationnement, mais le rationnement lui-même a déjà commencé, car les biens et les vivres sont pillés et ce qui reste ne circule plus librement.
2 septembre
46Avant de quitter Lyon, j’ai eu la chance de pouvoir obtenir un récepteur radio ondes courtes, le dernier dans la boutique (depuis le début de l’Occupation, les gens se précipitent en catastrophe sur tout ce qu’ils trouvent dans les commerces et on commence à apercevoir des étagères vides dans de nombreux magasins, quelle que soit leur taille). J’étais déterminée à me procurer un tel récepteur radio à emporter à Oussiat, car aucune déclaration officielle n’est désormais publiée dans les journaux : tout passe par la radio, bien que les journaux aient recommencé à faire des tirages. Grâce à ce petit instrument magique, j’arrive à capter la B.B.C., comme d’habitude, et je capte également les émissions de la France libre dont dépendent à présent nos seuls moments de liberté. N’étant pas assez en forme pour faire des promenades avec mon frère, la radio est pour moi une formidable dame de compagnie.
47Les Anglais continuent leur lutte assidue, mais pas désespérée. Ils sont merveilleux et vraiment généreux dans leur attitude vis-à-vis de nous. Mais cela me rend malade de lire dans les journaux, jour après jour, la liste des atrocités que les Allemands vont faire subir à l’Angleterre une fois qu’ils auront traversé la Manche.
48Mon amie V. est venue me voir brièvement et m’a raconté que lorsque les Allemands s’emparent de maisons et de villas sur la côte normande, ils proclament : « Nous ne resterons pas longtemps ici ; notre prochaine étape c’est l’Angleterre. » Certains ajoutent : « Vous les Français vous avez de la chance, vous n’êtes plus dans la guerre, alors qu’il nous reste encore à envahir l’Angleterre. Et quand ça sera fait, il faudra encore qu’on fasse la guerre à la Russie. » V. n’est pas la seule à avoir entendu de tels propos : une jeune fille dont la famille était en Normandie au moment de l’invasion a également entendu des Allemands parler de la sorte.
49De grands préparatifs sont en cours sur la côte de la Manche, en vue de l’invasion de l’Angleterre : des barques en grand nombre sont en attente et des exercices de débarquement ont lieu, comme à Saint-Malo par exemple, où les habitants assistent à ce spectacle. Les soldats doivent patauger jusqu’à la rive tout habillés, etc. C’est du moins ce qu’on m’a raconté et c’est tout à fait typique de ce que les Allemands pourraient effectivement faire en ce moment.
50Chaque jour, nous lisons des reportages qui, tragiquement, se félicitent du prochain envoi d’avions sur Londres et le sud de l’Angleterre. Mais les informations que fournissent les journaux sont toujours embellies par l’ajout de menaces de ce qui se produira au cas où… Les souvenirs de l’époque où je connaissais Dickens presque par cœur me reviennent en entendant de telles menaces. La propagande allemande ressemble à Joe8, ce personnage rondouillard, mais bien sûr à une échelle bien plus colossale. En effet, cette propagande crie au monde entier : « Je vais vous donner la chair de poule ! »
28 septembre
51Les menaces n’étaient pas infondées. Nous savons désormais de quoi est capable l’aviation allemande et nous vivons dans l’attente avec fébrilité. Depuis des jours, je passe mon temps l’oreille collée au poste de radio, essayant de glaner quelque information pour savoir ce qui se déroule de l’autre côté de la Manche et comment l’Angleterre résiste face à une attaque aussi terrible. La réception est très mauvaise et la liaison radio extrêmement brouillée ! Peut-être que finalement les choses ne vont pas si mal puisqu’ils ne souhaitent pas que nous obtenions d’autres nouvelles que celles fabriquées de toutes pièces par leurs hommes.
52Une chose est sûre : depuis plusieurs jours le nombre d’avions allemands abattus par la R.A.F. augmente régulièrement. On entend dire certaines choses absolument incroyables : des flottes de 500 avions allemands auraient été envoyées au-dessus de Londres et récemment la R.A.F. en aurait descendu 198 en une seule journée. J’espère que je ne fais pas d’erreur en rapportant ce chiffre incroyable. Les journaux, contrôlés par les Allemands, ne nous racontent rien d’autre que la satisfaction des Allemands devant les victoires allemandes, passées, présentes et à venir.
29 septembre
53La R.A.F. fait des merveilles : il semble miraculeux qu’elle parvienne à faire face à de telles attaques : le courage des Anglais et leur ténacité sont en train de leur apporter une grande victoire, et une telle victoire ne peut être anéantie par le seul poids du nombre dans cette guerre de terreur inédite que mène l’Allemagne. Je ne supporte pas les gens qui me disent : « Pourquoi vous vous donnez autant de mal pour capter Londres alors que vous pourriez sans difficulté écouter Paris ? De toute manière des deux côtés c’est de la propagande. » Mais le simple bon sens nous dicte qu’il est impossible que ce soit bon d’avoir nos esprits remplis de ce que les Allemands veulent que nous absorbions ! Et puis, il y a forcément plus de vérité dans ce que la B.B.C. anglaise et les Français libres nous disent, que dans ce que nos journaux et la radio sont autorisés à nous transmettre. Même si nous ne savions pas que les Anglais, en tant que race, aiment la vérité (comme le disait Tennyson au sujet du roi Alfred9), ils ne pourraient pas, à l’heure actuelle, dérouler de telles litanies de mensonges, jour après jour, sans aller au-devant de risques sérieux. L’Angleterre a besoin de l’aide morale et matérielle des États-Unis pour poursuivre la guerre : les journalistes américains vont librement en Angleterre et rapportent tout aussi librement ce qu’ils y ont vu et entendu. Ce serait une folie suicidaire de la part des Anglais de dire des mensonges qui pourraient être aussi facilement démasqués. C’est pourquoi je réponds aux sceptiques que je mets toute ma confiance dans la B.B.C., non seulement par sympathie à leur égard, mais surtout parce que c’est la seule chose raisonnable à faire. Notre radio officielle nous répète d’être suaves et obéissants, mais ces paroles me font étrangement penser à celles du loup qui essaie de faire croire que c’est la mère-grand qui parle.
3 octobre
54De retour à Lyon. Ma vue est très mauvaise et il faut que j’aille chez un ophtalmologiste. J’ai trop pleuré au début de l’été et cela ne m’a pas fait du bien.
55La ville est étrangement vide et silencieuse, ou plutôt, éteinte. Des portraits du maréchal Pétain (suite à des suggestions qui étaient en réalité des ordres à peine voilés) ont fleuri dans chaque vitrine, mais aussi aux fenêtres de nombreuses maisons. Comme il est très bel homme, la radio et la presse, sachant que de tels éloges seront acceptables, déversent des flots de compliments écœurants sur la droiture de sa silhouette, l’élégance de son allure, etc., etc. Ils parlent de lui comme s’il s’agissait d’une star de cinéma. Ces commentaires concernant sa personne sont, c’est le moins qu’on puisse dire, indécents, sans mentionner le fait qu’ils ne sont guère acceptables.
8 octobre
56Le siège du gouvernement a été choisi. Parmi toutes les possibilités, la ville de Vichy a été élue car elle est située dans une position favorable entre les deux zones, mais aussi parce que ses nombreux hôtels chics offriront suffisamment d’espace pour les bureaux du gouvernement. Le fait que Vichy soit située à proximité d’une des grandes maisons de campagne de Laval a sans doute aussi pesé dans la balance.
57Bien que le culte de Pétain se poursuive de manière ostentatoire, cela ne nous empêche pas d’exprimer nos véritables sentiments : tous les soirs, les murs des maisons, les bancs sur les places publiques, les pas de porte des maisons elles-mêmes sont recouverts d’affiches « Vive de Gaulle ! » ; également l’inscription « R.A.F. » peut se lire sur les trottoirs un peu partout. La police a ordre de les nettoyer, mais elles réapparaissent aussitôt qu’elles ont été effacées. Hier j’ai entendu dans la rue un joueur d’orgue de barbarie faire résonner vigoureusement la « Marche lorraine » qui est, de manière non officielle, l’hymne des gaullistes.
58Les universités ouvrent de nouveau, mais celle de Strasbourg va être transférée à Clermont-Ferrand et va continuer à fonctionner là-bas.
6 novembre
59Il n’y aura pas, c’est hélas impossible, de cérémonie du 11 novembre en France, maintenant que le pays est occupé. Mais ce jour va tout de même être honoré dans la France libre qui se trouve à Londres et dans ce vaste espace qu’est notre empire colonial désormais sûr et qui œuvre activement sous le commandement de de Gaulle.
60Toutes sortes de rumeurs circulent, selon lesquelles Pétain aurait signé des accords secrets avec la France libre : la semaine dernière un subalterne dans l’un de nos rares et peu fournis régiments, m’a confié que son capitaine, s’adressant à un groupe d’officiers juniors, aurait dit : « Ne vous méprenez pas, Pétain et de Gaulle, c’est du pareil au même. » Je m’interroge… car même si cette rumeur n’a aucun fondement, cette idée permet aux gens d’espérer une situation meilleure que la situation actuelle. Pour le moment, les Allemands ne dévoilent pas tellement leurs intentions ; ils veulent qu’on pense que tout va bien aller, et comme il leur reste de nombreux pays à conquérir, ils ne veulent pas avoir à faire face à une France qui se rebelle. Ils essaient donc de se montrer conciliants pour de nombreuses petites choses.
61Il est très réconfortant pour la plupart d’entre nous que l’invasion de l’Angleterre, qui semblait imminente il y a deux mois, n’ait toujours pas commencé. Peut-être qu’ils ne tenteront rien avant que les bombardements intensifs n’aient produit les résultats escomptés : dans ce cas ils risquent d’attendre longtemps, car les Anglais ne vont pas se laisser effrayer et abandonner la lutte.
15 novembre
62Les journaux en parlent peu, mais la triste nouvelle des événements parisiens du 11 novembre est arrivée jusqu’à nous : des étudiants ont été abattus alors qu’ils manifestaient, nombreux parmi eux ont été tué, de même que parmi la foule. Il s’agit d’un premier exemple de l’attitude « très correcte » de l’ennemi lorsque quelque chose, qui n’obéit pas à leur ligne politique, se produit.
63La vie quotidienne est rendue très difficile à cause de la pénurie qui touche presque tout : la viande est strictement rationnée, on ne trouve plus de légumes d’hiver, le beurre et la margarine sont devenus presque aussi précieux que l’or. Que ce soit parce que les gens ont acheté des quantités énormes de tous les articles qu’ils pouvaient trouver, ou parce que les commerces avaient peu de réserve, toujours est-il que, du jour au lendemain, il n’y a plus rien. À Oussiat déjà, il était difficile de trouver du coton pour coudre et repriser, ou des articles de ce genre. Il est très difficile de trouver des bas et en ce qui concerne la lingerie et le linge de maison, c’est comme si on n’en avait jamais fabriqué. On trouve toujours du thé, à condition d’en chercher dans toute la ville. Quant au café, il est remplacé par un mélange abominable et insipide. Nous commençons tous à ressentir le manque et pourtant l’avenir nous réserve des restrictions encore plus sévères. Les prix augmentent et ce n’est qu’en offrant des sommes extravagantes que les gens riches parviennent à vivre comme ils le faisaient avant-guerre. Les réquisitions allemandes concernant les produits alimentaires et les vêtements se déroulent à une échelle toujours plus grande.
64Nous ne pouvons envoyer en zone occupée ni lettres ni paquets, uniquement des cartes postales qui pourtant ont très peu de chances d’atteindre leur destination. C’est principalement grâce à ce que nous rapportent les gens qui ont le droit de traverser la ligne de démarcation que nous sommes au courant de ce qui se passe dans l’autre moitié du pays. Dans la zone non occupée, nous nous en sortons plutôt bien, en comparaison, car nous ne croisons pas beaucoup d’Allemands et nous ne sommes pas surveillés étroitement par la police ennemie.
65Le fait que nos colonies africaines aient désormais rejoint de Gaulle et participent à l’effort de guerre nous oblige à nous rendre compte de ce qui aurait pu être fait, de ce qui aurait dû être fait, si quelque intrigue dont nous ignorons tout, mais que nous avons toujours pressentie, ne nous avait pas précipités dans cet armistice honteux dont les conditions n’ont pas été totalement révélées, sans nul doute parce qu’il ne ferait pas bon les dévoiler au grand jour. Nous aurions pu continuer le combat. La guerre aurait été raccourcie si le gouvernement républicain avait été transféré en Afrique du Nord, tandis que nous, en France métropolitaine, étions retenus comme otages aux mains des ennemis. Alors, nous ne nous serions pas retrouvés dans cette position ambivalente où on nous demande d’obéir à un gouvernement qui, nous le savons, ne peut rien faire sans obéir aux ordres des Allemands : tout cela dans le but de servir toujours plus les objectifs allemands.
4 décembre
66Le froid est très sévère et tout semble indiquer que l’hiver va être un des plus rudes des vingt-cinq dernières années. Nous avons très peu de combustible et il n’y a qu’au lit que l’on peut se réchauffer. Les rues sont recouvertes de monticules de neige et les tramways ne circulent que difficilement.
67Dû au fait que Lyon est la ville la plus grande dans toute la zone non occupée, elle est devenue une sorte de havre de paix pour ceux qui ne supportent pas la vue de ces hordes d’Allemands, ou de ceux qui espèrent préserver le plus possible le peu de liberté dont on peut encore jouir ici : journalistes qui n’ont pas de penchant particulier pour la collaboration, artistes et écrivains venus pour tenter de vivre et de travailler en attendant des jours meilleurs. Quelques journaux ont transféré leurs employés à Lyon quand d’autres, passés du côté de l’ennemi, auraient tout aussi bien pu séjourner à Paris. L’exemple le plus notable de ce dernier cas est L’Illustration dont chaque numéro est désormais un hymne fervent à la gloire de l’Allemagne et de la beauté de la collaboration. Ce journal, L’Illustration, est exposé comme il se doit dans les vitrines de toutes les librairies, mais les gens ne l’achètent pas. Quant aux abonnés, ils ont presque tous refusé d’une seule et même voix de renouveler leur abonnement. Bien que ce journal soit, sans aucun doute, subventionné par Vichy ou les occupants, les directeurs sont très soucieux de le voir demeurer, en matière de tirage comme de distribution, à la première place des journaux illustrés : ils sont tellement inquiets devant la défection de leurs anciens abonnés qu’ils leur envoient quelqu’un chargé de leur expliquer la difficulté de la situation, de leur démontrer combien il serait dommage que L’Illustration vienne à ne plus paraître. Ils ont donc recours désormais à une nouvelle technique : bien que vous n’ayez pas renouvelé votre abonnement et que cela leur ait été confirmé par la librairie qui vous abonnait auparavant, ils continuent à vous envoyer le journal de manière hebdomadaire. Je trouve extrêmement pénible de devoir me rendre chaque semaine à la poste afin de retourner le numéro assorti de la mention « retour à l’expéditeur ». J’espère qu’ils vont bientôt se rendre compte que, pour utiliser une expression vulgaire, ils peuvent aller se faire voir.
68Les objectifs des Allemands sont progressivement atteints, quoique dans certains cas de manière quasiment imperceptible. Même nos manuels scolaires ont été modifiés pour correspondre à leurs desseins. J’ai vu de mes propres yeux un manuel d’histoire pour le lycée : certaines pages mentionnant des victoires françaises historiques ont été abrégées et on a ajouté un paragraphe. Ce paragraphe se retrouve en dernière page, page qui est ornée d’un portrait de Hitler. En conclusion, on peut lire que les garçons et les filles de France devraient glorifier Hitler « pour avoir sauvé leur pays des conséquences néfastes de l’ambition et de la cupidité anglo-saxonnes ». C’est Mado G. qui m’a montré ce livre ; elle est la petite-fille d’un couple âgé qui me laisse de temps en temps utiliser leur téléphone. La jeune fille n’a pas fait de commentaire en me montrant la terrible dernière page, mais sa grand-mère m’a dit que lorsque sa petite-fille avait lu les phrases pour la première fois et vu le portrait d’Hitler dans un livre d’histoire française, elle en avait d’instinct compris la signification et avait fondu en larmes.
69En surface on ne dirait pas que les choses ont beaucoup changé pour le moment. Mais chaque jour, d’une manière ou d’une autre, un nouveau tour de vis est effectué de la main du régime allemand de Vichy. On joue la Marseillaise à la radio, mais on n’a le droit de chanter que les couplets qui ne sont teintés d’aucun reflet républicain : le plus beau, avec son appel poignant à la liberté : « Liberté ! Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs ! », n’est plus jamais chanté de nos jours. Un incident amusant s’est produit à l’occasion de la visite de Pétain à Grenoble (une ville connue pour son patriotisme ardent et ses sentiments républicains) : le Maréchal s’était adressé à la foule depuis le balcon d’un bâtiment public (je ne sais pas lequel puisque j’ai entendu la scène à la radio) et la fanfare a entonné la Marseillaise. La foule rassemblée en contrebas s’est mise à chanter, mais au lieu de sauter discrètement le deuxième couplet interdit, les gens l’ont repris avec une ferveur inédite. J’ai entendu la voix de Pétain qui disait : « Bon sang, on dirait qu’ils le font exprès. » Ce qui était effectivement le cas. Cela m’a amusée, ainsi que les amis qui ont également entendu ce petit aparté, de nous rendre compte que lorsque le discours de Pétain aux Grenoblois et le chant de la Marseillaise ont été rediffusés lors de l’émission du soir, cet incident et le commentaire hargneux du vieillard prononcés à mi-voix, et pourtant enregistrés, avaient été soigneusement coupés pour la rediffusion.
12 décembre
70La destruction de livres à grande échelle a déjà commencé, ce qui n’est qu’un maillon du processus plus vaste qui consiste à nous réduire à l’esclavage intellectuel et finira par nous abaisser tous à la condition de bûcherons et de cantiniers au service de la race supérieure. Le cousin de Mme L10. est ingénieur dans une usine parisienne où l’on a entrepris de détruire tous les livres qui sont susceptibles de nous instruire en matière de science, d’art ou de favoriser le libre exercice de la pensée ; les éditeurs et les libraires ont reçu l’ordre de ne pas se débarrasser de certains livres (que seuls les officiers allemands ont le droit d’obtenir s’ils le souhaitent). Les ouvrages interdits sont retirés puis transportés dans un lieu où on les entasse dans un énorme récipient que l’on verrouille non sans y avoir versé au préalable une bonne dose de produits chimiques. Au bout d’un certain nombre d’heures ou de jours, le récipient est ouvert devant les mêmes Allemands qui s’assurent ainsi que le contenu a bel et bien été réduit en bouillie.
71Devant la menace d’une destruction complète des livres, et parce qu’à cause du couvre-feu et des coupures électriques les gens ne sortent plus le soir, les livres, tous genres confondus, sont pris d’assaut dans les librairies, en particulier les livres d’histoire. De nombreuses librairies ont désormais des étagères vides, mais les libraires conservent les livres que leurs fidèles clients ne manqueront sans doute pas de réclamer, car ils connaissent leurs goûts. Ma libraire m’a confié que si elle voulait mettre en rayon tous les livres qu’elle conserve pour ses clients de longue date, en vingt-quatre heures elle n’aurait plus un seul volume à vendre et n’aurait plus qu’à baisser son volet. Une autre raison qui explique qu’on se précipite sur les livres est que des « camps de jeunes » ont été organisés partout en zone non occupée et que Vichy a émis de nombreux appels afin que des livres y soient expédiés pour occuper les longues soirées d’hiver. Certains de mes anciens étudiants, renvoyés de l’armée après l’armistice (alors qu’ils s’étaient engagés professionnellement), se sont retrouvés dans ces camps, embauchés comme chefs scouts. Lorsqu’ils me demandent des livres, je dois faire tout mon possible pour leur en procurer, car il s’agit dans ce cas d’aider des Français et non pas Vichy. Mais parfois je donne des livres qui ne sont pas du tout adaptés à la situation, non seulement concernant le contenu (des jeunes gens de toutes conditions qui ont passé la journée à couper des arbres ont rarement la tête à lire de la métaphysique le soir venu), mais aussi parce que leur taille n’est pas pratique pour des lecteurs qui n’ont pas de table pour les poser. Mon libraire a donc accepté de reprendre à un prix raisonnable les « éditions de luxe » qu’on m’avait données et en échange je prends des livres qu’on pourrait être heureux de recevoir dans ces camps.
72Les universités reçoivent des piles de littérature en faveur de Vichy et un portrait de Pétain doit être accroché dans chaque amphithéâtre. Les bustes symboliques représentant la République à l’effigie d’une femme majestueuse et superbe qui décoraient les mairies et les salles de réception des bâtiments publics ont été remplacés par des portraits de Pétain. L’organisation des anciens combattants créée sous les auspices de Pétain sous le nom de « La Légion française des combattants » est en l’espace de quelques mois devenue une entité entièrement dédiée à servir les intérêts de Vichy et de ses maîtres.
73La presse et la radio dénoncent constamment ceux qui sont suffisamment mal avisés pour écouter des émissions autres que celle de Radio-Paris. Certaines personnes sont effrayées par ces dénonciations et ont peur que « La Légion » ne le leur fasse payer. (Quand on est libre, on pense que la liberté n’est pas très importante, mais quand on commence à se sentir contraint de tous côtés, on se rend compte combien la liberté est chose précieuse.) Pour ceux qui ont peur d’écouter la B.B.C., mais qui veulent pourtant entendre ce qui se passe vraiment, la radio suisse est une aubaine. Les commentaires fournis par Sotten, la radio de diffusion suisse pour l’étranger sont très précieux. Sans pour autant faire mystère de leur amitié envers l’Angleterre et la France opprimée, ils proposent une analyse mesurée de la situation générale.
74C’est tout autant dans les petites choses que dans les grandes que l’on perçoit les changements à l’œuvre. Comme tous les produits alimentaires sont très rares et presque impossibles à se procurer, toutes les femmes qui ont un peu de temps passent une grande partie de la journée à se rendre de commerce en commerce, dans l’espoir de dénicher quelque marchandise utile. On les aperçoit, transportant de grands sacs un peu comme la femme de St Ives11, prêtes à acheter n’importe quoi pourvu que ce soit à vendre. La plupart d’entre elles n’essaient pas égoïstement de s’emparer de tout ce qu’elles peuvent se payer : elles veulent aussi se procurer des vivres pour les prisonniers qui sont si nombreux déjà dans les camps allemands et ont besoin de nourriture pour améliorer leur maigre pitance, mais aussi de vêtements pour se protéger du froid de Silésie ou de Prusse.
75J’ai vu aujourd’hui un neveu de ma pauvre Maria qui est bien vieille. C’est un de ces hommes qui ont été rapatriés après Dunkerque. Il avait été blessé à bord du navire et il ne tarit pas d’éloges envers la gentillesse des Anglais. Il dit que les gens sont venus à la rencontre des soldats français blessés dans les hôpitaux et ont été généreux et amicaux à leur égard.
76Lorsqu’il a été assez bien pour rentrer chez lui, ces mêmes personnes ont insisté pour lui donner des vêtements civils et lui ont offert non pas une, mais deux paires de chaussures. Comme il a dit : « Jamais je n’ai été aussi bien équipé de toute ma vie et ils n’auraient pu être plus gentils avec un de leurs compatriotes. » Quoi que raconte Radio-Paris au sujet des sinistres desseins des Anglais, voilà au moins un homme qui n’en croira jamais un traître mot.
1941
6 janvier
77C’est un bien triste Nouvel An qui débute : les gens échangent tout de même leurs vœux. On s’offre, malgré tout, des boîtes de chocolats (quoique beaucoup moins nombreuses et beaucoup plus petites). Mais ces petits gestes ne parviennent pas à dissimuler le fait que nous avons froid et faim, que notre moral s’étiole car nos forces doivent faire constamment face à l’adversité. Cependant, il souffle un air de résistance : chaque soir, des jeunes gens sortent prudemment dans les rues et recouvrent les murs d’affichettes qui rappellent aux gens de garder en tête que le but de l’ennemi aujourd’hui et demain est de nous détruire. On dit que des organisations secrètes sont en train de voir le jour et de se rapprocher de l’Angleterre. À moins qu’elles n’aient jamais cessé d’être en contact avec nos alliés ?
8 février
78Des rumeurs nous parviennent de tous côtés concernant l’invasion de l’Angleterre : certains disent qu’elle va avoir lieu de manière imminente ; d’autres qu’elle a déjà été tentée, mais a échoué. Qui croire ? La B.B.C. ne mentionne que les mesures prises contre les bombardements massifs en Angleterre et la résistance de ceux qui les vivent avec autant de dignité. Une chose est sûre : les photos de vues diverses de Londres bombardée parues dans les journaux sont souvent fausses. L’autre jour j’en ai vu une qui aurait été prise, dit-on, en banlieue de Londres. Mais ces maisons éventrées, détruites, avaient au moins deux étages et les volets étaient du type de ceux qu’on trouve sur le continent. Cela ne ressemble pas du tout aux maisons qu’on trouve dans la banlieue de Londres.
79Circulent aussi des rumeurs d’étranges trains remplis de blessés allemands, tous plus ou moins gravement brûlés. Et les gens disent que les Anglais ont utilisé le feu en faisant brûler du pétrole à la surface de la mer. Les journaux ne parlent que de l’invasion à venir et de la défaite absolue qui va frapper l’Angleterre dans un avenir proche. Mais il semble qu’il n’y a plus à Berlin aucun des échafaudages qui avaient été montés dans les rues dans la perspective de la célébration qui aurait suivi le succès de l’invasion de l’Angleterre.
80Il est curieux de constater combien certaines rumeurs, bien qu’on les ait entendues des milliers de fois, ne parviennent pas à paraître plausibles, tandis que d’autres sont plus crédibles. Ce qui semble confirmer celle selon laquelle un incendie aurait été allumé pour repousser les Allemands, c’est que les Allemands eux-mêmes forcent leurs soldats dans la région occupée du Jura à un terrible entraînement que tous les soldats redoutent et qui a quelque chose à voir avec le feu.
10 février
81Le mois dernier, j’ai eu du mal à rapporter par écrit l’actualité au quotidien. Je sais que plus tard tout cela paraîtra incroyable. Et pourtant, chaque jour, de nouveaux événements, de nouvelles rumeurs surgissent et si je ne les note nulle part, ils feront bientôt partie d’une liste floue de souvenirs dans laquelle la mémoire, pour une raison qui lui est propre, ne laissera saillir que certains incidents, comme autant de repères personnels.
82Certaines choses méritent d’être racontées, d’autres beaucoup moins. Et d’autres encore sont beaucoup trop énormes et terribles pour être mises en mots. Depuis des semaines, des mois même, réalise-t-on désormais, nous étions sidérés par l’effroyable choc de notre effondrement complet ; aujourd’hui nous prenons à nouveau conscience de ce que nous avons perdu, mais aussi de ce que nous devons récupérer. L’espoir est ce qui nous fait vivre mais, étonnamment, la peur a presque complètement disparu. Nous avons déjà traversé tant de choses que nous sommes comme assommés ; et pourtant nous ne sommes pas dépourvus de la volonté d’en découdre, dans l’espoir d’un avenir meilleur.
83Nous sommes désormais soumis à un rationnement plus que strict. Au Nouvel An, Marguerite et moi avons renoncé à notre traditionnel échange de présents. Mais elle m’a dit qu’elle voulait m’offrir quelque chose de vraiment utile. Elle m’a offert l’un des trois poireaux qu’on venait de lui apporter. Comme nous ne trouvons des légumes nulle part, et très peu d’autres choses, j’ai accepté avec reconnaissance. Quasiment pas de viande, même les jours où on est censés en recevoir. Les Allemands prennent tout et paient grâce à l’indemnité quotidienne que Vichy leur octroie. Dans la région de Mâcon, onze mille bêtes ont été réquisitionnées et envoyées en Allemagne. À Paris, les « occupants » exigent de chacun de leurs soldats qu’ils envoient chaque semaine deux livres d’un ou plusieurs articles de leur choix. Une amie était en train de s’acheter une ceinture chez sa corsetière à Paris lorsqu’elle a aperçu un jeune des Jeunesses hitlériennes entrer, ouvrir un dictionnaire, rechercher un mot, le montrer à la vendeuse en ajoutant « une livre ». Il s’agissait du mot « soutien-gorge ». Elle lui en a tendu tout un assortiment, qu’il a payé avant de sortir en emportant son précieux paquet.
84M. CHURCHILL12 s’est exprimé publiquement hier et ses paroles ont été très réconfortantes ; elles nous apportent la même confiance tranquille qu’il dit ressentir. Nous savons que nous sommes pour le moment à la merci de LAVAL, mais cet hypocrite marchand de bétail est tellement détesté que si les Allemands faisaient de lui le vrai chef du gouvernement, il y aurait du grabuge. Sur le point de tenter leur grosse offensive les Allemands, attendant pour l’instant le résultat de leurs bombardements intensifs sur les villes anglaises, ont besoin, dans les limites du raisonnable, d’être assurés que les Français ne vont pas se soulever. On ne trouve pas de chaussures à moins de produire un certificat qui prouve qu’on n’a rien à se mettre. Aucun article de mercerie pour faire des vêtements de femme, sauf à des prix prohibitifs tels que 300 Frs le mètre (au lieu de 50 ou 60 en temps normal). Le beurre est à 20 Frs la livre (au lieu de 6). Le coût de la vie a plus que triplé en six mois. Quant au charbon, je devrais recevoir 50 livres en mars et la même chose en avril pour la cuisine et le chauffage de l’appartement. L’autre jour, un officier allemand assis dans le tram à côté de Lili a essayé d’entamer la conversation. Comme elle ne lui prêtait aucune attention, il a commencé à faire comme s’il se parlait à lui-même : « Quel dommage quand même que cette belle jeune fille et tant d’autres meurent bientôt de faim ! » La radio de diffusion de Stuttgart s’est récemment vantée que les Français allaient devoir fouiller les poubelles pour trouver de la nourriture. Ils croient que la peur va nous obliger à nous soumettre.
11 février
85Le discours de M. CHURCHILL et, en conclusion, son appel : « Donnez-nous les outils, nous finirons le travail ! », est l’objet de tant d’admiration ! Sa simplicité et sa dignité sans fioriture, sa manière directe et pourtant très sensible de décrire la situation offrent un contraste saisissant avec la rhétorique de notre orateur national. Aujourd’hui, comme nous l’entendons à la B.B.C., les Anglais sont de toute évidence satisfaits de la résistance qu’oppose Pétain face aux exigences des Allemands. La B.B.C. relate avec force détails que dans la vitrine d’une librairie de Vichy trônent deux immenses portraits de Laval et Brinon autour d’un petit exemplaire des Misérables.
86On dit que nous n’aurons pas de viande de la quinzaine. Eh bien, nous risquons fort de devoir bientôt endurer des choses bien pires et pourtant il faudra bien survivre ! Cela ne sert à rien de se plaindre de telles privations alors que les Anglais remportent de belles victoires au Moyen-Orient et font subir de lourdes pertes aux Italiens. On raconte qu’avant de quitter Benghazi les fascistes italiens ont brûlé le portrait de Musso sur la place publique.
87Comme le pain est très mauvais, mes gentils voisins de l’entresol m’ont prêté un grille-pain électrique. Ils m’ont aussi donné un petit morceau de beurre et l’autre semaine ils m’ont apporté 4 livres de pommes de terre. Ils sont vraiment très gentils.
15 février
88Musso a demandé de l’aide à la France et Franco a rencontré Pétain à Montpellier. Quelle chose étrange que l’on réclame aujourd’hui l’aide des Français, et ce, de la part de Musso ! On ne sait rien de ce qui s’est dit lors de ces deux rencontres, mais à la B.B.C. on pense que la réponse de Pétain aura été de dire que la France n’acceptera pas d’être impliquée dans une situation qui la conduirait de nouveau à devoir prendre les armes. Une réponse courtoise en somme, qui masque un refus sévère à l’égard de l’homme qui, à la fin du mois de mai dernier, a poignardé la France dans le dos.
18 février
89Comme le travail des femmes, en dehors de la pouponnière et de la cuisine (à la mode allemande), doit être réduit le plus possible, une nouvelle limite d’âge pour la retraite a été décrétée, plus basse que précédemment bien sûr, et il se pourrait que je sois, sans autre forme de procès, sommée de prendre ma retraite le mois prochain, ou au plus tard à la fin du mois de juillet13. Charmante perspective, n’est-ce pas ?
90On m’a dit que « ces messieurs » avaient construit près de Paris un aéroport factice avec des avions factices au sol dans le but de tromper la R.A.F. et de détourner leur attention d’un autre aéroport, plus important, situé à quelques kilomètres de là. Mais nos amis les Anglais ont déjoué la ruse et lâché des bombes en bois au-dessus du faux aéroport14 !
91Une histoire du même ordre circule, selon laquelle Langeron, le préfet de police, aurait reçu la visite d’officiers allemands qui lui auraient demandé de leur céder quelques documents importants. Ce dernier a finalement été contraint de les leur donner, mais quelques jours plus tard d’autres officiers allemands sont venus le trouver et lui ont demandé de produire les mêmes papiers. Langeron a alors protesté qu’ils avaient déjà été remis aux Allemands. Or il s’est avéré que, lors de la première visite, il s’était agi d’hommes des services secrets. Les Allemands ont été tellement furieux que Langeron s’est retrouvé en prison. Les Boches appliquent à la lettre le principe qui consiste à nous donner la chair de poule. Ils ont récemment arrêté quinze jeunes gens dans leur classe d’un lycée parisien où ils s’étaient invités par surprise. Ils ont conduit les jeunes gens dans la cour, les ont fait s’aligner le long du mur et leur ont conseillé de fumer leur dernière cigarette. Au lieu d’obéir, les jeunes gens ont entonné la Marseillaise. Les Allemands les ont relâchés presque immédiatement.
23 février
92Comme le printemps approche, les rumeurs concernant une nouvelle offensive allemande se font plus nombreuses. Les Boches se vantent et disent que les Anglais vont être aussi surpris que nous l’avons été en mai 1940.
27 mars
93Il s’est passé tellement de choses au cours du dernier mois ! La loi du prêt-bail, les victoires des Anglais en Afrique, la résistance des Grecs, l’embrigadement de la Bulgarie et, hier, le refus de la Yougoslavie d’être nazifiée et son jeune roi à la tête du mouvement de résistance contre Hitler.
94Il y a quelques jours l’avenir était bien sombre. Aujourd’hui, les choses sont bien différentes.
95Nous avons de plus en plus faim. Il y a quantité de nourriture, mais les Allemands prennent tout. Pas de viande ni de pommes de terre, du mauvais pain et en très petite quantité. Mon médecin s’est inquiété de mon amaigrissement et m’a prescrit le plus de repos possible.
96Nous survivons grâce aux rutabagas (qui ne sont vraiment bons que pour le bétail) et aux topinambours dont l’élégance du nom en anglais15 est leur seul mérite ; quasiment aucune pomme de terre sur le marché. Toutefois, le glucose ou sucre de raisin frais est une aubaine et remplace d’une certaine manière la cruelle pénurie de vrai sucre. Le savon est désormais un des articles les plus difficiles à se procurer. Moins d’un centième des quantités promises aux commerçants a été livré. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que tant de personnes que l’on croise dans les rues ou les tramways soient littéralement crasseuses. Être négligé n’est pas du tout hors du commun, mais il est terrible de voir certains ouvriers aux mains et au visage aussi sales.
31 mars
97L’Amérique fait des merveilles : elle empêche les équipages italiens présents dans les ports américains de saborder leurs navires ; elle ajoute de nouvelles mesures à la loi du prêt-bail et fait tout ce qu’il est possible de faire pour un pays neutre afin de faire en sorte que cette guerre se termine. Mais pourquoi Vichy laisse-t-il tant d’Allemands se rendre en Afrique du Nord ? Il y a certaines choses qu’on n’arrive pas à comprendre. Existe-t-il des clauses secrètes dans cet armistice qui devaient, comme on nous l’avait dit, nous garantir la possession incontestée de nos colonies ? Et si notre Empire nous reste, alors pourquoi l’Indochine est-elle déjà aussi mutilée par les Japonais ? Le Maroc et l’Algérie vont bientôt nous filer entre les doigts si les « civils » allemands continuent ainsi à y affluer. Et pourquoi Vichy exige-t-elle que les jeunes gens s’enrôlent de toute urgence dans les colonies si le but de Vichy est que ces mêmes jeunes gens ne servent que les intérêts de leur propre pays ? La plus grande confusion règne. Est-ce que tout le monde manipule tout le monde dans cette lutte acharnée entre la France et ses maîtres actuels ? Nous avons l’impression que quelques hommes, conquis par l’or allemand ou la magie de la puissance allemande, sont en train de nous vendre, ainsi que le pays tout entier, à l’ennemi.
98Les rationnements sont plus stricts que jamais : pas de pommes de terre, presque pas de viande, pas d’oranges, et celles qui nous parviennent sont toutes saisies à Marseille avant d’être envoyées en Allemagne ; très peu de légumes verts et horriblement chers. On ne peut obtenir aucun article d’habillement et aucun sous-vêtement sans ticket (à part les corsets et les soutiens-gorges) et sans devoir prouver que nous en avons un besoin urgent. Lili avait besoin d’un nouveau pantalon pour Riquet ; elle l’a emmené à la mairie où on a demandé au garçon de montrer au monsieur qui s’occupait de tout cela l’état de son fond de culotte ! Le résultat de cette inspection par les autorités ayant révélé que le fond de culotte n’était pas troué, la demande de la mère a été jugée non recevable, bien qu’elle ait expliqué qu’elle faisait la demande non parce que le pantalon était désormais une loque, mais parce que le vêtement lui-même était devenu trop petit.
99On raconte que les paysans du nord de la France font des signes aux avions de la R.A.F. qui descendent suffisamment bas pour mitrailler les Allemands. Ne ferais-je pas la même chose si je me trouvais dans le nord ?
5 juin
100Le désespoir, ou plus exactement le découragement, m’a empêchée d’écrire ces derniers mois. Les choses paraissent aller de mal en pis. Les revers essuyés en Grèce ont offert aux partisans de l’Allemagne l’occasion de se lancer dans une collaboration totale. Notre situation quotidienne empire sur le plan matériel. Le coût de la vie augmente chaque mois. Pas de pommes de terre ; les cerises à 10 francs la livre alors que l’an passé 2 francs était un prix correct. Plus personne n’a confiance en Pétain qui promet et tente vainement de nous rassurer. Le pire est que nous craignons désormais qu’il mette l’armée au service de l’ennemi pour aider les Boches face aux Anglais.
6 juillet
101Le 22 juin nous avons tous jubilé en apprenant que Hitler, en déclarant la guerre contre la Russie, avait commis l’erreur de sa vie. Nous sommes tous convaincus que c’est une énorme erreur et nous ne pouvons que nous réjouir. Dans les faubourgs, comme c’était un beau dimanche et qu’il faisait chaud, les femmes qui se reposaient chez elles en écoutant la radio se sont précipitées à la fenêtre en entendant cette nouvelle et ont interpellé leurs amies dans la rue pour la leur annoncer. Quelle que soit l’issue de cette guerre supplémentaire, cela ne peut qu’affaiblir la machine de guerre allemande. D’autres aspects de la situation nous redonnent de l’espoir : la résistance de la Syrie face à l’Angleterre n’est pas très soutenue. Les gens comprennent bien que ce n’est que parce que Hitler a trouvé l’accès aux champs de pétrole irakiens bloqués par les Anglais qu’il s’est résolu à attaquer la Russie pour accéder aux champs de pétrole du Caucase.
102Il y a deux jours, chez les D. qui avaient invité quelques personnes à prendre le thé, le vieux Z. a cru qu’il pouvait jouer au prophète. « Hitler est un grand génie, s’est-il exclamé, et il est en train de réaliser ce qu’aucun autre conquérant n’a jamais réussi à faire : soumettre le monde entier à son bon vouloir. » Z. a aussi prédit l’effondrement complet de la Russie et de l’Angleterre, en disant que la seule issue pour les Anglais était de demander la paix inconditionnelle immédiatement. Il a aussi ajouté que l’Angleterre allait bientôt être envahie et anéantie. Il m’a dit, alors que je protestais face à l’excentricité de telles prophéties, que je n’avais rien à dire sur la question puisque j’étais une amie de l’Angleterre. En formulant ces affirmations ridicules, Z. faisait pourtant montre d’une forte conviction. Elles auraient été assez terribles à entendre, si nous n’avions su combien Z. aime donner son avis sur tout ; dans ces conditions, nous l’avons laissé dire. Mais cela m’a amusée de repenser à une autre occasion où Z. avait joué au prophète. En 1926, chez les PH., il avait déjà annoncé l’imminence de l’effondrement complet du pays, à la fois économique et financier. Il était tellement sûr d’avoir raison que, dans le tramway en rentrant, il avait continué sa démonstration et avait dit au monsieur qui lui avait vendu son ticket de tramway : « Ce petit bout de papier va bientôt valoir plus de 100 francs en billets de banque actuels. » Le monsieur l’avait observé, l’air de dire qu’il avait affaire à un fou inoffensif. Nous avons effectivement vécu des hauts et des bas financiers, mais pas de catastrophe et le ticket de tramway n’est jamais devenu une devise officielle, pas même pour quelques sous !
27 décembre
103Après un long intervalle, je viens de relire ce que j’ai écrit dans ce cahier et je suis frappée de voir combien notre situation a peu changé. Bien sûr, les choses empirent à un rythme régulier presque quotidien, du moins en ce qui concerne notre situation matérielle. Les rations sont moindres et on nous menace de l’arrêt complet de la distribution de viande et de pain. On nous donne les trois quarts d’une livre de pain par jour pour nous deux, et nous devons mettre de côté une partie de nos rations mensuelles de pain de façon à garder de la farine et des biscottes en cas d’urgence (en prévision d’un temps où il n’y aura plus de rations disponibles, en cas de siège par exemple, etc., etc.). Nous avons droit à 250 grammes de viande par semaine, une livre de sucre par mois, pas de macaroni ou de denrées de cette sorte, et à peu près 8 livres de pommes de terre par mois. Pas de vin, pas de sucre de raisin, presque pas de beurre et quelques gouttes d’huile. Les fruits sont très chers, pas d’oranges, pas de dattes (car les Boches aiment ça).
104Comme ma fidèle Maria doit aller s’occuper de sa mère, je suis confrontée à la perspective de devoir effectuer toutes les corvées domestiques en plus de la cuisine, jusqu’à ce que je trouve une personne adéquate. Cet été, à Oussiat, Maria m’a appris à cuisiner le peu que nous arrivons désormais à nous procurer. Les prix sont maintenant exorbitants ; quant aux produits plus luxueux, tous les prix sont possibles. Les commerçants fabriquent de l’argent, tout simplement, et comme ils ne souhaitent pas que leurs fiches d’impôts montrent des écarts trop effarants d’une année sur l’autre, les épouses de ces derniers dépensent des sommes astronomiques en articles de luxe. Ma coiffeuse, qui est très bavarde et sait tout sur tous les commerçants du quartier, m’a dit que dans un commerce, un endroit où on vend des sacs et des porte-monnaie (j’avais l’habitude de m’acheter des affaires là-bas), ils vendent aujourd’hui des sacs à 4000 ou 6000 Frs presque tous les jours. Et une dame a acheté chez eux un sac en peau de crocodile pour 18 000 francs. Une veste en fourrure de lapin vaut de nos jours 3000 à 4000 Frs, alors qu’auparavant cela en valait 800.
105Depuis le 7 décembre, les États-Unis sont entrés en guerre : ils essuient en ce moment le gros de la tempête, mais le plus dur sera bientôt derrière eux. Le vieux Z. avait tort : les Russes ont été d’abord très mal en point, mais ils ont résisté avec beaucoup de vaillance et désormais ils ont pris le dessus et c’est la déroute pour les Allemands. On rapporte que le typhus fait des ravages parmi les Boches sur le front russe. Les Anglais remportent de gros succès au Moyen-Orient, et reprennent tout ce qu’ils avaient si rapidement conquis l’hiver dernier, et aussitôt rapidement perdu pendant l’été. J’ai entendu W. CHURCHILL hier à la radio, s’adressant au Sénat et à la Chambre des représentants à Washington. Son discours était sage, non sans une pointe d’humour de temps à autre. Il a conclu sur une vision de l’avenir saine et mesurée dans laquelle nous éviterions les erreurs qui ont conduit à la situation présente. Ici, les hommes de Vichy collaborent de toutes leurs forces, mais la majeure partie des gens tient bon et résiste. Les activités souterraines s’accroissent.
1942
27 janvier
106Le froid nous arrive par vagues successives et le temps devient très rude. Nous le ressentons d’autant plus vivement que nous sommes malnutris et que nous n’avons aucune possibilité de chauffer correctement nos maisons. Le peu de charbon qu’on nous accorde est d’une qualité inférieure, à peine mieux que s’il s’agissait de cailloux. Impossible de trouver des bûches et il n’y a pas de petit bois.
107Les Russes prennent leur revanche plutôt deux fois qu’une. Certains disent que les Allemands essaient de négocier une forme de paix avec Vichy pour pouvoir envoyer sur le front Est les hommes qui sont chargés de l’Occupation ici.
108Aujourd’hui, alors qu’il ne fait que 7 degrés centigrades dans mon bureau, nous n’avons absolument aucun chauffage dans l’appartement. On nous rationne l’électricité de manière tellement draconienne que je n’ose pas utiliser trop souvent mon petit radiateur électrique : en effet, on nous coupe le courant si notre consommation dépasse le nombre de watts autorisés. Pour ce qui est de la cuisine, nous avons à peine ce qu’il nous faut de gaz pour cuire nos repas frugaux. Mon frère ressent le froid de manière si aiguë que parfois il branche un radiateur et le rapproche de ses jambes au point qu’il a déjà brûlé son pantalon qui a désormais de gros trous. Il pourrait se brûler à mort et, même sans aller jusque-là, comment vais-je raccommoder ses vêtements ? En acheter des neufs est hors de question, ils sont trop difficiles à se procurer et trop onéreux. Les gens souffrent d’engelures terribles aux doigts et aux orteils. Parfois certains en ont même sur la plante des pieds. J., qui a quinze ans, souffre de telles engelures à la plante des pieds qu’il n’arrive plus à marcher et ne s’est pas rendu au lycée depuis plus de deux semaines. Au lycée de garçons, plusieurs enseignants ont les mains enflées et des plaies à vif ou qui saignent ; l’un d’entre eux était dans un état pire encore et a eu un traitement pour soigner des gelures. Il est impossible de se procurer jusqu’aux légumes les plus rustiques : plus de rutabagas, plus de topinambours et nous n’avons eu que 2 kilos 500 de pommes de terre chacun pour le mois. On trouve des carottes et des haricots verts conservés dans le sable ou dans des conserves de saumure, mais à 40 francs la livre (alors qu’avant nous en trouvions des frais pour 2 ou 3 francs).
109Vers 17 heures aujourd’hui, Lili m’a apporté un mince fagot de petit bois, deux oranges et deux tranches de pâté de foie. Et, samedi, elle avait déjà apporté un plat préparé de délicieuses carottes, cuites dans du beurre avec des petits dés de lardons. Elle sait où trouver des choses et arrive à se les procurer, quel que soit leur prix au marché noir. Il fait si froid dans la maison que je porte, à l’intérieur, par-dessus mes chaussures, une paire de bottines en laine que je me suis fabriquées à partir de restes de morceaux d’un tapis de laine qui date de l’époque où je fabriquais des tapis à poil long. Comme le manteau de Joseph16, les bottines ont différentes couleurs, joyeuses, et elles ont un air scandinave dans leur composition colorée. Grâce à elles j’ai jusqu’à maintenant échappé au fléau des engelures. Mes mains vont aussi tout à fait bien.
110Le jour de Noël, nous avons déjeuné chez Lili. À cause du couvre-feu, il était plus facile de s’y rendre pour le déjeuner que pour le dîner. La maison était une vraie glacière, mais c’était tout de même bien agréable d’être avec des amis et Lili avait préparé un repas presque aussi garni qu’avant-guerre : du jambon et du foie gras, des pois, un canard rôti, une bûche de Noël, des clémentines et des pommes, des chocolats, etc. Les vins étaient excellents, car la cave d’E. est toujours plutôt bien garnie. Pourtant, le bon vin coûte aujourd’hui une petite fortune : une bouteille de Meursault vaut entre 250 et 350 francs (contre 40 francs auparavant). Les « occupants » boivent nos meilleurs crus, mais les crus moins chers sont également impossibles à se procurer. On nous dit qu’il est impossible d’ajouter du vin à nos rations, car cette année est un très mauvais crû et que « les méchants Anglais » n’autorisent pas le vin en provenance d’Algérie dans les ports français. Quelles que soient les actions des Anglais (eux qui doivent poursuivre la guerre), nous aurions dû avoir largement assez de vin rien qu’avec le produit des vignes en France métropolitaine ; un prêtre jésuite de ma connaissance, dont la famille possède de grands vignobles en Touraine m’a dit que les vendanges avaient duré dix jours de plus que d’ordinaire. Les fruits étaient si serrés sur les ceps qu’on ne voyait même plus les feuilles : rien que des grappes serrées les unes contre les autres. Cette année, les Allemands n’ont pas permis qu’on produise du sucre de raisin, si bien que nous sommes privés de ce qui, en quelque sorte, compensait un peu notre maigre ration de sucre. Sont-ils vraiment devenus amateurs de vin au point de tout engloutir ?
1er février
111La semaine dernière il a fait très froid17 et pendant trois jours, les trois journées les pires, nous n’avons pu allumer de feu car nous n’avions plus de petit bois. Nous nous sommes sentis très mal en point ; mon pauvre frère a désormais une mauvaise grippe et pour ma part j’ai un gros rhume. On nous dit que le typhus est en train d’arriver via l’Allemagne et l’Autriche ; ce doit être vrai, car les journaux d’hier ont publié des articles sur la nécessité d’éradiquer les poux. Nous manquons malheureusement de fruits et légumes. Heureusement, de temps en temps, Lili me donne des oranges et des mandarines. En échange je lui ai offert ce qui est devenu un présent tout à fait acceptable : une douzaine de serviettes damassées avec la nappe assortie. Elles n’avaient servi qu’une seule fois du temps de ma mère et étaient depuis enfermées dans l’armoire. Le moindre article de linge de maison est aujourd’hui précieux étant donné que nous n’avons aucune livraison ; hier Lili a dû payer 250 francs une douzaine de mouchoirs et elle s’est estimée chanceuse d’en avoir trouvé. (Auparavant, pour la même chose elle aurait eu à débourser 40 francs.) Elle me dit que dans les faubourgs les pauvres ont si faim qu’ils frappent aux portes des braves gens et demandent à échanger leur ration de graisse contre du pain ou des tickets de pain. Il y a eu des émeutes à cause de la faim dans le sud, bien que les gens de Vichy essaient de dissimuler tous ces faits. Faire ressemeler ou réparer ses chaussures est devenu toute une affaire. J’avais une bonne paire de chaussures que je ne pouvais plus porter, car je me tordais la cheville en marchant tellement le talon était usé. Le cordonnier a consenti à me la réparer, mais comme il lui était impossible d’en remettre un nouveau, il s’est contenté de clouer bien proprement un morceau de cuir à l’endroit qui était usé, de sorte que je peux désormais marcher de nouveau confortablement.
112Les chaussures sont un tel souci qu’E. a demandé à mon frère de lui donner sa signature pour faire la demande d’une nouvelle paire. E. n’avait aucune chance d’obtenir une réponse favorable s’il en avait fait la demande, car il a déjà eu une nouvelle paire cette année. Mais l’employé au guichet de la mairie de Villeurbanne a dit à E. que s’il trouvait quelqu’un d’autre pour faire la demande et signer le formulaire, on pourrait lui donner un bon d’achat, à condition qu’E. donne en échange un paquet de cigarettes en même temps que le formulaire signé. Mon frère a signé le formulaire, E. a donné au monsieur le paquet de cigarettes et l’affaire a été conclue. Le marché noir a sa propre morale et tout cela va bon train, ici comme ailleurs.
113Il y a quelques jours, Mme G.18 qui vit dans l’appartement en dessous du mien et qui a été si gentille l’an dernier, à l’époque où les choses n’allaient pas aussi mal que maintenant, m’a fait le présent adorable de deux livres de sucre en poudre. Elle m’a dit être au courant et avoir remarqué combien je souffrais du strict rationnement en sucre. De fait, je n’ai plus que la peau sur les os, mon corps ressemble à celui des enfants russes affamés qu’on voyait il fut un temps dans la revue L’Illustration, c’est-à-dire un simple squelette recouvert de peau. Mon visage n’a pas changé tant que cela, mais mon corps fait pitié.
10 mars
114Nous nous sentons chaque jour un peu plus emprisonnés, comme si les événements qui se déroulent de l’autre côté des murs de notre prison étaient en quelque sorte aussi incroyables qu’irréels. Le Japon grignote les territoires du Pacifique, et tout le monde a l’air de croire que l’Australie et l’Inde vont tomber, tels des fruits bien mûrs, directement dans les mains cupides des Japonais. Mais je ne pense pas du tout que c’est ce qui va se produire : les Hollandais sont dépassés par le nombre, mais le jour viendra où l’Angleterre et les États-Unis vaincront. C’est cette conviction qui nous fait vivre. Les victoires russes sont très réconfortantes, ainsi que la sagesse avec laquelle les gens acceptent le bombardement des grandes usines qui fabriquent du matériel de guerre pour l’ennemi (Renault et Matford). Tout le monde comprend bien qu’il faut en passer par là et que cela fait partie des étapes nécessaires vers la seule chose qui compte, à savoir la victoire. Mais l’esprit même de la collaboration et les actions qui en découlent nous causent un préjudice inouï : on raconte que Vichy est sur le point de céder Madagascar aux Japonais et je crains que cela ne soit vrai. J’ai entendu dire qu’aux États-Unis les gens sont tellement dégoûtés par Vichy et même par la France, que la langue française n’est plus enseignée à Harvard. J’ai peine à croire que cela soit vrai. Je garde tel un trésor précieux une lettre que le secrétaire de la Fondation Carnegie à New York m’a envoyée après le désastre, m’assurant à nouveau de leur sympathie et me répétant que leur confiance dans la France restait inchangée.
115Il y a quelques jours, j’ai reçu un cadeau aussi inattendu que bienvenu : le dernier poème en date d’Edna St Vincent Millay, envoyé de Chicago par mon amie Ethel Pr. Il avait été envoyé en juillet 1940 à l’adresse de Suzanne Cr. qui devait me le faire suivre. Mais comme Suzanne vit à Paris, en zone occupée, d’où aucun colis ne peut désormais plus être envoyé, encore moins un livre tel que celui-là (un livre dont le sujet est la lutte contre l’abolition de la paix), le colis a dû être confié à quelqu’un qui accepte de courir le risque de lui faire franchir la fameuse « ligne ». Malheureusement, je n’étais pas chez moi lorsqu’on m’a apporté ce colis et je ne sais donc pas qui je dois remercier. Cette preuve d’amitié américaine et le fait que cela provienne de ma chère Ethel rendent cet envoi très précieux. Comme le poème lui-même pourrait être aussi dangereux que de la dynamite si la Gestapo venait à perquisitionner mon appartement, je l’ai caché derrière des piles et des piles d’autres livres, si bien qu’il est désormais à peu près en sécurité.
17 mars
116Ai vu Mme F. aujourd’hui qui m’a apporté une série de nouvelles dont j’ignore la source, car de nos jours il est plus sûr, lorsqu’on donne des nouvelles – qu’elles soient véridiques ou apocryphes – de ne pas révéler d’où on les tient. La première était assez ordinaire : il semble que dans le métro parisien les soldats allemands ne se lèvent, pas plus qu’ils ne saluent, lorsqu’un de leurs officiers entre dans la rame et que les officiers ne semblent absolument pas s’en offusquer. L’autre nouvelle est plus étonnante : elle concerne la situation dans le Pacifique. Bien qu’elle soit désormais tout à fait consciente du danger, l’Amérique ne semble pas douter d’arriver un jour à ses fins, quelle que soit la durée de la guerre, jusqu’à ce que la victoire soit totale. On raconte que le désastre de Pearl Harbour aurait été dû, en partie, à de la négligence : pendant deux ans on a si souvent prévenu les officiers postés à Pearl Harbour de se préparer face à une menace japonaise, qu’ils n’ont pas pris au sérieux le dernier avertissement, pourtant le plus justifié de tous. On les a avertis que des avions allaient arriver, mais ils ont pensé qu’il s’agissait d’avions américains. Que cette rumeur soit vraie ou pas, le fait est que la sombre traîtrise des Japonais a choqué la nation tout entière et l’a sortie de sa torpeur, car les Japonais ont bel et bien attaqué une base américaine avant que la guerre ne soit déclarée. Jusqu’à ce jour, de nombreux Américains n’avaient jamais imaginé que la guerre puisse venir jusqu’à eux. Mme F. m’a également raconté que les Allemands nous prennent tout : au cours du mois écoulé, ils ont ainsi pris 30 000 chevaux dans toute la région lyonnaise. Cela engendre une crise terrible pour nos paysans ; si on leur prend leurs chevaux, alors comment pourront-ils cultiver leurs champs et produire leurs récoltes ?
117J’ai vu le Dr. G. concernant ma santé : il m’a dit en toute franchise que le régime auquel nous sommes désormais soumis est le plus court chemin vers le cimetière. Et comme je n’ai ni les moyens ni les « connaissances » nécessaires pour obtenir des aliments au marché noir, il m’a conseillé de mener une vie aussi tranquille que possible et de me reposer plusieurs heures par jour pour ménager le peu de forces qu’il me reste. Nos rations ont encore été diminuées. J’ai dû appeler au secours des amis à Valence et Montbrison où la situation alimentaire est plus facile qu’ici. Ils m’ont aussitôt répondu qu’ils allaient envoyer des légumes. Ainsi cette après-midi mon frère s’est rendu chez le transporteur et il en est revenu avec un sac en provenance de Montbrison contenant oignons, carottes, salsifis, topinambours : tout cela est pour nous une véritable manne. Le soulagement d’avoir quelques jours de vivres devant nous est indescriptible.
118Lili, qui peut se le permettre financièrement et qui possède une grande cave bien ventilée, a acheté un porc entier qu’elle a fait saler. Le porc pesait 75 kilos et elle l’a eu pour 5000 francs. Au marché noir, le sucre vaut désormais 50 francs la livre et le beurre 30 francs. Avant-guerre le sucre coûtait 5 francs, ainsi que le beurre.
119D’après ce qu’on raconte, Vichy n’aurait pour une fois pas obtempéré aux exigences allemandes concernant nos colonies et notre flotte : c’est dans l’intérêt de Vichy d’agir de la sorte. Si nous voyions nos colonies ouvertement offertes aux Allemands, le bénéfice du doute qui permet actuellement à Vichy de continuer à faire croire qu’ils agissent pour le bien de la nation ne pourrait plus duper qui que ce soit. Pourvu qu’il en soit toujours ainsi, par la grâce de Dieu, et qu’ils continuent à résister aux Allemands, au moins sur ce point. L’Italie n’a pas cédé à Hitler le million d’hommes qu’il avait demandé. Il a donc été obligé, pour pouvoir envoyer plus d’hommes au front, de mobiliser également un grand nombre de femmes. Il y a tellement de désertions dans l’armée allemande que désormais lorsqu’un soldat est pris avec une tenue de civil dans son sac il est fusillé sur le champ.
120Le chef allemand des chemins de fer à Lunéville a été appelé à Paris pour être le témoin de l’exécution de son propre fils, fusillé pour avoir refusé de se rendre en Russie. L’homme est allé à Paris, comme on le lui avait demandé, mais quand il est rentré à Lunéville après la mort de son fils, il a fait le tour de la ville pour raconter à tout le monde ce qu’il avait vu et ensuite il s’est pendu.
31 mars
121Me revoici dans ma maison d’Oussiat. Ai trouvé le potager totalement négligé et j’ai dû embaucher un jardinier qui, pour 600 francs par an, s’en occupera. Je paierai les graines et tout le reste et il se chargera du bêchage et des plantations. Bien sûr, dans des circonstances plus ordinaires, je n’aurais jamais imaginé devoir faire pousser des légumes, mais désormais avoir des légumes de mon jardin fera peut-être toute la différence entre la disette et une faim supportable. Les fermiers ont été impressionnés par les réquisitions et les amendes, si bien que désormais ils refusent de vous vendre quoi que ce soit, sauf à des prix exorbitants. Les œufs sont taxés 2 francs pièce, mais il faut en fait débourser 3 ou 4 francs pour en obtenir un, à moins de connaître des fermiers qui soient à la fois honnêtes et gentils. Mes voisins de la grande ferme en haut de la colline m’ont donné des œufs pour 2 francs ; ils m’ont aussi donné quelques boutures et des jeunes plantations pour le jardin, ainsi qu’un jeune tilleul et un petit « vernis du Japon ». La plupart des gens dans le village sont en faveur des Alliés19 et ont été dépités d’apprendre les nouvelles de Saint-Nazaire, telles que diffusées dans les journaux qui ne répètent que ce que les Allemands leur disent d’écrire. Mais lorsqu’ils ont entendu les Français libres en parler depuis Londres et expliquer ce qui s’était réellement passé, ils étaient ravis. Mon jardinier m’a dit : « J’ai entendu la radio de Londres expliquer ce qui s’est réellement passé à Saint-Nazaire et je me suis dit “ils ne sont pas couillons, ces Anglais20” », et il avait l’air très content. Les gens du village me demandent de plus en plus souvent de leur parler des Anglais et de leur dire ce qu’ils font et ce qu’ils pensent de nous.
1er avril
122D’après ce que j’entends à la radio, le gouvernement américain s’inquiète beaucoup de l’annonce du retour imminent de Laval au pouvoir, car une fois au pouvoir ce dernier ne sera plus soumis à Pétain, mais sera totalement au service des Allemands, tandis que le vieux Maréchal reste encore acceptable pour une certaine partie de la population qui le vénère littéralement. Nous n’avons aucune idée précise de ce qui va se passer, la presse contrôlée par les Allemands, la seule officiellement en vente, ainsi que la radio de Vichy, ne nous disent rien sur le sujet. Un beau matin, nous allons nous réveiller pour apprendre que, dans la nuit, Laval a obtenu les commandes de tout et que le vieillard ne reste plus en place que pour la façade et n’a plus pour fonction que d’embrasser les bébés et de serrer les mains d’ouvriers admiratifs.
123Il semble que la suprématie aérienne des Alliés soit bel et bien en vue. Les Japonais ont l’air enlisés à Manille et en Nouvelle-Guinée.
124Un détail de la vie quotidienne : il est désormais impossible de se procurer des brosses à dents ; comme les soies viennent de Russie, le syndicat tout puissant qui finance Vichy a créé une niche dans ce secteur comme dans d’autres. Ainsi, quand vous voulez une brosse à dents il vous faut débourser au moins 150 francs au lieu de 10 ou 12 avant la guerre. Mon frère en est réduit à utiliser mes vieilles brosses à dents (soigneusement bouillies et nettoyées) pour prendre soin de sa dentition.
11 avril
125Même ici, à la campagne, il est difficile de trouver suffisamment de quoi manger. Sans notre voisine, cette gentille vieille dame qui m’a donné quelques œufs et une petite portion de beurre, nous serions vraiment très mal en point.
126Georgette, qui sait bien comment se passent les choses dans les petits villages, a été d’une grande aide. Elle vient de Conand à vélo pour travailler avec moi pendant les vacances, car elle ne peut pas venir à Lyon pendant la période scolaire. Comme nous manquons de vivres, elle arrive le matin avec son déjeuner. Nous prenons chacune notre déjeuner ensemble puis nous reprenons notre travail : elle pose des questions et prend des notes avant d’aller faire un petit tour dans le jardin puis, après avoir pris le thé avec moi, elle s’en retourne chez elle avant la nuit. La dernière fois qu’elle est venue, elle a apporté un gros lapin dont ma cuisinière, un peu souillon mais très efficace, a fait un ragoût absolument exquis. Mais comme nous n’avons eu rien d’autre à manger pendant deux jours, à part une assiette de carottes, au bout du deuxième jour je me suis mise à regretter jusqu’à l’existence même des lapins. Une autre fois, Georgette m’a apporté un adorable présent de la part de son père : un magnifique petit sapin et une douzaine de bébés sapins. Je les ai tous plantés, le plus grand devant la fenêtre du salon et les autres à l’arrière, en face de la haie de lilas.
127Après Saint-Nazaire, a eu lieu le bombardement des usines Renault à Billancourt et celui des usines Matford à Poissy, dans les deux cas, l’œuvre de la R.A.F. Du bel ouvrage : un grand nombre de camions et de voitures, etc., dont les Boches auraient eu besoin pour leur offensive de printemps ont été complètement détruits. Les sympathisants de Vichy sont bien dépités, car les Russes s’en sortent à merveille. Les Allemands nous rebattent les oreilles qu’ils sont là pour nous défendre et défendre nos maisons contre les vils projets des communistes, mais l’idée même de les considérer pour toujours comme les protecteurs et sauveurs en puissance des Français est une idée qui ne pourrait séduire que les idiots parfaits.
128LOSOWSKI, le célèbre correspondant de guerre de l’U.R.S.S. a annoncé que la grande défaite des Allemands aura lieu en 1942. Pour le moment, les Japonais ont laminé à dix contre un les Américains qui s’étaient rendus à Bataan après la chute de Manille. Mais ce n’est qu’un revers temporaire qui n’affectera pas le résultat final de la lutte. Un jour viendra, où l’ancienne gloire régnera de nouveau fièrement sur ces îles.
129Hier, dans une émission littéraire à la B.B.C. j’ai entendu Frank Swinnerton21 parler d’un excellent manuel scolaire sur les États-Unis, désormais utilisé dans toutes les écoles anglaises. Je crois que l’auteur de cet ouvrage est Allan Nevins22, mais je ne suis pas certaine d’avoir bien perçu le nom à cause de la piètre qualité des ondes.
130L’Inde a rejeté les propositions de sir Stafford Cripp23 ; j’espère que les Alliés vont faire le nécessaire pour défendre l’Inde immédiatement, avec l’aide des musulmans pour que l’Inde ne se retrouve pas seule et vulnérable face aux Boches et aux Japs.
131La nervosité gagne de plus en plus les Allemands à mesure que la menace d’un débarquement des Alliés se précise. Ils ont décrété qu’un état de siège pourrait être mis en place dans des villes telles que Brest sans prévenir les gens. Cela prouve qu’ils ne se sentent pas en sécurité. Pourvu que les Alliés débarquent bientôt : la pensée d’un autre hiver nous fait frémir. Chaque jour, nous apprenons de nouvelles restrictions et réglementations qui viennent nous accabler davantage ; les Allemands veulent tout, même les peaux de lapins que personne n’a le droit de vendre ou d’acheter en privé ; tout doit être donné à l’administration de Vichy qui reverse une petite somme avant de les donner à « ces messieurs ». Les paysans sont tellement écœurés par les réquisitions, qui leur laissent tout juste assez pour leur propre consommation, qu’ils ont décidé de semer moins de blé et de planter moins de pommes de terre qu’auparavant, ce qui signifie qu’en ville nous allons devoir nous débrouiller avec des rations encore diminuées. Les paysans ont également recours à une autre tactique, qui consiste à dissimuler une partie de leurs récoltes. Ainsi, très souvent, leurs fermes font l’objet de fouilles et si l’on s’aperçoit qu’ils sont coupables d’avoir caché une partie de leur récolte de blé, ils doivent payer une lourde amende et sont parfois envoyés en prison. Ce système ne conduit qu’à davantage de fraudes et les paysans vendent désormais tout ce qu’ils peuvent au marché noir, ou bien échangent des produits fermiers contre des outils, des vêtements ou tout autre chose désormais introuvable dans les commerces, même au prix fort.
132La sécheresse est très intense et il est à craindre qu’elle ne détruise les récoltes de cette année. Par mesure de précaution, les gens ont déjà pensé à rentrer tout le foin qu’ils peuvent pour nourrir leur bétail. Plusieurs paysans m’ont demandé de leur céder le foin de ma prairie, mais mon jardinier m’a dit qu’il comptait dessus et je n’ai pas pu lui refuser, car il m’a proposé un marché que je juge très avantageux, bien que je n’en profite pas personnellement : en échange du foin, il me donnera un gros lapin bien gras. Mais il peut, s’il considère que cela est dans son intérêt, me rendre plusieurs petits services. Il savait que je m’inquiétais des menaces de pénurie de pain cet été, juste avant la fin des moissons lorsque nous n’aurons certainement plus de farine. Il s’est donc débrouillé pour me trouver quelques livres de blé, dans je ne sais quel commerce de sa connaissance, ce qui me sera d’un grand secours une fois moulu dans un moulin à café pendant les six semaines durant lesquelles nous n’aurons plus le blé de l’année dernière et pas encore celui de la nouvelle récolte. On raconte, et c’est probablement vrai, que le blé que nous aurions dû avoir pour nourrir tout le pays pendant ces six semaines a été expédié pour nourrir l’armée de Rommel en Lybie.
15 mai
133Nous avons quitté Oussiat après un séjour de deux semaines qui nous a fait du bien. À Lyon, les journées s’étirent en longueur. Comme je ne suis pas en mesure de prendre part activement à des actions de résistance (on veut des jeunes) je poursuis la tâche que je me suis assignée : écouter la B.B.C. et les radiodiffusions américaines en anglais, de manière à être capable de rendre compte de la manière dont les choses se passent réellement. Comme je sors très peu, les gens savent qu’ils me trouveront à coup sûr chez moi et viennent donc prendre des nouvelles des Alliés et connaître l’opinion qu’ils ont de nous. La plupart des gens s’inquiètent beaucoup du fait que les Alliés s’imaginent que le pays tout entier est comme un seul bloc derrière ces messieurs de Vichy qui nous font honte. Cela leur fait beaucoup de bien d’entendre que les Alliés sont au courant que l’opinion publique générale est, à de rares exceptions près, absolument contre Vichy, car Vichy n’est qu’un produit de la détermination allemande de nous détruire. De fait, Vichy ne bénéficie que d’une façade de puissance parce que les Allemands pensent qu’il est pour eux plus facile et plus efficace de gouverner indirectement à travers leurs marionnettes françaises. Bien sûr, l’ennemi profite largement du culte qui est voué à Pétain, ainsi que de l’idée insidieusement distillée, que seuls Vichy et les Allemands nous protègent de l’« effroyable destruction et de l’anarchie » qui sont soi-disant les objectifs des communistes mus par la haine (disent-ils) du capitalisme et de l’esprit bourgeois. Grâce à Dieu, il n’y a que les personnes totalement égoïstes et les idiots complets pour avaler de telles inepties.
134Rien de vraiment intéressant ne se passe par ici, en dehors du fait que la situation empire chaque jour de manière imperceptible. De nombreuses personnes ont l’impression que des changements vont avoir lieu. On dit que Laval ne donne pas entière satisfaction à ses maîtres allemands et va bientôt être mis à la porte. Une chose est sûre : même ses quelques soutiens n’ont jamais vraiment réussi à l’apprécier, ni même à lui faire confiance. La plupart des gens le haïssent et le considèrent comme le traître qu’il est. Ses amis ne savent dire qu’une chose : il est très intelligent, et au fond il œuvre pour le bien du pays. Il paraît qu’il s’enrichit au-delà de tout ce que l’on peut imaginer, non seulement grâce aux services qu’il rend aux Allemands, mais également grâce à l’usage qu’il fait de son pouvoir dans les affaires intérieures. Par exemple, alors que nous n’avons le droit d’utiliser pour notre correspondance que ces horribles cartes postales interzones qu’il n’est jamais possible de remplir de manière à satisfaire les autorités postales (si bien qu’il faut en écrire deux ou trois avant d’obtenir une autorisation d’expédition pour l’une d’entre elles), ces cartes, dont un si grand nombre est gâché, représentent pour Laval une source conséquente de revenus, puisqu’elles sont imprimées dans un lieu dont il est le propriétaire sous un nom d’emprunt. Comment ces détails parviennent jusqu’à nous, je l’ignore, mais le fait est que tout cela finit par se savoir. Il faut cependant dire que, malgré la fortune incroyable qu’il amasse, la position de Laval n’est pas des plus confortables : entre la force de résistance silencieuse de presque la totalité d’entre nous et les exigences croissantes de ses maîtres allemands, il se retrouve pris entre le marteau et l’enclume.
135Les Américains ont remporté une grande victoire dans la mer de Corail ; c’est un revers sérieux pour les Japs qui pensaient qu’ils allaient pouvoir s’emparer bientôt de l’Australie sans frais. L’offensive aérienne alliée se déploie chaque jour un peu plus.
136Le 2 mai nous avons été témoins d’une grande manifestation de sentiments de ferveur envers les Alliés et contre les Allemands, organisée depuis Londres par les Français libres qui gardent constamment le contact avec nous et tout ce qui se passe dans notre vaste prison.
137En accord avec les consignes transmises, environ cinquante mille personnes ont fait le tour d’une grande place sans prononcer le moindre mot. Les Allemands ne pouvaient rien faire. Des flots de personnes tournaient ainsi en rond sans faire le moindre bruit, si bien qu’en dehors de leur tirer dessus, aucune mesure ne pouvait être prise à l’encontre de ces personnes inoffensives qui prenaient l’air sur une place publique. Les Allemands étaient furieux, comme c’est toujours le cas lorsqu’ils se trouvent face à plus malin qu’eux et qu’ils ont l’air ridicule. On raconte que nous serons un jour punis au moyen d’une de ces mystérieuses confiscation d’approvisionnement, ce qui reste leur méthode de représailles préférée. (Des manifestations du même ordre ont eu lieu dans d’autres grandes villes de la zone non occupée.) De fait, nous n’avons plus de légumes depuis plus d’une semaine, à part environ dix poireaux chacun et encore a-t-il fallu faire la queue pendant des heures pour les obtenir. Nous survivons grâce à des haricots de mon jardin récoltés de l’été dernier et grâce à ce que des amis de Montélimar et Montbrison m’ont envoyé suite à mon S.O.S. Chacun a envoyé un petit colis contenant des oignons, des choux, des asperges et des carottes. Nous manquons tellement de tout, que nous inventons des recettes économiques : éplucher les asperges avant de les couper en petits tronçons et de les cuire comme des petits pois pour ne pas gâcher le moindre centimètre de la longue tige.
138Monsieur B. vient de me rendre visite pour me dire que les Allemands ont envoyé environ quinze divisions dans le nord de la France, ce qui correspond à ce que J. m’a raconté hier : à savoir que Le Havre et Dieppe ont évacué la majeure partie de leur population civile, car « ils » s’attendent à un débarquement allié d’un jour à l’autre. B. m’a aussi raconté une histoire qui est arrivée à sa fille24 : la jeune femme avait été requise par une camarade qu’elle connaissait de vue, car elles suivent les mêmes cours à la Sorbonne, de lui poster une lettre. La fille de B. a bien entendu accepté, mais ne trouvant pas de boîte à lettres immédiatement, elle a gardé la lettre dans son sac avant de se rendre dans un restaurant. Alors qu’elle déjeunait, la Gestapo est entrée. « Mains en l’air ! » pour tout le monde, puis fouille des sacs et poches. Ayant repéré la lettre, ils ont dit : « c’est tout ce que nous cherchions » avant d’embarquer la jeune femme avec eux. Au bout de quelques jours en prison, la jeune femme a été jugée et condamnée à mort. Son père a remué ciel et terre et réussi à lui obtenir une remise de peine, mais elle a été envoyée en Allemagne toujours sous cette condamnation à mort. Elle est tombée malade et donc reconduite à Fresnes d’où elle risque d’être extraite d’un jour à l’autre pour être fusillée.
139Hier matin, j’ai croisé mon collègue C. qui m’a raconté ce qu’est devenu le jeune P.25, le fils d’un universitaire bien connu. Le jeune P. était un excellent étudiant en droit destiné à une carrière brillante. Il était probablement membre d’un mouvement de résistance, à moins qu’il ait refusé de donner aux Allemands des renseignements que ces derniers recherchaient. Quel qu’en soit le motif, on l’a emmené en prison et quelques jours plus tard sa sœur a été convoquée à la chambre mortuaire de la prison pour identifier le corps de son frère « qui s’était suicidé dans sa cellule ». Elle s’y est rendue et a constaté un visage et un corps tellement contorsionnés et tuméfiés, signes de souffrances innommables, qu’elle s’est exclamée : « Ça ne peut pas être mon frère, car mon frère était un jeune homme. »
140Comme toutes sortes d’actions contre les Allemands sont en cours et que des armées d’espions parcourent la ville, une chape de silence nous recouvre tous. On n’entend plus la moindre conversation, même banale, entre des amis qui se croisent par hasard dans un tramway bondé ; on se contente de saluer d’un signe de tête les personnes qu’on connaît. Une seule fois cet hiver ai-je été témoin d’une conversation un peu longue et à voix assez haute dans un tramway, comme cela était le cas au temps des jours heureux : il s’agissait de deux vendeuses de magasin comparant nonchalamment les mérites de marques de vernis à ongles !
141L’immobilier explose. De nombreuses personnes s’enrichissent sans même travailler pour les Allemands. Si elles ont des biens à vendre, elles peuvent espérer en tirer le prix qu’elles veulent et donc s’enrichir rapidement. Mais une fois qu’elles ont fait provision de beaux habits, de bijoux et d’autres choses superflues, elles hésitent à investir leur argent dans des titres, car certains, sinon tous, doivent être déclarés aux impôts. Elles préfèrent donc acheter des terrains et des maisons, y compris au prix fort. De mon côté, je me félicite d’avoir acheté ma petite maison en 1939, car je ne pourrais plus m’offrir un tel bien aujourd’hui.
142Des histoires commencent à parvenir jusqu’à nous au sujet de Saint-Nazaire, de la part de personnes qui s’y trouvaient au moment des événements. Un ami de Monsieur CH. qui se trouvait à Penhoët le jour même de l’explosion (qu’on a entendue aussi loin que Royan), a aperçu dans le grand port des têtes et des membres flottant sur l’eau.
143Il raconte que lorsqu’ils se sont rendus pour enquêter sur l’état du vieux « destroyer » qui avait défoncé les portes de l’écluse, les Boches ont demandé à quelques officiers anglais qu’ils avaient faits prisonniers de les accompagner. Afin de tromper l’ennemi et de faire croire qu’il n’y avait aucun danger, les officiers ont consenti à les accompagner sans la moindre hésitation. Mais dix minutes après être montés à bord du vieux vaisseau, il s’est produit une explosion et tous ont été tués : seuls les Anglais savaient qu’ils allaient au-devant de la mort. J’espère qu’on gardera leurs noms en mémoire.
19 mai
144Les signes d’un débarquement imminent des Alliés se multiplient : il y a trois jours, l’Amirauté a lancé un appel pour obtenir des cartes postales et des clichés amateurs des côtes de la Manche côté français afin d’obtenir des renseignements sur des détails de cette côte, la largeur des routes, etc. Cela ne peut signifier autre chose qu’un débarquement durant l’été.
145Hier, la Philharmonie de Berlin26 a eu le culot de donner un concert à la Salle Rameau à grand renfort de publicité. Dès qu’on a su qu’ils avaient eu le sans-gêne d’oser une telle action, par loyauté, des gens ont acheté autant de billets qu’ils pouvaient se le permettre, de manière à se procurer toutes les places disponibles et que l’orchestre joue devant une salle vide. Les Allemands ont fini par comprendre pourquoi autant de personnes se pressaient pour acheter des places et ont fait paraître une annonce dans les journaux pour faire savoir qu’aucune entrée dans la salle de concert ne serait autorisée, à moins que les personnes qui avaient acheté les billets ne se déplacent dans le hall en personne et fournissent leurs noms et coordonnées. Si elles refusaient de le faire, elles devraient rendre les billets et seraient remboursées. (D’ailleurs c’est, je crois, la première et probablement la dernière fois que les Boches sont d’accord pour nous rembourser de l’argent qu’ils nous ont pris. Mais c’est sûrement parce que tout cela est fait dans l’intérêt de la « culture allemande » !) Seules 600 personnes se sont rendues dans le hall qui peut en accueillir 3000. Pour moitié environ il s’agissait d’Allemands en uniforme, l’autre moitié étant composée soit de policiers en civil soit de responsables de Vichy, ainsi que d’une poignée de Français qui soutiennent les Allemands, comme les Xs qui ont perdu toute dignité, au point de raconter à leurs connaissances (qui les évitent absolument) qu’ils montent à Paris tel ou tel jour « pour assister à une réception organisée par Son Excellence von Abetz27 ». Il est plutôt réconfortant de voir qu’en dehors de quelques imbéciles, personne ne s’est laissé prendre au piège rhétorique évident selon lequel l’art est ce territoire neutre qui rassemble amis et ennemis. Il n’était nullement question d’art dans toute cette histoire de concert, mais uniquement de propagande allemande, et d’une de ces situations absurdes où ils essaient de nous « civiliser ». Une fois le concert terminé, des Français patriotes attendaient derrière un barrage établi par la police pour protéger les spectateurs du concert, ils ont ensuite suivi ces amateurs malvenus de ce genre de musique allemande et on m’a raconté que dès que la situation a été propice, les patriotes français leur ont donné une bonne leçon afin de leur apprendre à mieux se tenir à l’avenir. Bien sûr, cela a occupé la police et à l’aube quelque 300 personnes avaient été conduites en prison.
146Nous vivons cette période d’attente avec fébrilité, retenant notre souffle, car nous pensons tous que les choses sérieuses vont bientôt commencer. Mon Dieu, faites que nous soyons bientôt libres !
147Je m’entraîne à marcher dans la maison avec des chaussures à semelles de bois pour économiser les quelques paires un peu précieuses datant d’avant-guerre et qui sont encore en état, mais je n’arrive pas à marcher dans la rue avec, car ma démarche est trop lente à cause du poids de ces chaussures.
22 mai
148Une épidémie de typhus s’est déclarée dans l’une des prisons surpeuplées ; les gens redoutent les conséquences des grosses chaleurs quand elles seront là. La situation sera aggravée par le fait que, dû au manque de savon, nous prenons dix fois moins de bains que d’habitude, de même pour les changements de linge de lit et tout ce qui concerne l’hygiène et la toilette.
23 mai
149Avec ce temps chaud et lourd, je me sens si fatiguée que j’ai envie de rester allongée tout le temps. Peut-être cela tient-il en partie à ma propre bêtise de me priver complètement de sucre, voulant économiser ma ration pour pouvoir faire des confitures. Ce serait si bien d’avoir des confitures l’hiver prochain ! Mon frère va très mal, comme la plupart des personnes âgées, et souffre de malnutrition sévère ; il a de terribles douleurs articulaires et son visage est bouffi au point qu’on ne voit plus ses traits fins. De nombreuses personnes sont défigurées par des boutons et des taches : la petite Madame D., qui est très jeune et extrêmement jolie, a depuis quelque temps le visage couvert d’impétigo.
150La radio de la France libre nous a annoncé il y a deux jours l’assassinat de 27 otages qui avaient été pris en octobre dans un camp de concentration et ont été fusillés28 dans une carrière de pierres près de Chateaubriand, non loin de Nantes. En apprenant ce nouveau crime, nous avons été horrifiés et terriblement indignés : une des victimes était un jeune homme de dix-sept ans29, le fils d’un communiste député de Paris. Les gens qui en parlent aujourd’hui ont les larmes aux yeux. On entend aussi parler tous les jours d’otages abattus dans les rues de Paris, et on m’a avertie aujourd’hui que ce vieux professeur P., le père d’un de mes anciens étudiants, se retrouve en prison pour la seconde fois et est désormais considéré comme un otage alors qu’il a largement plus de soixante-dix ans.
25 mai
151Dimanche de Pentecôte calme et reposant. Mais je suis très inquiète pour mon frère ; il a vieilli de dix ans en quelques mois ; il est perclus de rhumatismes, son visage et ses jambes sont très enflés, conséquence de la malnutrition. Il ne passera pas le prochain hiver, à moins qu’on ne lui donne plus de nourriture et que nous ne trouvions des aliments de meilleure qualité à la campagne.
152Ai vu Hélène30 hier. Elle a eu une grosse frayeur : la police est venue fouiller sa chambre dans la pension où elle réside, car ses enfants pensaient qu’elle serait mieux à Lyon que dans son appartement à Paris. Elle est une fervente patriote et a sans doute parlé de Vichy un peu trop librement ; il se peut donc que certains pensionnaires qui soutiennent les Allemands aient informé la police qu’il fallait la surveiller. Quoi qu’il en soit, vendredi matin, elle a entendu frapper à sa porte et a d’abord pensé qu’il s’agissait de la bonne qui lui apportait son petit-déjeuner. Deux hommes sont entrés et lui ont demandé ses clefs avant de procéder à une inspection complète de ses papiers et de son courrier. Ils étaient à la recherche de tracts de la Résistance et n’en ont pas trouvé (nous savons tous qu’ils doivent être brûlés une fois lus ou transmis à quelqu’un qui les transmettra à son tour à une personne fiable ou qui les détruira). Ils ont cherché partout, y compris dans l’oreiller qu’elle avait dans le dos (elle était au lit quand ils sont entrés et elle ne s’est pas levée). N’ayant rien trouvé de « convaincant », ils ont été corrects envers elle et ont précisé qu’ils indiqueraient dans leur rapport qu’elle n’avait rien fait pour les empêcher de remplir leur devoir. Mais leur visite l’a profondément choquée et pendant trois jours elle n’a rien pu avaler. Comme elle venait me voir, elle a pensé que je serais contente d’avoir le pain qu’elle n’avait pas mangé (sa ration de trois jours) et donc, grâce à elle, mon frère a eu un gros morceau de pain qui a été vraiment bienvenu pour compléter ses repas. Nous avons tellement manqué de tout cette semaine que j’ai dû élaborer une recette de cuisine avec un seul œuf pour nous deux au déjeuner. J’ai brouillé l’œuf et y ai ajouté des miettes de biscottes trouvées dans une boîte à biscuits vide. J’ai mélangé le tout avec de la sauce tomate si bien que le plat, quoique peu copieux, était appétissant et au moins un peu nourrissant !
153Dans mon temps libre, je m’occupe de tous les raccommodages qui sont à faire car, quand elles s’usent, les affaires deviennent très vite inutilisables. C’est vrai en particulier pour le linge de maison qu’on ne peut pas remplacer et qu’il faut donc faire durer. L’une des paires de draps en lin rose de mon lit était tellement trouée qu’aucun raccommodage n’était plus envisageable. En plus, le fil à raccommoder en coton est devenu chose tellement précieuse qu’il faut l’utiliser avec parcimonie. Heureusement, j’ai retrouvé dans un tiroir un morceau de satin à fleurs qui avait probablement fait partie d’un dessus de lit de ma grand-mère. Il était suffisamment grand pour couvrir un gros accroc de mon drap, donc je l’ai appliqué aussi proprement que j’ai pu. Bien sûr, cela fait un peu bizarre de voir un drap raccommodé avec un morceau de tissu à fleurs, mais cela se lavera bien et, dans tous les cas, c’est préférable à un trou. En cherchant un moyen de raccommoder ce drap, j’ai également retrouvé deux paires de bas noirs encore en assez bon état. Ils me seront très utiles l’hiver prochain.
154J’ai aussi fabriqué deux tabliers neufs avec deux vieux tabliers que ma mère portait lorsqu’elle fabriquait des tapis, de manière à ne pas avoir le devant de sa jupe couvert de peluches. Je le porte quand je dois cuisiner, afin que mes jupes restent exemptes de toute salissure.
155Ai bien déjeuné chez les L. Le repas était très bon en comparaison de ce que je mange d’habitude et le moment fut exquis en tous points. Après le déjeuner, Monsieur L. m’a dit qu’il me donnerait de la soie en rubans de sa propre fabrication pour la robe d’intérieur que je veux me faire faire. Ça n’est pas la couleur que j’aurais choisie si j’avais eu le choix, mais cela conviendra tout de même. C’est un violet foncé, un peu trop ecclésiastique à mon goût, mais j’avais le choix entre cela ou du vert et j’ai une certaine aversion pour les vêtements verts. Je vais faire coudre la robe avec une très longue jupe et la faire doubler (de vieilles combinaisons seront très pratiques pour cela, ce qui la rendra très agréable à porter). Et comme je vais avoir la matière première à prix coûtant, je suis ravie. Pour faire de ce déjeuner un moment parfait, tandis que nous buvions une tisane (souvent utilisée à la place du liquide insipide que nous appelons café de nos jours), un ami de Monsieur L. est passé et a entrepris de nous raconter qu’il avait par hasard ouvert un livre de Mallarmé dont il n’avait lu aucun poème depuis des années. Comme il se mettait à lire un des poèmes, il s’est rendu compte que des vers magnifiques lui revenaient en mémoire, car il les avait autrefois appris par cœur. Enivré par leur beauté, il a alors entrepris de nous les dire. Il n’arrivait à penser à rien d’autre qu’à cette merveilleuse redécouverte. Tout comme lui, j’ai aussitôt été sous le charme, et me suis moi aussi mis à réciter mes vers préférés. Ainsi, nous avons ensemble échangé des vers de Mallarmé, nous amusant follement, tandis que nos hôtes nous regardaient en souriant devant tant de joie partagée.
156En relisant ce que j’ai écrit l’année dernière concernant le coût de la vie, je m’aperçois du puits inflationniste sans fond dans lequel nous sommes tombés. Le beurre vaut officiellement 30 francs la livre, mais 200 au marché noir ; les cerises sont à 20 francs la livre (elles valaient deux francs la livre auparavant) et les oranges, quand on en trouve, sont vendues au prix de 30 francs alors qu’elles valaient 6 francs la livre avant-guerre.
29 mai
157Quand on a faim en permanence, la nourriture devient si importante qu’on y pense sans discontinuer. Mon amie de Montélimar est venue hier et elle m’a apporté des cadeaux : pois, carottes et cerises, ces dernières étaient tellement tentantes que j’en ai englouti une poignée d’un seul coup. Aujourd’hui, j’ai reçu deux colis par la poste, l’un du Dr R. contenant une livre de sucre et un pigeon, l’autre de Mme L. contenant une livre de beurre et un pigeon. Nous sommes donc parés pour quelques jours.
158Aucune nouvelle précise concernant ce que Laval a accepté de donner aux Allemands, mais nous pressentons que des décisions cruciales sont sur le point d’être prises par ce terrible serviteur des Huns. Mon Dieu, faites que ni la Tunisie, ni la Corse, ni Nice ne soient cédées aux Italiens qui sont déchaînés et tentent de nous apeurer pour que nous cédions devant leurs menaces !
31 mai
159Les Russes affirment que toutes les revendications des Allemands qui prétendent avoir pris Kharkiv sont infondées. Nous sommes nombreux à penser (espérons qu’il ne s’agit pas d’un vœu pieux) que les Alliés se préparent à venir nous délivrer cet été. Il y a eu de nouveaux bombardements de la Société des moteurs Gnome et Rhône qui travaille à plein régime pour les Allemands.
160La santé de nombreuses personnes est désormais sérieusement affectée par cette longue période de malnutrition : j’ai vu Louise N. aujourd’hui : la peau de ses doigts pèle par endroits et elle dit que c’est très douloureux, comme autant de brûlures. Mon frère a l’air d’aller un peu mieux, mais j’ai l’impression qu’il dépérit chaque jour un peu plus alors que j’essaie de trouver des choses qui pourraient lui faire du bien.
161Je viens tout juste d’apprendre qu’après le concert ridicule de la Philharmonie de Berlin, le grand chef d’orchestre Paul Paray31 a donné un concert dans la même salle. On y a joué une symphonie de sa composition, applaudie avec enthousiasme. Lorsqu’il est revenu pour les saluts aux spectateurs, les musiciens ont spontanément entonné la Marseillaise et la salle tout entière s’est levée pour les accompagner.
162L’autre jour, entendre le maire La Guardia32 s’exprimer à la radio depuis Central Park et l’entendre parler avec tant de générosité et de sympathie de la France fut un grand moment. Il a ensuite appelé le général de Gaulle (relayé depuis Londres) à s’adresser au public américain. Une fois l’allocution du général de Gaulle terminée, la radio a basculé de nouveau sur New York puis Lily Pons33 a entonné la Marseillaise. Je ne l’avais jamais entendu chantée par une voix soprane, car d’habitude on l’entend lors de grandes occasions, à l’opéra, par une chanteuse avec une voix grave. C’était magnifique de l’entendre chanter dans des tonalités aussi cristallines, comme si un rossignol avait reçu le pouvoir de prononcer des paroles tout en chantant la mélodie.
163Pour la première fois, un raid de mille bombardiers a eu lieu au-dessus de l’Allemagne ; ce serait le début, dit-on de bombardements systématiques des villes ennemies et des objectifs cibles militaires.
6 juin
164Toujours la même quête anxieuse de nourriture et les mêmes lettres pour remercier les amis qui se sont donné autant de mal pour nous envoyer les provisions qu’ils arrivent à trouver. Je ne leur aurais jamais demandé de continuer à m’envoyer des colis après leur réponse si rapide à mon premier S.O.S., mais ils ont tous continué de leur propre initiative, sachant à quel point nous sommes affamés à Lyon. Le Dr R. vient de m’apporter une motte de beurre et trois fromages qui seront parfaits pour mon frère qui souffre tant du manque de protéines. Un « colis familial » est également arrivé (dans ces colis familiaux, la famille et les amis ont le droit de vous envoyer une petite quantité de produits de la campagne). Une amie qui vit dans la Loire m’en envoie quand elle parvient à se procurer des denrées pour nous : des légumes et des œufs, jusqu’à une douzaine, puisque c’est le maximum autorisé. Mais sachant à quel point le beurre est nécessaire, mon amie en a caché une livre de très bonne qualité entre les feuilles d’un chou. Heureusement, le paquet n’a pas été ouvert par la police (dans ce cas tous les articles de contrebande sont confisqués et on doit payer une amende) ; donc tout s’est bien passé et nous sommes ravis.
165Quant aux affaires extérieures, le Dr G. m’a raconté hier que des médecins suisses qui se sont rendus à Clermont-Ferrand pour un congrès ont affirmé que la grande offensive aurait lieu entre septembre et mars. Ils pensent que, contrairement au reste de l’Europe, la France non occupée est bien tranquille et plutôt prospère.
166Une des conséquences de l’épisode avec la Philharmonie de Berlin est que les Allemands ont envoyé un certain Dr Grimm34, « un vrai ami de la France » (du moins c’est ainsi que les affiches l’ont décrit) pour parler du besoin urgent de collaborer et des résultats heureux qui découleront de cette collaboration. Cela a eu pour conséquence que la Salle Rameau a été remplie pour moitié par la police et pour l’autre par des Allemands « occupants ».
167Aujourd’hui, une grande manifestation a été organisée par quelques associations privées de consommateurs qui récriminent contre l’absence totale de légumes et de fruits sur les marchés. Les Allemands souhaitant éviter des émeutes qui n’auraient pour effet que de conduire à davantage de répression et ensuite davantage de haine envers eux, ont arrêté 40 ouvriers dans une usine et ont dit que si les troubles continuaient ils fusilleraient ces otages qui avaient été choisis (selon eux) parmi des communistes déclarés. Bien entendu, ces hommes pourraient bien ne pas être communistes du tout, mais ce qualificatif est pour les Allemands, de même que pour Vichy, attribué à tous ceux dont ils veulent se débarrasser.
168Le temps est très agréable et ensoleillé ; si seulement nous pouvions emmagasiner un peu de cette plaisante chaleur pour l’hiver prochain lorsqu’à coup sûr nous manquerons de charbon ! Katherine Mansfield critiquait le sens de l’économie des ménagères françaises et leur horreur du gaspillage. Que dirait-elle si elle les voyait éplucher la peau des petit-pois aussi fine que du parchemin et s’en servir pour faire la soupe ?
17 juin
169Desmond est venu hier, très inquiet, car comme il est Anglais et assez jeune pour être mobilisé et non envoyé dans un camp de concentration, il doit être très prudent jusqu’à ce qu’il arrive à s’échapper pour rentrer en Angleterre. Comme il ne veut pas attendre d’être rentré pour se battre contre les Allemands, alors il œuvre pour la Résistance. Certains officiers, de toute évidence au service du gouvernement de Vichy, mais enrôlés dans « l’armée secrète » dont le but est la chute des nazis ici et partout ailleurs, ont demandé qu’on leur trouve des jeunes gens capables d’entrer en contact avec l’Angleterre et les Français libres pour mettre sur pied des groupes de plus en plus nombreux pour le jour où toutes les manœuvres devront être organisées en fonction de l’avancée des forces venues de l’extérieur. La tâche va être rude pour Desmond, mais il s’est déjà mis au travail et un autre étudiant est à ses côtés. En dehors de ces événements et des nouvelles données par la radio, les semaines ne sont pour nous remplies que par la recherche de nourriture, parfois ponctuée par l’arrivée d’un colis.
19 juin
170Un triste revers en Lybie. Désormais, bien que les gens soient plus que jamais confiants de remporter la victoire, nous nous rendons de plus en plus compte combien il est vain de croire que nous allons bientôt être libres. Nous nous sentons… comment dire ? Tristes, mais ni déprimés ni découragés. D’ailleurs, comment pourrions-nous parler de découragement, alors que dans notre présente affliction seule notre foi dans la victoire ultime nous permet de résister à l’apathie, à la mort de l’âme et du corps ?
171Une conversation intéressante a eu lieu à la B.B.C. au sujet du président Herriot. J’ai noté la date et l’heure, car je suis sûre qu’il voudra remercier l’orateur une fois qu’il ne sera plus sous stricte « surveillance » de Vichy.
26 juin
172Cette histoire de Tobrouk semble fortement assombrir l’horizon mental de certaines personnes. Je n’ai pas la prétention de penser que je suis plus perspicace que mon voisin, mais enfin je suis sûre qu’il ne s’agit que d’un incident, une vaguelette momentanée avant que la véritable vague de la victoire ne déferle.
173En ce qui nous concerne ici, la situation s’aggrave de jour en jour. De plus en plus de maisons sont fouillées et toujours davantage de personnes conduites en prison. Le coût de la vie est ahurissant : les œufs sont passés de 24 francs la douzaine à 26, un demi-lapin coûte 60 francs. Le beurre le plus accessible au marché noir vaut 275 francs la livre.
174Le 22, Laval, le « chef du gouvernement », a fait une déclaration qui nous a remplis de honte et d’horreur. Ce dernier a eu l’impudence d’exprimer le souhait que les Allemands remportent la guerre. Pire encore, il a accepté de faire de nos ouvriers des esclaves allemands : ils vont devoir partir travailler dans des usines allemandes et pour les forcer à le faire, nos usines vont devoir être fermées et on refusera alors d’embaucher les hommes d’où qu’ils viennent, les inspecteurs de Vichy s’en assureront. Pour ces ouvriers il s’agit donc de choisir entre mourir de faim en France ou céder au travail obligatoire dans le pays ennemi.
29 juin
175Je ressens en ce moment une réelle appréhension avant d’écouter le bulletin d’informations de 21 heures tant je redoute que les nouvelles concernant la guerre ne soient pas bonnes.
16 juillet
176Me revoici à Oussiat, où il est aussi difficile qu’à Lyon de se procurer de la nourriture. Heureusement, le matin après notre arrivée, mon amie Denise35 a fait livrer un panier rempli de fruits, de légumes et autres vivres. Quelques jours plus tard, ses deux filles sont venues en compagnie de leur grand-père et j’ai été si heureuse de revoir ces deux adorables jumelles ainsi que ce cher Monsieur D. ! En témoignage de l’amitié de Denise, ils m’ont apporté quelque chose de réellement précieux : une épaisse tranche de vrai jambon d’York, comme avant-guerre, dans une boîte en fer blanc que Denise avait eue en cadeau à Noël. Pendant deux ou trois jours, ce fut pour nous un véritable festin. Les filles m’ont confié que, comme moi, elles font des rêves de nourriture la nuit, parfois elles rêvent d’une magnifique tranche de jambon ou même d’une de ces délicieuses pâtisseries des jours heureux qu’on appelle « tartelettes ».
177Il est impossible de se procurer des fruits ici comme à Lyon et ce qu’on parvient à trouver est vraiment aussi cher qu’en ville. Cela prendra des années avant que mes arbres fruitiers soient assez âgés pour produire ! Mais c’est un privilège de posséder cette petite maison où je peux passer les vacances d’été. Je n’aurais pas les moyens de séjourner à l’hôtel, car le prix d’un hôtel correct est au moins le double de ce que cela coûtait en 1939. L’inconvénient est que nous devons nous nourrir presque exclusivement de carottes, car il n’y a rien d’autre à acheter à l’épicerie du village.
178Les nouvelles ne sont pas très bonnes, les choses vont mal pour les Russes qui se battent comme des lions. Le Caucase risque fort de tomber aux mains de l’envahisseur.
179L’épicier (je le soupçonne d’être un indic) m’a demandé si j’avais entendu parler de rumeurs concernant un projet de renversement du gouvernement de Vichy. J’ai dit que je n’avais rien entendu dire à ce sujet, mais que je trouvais que ce serait vraiment idiot de faire une telle chose, car cela nuirait encore plus au pays et renforcerait d’autant l’oppression. Donc si cet homme veut voulait rapporter à la police mes opinions ou mes souhaits, il en est pour ses frais.
180Le 14 juillet, de grandes démonstrations de « Gaullistes » ont eu lieu en lien avec des instructions reçues des « Français combattants » et retransmises à la radio. Je me demande combien de personnes ont été envoyées en prison le jour de ces manifestations. Cette réaction aux consignes données par les Français combattants nous fournit, ainsi qu’aux Alliés, un bon moyen d’estimer le sentiment des Français de France métropolitaine lorsque l’heure d’un débarquement aura sonné.
27 juillet
181Nous avons de plus en plus l’impression que des portes de prison se referment sur nous. En dehors de ceux à qui on sait pouvoir vraiment se fier, il est devenu impossible de continuer à voir les gens qui ne sont pas complètement contre Hitler ou contre Vichy. Il est tout aussi impossible de supporter les gens qui sont du côté du Maréchal, car cela reviendrait à servir tout à la fois Dieu et le diable. C’est une situation navrante à tout point de vue : cela rétrécit la vie, tout comme l’esprit. Toutefois, peut-être la tolérance est-elle un luxe qui appartient seulement aux moments où la vie est simple et facile. Aujourd’hui il nous faut avoir foi en une chose seulement : rester concentré sur un seul but et une unique tâche.
182Il est extrêmement difficile de se procurer ne serait-ce que les légumes les plus ordinaires et mon pauvre frère n’absorbe pas autant de nourriture que ce dont il a tant besoin. Il ne se plaint pas et nous parvenons, lorsque la faim se fait plus tenace, à trouver une forme de consolation et de réconfort en la pensée que des jours meilleurs viendront, cela est certain.
183Je n’ai jamais fait d’acquisition plus utile que cette petite radio portative que j’utilise ici. Grâce à elle, je suis au courant de tout ce qui se passe en Angleterre et aux États-Unis et je peux raconter aux fermiers les difficultés des Russes, ce que font les Anglais à El Alamein et l’augmentation croissante de l’armement et des troupes des Américains. Ce matin j’ai entendu une discussion très intéressante à la radio américaine sur l’esprit d’offensive qui se manifeste désormais sur tous les théâtres de guerre où les Alliés sont impliqués. Voilà une chose réconfortante.
184Mais les nouvelles en provenance de Vichy sont très mauvaises : l’homme qui a bradé la vie de nos ouvriers a décidé d’envoyer ce qui reste de notre armée se battre en Russie aux côtés des Allemands. Par tous les moyens, mouvements de jeunesse ou camps de jeunes gens, il tente de forcer la nouvelle génération à se conformer, et à le faire volontairement, au modèle initié par Hitler. Mais les manifestations publiques qui ont eu lieu le 14 juillet dans de nombreuses villes démontrent combien, en zone occupée comme en zone non occupée, l’esprit de résistance est vivant et s’accroît à chaque instant. Les Allemands sont obsédés par l’idée de mettre la main sur les dirigeants de ces mouvements de résistance, mais de grandes précautions sont prises et bien qu’il y ait des pertes et des gens qui souffrent et meurent pour cette cause, les différents groupes qui œuvrent de manière souterraine parviennent non seulement à survivre, mais encore à se développer.
185Les émissions de radio diffusées depuis Londres sont plus bénéfiques que ce qu’on aurait pu d’abord imaginer. Elles permettent à ceux qui se trouvent à Londres de garder le contact avec nous et elles nourrissent des convictions communes à tous, que nous soyons en Angleterre, en France occupée ou en zone libre. De plus, ces émissions ont permis de garder la flamme allumée dans les villages et les villes les plus reculés. À Oussiat, un petit hameau de moins de trois cents personnes, ceux qui ont un bon appareil invitent les autres à venir écouter le bulletin de 21 heures. L’été, dans une petite ville de campagne comme J. où vit mon amie Denise, il se dit que si on se promène dans le village à neuf heures du soir on entend par toutes les fenêtres ouvertes les mots désormais familiers : « Ici Londres ».
186Par moments, on se plaît à vouloir regarder la situation actuelle d’un peu plus haut, et ce faisant, il faut bien dire que ce que nous devons endurer n’est pas tout à fait une famine. C’est plutôt quelque chose qui vous sape toute vitalité et qui, lentement, vous épuise et vous fait apparaître extrêmement las. Dans les écoles, les professeurs disent qu’il est désormais impossible d’attendre des enfants qu’ils travaillent comme ils le faisaient auparavant. Le niveau exigé pour chaque classe d’âge est beaucoup plus bas. Lorsqu’une ration supplémentaire est distribuée sous forme de pain à ces garçons et filles, tous les maîtres vous diront que chaque morceau est dévoré si rapidement qu’ils ne le voient même pas disparaître. Ce que nous vivons et ce dont souffrent ces enfants, c’est une malnutrition qui diminue les forces, amaigrit et affaiblit.
187Mais ce que nous devons aussi endurer, c’est le fait de savoir que, chaque jour, nous devons subir de nouvelles difficultés et de nouvelles angoisses. Il y a un an, par exemple, il n’était pas question de travail obligatoire en Allemagne pour les ouvriers. Aujourd’hui, nous commençons à comprendre que ce système infâme risque d’être étendu à toute la population adulte. On a l’impression que malgré nos efforts pour respirer librement et voir les choses avec lucidité, ces efforts sont constamment empêchés par un enchevêtrement de toiles d’araignées que l’on pense pouvoir écarter, ce qui est le cas. Mais l’instant d’après, de nouvelles toiles apparaissent déjà devant nos yeux, devant notre bouche et le même combat doit être repris de plus belle. Et cela fait environ huit cents jours que ça dure, depuis cet armistice honteux.
29 juillet
188Le problème de nourriture est plus aigu que jamais. Il est très difficile de trouver des pommes de terre, les paysans en ont en quantité, mais ils ne veulent pas les vendre, car leurs récoltes sont attribuées au service du rationnement alimentaire qui, en fait, s’occupe principalement de ne pas nous nourrir, mais de fournir aux Allemands ce qu’ils veulent pour leur armée et les civils. D’immenses chargements de pommes de terre extraites de nos champs sont envoyés chaque semaine par train en Allemagne et c’est la même chose pour les fruits. Comme il manque des camions pour transporter en Allemagne les fruits périssables, nous apercevons dans certaines gares, comme celle d’Ambérieu, les quais remplis de cageots de fruits qui pourrissent, mais qu’on n’a pas le droit de toucher. Si quelque incident empêche l’expédition immédiate de la cargaison en Allemagne, le lot doit être sacrifié et les sentinelles ont l’ordre de tirer sur quiconque oserait prendre ne serait-ce qu’un abricot. Pour contourner la difficulté que représente l’expédition de fruits très fragiles, les Boches réduisent aussi les fruits en purée, ce qui les conserve mieux, puis ils sont transformés en confitures dans leurs conserveries de fruits en Allemagne.
189Les nouvelles en provenance de Russie sont mauvaises et celles d’Égypte ne sont pas bonnes. Nous traversons actuellement une mauvaise passe et nos espoirs d’une poussée imminente par l’ouest s’affaiblissent chaque instant.
190J’ai entendu hier à la radio que A. Ph.36 qui était recherché par les Allemands a réussi à rejoindre l’Angleterre et se trouve désormais aux côtés de de Gaulle. D’ailleurs, on m’a informée d’une astuce intéressante utilisée lors des manifestations du 14 juillet : on avait demandé aux gens qui y participaient de garder le silence, puisque les paroles auraient pu être interprétées de manière séditieuse et auraient risqué d’engendrer de nombreuses arrestations inutiles, voire pires (nous devons protéger les vies des Français, elles seront nécessaires pour combattre le grand jour). Donc les gens se sont rassemblés sur la place, entonnant la Marseillaise puis, après un long intermède de silence, levant les cannes qu’on leur avait demandé d’apporter en criant « vive nos… » (ce qui signifiait « Vive de Gaulle !», car « une gaule » est un terme ancien qui signifie une barre ou un long bâton).
4 août
191La radio est ma seule occupation en ce moment ! Je suis trop fatiguée pour sortir en promenade avec mon frère, alors je m’allonge et j’écoute tout : les nouvelles et les émissions sur la guerre et d’autres choses : des concerts et des pièces radiophoniques. J’ai écouté The Barretts of Wimpole Street37 et Victoria Regina38 que j’avais vus à une époque plus heureuse à Londres et New York. Les émissions de J. B. Priestley39 sont très bonnes : j’apprécie son bon sens et sa sensibilité ; et sa voix posée, aussi douce et ronde que de la crème, m’apaise énormément. Je déteste les voix aiguës, aussi acérées qu’une lame de rasoir. Dès que possible j’écrirai à la B.B.C. pour tous les remercier de ce qu’ils font.
192Les nouvelles en provenance de Russie continuent à ne pas être très bonnes. On frémit à la pensée de ce que les Allemands font là-bas aux gens qui sont sous leur coupe, mais ce qu’il est essentiel de se rappeler c’est que les revers ne peuvent qu’être temporaires.
193Georgette40 est venue hier. Elle m’a raconté la manière dont sa sœur avait obtenu un permis pour passer la ligne de démarcation entre les deux zones. Suzon41 est institutrice dans un petit village près de Besançon en zone occupée. Elle souhaitait passer l’été chez ses parents à Conand, mais bien qu’elle en ait fait la demande de manière officielle, elle n’avait pas obtenu le laissez-passer. Ensuite des gens lui ont dit comment s’y prendre et où aller. Elle s’est rendue à Besançon et a rencontré un officier allemand qui a la réputation de diriger le marché noir ainsi que toutes les ventes de permis à peine voilées dont vous pouvez avoir besoin pour franchir la fameuse ligne de démarcation. Suzon lui a expliqué qu’étant institutrice et pensionnaire chez des personnes du village, elle ne pouvait fournir à l’officier ni beurre, ni œufs, ni aucun produit de la ferme, mais que bien entendu, elle paierait le prix qu’il demanderait. Cette déclaration franche a été reçue avec autant de simplicité qu’elle avait été exprimée. L’homme lui a répondu que dans ce cas elle devrait lui remettre cent francs. Elle lui a donné le montant demandé (en se disant que ça n’était pas cher payé) et sur le champ il a signé le permis. Voilà comment les choses se passent !
194La jeune fille raconte également que dans le village où elle vit il y a de la nourriture en abondance, car il faut que les occupants soient « bien nourris ». Elle précise en outre que sans être vraiment cruels, ils sont aussi méchants que possible. Ils semblent certains de gagner la guerre tout en se hâtant d’ajouter : « Si nous devons partir, nous vous tuerons tous avant notre départ. » Et ça n’est pas une rumeur, car Suzon l’a entendu de ses propres oreilles, plus d’une fois.
195Ai réussi à obtenir six œufs et assez de pommes de terre pour faire un plat. Hourra !
196Comment allons-nous survivre au prochain hiver ? Les paysans battent le blé en ce moment par une chaleur étouffante. Mais les grains qu’ils récoltent ne leur reviendront pas, car ils sont réquisitionnés avant même d’avoir quitté la moissonneuse-batteuse. Les inspecteurs les autorisent à garder juste ce qu’il faut pour leur propre usage. Tous ces règlements, parce qu’ils sont stricts et si manifestement ordonnés par les Allemands, conduisent les gens à essayer de les contourner et de tromper les pilleurs. La malhonnêteté et cette façon de contourner la loi deviennent des habitudes chez des gens qui étaient auparavant honnêtes et respectueux de la loi.
197Pour la première fois cette année j’ai réussi à trouver des pêches et des poires, mais j’ai déboursé 18 francs alors qu’avant-guerre le prix n’aurait pas dépassé 2 francs.
16 août
198L’incroyable lutte contre l’envahisseur se poursuit en Russie. Bien qu’il y ait des hauts et des bas, et que les Allemands remportent des victoires temporaires, une terrible guerre d’usure est imposée à la machine de guerre allemande. Nous apprenons la patience mais, Dieu merci, nous n’apprenons pas cette leçon par des actes de trahison ou d’oppression. Laval se fait détester chaque jour un peu plus et les gens parlent de lui ouvertement. La vague de ressentiment est si forte à son égard, surtout depuis qu’il a dit publiquement qu’il espérait la victoire de l’Allemagne, que même dans un petit village comme ici on évite comme si elles avaient la lèpre les quelques personnes qui soutiennent l’Allemagne et Laval. La ligne de fracture entre les patriotes et les autres est chaque jour un peu plus prononcée.
199Tant de choses deviennent précieuses rien que parce qu’elles sont difficiles à obtenir ! Une brosse à récurer est désormais une rareté. Ma nouvelle gouvernante a eu la chance d’en trouver une. Cette femme n’aime vraiment pas les Allemands : lorsqu’elle était enfant, elle a vécu quatre ans sous occupation allemande dans son village près de Maubeuge. Ils n’avaient rien d’autre à manger que des haricots verts bouillis et des betteraves. Elle n’a survécu que grâce à sa solide constitution, mais son jeune frère est mort de la tuberculose à l’âge de dix-huit ans. Sa mère, qui à l’époque avait été jetée en prison par les Allemands pour avoir donné un bout de pain à un prisonnier russe qui mourait de faim, est aujourd’hui dans une situation pire encore qu’il y a vingt-cinq ans, à cause des bombardements constants. Peut-être même est-elle morte, car sa fille n’a plus de nouvelles depuis deux ans.
200En prévision des difficultés que nous redoutons pour cet hiver, je sèche et conserve des haricots verts du jardin, je les attache ensemble comme des perles sur un collier, puis je les fais bouillir cinq minutes dans de l’eau salée avant de les suspendre pour les faire sécher à l’air, d’abord à l’abri du soleil, puis en plein soleil pour les rendre croustillants et qu’ils ne risquent pas ensuite de moisir. Je fais des expériences avec des carottes que je coupe en fines rondelles et laisse sécher au soleil : le processus a l’air efficace. Le soleil est si chaud qu’elles sèchent et flétrissent aussi vite que dans un four électrique. La sécheresse actuelle est une calamité pour les paysans.
20 août
201Hier les Alliés ont accompli le premier raid aérien que M. Churchill avait annoncé comme la première étape avant le grand show. Les Anglais ont débarqué à Dieppe avec des chars et une couverture aérienne rapprochée. Cela a engendré de lourdes pertes, mais a été efficace puisque 82 avions ennemis ont été abattus et probablement cent autres également. Ensuite, voyant que l’opposition allemande était plus forte et qu’il leur était impossible de la combattre avec les moyens à leur disposition, ils ont ré-embarqué, non sans avoir testé une des digues construites par les Allemands. Ici, les gens sont tous euphoriques, le facteur ayant apporté ces bonnes nouvelles lors de sa tournée aux gens qui ne possèdent pas de poste de radio. Ils comprennent que c’est un signe sérieux des grandes choses à venir.
202Quand le grand jour viendra, nous nous retrouverons entre le paradis et l’enfer, mais nous savons que ce passage est obligé pour nous qui ne pouvons prendre une part active aux combats qui auront lieu alors.
23 août
203Le 22, le Brésil a rejoint les Alliés. Cela signifie beaucoup pour la cause alliée, car le Brésil est un grand pays riche et comme il se trouve en face de Dakar de l’autre côté de l’Atlantique, il aurait pu être le point d’entrée d’une invasion du continent américain. Mais les Allemands sont désormais tellement occupés avec la guerre en Russie qu’ils n’ont pas le temps d’imaginer de nouvelles invasions. Le raid de Dieppe fait grincer des dents chez les Boches et ils ont du mal à cacher leur amertume derrière une exultation de façade. Dans une émission que j’ai écoutée à la radio ce matin sur une des radios allemandes, on a dit que les Anglais avaient été « obligés » d’embarquer de nouveau et on a donné des descriptions édifiantes de la situation des assaillants qui avaient (« selon leurs dires ») perdu tout leur équipement, leurs vêtements et jusqu’à leurs chaussures et leurs pantalons !
204Comment peuvent-ils imaginer que des gens sensés vont croire tout cela ? Bien sûr, forcés de rejoindre leurs embarcations à la nage, de nombreux hommes ont dû se débarrasser de leurs vêtements, et sans doute aussi de leurs armes, mais ils ne les ont pas perdus en conséquence directe des actions des Allemands !
205Mon pauvre frère souffre tellement de malnutrition qu’il engloutit tout ce que nous parvenons à trouver : hier nous avons trouvé deux parts de boudin et comme c’est un plat que je n’apprécie pas, pour une fois il a pu profiter d’un vrai repas. Nous avons la chance d’être aidés par une femme de la vieille ferme du « Prieuré ». Bien qu’elle ait commencé dans la vie comme cuisinière au château où son mari était chauffeur, c’est une vraie dame. Ils ont eu quatre enfants et ont réussi tout de même à mettre de l’argent de côté, si bien que, parvenus à la quarantaine, ils ont pu acheter le Prieuré et cultiver les champs tout autour. Aujourd’hui, ils sont âgés, mais entretiennent le lieu et s’en sortent bien grâce au blé, au bétail, aux produits laitiers et aux volailles. Elle m’aime bien, car après m’avoir dit que son plus jeune fils préférerait mourir plutôt qu’aller en Allemagne comme prisonnier de guerre (il s’est échappé et travaille désormais pour la Résistance), je me suis mise à lui parler des émissions anglaises et américaines qui me fournissent plus de renseignements détaillés que les émissions des « Français combattants » dans le laps de temps dont celles-ci disposent. Elle me donne des œufs sans surcoût et m’offre des fleurs magnifiques, cueillies dans son jardin. Elle m’apporte aussi de temps en temps des cadeaux : par exemple des fruits tombés qu’elle m’a conseillé de couper en tranches et de faire sécher au soleil comme je le fais avec les carottes. Bien qu’elle doive donner tout le lait qu’elle produit à une coopérative laitière (pour faire du beurre pour les Allemands), mon frère a droit à un délicieux bol de bon lait crémeux de temps en temps. Lorsqu’elle fait un gâteau (un luxe que seuls les paysans peuvent s’offrir), elle m’en apporte une tranche. Elle est généreuse et nous lui en sommes très reconnaissants.
206Je suis tellement contente d’avoir, dès le début, raconté aux paysans ce que j’entendais aux radios étrangères. Je leur avais dit que nous avions été avertis que des raids d’entraînement auraient lieu à plusieurs reprises avant que le débarquement complet puisse se dérouler et qu’il ne fallait pas considérer ces raids comme des échecs, sous prétexte que ceux qui les exécutaient étaient obligés de se replier. Ainsi, au lendemain du raid de Dieppe et les jours suivants, lorsque la presse d’influence allemande ne parlait que de la « défaite écrasante » infligée par les invincibles soldats allemands aux Anglais incompétents, ils sont restés inébranlables dans leurs convictions. J’ai ressenti un frisson de plaisir en entendant une dame me dire : « Les journaux peuvent bien dire ce qu’ils veulent, nous n’étions pas inquiets, car vous nous aviez dit que ces raids d’entraînement servaient de répétitions avant le vrai événement. Donc nous avons compris tout de suite que la presse de Vichy nous racontait n’importe quoi. »
4 septembre
207Je suis très affaiblie après dix jours de dysenterie et un trouble entérique probablement dû à la malnutrition. Cela a été si aigu que j’ai également eu la voix enrouée et cela m’a rendue sourde plusieurs jours. À chaque fois que je parlais, mes tympans étaient si enflammés qu’ils vibraient violemment au point de me donner la nausée. Il n’y a aucun médecin fiable par ici et j’ai attendu d’être suffisamment en forme pour aller en ville. Je n’étais pas inquiète à cause du problème entérique, sachant bien comment le soigner, mais j’étais terrifiée à l’idée d’être sourde pour de bon. La surdité s’est progressivement atténuée et cela a été un réel soulagement. Je peux désormais absorber un peu de nourriture. Le porridge à la farine de blé me fait du bien et j’en prends deux fois par jour.
208Lorsque j’ai pris mon journal aujourd’hui il s’est ouvert tout seul à la page du 19 mai où j’avais écrit qu’on sentait que le débarquement des Alliés était imminent. Aujourd’hui je peux affirmer qu’on a l’impression que cette hypothèse s’éloigne à l’horizon, en tout cas que cela n’est certainement plus d’actualité immédiate. L’épisode de Dieppe est un bon présage, mais nous a aussi enseigné qu’il nous faut être patients et prendre conscience de l’étendue de la tâche que représente un débarquement qui aura lieu à une très grande échelle.
10 septembre
209Mon état continue à s’améliorer, mais je suis toujours très faible. Il est toujours très difficile de se procurer de la nourriture, des fruits, de la viande. Les prix continuent à grimper : en ville le miel vaut 200 francs le kilo mais, grâce à Denise et son mari, je vais en avoir cinq kilos pour 80 francs.
210Hier, cette chère Mlle N. est venue déjeuner avec nous en s’arrêtant sur le chemin qui la ramène à Conand après un petit séjour ici. Récemment, elle a vu Mlle G. qui travaille dans un lycée parisien. Mlle G. dit qu’à Paris ils jettent en prison et fusillent les gens sous n’importe quel prétexte, simplement, imagine-t-on, pour « l’exemple ». Mais il s’agit d’une politique vraiment imbécile, car non seulement elle ne soumet aucunement les gens, mais elle a pour effet de créer ou de raffermir la Résistance. Les gens qui travaillent ne se laissent pas berner par les histoires mièvres et les affiches séduisantes qui vantent le bonheur des travailleurs en Allemagne. La propagande, quant à elle, se déchaîne sur ce sujet. Les journaux ont fait leur beurre de l’histoire d’un train de travailleurs qui s’étaient portés « volontaires » pour aller en Allemagne. En vérité, le train est effectivement parti, mais il n’y avait que trente hommes à bord, une racaille attirée par le bonus offert au moment de l’enrôlement à ces soi-disant « volontaires ».
211Nous nous réjouissons vivement de la magnifique résistance des Russes et de la manière dont les choses se déroulent en ce moment en Lybie.
212J’ai décidé de rentrer le 23. Je pensais rester jusqu’au 6 octobre, mais les journaux parlent d’un énorme embouteillage au retour et n’annoncent aucun train supplémentaire. Aucun de nous deux n’étant en état de nous battre pour nous frayer un chemin dans un wagon, ni de rester debout dans un couloir, il vaut mieux rentrer plus tôt et ainsi éviter la cohue. Cela ne va pas être drôle de rentrer à Lyon où il est impossible de se procurer de la nourriture et où n’existe aucune solidarité pour en trouver.
213Le discours de M. Churchill42 le 8 a été formidable. J’en ai parlé à beaucoup de monde. Les journaux avaient comme à leur habitude donné une version faussée de son contenu, mais j’ai pu en citer mot pour mot certains passages qui avaient été omis ou déformés. Cela a fait du bien aux gens de les entendre.
12 septembre
214La B.B.C. a donné hier un compte rendu de la lettre43 de M. Herriot à Pétain dans laquelle M. Herriot proteste contre la suppression des Chambres, « institutions de liberté ». Plus tard, ils ont retransmis l’intégralité de la lettre que M. H. a envoyée lorsqu’il a rendu au chancelier de la Légion d’honneur la décoration qui lui avait été donnée par Clémenceau. Dans cette lettre, le président Herriot a dit qu’il se sentait obligé de retourner ces décorations puisque la Légion d’honneur avait été, depuis, également décernée de manière posthume à deux officiers tués alors qu’ils se battaient dans les rangs allemands contre les Russes. Il a ajouté qu’une telle récompense était scandaleuse dans le contexte où notre pays est occupé par les Allemands. Ces deux lettres ont été à peine mentionnées dans les journaux, mais la presse clandestine les a largement reprises. Elles ont également fait sensation dans les pays alliés. Puisque c’était la première lettre de rejet de Vichy signée par les présidents de la Chambre et du Sénat, il s’agit, comme M. Cordell Hull44 l’a souligné, d’une lettre d’une importance politique majeure. C. H. a ajouté que cette lettre resterait dans l’histoire et serait considérée comme un monument en l’honneur de la défense des libertés humaines.
16 septembre
215La déclaration solennelle qu’ont émise les évêques pour protester contre l’intention exprimée par Vichy de retirer les enfants juifs des couvents où le clergé catholique (mais aussi les protestants) les avaient placés pour les protéger est loin d’être inattendue, mais elle est néanmoins très réconfortante. Toutes les communautés chrétiennes avaient bien perçu le danger et avaient, autant que possible, pris des mesures pour empêcher que ces pauvres enfants, dont le seul crime est d’être né, ne tombent dans les griffes des nazis. Malgré toutes les précautions, ils sont nombreux à avoir été déjà capturés par la Gestapo, mais tout ce qu’il est humainement possible de faire a été fait pour sauver ces vies innocentes. Le cardinal de Lyon45 a répété qu’il y a des limites au-delà desquelles aucun chrétien ne peut se sentir en accord avec les ordres donnés par les autorités civiles ou militaires. Il a approuvé pleinement en public les Pères jésuites de Privas qui ont tout bonnement refusé d’abandonner ces enfants, auxquels ils avaient accordé protection dès l’application de ces inhumaines lois anti-juives. L’évêque de Montauban a dit en chaire que le premier devoir qu’un chrétien devrait avoir en tête est d’aider et réconforter les personnes opprimées, car tous les hommes sont frères.
216Des événements ont eu lieu au village. Comme Pétain venait en visite d’État dans la région pendant le week-end, un groupe de garçons du village qui discutaient de sa visite dans une rue du village ont exprimé en termes brutaux et grossiers leur opinion sur le personnage. Les mots étaient certes grossiers, mais pas dégradants, s’agissant d’un simple échange de paroles futiles entre des jeunes gens qui partageaient tous le même avis. Mais quelqu’un (on soupçonne l’épicier) a rapporté la chose aux gendarmes, qui sont venus, ont pris un des gamins et l’ont quasiment battu à mort pour le forcer à dire le nom des autres jeunes gens et les paroles que les autres avaient prononcées. Ce garçon, qui est handicapé à cause d’une chute grave datant de son enfance, se retrouve maintenant en prison, accusé d’avoir proféré des paroles complotistes et d’être un traître. Les villageois sont indignés, avec raison, et ont averti l’épicier que s’il était bel et bien le dénonciateur, il aurait droit à un règlement de compte en règle le jour où…
217La nouvelle manière de mobiliser la main-d’œuvre pour maquiller le tragique échec de la Relève46 (le projet de Laval d’envoyer des ouvriers en Allemagne sous la promesse mensongère que l’arrivée de trois ouvriers entraînerait la libération d’un prisonnier de guerre) rend les gens terriblement anxieux. Tout comme les hommes, les femmes seront susceptibles de devenir des esclaves civils. M. Cordell Hull a déclaré qu’il s’agit là d’une infraction au droit international. De nombreuses personnes pensent que si les États-Unis déclaraient la guerre à Vichy, cela aurait l’avantage d’empêcher Vichy de continuer à faire semblant d’être un État neutre, alors qu’en fait Vichy n’est que l’esclave et la marionnette des Allemands.
218Le coût de la vie continue d’augmenter : un tuyau d’arrosage en caoutchouc pour arroser les jardins coûtait 40 francs le mètre il y a quinze jours, aujourd’hui le même article coûte 62 francs. Donc mon jardin ne sera pas arrosé avant la fin de la sécheresse.
26 septembre
219Lorsqu’elle est venue l’autre jour, Georgette m’a dit quelque chose qui m’a frappée : « Les gens disent que rien ne change et que notre situation n’évolue pas, mais en réalité beaucoup de choses ont changé, en particulier dans l’allure de nombreuses personnes. Elles ont une foi plus ferme, une conviction plus profonde que la victoire ultime sera de notre côté. » C’est tout à fait juste et ce changement pourrait bien être dû au fait que, dans une certaine mesure, on sent bien que les Allemands risquent très probablement d’être battus, pour la simple et bonne raison qu’ils ne peuvent plus rien gagner, ayant désormais envahi toute l’Europe.
220Stalingrad pourrait aussi marquer un tournant dans cette guerre : il y a cinq semaines nous pensions que cette ville allait tomber et aujourd’hui nous voyons que ceux qui la défendent tiennent toujours bon face à toutes les attaques. Les Allemands se sentent obligés de donner une explication de cette incroyable résistance russe et von Ditmar nous a informés à la radio que cette résistance était due à « l’absence d’activité mentale » des Russes.
221Mon frère aussi a souffert de troubles entériques. Il irait mieux s’il avait de la nourriture légère et nourrissante, mais où en trouver ? J’avais déjà commencé à mettre de côté des pommes de terre pour cet hiver, mais il nous faut les manger dès maintenant puisque nous n’avons rien d’autre. J’ai obtenu un permis pour rapporter à Lyon les pommes de terre de mon jardin et j’espère pouvoir en acheter un peu plus pour constituer une réserve à peu près suffisante pour nos besoins.
222Les gens étaient tous sidérés ce matin en entendant à la radio suisse que l’Amirauté lance un dernier avertissement à tous ceux qui peuvent quitter les côtes de la Manche de le faire et de gagner l’intérieur du pays. On dirait que les choses se précisent, mais il peut aussi s’agir d’un « coup de bluff » pour empêcher les Huns de deviner où ça va tomber.
1er octobre
223Finalement je reste jusqu’au 1er. Il semble que Stalingrad ne puisse tenir tellement plus longtemps. Elle a déjà résisté au-delà de toute endurance humaine et il paraît que ceux qui la défendent essuient actuellement le feu de 2000 mitraillettes !
224Le mari de Denise qui est venu me voir dimanche m’a rapporté que le préfet de l’Ain a prévenu les propriétaires de grandes usines que leurs ouvriers, s’ils se rendent en Allemagne, ne doivent pas s’attendre à recevoir de gros salaires. Il a parlé avec une franchise étonnante pour un responsable de Vichy et a précisé que les ouvriers vivraient dans des baraques, surveillés constamment par des soldats en armes en dehors des horaires de travail, pour empêcher toute tentative d’évasion. Les salaires qui semblent plus hauts qu’ils ne le sont ici sont en réalité à peine suffisants pour se procurer les denrées de base, si on considère le coût de la vie dans un pays où une chope de bière vaut une somme qui reviendrait ici à 15 francs (ici une chope de bière vaut 5 francs).
225Ici, un verre du vin le plus quelconque, vendu dans le café le plus modeste, coûte 10 francs, alors qu’auparavant la même chose valait 1 franc : on m’a dit qu’une bouteille de vin coûtait 65 francs. Bien sûr, tout cela est dû au fait que les Allemands boivent d’énormes quantités de nos vins et liqueurs français et utilisent le reste dans leurs usines de poudre où les liqueurs pures sont intégrées au processus rapide de dessiccation complète. D’ici quelques jours, je serai de retour à Lyon après un séjour de trois mois ici où, dans l’ensemble, il est plus facile de trouver de la nourriture qu’en ville. À Lyon, me dit-on, les gens sont obligés de piocher dès maintenant dans les quelques réserves qu’ils ont constituées pour l’hiver. Je vais prendre avec moi 150 kilos de pommes de terre et 5 kilos de haricots séchés, ou plus exactement je vais les faire livrer par un transporteur. J’espère qu’on ne va pas me les voler en route comme c’est trop souvent le cas. Chaque jour on entend parler encore et encore de nouvelles restrictions : le papier va être rationné, l’iode n’est plus disponible et il est désormais impossible de se procurer la plupart des médicaments brevetés prescrits sur ordonnance par les médecins. Certains hôpitaux en ont encore une petite réserve pour les cas urgents, mais les particuliers, quel que soit le niveau d’urgence, doivent se passer de la plupart des médicaments.
4 octobre
226Au cours des trois derniers jours, la radio a annoncé l’arrestation du président HERRIOT, mais il y a eu tellement de parasites et la réception a été tellement mauvaise que je ne suis pas parvenue à comprendre si on l’a autorisé à rester chez lui ou s’il a été emmené dans un lieu d’internement.
227On raconte qu’à Lyon la police procède de tous côtés à des arrestations et que les prisons sont pleines. Et le pauvre jeune homme du village qui a été si maltraité après avoir parlé irrespectueusement de Pétain a été condamné à un mois d’emprisonnement. Il s’en sort comparativement assez bien, mais son emprisonnement a valeur d’avertissement pour les autres.
228Nous partirons demain si, en l’absence de chauffeur de taxi, un des fermiers propriétaire d’un cheval et d’une charrette accepte de nous rendre ce service.
18 octobre
229De retour à Lyon : mes pommes de terre sont conservées en sécurité dans un placard (que j’utilisais auparavant pour ranger les malles et les valises, etc.) du salon. Je suis vraiment soulagée de les savoir en sécurité dans l’appartement. Aucun légume, aucun fruit dans les magasins : sans provision en réserve, il ne reste désormais plus qu’à faire l’aumône ou à mourir de faim.
230Chaque jour, plus nombreux sont les gens à résister à la conscription obligatoire lancée par Laval. Des bombes sont déposées dans les bureaux allemands du recrutement de main-d’œuvre et comme la date du plein effet de la conscription approche, des grèves éclatent un peu partout. Chez Berliet, les autorités de Vichy ont pris quinze otages, car les ouvriers faisaient la grève. Les ouvriers du rail ont refusé d’écouter le ministre des Transports et lui ont dit que s’ils acceptaient de se rendre en Allemagne, cela n’aiderait en aucun cas leurs camarades de la zone occupée puisque ces derniers, sous la botte de l’occupant allemand, pouvaient être déportés de force si tel était le bon plaisir des Allemands.
231Le Père X, un jeune jésuite qui a été pendant la guerre lieutenant de troupes en Tunisie et fait prisonnier en Allemagne en juin 1940, a réussi à envoyer une lettre explicite à ses amis d’ici. Il y explique que personne ne doit, par pitié pour les prisonniers de guerre, consentir à partir travailler pour la machine de guerre allemande. Il dit aussi que les prisonniers eux-mêmes supplient leurs compatriotes de ne pas se laisser berner par la promesse d’échanger un seul prisonnier contre trois ouvriers valides et le plus souvent très spécialisés. Quant à la fameuse Relève, qui n’est autre qu’un échange de prisonniers, personne n’ignore qu’il s’agit là d’un tissu de mensonges. Lors d’une nouvelle réunion présidée par le préfet de l’Ain, les directeurs d’usines ont de nouveau été avertis qu’il n’y avait pas de salaires élevés attribués aux ouvriers déportés. Il a également ajouté que lorsque des comptes rendus positifs sur les conditions de travail en Allemagne sont fournis, ils proviennent toujours d’hommes envoyés dans des camps spéciaux, créés pour la propagande et dans lesquels les ouvriers sont bien nourris, bien logés, obtiennent souvent des permissions pour rentrer en France, et qui ont reçu des consignes pour peindre un tableau reluisant du bonheur qui s’ensuit forcément quand un homme accepte d’aller en Allemagne comme ouvrier « volontaire ». Mais ces camps sont rares et exclusivement remplis d’hommes de la sorte qui acceptent de jouer le rôle d’appât pour gibier. Dans d’autres camps, les conditions sont très difficiles. Et on raconte que lorsqu’il y a des raids sur l’Allemagne, les ouvriers allemands vont aux abris et les autres, ceux qui ne sont pas Allemands, sont enfermés dans les usines et reçoivent tout ce qui tombe des bombardiers alliés.
232La résistance au travail forcé est si déterminée que, même si les Allemands et Vichy n’ont pas abandonné leurs objectifs, ils ont tout de même dû céder du terrain. Désormais la rumeur veut que les ouvriers, au lieu d’être envoyés loin de chez eux (au cas où ils ne seraient pas assez nombreux à se porter volontaires) autour du 15, auront le droit de rester jusqu’à la fin du mois ou peut-être jusqu’au 1er décembre.
233Deux de mes étudiants travaillent désormais comme interprètes dans le « camp de Chambarand47 » où des prisonniers anglais sont internés. Il s’agit de parachutistes et d’hommes qui se sont échappés de la zone occupée pour rejoindre la zone libre et ont été arrêtés par des policiers mal intentionnés ou tout simplement stupides. On les traite très correctement et mes étudiants, qui prennent fait et cause pour les Alliés, font tout leur possible pour que leur internement soit supportable. Je suis certaine qu’ils font du très bon travail là-bas. Den. essaie désespérément de rejoindre l’Angleterre par des moyens légaux et s’il n’y parvient pas, c’est-à-dire s’il n’arrive pas à se procurer les visas pour son passeport, il s’enfuira et se fera aider pour traverser tant bien que mal la France par les groupes de résistants pour lesquels il travaille. Il ne veut pas se retrouver dans un camp de concentration pendant tout ce temps.
234J’ai revu le Dr G. et lui ai parlé de mes troubles entériques qui sont terminés mais m’ont laissé la voix étrangement rauque et une sorte de rhume qui n’en finit pas. Dr G. m’a dit que tout cela provient du régime alimentaire déséquilibré qui empoisonne tout le système.
235Nous vivons actuellement une pénurie de sel absolument terrible ; ma gouvernante n’en a plus qu’une poignée pour la cuisine et ne parvient pas à s’en procurer davantage.
29 octobre
236On nous a annoncé officiellement que les hommes ne seront envoyés en Allemagne qu’à partir du 1er janvier. C’est donc un gain de plus de deux mois. Cela n’est pas grand-chose et pourtant c’est merveilleux que dans les circonstances actuelles Vichy et les Allemands aient cédé autant de terrain.
8 novembre
237Excellentes nouvelles. À Alger ce matin, les troupes américaines ont débarqué en différents points et ont reçu un accueil chaleureux de la part de nos soldats qui ne prêtent aucun intérêt aux ordres donnés par Vichy. Le général GIRAUD48, 49qui attendait ce débarquement à Alger dans le plus grand secret a pris le commandement des troupes françaises en Afrique du Nord pour aider nos alliés à repousser l’ennemi hors de nos colonies. Ces nouvelles qui nous parviennent sont une immense surprise, source d’une joie tout aussi grande.
238Le succès de l’offensive en Lybie et l’avancée victorieuse des Anglais nous avaient déjà donné l’impression que des jours meilleurs s’annonçaient. Je n’ai pas été en forme et ne suis pas beaucoup sortie, mais Julia me dit que partout dans les rues on entend les gens dire gaiement : « On dirait que les Boches sont en train de se prendre une bonne raclée ! »
239Il y a quelques jours, mon amie Mme L., dont l’appartement est sur le même palier que le mien, est rentrée d’un court séjour à Paris où elle s’était rendue pour régler quelques affaires. Son laissez-passer de la zone libre vers la zone occupée puis son retour ensuite à Lyon était en règle, et elle n’avait pas dépassé l’heure limite autorisée indiquée sur le laissez-passer. Elle se pensait donc en sécurité, et comme elle rentrait chez elle, elle s’était contentée de rassembler quelques affaires de toilette dans son sac à main et n’avait aucune provision. À Chalon, la gare où on franchit la ligne de démarcation, tous les sacs et les paquets ont été fouillés par des soldats allemands et tous les passagers qui transportaient des éléments écrits ou tapés à la machine ont été arrêtés. Mme L. rapportait à ses enfants la citation à l’ordre de l’armée datant de 1915 de feu son mari, ainsi que quelques autres papiers de famille. Elle a écopé de 400 francs d’amende, ce qui lui a laissé seulement quelques francs en poche, puis elle a été conduite en prison où elle a été jetée dans une cellule avec quatre autres femmes. Ces dernières l’ont informée que sur la ligne de démarcation les Allemands qui sont postés à cet endroit se font un revenu fixe de deux cent mille francs par jour, rien qu’en arrêtant les gens. Cela lui a permis de comprendre pourquoi, quand certaines personnes arrêtées en même temps qu’elle avaient dit qu’elles n’avaient pas ou peu d’argent, les Allemands leur avaient ordonné : « Alors vous devez en emprunter aux autres voyageurs, car il nous faut l’argent, sinon vous resterez en prison. » Dans la cellule il n’y avait aucune couverture et les planches sur lesquelles elles étaient censées dormir la nuit grouillaient de cafards. Mme L. avait dans son sac une paire de sous-vêtements en batiste qu’elle avait oubliés de mettre dans sa malle, ainsi qu’un pain de savon dans un sac en caoutchouc doublé d’éponge. Elle a dû utiliser les sous-vêtements comme gant de toilette et son pain de savon lui a bien rendu service, car l’une des prisonnières était une gitane très âgée et crasseuse, qui sentait affreusement mauvais et que les autres ont ainsi persuadée de se laver. La cellule comportait un seau d’eau pour la toilette et un autre pour faire leurs besoins.
240Pour toute nourriture elles n’ont eu que du pain sec et au milieu de la journée un bol de soupe aqueuse. Elle est restée cinq jours dans cette cellule avant de pouvoir en sortir et être autorisée à prendre le train pour Lyon. Le lendemain elle est venue me voir et m’a dit que la terrible odeur de cette cellule la hantait toujours et que comme elle restait accrochée à elle, cela lui donnait la nausée.
241Le pauvre Louis F.50 est à la prison de Fresnes depuis cinq semaines. Avant l’armistice, il était officier dans le régiment du général de Gaulle. Après l’armistice, des amis juifs sont venus le voir dans son appartement : avec sa femme ils avaient la réputation d’être de fervents opposants au régime de Vichy et aux Allemands et on les soupçonnait d’imprimer et de distribuer des tracts patriotes. Un soir donc, la police est venue le chercher comme il était tout juste rentré chez lui, après ses cours au lycée Henri IV. Ils lui ont demandé de les suivre au commissariat de police « simplement pour vérifier quelques papiers et lui poser quelques questions ». On ne lui a pas même laissé le temps de mettre ses chaussures, si bien qu’il est parti en pantoufles. Aujourd’hui, il risque d’être envoyé d’un jour à l’autre en Allemagne à moins qu’il ne soit fusillé. Sa femme est merveilleuse, elle ne se lamente pas et continue à imprimer et à distribuer des tracts tout en s’occupant de leurs trois enfants, dont le dernier n’est qu’un bébé51 de trois mois. Heureusement pour eux, lorsque la police a fouillé leur appartement, ils venaient de rendre tous les papiers dangereux à leur groupe de résistants. La police n’a retrouvé qu’une machine à écrire, ce qui n’a rien d’extraordinaire pour un enseignant. Il n’y a donc dans son cas qu’une suspicion et on ne peut pas le condamner pour activités interdites. Les autorités universitaires ont essayé en vain de le faire relâcher. Sa mère, mon amie Hélène52, s’inquiète terriblement à son sujet ; elle est également coupée de sa fille qui s’est enfuie en Algérie avec son mari et ses enfants. Ils ne pouvaient pas rester en France, car le mari est Alsacien et s’était engagé à l’âge de 17 ans dans l’armée française au début de la dernière guerre. Depuis cette époque, le nom de Pierre S.53 est sur la liste noire des Allemands, ce qui signifie que s’ils mettent la main sur lui ils le fusillent sur le champ et expédient sa femme et ses enfants dans un camp de redressement en Allemagne.
Dimanche 15 novembre
242Les nouvelles du débarquement en Afrique du Nord continuent à être bonnes, mais elles sont mêlées à d’autres éléments si étranges et contradictoires qu’on ne sait plus trop que penser. L’amiral Darlan54, à la tête de la marine pour Vichy (qui s’était rendu à Alger ostensiblement pour régler certaines affaires de Vichy), vient de parvenir à un accord, peut-être préarrangé, avec les Alliés. Le général Giraud (qui s’est échappé d’une prison forteresse allemande il y a quelques mois et vit quasiment une vie de reclus en France) a accepté de mettre sur pieds une armée qui devra son équipement à la loi du prêt-bail. La plus grande partie de l’armée, qui était, au moins sur le papier, aux ordres de Vichy, a commencé à se dresser contre Vichy et les Allemands. Quand les troupes américaines arriveront en Tunisie (elles sont désormais à la frontière), elles se battront donc avec les troupes du général Giraud contre leur ennemi commun.
243Les troupes allemandes déferlent sur Lyon et se précipitent vers la côte méditerranéenne pour embarquer en direction de l’Afrique. Que vont faire les Allemands de Toulon où la plus grande partie de notre flotte est amarrée depuis l’armistice ?
16 novembre
244Aujourd’hui j’ai rencontré un jeune homme55 venu d’Aix à Lyon pour travailler à une thèse et obtenir un diplôme de doctorat. Voici le sujet qu’il voudrait que j’accepte : « Les liens de Byron avec les mouvements libéraux en Italie. » Or, dans les circonstances actuelles, un tel sujet n’est pas envisageable. Je lui ai donc dit que tant que nous étions sous occupation allemande avec Vichy au pouvoir, aucun professeur n’accepterait de diriger une telle thèse. D’autant plus que, si d’aventure j’acceptais d’encadrer un tel sujet, cela créerait pour lui, comme pour moi, des difficultés inédites et que la censure interdirait de toute façon l’impression de la thèse, si l’université n’avait pas déjà en premier lieu interdit un tel travail de thèse. Au début, il n’a pas compris et a affirmé ne pas avoir peur de prendre des risques, etc., etc. J’ai répondu que c’était tout à fait compréhensible, mais que c’était mon devoir de veiller à ce que mes étudiants ne se mettent pas, et avec eux l’université, dans des situations inutilement compliquées, alors qu’il y avait des milliers d’autres sujets d’étude. Un geste tel que celui qu’il voulait faire serait idiot et inepte, n’aiderait personne et ne servirait aucune cause utile et justifiable. En fin de compte, il a cédé et reviendra discuter d’autres sujets plus abordables.
17 novembre
245Pendant quelques jours mon frère a semblé retrouver ses forces avant d’attraper un nouveau rhume, si bien qu’il est à nouveau dans un piètre état. Une tranche de jambon ou un steak par jour ainsi qu’une bonne dose de sucre dans sa tisane l’aideraient sans doute à se remettre. Mais je ne peux rien lui donner d’autre que du pain et des légumes, accompagnés parfois d’un œuf et d’une fine tranche de fromage pour le dessert. Il aurait aussi besoin de sucre : nous mangions avant-guerre quatre livres de sucre par semaine, c’est-à-dire deux livres chacun avant l’Occupation, car nous avons besoin tous deux d’une bonne dose de glucides dans notre organisme. Et maintenant, depuis trois ans, il nous faut nous débrouiller avec une livre de sucre chacun par mois.
22 novembre
246Le jeune homme est revenu aujourd’hui : il s’appelle Jacques L. B. Je lui ai conseillé de choisir un sujet sur les États-Unis, où il a passé un an, ayant obtenu une bourse d’études. Après avoir accepté de choisir le sujet que je pensais le mieux adapté pour lui, il a dit qu’il voulait me dire quelque chose le concernant, ce qu’il a fait. Il travaille jour et nuit pour la Résistance. Son père est une des têtes de la Résistance à l’étranger. Le travail de Jacques comme étudiant est donc un camouflage obligatoire. Il est venu à Lyon parce que les choses devenaient trop risquées pour lui à Aix où des brutes à la solde des Allemands, qui les paient pour qu’ils traquent ceux qui sont soupçonnés d’être contre les Allemands ou de mener des activités contre l’Allemagne, l’ont battu si violemment qu’il a dû passer trois semaines à l’hôpital. Comme Lyon est une grande ville où personne ne le connaît à part ceux de son groupe, il espère passer pour un étudiant ordinaire, tout en continuant son vrai travail. Il m’a également expliqué qu’il a un diplôme de pilote militaire, mais que pour le moment il se sent plus utile ici à continuer ce qu’il fait, plutôt qu’en Angleterre dans la R.A.F. Ses chefs veulent qu’il reste en France, ce qu’il va faire au moins un an, à moins qu’on ne lui attribue une nouvelle mission.
247Je me suis sentie honorée qu’il me confie tout cela. Il a 22 ans, il est très mûr par certains côtés, et par d’autres il me fait penser au Kim de Kipling « qui aimait jouer à chat avec la Mort56 ».
Dimanche 29 novembre
248Vendredi matin, les Allemands se sont livrés à une violation ouverte de l’armistice et de toutes les promesses faites par Hitler (mais que valent ses promesses ?). L’armée française a été expulsée de ses baraquements un peu partout et les officiers comme les soldats ont été livrés à eux-mêmes. À l’aéroport de Bron, les membres du personnel ont été jetés dehors sans avoir le temps de remettre leurs habits. Les Allemands ont envahi les baraquements à trois heures du matin et demandé à tous de se lever et de partir. Ceux qui ont tenté de manifester, ne serait-ce qu’un soupçon de résistance, ont été tués. Ceux qui, voyant qu’aucune résistance n’était possible, se sont hâtés de s’enfuir, ont été bien souvent dépouillés de leur argent.
249Tous ont dû donner une adresse où on pouvait les joindre quand on aurait besoin d’eux comme main-d’œuvre obligatoire. Mais rien de tout cela n’a suffi : la nuit même, les Allemands ont envahi Toulon dont ils espéraient qu’elle se rendrait sur le champ. Les ouvriers de l’Arsenal et ceux de l’artillerie se sont admirablement battus et dans le port soixante-cinq de nos navires ont été sabordés et coulés, leurs commandants restant sur le pont plutôt que de céder devant les Allemands.
250Tandis que ces événements avaient lieu, les Russes poursuivaient leur offensive en direction du Don et de la Volga et remportaient une nouvelle offensive dans la région de Rjev.
251J’arrive à peine à écrire tout cela. Mes mains sont gelées malgré les gants en laine que je porte tout en écrivant. Le froid dans la maison est terrible. Nous nous disons que cela est peut-être le pire de ce que nous aurons à endurer, mais peut-être que des choses pires encore nous attendent ! Quoi qu’il advienne, cette saison a déjà été décrite comme un hiver des plus rigoureux. Cependant nous sommes soutenus jour après jour par la conviction toujours plus forte que les jours de la Bête sont comptés et que les Chasseurs vont finir par l’épuiser et la tuer.
12 décembre
252Mon frère, dont la santé n’avait fait que décliner depuis des mois, est mort paisiblement le 5 décembre. Quelques jours auparavant, il m’avait déclaré qu’il voulait vivre pour voir le jour de la victoire et j’avais essayé de le rasséréner en lui disant qu’autant que je sache, personne n’avait été commandité pour le tuer d’ici là. S’il avait vécu un peu plus, il aurait peut-être vu la défaite des Allemands. Je suis désormais toute seule.
14 décembre
253Le démantèlement de la petite armée que nous avions eu le droit de conserver après l’armistice a toutes sortes de conséquences. Le capitaine G., qui travaillait à Vichy dans ce qui restait du service de contre-espionnage, était en réalité un des piliers de l’armée secrète ; il est désormais entré en clandestinité et la Gestapo considère que c’est un homme qu’elle ne peut se permettre de laisser dans la nature. Il était encore à Vichy après le 27 novembre et se préparait à rejoindre pour un temps la famille de sa femme. Un jour, alors qu’il était sorti, ainsi que Mme G., pour rendre visite à des amis, la Gestapo a sonné à leur porte et, ne les trouvant pas chez eux, ils ont demandé à la domestique où ils se trouvaient. Celle-ci a répondu que Monsieur et Madame étaient sortis sans lui dire où ils allaient. Ils ont cru qu’elle mentait et lui ont proposé de l’argent si elle leur disait la vérité. De fil en aiguille, ils ont fini par lui proposer 500 000 francs et la domestique s’est alors écriée : « Mais vous auriez beau m’offrir des millions que je ne pourrais pas vous répondre, car je ne sais pas où ils sont allés ! » Cela a achevé de les convaincre qu’elle disait vrai, mais ils ont demandé si la petite fille des G. était dans la maison. Elle était effectivement à la maison, au lit, avec un léger rhume. Les hommes ont essayé de la questionner, mais cette dernière (une enfant de quatre ans), effrayée par ces étrangers, s’est mise à pleurer en appelant sa mère. Ils ont alors quitté la maison et se sont postés pour la surveiller, ainsi que les rues qui y menaient. Un ami des G. qui passait par là par hasard, entendant dire que la Gestapo était venue chercher les habitants de cette maison, a compris qu’ils recherchaient le capitaine. Il s’est donc rendu à toute vitesse dans la maison où il pensait trouver son ami. Il avait vu juste puisque le capitaine et son épouse s’y trouvaient et a donc réussi à les prévenir. On leur a prêté quelques vêtements et ils sont partis sur le champ, lui vers une gare et elle vers une autre. Le lendemain, d’autres amis sont venus chercher la petite fille pour la conduire jusqu’à sa mère qui s’était réfugiée chez ses parents. Le capitaine a passé la nuit dans un village et le lendemain il est parvenu à atteindre Lyon en sécurité. Il avait sur lui de faux papiers d’identité et a demandé à Mme L. de l’héberger quelques jours. On va lui trouver une cachette sûre et il pourra continuer à travailler.
29 décembre
254Les Alliés prennent pied de plus en plus fermement en Afrique. Mais la situation là-bas est encore loin d’être claire. Le jour de Noël, l’amiral Darlan a été tué par un jeune homme dont on ne nous a pas divulgué l’identité. La conduite de Darlan et ses intentions demeurent pour nous, ici du moins, un vrai mystère. Dès le jour de l’armistice, il a été du côté de Vichy et des Allemands. Et pourtant, on avait l’impression qu’il avait entamé des négociations secrètes avec les Alliés depuis quelque temps. Paix à son âme, bien qu’il soit difficile de comprendre et de respecter des gens qui, comme lui, jouent un double jeu. Sa mort, qui nous a surpris, sera peut-être très utile pour la cause commune : La « France combattante » à Londres avait tout à fait raison de ne rien vouloir faire avec un homme qui avait été et était toujours, autant qu’on pouvait s’en rendre compte, un représentant et un membre du gouvernement de Vichy. Il n’est désormais plus là et le général Giraud a pris sa place : l’unité des Français en Afrique et des Français à Londres sera sans doute plus facile à réaliser, bien que de nombreuses personnes redoutent que les ambitions personnelles du général Giraud lui donnent envie d’agir seul, alors que les intérêts de la France et ceux des Alliés imposent que tous les Français libres de France et dans les colonies soient rassemblés sous un seul commandement – celui de de Gaulle qui, en un claquement de doigts, a sauvé notre empire colonial et s’est transformé en un point de ralliement pour tous ceux qui ne voulaient consentir à la défaite complète. La mort de Darlan est peut-être le début de l’unité de toutes nos volontés et tous nos combats contre les Boches.
255De moins en moins de nourriture. Mes pauvres cousins anglais ont tellement faim qu’ils ont accepté avec gratitude quelques-uns des quignons rassis que mon frère mettait de côté pour une raison qui lui appartenait et qui sont restés intacts dans une boîte depuis sa mort. Cela m’a bouleversé de voir leur satisfaction à accepter ces miettes. Je n’aurais jamais imaginé offrir de tels croûtons si Isabelle ne m’avait pas d’abord demandé si je pouvais mettre de côté quelques croûtons pour faire la soupe. À l’avenir je vais mettre de côté au moins la moitié de ma ration pour eux, car je n’ai pas gros appétit et je n’ai jamais bien aimé le pain.
256On dit que tous les étrangers doivent être transférés dans des camps à partir du 15 janvier. Mme V. qui est américaine de naissance et a épousé un officier français n’a qu’une idée en tête : s’échapper, bien qu’elle se refuse à quitter son mari. Heureusement, la frontière n’étant pas encore fermée, elle a réussi à emmener son bébé d’un an en Suisse. Le pauvre petit commençait à montrer des signes de malnutrition, malgré tous les efforts de sa mère : ses pieds et mains étaient couverts de gerçures et d’engelures.
1943
16 janvier
257J’ai passé la semaine de vacances du Nouvel An chez Lili. Elle ne voulait pas que je reste seule dans mon appartement en cette période, car cela aurait été très triste pour moi. Riquet se remettait tout juste d’une maladie que les médecins n’arrivent pas à diagnostiquer : sans doute un de ces cas d’empoisonnement du sang si fréquent à l’heure actuelle chez les jeunes, probablement dus aux choses que nous sommes contraints de manger.
258J’ai également été malade et trop faible pour faire quoi que ce soit, en dehors des tâches d’enseignement. Les succès des Russes nous réconfortent et nous donnent la patience de supporter toujours davantage de restrictions et d’angoisses.
259Depuis deux mois, il est impossible de trouver le moindre légume sur le marché ; nous avons 100 grammes de beurre par mois et 90 grammes de viande par semaine. Comment les gens peuvent-ils vivre sans provision et sans pouvoir rien se procurer au marché noir ? En ce qui me concerne je mourrais de faim si je n’avais les pommes de terre et les carottes et haricots séchés de mon jardin. Déjà ainsi, la faim nous tenaille et nous nous affaiblissons. À chaque fois que je le peux, je m’allonge pour ménager mes forces, car je sais que le pire est à venir.
260À Alger, la situation est toujours très confuse et nous ne sommes pas sûrs que, bien qu’il œuvre aux côtés des Alliés, le général Giraud coopère vraiment avec de Gaulle. L’avenir le dira. Il y a six mois, jamais nous n’aurions osé espérer que les Alliés réussissent un jour à débarquer en Afrique du Nord.
8 février
261L’évacuation du quartier du Vieux-Port à Marseille s’est déroulée avec une brutalité glaçante qui défie l’entendement. À cause du débarquement des Alliés à Alger, les Allemands se sont sentis menacés de tous côtés sur la côte méditerranéenne, si bien qu’ils ont décidé d’y construire une ligne continue de fortifications. Comme ils savaient que plusieurs déserteurs de leur armée avaient trouvé refuge, pris des vêtements civils, ainsi que de faux papiers d’identité dans ce quartier du Vieux-Port, ils ont décidé qu’il fallait faire table rase de tout le quartier pour laisser place à ce qu’ils appellent une rénovation. C’était un labyrinthe de rues misérables, petites échoppes, hôtels de passe et cafés obscurs, mais y vivaient aussi de nombreuses familles ouvrières pauvres et tout à fait bien moralement. Personne ne se doutait le moins du monde de ce qui allait se produire. Si les Allemands avaient averti de leurs intentions, les déserteurs auraient eu le temps d’aller se cacher et les habitants auraient manifesté leur mécontentement. C’est pourquoi le seul avertissement donné a consisté à prévenir, une heure avant, toutes les personnes qui y résidaient pour qu’elles quittent leur maison immédiatement, emportant ce qu’elles pourraient transporter. On leur a dit qu’elles pourraient peut-être revenir le lendemain pour chercher le reste. Mais la situation s’est avérée pire encore : la police de Vichy a poussé les gens dans des bus et de grosses voitures où ils ont dû s’entasser, serrés comme des sardines, avant d’être conduits à Fréjus dans les cris et les larmes. Les scouts ont été avertis de tout cela et se sont précipités sur les lieux pour apporter de l’aide. En effet, tout le monde n’avait pas été embarqué pour Fréjus : restaient les malades et les invalides, mais aussi les travailleurs qui, eux, se trouvaient en dehors du quartier au moment où l’ordre d’évacuation avait été donné. En apprenant la terrible nouvelle, ces derniers ont accouru ; les scouts qui les ont vus disent qu’ils n’ont plus besoin qu’on leur explique ce que sont le désespoir et l’enfer, car ils en ont été les témoins directs. Chaque famille, même très pauvre, possédait quelque objet cher à son cœur : un meuble, un lit, quelque ustensile. En dehors d’un ou deux objets, tout cela a dû être abandonné, car aucune charrette n’était disponible pour mettre des affaires en sécurité quelque part. On n’a eu le temps d’aller quérir ni charrette, ni brouette, ni camionnette. Pour je ne sais quelle raison, les jeunes enfants ont été, sur ordre de la police, jetés dans de grands bus, probablement dans l’idée que les infirmières qu’on était allé chercher pourraient s’en occuper plus facilement, tandis que les mères tentaient de sauver ce qu’elles pouvaient des biens familiaux. On raconte que trois bébés sont morts durant le voyage et qu’il n’y avait qu’un seul biberon pour tous les nourrissons !
262Vingt-quatre heures après l’ordre d’évacuation, le quartier tout entier a explosé et soixante mille personnes ont perdu leur logement et la quasi-totalité de tout ce qu’elles possédaient.
263Les Allemands appliquent la même politique en d’autres endroits. À Bron, près de Lyon, cette banlieue proche de l’aéroport a été complètement vidée de sa population civile et on craint que de nombreux autres quartiers subissent le même sort. Cela va être terrible, car les grandes villes sont déjà très encombrées à cause de l’afflux de réfugiés en provenance d’Alsace et de Lorraine, mais aussi de la zone occupée. Si de vrais bombardements ont lieu, cela signifie que des civils en plus grand nombre vont souffrir.
264Les prix continuent de grimper. Les gants pour homme valent 500 francs la paire, l’organdi pour la confection des robes d’été et des corsages coûte 400 francs le mètre (contre 30 ou 40 francs auparavant et 50 ou 60 pour une paire de gants pour homme). En dehors de l’organdi, on ne trouve aucun autre type de coton.
15 février
265Le capitaine X est toujours ici, mais il va bientôt retourner en Angleterre par les airs. Sa femme et son enfant sont arrivés aujourd’hui pour lui dire au revoir. Il était imprudent de leur part de se retrouver une journée et une nuit entière, mais l’issue sera peut-être bonne. Les cacher représente un risque, cependant il mérite d’être couru. Si on m’interroge, je dirai que Mme L. héberge de la famille qui vit à Paris et en Normandie et qu’ils viennent souvent à Lyon pour leurs affaires et séjournent alors chez elle, car il est impossible de trouver une chambre d’hôtel. Elle m’a dit que telle était l’explication qu’elle voudrait que je donne, car elle est en grande partie vraie et pourrait être prouvée. On pourrait effectivement ne pas se rendre compte qu’elle héberge des personnes qui ne sont pas de sa famille. À chaque jour suffit sa peine et nous avons beaucoup trop à faire et à penser pour imaginer tout ce qui pourrait aussi par ailleurs se produire. Nous devenons fatalistes, c’est inévitable.
27 février57
266Desmond s’en va bientôt. Il espère qu’avec son ami ils arriveront à rejoindre la frontière espagnole. Si possible, il m’informera de son arrivée en Espagne avant de rejoindre l’Angleterre et peut-être, plus tard, de transmettre un message via la B.B.C.
267Le principal pour lui est d’arriver à entrer en Espagne. Le reste ne sera pas facile du tout, mais du moins trouvera-t-il un jour un moyen d’entrer en Angleterre. À moins qu’il n’arrive à s’enrôler en Afrique du Nord. Cela serait terrible pour lui d’être fait prisonnier ici et transféré dans un camp de concentration. Cela tient déjà du miracle qu’il ait échappé au pire durant son long séjour à Saint-Chamond58. Être enseignant d’anglais dans une école privée dirigée par des frères maristes, dont la réputation n’est plus à faire, lui a facilité les choses jusqu’à maintenant. Car depuis plus de six mois un groupe de soldats allemands occupe l’école et surveille le moindre mouvement des prisonniers. Les soldats connaissent les Pères de vue et ne leur demandent pas leurs papiers à chaque fois qu’ils rentrent d’une sortie. Fort heureusement, Desmond passe pour l’un des deux ou trois enseignants laïques de l’école et les Allemands ne se sont pas préoccupés de s’enquérir de son nom, ni de sa nationalité, et ils ne peuvent pas deviner qu’il s’agit en fait d’un citoyen anglais en âge de se battre. Desmond parle le français excellemment et on le prend pour un Français, mais si par hasard ils voyaient ses papiers, il passerait un mauvais quart d’heure. Comme il n’a pu partir au moment où le consul anglais a quitté Lyon, le pauvre Desmond n’a depuis ce jour qu’une idée en tête : accomplir son devoir de citoyen en s’enrôlant dans l’armée ou la marine anglaise. Travailler dans la Résistance ne lui suffit pas : il sent que sa place est en Angleterre. Pourvu qu’il fasse bon voyage et qu’il atteigne bientôt son objectif !
26 février
268Il se passe des choses ici et à l’extérieur des murs de notre prison. La Gestapo est désormais vent debout et procède à des arrestations de plus en plus nombreuses. Il n’est pas prudent d’essayer d’écrire aux gens en Angleterre ou aux États-Unis. Envoyer une simple lettre inoffensive peut éveiller des soupçons de machinations avec l’ennemi, ce qui est une accusation très grave. Quand on sort d’un tramway, il y a toujours le risque d’être arrêté avec tous les autres malheureux passagers qui descendent au même arrêt. Certains arrêts ont la réputation d’avoir les faveurs de la Gestapo et certains horaires sont plus risqués que d’autres. Quand vous marchez dans la rue, il arrive que quelqu’un vous dise « police » et alors vous savez que tout peut arriver. Un jour, très récemment, ils recherchaient une femme prénommée Marie-Louise qui était probablement dans la Résistance (et on avait dû arracher ce prénom à quelqu’un de son groupe tombé entre leurs griffes). Les Allemands ont alors entrepris de visiter tous les commerces en demandant si une des vendeuses se prénommait Marie-Louise. Comme ce prénom est très porté, en une matinée ils ont arrêté une vingtaine de Marie-Louise et Dieu seul sait quand les malheureuses seront relâchées ! Il est à craindre que la plupart des femmes arrêtées soient envoyées en Allemagne une fois que la Gestapo se sera aperçue qu’ils n’ont pas attrapé celle qu’ils recherchaient.
269Un enseignant du lycée de garçons rentrait chez lui à pied l’autre jour, lorsqu’un homme lui a demandé de le suivre à l’hôtel de police. Une fois là-bas, on lui a demandé ses papiers et on lui a posé des questions auxquelles il a réussi à répondre d’une manière qui a satisfait ces « messieurs ». Mais les copies d’examen que ses élèves venaient de lui rendre et qu’il avait sur lui pour les corriger chez lui ont éveillé des soupçons. On lui a dit qu’elles allaient devoir être examinées. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on lui a rendu les copies d’examen seulement deux ou trois jours plus tard, après avoir fait, sans nul doute, l’objet d’une lecture minutieuse. Une des habitudes désagréables de la Gestapo est également de tirer des coups de feu dans la rue sur les gens dont ils trouvent qu’ils correspondent à la description de quelqu’un qu’ils recherchent. C’est ainsi que l’autre jour, en plein jour, un homme qui sortait d’un café place des Terreaux a été abattu. Il ne s’agissait pas de l’homme que la Gestapo voulait abattre, mais ils l’ont abattu tout de même : « au cas où », comme aurait dit Sam Weller59.
270Aussi affligeants que soient ces exemples, ils ne sont malheureusement pas des cas isolés. L’abomination la pire est bien celle qui consiste à rafler les jeunes gens entre 20 et 23 ans. On les arrête dans la rue, dans les commerces, dans les cinémas, dans les cafés et on les embarque immédiatement dans des trains en direction de l’Allemagne. La plupart d’entre eux n’ont pas même le temps d’avertir leur famille de ce qui se passe et le bureau de la police qui s’occupe des « disparitions » à la Préfecture est débordé de demandes de la part de parents dont les fils ont disparu.
271Un de mes amis a été témoin d’une scène amusante à la gare des « Brotteaux » hier. Une foule importante attendait un train à l’un des quais. Deux quais plus loin, à la vue de toute la foule, un « train blanc » était à l’arrêt (blanchi sur toute sa surface de sorte qu’on ne le repère pas dans les paysages enneigés de Russie). Les soldats allemands chantaient, sur ordre de leur commandement, avant qu’on donne le signal du départ. Le chant terminé, le train n’avait toujours pas démarré. Alors la foule, comme en écho aux Allemands, a entonné le chant funèbre bien connu qu’on chante aux enterrements, le « De Profundis ». Lorsque les officiers allemands se sont aperçus de ce que chantait la foule, ils ont donné rapidement un nouvel ordre et les soldats allemands, prêts à partir pour la Russie, ont entonné un nouvel air.
12 mars
272De bonnes nouvelles nous parviennent désormais de Tunisie, après une période inquiétante ponctuée de plusieurs revers. Nous qui ne sommes pas vraiment au courant de la situation ne comprenions pas. Mais à présent les choses semblent suivre un cours favorable.
273Le capitaine X est parti et Mme L. cache d’autres hommes des services d’espionnage. Leurs papiers indiquent qu’ils sont représentants de commerce pour une entreprise qui vend des parfums et des cosmétiques. Ainsi leurs va-et-vient, leurs absences des semaines durant paraissent plausibles. De manière à s’obtenir les faveurs de la concierge qui serait la première personne que la Gestapo interrogerait, un des officiers lui a dit que des amis laisseraient parfois des paquets pour lui et qu’il serait très reconnaissant si elle acceptait de les réceptionner. Il s’est excusé avec profusion pour le dérangement, etc., et a terminé en lui offrant un pourboire généreux. Il est à peu près convaincu désormais que si on l’interroge, la femme dira « ces messieurs sont des représentants de commerce de premier ordre qui sont à la fois discrets et respectables ». Avant de venir chez Mme L., ces officiers avaient voulu savoir qui vivait sur le même palier et elle les avait assurés qu’ils pouvaient être certains que je ne verrai rien et n’entendrai rien (au cas où ils devraient taper des papiers ou des tracts la nuit).
14 mars
274La chasse à l’homme que les Allemands mènent de manière éhontée ne provoque qu’horreur et dégoût, y compris parmi ceux qui ne sont pas foncièrement opposés à Vichy ou aux Allemands. Les familles qui ont des fils d’une vingtaine d’années s’évertuent chaque jour à les faire passer en Espagne ou à les faire accepter pour travailler dans une mine, car on ne déporte pas les mineurs. Mais ces jeunes gens devenus mineurs ne travaillent pas pour autant pour l’ennemi : il existe une stratégie secrète qui consiste pour un jeune homme à obtenir ses papiers comme travailleur à la mine, sans y travailler plus de quelques jours par mois. Les Allemands nous soupçonnent de leur tendre constamment des pièges, mais ces derniers ne peuvent être partout et tout voir. L’un d’entre eux, qui parle très bien français, a dit plutôt très élégamment, mais non sans une grande amertume : « Nous sommes constamment dupés par la Comédie-Française », en jouant avec ironie sur les mots.
275J’ai eu vent, grâce à l’un de ses amis de la Résistance, que Desmond était bien arrivé à Barcelone.
276Les déportations en masse ne nous condamnent pas à la soumission, bien au contraire. Six mille jeunes gens menacés par le travail forcé dans le Reich se sont enfuis dans les montagnes de Haute-Savoie. On dit qu’un général de l’armée régulière les commande, qu’ils ont des officiers, des armes et des munitions. Ils sont bien entendu en lien avec les Anglais et la France combattante à Londres. Les paysans de la région leur fournissent de la nourriture et leur indiquent les sentiers secrets dans la montagne. Parfois les gendarmes envoyés par Vichy pour les dénicher les rejoignent. Nous prenons tous conscience que l’heure est vraiment venue de participer activement à la Résistance. Tous les jours des trains déraillent, des dépôts d’essence des Allemands sont incendiés pendant la nuit, l’esprit de guérilla se manifeste partout. Cela perturbe les Allemands, mais cela les incite aussi à se donner en spectacle et à exhiber sans aucune honte leur propre force et leur puissance pour garder le pays sous leur joug. Ils défilent sans cesse dans les rues, faisant résonner leurs pas avec force et aussi bruyamment que possible. Chaque matin, de grands groupes d’Allemands chantent dans les rues et le dimanche des orchestres de cuivres complètent l’ensemble. Tout cela ne produit pas l’effet escompté, puisque cela nous pousse à nous rendre compte combien il est nécessaire que nous fassions tout notre possible pour nous débarrasser d’eux.
277Ma gouvernante a appris par sa famille qui vit près de Mâcon une histoire adorable que j’espère vraie : il y a quelques jours, alors qu’un grand nombre de bombardiers s’en revenaient de leurs virées nocturnes quasi quotidiennes au-dessus de l’Italie, l’un d’entre eux étant à peu à la traîne, les habitants d’un village proche se sont levés pour se rendre dans les champs et voir ce qui se passait, afin d’apporter de l’aide en cas de besoin. Mais le bombardier n’était pas en difficulté : en réponse à quelques signaux, il s’est posé en sécurité dans le champ et dix-sept personnes sont alors sorties de leur cachette pour embarquer dans l’avion. Les villageois ont été ravis d’être témoins d’une telle scène qui, témoignant du contact direct entre notre Résistance et les Alliés, leur a mis énormément de baume au cœur. Pourtant, dans ce groupe de citoyens loyaux se trouvait un Judas qui s’est précipité au village pour prévenir les gendarmes (qui ne s’étaient pas levés puisqu’il n’y avait aucun signe d’émeute ou d’incident correspondant au descriptif de ce dont ils doivent s’occuper dans le cadre de leurs devoirs professionnels). Les gendarmes ont téléphoné aux Boches les plus proches et la police est arrivée juste au moment où le bombardier décollait. Ils ont tiré dessus sans toutefois l’atteindre, car il avait déjà pris assez d’altitude. Bien sûr, en voyant les Boches arriver, les villageois s’étaient retirés à une distance de sécurité, mais pas suffisamment loin pour ne pas voir l’informateur se faire passer à tabac par les Boches parce qu’il les avait prévenus trop tardivement. Cet informateur en est quitte pour une autre raclée le jour du grand règlement de comptes.
278La nourriture se fait si rare que ma cousine anglaise a été ravie lorsque je lui ai offert un œuf pour sa sœur invalide. J’aurais tant aimé pouvoir lui en offrir une douzaine.
16 mars
279Le chef de Jacques, Pierre (c’est-à-dire son prénom de résistant, puisqu’il vaut mieux que chaque membre d’un groupe ait un nom d’emprunt), est venu aujourd’hui et nous avons eu une conversation très intéressante au sujet de Londres et des effets du Blitz. Il est venu en visite privée et nous avons principalement discuté (après qu’il m’a raconté comment il avait trouvé Londres) de livres en anglais et d’auteurs anglais. Il partage totalement mon avis concernant le roman Pekin60 Picnic61 d’Ann Bridge et il a confirmé que le livre d’Eric Knight This Above All rapporte tout à fait fidèlement les événements présents. J’ai beaucoup apprécié cette conversation et j’ai également été heureuse de voir qu’un jeune homme qui travaille aussi durement et prend autant de risques pouvait, dans le calme de mon appartement, profiter d’un moment de détente complète, loin des soucis de son travail. Il est l’un des grands organisateurs de la Résistance et sa tâche consiste en particulier à mettre en place une coordination parfaite entre les différents groupes autonomes, ainsi qu’une liaison plus directe avec les organisateurs qui se trouvent en Angleterre. Il a proposé de prendre avec lui, pour moi, une lettre pour l’Amérique lorsqu’un avion viendrait le chercher dans quelques semaines : il la postera à Londres et ainsi je serai certaine qu’elle arrivera dans les mains de mes amis américains. Il m’a dit que je faisais bien d’être très prudente, car les gens qui ne peuvent pas accomplir d’actes héroïques ni d’actions vraiment difficiles peuvent tout aussi bien rendre service : de cette manière ils sont tout à fait utiles, car ceux qui résistent savent où les trouver lorsqu’ils en ont besoin.
280Julia, qui n’est affiliée à aucun groupe, mais fait tout ce qu’elle peut faire discrètement, partage tout à fait le même point de vue. Elle et moi obtenons des journaux anglais de différentes sources et nous les faisons suivre, tels des tracts de la Résistance, non sans avoir élaboré une stratégie pour nous assurer qu’ils parviennent dans les bonnes mains. S’il y a de nombreuses arrestations et de nombreuses visites de la police à un moment donné, nous interrompons notre manège quelques jours et reprenons dès que le calme est revenu.
281Julia doit prendre encore davantage de précautions, car son père était anglais et, à cause de cela, elle a déjà été convoquée deux fois au siège de la Légion (la Légion est une association de Vichy, du côté des Allemands, qui a pour mission de surveiller tous ceux qui sont en faveur des Alliés) pour répondre à des accusations d’« avoir écouté la radio anglaise ». Elle leur a répondu que l’anglais lui était aussi familier que le français et que c’était pour cela qu’elle écoutait la B.B.C., mais elle a ajouté qu’il n’était pas vrai qu’elle ait allumé la radio de façon à ce que tout l’immeuble en profite. D’ailleurs, avait-elle ajouté, qui aurait envie d’écouter des pièces de théâtre ou de la poésie en anglais ? Et elle avait continué en disant que tant que les gens étaient autorisés à posséder un appareil radio, on ne pouvait s’attendre à ce qu’ils n’écoutent que la radio « officielle », s’ils comprenaient d’autres langues.
19 mars
282Jacques est revenu me voir pour parler de son premier chapitre que je veux qu’il réécrive. Bien sûr, il ne se consacre pas à ce travail littéraire avec autant d’application qu’il le ferait s’il pouvait ne penser qu’à cela mais, compte tenu des circonstances, il fait de son mieux.
283Il m’a raconté un incident qui s’est produit récemment : un homme est venu de Londres en avion pour une mission importante et les Allemands ont appris qu’il se trouvait à Lyon. Toutes les précautions avaient été prises pour assurer sa sécurité, mais la Gestapo est venue le trouver dans le petit appartement où il se cachait : ils étaient deux, armés, mais lui n’avait pas son revolver à la main lorsqu’il a ouvert la porte. Les deux hommes de la Gestapo l’ont enfermé quelques heures dans une des pièces pour lui laisser le temps de réfléchir et décider de leur côté ce qu’ils allaient faire pour le faire parler. Puis, le tenant en joue avec leur revolver, ils l’ont forcé à traverser le grand palier. Ils n’avaient pas encore atteint l’escalier que l’homme, les deux poings serrés, s’est retourné vers eux et, profitant du fait qu’ils s’efforçaient de retrouver leur équilibre, a sauté tête la première, les bras autour de la tête, dans la cage d’escalier ! L’appartement se trouvait au troisième étage de la maison et il savait qu’en sautant tête la première il risquait fort de se tuer ou de finir tétraplégique. Les choses se sont déroulées néanmoins comme il l’espérait : il s’est bel et bien fêlé le crâne, mais après avoir atterri, il a réussi à se relever et à courir pour se mettre en sécurité non loin de là. Les hommes de la Gestapo lui avaient laissé assez de délai pour pouvoir s’enfuir, car ils ne se sont pas élancés immédiatement à sa recherche : bien qu’ils aient descendu rapidement les escaliers, ils ne l’ont pas fait en courant. Et comme il existe un réseau de résistance dans toute la ville, le bruit s’est vite répandu et des gens sont venus chercher l’homme pour le transporter ailleurs, pendant que la Gestapo fouillait les commerces et les maisons alentour. Ses amis l’ont caché tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, marchant parfois à ses côtés en pleine nuit (Jacques a été responsable d’une de ces équipées nocturnes). Rien de spécial ne s’est produit, et trois jours plus tard, l’homme a été embarqué dans une voiture et conduit hors de la ville. Il a ensuite patienté dans un endroit sûr à la campagne jusqu’à ce qu’un avion le ramène. Il se trouve désormais à Londres où ses blessures au crâne peuvent être soignées. En utilisant à bon escient le temps que les hommes de la Gestapo lui avaient accordé, il a pris la décision de tenter l’unique chance à sa disposition pour s’en sortir et il a bien fait. Voilà un honnête homme de plus qui se retrouve hors des griffes de notre ennemi sans pitié !
284L’histoire des bombardiers a été confirmée par un homme qui était sur place et a tout vu.
6 avril
285J’ai revu Jacques une nouvelle fois. Il est venu chercher la lettre que Pierre va poster pour moi de Londres. Il a dit qu’il était grand temps que Pierre s’en aille, car il est recherché. Sa mission a été accomplie avec succès, il sera bientôt en sécurité et rapportera des renseignements précieux.
16 avril
286De retour une fois de plus à Oussiat, mais seule, pour la première fois ; la chambre de mon frère est vide. Je suis heureuse d’avoir quitté Lyon, de profiter de l’air frais et de me reposer. Il paraît que tous ceux qui le peuvent doivent désormais partir à la campagne, car des opérations militaires vont avoir lieu au milieu ou à la fin de l’été qui empêcheront peut-être les habitants des villes de partir à ce moment-là. La semaine dernière, une alerte a eu lieu pendant que j’étais en cours. Comme jusqu’à maintenant il n’était jamais nécessaire de rejoindre un abri, personne n’a bougé et j’ai continué à parler, mais mon cœur battait de joie : les destructions que pourraient causer des bombes si elles tombaient ou quand elles tomberont, n’ont pas d’importance : la seule chose qui compte, c’est qu’on aille jusqu’au bout de la tâche.
287Tripoli est aux mains des Alliés ainsi que, désormais, Sousse et Le Caire. Voilà d’excellentes nouvelles !
Lundi 19 avril
288La nuit dernière, un gros raid a eu lieu en Italie : j’étais au lit et je dormais lorsque j’ai été réveillée par un bourdonnement puissant, suivi d’un grondement sourd. Je me suis précipitée à la fenêtre, j’ai ouvert les persiennes, pour découvrir ce qui m’a semblé être plusieurs centaines d’avions, tant le vacarme a duré. Environ deux heures plus tard, je les ai de nouveau entendus sur le trajet retour. Tous les villageois se sont de nouveau levés pour regarder les avions.
289Les Italiens, qui pour l’instant occupent cette partie du pays, ne doivent pas se réjouir autant que nous lorsqu’ils entendent les avions des Alliés. Ces soldats, tout comme les Allemands, se nourrissent de ce qui reste dans nos prés. Ils ont tant d’oranges, qu’ils en jettent lors de leurs marches sur les routes de campagne. Les villageois interdisent à leurs enfants de ramasser ces oranges, car ils redoutent quelque traquenard.
290Ce n’est pas chose facile que de trouver de la nourriture ici, car les paysans n’ont rien à vendre pour compléter notre maigre pitance. Ils gardent en effet tout ce qu’ils peuvent pour le vendre au marché noir. Si elle parvient à trouver un poulet dans son village près de Mâcon, ma gouvernante (celle que j’ai à Lyon) l’enverra pour Pâques.
27 avril
291Je n’ai pas reçu de poulet pour Pâques – pas même les 90 grammes de viande de ma ration hebdomadaire. Mais je ne m’en suis pas si mal sortie finalement, car Georgette m’a apporté un lapin, en cadeau de la part de ses parents.
292Les nouvelles en provenance d’Afrique continuent à être bonnes. Mais la situation entre la Pologne et la Russie a quelque chose de très perturbant. Pourquoi les Polonais ont-ils à ce point été mal conseillés, jusqu’à demander à la Croix-Rouge d’enquêter sur le massacre qui a eu lieu à Katyn ? Il aurait été beaucoup plus raisonnable et utile de demander des renseignements directement au gouvernement russe plutôt que d’accepter les dires des Allemands au sujet d’hommes dont on dit qu’ils ont été tués durant l’occupation de la Pologne par les Russes.
Lyon, le 23 mai
293Beaucoup de choses se sont produites ces trois dernières semaines et toutes très favorables : la libération de la Tunisie, le début de la grande offensive aérienne des Alliés, assortie d’un bombardement intensif de l’Allemagne et de l’Italie, de jour comme de nuit.
294La nouvelle que la Tunisie est désormais libérée nous est parvenue le 9 mai, dimanche il y a deux semaines, le jour de la sainte Jeanne d’Arc, si bien que les drapeaux qui flottaient aux fenêtres en l’honneur de la Sainte, flottaient également en l’honneur de cette victoire alliée : les Boches le savaient bien et ne pouvaient rien faire pour l’empêcher.
295La nourriture se fait terriblement rare et terriblement onéreuse. Aucun fruit ; notre ration de viande servira pour la semaine.
296Les espions sont partout : hier, alors que j’attendais le tramway pour me rendre chez Lili, une alerte a retenti et un homme est arrivé en courant. En voyant qu’il y avait beaucoup de monde qui attendait à l’arrêt du tramway, il s’est mis à scruter les visages et s’est approché de ceux qui parlaient pour écouter ce qu’ils disaient : pas un mot concernant l’alerte, les gens continuaient leurs conversations et ceux qui gardaient le silence ne lui ont rien dit et n’ont pas même daigné lever la tête. Le monsieur s’est donc retrouvé assez dépité, car il devait sans doute compter sur l’argent qu’il aurait pu gagner s’il avait conduit au commissariat des hommes ou des femmes qui auraient dit des choses au sujet des Alliés. Il a tourné les talons et s’en est allé ailleurs en quête de meilleurs résultats.
297Georgette m’a raconté, l’autre jour, qu’alors qu’elle se rendait au cinéma avec une autre jeune fille, elles parlaient toutes deux en anglais pour s’entraîner. Des patriotes les ont entendues et les ont prises pour deux Allemandes (elles sont très nombreuses par ici), si bien qu’elles ont été copieusement insultées. Les deux jeunes filles n’ont protesté d’aucune façon, car elles étaient ravies de constater que le sentiment antiallemand était non seulement vif, mais aussi vivement exprimé.
1er juin
298Le capitaine hébergé par Mme L. doit désormais se trouver à Londres. Celle-ci a entendu hier un message à la radio française de Londres qui disait que « son mari adresse à Netty tout son amour et lui dit qu’il va bien et est en bonne santé », Netty étant le prénom de la jeune épouse du Capitaine.
299Jacques est au bord de l’épuisement : il ne me dit rien de ses activités, mais il raconte qu’il ne dort jamais deux nuits de suite dans le même lieu, car il est recherché par la Gestapo. Pendant sa visite chez moi, quelqu’un a sonné à la porte. Je l’ai donc laissé dans mon bureau pour voir qui avait sonné. En revenant dans la pièce où je l’avais laissé, je l’ai trouvé debout, les poings serrés, comme un homme prêt à combattre des assaillants. Il me dit que s’il reste à Lyon ce n’est que pour passer son diplôme. Il espère recevoir l’ordre de partir en mission pour Londres cet été. Là-bas, dit-il, il pourra dormir quelques heures chaque nuit.
27 juin
300Très occupée et très fatiguée. Jacques est parti dans l’après-midi même, sitôt son diplôme obtenu. Avant de partir, il a eu le temps d’avoir une courte conversation avec Monsieur P. dont le fils, n’ayant pas eu la possibilité de se rendre en Angleterre pour rejoindre les forces françaises du général de Gaulle, quitte actuellement un camp de jeunes et est résolu à échapper aux griffes de Vichy et à rejoindre l’armée secrète. Jacques m’avait donné des renseignements utiles à transmettre à ce jeune homme, mais c’était encore mieux qu’il le voie ou qu’il voie le père de ce dernier. Il est très difficile d’entrer en contact avec les gens de la Résistance et de savoir où aller et que faire pour être admis dans un groupe. Les choses doivent rester secrètes et il est préférable que certaines personnes n’aient pas connaissance de données qu’ils utiliseraient peut-être à bon escient, mais qui feraient aussi courir le risque que circulent des choses qui seraient susceptibles de fragiliser le mouvement si on les révélait trop facilement. Désormais, le jeune homme saura où aller et qui contacter ; le reste viendra à son heure.
4 juillet, Oussiat
301Depuis que la Tunisie s’est débarrassée des Allemands, nous nous berçons d’espoirs peut-être exagérés. Les gens espèrent qu’on ouvre un deuxième front, tout en sachant qu’un débarquement en Europe est une entreprise colossale. Ils sont d’autant plus inquiets qu’on leur dit depuis longtemps que l’arrivée des Alliés signifiera aussi la fin de la famine. Nous avons entendu à la radio des descriptions réjouissantes des réserves alimentaires constituées par les Alliés pour les Européens affamés. De la viande déshydratée qui, grâce à un nouveau procédé, va prendre très peu de place et sera aussi bonne, dit-on, que de la viande normale ! Depuis des semaines nous n’avons eu ni légume, ni fruit. Dans les hôpitaux, les patients écrivent sur les murs « nous avons faim ». Les Allemands prennent tout ce qui arrive en ville et si par chance un camion parvient à se frayer un chemin jusqu’à un des hôpitaux, il se trouve toujours des sentinelles allemandes pour dire « c’est à nous, nous nous servons avant tout le monde ».
302Ici à Oussiat, j’ai quelques légumes grâce à mon jardin, mais pour le reste tout manque, exactement comme en ville. Il y a deux jours, pendant le trajet en venant de Lyon, j’ai aperçu un train rempli d’une cargaison de fruits et trois wagons remplis de petits cochons. Quelqu’un a dit : « Bien entendu ce train est à destination de l’Allemagne ! » Et c’était, bien sûr, le cas.
303Les transferts des jeunes gens vers l’Allemagne vont bon train. Certains disent que Laval voudrait ralentir le rythme, mais le préfet de région suit aveuglément les ordres allemands et ne tient aucun compte des souhaits émis par Laval.
304Ce dernier, comme de nombreuses autres personnes, s’est aperçu que la situation avait évolué, à cause de la puissance croissante des Alliés et, gardant un œil sur sa propre sécurité, il tient à montrer un peu d’empathie au moins sur ce point, de façon à ne pas être complètement en porte à faux avec les souhaits et les espoirs de la nation. Mais il est trop tard pour lui et sa marge de manœuvre est étroite, car la machine allemande du STO tourne à plein régime et les victoires des Alliés augmentent les besoins des Allemands en main-d’œuvre esclave.
10 juillet
305Voilà la bonne nouvelle de ce matin : la libération de l’Europe a commencé avec des débarquements en Sicile. Cette entreprise monumentale a été couronnée de succès et nous espérons que cela va continuer. On raconte en effet que tout s’est passé comme sur des roulettes : on dirait un conte de fées. C’est tellement merveilleux qu’on ne ressent pas ce bonheur de manière personnelle. Nous avons en effet perdu l’habitude d’éprouver un sentiment de vraie libération et nous attendons seulement d’en savoir plus pour pouvoir nous dire que tout cela est vrai et constitue véritablement le début de dénouements encore plus importants et bien meilleurs.
12 juillet
306Je commence à prendre conscience que le débarquement est une réalité et je parviens à me faire à l’idée que ce miracle n’est pas un rêve. Mais pour le moment, je n’ose ni trop espérer, ni trop me réjouir. Ce qui me convainc qu’il ne s’agit pas d’un rêve est la réaction des Allemands : ici, dans ce village quelconque, proche toutefois d’Ambérieu, qui est un nœud ferroviaire et se trouve sur la route de la Suisse, 500 soldats allemands ont été immédiatement cantonnés parmi les habitants. Aucun n’est encore venu jusqu’à Oussiat (un hameau à moins de deux kilomètres de Pont-d’Ain), car ils ont peur de vivre dans des lieux isolés et en groupes peu fournis. Ils ne se sentent en sécurité que lorsqu’ils sont rassemblés en nombre, car ils ont toujours peur d’être attaqués et assassinés. Tandis que des actions contre l’ennemi et sa puissance militaire sont menées de manière souterraine, la lutte contre la collaboration se poursuit avec presque autant de publicité que possible. Les collaborateurs reçoivent par la poste des colis contenant des cercueils miniatures pour les menacer et leurs maisons sont détruites par de petites bombes. Comme cela se produit constamment et partout, les « collabos » commencent à trembler dans leurs bottes. La Résistance doit édicter de nouvelles lois : toute personne qui travaille pour l’ennemi, sauf sous la contrainte la plus extrême, ou bien qui aide l’ennemi d’une quelconque manière, travaille en fait contre l’intérêt commun et contre nos soldats, que ce soit ici ou sur le front.
307J’entends dire qu’à Lyon les gens meurent de faim : aucun légume, aucun fruit et les pauvres rations sont de plus en plus maigres à cause de diverses stratégies des Allemands. Ici, le jardin a été bien entretenu et j’ai en abondance de bons légumes, mais les transports sont si ralentis que je ne peux rien envoyer à mes pauvres cousins, car ce qu’ils recevraient serait pourri le temps de leur parvenir.
14 juillet
308Tout est calme, exception faite de la Résistance. Les jeunes gens qui refusent le STO sont envoyés au « maquis » par des moyens sûrs et secrets. Nous sommes soutenus par un espoir qui chaque jour s’accroît. On nous a demandé, par l’intermédiaire de notre chère radio française « Ici Londres », de prendre part à une manifestation qui montrerait aux Allemands que nous ne cédons pas : on nous demande de sortir dans les rues à 19 h 45, individuellement, sans dire un mot et sans nous rassembler en groupes, ce qui pourrait constituer un motif d’arrestation. Nous devons être tous dans les rues à l’heure où elles sont d’habitude vides, simplement pour leur montrer que nous écoutons les ordres et nous leur obéissons, comme si nous étions tous des soldats de l’armée de libération ; ce que nous sommes d’une certaine façon.
309Je viens tout juste d’entendre la réponse des Allemands à cet ordre : pour une fois ils se sont opposés à notre démarche de manière plutôt élégante, en décrétant qu’à partir du 14 juillet, et jusqu’à nouvel ordre, le couvre-feu débuterait à 19 heures. Notre manifestation silencieuse n’aura donc pas lieu ce soir. Mais cela n’est pas grave, car nous résisterons chez nous au lieu de le faire à découvert.
16 juillet
310Quasiment tous les soirs des bombardiers traversent bruyamment le ciel en direction de l’Italie. Dans le silence de la nuit campagnarde, le ciel et la terre résonnent désormais de bruits divers : des trains circulent vers le sud sans interruption et nous les entendons passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On raconte que la ligne principale a explosé à Mâcon, si bien que les Allemands sont contraints d’utiliser cette ligne pour tout ce qu’ils veulent transporter vers la côte méditerranéenne, en prévision du moment où la côte italienne devra être défendue contre une invasion alliée.
311La mauvaise alimentation, l’anxiété et le surmenage font des dégâts : la typhoïde ravage la région et on parle de centaines de cas dans des petits villages comme Lagnieu et Meximieux.
312Je passe tout mon temps libre à peler des carottes pour les faire ensuite sécher au soleil ; je ferai également sécher des prunes si j’en obtiens assez. Parfois l’envie de manger des fruits frais est presque douloureuse.
20 juillet
313La grande question est de savoir combien de temps les gens pourront supporter les privations actuelles. J’entends dire qu’à Lyon la situation est très difficile et qu’il n’y a plus aucun fruit, ni aucun légume. Lili m’écrit que les gens que l’on croise dans la rue sont hagards et fébriles. La seule ressource est désormais le marché noir, mais pour cela il faut avoir de l’argent en réserve. Ici, alors que c’est le moment de récolter les pommes de terre, on consent à vous les vendre 10 francs la livre en vous faisant comprendre qu’on vous fait une faveur (c’était auparavant 30 centimes la livre). L’an dernier, je pouvais acheter des fruits et légumes à l’épicerie du village. Cette année ils n’ont absolument rien à vendre, à part ce qui correspond aux tickets de rationnement de leurs clients.
22 juillet
314Jacques m’a promis que dès qu’il aurait rejoint la maison de sa mère sur la Côte d’Azur, il me le ferait savoir. Il n’a pas écrit lui-même, ne le pouvant pas, puisque sa mère reçoit souvent la visite de la police qui le recherche, ainsi que son père. Sa mère m’a écrit une lettre tout en retenue, m’invitant chez elle si un jour l’envie me prenait de passer quelques jours sur la Côte d’Azur. Elle m’informe de ce que j’attendais : que Jacques est arrivé à bon port. Les choses étaient devenues si difficiles pour lui à Lyon que j’avais fini par me faire énormément de souci. Bien sûr, je ne répondrai pas à la lettre. Il ne faut envoyer aux personnes recherchées que les lettres urgentes et je sais qu’elle et son fils comprendront. Au cours des trois semaines écoulées, je n’avais rien entendu à la radio française de Londres qui pourrait le concerner et il y a quelques jours j’ai entendu son nom de radio (disons qu’il s’agit d’Israfel). Le message disait quelque chose comme « Israfel est prévenu que ce ne sera que pour la fin de l’été ». J’ai donc compris qu’il allait devoir rester caché encore un peu et j’imagine qu’il ne va pas rester chez sa mère, mais qu’il va chercher un autre point de chute pour continuer son travail sans la mettre en danger.
315Lorsque je suis venue ici, je pensais qu’en une ou deux semaines je serais remise sur pied. Mais je me rends compte que je suis épuisée, que je me sens comme une chique molle et que plus je me repose, plus je prends conscience de mon épuisement physique.
26 juillet
316Ce matin, la radio nous a fait part de la nouvelle merveilleuse que Mussolini a été contraint d’abdiquer. C’est un grand pas vers la fin de la guerre. J’étais si heureuse que je me suis précipitée vers la fenêtre d’où je vois la maison de mes voisins et je les ai appelés. Ils m’ont dit que quelqu’un du village venait tout juste de le leur dire (ils ne possèdent pas de radio). Cet événement est complètement inattendu et c’est pourtant tellement dans la logique des choses que je pense que peu de personnes ont été vraiment surprises. On savait bien qu’un jour ou l’autre la situation imploserait en Italie. Dès le premier jour de l’invasion sur le sol italien, la question était juste de savoir combien de temps les « fascistes » tiendraient. Bien sûr, l’armée allemande reste aussi puissante qu’avant en Italie, mais le tableau général de la situation a bien changé. Je ne peux pas m’empêcher de songer à la justesse de l’expression utilisée par P. Boncour62 décrivant Mussolini comme « un César de carnaval », un surnom que l’intéressé n’avait pas apprécié du tout et qui n’est peut-être pas sans rapport avec le coup de poignard que Musso nous a ensuite enfoncé dans le dos dès qu’il en a eu l’occasion sans prendre de risque pour lui-même. Les Italiens sont désormais aux mains d’un roi inefficace et de Badoglio63 qui a l’air incapable de jauger la complexité de la situation. Mais les Alliés vont s’occuper de tout cela.
317Je me demande bien ce que pensent les partisans de Vichy de tout cela : avec les récents événements ils doivent se sentir un peu mal à l’aise. Ils savent que la plupart des gens honnêtes les détestent et les méprisent et ils doivent bien lire ce qui est écrit sur les murs.
318Il y a de moins en moins de nourriture, car plus les exigences des Allemands augmentent, plus Vichy s’y soumet. Même ici la faim me tenaille. La malnutrition est visible de manière étrange : à cause des tâches ménagères, de nombreuses femmes souffrent de gerçures aux mains qui ne guérissent pas malgré le temps chaud. Je me sens faible comme tout.
30 juillet
319L’Italie tergiverse : les bulletins officiels annoncent que la population se tient en force derrière le roi et Badoglio ; les informations non officielles nous disent que des manifestations ont lieu pour réclamer la paix à n’importe quel prix.
320Ici la situation alimentaire est catastrophique : je survis depuis une semaine grâce à des légumes du jardin bouillis dans l’eau avec une pincée de sel. Aujourd’hui l’adorable vieille dame du Prieuré m’a donné un fond de tasse rempli de beurre et demain elle va m’apporter un poulet. Quel duo parfait nous allons former, pour moi en tout cas, ce poulet entier et moi l’un en face de l’autre !
4 août
321En y réfléchissant, je me suis dit tout de même de ne pas me comporter comme une gloutonne et j’ai décidé de donner au jardinier et à sa femme la moitié de mon poulet. J’aurais bien pu manger le poulet entier toute seule, mais il me reste un fond de dignité malgré ce jeûne qui s’éternise.
322L’Italie ne sait toujours que faire, mais l’offensive vigoureuse en Sicile et les prodigieux bombardements de Ploiesti64, Hamburg65 et autres lieux vont sans doute l’aider à prendre une décision.
323J’entends dire qu’à Lyon les gens sont désormais obligés de puiser dans les maigres réserves de haricots secs mis de côté pour l’hiver prochain. Qu’adviendra-t-il de nous si nous devons traverser un autre hiver ?
6 août
324Orel, Bielgorod, Catane : trois victoires annoncées hier. Malgré tout et malgré nous-mêmes (car nous n’osons pas nous bercer d’illusions trop optimistes) l’espoir et, peut-être mieux encore, une forme de confiance intérieure s’installent. Que sont quelques mois supplémentaires, si nous savons qu’à la fin nous attend la victoire ?
325La radio de Paris d’inspiration allemande répète à l’envi que les Allemands se retirent « comme prévu ». Un fait révélateur du tour que prennent actuellement les choses : le refus de la Suède de continuer à autoriser les Allemands à traverser leur territoire neutre lorsqu’ils envoient des troupes et des munitions en Norvège. Si tout cela est vérifié, ce serait de bon augure, comme ce que rapportent les Suédois, que le parti de l’armée allemande gagne en puissance en Allemagne tandis que la puissance nazie s’amenuise.
326Ce mois-ci, notre ration de matières grasses a consisté en 75 grammes de beurre quasi rance. Heureusement, j’ai réussi à obtenir une demi-livre de beurre correct pour 50 Frs de la part d’une femme du village que Mme E., du Prieuré, a contactée de ma part. Les négociations pour obtenir cette demi-livre ont été longues et ardues. De nombreuses personnes à la campagne aiment bien que les gens de la ville les supplient pour obtenir de la nourriture. Et ils aiment aussi fixer leur prix !
327Je me demande bien ce que se dit Laval. Il doit bien se rendre compte que le vent ne souffle plus dans la même direction.
328Quand je regarde les pages encore vierges de ce petit cahier qui me sert de journal, je ne peux m’empêcher de penser que peut-être la guerre sera terminée avant que je l’aie complètement rempli.
12 août
329Tout va bien. M. Churchill a séjourné à Château Frontenac66.
330J’aimerais tant retourner au Québec, ce si beau pays. On se sent transportés par un grand espoir : certains disent que les négociations de paix ont déjà débuté, bien que rien n’ait encore filtré. Quoi qu’il advienne, la radio parle avec plus d’assurance que jamais : aujourd’hui la B.B.C. belge a annoncé que tout était prêt pour le transfert de tous les postes de fonctionnaires en Belgique le jour même où les Alliés entreront dans le pays, pour qu’aucune période d’anarchie ou de désordre ne soit possible. Cela a tout l’air d’une affaire rondement menée.
331Hier, j’ai surpris une conversation entre quelques paysans, comme je me rendais au four communal du village : à ma grande surprise, ils parlaient du goût du rôti de chat. J’ai demandé à Mme E. si cela pouvait être possible ou s’ils plaisantaient. Elle m’a dit que l’hiver dernier les gens s’étaient mis à manger tous les chats qu’ils pouvaient attraper. Ceux qui ne voulaient pas voler les chats de leurs voisins demandaient la permission de les prendre. Et ils se sont bien régalés.
15 août
332L’année dernière les Russes étaient enlisés dans ce qui semblait une lutte désespérée face à l’adversité. Cette année ils sont passés à l’offensive et s’en sortent bien, non seulement en gagnant de nouveau beaucoup de territoires, mais aussi en détruisant de nombreux bataillons et du matériel de guerre. Qui aurait osé penser qu’en un an de tels changements pourraient avoir lieu ? Des succès tout le long du front russe. Alger libérée de l’ennemi, ainsi que la Tunisie, puis la Sicile et l’Italie laissées tremblantes au bord du précipice. Dieu, merci pour tout cela.
333Avec un rythme presque régulier, une nuit sur deux, et parfois plusieurs nuits d’affilée, des vols de bombardiers survolent l’Italie. Lorsque le grondement signalant leur arrivée débute, tel un faible bourdonnement qui s’accroît à chaque instant, toutes les lumières du village s’allument et les gens regardent par la fenêtre dans la nuit, jusqu’à ce que le bruit ait disparu. Au moment du retour moins de gens sortent de leur lit, car ils savent que le lendemain matin la radio leur racontera tout ce qui s’est passé.
334Le plan de vol vers l’Italie passe au-dessus d’Oussiat et l’autre jour, une partie de la cargaison d’armes incendiaires n’était pas assez bien attachée, si bien qu’une bombe a été larguée non loin d’ici, mais le feu qu’elle a provoqué n’a pas eu de conséquences : aucun blessé et aucun bâtiment de ferme n’a été frappé. À moins que je ne dorme trop profondément, je me lève dès que j’entends les bombardiers qui arrivent au-dessus de nous et je me précipite à la fenêtre dans l’espoir vain de réussir à les apercevoir, mais ils volent toujours trop haut. Paulette, qui passe le week-end avec moi, m’a dit qu’à Lyon, le jour où on a appris la chute de Mussolini, même le concierge le plus bougon (et ils sont tous bougons), debout sur le pas de sa porte pour prendre l’air, arborait un sourire satisfait. Il flottait dans l’air un parfum de jubilation universelle. Ce jour-là, elle rentrait par hasard en ville après quelques jours passés chez ses parents et elle a été frappée par l’atmosphère de joie paisible : tout le monde avait l’air d’avoir un poids en moins sur le cœur. Désormais, les plus grands espoirs se portent sur les discussions qui se sont déroulées au Québec. Comme mon frère aurait aimé regarder les cartes postales que je lui avais envoyées de Château Frontenac et parler du Québec avec moi ! Le chemin de fer et les services postaux sont tellement lents que, pour la deuxième fois du mois, les précieux aliments sur lesquels je comptais ont été gâchés. Ma gouvernante, qui séjourne actuellement près de Louhans, m’a envoyé un poulet, comme je le lui avais demandé. Elle l’a payé 130 francs sans compter les frais de port et quand il est arrivé à Oussiat il était dans un tel état que j’ai dû l’enterrer aussitôt au fond du jardin. Ensuite, la mère de Paulette m’a envoyé un pigeon et un beau morceau de lard. Et une nouvelle fois, tout a été perdu. Que les lettres soient retardées, c’est chose facile à expliquer, puisque les Allemands censurent toute correspondance. Mais le transport des colis qui était tellement efficace avant la guerre est désormais dans un triste état, car tous les employés des chemins de fer ont été envoyés en Allemagne ou ont rejoint le maquis pour éviter le STO. J’espère que le prochain pays à être libéré sera la Norvège, car les Allemands se sont comportés là-bas d’une manière pire encore que dans d’autres endroits complètement occupés, hormis en Grèce.
335C’est toujours une bonne surprise de s’apercevoir de la bonté des gens. Hier on m’a donné quatre œufs pour trois francs chacun alors qu’on entend dire que certain les vendent 12 Frs la pièce. Et un autre voisin, qui savait que j’avais une amie à la maison avec moi, m’a apporté un beau poisson prêt à cuisiner. Cet aimable monsieur m’a dit qu’il savait que je ne mangeais pas de poisson, mais comme j’avais une amie à la maison ce serait sans doute une bonne idée. C’en fut une excellente.
17 août
336La nuit dernière, alors que les bombardiers grondaient au-dessus de notre tête et que le ciel entier résonnait de profondes vibrations, on a entendu une énorme explosion. Il était alors deux heures du matin : on nous a dit plus tard qu’un bombardier avait pris feu et que toutes les bombes qu’il transportait avaient explosé, tuant les quatre occupants de l’avion. J’ai vu qu’un des avions, s’apercevant sans doute qu’un membre du groupe était en difficulté, s’était détaché du reste du groupe, surplombant quelque temps « Les Balmettes » et, voyant qu’il n’y avait rien à faire, avait rejoint les autres.
337Triste conséquence de l’arrestation du garçon du village qui avait parlé irrespectueusement de Pétain l’année dernière : il y a quelques semaines, la maison de ses parents a de nouveau été fouillée par la police et hier, le jeune homme lui-même (qui avait été relâché après un ou deux mois en prison), a été arrêté et cette fois-ci emmené à la prison tant redoutée de Moulins67 où l’on raconte que les détenus subissent toutes sortes de mauvais traitements et de tortures.
27 août
338Kharkiv a été libérée il y a deux jours et l’avance des Russes se poursuit. La Conférence de Québec est terminée et « ses effets se verront sur le terrain ».
339Des choses étranges ont lieu en conséquence de notre régime presque entièrement végétarien : les intestins de certaines personnes deviennent si distendus, ou plutôt si longs, qu’on doit leur en retirer plusieurs centimètres. C’est nouveau ; ce qui était fréquent c’étaient les opérations pour rupture intestinale, car les gens ont beaucoup maigri en un temps très court, si bien que les tissus abdominaux se sont affaiblis et ont fini par se rompre. Je connais plusieurs personnes, hommes et femmes, qui ont connu ce genre de troubles ; l’architecte qui a construit ma petite maison est un petit homme gros (ou plutôt était un petit homme gros) et apparemment sa femme était aussi plutôt forte : tous deux ont été opérés pour une rupture intestinale à quelques mois d’intervalle. La plupart des femmes ont une sorte de bouée sous la taille qui crée parfois quelques malentendus. Rita, qui est petite et très jolie a été très étonnée un jour en entrant dans un tramway, quand une dame d’un certain âge l’a regardée d’un air compatissant et s’apprêtait à lui céder son siège. Mais Rita s’est exclamée : « Je vous en prie, ne vous embêtez pas, je descends au prochain arrêt », mais sans comprendre pourquoi cette dame s’était empressée de céder son siège à une jeune fille plus jeune qu’elle. Ce n’est que plus tard qu’elle a compris que la dame l’avait cru enceinte : en rentrant chez elle, elle a fait tout de suite part à sa mère de son intention de s’acheter la ceinture la plus serrée possible, car elle ne voulait pas avoir l’air enceinte alors que ça n’était pas le cas !
2 septembre
340Nos journées se passent dans l’attente. Le discours de M. Churchill au Québec il y a deux jours nous a confortés dans cette attente. Maintenant que les armées russes s’en sortent admirablement, où les Alliés vont-ils frapper ? Mon intuition personnelle est qu’en début de semaine prochaine nous allons avoir de belles surprises. Et si le second front s’ouvrait en France…
341La famine pour tous et le STO pour beaucoup : voilà notre situation. Au cours des trois semaines écoulées, je n’ai pas eu le moindre morceau de viande à me mettre sous la dent, à part une cuisse de lapin rôti. Parfois je me sens si déprimée que je n’arrive même pas à manger ce que je me suis cuisiné et ensuite j’ai terriblement faim et je dévore des assiettes de pommes de terre et carottes. À force de ne manger rien que des carottes, certaines personnes ont saturé leurs organismes de carotène et elles ont le teint jaune.
3 septembre
342L’invasion du territoire italien a été annoncée ce matin. L’avancée russe se poursuit.
4 septembre
343Hier je suis allée au Prieuré vers midi, au cas où les bonnes nouvelles ne seraient pas parvenues à Mme E. J’étais en sa compagnie lorsque le facteur est arrivé et qu’elle lui a proposé un verre de vin pour célébrer cette grande nouvelle. Au lieu d’accepter et de la remercier, il a répondu qu’il préférait refuser si elle le voulait bien, ajoutant : « Tant de monde m’a déjà offert à boire à la santé des Alliés que j’ai bien peur que si je bois un verre de plus aujourd’hui, je n’arrive pas au bout de ma tournée ! »
Mercredi 8 septembre
344À 19 heures la B.B.C. a annoncé la capitulation de l’Italie. Je me suis précipitée chez les voisins qui n’ont pas de radio pour le leur dire. C’est peut-être le début de la fin : la Corse semble la prochaine sur la liste des régions libérées des Boches, ou plus exactement des Italiens qui ont été si plein d’arrogance et de cruauté.
9 septembre
345Hier soir, alors qu’il faisait nuit et qu’il n’y avait aucun risque que quiconque soit reconnu par les quelques collaborateurs présents au village, tous les jeunes gens et jeunes filles sont sortis chanter, danser et crier de joie. La nouvelle de la capitulation de l’Italie s’était répandue comme une traînée de poudre et dès que cela a été possible cette manifestation s’est organisée. Il y a quelques jours la radio avait sous-entendu que de grandes choses se préparaient, mais nous n’osions espérer une telle issue aussi tôt.
346Je viens tout juste d’apprendre une bien tragique nouvelle : une lettre écrite dans une écriture qui ne m’était pas familière vient de m’apprendre que deux jeunes femmes de ma connaissance (l’une d’entre elles est une ancienne étudiante devenue enseignante d’anglais au lycée de jeunes filles) ont été jetées en prison par la Gestapo alors qu’elles rentraient à Lyon après quelques jours passés en Savoie. C’est leur mère qui m’a écrit de manière très factuelle : « En rentrant d’Annecy, mes deux filles aînées ont été empêchées de rentrer à la maison. » Elle a ajouté qu’elle me tiendrait au courant dès qu’elle saurait où se trouvaient ses filles et comment elles allaient. On peut tout imaginer, de l’emprisonnement pour une période indéterminée à la déportation, ou pire encore. Bien sûr ces deux jeunes filles étaient du côté des Alliés de tout leur cœur et de toute leur âme et avaient peut-être rejoint la Résistance, ce qui expliquerait leur arrestation. Ce qui rend la situation d’autant plus affreuse, c’est que mon ancienne étudiante a une santé très fragile. Elle avait tellement besoin de se reposer que je venais de lui écrire de venir se ressourcer à Oussiat où j’aurais pu lui offrir, sinon de meilleurs repas qu’en ville, au moins la possibilité de passer quelques jours au soleil en un lieu où elle aurait profité d’un peu d’air frais et de tranquillité.
12 septembre
347Julia, qui est venue quelques jours, m’a donné des détails sur l’arrestation des sœurs S.68 Apparemment, elles n’ont pas eu le droit de sortir de la gare, et leur jeune sœur, venue les attendre sur le quai, les a aperçues entourées d’hommes auxquels elles répétaient qu’elles n’étaient pas juives et pouvaient le prouver. Elles ont ensuite été emmenées dans le fameux « panier à salade » que tout le monde redoute. Julia voulait aller voir Mme S. ou lui écrire, mais je lui ai conseillé vivement de ne rien faire de la sorte. Lorsque quelqu’un est arrêté, une surveillance rapprochée de son domicile est en effet organisée par la police allemande et tout le courrier qui y arrive ou qui en part est ouvert. J’en ai eu la preuve, car j’avais écrit à M. L. S.69 une dizaine de jours environ avant son arrestation et, depuis, toutes mes lettres sont ouvertes et cela va sans doute durer un certain temps. Je pense par conséquent que ce serait une sottise de la part de Julia de prendre de tels risques qui ne faciliteraient en aucun cas les choses. Dès que je serai de retour à Lyon, j’enverrai un mot à cette pauvre mère par des canaux secrets et lui demanderai ce que je peux faire pour elle. Espérons que d’ici là ses filles auront été libérées. Si elles ont été prises pour des juives elles seront bientôt libres, à moins que les Allemands aient pensé qu’elles avaient menti. Les Allemands sont tellement haineux vis-à-vis des juifs qu’ils arrêtent désormais des gens dans la rue et sur les routes sous prétexte qu’ils ont un long nez, ou les yeux et les cheveux foncés !
23 septembre
348De bonnes nouvelles nous parviennent sans cesse et la liste des victoires russes s’allonge : Vorochilov, Briansk, Novorossiïsk, etc., etc. Et en Europe de l’Ouest, après le débarquement des Alliés à Salerne et après des journées d’angoisse à redouter un revers, les nouvelles sont de nouveau bonnes. La Corse est en train d’être libérée par des groupes de résistants et les troupes de l’armée régulière française. J’aime la Corse et me réjouis profondément lorsque j’entends le nom des magnifiques endroits que j’ai visités, désormais libérés du joug des Italiens.
349L’incertitude est grande concernant ce qui va se passer à Lyon lorsque les Allemands auront transformé Bron en un gigantesque camp et en un aéroport encore plus grand qu’il ne l’était lorsqu’ils s’en sont emparés. Bron et Lyon seront sans aucun doute un jour la cible de bombardements sévères. Les gens qui ont de jeunes enfants ne savent que faire : ils n’arrivent pas à se résoudre à envoyer leurs enfants à la campagne et pourtant ils leur font courir un risque énorme en les gardant en ville où les Alliés finiront par bombarder les cibles militaires. Il existe de plus un risque que les Allemands eux-mêmes bombardent la ville avant de dire que ce sont les méchants Alliés qui ont fait tous les dégâts.
Lyon, samedi 25 septembre
350La rumeur70 du décès du président Herriot là où il était emprisonné, sur la Côte d’Azur, a été confirmée.
351Non seulement Smolensk, mais également Roslavl ont été libérées. Et selon la radio de Londres dans un communiqué à 15 h 30, cela signifie que la guerre va être gagnée par les Alliés, mais surtout que la victoire est pour bientôt. Wickam Steed a cité ce matin dans son discours à la B.B.C. une expression typique de Churchill, extraite d’un discours qu’il a tenu récemment à son retour du Québec et de son séjour de cinq semaines en Amérique. Monsieur Churchill a déclaré que les États conquis, et en particulier les États vassaux, se verraient offrir toutes les chances de retrouver une situation meilleure et, avant la fin de la guerre, auraient la possibilité, s’ils le souhaitaient, « de travailler à se sentir de nouveau maîtres chez eux71 ». Wickham Steed a déclaré qu’une telle expression mettrait sans doute à l’épreuve l’ingéniosité des correspondants étrangers qui auraient quelques difficultés à trouver une traduction à la fois précise et soignée de l’idiome.
8 octobre
352J’ai réussi à contacter la sœur des jeunes femmes désormais aux mains des Allemands, mais ces dernières n’ont pas été autorisées à recevoir quoi que ce soit de la part de leur famille. Aucune nourriture ni aucun vêtement ne peuvent être envoyés aux prisonniers avant que ces derniers aient passé au minimum un mois en prison et parfois ils n’obtiennent jamais aucune permission. Comme la famille se dit qu’on a pris les deux jeunes femmes pour des juives (cette erreur est souvent faite, y compris lorsque les gens n’ont pas l’air particulièrement juifs), celle-ci a envoyé des certificats à la police allemande pour prouver que les deux filles sont de « pures aryennes ». Mais ces certificats ne serviront probablement à rien du tout, car les Allemands n’aiment pas relâcher ceux qu’ils ont arrêtés pour une erreur d’identité. En attendant, en dépit du froid qui arrive, ces pauvres jeunes femmes n’ont avec elles que leurs légers vêtements d’été. Et elles risquent fort d’être envoyées en Allemagne avant que leurs parents n’aient eu le temps de leur envoyer de quoi adoucir un peu leurs souffrances une fois installées les rigueurs de l’hiver.
25 octobre
353Depuis que je suis rentrée de la campagne, de grands changements ont eu lieu. Les Allemands sont devenus encore plus brutaux à mesure qu’ils se rendent compte de nos sentiments à leur égard. L’esprit de résistance s’exprime chaque jour de multiples manières : des bombes sont posées dans les voitures d’officiers allemands, des camions allemands sont pris pour cibles sur les routes, des grenades sont jetées sur les fenêtres de leurs bureaux : les archives de la police de la Gestapo ont été détruites, les listes des hommes et des femmes déportées ont disparu. L’autre jour72, un grand camion de police qui déplaçait 40 prisonniers du fort de Montluc a été attaqué en pleine rue et les prisonniers ont réussi à s’enfuir. Les gens qui aident les Allemands meurent soudainement : le pays tout entier bouillonne de colère et tous les patriotes sont désormais activement engagés contre l’ennemi qui, bien que puissant et capable de causer encore énormément de dégâts, commence cependant à se sentir menacé et pris au piège de toutes sortes de dangers qui ne font qu’augmenter. Une importante offensive de résistance est désormais en marche contre les voies de chemin de fer, les routes et les ponts : des trains déraillent, des camions chargés de matériel de guerre sont incendiés : tout est fait pour empêcher les Allemands de déplacer leurs hommes dans les lieux de leur choix. Les choses ont atteint un point tel que les Allemands ont dû recruter nos hommes pour surveiller de nuit les lignes de chemin de fer. Comme nos hommes sont obligés de le faire, la Résistance opère donc en plein jour, pour que ceux qui doivent surveiller les lignes la nuit ne soient pas accusés de défauts de surveillance. Dans certains endroits, les Allemands s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas compter sur les Français pour surveiller les voies ferrées mises en place pour l’Occupation. Ils font donc monter la garde par leurs propres soldats. Mais comme il n’y a désormais plus assez de soldats pour cette tâche, les Allemands se sentent affaiblis et diminués à chaque instant. Les hangars sont régulièrement attaqués par la Résistance, de même que les écluses, pour empêcher la circulation fluviale qui pourrait être utile alors que tant de matériel et tant d’hommes sont envoyés sur le front italien.
354Le mari de ma gouvernante est policier, mais ne figure pas parmi les quelques agents en faveur de Vichy. Ses gardes nocturnes consistent à surveiller les résidences privées d’officiers allemands de haut rang qui ont peur qu’on les fasse exploser dans leur sommeil ou quand ils s’enivrent lors de soirées délurées. En sortant ce matin l’un d’entre eux a dit au policier que ce dernier n’en avait plus pour longtemps à ce poste. À cela, une réponse prudente a été apportée : « Quel que soit le poste, il est de mon devoir de l’occuper. » L’officier a poursuivi en disant qu’ils seraient tous rentrés en Allemagne pour Noël. Comme il ne pouvait rien répondre à cela, notre homme a fait comme s’il n’avait pas entendu ce que disait l’officier.
27 octobre
355Les gens se réjouissent de la tournure que prennent les choses pour les Alliés, mais certaines rumeurs circulent, probablement lancées par les Allemands, selon lesquelles les Russes seraient en train de conclure un traité de paix de leur côté. Bien sûr, cela est tout à fait improbable et irait à l’encontre des intérêts des Russes. Quelle serait l’utilité de signer un armistice avec les Allemands alors qu’ils ne sont pas encore complètement vaincus ? Mais certains idiots, qui ne se rendent pas compte que c’est l’ennemi qui fait circuler ces rumeurs pour nous perturber, contribuent à les reprendre en disant qu’on est en train de négocier la paix dans un traité séparé.
356Toujours aucune nouvelle des deux jeunes femmes dans la prison de Montluc. J’ai entendu dire qu’un autre étudiant, un jeune homme, se trouve également dans cet endroit abominable : il s’était enfui et se cachait dans un lieu qu’il pensait sûr pour éviter le STO. On l’a rattrapé et il est désormais battu tous les matins par les hommes de la Gestapo.
357Cela fait parfois du bien de rêver un peu, du moment qu’on admet que ce ne sont que des rêves. Ces jours-ci je me plais à imaginer que Rome sera aux mains des Alliés d’ici Noël. Ce serait merveilleux s’ils pouvaient aller à la messe de minuit à Rome, exactement comme Charlemagne en l’an 800.
11 novembre
358Malgré les victoires russes, la fin de la guerre semble reculer à l’horizon lointain de 1944 ou 1945. Et chaque jour nous sentons se serrer un nouveau tour de vis : nous sommes toujours aussi affamés, sinon plus. Quant à la situation générale, il s’agit d’une guerre quasi ouverte menée par les patriotes face à la puissante armée ennemie. Les voies de chemin de fer sont déboulonnées, de sorte que les wagons déraillent et les camions bloquent les voies pendant des heures voire plus : on fait exploser les écluses, les centrales électriques sont sabotées pour empêcher les usines de tourner puisqu’aucune usine n’a le droit de produire quoi que ce soit qui n’aille aux Allemands. Bien sûr, l’ennemi répond avec une brutalité sans nom : il y a deux jours une rixe terrible a eu lieu place Bellecour. Entendant une explosion, les Allemands se sont mis à tirer sur les passants sans faire de détail, si bien qu’il y a eu de nombreux morts. Pendant plusieurs heures les Allemands ont interdit qu’on enlève les corps ou qu’on nettoie le sang sur les pavés. Leur explication était qu’on les avait piégés. En vérité ils avaient peur qu’il y ait des manifestations et peut-être même des émeutes le 11. Et maintenant, en représailles contre cette soi-disant attaque, ils ont décidé d’instaurer le couvre-feu à 18 heures. Si vous êtes dehors après cette heure, il peut vous arriver toutes sortes de choses et il n’est pas impossible qu’on vous tire dessus pendant que vous vous promenez.
359Un jeune homme de dix-sept ans a été tué sans motif hier. Il était en possession d’une autorisation de sortie après le couvre-feu et se rendait avec d’autres à une réunion scoute. Ils ont été arrêtés et on leur a dit qu’ils pouvaient rentrer chez eux. Alors que les jeunes gens n’étaient qu’à quelques mètres de la station de police, les brutes leur ont tiré dessus et le fils d’un enseignant du lycée a été tué. Ses parents ont appris la nouvelle de la bouche des autres jeunes gens. Il n’y avait rien de plus à dire : les Allemands avaient tiré, car tel était leur bon plaisir, un point c’est tout.
360Chaque jour on apprend de nouveaux drames et on entend de nouveaux récits de traitements inhumains infligés aux prisonniers du fort de Montluc et dans les chambres de torture de la Gestapo, l’une d’elles se trouvant à l’hôtel Terminus où « ces messieurs » disposent de soi-disant bureaux : des vieillards laissés nus dans leur cellule, des indignités sans nom infligées aux femmes, si atroces qu’on n’arrive pas à y croire et pourtant tout cela est véridique.
361J’ai vu la jeune sœur des filles73. On ne sait rien d’elles, mais on pense qu’elles se trouvent à Montluc, cependant personne ne peut en être sûr. Le mois prochain leurs parents auront le droit de leur envoyer un colis de nourriture et de vêtements. Si le colis ne leur est pas retourné, ce sera la preuve que leurs filles se trouvent toujours dans cette prison.
362J’ai des nouvelles de Jacques : Monsieur P. dont le fils avait contacté Jacques pour entrer dans un groupe de l’armée secrète, a lu dans un journal de la Résistance que Jacques se trouve dans un maquis dans une zone montagneuse de la Côte d’Azur. L’article disait que Jacques était arrivé à Nice un beau matin, s’était marié dans une des églises de la ville (je savais qu’il était fiancé avec une jeune fille de Nice) et immédiatement après la cérémonie, la mariée et le marié ont pris le maquis où se trouvent aussi bien des hommes que des femmes, bien que ces dernières soient moins nombreuses. On compte des infirmières, qui aident à l’approvisionnement et la cuisine, leur tâche principale consistant à agir comme agents secrets parce que très souvent il est plus facile à une femme de se déplacer et de rencontrer des gens ou d’effectuer toutes sortes d’actions dangereuses sans se faire remarquer aussi rapidement que les hommes par les espions de la Gestapo. C’est pourquoi on trouve désormais de nombreuses femmes de tout âge dans les prisons, certaines très âgées. Les jeunes et jolies demoiselles ont souvent des missions qui impliquent de longs voyages sur des lignes fréquentées par les Allemands qui leur font des avances. Les jeunes filles ont pour rôle de paraître assez avenantes tant que l’exige la sécurité des documents ou des armes qu’elles transportent dans leurs valises. À elles de trouver un moyen de donner à leur soupirant allemand un rendez-vous dans un lieu où elle ne le rejoindra jamais. Je connais une jeune fille qui voyageait dans un train et avait la garde d’objets hautement compromettants. Un officier allemand a commencé à lui conter fleurette, tandis que les autres passagers la regardaient avec horreur et mépris. Elle s’est laissé faire sans trembler et comme ils approchaient de Lyon elle a entrepris de se maquiller avec soin tout en continuant à s’intéresser au Boche. Par la fenêtre elle avait vu que tous les bagages à main des passagers étaient fouillés (cela n’est pas toujours le cas et il faut accepter de tenter sa chance en voyageant et de subir la fouille de tout ce que vous transportez). Elle a fait mine d’être intéressée par la conversation au point d’en oublier sa valise et s’est alors exclamée : « Oh ! J’allais oublier mes affaires ! Quelle idiote ! ». Elle allait se saisir de sa valise sur l’étagère, mais le Boche l’a alors devancée en ajoutant qu’il allait la lui porter jusqu’au tramway si telle était sa destination. Elle a accepté et, tout en continuant à bavarder avec l’Allemand, elle a avancé sur le quai sans être embêtée par les hommes de la Gestapo et est parvenue à sortir de la gare en toute sécurité. Elle a accepté de donner son adresse à l’Allemand (une adresse entièrement fictive), et lui a accordé la permission de venir la chercher le lendemain soir pour une petite soirée en tête-à-tête. Une fois dans le tramway, elle s’est retrouvée en sécurité.
21 novembre
363Le règne de la terreur se poursuit. Des gens sont arrêtés ou tués partout, même dans les rues et sans aucun prétexte, uniquement parce que les Allemands en ont envie. Les gens disent que le comportement des Allemands est de pis en pis, car ces derniers ont de plus en plus de difficultés avec Vichy. Apparemment, ils sont très mécontents de Pétain dont la présence ne leur apporte pas la plus-value qu’ils espéraient. Il se trame quelque chose, mais nous ne savons pas encore de quoi il retourne exactement. Une chose est sûre : on avait annoncé que Pétain allait parler à la radio il y a quelques jours et au dernier moment on nous a avertis que le discours n’aurait pas lieu.
364Voyager devient de plus en plus compliqué, car de nombreux trains sont empêchés de circuler, de nombreuses lignes étant mises hors de service par la Résistance. Aujourd’hui, lorsqu’un train démarre, on ne sait jamais s’il atteindra sa destination. Comme les locomotives sont les premières cibles, les Allemands font asseoir les passagers français dans les voitures proches de la locomotive, de façon à ce que ce soit eux qui souffrent le plus en cas d’attaque.
365Suis toujours affamée et très faible. L’hiver est précoce et il y a déjà beaucoup de neige. Il fait très froid et nous n’avons pratiquement plus de combustible.
10 décembre
366Un des professeurs de philosophie à l’université est désormais en prison : il savait depuis quelque temps qu’il était recherché et pour éviter qu’on ne le trouve il passait parfois des jours et des nuits à la suite dans son bureau près de sa salle de classe, car il pensait que la Gestapo le rechercherait moins à cet endroit que chez lui. Dans son bureau il n’avait bien sûr pas de chauffage et comme il ne pouvait pas se procurer ne serait-ce qu’un lit de camp, sans éveiller les soupçons, il avait pris l’habitude de dormir dans un fauteuil et la femme du concierge lui apportait des couvertures et une assiette de soupe bien chaude pour qu’il ne soit pas trop mal pendant les longues nuits glacées.
367Les Allemands s’intéressent en ce moment aux universités ; des représailles sévères ont eu lieu à Grenoble contre les « actions terroristes », ainsi qu’à Clermont-Ferrand où cela a été pire encore : les Allemands sont entrés brusquement dans les salles de cours et ont ordonné aux enseignants et aux étudiants de sortir dans la cour. Un professeur bousculé par un soldat a regardé autour de lui, mais le soldat pensant que le professeur allait résister l’a tué d’une balle ou plus exactement l’a blessé si gravement que ce dernier est mort quelques heures plus tard. Personne n’a eu le droit de lui porter secours ou de s’occuper de lui d’une quelconque manière et personne n’a appelé le médecin. Un autre enseignant a également été tué, mais j’ignore dans quelles circonstances.
368Mon amie Denise a passé quelques jours avec moi avant de se rendre à la maternité pour mettre au monde son cinquième enfant74. Elle habite près de chez moi à Oussiat et était venue ici à Lyon un peu avant le terme de sa grossesse, car il n’y a pas de médecin sur qui compter au village. Son mari aurait pu la conduire en ville avec sa voiture dès les premiers signes de l’accouchement, mais il n’aurait pas pu la conduire de nuit, car les Allemands interdisent absolument toute circulation automobile dès la nuit tombée et jusqu’à l’aube. Il valait donc mieux que Denise vienne quelques jours à l’avance et séjourne chez moi. Mais elle n’a pas pu bénéficier des services de l’obstétricien sur lequel elle comptait, car il fait partie des blessés du début du mois de novembre. Il vit place Bellecour et se trouvait dans son bureau lorsque la fusillade a commencé. Une balle perdue l’a blessé à la main droite et comme il n’a pas pu obtenir de l’aide tout de suite, on a craint un moment qu’il ne faille l’amputer de la main. Il n’y a plus rien à craindre de ce côté-là, mais il ne peut rouvrir son cabinet pendant quelques mois. Il a donc adressé Denise à un autre médecin.
369Par ailleurs, Denise ne s’était pas rendu compte pendant plusieurs mois qu’elle attendait un bébé car, comme presque toutes les femmes, elle n’avait plus ses règles depuis le premier hiver de malnutrition. Elle n’est allée chez le médecin que cet été quand elle s’est aperçue qu’elle ne pouvait plus fermer sa jupe sans se pincer !
370Son fils était tellement chétif à la naissance que Denise a dit que c’était un bébé des restrictions. Mais au bout d’une semaine, il a commencé à prendre du poids et sera un aussi bel enfant que son grand frère et ses grandes sœurs.
371Les restrictions concernent aussi les livres. Ils sont censurés de manière draconienne avant d’être imprimés et cela, ajouté à la pénurie de papier, freine dans une grande mesure les activités des éditeurs.
372Concernant les matériaux imprimés, on m’a montré un document amusant : un bon patriote, qui est également humoriste, a obtenu la permission de publier une carte postale dont la partie réservée à la correspondance comportait un poème en l’honneur de Pétain. Dès sa publication, tout le monde s’est précipité pour l’acheter, car certaines personnes s’étaient aperçues que les vers étaient codés et contenaient un sens secret et insultant : les initiales en lettres majuscules de chaque vers, lorsqu’on les lisait de haut en bas formaient un acrostiche : « Merde Pour Hitler75 ». Cette blague a d’abord connu un succès certain. Mais les gens n’ont pas été assez prudents et ont montré la carte postale avec fierté à leurs amis quand ils les croisaient dans la rue pour leur faire lire l’acrostiche. La police s’en est donc mêlée. Comme l’auteur avait fourni un faux nom et une fausse adresse, la police n’a jamais réussi à l’atteindre. Mais l’imprimeur qui a travaillé pour lui est désormais en prison et le censeur de Vichy qui ne s’était pas rendu compte qu’il y avait un message caché dans le poème a été renvoyé.
373J’ai vu la carte de mes propres yeux, un ami me l’a montrée, mais ce ne serait pas prudent de la transporter sur soi. J’espère toutefois que certains exemplaires survivront76.
1944
6 janvier
374J’ai passé Noël et le Nouvel An chez Lili. Malgré tout, c’était bien d’être avec eux et de parler de ce que font les Alliés dans tant d’endroits, et chez nous grâce à la Résistance, pour aider les opprimés et rétablir la liberté dans le monde entier. Le 1er janvier, Lili est allée voir des voisins dont le fils unique a été envoyé en Allemagne dans le cadre du STO. Elle a trouvé le couple à table devant un déjeuner constitué d’une salade et d’une omelette de deux œufs. C’était tout ce qu’ils avaient réussi à obtenir pour l’occasion et tous deux avaient les larmes aux yeux à la pensée que leur fils était peut-être maltraité et affamé. Lili les a réconfortés et leur a fait porter immédiatement suffisamment de viande et de vivres pour avoir au moins ce jour-là un vrai repas consistant.
375Le soir, Riquet a allumé toutes les bougies de son arbre de Noël et, après avoir demandé la permission à son père, il a eu l’autorisation de faire quelques feux d’artifice, activité qu’il aime par-dessus tout. Il s’est installé près du mur d’un abri de jardin et a allumé les feux d’artifice de manière à ce qu’ils ne partent pas trop haut et n’illuminent pas le ciel noir, ce qui a donné un joli spectacle.
376On a appris de nombreuses choses très intéressantes concernant Noël dans les maquis de Savoie de la bouche d’un jeune homme qui est membre d’un groupe également actif en ville.
16 janvier
377La Résistance se durcit et désormais des collaborateurs sont tués lorsqu’il s’avère sans l’ombre d’un doute qu’ils ont vendu des patriotes à la Gestapo.
378La règle des Allemands est maintenant que pour chaque Allemand tué on fusille huit Français. On les prend soit dans une prison au hasard, soit on les ramasse dans la rue en arrêtant des gens de manière aléatoire.
379Il est désormais officiel que les Allemands récupèrent 95 % de tout ce que notre pays produit, que ce soit dans les champs ou dans les usines.
380Les étudiants ont bénéficié de vacances plus longues que d’ordinaire : les Allemands ont eu l’air de vouloir effrayer l’université et les obliger à se soumettre en les avertissant qu’on pouvait s’attendre à de terribles scènes comme celles qui ont eu lieu à Clermont-Ferrand. Si bien qu’à Lyon, pour ne pas prendre de risque inutile, alors que Vichy avait annoncé le début des vacances au 24 décembre, celles-ci ont en fait commencé une semaine plus tôt, le doyen ayant dit que de toute façon les trajets en train étaient à l’heure actuelle si longs que les étudiants qui voulaient rentrer fêter Noël dans leur famille auraient le droit de partir une semaine à l’avance. Le prétexte était tout à fait plausible, car le trajet de Lyon à Vichy (environ 150 kilomètres) prend désormais vingt-quatre heures.
381Les prix sont affreux. J’ai tricoté un très joli pull pour le Noël de Lili avec de la laine d’avant-guerre que j’avais chez moi. Elle a été ravie et m’a dit que dans les boutiques un tel pull coûterait au bas mot 7500 francs alors que cela aurait coûté entre deux et trois cents francs avant la guerre. Une paire de chaussures avec des semelles en bois achetées dans une bonne boutique coûtent 800 francs. Des histoires ont circulé à propos d’une vendeuse qui a une boutique très à la mode et qui frappe de la monnaie à partir des objets qu’elle vend à des prix démentiels. Ne pouvant trouver ici un chapeau aussi cher qu’elle le souhaitait, elle est allée à Paris pour se le procurer et a payé 12 000 francs pour ce qui ne peut qu’être un véritable chef-d’œuvre.
382Le black-out est très strict. Je ne peux pas aller dans ma cuisine une fois la nuit tombée, car cette pièce n’a pas de volets intérieurs et je n’arrive pas à trouver des rideaux sombres pour la fenêtre. Si vos fenêtres laissent passer le moindre trait de lumière, les patrouilles allemandes tirent tout simplement dessus et si vous êtes blessés ou tués, vous ne pouvez en vouloir qu’à vous-mêmes. Cette réglementation m’oblige à passer mes soirées dans mon entrée que j’ai transformée en salon pour l’hiver.
383Il faut que je fasse une provision d’eau de Vichy au cas où un bombardement viendrait à endommager gravement les circuits d’approvisionnement. Au cas où il n’y aurait plus d’électricité, j’ai réussi à obtenir quelques bougies fines et jaunes, la seule sorte disponible et j’ai un peu de petit bois qui me permettrait de me faire un peu de cuisine très sommairement. Il faut bien prévoir, tout en sachant que ce qui va se passer est forcément ce qu’on n’aura pas prévu !
21 janvier
384Alors que 275 livres de beurre frais attendaient dans une chambre froide d’être distribuées sous forme de rations à la population, les responsables de Vichy, qu’ils agissent sur ordre ou qu’ils soient totalement inefficaces, ont retardé la distribution tellement longtemps que les Allemands sont venus hier à la chambre froide et se sont emparés de toute la cargaison de beurre. Cela explique pourquoi pour le mois à venir nos rations de matière grasse seront inexistantes.
4 février
385La persécution des juifs, aussi atroce qu’insensée, augmente en intensité et en monstruosité. De jeunes enfants sont enlevés à leurs parents et envoyés de nuit vers des trains dont la destination est quelque lieu de torture. Des amis qui vivent près d’une ligne de tramway qui conduit à l’une des grandes gares racontent que tous les soirs durant les quelques heures où les tramways ne transportent pas la population ordinaire, le roulement des tramways est accompagné du cri déchirant d’enfants qui pleurent. Parfois, lorsqu’elle a déjà pris les parents, la Gestapo vient chercher les enfants et dans certains cas ne les garde que quelques jours. Mais dans l’intervalle, elle leur a administré je ne sais quels médicament ou vaccin et les enfants meurent en moins d’une semaine. Des amis ont vu cela se produire pour une petite fille juive dont la mère avait été déportée.
386Depuis le début de l’Occupation, Lili aide et soutient un orphelinat pour enfants d’origine juive pour la plupart, car ces enfants sont les plus nombreux et les plus menacés. Lorsqu’elle rend visite aux enfants, apportant des friandises ou des jouets, une adorable petite fille se blottit toujours contre elle en lui disant « tu ressembles à ma maman ». Cette enfant a une petite photo de sa mère et la garde dans sa main quand elle s’endort. Pourvu qu’elle retrouve un jour sa mère. Lili va prendre en charge à temps plein un petit garçon juif, sa mère ayant supplié Lili de sauver de la Gestapo. La mère elle-même est « recherchée » et ne dort jamais plus de deux nuits d’affilée au même endroit. Le garçon aura des papiers d’identité qui feront croire qu’il est un cousin éloigné du mari de Lili. Pour tout le monde il passera pour « le petit cousin Roger » et il appellera Lili « Tata » et son mari « Tonton ».
387Une dame juive, médecin, et que je connais depuis qu’elle est toute petite, a été arrêtée, ainsi que sa mère de 85 ans, sa sœur aînée et le mari de sa sœur. La vieille dame criait si fort lorsqu’ils l’ont emmenée qu’on a entendu ses cris jusqu’en bas de la rue. La Gestapo l’a poussée dehors et a aussitôt entrepris de retourner tout l’appartement sans rien laisser à l’intérieur. Le pire dans tout cela, c’est que de telles scènes se produisent tous les jours. On entend parler seulement de quelques-uns de ces épisodes, mais c’est atroce de penser que c’est tout un peuple qui est ainsi pourchassé à mort sans avoir commis la moindre faute.
6 février
388La triste monotonie de nos journées est traversée de cruelles visions d’horreur. Tant d’otages et de prisonniers sont tués, que désormais le grand cimetière sur la rive gauche n’est plus disponible pour les enterrements privés. Les camions allemands y apportent jour après jour leurs chargements de cadavres. Certaines victimes peuvent être placées dans des cercueils, si la famille est d’accord pour payer de grosses sommes d’argent, et cela a entraîné une rupture de stock de cercueils. Lorsque le père de Helen T. est mort, la semaine dernière, à l’âge de 99 ans, il a été enterré à la campagne à côté de sa femme selon ses vœux. De retour à Lyon, Helen a payé l’employé des pompes funèbres qui a fait une remarque un peu inattendue. Il a dit que si son père était mort une semaine plus tard elle aurait dû payer mille francs de plus, car il y avait eu une forte hausse du prix des cercueils à cause de « la forte demande actuelle ».
389La pauvre H. F.77, dont le fils est « prisonnier politique », m’a raconté une histoire atroce illustrant la cruauté morale des Boches. Sa belle-fille a une sœur qui est avocate diplômée et dont le mari78 est un avocat très réputé. Le couple a cinq jeunes enfants et depuis le premier jour du désastre, le mari est engagé activement dans la Résistance. Très récemment, quand il a appris qu’il était recherché par la Gestapo, il s’est échappé, avec l’assentiment complet de son épouse, de N.79, où ils habitent, et a eu la chance de parvenir en Angleterre. Ils pensaient tous les deux qu’elle serait en sécurité et que les Boches ne feraient pas de mal à une mère de cinq jeunes enfants. Mais quelque temps après la fuite de son mari, cette jeune femme, qui s’appelle Lucie, a écrit une lettre ordinaire à sa famille à Paris. Les lettres ont peu à peu pris une forme étrange, et pour tout dire, très inhabituelle. La famille s’est inquiétée et Huguette80 (la femme du « prisonnier politique ») s’est résolue à rendre visite à sa sœur malgré la longueur du voyage qui n’est nullement aisé. En arrivant chez Lucie81, c’est le fils aîné à peine âgé de onze ans qui a ouvert à Huguette. Le garçon était sale et débraillé et lui a dit que sa mère était à la maison. Huguette s’est précipitée dans le salon. Lucienne82 était introuvable, mais en y regardant de plus près, elle l’a aperçue accroupie sous une grande table, refusant de sortir. Huguette a rapidement compris que sa sœur était en souffrance psychique. Elle a interrogé le fils et a appris que « cela faisait quelque temps que papa était parti quand des hommes sont venus dans la maison et y sont restés, donnant des ordres à maman et étant durs avec elle et avec nous tous ». Cela signifiait que la Gestapo était venue, sans doute pour essayer d’extorquer à Lucie où se trouvait son mari : la peur et l’anxiété et peut-être les menaces et les mauvais traitements l’avaient détruite physiquement et psychiquement. Huguette l’a ramenée à Paris avec les enfants et désormais la pauvre Lucie est dans une clinique pour malades mentaux. Les médecins pensent qu’elle va récupérer dans quelque temps si elle supporte le traitement.
390En guise de propagande pour glorifier l’Europe hitlérienne qui capte les ressources de toutes les nations sous la gouvernance d’une Allemagne soi-disant généreuse, les Allemands ont reçu des provisions en provenance de Roumanie (où nul doute on les attendait avec impatience), qu’ils ont envoyées aux étudiants et aux professeurs d’université. On nous a donné divers articles tels que du sucre, du riz, de l’huile, des biscuits en petites quantités, mais néanmoins suffisantes pour apporter un supplément appréciable à nos rations. Nous avons d’abord hésité à accepter ce cadeau, étant donné qu’il venait d’une telle source, mais nous sommes arrivés à la conclusion qu’accepter reviendrait à contrecarrer un peu l’objectif des Allemands qui consiste à nous affamer. Et comme la plupart d’entre nous travaille pour la Résistance, cette idée a ajouté un peu de cynisme à la satisfaction d’accepter cette manne issue de la propagande. Mais pourquoi n’ont-ils pas inclus les écoliers dans ce dispositif ?
7 février
391Il y a quelque temps, j’ai reçu d’une manière très mystérieuse et détournée une lettre adressée à l’origine par la mère de Jacques à un ami. Dans cette lettre, Mme L. demandait à cet ami d’obtenir des renseignements sur la manière d’avoir la permission de faire imprimer la thèse de son fils. J’ai sur le champ répondu à ce monsieur, qui entre-temps m’avait confié son numéro de téléphone. Au téléphone il m’a dit qu’« avant qu’il ne parte, sa mère lui avait fait la promesse solennelle qu’elle ferait imprimer la thèse et qu’elle ne pouvait pas tenir sa promesse si elle ne savait pas comment s’y prendre et qui contacter pour obtenir une autorisation de la part de la censure ». Quelques jours plus tard, le même ami m’a envoyé une petite boîte contenant quelques brins de mimosa et une douzaine de petites mandarines, accompagnée d’un mot de la part de la mère de Jacques, disant qu’elle souhaitait que j’accepte tout cela qui provenait de son jardin et de la maison qu’elle quittait, car celle-ci venait d’être réquisitionnée par les Allemands. Je lui ai adressé, par le même canal, mes remerciements et tous mes encouragements.
392J’ai gardé quelques-unes des mandarines et j’ai donné le reste à M. pour son père qui est malade et à Helen pour ses petits-enfants. Un de ces petits enfants, un garçonnet âgé de trois ans, n’avait jamais vu de tels fruits et a pensé qu’il s’agissait de balles de jeu. J’ai mis de côté les peaux des mandarines que j’ai mangées, car cela parfumera à merveille la confiture de guerre que je fais avec les citrouilles de mon jardin. Sans parfum, la confiture de citrouille est très fade.
393Il est intéressant de remarquer qu’il y a désormais des élans d’émotion et des réactions partagées par tous, qui nous affectent en même temps, bien que nous ne nous connaissions pas. Sans doute parce que nous sommes tous, dans une certaine mesure, prisonniers des mêmes geôliers dans la même prison. À certains moments, nous sommes portés par un immense espoir, suivis pour tous par des périodes de dépression.
394En ce moment, la situation est très tendue, mêlée à une forme d’excitation latente. Nos pensées sont concentrées sur l’espoir d’une libération qui pourrait être proche, tout comme elle pourrait ne pas l’être, mais dont nous savons pourtant, c’est chose certaine, qu’elle va avoir lieu un jour. En même temps, des rumeurs circulent au sujet de difficultés entre les États-Unis et Alger ; de frictions entre les Allemands et Laval, bien que ce dernier soit suffisamment soumis et doive être absolument considéré comme un serviteur empressé vis-à-vis de ses maîtres ; d’une pénurie de matériel de guerre fourni aux combattants pour la France. Toutes ces rumeurs n’ont peut-être que très peu de fondement, mais elles donnent aux gens l’illusion d’être bien informés. Par ailleurs, elles constituent presque un soulagement par rapport aux récits d’horreur (malheureusement véridiques) qu’on nous rapporte sans arrêt et cela change des lamentations interminables concernant le rationnement. Heureusement, de nombreuses personnes interdisent qu’on mentionne ne serait-ce que le sujet des restrictions de nourriture décrétées et imposées par l’occupant. Il est très inconvenant d’en faire un sujet de conversation.
17 février
395Les Allemands sont en train de prendre la mesure du danger que représentent pour eux les différents maquis. Ils ont interrompu la circulation, ainsi que toutes les communications téléphoniques vers la Savoie, où les soi-disant « terroristes » se cachent dans la montagne. Chargés de munitions, les Allemands débarquent à plusieurs dans un secteur, descendent dans un village paisible, fusillent le maire, l’épicier et le boucher, sous prétexte de contacts avérés ou fabriqués de toutes pièces avec ces « hors-la-loi ». Ensuite, avant de se rendre dans un autre village, ils incendient les maisons et laissent les gens sans abri, dans le froid et la neige.
396Le fils d’Helen en a été témoin et a échappé de justesse à la mort. Il s’était rendu dans un petit village de montagne où il connaît des gens qui vendent des vivres. Il venait d’entrer dans le commerce lorsque les Allemands sont arrivés. Il s’est alors précipité vers la porte du fond et est resté caché dans la forêt et le froid toute la journée. Le soir venu, n’entendant plus aucun coup de feu, il s’est de nouveau risqué dans le village. Plusieurs maisons avaient été incendiées et il s’est caché dans les ruines de l’une d’elles qui lui a servi d’abri contre le froid. Le lendemain matin, lorsque les villageois sont revenus voir leurs maisons à moitié brûlées, il a appris que 8 hommes avaient été sommairement abattus et parmi eux un garçon du village voisin. Ce garçon était venu apporter une vache au boucher lorsque les Allemands, voulant fusiller huit hommes, se sont emparés de lui pour avoir le bon nombre.
397Le fils d’Helen83 n’a pas voulu se risquer à redescendre dans la vallée pour prendre un train, car il se doutait que les Allemands étaient en train de parcourir tout le secteur. Il est donc resté où il se trouvait et à la fin de la semaine, comme d’habitude, le camion du laitier est monté depuis Bourg pour sa tournée mensuelle. Le chauffeur a accepté de prendre un passager et notre voyageur a enfin pu rentrer chez lui. Il se doutait que son épouse et sa mère seraient terriblement inquiètes à son sujet, car de nombreuses attaques avaient eu lieu dans la région. Ici, à Lyon, ils avaient presque abandonné l’idée de le revoir vivant et essayaient déjà par tous les moyens d’obtenir des renseignements à son sujet et sur ce qui s’était passé dans le petit village où il s’était rendu. Les journaux ne parlent jamais de ces actions qui ne sont connues que parce que les gens qui en ont été directement ou indirectement témoins les racontent. Ce qui a rendu sa famille si inquiète, c’est qu’il est très dangereux de nos jours d’être un homme, surtout un homme jeune. Tout homme est soupçonné d’être potentiellement un « terroriste » ou considéré comme un candidat possible au STO. Bien qu’Helen ne m’ait rien dit, je suis convaincue que son fils est dans la Résistance, si bien qu’il aurait été très intéressant à capturer.
21 février
398Nous attendons le moment où les choses vont commencer à s’enchaîner favorablement. Ce moment doit être proche, si on en juge à la manière dont les Allemands réagissent. Ils font tout leur possible pour détruire les maquis. Monsieur B. m’a raconté aujourd’hui ce qui s’est passé à Evosges84, un village de montagne dans le Bugey. La plupart des habitants ont été tués, y compris les femmes et les enfants, et le village entièrement incendié.
399L’explication fournie par M. Churchill85 du sens que donnent les Alliés à l’expression « reddition inconditionnelle » est tout à fait juste et va éclairer beaucoup de personnes, en Allemagne comme ailleurs, sur le fait que les Alliés n’ont aucunement l’intention de tout détruire et de se livrer à des massacres, mais qu’ils ne se sentent en revanche d’aucune manière obligés et liés par aucun pacte que ce soit vis-à-vis du peuple allemand.
400On raconte que de nombreuses universités vont fermer et que les étudiants n’auront pas le droit d’être transférés vers celles qui restent ouvertes, et ce pour les obliger à se soumettre au STO. Les Allemands, cédant sur ce point à l’opinion publique, ont jusqu’à maintenant autorisé les étudiants à bénéficier de délais plus longs que les autres jeunes gens pour s’enregistrer au STO. Il semble que désormais de tels privilèges soient sur le point d’être abolis. Les étudiants vont donc aller se cacher comme les autres jeunes. D’ailleurs, les « occupants » savent très bien que l’université est dans tout le pays un haut point de la Résistance. Un incident significatif a eu lieu récemment : une machine pour imprimer, aujourd’hui hors de prix comme tout le reste, a été récemment volée dans le bureau de l’administration de l’université. Tout le monde sait bien que seules des personnes bien informées savaient où la machine se trouvait et voulait se la procurer pour imprimer des tracts et d’autres choses pour les activités de résistance. L’incident a été aussi peu commenté que possible et le doyen, qui en faisait part à mots couverts aux membres de la faculté, s’est contenté de dire : « Elle sera sans doute très utile à ceux qui savent s’en servir. »
27 mars
401Il est usant de consigner par écrit des exemples de cruauté ou de brutalité. La chasse aux juifs, tellement honteuse, continue avec un regain de vigueur : de plus en plus d’enfants sont « vaccinés » et meurent quelques jours plus tard. Lili doit faire très attention au petit Roger : elle ne le laisse jamais sortir sans l’accompagner. Ce pauvre enfant est tellement anxieux de tout ce qu’il a vu et ressenti des peurs de sa mère qu’il ne parvient pas à trouver le sommeil le soir. Lili doit rester à ses côtés un long moment avant qu’il se calme suffisamment pour pouvoir s’endormir. Il n’est pas étonnant qu’il soit inquiet le soir : son oncle, sa tante, ses grands-parents et tous ses petits cousins ont été pris l’an dernier et on n’a aucune nouvelle depuis. Sa mère, lorsqu’elle a demandé à Lili de s’occuper de lui, était quasiment folle d’inquiétude tant elle a de raisons d’être angoissée : son mari est caché dans le maquis et elle doit sans cesse rechercher de nouvelles cachettes pour son enfant et pour elle.
402Certaines personnes s’inquiètent de plus en plus de la question d’un second front et craignent qu’il n’y en ait jamais dans notre pays. Je pense qu’ils sont idiots de ne pas regarder un peu en arrière, car ils se rendraient compte alors de tous les progrès effectués par les Alliés en Europe au cours des six mois écoulés. Ce qui les rend si anxieux, c’est que les Allemands entreprennent des expéditions contre les maquisards partout en France et gagnent souvent la partie, car ils sont supérieurs en nombre et en armes, alors que nos maquisards sont moins nombreux, mal équipés et (ce qui est d’ailleurs peut-être la véritable raison de leur retrait, en prévision d’attaques allemandes plus lourdes) sont soumis à des ordres stricts de ne pas résister lorsque la situation n’est de toute évidence pas à leur avantage. Il ne faut pas qu’ils gaspillent leurs forces dans des escarmouches, car ils doivent les conserver en vue du jour J.
403Pas de vacances de Pâques cette année : les écoles et les universités n’ont obtenu que 4 jours de vacances, ce qui ne me permet pas de me rendre à Oussiat. Mais cela n’est pas bien grave, car il se passe des choses. Les alertes et les bombardements deviennent de plus en plus fréquents en ville et dans toute la région industrielle environnante. Lorsque la grande usine du Creusot a été bombardée, la presse de Vichy en a fait toute une histoire, soulignant la cruauté des Alliés qui avaient, pouvait-on lire, visé l’hôpital délibérément. Les gens l’ont cru lorsqu’ils ont appris que l’hôpital avait été entièrement détruit. Mais ce que les journaux n’ont pas dit c’est que l’hôpital se trouvait au beau milieu de l’usine d’armement. Il est difficile d’imaginer qu’on puisse épargner un seul bâtiment quand tous ceux qui l’entourent doivent être bombardés et anéantis.
404Une amie de ma gouvernante vient d’avoir des nouvelles de son mari qui est prisonnier en Allemagne et n’avait pas été autorisé depuis longtemps à lui en donner. L’année dernière, cet homme, un policier, était de service dans un des grands hôpitaux de la ville, où environ seize hommes du maquis qui venaient d’être faits prisonniers étaient en train d’être soignés avant d’être déportés ou fusillés. Un détachement de soldats allemands s’est présenté un jour à l’hôpital disant qu’ils voulaient emmener les 16 maquisards. Le policier, qui était en fait inspecteur de police a demandé à voir les ordres allemands, ainsi que les documents de Vichy, avant de laisser sortir les hommes qui étaient hospitalisés. Les papiers avaient été signés par un de ses supérieurs et étaient donc en règle. Il a donc annoncé aux maquisards, avec beaucoup de tristesse, qu’ils devaient suivre les Allemands. Comme l’un des prisonniers traînait un peu, un soldat allemand l’a frappé avec la crosse de son fusil, tout en marmonnant ce qu’on a compris être des insultes et des menaces. Les 16 hommes ont été poussés dans un camion et emmenés sous bonne garde. Quelques jours plus tard, un deuxième détachement de soldats allemands s’est présenté à l’hôpital pour venir chercher les 16 hommes. L’enquête a démontré que le premier détachement était en fait constitué de résistants qui avaient très habilement joué le rôle d’Allemands. La suite de l’aventure, c’est que l’inspecteur de police a été immédiatement envoyé en Allemagne et pendant une année son épouse n’a pas su s’il était encore vivant. Cela n’a pas suffi aux Allemands qui ont également arrêté les sœurs de la Miséricorde qui s’occupaient de l’infirmerie et l’une d’entre elles, la mère supérieure, a été torturée. On pense qu’elle est morte.
405Cette après-midi j’ai appris une triste nouvelle concernant les sœurs S.86 : comme de nombreux prisonniers du fort de Montluc, elles ont été transférées le 31 décembre à la prison de Fresnes à Paris, avant d’être envoyées en Allemagne. La famille a reçu une carte de chacune des deux disant qu’elles étaient malades et donneraient leur nouvelle adresse dès qu’elles le pourraient. Que vont-elles devenir dans ces lieux de mort qu’on appelle camps pour prisonniers politiques ?
28 mars
406La semaine dernière nous avons essuyé des bombardements à deux jours d’intervalle : la première fois dans la nuit du 23, j’ai regardé et j’ai vu des flammes qui étaient pour ainsi dire suspendues dans le ciel comme des étoiles basses dans un ciel bleu marine. C’était magnifique de voir toutes ces lumières dorées briller régulièrement. Aucun bruit et aucune explosion perceptible, aucun bombardier en vue, si bien que cela n’avait pas l’air sérieux du tout. Mais peu de temps après, le grondement des bombardiers s’est fait entendre, suivi du bruit sourd des bombes quand elles tombent sur des objectifs plutôt lointains, à quelque soixante ou soixante-dix kilomètres.
407Comme le STO et la déportation pour l’Allemagne, pour laquelle le STO n’est qu’un prélude, se poursuivent avec un regain de vigueur, des ordres nous sont parvenus par la radio des Forces françaises libres à la B.B.C. que les responsables doivent faire tout leur possible pour l’empêcher, soit en détruisant, soit en cachant les listes sur lesquelles les Allemands ont écrit les noms de nos jeunes gens. Quelques-uns des bureaux où sont conservés ces documents ont été cambriolés par la Résistance et les listes brûlées ou volées. À l’université, un groupe d’officiers allemands est venu chercher la liste des étudiants. Les secrétaires qui étaient seules dans le bureau n’ont pas osé les leur refuser. Le lendemain matin le recteur de l’université (un homme de Vichy) les a appelées au téléphone pour les avertir que des hommes vêtus d’uniformes allemands allaient venir chercher les listes. Comme ces hommes étaient peut-être des résistants déguisés, les secrétaires ont été averties de ne rien leur confier avant de s’être assurées qu’elles ne faisaient pas l’objet d’une supercherie. Les secrétaires ont répondu qu’elles ne pouvaient pas donner les listes, car elles avaient déjà donné la veille à des officiers allemands les seules listes en leur possession. L’avertissement était arrivé trop tardivement et la Résistance avait déjà accompli son travail, vite fait, bien fait. Furieux, les Allemands ont porté plainte auprès de Vichy : le doyen a été considéré responsable et Vichy a rapporté qu’il avait été démis de ses fonctions. Cela lui est bien égal. Il fait partie de ces quelques doyens qui ont été librement élus avant que Vichy n’usurpe l’autorité et il savait bien que, tôt ou tard, il finirait par être renvoyé de son poste pour cette raison. Les postes officiels sont désormais exclusivement aux mains de ceux que les personnes en faveur de Vichy ont nommés : ainsi les Allemands se sentent plus en sécurité.
Dimanche 26 mars
408J’ai entendu le discours de M. Churchill. Il m’a semblé moins rempli d’espoir, plus grave que d’habitude et empreint d’une tonalité triste. Mais c’était peut-être simplement le fruit de ma propre perception, car je me sentais fatiguée à mourir. Aujourd’hui les récits qu’en font les Français ont l’air différents de ce que j’ai ressenti.
2 mai
409La guerre se rapproche d’ici de jour en jour. Dimanche matin, le 30 avril, les Flying Fortresses américaines ont survolé l’aéroport de Bron et détruit les hangars et les pistes. Je passais la matinée au lit et ne me suis pas levée quand l’alerte a résonné. J’ai donc manqué le spectacle d’au moins vingt bombardiers volant à basse altitude, suffisamment pour qu’on les voie. Il s’agissait d’avions américains brillant dans le soleil tels d’immenses oiseaux d’acier. Mme L., qui est américaine, mariée à un médecin belge qui travaille désormais à Bruxelles pour la Résistance, était très heureuse de voir les Américains en ville. Ils sont revenus dans la soirée et ont bombardé l’usine Berliet qui produit tant de camions pour les Allemands. Il était minuit lorsque les sirènes du signal d’alerte ont retenti : elles m’ont réveillée, ce qui m’a mis de très mauvaise humeur, car j’étais fatiguée et avais besoin d’une bonne nuit de sommeil. Je me suis tout de même levée pour faire le tour de l’appartement et ouvrir toutes les fenêtres. Par moments, j’apercevais des éclairs lumineux reflétés sur le mur blanc d’un des immeubles du trottoir d’en face ; le ciel était clair et la lune brillait. Mais j’étais tellement ensommeillée que, ne voyant pas d’illumination particulière, et rien de comparable aux lumières suspendues telles des étoiles que j’avais aperçues quelques semaines plus tôt, je me suis bêtement persuadée que les éclairs étaient ceux de la foudre et les grondements ceux du tonnerre. Je me suis donc recouchée et n’ai pas entendu le signal de fin d’alerte.
410Les alertes ont lieu quotidiennement à présent et parfois nous en avons deux par nuit. On nous recommande de nous lever et de nous rendre dans les abris publics si nous n’avons pas de cave. De nombreuses personnes y vont et lorsque les sirènes me réveillent j’entends résonner dans la rue cinq minutes plus tard un vacarme de pas. Alors, la rue devient un flot de personnes qui avancent toutes dans la même direction. Ma gentille voisine m’a proposé de m’emmener lorsqu’elle se rend à un abri plutôt commode, mais je n’aime pas me lever et je sais que nous sommes situés dans une zone de sécurité où ne se trouvent ni voies ferrées, ni usines d’aucune sorte, ni bâtiments occupés par l’ennemi pour des raisons administratives ou militaires. J’irais dans un abri si j’habitais dans une zone dangereuse, mais en l’état actuel des choses, je n’en vois pas la nécessité. Je suis d’ailleurs fataliste et les bombardements étant ce qu’ils sont, je préfère rester au lit où j’arrive parfois à dormir durant tout ce cirque. Si je suis réveillée, j’ouvre grand les fenêtres, retourne me coucher et je lis ou raccommode mes bas jusqu’à la fin de l’alerte.
411La lampe que Riquet m’a donnée à Noël et qui éclaire de manière oblique est très utile dans ces circonstances. Je peux la placer de façon à ce que même avec les fenêtres ouvertes aucune lumière ne se voie de l’extérieur. Je n’ai donc pas besoin de suffoquer derrière des volets fermés tout le temps de l’alerte.
412Les choses commencent à virer dans la bonne direction pour de bon. Quand aura lieu le grand jour ?
10 mai
413Sébastopol a été prise par les Russes. Ici, c’est la routine des bombes – « bombings as usual ». Mais rien de spécial les concernant.
414Apparemment dans certaines régions du pays, certains groupes ne sont pas le vrai « maquis » et leur but n’est pas tant de résister face aux Boches et de se préparer pour le jour J, que de simplement survivre grâce aux provisions fournies par les paysans, chapardées et pillées dès qu’une occasion se présente. À la fois nécessaire et indispensable, le maquis a créé un esprit sans foi ni loi qui n’est pas toujours orienté vers de justes et nobles buts. Des amis m’ont raconté un incident qui s’est produit lors d’un mariage dans le sud. Alors que la fête battait son plein, le père de la mariée a été informé que des maquisards le demandaient. Des hommes, armés de la tête aux pieds, étaient en effet à la porte disant qu’ils aimeraient prendre part aux festivités, voir le jeune couple et les invités. Il lui a été impossible de ne pas honorer cette demande, d’autant que leur accoutrement signifiait clairement que ces invités-surprises n’étaient pas de ceux à qui l’on peut refuser quoi que ce soit. Il les a donc invités à entrer dans le salon où les invités étaient déjà tous attablés. Les nouveaux venus ont précisé qu’ils ne souhaitaient pas causer de gêne, mais qu’ils seraient reconnaissants si les invités pouvaient contribuer à l’installation de leur campement. On a alors compris leur demande et on a fait circuler une assiette autour de la table dans laquelle chaque invité a déposé un petit billet de banque. Les hommes s’en sont ensuite allés, mais quelques minutes plus tard, des gens du village sont venus rapporter que ces hommes qui se faisaient passer pour des maquisards étaient au village en train de boire et de se vanter qu’ils allaient revenir pour kidnapper les mariés afin d’obtenir une rançon de la part des familles.
415On a jugé plus sûr de prendre des précautions. La mariée a donc ôté sa robe et son frère, qui avait une mobylette, l’a conduite ailleurs, tandis que le marié pédalait dans une autre direction. Ce n’est que le lendemain matin qu’on a averti le couple par téléphone que tout danger était passé et que les « maquisards » étaient retournés se cacher.
416De tels incidents dignes d’un vaudeville se produisent à cause de l’existence de deux maquis, un vrai et un faux, et parce qu’il n’y a pratiquement aucune organisation capable d’imposer des règles. La seule force de l’ordre vraiment nationale est une armée presque entièrement civile qui ne peut se présenter librement tant que Vichy et les Boches sont au pouvoir. Vichy a si peu confiance dans les forces de police régulières, que ce soit en ville ou dans les campagnes, qu’elle a créé une « milice » prête à travailler pour et avec les Allemands dans le cadre d’une garde mobile, la fameuse G.M.R., que tout le monde hait, dont les membres très bien rémunérés ne sont pas soumis au rationnement et reçoivent de la viande deux fois par jour, et du vin en abondance. En échange, ces derniers doivent prendre part à toutes les expéditions des Allemands contre les maquis ou ceux qu’ils appellent les terroristes. D’une certaine manière, si j’arrivais à aller à Oussiat cet été, je ne me sentirais pas en sécurité toute seule dans ma maison, d’autant que la région est sillonnée par de faux maquisards, ou bien, ce qui est pire encore, par la brigade de répression instaurée par les Allemands et dirigée par ceux que les paysans appellent les Mongols et qui sont des hommes originaires du fin fond du Caucase, captifs des Allemands et désormais utilisés dans leurs expéditions particulièrement punitives. Les Mongols sont parfois privés de nourriture des jours durant, puis alcoolisés ou drogués, ce qui les transforme en brutes prêtes à tuer, et enfin on les lâche dans les villages où ils tuent, violent tant qu’ils trouvent des victimes possibles avant d’incendier les maisons. Je sais que c’est arrivé dans un village près d’Oussiat et cela pourrait arriver n’importe où en France. Ces Mongols opèrent dans les zones rurales, tandis que la Gestapo se charge des villes derrière des portes closes. Mais les choses filtrent même derrière les portes closes. Mon amie Mme M. habitait au numéro 0 place Bellecour et son grand appartement a été réquisitionné par la milice (qui fait le même genre de choses que la Gestapo). Il n’y a pas longtemps un jeune homme complètement nu, mais tout de même vêtu de ses chaussures est tombé ou s’est jeté d’une fenêtre de cet immeuble. J’avais déjà entendu parler de cela lorsque cette amie m’en a parlé et elle a compris, d’après la fenêtre qu’on lui avait indiquée discrètement, que le malheureux jeune homme avait été torturé dans ce qui était auparavant la chambre de son fils. Quelqu’un m’a également raconté que M. R., un enseignant d’anglais et ardent patriote, aidé d’amis, avait récupéré et transporté le jeune homme dans une cachette sûre.
417Il y a quatre ans, pour le plaisir d’éprouver un frisson de peur, nous lisions des romans policiers. Nous sommes désormais bien trop anxieux et angoissés pour lire et seules les histoires les plus banales sont les bienvenues. Mais il arrive que très souvent, même dans les moments de loisir complet, nous ne parvenions à nous détendre assez pour pouvoir simplement lire ne serait-ce que mécaniquement. Je trouve l’auteur Dorothy L. Sayers très précieuse : ses réflexions, ses passages descriptifs et les scènes humoristiques qu’elle décrit sont un pur plaisir.
418Je suis sûre que je pourrais réciter par cœur des pages entières de Gaudy Night et de Busman’s Honeymoon. À la campagne, j’ai relu Jane Austen et je lui sais gré de ce monde paisible qu’elle a su conserver intact pour nous qui vivons dans ce chaos et ce marasme.
23 mai
419La nouvelle offensive en Italie a bien débuté et nous croyons discerner des signes de l’avancée à venir. Les Allemands redoublent de cruauté. Ils nous affament littéralement : la semaine dernière il n’y avait quasiment plus de pain nulle part : les femmes ont fait la queue des heures durant devant les boulangeries et ont dû rentrer les mains vides. Plus remarquable encore : Vichy nous accorde des rations supplémentaires de spaghetti « à garder en cas d’urgence », mais la meilleure nouvelle entre toutes, c’est que le commandement allié nous adresse plus d’avertissements et d’instructions que jamais auparavant. Tout cela indique qu’un grand sentiment d’insécurité règne à Vichy : il y a quinze jours, plusieurs préfets, bien que nommés par l’équipe Pétain-Laval, ont été arrêtés et on parle de nombreuses arrestations au ministère des Affaires étrangères.
420De toute évidence de nombreux rats se préparent à quitter le navire en perdition.
24 mai
421Les Allemands prennent des jeunes gens de 18 ans et je vis dans la peur que Riquet soit également pris. Il n’a que seize ans, mais il est assez grand et costaud pour en paraître dix-huit. Ces jeunes gens sont envoyés directement en Allemagne ou à Cherbourg où ils doivent travailler dans des souterrains de défense qui sont de plus en plus imprenables. Peut-être que ces défenses impressionnantes sont comme cette fameuse digue que des ouvriers qui se sont échappés ont décrit s’écroulant constamment et devant constamment être reconstruite pour être de nouveau détruite par la marée haute.
422Aucun bombardement ces derniers jours. Plus d’alertes, à moins que les bombardiers ne se trouvent exactement au-dessus de Lyon. Les sirènes consomment en effet trop d’électricité que les Allemands souhaitent économiser pour leur machine de guerre. Le gaz et l’électricité sont presque coupés et nous n’en bénéficions que quelques heures par jour. Comme nous cuisinons tous au même moment, cela rend les choses compliquées.
423Les gens montrent des signes de fatigue et de nombreuses personnes ont visiblement vieilli. Tous sont pâles ; et soit indifférents, soit fiévreusement agités.
26 mai
424Les sirènes se sont déclenchées à 10 heures 30 ce matin au moment où j’enfilais mes gants pour me rendre à Saint-Rambert passer la journée chez Sara87. Au lieu de descendre les escaliers, je suis sortie sur le balcon sans toutefois parvenir à apercevoir les forteresses volantes (de nombreuses personnes disent les avoir vues briller dans le soleil). J’ai entendu tomber les bombes et aperçu un immense rideau d’épaisse fumée noire s’élever sur la droite. Les explosions ne m’ont pas semblé particulièrement effrayantes et nous n’avons dans le quartier ressenti aucune secousse d’explosion. En dehors de la fumée, rien ne pouvait donc me laisser imaginer ce qui avait réellement eu lieu.
425Ce n’est que plus tard qu’on m’a raconté que les bombes étaient tombées en deux endroits, aux extrémités nord et sud de la ville, dans le quartier de Vaise (où se trouve une gare de grande importance et où de nombreux trains transportant des marchandises de toutes sortes transitent par Paris en direction de l’Allemagne) ; et dans le quartier de Perrache où les bombardements avaient pour cibles un pont de chemin de fer ainsi qu’une autre gare. R. est ensuite venu me voir au sujet de copies d’examen et m’a fait savoir que les bâtiments de l’université avaient été touchés par une bombe, le département d’histoire détruit, le jardin désormais troué d’un énorme cratère, que l’institut de bactériologie avait été littéralement rasé, et que de nombreux immeubles d’habitation de l’avenue Berthelot avaient été incendiés. Il m’a dit qu’à Vaise de nombreuses maisons avaient été détruites et que de nombreuses personnes, dans les rues comme dans les abris, avaient été touchées par les bombes.
27 mai
426Une bien triste journée, pleine d’histoires horribles. On dit que plus de mille personnes ont été tuées et on parle de personnes piégées dans leurs maisons incendiées ou mortes de la pire manière dans des abris dont les portes avaient été enfoncées par l’explosion et par lesquelles l’eau des canalisations explosées avait conduit à la noyade tous ceux qui s’y étaient précipités pour y trouver refuge.
427Chacun comprend pourquoi la gare et le pont de chemin de fer étaient des objectifs légitimes, mais nous sommes atterrés devant tous ces morts. Pourtant, il était difficile d’éviter la destruction de nombreuses maisons, car elles sont construites à proximité de la gare. Le sentiment général de la population est que les équipes de bombardiers ont été négligentes. N’ayant moi-même pas souffert, je ne suis pas dans une position où je peux me permettre de dire à ceux qui parlent de souffrances inutiles que, malheureusement, on n’a toujours pas inventé de bombes qui tuent les soldats, tout en épargnant la vie des populations civiles.
428En repensant à ce qui aurait pu m’arriver, je me suis rendu compte que le fait d’être encore chez moi à 10 h 30, alors que Sara88 m’avait demandé de venir tôt (j’avais effectivement prévu de quitter mon appartement à 10 heures sonnantes) m’avait probablement sauvé la vie. Si j’étais sortie à 10 heures, je me serais retrouvée à Vaise à attendre le tramway pile au moment où l’alerte s’est déclenchée. Comme tant d’autres, j’aurais dû emprunter les marches du quai le long du fleuve au moment où les bombes sont tombées et où l’explosion a provoqué une énorme vague, emportant tous ceux qui se trouvaient sur les quais.
28 mai
429Un dimanche de Pentecôte magnifique, mais au-dessus de Vaise le ciel est encore plein de fumée. Tôt ce matin je me suis rendue au couvent de Massabielle où cette chère J. a été accueillie dans l’Église catholique romaine.
430J’y ai aperçu son frère et sa cousine Colette, tous deux membres de la Défense Passive. Ils m’ont raconté les scènes atroces dont ils avaient été témoins, de personnes sidérées par les explosions qu’on avait dû extraire de leurs maisons en feu, certaines emportant avec elles des objets sans valeur et en laissant d’autres qui auraient mérité d’être sauvées. Ils avaient dû travailler tout le jour et toute la nuit, ne se permettant que quelques heures de repos, avant de retourner à leur tâche. Les pertes humaines sont beaucoup plus grandes que ce qu’on avait tout d’abord estimé et l’explosion des conduites d’eau est une calamité qui est venue s’ajouter au reste. Dans chaque maison les gens accueillent des proches ou des amis qui ont perdu tout ce qu’ils possédaient comme vêtements ou meubles. Mme L., dont l’appartement est sur le même palier que le mien, accueille des amis dont la maison a dû être évacuée, car elle risque à tout moment de s’effondrer.
431Je suis allée déjeuner chez Lili. Elle se trouvait à Vaise le 26. Elle n’a pas eu le temps de courir s’abriter, faute de connaître suffisamment bien le quartier. Elle s’est contentée de se coucher par terre et de cette façon n’a pas été blessée. Mais un fait horrible s’est produit : la mère du petit Roger qui passait la nuit chez une nièce s’est rendu dans un abri qui a été bombardé. Elle a été si gravement blessée par une poutre tombée sur sa poitrine qu’elle est morte dans l’ambulance qui l’emmenait à l’hôpital. Lili ne l’a pas encore dit à son fils : sa mère n’allait jamais le voir pour ne pas éveiller les soupçons, donc il ne va pas s’inquiéter, et comme il commence tout juste à être en meilleure forme, ce serait dommage de lui créer un choc qui le ferait rechuter.
2 juin
432On rapporte de nombreuses alertes et plusieurs bombardements violents de toutes les usines d’armement dans la région industrielle de Firminy, etc.
433Les Allemands ont trouvé un nouveau moyen de piller les commerces : un couvre-feu strict est imposé et personne n’a le droit d’être dans les rues la nuit. Certains de ne pas être interrompus, ils arrivent en camion jusqu’aux commerces qu’ils ont envie de vider, ensuite ils cassent la vitrine et les volets pour qu’on croie que ce sont des cambrioleurs qui ont commis le cambriolage. Pourtant qui d’autre qu’eux pourrait rouler en ville en pleine nuit et vider un grand commerce sans être inquiété ? Un commerce sur cinq à côté de chez moi a été cambriolé au cours de la quinzaine écoulée, principalement des merceries et des boutiques où on vend de la viscose et d’autres articles pour la couture.
6 juin
434Ce matin je me suis levée à 5 h 30 pour commencer les examens à l’heure. Avant de sortir, j’ai écouté les nouvelles de sept heures à la B.B.C. Tout allait bien en Italie ; rien de plus. Puis en pénétrant dans le bâtiment où je devais passer la journée, je me suis rendue comme d’habitude jusqu’à la loge de la concierge pour voir s’il y avait des lettres pour moi. La porte de la cuisine de la concierge était grande ouverte et j’ai aperçu un étudiant, Robert V., qui m’a fait signe d’entrer. La concierge elle-même s’est avancée et tous deux se sont exclamés d’une seule voix : « Un débarquement a eu lieu en Normandie : la radio vient de l’annoncer ! » Mon cœur a bondi dans ma poitrine : ça y est, cela avait eu lieu ! Comme aucun autre détail n’était fourni, je me suis dépêchée de rejoindre la salle où mes collègues et moi avions déjà commencé la journée de travail ! Mais une soutenance était en cours aussi me suis-je contentée de chuchoter la nouvelle dans l’oreille d’un collègue assis à côté de moi. Il voulait vraiment connaître le lieu du débarquement. Je n’ai pu que murmurer le nom de Sainte-Mère-Église, car il est Normand et connaît très bien la région. Par moments, dans la matinée il m’a confié se sentir fébrile tant il était inquiet, car la plupart de ses amis vivent dans la péninsule du Cotentin et son père fait partie de ceux qui ont refusé d’être évacués de Cherbourg : en tant que membre du conseil municipal ce monsieur n’a pas voulu quitter la ville, quoi qu’il advienne et quelle que soit l’insistance des Allemands.
435Je n’avais pas vu les bâtiments depuis le 26 mai. Tout est dans un état terrible ! Il ne reste plus la moindre vitre et le sol est jonché de plâtre et de débris en couche épaisse. La plupart des portes ont été arrachées par la puissance de l’explosion, y compris sur la façade qui a le moins subi de dégâts. Le département d’histoire est complètement détruit et dans la première cour un énorme cratère de bombe est béant. La concierge et les gardiens qui vivent là dorment dans des pièces qui ont des trous au plafond : ils n’ont plus d’eau ni de gaz ni d’électricité et font la cuisine avec du matériel de la commune : un petit poêle à charbon qu’ils ont installé dans la cour de devant.
436En rentrant chez moi, c’était magnifique de voir l’excitation tout en retenue et l’enthousiasme produit par cette grande nouvelle. Aucune manifestation visible, mais l’atmosphère était complètement différente de ce qu’elle était auparavant. Comment les Allemands vont-ils réagir ?
7 juin
437Aujourd’hui je suis allée chez le Dr G. pour qu’il m’examine, car je ne me sens pas bien du tout. Il m’a dit que la seule chose à faire était de partir me reposer complètement. Mais vais-je pouvoir trouver un train pour Oussiat une fois les examens terminés ? Tous les trains risquent à tout moment d’être supprimés : à 15 heures cette après-midi le téléphone a cessé de fonctionner. Toutes sortes de rumeurs circulent concernant ce que le maquis va décider maintenant que les Alliés sont sur le sol français. J’ai reçu hier une lettre envoyée il y a environ trois semaines du Chambon par H. (les lettres sont délibérément retardées depuis le début du printemps). Dans cette lettre elle disait, parmi plusieurs choses insignifiantes écrites pour distraire l’attention de la police de Vichy, qu’elle était très heureuse de rencontrer des compatriotes de notre chère Maria Chapdelaine89, qui était une manière très astucieuse de me faire savoir que des officiers canadiens avaient été parachutés au Chambon et travaillaient aux côtés de nos résistants. De très nombreux hommes ont dû arriver de cette manière ces derniers mois pour être sur place le jour J du débarquement.
10 juin
438Les gens racontent que Bourg a été pris par les soldats de la Résistance.
12 juin
439Il ne va pas être possible de me rendre à Oussiat, car on raconte que de rudes combats ont lieu dans le secteur, entre le maquis et les Allemands. Comme ma maison est située juste au-dessus de la route principale, s’il y a des combats dans le village lui-même, ma maison ne sera pas vraiment un havre de paix.
Vendredi 30 juin
440Cela semble incroyable : le succès du débarquement dépasse nos espoirs les plus fous. Cherbourg est désormais libérée après une semaine de combats, menés en grande partie par les troupes américaines. Non seulement Cherbourg, mais aussi une grande partie du territoire français n’est désormais plus aux mains des Allemands et c’est un gouvernement provisoire qui dirige désormais. Cela fait du bien d’entendre ce que les correspondants de guerre disent du courage et de la dignité de nos paysans. Les choses vont également bien en Russie blanche, en Italie et partout ailleurs.
441Ici les chemins de fer sont désormais systématiquement mis hors service, si bien que les Allemands ont été obligés d’abandonner l’idée d’envoyer plus d’hommes et de femmes en Allemagne. Cependant les arrestations et les exécutions par balles de prisonniers et de passants dans la rue sont de plus en plus fréquentes. Il y a peu de temps, deux jeunes gens, l’un d’eux étudiant et l’autre ouvrier, tous deux dans la Résistance et tous deux emprisonnés à Montluc, ont été menés place Bellecour avec trois autres prisonniers et fusillés là-bas devant toute la ville.
442Après ce travail infernal de la part du peloton d’exécution, les corps ont été abandonnés là où ils étaient tombés et quelques soldats allemands montèrent la garde pour que personne ne vienne les chercher pour leur offrir des obsèques chrétiennes. Les parents n’ont pu approcher du corps de leurs enfants morts et ce n’est qu’au bout de plusieurs heures de pourparlers et après que le cardinal90 a prévenu les Allemands qu’il allait venir lui-même récupérer les corps, que les Huns, redoutant un trop grand scandale et de trop nombreuses émeutes, ont annulé les ordres qu’ils avaient donnés.
443Comme seulement de très rares provisions, voire aucune, n’arrivent en ville, nous avons très peu de vivres. Malgré tout, nous sommes mieux lotis qu’à Paris où la pénurie est grave, car la Normandie était le grenier de la Capitale. On m’a dit que les cerises valent 120 francs à Paris alors qu’ici elles valent environ 80 francs.
444Le maquis est désormais une armée régulière dispersée dans tout le pays.
Vendredi 30 juin91
445Tant de choses se sont passées en trois semaines ! Cherbourg a été prise par les Alliés mardi après une semaine de combats menés principalement par les soldats américains. Désormais une bonne partie de notre territoire n’est plus aux mains des Allemands et, ce qui est une réelle bénédiction, un gouvernement provisoire officiel s’implante pacifiquement dès qu’une ville voit l’occupant s’en aller. Cela fait du bien d’entendre les troupes alliées louer la dignité et l’esprit de raison de nos paysans. Les Alliés et les Forces françaises libres ne pouvaient pas être absolument certains qu’après quatre années sous Vichy toute la population serait prête à aider les armées qui ont débarqué. Mais cela a été agréable de constater que Vichy a finalement corrompu peu d’esprits et qu’ils sont nombreux à être restés loyaux (en dehors de quelques hommes égarés ou ambitieux) et fidèles aux véritables intérêts du pays.
446Les Allemands ont toutes sortes de choses à gérer, en plus du débarquement en Normandie auquel ils doivent faire face : on a fait exploser nos voies de chemin de fer et tous les carrefours sont tellement détruits que rien qu’à cause de l’absence de moyens de transport, ils ont dû arrêter de déporter les gens. Mais dans les villes, l’occupant se déchaîne toujours plus : on entend constamment des coups de feu dans les rues. L’autre matin, comme je rentrais de l’université jusque chez moi, Mme G.92 m’attendait sur le perron de mon immeuble. Elle m’a dit qu’on l’avait informée que les Allemands avaient tiré sur un tramway vers onze heures et comme elle savait que c’était l’heure à laquelle je rentrais, elle était venue voir (quelle bonne âme !) si j’allais bien. Chaque jour toujours plus d’arrestations.
447Et de moins en moins à manger : la ration de pain a été divisée par deux, pas de légumes, les fruits sont rares et terriblement chers ! Et pourtant tout cela n’est rien en comparaison de ce qu’on voit à Paris où les gens souffrent énormément de la pénurie de nourriture. Aucun vivre ne peut atteindre Paris, ni de Normandie, ni de Bretagne.
448Une bonne chose c’est que le maquis devient désormais ce à quoi il était destiné : une armée régulière, bien que principalement sans uniforme, qui travaille en lien étroit avec les Alliés et travaille bien. J’avais craint, comme de nombreuses personnes, que le maquis suive sa propre ligne et refuse de coopérer complètement avec les armées du débarquement. Ces peurs étaient sans fondement et l’armée qui œuvre de l’intérieur, les F.F.I. (Forces françaises de l’intérieur) ont déjà obtenu des résultats notables. Les Allemands se défoulent sur des villages sans défense et sur les passants dans les villes. Dans certains villages, les habitants se sont élevés contre les Allemands : j’entends que dans certains endroits comme Oyonnax on a envoyé les Allemands voir ailleurs, mais malheureusement ces derniers sont revenus plus nombreux encore et ont fait subir d’atroces représailles à la population.
1er juillet 1944
449Suis allée chez Lili. Le petit Roger a l’air d’aller très bien. Il vénère Lili qui fait tout son possible pour le rendre heureux. Il a eu des sardines (un mets absolument rarissime) et des pommes de terre nouvelles (du potager) pour le déjeuner. Mais Roger n’a pas eu droit aux mêmes pommes de terre que les autres convives : les plus petites avaient été réservées pour lui dans un plat à part, rien que pour lui : il s’est régalé avec ses petites pommes de terre. Cela fait un moment qu’on lui promettait d’avoir bientôt un chaton et hier, il a pu en choisir un. Il a eu le choix entre trois chatons et il a choisi le plus gentil et il était tellement content qu’on a dû l’avertir de ne pas empoigner même très doucement le petit chaton nouveau-né.
7 juillet
450L’offensive russe se propage comme un incendie et en Normandie les Alliés s’en sortent à merveille malgré le mauvais temps et un terrain difficile, plein de marécages et de grandes haies épineuses. Apparemment les Néo-Zélandais disent que cette partie de la France leur rappelle des parties sauvages de leur propre pays.
451Penser qu’en un mois, Rome, Vitebsk, Pskov, Cherbourg ont toutes été libérées, sans parler d’endroits moins connus ! Dans quelques régions ici la situation est très inconfortable, en particulier concernant la nourriture. J’ai entendu dire qu’à Jujurieux les habitants de cette bourgade n’ont que 100 grammes de pain par jour : aucune farine ne peut leur être expédiée d’un village mieux approvisionné.
452Ici nous vivons comme dans un rêve : nous accomplissons nos tâches quotidiennes, pratiquons nos métiers, mais comme des figurants dans une pièce : nous savons que la réalité est ailleurs, là où l’on se bat. Nous n’avons qu’à endurer, oublier que nous avons faim, la seule chose que nous parvenons à nous procurer sont des pêches, très chères. On nous dit de nous nourrir de fruits, puisqu’il n’y a rien d’autre. Les journées, ponctuées de quelques coups de feu, sont globalement calmes. Mais on ne s’habitue pas si facilement aux cris et aux coups de feu en pleine nuit.
453On raconte que les Allemands opposent une résistance farouche sur une ligne allant de Saint-Lô à Montbéliard et vont évacuer le reste du pays. Mais il s’agit peut-être d’illusions ou de vœux pieux de la part de ceux qui leur attribuent une telle intention. Une chose est sûre, bien qu’ils soient plus malins que jamais, ils n’ont pas l’air aussi sûrs d’eux-mêmes qu’il y a quelques mois. J’ai entendu dire que la ligne Lyon-Chambéry est définitivement bloquée. Un train allemand blindé a été détruit par les F.F.I. qui ont bombardé la locomotive arrivée à un endroit où les trains doivent rejoindre une seule voie dans une vallée très étroite bordée de falaises. Le travail a été si rondement mené qu’il n’y a aucune possibilité de dégager la voie, car les F.F.I. contrôlent les hauteurs des deux côtés.
16 juillet
454Le 14 juillet s’est déroulé très calmement et sans incident en ville. On avait raconté tellement de choses aux gens concernant ce que les Allemands préparaient pour ce jour-là, qu’ils sont en majorité restés chez eux. Quelques-uns sont allés à la campagne en vélo, mais il n’y a pas eu de rixes sérieuses. Le jardinier d’Oussiat et son épouse m’ont écrit pour me dire de ne pas venir à Oussiat. Ils disent que je ferais mieux de rester en ville. D’ailleurs, si j’arrivais à trouver un train je courrais le risque d’être arrêtée, car tous ceux qui travaillent dans l’administration ou l’éducation ont reçu des ordres individuels de ne quitter la ville sous aucun prétexte.
455Toutes sortes de blagues circulent : l’une d’elles, qui a eu beaucoup de succès pendant quelques jours est la suivante : Pourquoi les Allemands préfèrent-ils se battre en Italie plutôt qu’en Normandie ? La réponse est parce qu’ils préfèrent mourir à Milan que mourir à Quarentan.
456La nourriture se fait toujours plus rare et plus onéreuse. Au marché noir, le bœuf est à 400 francs le kilo, le beurre à 300 francs et en dehors du marché noir les haricots verts coûtent 40 francs le kilo et les carottes 15 (quand on en trouve !)
457Il y a une abondance de pêches (qui sont aussi très chères), mais on ne peut se nourrir que de pêches pendant des semaines. On me dit que mon jardin est rempli de légumes, mais je ne peux pas en profiter.
458Caen a été libérée dimanche dernier, mais on entend encore des combats autour de la ville.
21 juillet
459Est-ce vraiment pour de bon le commencement de la fin ? Hier au soir, la radio a annoncé qu’on avait attenté à la vie de Hitler. Ce matin on nous annonce qu’un soulèvement a eu lieu à l’instigation de quelques généraux. On n’ose à peine espérer que tout cela soit vrai. Cela faciliterait tellement les choses si on se débarrassait de Hitler.
460Sur le front de la guerre la situation est très encourageante : la Russie, toujours à l’offensive, est en train d’avancer en Pologne et dans les États baltes : Livourne et Ancône sont tombées dans les mains des Alliés et le général Montgomery lance une nouvelle attaque sur Caen. En conséquence de la défaite des Japonais à Saipan, le cabinet de guerre japonais n’existe plus et les généraux allemands doivent se passer de leurs commandements dans ce contexte de défaites allemandes.
461La peur des Allemands se remarque énormément : à Neuville-sur-Ain (à deux minutes d’Oussiat), s’apercevant que la route était bloquée par des arbres installés en travers par la Résistance, les Allemands ont abattu 13 personnes et incendié 5 maisons, sans avoir oublié de les vider auparavant de leur argent liquide, linge, argent et postes de radio. Ce matin, dans les rues de Lyon, on pouvait voir défiler de longues files de camions allemands remplis du fruit de tous leurs pillages : certains bien rangés avec des piles élevées recouvertes de couvertures bien pliées de toutes les couleurs ; d’autres remplis uniquement d’appareils radio. Tous les villages du pays ont été pillés de ce que les Allemands considèrent agréable ou utile.
462Mais il faut bien dire, concernant les incidents à Neuville-sur-Ain, que c’était idiot de la part de ces gens d’essayer de bloquer les Allemands en déposant des poutres sur les routes, sans l’aide d’un groupe de F.F.I. Cela allait retarder les camions allemands de quelques heures, une journée au plus, mais cela ne les empêcherait aucunement de revenir. Il existe d’autres moyens, moins dangereux et plus efficaces : la Résistance par exemple a fait exploser une écluse sur la Saône, bloquant pour un temps indéterminé toute circulation fluviale dans tout le secteur, et par conséquent perturbant tous les carrefours fluviaux entre le nord et le sud. Pour les Allemands, cette écluse était très importante et ils surveillaient attentivement la portion en amont de la ville. Comme l’aval se trouvait en pleine ville, ils ne pensaient pas que cette portion-là pourrait être attaquée. C’est pourtant ce qui s’est passé et sous les yeux des Allemands eux-mêmes. En quelques heures, le niveau de l’eau s’est abaissé de deux mètres cinquante. Toutes les embarcations, les pontons et les barques où les blanchisseuses lavent le linge se sont retrouvés à sec. Des bateaux ont chaviré sur le côté et faisaient peine à voir, paraissant ridicules. Depuis le quai et les ponts, on aurait dit que la rivière s’était transformée en un mince ruisseau, car le reste de son lit était devenu un chemin de boue et de graviers. Ce fut du bel ouvrage mené à temps, car des bateaux à vapeur, chargés de matériel de guerre étaient passés la veille et d’autres auraient suivi après les attaques aériennes des Alliés au-dessus du sud de la France, puisque les Allemands utilisent nos voies fluviales pour descendre la vallée du Rhône. Tout cela semble indiquer un débarquement possible sur la côte dans le sud. Cela paraît d’autant plus plausible que Leghorn est désormais dans les mains des Alliés.
463Nous n’avons rien entendu de plus concernant l’attentat contre Hitler.
23 juillet
464Aucune nouvelle, rien que des rumeurs concernant ce qui s’est passé et qui se passe actuellement en Allemagne. Une chose que nous savons à Lyon : dans les grands baraquements que les Allemands occupent à la Part-Dieu, les soldats allemands se sont battus entre eux comme des malades pendant toute une nuit. On a entendu des coups de feu jusqu’à l’aube. Mais cela ne veut sans doute pas dire grand-chose.
465Le mauvais temps gêne l’avancée russe.
466Que ce soit dû au temps orageux et lourd ou à la tension nerveuse des deux derniers mois, nous sommes tous horriblement fatigués et aspirons à un temps où nous n’aurons plus à dire : « Comme c’est long mon Dieu ! »
24 juillet
467Ce matin à sept heures trente je n’ai eu que le temps d’allumer la radio, d’entendre qu’il y avait eu des massacres de masse en Allemagne et que les Russes avançaient à la vitesse de l’éclair, avant que le courant soit subitement coupé. Cela fait longtemps qu’on nous prévient sur Radio Londres qu’à tout moment nous pourrions ne plus avoir d’électricité et on nous avait conseillé de nous procurer des postes radio à galènes. La vente de tout poste de radio est interdite depuis longtemps, et quand […]93 il m’a dit que les conditions requises pour obtenir un tel poste radio étaient sinon impossibles à obtenir, en tout cas très difficiles, mais je vais tenter ma chance ailleurs. Peut-être est-ce pour de bon le début de la fin : l’interruption de courant peut être due à n’importe quoi, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de percevoir des signes encourageants dans tous ces incidents. La situation alimentaire, bien qu’elle soit meilleure en tous points qu’à Paris, est néanmoins très mauvaise. Beaucoup de pêches, à un prix raisonnable, mais on ne trouve du pain que difficilement : hier, à six heures du matin, il y avait devant certaines boulangeries des queues de plus de dix mètres. Les gens pouvaient s’estimer chanceux de n’être que la 70e personne dans la queue. Mme L. était la 70e et elle a attendu devant la boulangerie deux bonnes heures. Mais elle a eu de la chance, car elle a eu du pain alors que certaines personnes un petit peu derrière elle n’en ont pas eu.
468On raconte que les X., qui ont passé six semaines à MONTLUC parce qu’ils accueillaient chez eux une domestique juive polonaise exfiltrée d’un camp grâce à l’aide de responsables français, ont été envoyés en Allemagne. C’est en fait faux et Mme X. a été relâchée. Son mari est toujours en prison car, disent-ils, il y a d’autres accusations contre lui. La pauvre Mme X. a vécu dans une cellule avec 4 autres femmes et juste deux planches pour s’allonger et dormir ; elles s’allongeaient donc chacune à leur tour pour dormir. Aucun lieu d’aisance à part un seau dans la cellule et le matin, 5 minutes dans la cour pour se laver sous les yeux des soldats, à une seule pompe. Le jour où elle a été relâchée, on lui a dit que les autorités voulaient la voir. Elle s’est dépêchée de se rendre présentable (elle n’avait pas encore pu se laver), mais la garde allemande a trouvé qu’elle ne se dépêchait pas assez et l’a giflée suffisamment fort pour la faire saigner du nez.
469À sa sortie, elle était dans un état lamentable de crasse et de dépression. Le second de son mari (désormais responsable de l’usine) l’a emmenée chez elle où elle a découvert des Allemands tranquillement occupés à piller sa maison, une voiture garée devant pour emporter tout ce qu’ils voulaient. Les gens de la Gestapo auprès desquels ils se sont plaints ont dit qu’ils étaient d’accord pour qu’ils établissent une liste des objets pillés et qu’ils verraient ce qu’il était possible de faire. Il paraît que le mari, encore emprisonné, était plutôt en faveur des Allemands au début. Je me demande si c’est vrai et ce qu’il en pense aujourd’hui. On dit qu’il est très discret pour ne pas dire timide. Son second, lorsqu’il l’a vu, a remarqué que le prisonnier ne s’était pas assis dans la pièce avant que l’homme de la Gestapo ne lui ait dit de le faire. Pourtant Monsieur X. avait autrefois beaucoup d’assurance, y compris dans les relations sociales et on disait de lui qu’il était dur et impatient !
470Le courant électrique est vite revenu sans qu’on puisse expliquer l’interruption. Une alerte vient de se déclencher : est-ce pour une raison grave ? Je suis levée et habillée, mais je n’ai pas l’intention de me rendre dans un abri.
25 juillet
471L’éditeur est venu chercher mon petit livre et tout va bien. Espérons qu’il sera publié bientôt dans les meilleures conditions. Les choses ont l’air d’avancer correctement. Mais ce qui est indicible, c’est la manière dont les Allemands mènent des représailles dans les villages : SAINT-GINGOLPH en est le dernier exemple.
Dimanche 30 juillet
472Au fur et à mesure que les Alliés s’en sortent magnifiquement sur le front et que les Allemands se retrouvent face à un désastre, l’Occupation se transforme de plus en plus en un règne de terreur. Désormais, à chaque fois que la Résistance effectue une action (comme par exemple faire exploser un barrage sur la Saône), les représailles prennent un tour nouveau et plus atroce encore : des prisonniers sont choisis dans la prison de MONTLUC et fusillés en public. Il y a deux jours, cinq victimes innocentes ont été ainsi fusillées place Bellecour et dix pour la journée d’hier. Les Allemands ont fait arrêter tous les tramways de chaque côté de la place pour que les passagers puissent assister à cette horrible scène. On dit qu’un vieux monsieur dans un des tramways a fait un malaise et est mort de choc et d’horreur au moment où les coups ont été tirés. Dans une certaine mesure, il est à l’heure actuelle dangereux de sortir. On ne sait jamais quand, ni pourquoi, ni sur quoi les Allemands vont se mettre à tirer. Vendredi, je suis allée chez Sarita passer la journée avec elle à la campagne : les tramways roulaient comme avant. J’ai pu voir le chaos créé par les bombes le 26 juin94.
473Sarita héberge trois jeunes mères et leurs enfants : c’est sa manière d’aider les gens qui ne peuvent se rendre à la campagne et ont besoin d’air frais pour eux et leurs bébés. Pour le moment elle profite d’un environnement tranquille et calme dans son beau parc. Cela m’a procuré un changement appréciable, rien que de pouvoir m’asseoir dans son joli jardin, de m’attabler pour le déjeuner devant un copieux repas, servi par une domestique compétente. J’ai grandement apprécié ce bon repas composé de pommes de terre nouvelles et d’un rôti de bœuf, mais ce que j’ai peut-être apprécié plus encore que la nourriture elle-même, c’est que les tranches de rôti étaient servies sur un plat en argent. Entre la difficulté de trouver des domestiques, le manque de savon et de produits pour garder tout bien propre, j’ai pris des habitudes négligées et parfois je mange mon repas à même le plat dans lequel il a cuit. Je sais que c’est une très mauvaise habitude, car il faut maintenir ce qui rend la vie digne. Mais je ne peux me permettre l’effort supplémentaire qu’impliquerait le fait de manger mes repas solitaires de manière distinguée.
474Le mieux que je puisse parfois faire, pour m’éviter la peine de mettre une nappe qu’il faudra ensuite laver, est de placer mon assiette et ma fourchette sur un plateau : ainsi il n’y a que le napperon à laver. Je fais très attention à ce que le napperon ne soit pas blanc, mais un tissu commode à motif floral sur fond bleu marine, peu salissant. C’est ma façon de conserver au moins un peu l’apparence de repas civilisés, tout en maîtrisant ma consommation de savon et de produits de nettoyage.
475Ces temps difficiles produisent leur effet habituel sur le moral des gens et leur sens des valeurs (TALLEYRAND à l’époque de la Révolution, avait justifié le fait qu’il n’allait plus à la messe en disant que dans ces temps difficiles les gens ne portaient plus la même attention aux conventions morales et sociales habituelles). Par exemple, une jeune fille très bien élevée, absolument charmante et raffinée est tombée amoureuse d’un jeune homme d’une classe sociale tout à fait différente ; elle est immédiatement devenue sa maîtresse en disant que pour des raisons économiques ils ne pouvaient se marier et vivre ensemble tout de suite (car le jeune homme n’avait pas terminé ses études). Ils ne voulaient pourtant pas être privés de consommer leur amour. Bien sûr, l’argument se justifie tout à fait, et on comprend bien le point de vue de ce jeune couple, mais tout de même, cela paraît étrange qu’une jeune fille bien élevée, très croyante et pratiquante par-dessus le marché, pousse l’idée de « saisir le moment présent » jusqu’à cette limite extrême.
476Cette semaine a été magnifique pour ce qui concerne les accomplissements sur le terrain de la guerre : les Russes près de Varsovie et Riga ; les Alliés près de Florence ; et en Normandie, de nouvelles attaques victorieuses et la libération de Coutances. Cela pourrait bien être, grâce à Dieu, une semaine décisive ! Nous avons eu plusieurs alertes, sans aucun motif, mais GIVORS, à 70 kilomètres d’ici environ, a été bombardée.
11 août
477Le 4 je suis allée chez Sarita à Saint-Rambert95 pour le déjeuner et je devais rentrer chez moi pour le dîner. Mais j’ai été prise d’un malaise soudain en arrivant chez elle, et j’ai dû m’allonger. Puis son mari, le docteur, m’a déconseillé de rentrer chez moi l’après-midi.
478Sarita a fait préparer la chambre de Violette96 à mon intention et a très gentiment insisté pour que je reste chez eux toute la fin de semaine. J’ai donc accepté leur invitation et prévenu ma gouvernante. Cela a été très agréable de me reposer dans un gros fauteuil sur la terrasse et de paresser tranquillement en bavardant. Sarita a été exquise. Elle m’a apporté elle-même mon petit-déjeuner sur un plateau pour que je puisse passer la matinée au lit. J’ai très peu ressenti la pénurie de nourriture, car une ferme familiale se trouve juste à côté de chez eux, avec une vache, si bien qu’il y avait du lait dans les plats et du lait et du fromage pour ceux qui aiment en manger. Pas de viande, seulement une fois par semaine bien sûr, mais des fruits et légumes en abondance. Pas de thé non plus, mais une tisane à la menthe délicieuse et on a fait attention au sucre qu’il devient de plus en plus difficile de se procurer, même à 250 francs le kilo. (D’ailleurs, j’en ai trouvé à 180 puis à 200 francs le kilo, mais le deuxième lot était vraiment très allégé : il manquait presque un quart de livre et on n’a pas le droit de se plaindre.) Dimanche 6, le temps était magnifique et je me suis levée un petit peu avant dix heures. Je venais de me lever, lorsqu’on a entendu une alerte. Personne ne semblait s’en préoccuper ; pourtant bientôt nous avons entendu le bruit des avions et Diana a vu briller les bombes argentées dans le ciel bleu et limpide. Mais comme les avions qui bombardaient nous tournaient au-dessus, le docteur nous a persuadés de nous replier dans l’abri. Nous étions 17, y compris 4 enfants, dont un enfant d’un an. Personne n’avait peur et nous avons attendu tranquillement, sauf une jeune fille scoute qui a manqué de s’évanouir, j’imagine à cause de tout ce remue-ménage. Le bruit s’est accru, puis soudain les bombes sont tombées en trois salves. Le vacarme était énorme et mon cœur battait au point de me faire terriblement mal. Nous avons cru notre dernière heure arrivée en voyant une immense colonne de fumée, noire et épaisse, qui semblait presque solide, s’élever dans le ciel, très proche de nous semblait-il, derrière les arbres de la terrasse. Puis on a entendu dans le lointain des impacts plus sourds et peu de temps après la fin de l’alerte a retenti donnant le signal de sortie.
479Quelqu’un est venu chercher le docteur pour s’occuper des blessés. Édouard97 s’est précipité vers son centre de sauvetage, non loin de là, mais avant même qu’il ne parte, nous savions déjà que les bombes avaient mis le feu aux baraques de la société Pétronaphte98 et qu’à proximité de là des habitations avaient été détruites. Tous les jeunes se sont précipités pour participer au sauvetage des blessés. Tout le long de la rue de Saint-Cyr des gens avaient été soit tués, soit blessés ou bien enterrés sous les décombres. On m’a raconté que le spectacle était terrifiant et combien était atroce de devoir extraire des ruines des corps carbonisés ou estropiés. Nous étions inquiets concernant un certain nombre de personnes ; où était le jeune Georgie99 parti rejoindre un groupe de garçons descendus à vélo pour pique-niquer sur la rive gauche du fleuve ? Et où se trouvait J., le neveu de Sarita100 ? Il a fini par rentrer, le visage noir, les épaules à vif, son regard bleu jetant des éclairs et ses cheveux blonds tout collants de poussière noire et de sueur. Il était en train de se baigner à Lyon-Plage, en face de Pétro-naphte lorsque l’alerte s’est fait entendre, mais n’a trouvé aucun abri où se cacher. Quatre bombes sont tombées pratiquement là où il se trouvait. Il a essayé de se protéger sous le plongeoir, mais le souffle des explosions l’a projeté sur le gravier de la plage.
480Lorsque tout cela a été terminé, la maison où se trouvait le café à côté du plongeoir était détruite et deux ou trois personnes avaient été tuées. Le jeune M. P., un curé qui passe l’été chez Sarita (on ne peut aller bien loin, car il n’y a plus de train, alors les gens qui ont des maisons près de la ville accueillent autant d’amis que la capacité de leur maison le leur permet) est rentré au moment de l’alerte par le chemin de la Dargoire101. Pendant un long moment, M. P. n’a entendu aucun avion, puis leur grondement s’est fait entendre et les bombes se sont mises à tomber. Il se trouvait à ce moment-là à cent mètres de la maison de Sarita. Il s’est jeté par terre ; une fois le bombardement terminé, le haut de la rue n’était plus qu’un tas de décombres d’où émergeaient ici une main, là quelques cheveux de femme. Des tas de pierres et des débris provenaient des cris et appels au secours. À la force de ses mains, il a commencé à creuser, aidé en cela par d’autres personnes. Puis quelqu’un ayant apporté des pelles, ils ont réussi à sortir des gens qui n’étaient que légèrement blessés, mais seraient morts étouffés s’ils étaient restés dessous plus longtemps.
481J’ai beaucoup aimé le commentaire de Jacques au sujet du bombardement de Lyon-Plage : « Cela n’a pas été très agréable, c’est le moins qu’on puisse dire. »
482Je suis rentrée chez moi hier. Une partie de la route était toujours effondrée, mais je me suis débrouillée. Les nouvelles continuent à être bonnes ! Cela rend si heureux et redonne tant d’espoir. On rapporte que, compte tenu des progrès des Alliés, le préfet de région aurait annoncé la fin de la guerre dans un délai de six semaines ! L’autre jour, apprenant l’avancée des Américains en Bretagne, nous étions si heureux, que c’est à peine si nous arrivions à croire que RENNES et VANNES, comme tant d’autres villes, avaient été libérées. On dit que les gens meurent de faim à PARIS et qu’aucune provision ne peut entrer dans la ville. Hier, aucun train n’est arrivé en provenance de PARIS et aujourd’hui aucun train n’a quitté Lyon en direction de PARIS. Ici tout est plutôt calme bien que toute la nuit on ait entendu des coups de feu. On arrête des gens en plein jour et dans des endroits totalement inattendus, comme à l’arrêt du bus, par exemple.
13 août
483Des rumeurs bruissent dans toute la ville ; hier des gens ont commencé à dire que les Américains avaient atteint la banlieue parisienne, mais je n’ai pas voulu y croire, même si le silence concernant les faits et gestes de l’armée américaine pour préserver la sécurité signifie bien qu’il se trame quelque chose. Et aujourd’hui, après le déjeuner, comme je m’affairais à de menus travaux de raccommodage qu’il faut bien faire si on veut garder une allure présentable, une vieille amie102 est arrivée qui vit à VICHY depuis le début de ce désastre. Elle semble y connaître de nombreuses personnes importantes et être par conséquent assez bien renseignée. D’après elle, les membres de la Gestapo ont tous quitté VICHY et elle dit qu’à PARIS les gens ne meurent plus de faim, car les Allemands vendent leurs énormes réserves de nourriture. Elle m’a raconté que le beurre valait 200 Frs le kilo (ici les prix au marché noir sont 600 ou 700 Frs le kilo !) Et mieux encore, elle a dit que les Américains étaient à RAMBOUILLET. Je n’ose y croire. Et pourtant elle semblait sûre de ses affirmations, et de mon côté, le fait que les Allemands vendent leurs provisions de nourriture correspond à ce que j’ai entendu dire hier. Il paraît qu’ils achètent à des prix incroyables tous les habits civils qu’ils trouvent, costumes de ville ou bleus de travail. Ils sont pour la plupart convaincus qu’il leur sera impossible de s’enfuir, donc ils comptent rester en tentant de passer inaperçus parmi les millions d’habitants que compte la capitale. L’amie qui m’a raconté tout cela repart demain. Elle va retourner à VICHY à bord d’un camion, mais bien sûr le risque existe que le camion soit saisi par les Allemands et que les passagers se retrouvent livrés à leurs propres moyens sur le bord de la route. Je reste plus que jamais suspendue à la radio. Par la grâce de Dieu, que cet été soit celui qui lave la honte de ces jours de désastre, durant lesquels on aura frayé avec l’ennemi !
14 août
484La rumeur concernant RAMBOUILLET a probablement été inventée de toutes pièces. La radio ne cesse de répéter que, pour notre sécurité, l’Armée américaine nous enjoint à garder le silence. S’il s’était produit quelque chose en particulier, nous en aurions entendu parler. Quoi qu’il arrive, les Allemands prennent les armes et les uniformes des gendarmes et des G.M.R. et vont probablement finir par les envoyer en Allemagne. On raconte que demain le maquis va lancer une attaque sur LYON.
485Le couple arrêté par la Gestapo a été libéré : elle était retenue dans une cellule avec quatre autres femmes et seulement deux d’entre elles pouvaient s’allonger à la fois : les pieds de l’une sur les épaules de l’autre. Au moins 3 des 5 femmes étaient dans un état de crasse indescriptible, les cheveux et les vêtements pleins de poux et de puces. L’occupation principale de ces deux « dames » était d’épouiller les autres.
Un peu plus tard
486De grands événements sont-ils en préparation ? Ma gouvernante est revenue à 12 h 30 pour m’apporter du pâté de foie et m’annoncer que les Américains sont à MOULINS, qu’ils auront bientôt atteint VICHY et seront à DIJON demain ou après-demain. Elle a précisé que tous les Allemands valides avaient quitté LYON, ce qui semble confirmé par ce que Felia a vu hier : dans la montée de Choulans des files de camions recouverts de bâches de camouflage et remplis de soldats allemands qui se dirigeaient vers le nord. Hier, la radio a annoncé que les 36 prochaines heures, jusqu’au 16 août, seront les plus importantes depuis le débarquement des Alliés.
487À midi, il y a eu une alerte et l’aéroport de BRON a été bombardé. Je n’ai rien entendu en dehors du hurlement des sirènes. Samedi soir, il y a eu une alerte et GIVORS a été bombardée, mais j’ai regardé par la fenêtre avant qu’on ait pu apercevoir les fusées, et je me suis ensuite habillée pour la nuit, me suis couchée, et j’ai effectué des travaux de couture que j’avais prévu de faire le lendemain matin. Je n’ai rien entendu et n’ai donc pas su qu’il y avait eu un bombardement non loin.
488Bien sûr, la radio ne confirme pas la rumeur concernant MOULINS, mais en ces jours d’espoir et de gloire rien n’est trop beau !
15 août 1944
489Je n’imaginais pas que mes hypothèses optimistes seraient vérifiées aussi rapidement. À midi et demi, la radio a émis un communiqué au sujet d’un débarquement « dans le sud de la France » comprenant des forces britanniques, américaines et françaises qui vont aller rejoindre les armées en opération en NORMANDIE. Ce débarquement, qui a eu lieu à l’aube, a accompli sa mission.
490À 17 heures 30, la radio a précisé que le débarquement avait eu lieu sur des plages situées entre NICE et MARSEILLE.
17 août
491Les nouvelles continuent à être merveilleusement bonnes : les Alliés renforcent leur contrôle sur la côte dans le sud et au-delà, et la situation est bonne en NORMANDIE.
492Le 15, j’ai reçu une lettre d’OUSSIAT m’indiquant que le jardinier ne pouvant venir, il enverrait des légumes du potager dès qu’il en aurait l’opportunité. Puis Jacqueline est venue et m’a dit qu’il y avait des combats à PONT-d’AIN.
493Les gens sont dans l’ensemble pleins d’espoir et de confiance, bien que d’autres personnes, stupides et mal intentionnées fassent circuler des informations selon lesquelles « la bataille de NORMANDIE » n’est rien que de la poudre aux yeux, destinée à tromper les Russes, tandis que les Anglo-Saxons et les Américains « négocient la paix avec l’Allemagne, dans le but de tromper les Russes ». Comment est-il possible de faire circuler des nouvelles aussi ostensiblement erronées ? D’abord, cela voudrait dire que tout le monde, à commencer par CHURCHILL, et jusqu’aux grands généraux, dont les paroles ont toujours été celles d’alliés loyaux envers la Russie, leur auraient joué un tour depuis le début, et un tour très coûteux qui plus est ! Je n’en peux plus de toutes ces rumeurs !
494Ce matin, je suis allée chez l’horloger pour faire réparer ma montre en diamants. La dame m’a dit qu’on ne pourrait pas la réparer immédiatement, mais qu’il fallait que je la rapporte en septembre. Comme je remettais la petite montre dans la poche de ma veste d’été cousue sur la poitrine (une veste légère, couleur crème, très bien taillée et sans doublure), elle m’a exhortée de prendre des précautions : « Faites attention à ne pas la perdre, vous n’avez pas l’air de vous rendre compte qu’elle vaut quelque chose comme cent mille francs ! » Je n’en ai pas cru mes oreilles, car je l’avais payée 4500 francs en 1937.
495Des nouvelles excellentes : depuis que la règle qui veut que le silence soit garant de sécurité a été levée, on a appris que DREUX, CHARTRES, CHÂTEAUDUN, ORLÉANS avaient été libérées et que l’avancée se poursuivait vers PARIS. En Provence, les nouvelles sont également bonnes, car on raconte que les Alliés s’approchent de TOULON !
19 août
496Les nouvelles continuent à être bonnes, en particulier celles provenant de Normandie et de Provence. Elles le sont moins pour la RUSSIE, car VARSOVIE se trouve de nouveau, dit-on, aux mains des Allemands. On raconte que les Allemands plient bagage pour de bon, pour quitter LYON, mais bien sûr cela reste à prouver ! Tant de rumeurs et de faits contradictoires circulent. Par exemple, il paraît que la milice de Vichy est finie et pourtant ils continuent tant et plus à rafler des jeunes gens. Un sentiment de bonheur et d’anticipation joyeuse règne partout. Mais si des jours mauvais arrivaient, ils seraient encore plus difficiles à supporter que tout ce que nous avons déjà enduré. Je suis allée chez Lili aujourd’hui et elle m’a donné du beurre frais délicieux, ainsi qu’un peu de sucre ; tout cela est bienvenu, surtout le beurre, puisque, comme tout le monde, je n’ai eu droit qu’à 50 grammes pour toute la quinzaine écoulée.
497Aucune nouvelle particulière pour le moment, si ce n’est la confirmation essentielle que les Allemands sont en mauvaise posture.
20 août
498Le 18, pendant que j’étais chez Sarita j’ai entendu des coups de feu au loin : on m’a informée qu’ils provenaient soit de VILLEFRANCHE soit de l’ARBRESLE. La nuit dernière à 23 h 30, on a entendu de puissants coups de feu pendant une demi-heure. À moins qu’il ne se soit agi d’explosions ?
499La nouvelle de la septième défaite de l’Armée allemande ainsi que sa déroute a été confirmée. Ma gouvernante m’a annoncé que les Allemands ont l’air de partir pour de bon. J’espère que cela sera vérifié. Mon amie, Mme L., et sa fille sont devant un dilemme terrible : jusqu’à maintenant elles recevaient tous les mois des chèques en provenance de Belgique, mais désormais aucun courrier ne circule plus et elles se retrouvent perdues, sans savoir quoi faire. Bien sûr, elles ne manquent pas d’amis ici, mais cela ne sera pas très facile, à moins que plusieurs personnes contribuent, car nous sommes tous jaloux du peu que nous avons. En effet, il nous faudra peut-être attendre longtemps et faire avec l’argent liquide que nous avons à disposition et les maigres provisions dont nous disposons. Parce qu’un malheur ne vient jamais seul, elles se font du souci pour Monsieur L. : il fait partie des héros silencieux de la Résistance belge et sa vie est en danger à chaque instant. Les deux malheureuses, mère et fille, ont donc à supporter bien des fardeaux.
500Un de nos étudiants agrégatifs103 a été tué place Bellecour il y a une semaine, lorsque les Allemands ont tué 5 personnes en représailles de je ne sais quoi. Les victimes ont été choisies au hasard à MONTLUC. Le pauvre jeune homme avait été pris dans une rafle de la police sous prétexte qu’il n’avait pas ses papiers d’identité sur lui ! Son père est passé par hasard place Bellecour alors que les cinq cadavres gisaient au sol et c’est alors qu’il a reconnu son fils ! Ce pauvre jeune homme était fiancé à une jeune fille très distinguée, aussi gentille qu’intelligente. Une vie précieuse a été prise et sur l’autre pèse un épais nuage sombre, peut-être à jamais ! Comment les Allemands pourront-ils un jour payer pour tout cela ? J’espère que l’officier qui devant tout le monde a donné un coup de pied à l’un des corps après avoir donné le signal pour la fusillade sera identifié !
21 août
501Les femmes boches qui ont quitté la ville hier avaient au préalable vendu leurs bijoux en or et leurs robes, puisqu’il n’est pas permis de faire transiter de l’or par la frontière dans les mains des soldats allemands. Il est alors confisqué par le 3e Reich à son propre profit. Les voyageurs allemands (lorsqu’ils parviennent à s’échapper par les airs ou par la route) n’ont le droit d’emporter que 30 kilos de bagages. De nombreux camions, remplis de soldats, sont partis hier matin (ils avaient fait résonner les sirènes d’alarme pour que le moins possible de personnes ne les voient partir), mais ils sont revenus en fin d’après-midi, le maquis les ayant empêchés de passer. Leur camouflage n’a servi à rien ; les camions n’ont pas réussi à s’échapper.
22 août
502À la B.B.C., on raconte que Lyon est littéralement encerclée par les F.F.I. Dans la chaleur étouffante du mois d’août, la ville est très calme. Nous attendons, sans impatience, ni angoisse, contrairement aux Parisiens. Ici, les Allemands sont calmes et aucun avertissement n’a été émis par la Kommandantur. On raconte que Saint-Étienne et GRENOBLE ont été libérées, mais aucune radio n’a encore confirmé la nouvelle. Nous sommes à moitié morts de faim, impossible de trouver des légumes, pas même des tomates qui abondent pourtant en ce moment. Seulement des pêches (très bon marché et plutôt bonnes à 9 Frs le kilo), ainsi que des poires à 18 ou 20. On dirait que nous vivons une vie en dehors de nous-mêmes : à part les tâches ménagères quotidiennes indispensables et la cuisine, si l’on peut appeler ça de la cuisine, il est impossible de rester concentré sur quoi que ce soit. Rien ne m’intéresse en dehors des événements en cours. Et la litanie de bonnes nouvelles annoncées à la radio semble en effet tout droit sortie d’un conte de fées : nous y croyons dur et nous en sommes heureux, mais cela paraît si étrange de ne pas être malheureux, que nous ne parvenons pas, pour le moment, à nous rendre complètement compte de notre bonheur. D’autant qu’il est tout de même traversé d’ombres sinistres : on raconte que la Gestapo a fusillé de nombreux prisonniers à MONTLUC, et il est plus que probable que la même chose soit en train de se produire, ou ne se soit déjà produite, à PARIS, à une échelle beaucoup plus vaste. Je me sentais si agitée et l’esprit flottant, que j’ai essayé de trouver quelque chose à faire qui pourrait m’ancrer dans le concret de la réalité. Comme je ne peux rien faire dans le domaine de l’aide sociale, il fallait que je trouve quelque chose d’entièrement personnel et j’ai eu l’idée (quelle idée, d’ailleurs !) d’aller chez le dentiste pour une visite de contrôle !
503Aucune douleur particulière ne m’obligeait à une telle décision, si ce n’est l’impression d’irréalité et de vacuité engendrée par cette attente angoissante. C’est la seule idée que j’aie eue qui me fasse sentir réelle et solide, du moins durant le temps passé sous la roulette du dentiste ! J’y vais donc deux fois par semaine. Cela me force à sortir. En marchant dans la rue du côté ombragé, on oublie ainsi un instant la chaleur de fournaise.
23 août midi et demi
504Après 4 jours d’intenses combats de rue, PARIS a été libérée par les F.F.I. et les Parisiens. Le communiqué du général KŒNIG vient de nous parvenir. J’ai manqué les premiers mots de la diffusion en français à 12 h 30, mais je venais d’entendre les notes de la Marseillaise au milieu de la radiodiffusion tchécoslovaque, si bien que j’avais deviné que quelque chose de très important avait eu lieu. Aucun détail n’a encore filtré, sinon que l’île de la Cité s’est retrouvée au centre du soulèvement, et que du centre, le soulèvement s’est ensuite propagé à toute la ville. Le plus émouvant c’est d’entendre la radiodiffusion hollandaise, puis la belge, lancer les mots jubilatoires de « PARIS est libéré ! » avant d’entonner la Marseillaise. La liberté arrive pour nous tous. Enfin !
505Nous avons entendu des coups de feu et des explosions ce matin et les gens qui étaient montés dans les tramways en direction de VILLEURBANNE ont été dissuadés de s’y rendre, car il s’y « passait des choses » (??)104. D’après le mari de ma gouvernante, les Allemands quittent LYON ce soir à minuit. Selon lui, Lyon va être déclarée « ville sanitaire », peut-être parce que les Allemands vont être obligés de laisser derrière eux tant de malades et de blessés. Je me demande si cela est vrai. Dans tous les cas, les manœuvres instinctives des Allemands qui consistent à saisir et à piller tout ce qu’ils trouvent se poursuivent : les camions qu’ils espèrent emmener sont chargés à ras bord de cageots, et de nombreux bus sont remplis jusqu’au plafond d’affaires telles que des couvertures en laine, etc. Espèrent-ils emporter tout cela sans difficulté jusqu’en Allemagne ? Cela ne me paraît guère possible.
506GRENOBLE a été libérée, AVIGNON est encerclée. On raconte que les F.F.I. vont s’emparer de Lyon aujourd’hui même. Autant que je puisse en juger depuis ma fenêtre, la ville est très calme. Impossible de trouver des légumes et il y a de moins en moins de fruits. Mais tout cela n’a pas d’importance, car nous savons que la fin et la victoire sont proches.
24 août
507Le groupe de blindés américains en provenance de GRENOBLE est, dit-on, à BOURGOIN. De nombreux Allemands sont toujours ici et la nuit dernière ils tiraient sur tout le monde dans les rues, à tel point que les policiers qui gardaient le consulat d’Allemagne (l’ancien) ont dû rentrer dans le bâtiment pour ne pas devenir des cibles. On peut apercevoir quelques Allemands ce matin qui filent à toute allure sur des motos ou dans de magnifiques voitures volées.
508La libération est si proche que cela enivre presque. J’avais une paire de chaussures toutes neuves achetées au début de 1940 que j’avais mises de côté en prévision du jour où ma paire de chaussures moins élégantes rendrait l’âme. Et aujourd’hui, je me sens tellement joyeuse et légère que j’ai mis ces chaussures neuves et il me semble que la libération n’a jamais été aussi proche.
509Hier soir, à 23 heures, j’ai entendu les excellentes nouvelles en provenance de Roumanie : le raz-de-marée est en train de commencer dans les Balkans et bientôt les États satellites de l’Allemagne vont abandonner HITLER et tomber comme les feuilles d’automne à Vallombrosa105.
Même jour, plus tard
510Les choses avancent bon train : on entend des coups de feu, des fusillades et des explosions. On dit que les F.F.I. ont pris le lycée de garçons du Parc, et peu après la femme de ménage de Mme L. a raconté qu’il y avait des morts et des blessés dans les rues. Un peu plus tard, Mme L. a sonné à ma porte pour me prévenir de ne pas m’asseoir près des fenêtres, car il y avait de nombreux tirs un peu plus bas dans la rue. Je n’avais pas pensé à cela. Je m’étais simplement dit qu’il valait mieux ne pas utiliser ma chaise longue sur le balcon. J’ai nettoyé et rempli la baignoire à nouveau et fait de même avec les bouteilles thermos. Puis je me suis couchée dans un état d’épuisement total, l’esprit en miettes, autant que le corps. La réaction sans doute.
511Un peu plus tard. La radio a annoncé que les Allemands ont rompu l’armistice à PARIS et les rudes combats ont repris. Que Dieu protège PARIS et les Parisiens !
512Tard dans la nuit : Mme L. m’a dit que les Allemands avaient tué 60 personnes106 rien que dans la rue Tronchet, au moment où elle m’avait recommandé de m’éloigner des fenêtres.
25 août
513Je me demande si LYON a été libérée. Ce matin (7 heures) plus aucun coup de feu ne retentit, en revanche une radio résonne assez fort dans un appartement pas très loin du mien. J’entends les sabots d’un cheval au coin de la rue, j’en déduis donc que le calme doit être revenu. Hier, dans notre rue, soixante personnes ont été tuées ou blessées et Mme L. a aperçu un groupe de jeunes de la Croix-Rouge courir en direction de l’endroit où la fusillade avait été la plus lourde. Que la ville soit libérée ou non, je n’irai pas à Saint-Rambert107. Il risque d’y avoir encore des Allemands dans les faubourgs de la ville. Nous avons l’eau, le gaz et l’électricité, mais le téléphone est coupé depuis hier matin à l’aube. C’est une belle matinée, fraîche, tout est calme et à l’instant j’entends quelqu’un qui joue du violon non loin d’ici.
5149 h 30. Nous ne sommes pas libérés.
515VILLEURBANNE108 est dans les mains des F.F.I., mais nos hommes n’étant pas assez nombreux, on attend les Américains. Les Allemands vont résister ici ou là et il va encore y avoir des combats. Hier, ils ont attaqué les gens dans les rues et environ 300 personnes ont été tuées. De ma fenêtre, j’ai entendu un homme qui poussait une brouette (vide) parler à quelqu’un d’autre et lui raconter que les Allemands hurlaient de rage en combattant. Il a ajouté : « Après c’que les Boches ont fait à leurs prisonniers civils à MONTLUC, quand les soldats alliés et nos hommes seront là, faut pas qu’ils fassent de prisonniers. » Les Boches ont en effet tué 150 prisonniers et en ont pris 150 autres à Saint-GENIS109 qu’ils ont fusillés dans un vieux fort.
51614 heures. Le calme règne, parfois rompu par le son d’une mitraillette.
Samedi 26 août
517PARIS a été entièrement libérée hier au soir à 19 heures. Ici, nous sommes toujours dans l’attente : les ménagères sortent tôt le matin pour essayer de trouver de la nourriture, puis rentrent vite chez elles et n’en ressortent plus. Les Allemands sont plutôt calmes, à part quelques sursauts d’actions qui ne mènent à rien, comme traverser la ville dans un sens, puis dans l’autre, le soir venu. Mais on ne sait rien de plus.
518Ma gouvernante me dit que les Allemands ont donné les clefs de MONTLUC au général TOUCHON110 (F.F.I., ancien gouverneur militaire de Lyon) avec ordre de ne pas libérer les prisonniers qui restaient, avant le 25 août à minuit. Redoutant quelque infamie, le général TOUCHON a libéré les prisonniers avant l’heure. À minuit, les Allemands ont fait exploser le fort de Montluc, espérant peut-être que les quelques prisonniers qu’ils n’avaient pas fusillés s’y trouvaient encore. Les prisonniers libérés étaient dans un tel état de crasse qu’ils ont été transportés jusqu’aux bassins de nage pour un « rafraîchissement » complet.
519Apparemment, d’après les nouvelles, le général TOUCHON serait en lien avec les Allemands et des pourparlers seraient en cours. Nous attendons quelque chose, peut-être des ordres de la part du Commandement général. Comme de nombreux Allemands en provenance du sud ne cessent d’arriver à Lyon, on ne peut que supposer que seul le Commandant général est en mesure de prendre des décisions qui concernent un aussi grand nombre d’Allemands. Cela expliquerait que nous attendions depuis des jours. Du moins, c’est ainsi que je m’explique les choses. VILLEURBANNE est entièrement sous le contrôle des F.F.I. et à condition d’y aller à pied, on peut s’y rendre sans encombre.
520Hier, les forces de police ont été contraintes de se rendre à un poste de police afin de céder leurs armes au maquis. Mais quand elles sont arrivées au poste, l’un des policiers a aperçu par la fenêtre un camion allemand qui arrivait. Il a donné l’alerte et tous les hommes se sont enfuis par les fenêtres situées à l’arrière du bâtiment avant de se disperser, le plus souvent dans des lieux proches où ils avaient des amis et pouvaient se procurer une tenue de civil. C’est ce qu’a fait le mari de ma gouvernante : laissant son uniforme chez un ami, il est rentré chez lui, vêtu des habits « civils » qu’il avait empruntés et est resté terré jusqu’à ce qu’il entre en contact avec un de ses chefs et qu’on lui dise s’il devait rester en attendant de pouvoir se rendre utile, ou s’il devait rejoindre les F.F.I. directement. Il va à VILLEURBANNE aujourd’hui même et sa femme va me transmettre les nouvelles qu’il a réussi à obtenir.
521Nous allons avoir l’eau, le gaz (2 heures par jour) et l’électricité, mais aucun fruit ou légume. Demain nous n’aurons plus de farine non plus et donc plus de pain dans les boulangeries ! Depuis deux ou trois jours nous n’avons plus la radiodiffusion lyonnaise, car les Allemands ont fait exploser les deux gros pylônes de la station de radio principale. Mais nous captons très bien la radiodiffusion de Londres et des pays étrangers et nous entendons (via LONDRES) la radiodiffusion de PARIS qui a enfin cessé de n’être qu’une longue suite de mensonges brodés par les Allemands et leurs serviteurs. Je me demande si ABETZ est parti avec son vieil ami, ce minable de Jean LUCHAIRE111 !
Dimanche 27 août
522Une journée étrange, ensoleillée, bleue, calme, à part quelques coups de feu. Je suis sortie, rien qu’au coin de la rue, pour rendre visite à mes deux amies « vieilles filles ». Elles étaient toutes les deux absentes, sans doute à la messe. Sur le chemin du retour, le long de ces rues vides et silencieuses, quelques rares personnes se tenaient debout dans l’embrasure de portes d’entrée ; quelques autres, plus rares encore, marchaient d’un pas rapide. L’allure de la ville m’a remis en mémoire la fin du mois de juin 1944. Mais à présent, le silence et la tension ont une qualité tout autre : les gens sont inquiets à cause du temps qu’on met à être libérés et à cause du chaos que les Allemands provoquent avant de quitter les lieux.
523Mais il y a de l’espoir, et la faim, le confinement forcé, par peur des mitraillettes, tout cela ne compte pas, ou si peu. La fin est en vue. Je suis très inquiète pour Lili et sa famille, car apparemment les F.F.I. ont dû se retirer en attendant les Américains, et les Allemands ont repris VILLEURBANNE. Mon Dieu, faites que Lili, Riquet et E. soient sains et saufs, ainsi que le petit garçon juif qu’ils ont recueilli. Il faut que je note une histoire amusante que j’ai entendue : dans un café, un Allemand ivre fanfaronnait au sujet du nombre de pays que Hitler avait écrasés et occupés, et il commença à en faire la liste : la Belgique, la Hollande, la Norvège, la Pologne, etc., etc. Le cafetier qui devait être un farceur (si jamais une telle chose est possible, à moins qu’il ne fût simplement la version masculine de Mrs Harris) lui dit de la manière la plus naturelle possible : « Oui, c’est sûr, mais bon vous n’avez pas encore pris “la Tripotée” ! » L’Allemand, piqué par ce qu’il avait compris comme une critique, et croyant que « la Tripotée » était le nom d’un pays, a répondu : « Non, on ne l’a pas encore prise, mais vous pouvez parier tout ce que vous voudrez qu’on va bientôt la prendre ! » Et la réaction enjouée et appréciative de tous les clients du café lui a fait très plaisir !
Lundi 28 août
524Encore une journée d’attente : la plupart des commerces sont fermés, aucun tramway, aucun bus, très peu de pain, pas de viande, pas de fruits. Ce matin, on a largué des bombes à l’extérieur de la ville sur un convoi allemand qui partait. Si on ne nous fait pas parvenir des vivres au plus vite, nous allons au-devant de souffrances terribles ; c’est déjà très difficile, car on manque de lait pour les bébés.
Mardi 29 août
525On attend toujours et toujours, pas d’aliments frais. Les ponts sont bloqués par les Allemands, si bien que la rive gauche est coupée du reste de la ville.
Mercredi 30 août
526Cela fait maintenant une semaine que la ville n’a plus d’aliments frais, plus de tramways, ni de bus. Et depuis lundi les ponts sont fermés ; ce matin les Allemands ont pris des femmes et les ont obligées à travailler pour empiler des pavés sur leurs barricades qui bloquent l’accès aux ponts. Il est donc plus sûr de rester à la maison. La jeune fille112 du concierge de l’immeuble voisin qui a été blessée le 24 lorsque les Allemands ont tiré sur les gens tout le long du cours Morand113 et de la rue Tronchet est morte à l’hôpital il y a trois jours. Elle était simplement allée dans la rue au moment où la fusillade avait commencé. Elle voulait voir ce qui se passait et sa mère a commis la sottise de ne pas l’en empêcher. Une balle lui a tranché l’artère fémorale et elle est morte le lendemain matin.
527On rapporte que des chars (américains) sont rassemblés à la VERPILLÈRE, prêts à l’assaut.
528Le major et le capitaine de la police lyonnaise (légitime) ont fait leur réapparition après une éclipse de près de deux années. Ils avaient pris le maquis après avoir appris qu’ils étaient recherchés par les Allemands ; ils sont de retour et se trouvent à la préfecture avec le (nouveau) major et le (nouveau) capitaine nommés par Vichy à leur place. Ils sont, paraît-il, méconnaissables. Ils ont non seulement énormément maigri, mais ils se sont également maquillé le visage. Le major s’est teint les cheveux et s’est fait pousser une épaisse moustache ainsi qu’un bouc. Le déguisement est tel que le mari de ma gouvernante qui avait pourtant travaillé pendant des années sous son commandement ne l’a reconnu que parce qu’on lui avait dit que son major était rentré et que son apparence était différente de ce qu’elle était auparavant. J’imagine que ces deux officiers se disent qu’ils seront plus utiles en ville et qu’ils sont revenus pour cette raison, très probablement en obéissant à des ordres. Le major doit avoir envie d’en découdre avec les Allemands. Il y a quelques mois à peine, son frère, un prêtre de paroisse à VILLEURBANNE, a été fusillé par les Allemands probablement car ces derniers savaient qu’il était lié à l’officier qui avait pris le maquis. L’autre major, nommé par Vichy, est désormais prisonnier sans que les Allemands soient au courant. Cela signifie que les forces des F.F.I. agissent en secret à Lyon, faute de pouvoir le faire à visage découvert.
Jeudi 31 août
529Encore une journée calme (du moins jusqu’à 14 heures !) Lili est venue ce matin et raconte qu’à VILLEURBANNE les Allemands tirent sur les gens, pillent les maisons et arrachent les alliances des femmes. Tout le quartier a été mis sens dessus dessous, d’abord par les « faux-maquis114 », puis par les Allemands.
20 heures
530Depuis midi, on entend régulièrement des gros « boums » et des bruits d’explosions. Je ne savais pas ce dont il s’agissait, mais il paraît que la gare des Brotteaux et tous ses commerces de bouche ou autres, ont été aspergés d’essence puis incendiés. La même chose s’est produite à la gare de Perrache, qui est encore plus grande. On raconte que les Allemands ont reçu l’ordre de quitter la ville et qu’ils détruisent le plus de choses possible sur leur passage. Mon Dieu, faites que leur départ ne soit pas une fausse rumeur ! Tout ce qu’ils détruisent pourra être reconstruit, du moment qu’ils ne tuent pas trop de monde dans les combats inégaux qu’ils nous livrent. Nos soldats savent qu’ils risquent leur vie au combat, mais ce qui est atroce c’est qu’ils se fassent tuer alors qu’ils sont désarmés.
531Dans la rue, les gens ont désormais pris l’habitude de se demander les uns aux autres : où allez-vous ? Et de se tenir au courant : « vous ne pouvez pas passer par là, car la rue est bloquée », ou bien « faites attention une femme vient de se faire tuer, vous risquez votre vie en allant dans cette direction ». Une fois libérés, cela sera sûrement très étrange au début de se déplacer sans risquer de recevoir des balles. Felia se rendait à son restaurant au coin de la rue, lorsqu’une fusillade a retenti dans une rue parfaitement calme. Absolument terrifiée, elle a jeté un regard prudent autour d’elle et a aperçu, dans une rue déserte, un officier allemand, qui remettait sa mitraillette à l’épaule : il avait tiré pour s’entraîner !
Vendredi 1er septembre
532Rien de nouveau, sinon que les coups de feu et les tirs de mitraillette se font moins fréquents. Les nouvelles sont toujours extrêmement bonnes : hier REIMS ; aujourd’hui COMMERCY, VERDUN et SEDAN. Et dans notre région, VALENCE est désormais libérée. Un jeune homme, Robert V. est venu du Comité de libération me demander de traduire en allemand un appel à la reddition à l’intention des soldats allemands, puisque tout combat est désormais inutile. Cela signifie-t-il que les patriotes vont se soulever ? Apparemment, dans le centre-ville les Allemands sont très nombreux, mais plutôt calmes.
Samedi 2 septembre
533C’est le jour J pour nous : il y a eu de grosses explosions toute la nuit et ce matin depuis 8 h 30 ; on nous a rapporté à vingt minutes d’intervalle la nouvelle effroyable que les Allemands (probablement parce qu’ils battent en retraite) font sauter les ponts. Le pont Morand près d’ici a explosé dans un tel vacarme, et provoquant une telle déflagration, que de nombreuses maisons qui se trouvaient à proximité se sont effondrées et ici, dans mon appartement, le parquet est recouvert d’une couche de poussière, comme si on avait marché dessus avec des bottes très sales. Les explosions ont tellement secoué l’immeuble que la poussière qu’aucun aspirateur n’atteint d’habitude est retombée sur le sol. Ces explosions sont vraiment pénibles, mais alors même qu’elles avaient atteint leur pic d’intensité, un enfant qui vit en face, de l’autre côté de la cour, continuait pourtant à faire ses gammes et ses arpèges.
534Étrangement, ni l’eau ni l’électricité n’ont encore été coupées.
535Hier, ma gouvernante m’a dit que les Allemands avaient exhibé dans les rues une cinquantaine de prisonniers américains qui n’avaient pas du tout l’air contrits et souriaient largement à la foule accueillante et sympathique. Ces Américains ont été parachutés à AMBÉRIEU où apparemment les Allemands tiennent l’aéroport.
14 h 30
536F. est venue me voir pour écouter la radio belge. Elle dit que les Allemands ont l’air d’être partis : un homme de sa connaissance a vu ce matin un soldat allemand fait prisonnier par deux civils et il avait l’air content.
537À COUZON, dit-elle, plusieurs soldats allemands se sont rendus aux gendarmes qui, ne sachant que faire de ces prisonniers, les ont enfermés dans la cellule réservée aux ivrognes et aux fauteurs de trouble de ce petit village.
538Des explosions sont en cours, mais moins fréquentes et moins fortes. La guerre est peut-être finie.
539Les nouvelles sont merveilleuses : c’est la percée dont nous n’osions rêver. À 17 h 30, ma voisine Mme L. m’a appelée : des F.F.I. étaient à bord d’une voiture garée devant la porte, et avec eux des garçons qui avaient rejoint le maquis il y a quelques mois et qui venaient de s’arrêter un instant pour dire à leurs parents (qui vivent dans l’immeuble) que le soulagement que nous attendions tous depuis longtemps était enfin arrivé. Des troupes américaines sont également là et les blindés sont en route et seront à Lyon, sinon cette nuit, au plus tard demain matin. Les tirs continuent, tant qu’il y a des Allemands en vêtements civils, et on raconte qu’entre la Saône et le Rhône les Allemands sont toujours en force. Mais s’ils sont si nombreux à être restés pour se battre jusqu’au bout, pourquoi donc ont-ils fait exploser les ponts qui traversent les deux fleuves (25 ponts en tout) ?
540Des coups de feu retentissent par moment et on nous dit que les Allemands vont tirer en ville et qu’il va peut-être falloir nous réfugier dans les caves. Mais rien n’est sûr : personne ne sait à l’heure actuelle ce que les Allemands pourraient faire, ou peuvent faire.
541Les Américains sont arrivés, j’ai entendu des éclats de voix et les applaudissements venant de deux directions opposées.
3 septembre
542La libération de la ville est presque totale, restent seulement quelques mitraillettes dans le centre-ville qu’on doit encore ramener à la raison. Mais un seul pont est debout et vous pouvez le traverser à condition de ne pas avoir peur de faire quelques acrobaties. L’ancien préfet nommé par VICHY s’est discrètement éclipsé (dans une voiture officielle) à 15 heures et une heure plus tard le nouveau préfet a pris le poste auquel il a été nommé par le gouvernement provisoire.
543D’après la radio (la B.B.C.), les Allemands ont parlé dans leur propre radio de « leurs armées qui en battant retraite avaient traversé Lyon ». Espérons qu’ils n’iront pas tellement loin, eux et leur pillage insensé.
544Aujourd’hui, a eu lieu, pour moi du moins, le contrecoup de cette journée d’excitation incroyable. Hier au soir, tant de personnes étaient persuadées que les Allemands allaient bombarder la ville que ma voisine m’a recommandé d’être raisonnable et de descendre à la cave si des bombardements avaient lieu. J’ai dit d’accord et suis allée me coucher à moitié habillée. Mais en me réveillant à trois heures du matin, je me suis aperçue qu’il ne se passait rien, donc je me suis mise en tenue de nuit et me suis recouchée.
545Je ne suis pas sortie, car il y a encore trop de tirs. Je veux d’ailleurs savourer ce sentiment délicieux et tout neuf d’être enfin débarrassée des menaces permanentes : les Allemands, leurs prisons, mais aussi la faim.
4 septembre
546Suis restée à la maison, morte de fatigue. À 14 heures, Mme L. est venue me voir et pendant qu’elle était là, Geneviève est accourue pour nous dire qu’elle avait rencontré deux officiers américains et qu’ils avaient été ravis de rencontrer quelqu’un qui parlât anglais. Ils étaient logés à la pension (dans l’attente de rencontrer une Américaine qui souhaite rencontrer des compatriotes). Mme L. était ravie et allait se rendre à la pension lorsque j’ai eu soudain un éclair de génie et j’ai proposé que tous viennent plutôt chez moi. Mme L., la mère de Geneviève, a gentiment proposé d’apporter des rafraîchissements (car je n’avais aucune boisson à offrir) et lorsque les Américains sont arrivés, on a pu offrir à tous du très bon vin d’Arbois, un crû de 22 ans d’âge. Ces deux Américains étaient très agréables et nous ont dit combien nos F.F.I. avaient bien travaillé et à quel point les paysans français avaient été accueillants envers les soldats alliés. L’un d’entre eux était originaire de KALAMAZOO et l’autre de VINCENNES. C’était si bon d’avoir des invités d’outre-Atlantique et de pouvoir leur dire notre bonheur de les voir. Comme ils partaient, Marguerite et son mari sont venus voir si j’avais résisté au choc des explosions de samedi. Ils m’ont aussi apporté la triste nouvelle que le joli dôme de l’Hôtel-Dieu avait été détruit par le feu, la milice ayant tiré depuis ce dôme sur les F.F.I. et les tirs de réplique ayant ensuite mis le feu au dôme.
547J’ai oublié de dire que les Américains ont insisté pour que nous acceptions une partie de leur ration de biscuits et de cacao. Je ne savais que leur donner en échange jusqu’à ce qu’ils mentionnent des timbres : tous les deux voulaient des timbres et par chance j’ai pu leur donner ce qui est désormais déjà une rareté : le dernier timbre de VICHY en date, sorti ce printemps en l’honneur du centenaire du service ambulant115. Ils étaient contents d’avoir ces timbres. Comme ils ne restaient que quelques heures à Lyon, il eut été dommage qu’ils n’eussent rien à emporter avec eux pour leur rappeler la ville. Ils n’auraient rien trouvé dans les commerces et d’ailleurs ils n’avaient pas d’argent sur eux : l’avancée des troupes après le débarquement en Provence a été si rapide que ceux qui devaient les payer n’ont pas réussi à suivre le mouvement.
Mardi 5 septembre
548Nous avons peine à croire au miracle de cette avancée si glorieuse, en Belgique, en Hollande et dans le nord de la France. Il nous semble que nous sommes en plein conte de fées : nous nous sommes si longtemps endurcis afin de supporter l’oppression pour une durée indéfinie, que désormais nous nous sentons physiquement épuisés, malgré la joie immense ressentie dans nos cœurs. Des tirs de mitraillette persistent, mais ils se font plus rares. Je suis sortie ce matin : mes amis libraires étaient si heureux et sur les visages des gens on pouvait lire le soulagement et contempler des mines apaisées. L’atmosphère dans la rue était toute différente de l’atmosphère d’angoisse, de panique et de peur des derniers jours de l’Occupation allemande. C’était comme si la ville, de même que les gens, étaient entrés en convalescence et recommençaient à profiter de la vie.
Mercredi 6 septembre
549Riquet est venu ce matin pour voir comment j’avais résisté au choc de l’explosion des ponts et pour m’apporter des provisions (un peu de beurre, du sucre, des denrées rares et ô combien précieuses !). Comme tous les garçons qui n’ont pas encore l’âge du service militaire, il aimerait connaître la date de son service militaire, car il voudrait s’enrôler dès que possible pour ne pas commencer les Beaux-Arts un ou deux ans, puis devoir rejoindre l’armée sans avoir été suffisamment préparé à ce qui sera sans doute son métier plus tard.
550Il n’en a pas encore parlé à ses parents, mais il va prendre des renseignements pour savoir à quel âge un garçon peut s’enrôler. Son grand copain Geo qui a un an de plus et a dû travailler dans des équipes allemandes de travaux forcés (il avait dû prendre un emploi de marin ou sinon accepter d’être envoyé en Allemagne et il a très bien fait de faire le premier choix) est parti ce matin dans un bureau de recrutement dans l’espoir d’être recruté.
551Excellente nouvelle : le service postal entre les États-Unis et la France est rétabli, mais on ne peut écrire que des cartes postales et ne parler que de sujets d’ordre familial. J’imagine que cela signifie qu’on a aussi le droit d’écrire à nos amis qu’on est vivant et bien portant.
Jeudi 14 septembre
552Un jour inoubliable : le général de Gaulle est venu à Lyon et a parlé depuis l’Hôtel-de-Ville devant une foule enthousiaste et délirante de joie comme je n’avais jamais vu. Les cris de joie ont dépassé tout ce que j’avais entendu jusque-là dans une ville dont les habitants ont la réputation justifiée d’être d’une austérité tout écossaise. Aujourd’hui leur réserve habituelle s’est complètement envolée dans un élan unanime de gratitude envers cet homme qui leur a rendu leur fierté, même dans les jours les plus sombres, en refusant la défaite ; qui a restauré l’estime que nous avions de nous-mêmes et nous a inspiré la résolution de persévérer, d’espérer, même sous le joug des Allemands, en attendant le jour de la libération.
553Le maire116 (qui remplace notre cher Ed. HERRIOT, prisonnier de VICHY, envoyé en Allemagne par les [mot illisible]) a prononcé un hommage vibrant au général de Gaulle ; puis le héros du jour a appelé le peuple avec clarté, franchise et concision, chaque mot sonnant avec justesse, à chanter la Marseillaise en signe d’unité nationale et il a entonné d’une voix forte, pleine et résonnante, la première ligne de l’hymne. Puis la foule assemblée s’est jointe à lui, mais pendant tout ce moment, dans cet hymne qui était chanté comme une prière, telle une promesse, sa voix était toujours perceptible parmi les milliers d’autres voix.
554Je n’ai pas vu la scène, mais je l’ai entendue à la radio, car c’était une retransmission en direct et rien de cette scène n’a été perdu, puisque les cris de joie enthousiastes qui ont duré longtemps ont permis aux auditeurs de partager l’émotion et l’atmosphère de ce moment.
555Grâce à Dieu, ces jours sont désormais derrière nous où, lors des visites de Pétain, des foules de professeurs et d’élèves devaient applaudir sur commande, les voitures sommées de s’arrêter, les passagers forcés d’en descendre avant de se laisser mener par la police dans les rues et sur les places où sa voiture allait passer.
21 septembre
556Une semaine chargée et chaque jour son lot de victoires : la Belgique, la Hollande, la ligne Siegfried, la libération de NANCY, VERDUN, BOULOGNE. Tout cela est tellement grandiose, tellement glorieux et nous sommes si heureux ! Un tel soulagement et une telle joie sont palpables dans l’air ! Julia Y. qui est rentrée à Lyon après une absence de 5 semaines a été frappée par la sérénité affichée sur le visage des gens. Elle a dit qu’elle aurait deviné que la libération avait eu lieu rien qu’à l’expression sur les visages dans la rue.
557Malgré tout, j’ai été très contrariée et inquiète pendant un ou deux jours. Le jardinier a écrit d’OUSSIAT pour me dire que ma maison avait été réquisitionnée, serrure, crosse et barillet, car les Allemands en quittant Pont-d’Ain avaient mis le feu à environ 50 maisons et qu’il avait bien fallu trouver un refuge pour les personnes désormais sans toit.
558Bien sûr, si je n’avais pas encore été sous le choc (comme le médecin m’a affirmé que c’était effectivement toujours le cas quelques jours plus tard, bien que je ne m’en sois pas aperçue) du bombardement de l’usine Pétro-naphte et des explosions, cadeau de départ des Boches en quittant la ville, cette nouvelle ne m’aurait pas autant perturbée. Bien que je sache tout à fait qu’avoir sa maison et son contenu mis entièrement à la disposition de personnes sans toit fait partie de la règle du jeu, je me suis sentie très vulnérable à la pensée que mes affaires personnelles, mon linge de lit, mon lit et mes couvertures, ma banquette, rien de tout cela n’était désormais à moi et allait être touché et utilisé par des personnes que je ne connaissais pas le moins du monde. Tout cela est sans aucun doute très égoïste de ma part, mais je n’y peux rien. C’était comme si la maison et son contenu n’existaient plus et ne pourraient plus être à moi, jamais, ni aucun des souvenirs intimes reliés à mon pauvre frère et qui me rappelaient les joies qu’il avait connues en ce lieu.
559Le pire dans tout cela, et ce qui a fait naître un sentiment de révolte et rempli mon cœur d’une colère médusée est que la réquisition a eu lieu sans que je sois au courant et que j’aie appris la nouvelle alors que les nouveaux résidents l’occupaient depuis plusieurs jours (aucun train ne circule encore et la lettre du jardinier a été glissée dans ma boîte par un messager dont j’ignore l’identité). En plus de tout cela, j’avais laissé à OUSSIAT le cahier bleu dans lequel j’avais écrit mon journal de guerre depuis la fin de juin 1940 jusqu’à la fin de septembre 1943. Ce petit carnet contenait le récit de trois années de ma vie et j’avais essayé d’y retracer fidèlement toutes les choses que je voulais que mes amis connaissent quand la France cesserait d’être une prison et serait à nouveau un lieu heureux ouvert à tout ce qui respire librement sous le ciel. Je l’avais toujours transporté avec moi dans mes allers-retours entre Lyon et Oussiat. Mais en septembre l’année dernière, comme les Allemands fouillaient les bagages à main à Ambérieu, je n’avais pas osé courir le risque qu’on lise mon petit cahier, d’autant moins que j’étais sûre que mes lettres avaient été lues depuis l’arrestation de ma malheureuse étudiante M. Th. S.117 Coup du sort, j’avais écrit à M. Th. S. lui demandant de venir passer quelques jours avec moi, et ma lettre avait été postée juste au moment de son arrestation par la Gestapo (parce qu’elle était juive) et cela avait dû inciter les Boches à garder un œil sur ma correspondance. Pendant plus d’un mois après son arrestation, alors que je ne savais pas encore ce qui était arrivé à cette malheureuse jeune fille, j’avais bien remarqué que toutes mes lettres étaient plus ou moins nettement censurées ou trafiquées.
560C’est pourquoi transporter mon carnet bleu aurait été aussi dangereux que transporter un bâton de dynamite. J’avais donc décidé de le laisser dans ma maison d’Oussiat. Mais je n’ai pu le récupérer, car je n’ai plus quitté Lyon depuis, ni à Pâques, ni de tout l’été.
561Perdre ce journal c’était comme perdre une partie de moi-même et j’étais éperdue de regret et de chagrin. Mais finalement tout s’est bien terminé. Lili, qui a plus de bonté dans son cœur qu’aucun autre être humain, a entrepris de se rendre à Oussiat, de faire un inventaire et de récupérer mon cahier bleu, ainsi que d’autres affaires personnelles. J’arrive donc à présent à penser sans émoi, charitablement et posément, au fait que ma maison abrite une famille dépourvue de toit.
562Au sujet de la manière dont la ville se remet et panse ses blessures : on peut désormais traverser un pont facilement et normalement, sans avoir à faire la queue pendant des heures. Et lorsque les trains arrivent du centre de la France, comme il n’y a plus de pont ferroviaire, les passagers descendent du train et sont transportés sur la rive gauche par une navette fluviale. Cela prend du temps, mais les gens arrivent à destination, comme prévu.
563J’ai gardé la meilleure nouvelle pour la fin : hier matin, j’ai reçu une lettre qui portait sur l’enveloppe l’indication suivante : « Cabinet du général de Gaulle ». Elle venait d’Alger et avait été envoyée par ma chère Thérèse118, cette chère jeune fille qui a travaillé depuis juillet 1940 pour le général de Gaulle. Elle me dit simplement qu’elle va bien et qu’elle se rend chez sa mère119 qui se remet doucement d’une opération dans une maison au cœur de l’Oxfordshire où elle n’a ni bonne, ni infirmière, ni domestique d’aucune sorte en dehors de ce que fournit Desmond qui avait quitté Lyon il y a plus d’un an, puis réussi à rejoindre l’Espagne en toute sécurité avant de se rendre à Alger et de là en Angleterre. Il passe désormais un 4e trimestre à Oxford. Cela fait incroyablement plaisir d’entendre toutes ces bonnes nouvelles de la part des personnes qu’on aime. Une autre surprise agréable est la réapparition d’un étudiant qui était passé dans la clandestinité depuis un an pour échapper au travail obligatoire en Allemagne. On comprend ce que les amis de Lazare ont ressenti lorsque celui-ci s’est levé d’entre les morts ! Mais tant d’autres, trop nombreux, ne sont jamais réapparus.
Notes de bas de page
1Lili : il s’agit d’Amély Butheau, née à Cuisery en Saône-et-Loire le 11 août 1900. À 19 ans, le 12 décembre 1919, elle épouse à Lyon (mairie du 3e) Ernest Cursat, ingénieur, né à Annemasse (Haute-Savoie) le 3 avril 1894. Lili est une des amies fidèles de Léonie Villard, la plus présente dans tout le journal. Plus jeune que Léonie Villard, elle prend soin d’elle. Lili et Ernest Cursat ont un fils, Henry, dit Riquet (1928-2006) qui devient un dessinateur connu sous le nom de « Rik » (Archives de Lyon, Acte de mariage, Lyon 3e, 1919, p. 291 ; De Dard et d’autres, Rik Cursat, https://www.toutdard.fr/writer/auteurs/dessinateurs-auteurs/rik-cursat/ [consulté le 22 juillet 2023]).
2Peut-être la famille de Charles Paillier, commerçant lyonnais, qui vit dans l’immeuble en 1936 (Archives départementales du Rhône, Listes nominatives, Lyon 6e, 1936).
3Léon Villard (1873-1942), demi-frère de Léonie Villard.
4Ernest Cursat, époux de Lili.
5Située à Oussiat dans l’Ain ; Léonie Villard a acheté le terrain en 1939 et la maison a été construite en 1939-1940.
6Maria, gouvernante de Léonie Villard en 1940, ne vit pas chez cette dernière.
7Léon Villard reste à Lyon, dans leur appartement du 24 rue Tronchet (6e).
8Référence au personnage de Joe, le serviteur du vieux M. Wardle dans Les aventures de Monsieur Pickwick de Charles Dickens (Charles Dickens, The Pickwick Papers, Londres, 1836).
9Il s’agit ici d’une coquille dans la version originale : Léonie Villard fait sans doute référence au roi Arthur et non au roi Alfred et en particulier au poème d’Alfred lord Tennyson « The Farewell of King Arthur to Queen Guinevere » : « But teach high thought, and amiable words,/And courtliness, and the desire of fame,/And love of truth, and all that makes a man. »
10Mme L. est très probablement la voisine Mme Leyvastre (Archives Départementales du Rhône, Listes nominatives ; Correspondance avec Marie-Thérèse Jones-Davies).
11Il s’agit d’une référence à une comptine anglaise traditionnelle « As I was going to St Ives » qui met en scène une rencontre avec un homme ayant sept femmes, chaque femme portant un gros sac. Cette référence illustre le fait que Léonie Villard s’adressait à un lectorat anglophone : « As I was going to St Ives,/I met a man with seven wives,/Each wife had seven sacks,/Each sack had seven cats,/Each cat had seven kits:/Kits, cats, sacks, and wives,/How many were there going to St Ives? »
12En lettres majuscules dans le texte original ; c’est le cas de tous les mots en lettres majuscules.
13Un décret d’octobre 1940 oblige les femmes âgées de plus de cinquante ans, agents de la fonction publique à faire valoir leurs droits à la retraite, quelle que soit la durée durant laquelle elles ont travaillé. Léonie Villard est âgée de 62 ans en 1940 (Journal Officiel de la République Française, art. 8, https://www.legifrance.gouv.fr/download/securePrint?token=T02TTsuH34ZCgCEbhaBF [consulté le 22 juillet 2023], 27 octobre 1940).
14Voir Pierre-Antoine Courouble, L’énigme des bombes en bois : « wood for wood », Toulon, Les Presses du Midi, 2009.
15En anglais : Jerusalem artichokes.
16Il s’agit de Joseph, fils de Jacob, personnages bibliques. Jacob fait confectionner pour son fils Joseph un manteau (une tunique) multicolore, suscitant la jalousie de ses frères : Genèse 37:3.
17Température illisible (p. 22 de la version originale).
18Très probablement Laure Gilibert, née en 1902 à Lyon, épouse d’Alfred Gilibert, négociant, tous deux parents de Denise (née en 1925) et de Madeline (née en 1927) (Archives départementales du Rhône, Listes nominatives, Lyon 6e, 1936).
19Léonie Villard emploie parfois une majuscule (Allies), parfois une minuscule (allies) en anglais ; le français emploie communément la majuscule, majuscule utilisée dans la présente traduction.
20En français dans le texte.
21Frank Arthur Swinnerton (1884-1982), romancier, critique, biographe et essayiste anglais. Trois ouvrages de cet auteur se trouvent dans la bibliothèque de Léonie Villard : The Three Lovers (1923), The Elder Sister (1926) et The Georgian Literary Scene: a Panorama (1935) (BNF, Frank Arthur Swinnerton, https://data.bnf.fr/fr/12364763/frank_swinnerton/ [consulté le 20 décembre 2023]).
22Joseph Allan Nevins (1890-1971), historien et journaliste américain, spécialiste de la guerre civile. En 1942, il publie America: The Story of A Free People, Oxford, Clarendon Press, 1942 (Britannica, Allan Nevins, https://www.britannica.com/biography/Allan-Nevins [consulté le 20 décembre 2023]).
23Sir Richard Stafford Cripps (1889-1952), homme politique britannique membre du parti travailliste, avocat et diplomate (Britannica, Sir Stafford Cripps, https://www.britannica.com/biography/Stafford-Cripps [consulté le 24 juillet 2023]).
24Sur l’original : « Bou » et « ou » sont raturés (La fille de Bou).
25Selon Laurent Douzou (correspondance par mail, 2023), il s’agit sans doute de René Parodi, arrêté le 6 février 1942 à Paris, incarcéré à Fresnes, mort le 16 avril (Pennetier Annie & Strauss Francoise, Parodi René, Alexis, Léon, Marie, Maitron, https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article181788 [consulté le 27 mai 2024] et Ordre de la Libération, René Parodi, https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/rene-parodi [consulté le 27 mai 2024]).
26Lilian Mathieu, « La musique sous emprise politique. Le concert lyonnais de la Philharmonie de Berlin du 18 mai 1942 », 20&21, Revue d’histoire, vol. 2, no 154, 2022, p. 75-90.
27Otto von Abetz (1903-1958), ambassadeur d’Allemagne en France pendant l’Occupation. Dès le 15 juin 1940, il joue un rôle au sein des services allemands installés à Paris dans la persécution des juifs en France : « Nommé représentant en France occupée par Joachim von Ribbentrop, le ministre allemand des Affaires étrangères, Otto Abetz, ancien professeur de dessin et de biologie devenu “ministre plénipotentiaire”, arrive le 15 juin 1940 à Paris, accompagné d’une équipe de jeunes collaborateurs francophiles, pour installer ses services au Palais Beaumont de la rue de Lille, siège de l’ancienne ambassade d’Allemagne. » (Barbara Lambauer, « Illustration d’un rapprochement entre occupants et occupés ? La question juive au miroir d’une collaboration d’État, 1940-1942 », Les Cahiers de la Shoah, vol. 8, no 1, 2005, p. 152 et Barbara Lambauer, Otto Abetz et les Français ou l’envers de la collaboration, Paris, Fayard, 2001.)
28Vingt-sept prisonniers du camp de Choisel sont fusillés par les nazis le 22 octobre 1941 en représailles après la mort de Karl Hotz, lieutenant-colonel de l’armée de terre allemande (AJPN, Camp de Choisel pendant la Seconde Guerre mondiale, http://www.ajpn.org/internement-Camp-de-Choisel-59.html [consulté le 27 mai 2024]).
29Il s’agit de Guy Môquet : « Le plus jeune des 27 otages, Guy Môquet, avait 17 ans. Il sera fusillé avec Charles Michels, député communiste du 15e arrondissement de Paris, Jean-Pierre Timbaud, secrétaire de la fédération des métaux CGT de la région parisienne, deux trotskistes, Marc Bourhis et le maire de Concarneau Pierre Guéguin et bien d’autres. » (AJPN, Camp de Choisel pendant la Seconde Guerre mondiale, http://www.ajpn.org/internement-Camp-de-Choisel-59.html [consulté le 27 mai 2024].)
30Il s’agit d’Hélène François (née Van Damm), mère de Louis François (Alain Dalancon et Louis François, Constant Joseph, Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article225789 [consulté le 27 juillet 2023]).
31Paul Paray (1886-1979), chef d’orchestre et compositeur (source : Paul Paray, Paul Paray, http://www.paulparay.fr/home.html [consulté le 25 juillet 2023]).
32Fiorello La Guardia (1882-1947), maire de New York de 1934 à 1945 (source : BNF, Fiorello, Henry La Guardia, https://data.bnf.fr/fr/12372329/fiorello_henry_la_guardia/ [consulté le 25 juillet 2023]).
33Lily Pons (1898-1978), chanteuse française née en 1898 et naturalisée américaine en 1940 (source : Opera-online, Lily Pons, https://www.opera-online.com/fr/items/performers/lily-pons-1898 [consulté le 25 juillet 2023]).
34Friedrich Grimm (1888-1959) : « Friedrich Grimm, avocat franco-allemand pendant l’entre-deux-guerres, conseiller à l’ambassade d’Allemagne pendant l’Occupation et fervent propagandiste d’une amnistie après la guerre. » (Source : Fritz Taubert, « La mémoire d’une autre réconciliation : le récit des anciens collaborationnistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, vol. 100, 2007, p. 51-65, http://journals.openedition.org/chrhc/1246 [consulté le 27 mai 2024].)
35Denise Dufour (1899-1978) épouse de Charles Dumoulin (1901-1978), directeur de l’usine de soieries de Jujurieux (Ain) (Archives département de l’Ain, Listes nominatives, Jujurieux, 1946, p. 3.) Ils vivent dans le quartier haut de Jujurieux.
36D’après Laurent Douzou (correspondance par mail, 2023), il s’agit de André Philip, professeur à l’université de Lyon et membre du mouvement de résistance Libération-Sud (Christian Chevandier & Gilles Morin, Philip André, Jean, Louis, Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article87228 [consulté le 27 juillet 2023]).
37The Barretts of Wimpole Street est une pièce de 1930 du dramaturge anglo-néerlandais Rudolf Besier, fondée sur l’histoire d’amour entre Robert Browning et Elizabeth Barrett.
38Victoria Regina est une pièce datant de 1934 de Laurence Housman sur la reine Victoria (première en 1937).
39J. B. Priestley, romancier anglais, dramaturge, scénariste, homme de radio et commentateur.
40Georgette Défond, née en 1918 à Conand (Ain), sœur de Suzon et fille de Jules Défond, meunier, né en 1873 à Beauchastel (Ardèche) et de Jeanne Grasset, cuisinière, née aux Adrets (Isère) en 1886 (Archives de l’Ain, Liste nominative, Conand, 1921, p. 2 ; Site web https://www.geneanet.org).
41Suzon Défond (Suzanne), née en 1913 à Maillat (Ain), soeur de Georgette.
42Discours de W. Churchill, 8 septembre 1942 à la Chambre des Communes, UK Parliament, 1942, vol. 383, cc82-110, https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1942/sep/08/war-situation#S5CV0383P0_19420908_HOC_303 [consulté le 25 juillet 2023].
43Lettre du 31 août 1942 du président du Sénat Jules Jeanneney et du président de la Chambre des députés Edouard Herriot (voir par exemple : Jérôme Henning, « La résistance légale des présidents des Chambres, Jules Jeanneney et Édouard Herriot, face au régime de Vichy (1940-1942) », Cahiers Jean Moulin, 2015, http://journals.openedition.org/cjm/101 [consulté le 27 mai 2024]).
44Cordell Hull, lauréat du prix Nobel de la paix en 1945, plus connu sous le nom de « Père des Nations Unies », homme d’État américain très renommé, il fut durant douze ans secrétaire d’État des États-Unis sous la présidence de Franklin Roosevelt (Cordell Hull Foundation for International Education, Cordell Hull Biography, https://cordellhull.com/biography_fr/ [consulté le 26 juillet 2023]).
45Le cardinal Gerlier (voir : Valérie Portheret, Vous n’aurez pas les enfants, Paris, Xo Editions, 2020).
46La Relève : imaginée par le gouvernement de Vichy en 1942, elle doit servir les besoins de l’armée et permettre la libération d’un prisonnier de guerre pour trois ouvriers acceptant de partir travailler en Allemagne. Voir par exemple : Évelyne Gayme, « La politique de la Relève et l’image des prisonniers de guerre », Inflexions, vol. 21, no 3, 2012, p. 201-208.
47Musée du patrimoine militaire de Lyon et sa région, Le camp militaire de Chambarand, https://museemilitairelyon.com/2021/12/29/le-camp-de-chambaran/ [consulté le 26 juillet 2023].
48Léonie Villard orthographie « Giraut » avec un T dans la version originale.
49Fondation Charles de Gaulle, Henri Giraud, https://www.charles-de-gaulle.org/lhomme/biographies/henri-giraud/ [consulté le 26 juillet 2023].
50Louis François.
51Muriel François (https://www.geneanet.org).
52Hélène François (née Van Damm), mère de Louis François.
53Pierre S., gendre d’Hélène François.
54Fondation Charles de Gaulle, François Darlan, https://www.charles-de-gaulle.org/lhomme/biographies/francois-darlan/ [consulté le 26 juillet 2023].
55Il s’agit de Jacques Le Bailly auquel Léonie Villard fait référence sous les initiales Jacques L. B. le 22 novembre. Merci à Sébastien Albertelli d’avoir fait la lumière sur l’identité du jeune homme et d’avoir indiqué qu’il est fait mention de Jacques Le Bailly dans l’ouvrage : Pierre Sonneville, Les combattants de la liberté, Paris, La Table ronde, 1968.
56Ma traduction de « who liked to pull the very whiskers of Death ».
57Comme dans la version originale, le 27 février est placé ici avant le 26 février.
58Institution Sainte-Marie la Grand’Grange, Institution Sainte Marie de Saint Chamond, https://ismgg.fr/institution/historique/ [consulté le 26 juillet 2023].
59Personnage de fiction dans le roman The Pickwick Papers de Charles Dickens (1836).
60Avec cette orthographe dans l’original.
61Ann Bridge, Peking Picnic, Londres, Chatto & Windus, 1932. Cet ouvrage se trouve sous cette référence dans le Fonds Léonie Villard conservé à l’Université Grenoble Alpes, ainsi que onze autres romans d’Ann Bridge. Le livre d’Eric Knight ne figure en revanche pas dans le Fonds.
62Joseph Paul-Boncour, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères qualifie Mussolini de « César de Carnaval » (Joseph Paul-Boncour, Entre-deux-guerres. Souvenirs de la IIIe République, t. II, Les lendemains de la Victoire, Paris, Plon, 1945, p. 338).
63Pietro Badoglio (1871-1956), premier ministre à compter du 25 juillet 1943 lorsque Mussolini est démis de ses fonctions ; il prend sa retraite après la libération de Rome en 1944.
64Il s’agit de l’opération Tidal Wave en Roumanie le 1er août 1943.
65Il s’agit de l’opération Gomorrhe qui consiste en une campagne de sept raids aériens entre le 25 juillet et le 3 août 1943 par les bombardiers des armées de l’air britannique et américaine.
66« La Conférence militaire de Québec se tient entre les gouvernements britanniques et américains. Elle a lieu à Québec du 17 août au 24 août 1943, à la Citadelle de Québec et au Château Frontenac. Les délégations sont dirigées par Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et William Lyon Mackenzie King. La Conférence de Québec a pour objet des décisions militaires et d’intensifier les bombardements sur l’Allemagne et de faire la guerre totale jusqu’à la reddition du Japon. » (Archives INA, La conférence de Québec, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe86002861/la-conference-de-quebec [consulté le 18 juillet 2023].)
67Prison de Moulins (voir : Henri Monceau, Yvonne, « La Mal Coiffée » : une prison militaire allemande à Moulins, Moulins, Crépin-Leblond éditeur, 1945).
68Marie-Louise et Anne-Marie Soucelier ont une rue à leur nom dans le 5e arrondissement de Lyon : « Anne-Marie Soucelier est née le 29 septembre 1911 à Lyon (Ve arrondissement). Célibataire. Professeur de lycée. Pseudo : Bruyère ; Mouvement Combat – Noyautage des Administrations Publiques (NAP) entre le 1er novembre 1942 et le 7 août 1943, comme agent permanent P2. Arrêtée le 8 août 1943. Rapatriée le 4 juin 1945. Homologuée au grade de lieutenant. Contactée par Mme Brunschwig. Secrétaire du chef de Région (R1) de Combat, Marcel Peck (Vergez, Battesti) dont elle a été le magnifique second. Modeste, active et d’un dévouement sans limites. A apporté dans la difficile exécution de son rôle une intelligence et un courage remarquable. A été arrêtée et déportée à Ravensbrück. Une des femmes les plus méritantes de la Région. Estimée et admirée par tous ceux qui l’ont approchée. En août 1941, elle fut secrétaire par interim du responsable national du ROP (Recrutement Organisation Propagande) de Combat, Jean-Guy Bernard, dit Lebailly ; du service Renseignement Jean Gemahling, dit Rouch, en septembre 1942 ; du service Presse « Augé » (Jacqueline Bernard, la sœur de Jean-Guy Bernard) en septembre et octobre 1942. Médaille de la Résistance avec rosette (JO du 13 octobre 1946) ». (Musée de la Résistance en ligne, Rue Marie-Louise et Anne-Marie Soucelier, Lyon 5e arrondissement, https://museedelaresistanceenligne.org/media8034-Rue-Marie-Louise-et-Anne-Marie-Soucelier-Lyon-5e-arrondissement [consulté le 19 juillet 2023].)
69Marie-Louise Soucelier, née le 1er novembre 1909, membre de Combat (Fondation pour la Mémoire de la Déportation, http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.175 [consulté le 19 juillet 2023]).
70Ceci est bien entendu une rumeur : le président Herriot meurt le 26 mars 1957.
71Traduction de « work their passage home » dans la version originale.
72Note de Laurent Douzou (par mail, 15 mai 2023) : « Il pourrait s’agir de la libération de plusieurs résistants, dont Raymond Aubrac, le 21 octobre. »
73Les sœurs Soucelier, voir notes 68 et 69.
74Jérôme Dumoulin, né en 1943 à Lyon.
75Dans son journal Léonie Villard précise qu’elle traduit l’insulte poliment de la manière suivante : « To Hell with Hitler ».
76Souvenir de la musique de l’armée secrète, Acrostiche au maréchal Pétain, http://musique.as.ffi.free.fr/acrostiche%20au%20marechal%20petain.htm [consulté le 29 juillet 2023] et Bruno Leroux, « Jeux littéraires et chants des maquis », dans Curatolo Bruno & Marcot François (éds.), Écrire sous l’Occupation : Du non-consentement à la Résistance, France-Belgique-Pologne, 1940-1945, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 143-176, http://books.openedition.org/pur/110918 [consulté le 27 mai 2024].
77Hélène François, dont le fils Louis est prisonnier politique (voir l’entrée « 8 novembre » de l’année 1942).
78Jean Bertin, 1897-1972, Compagnon de la Libération, https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/jean-bertin [consulté le 22 août 2024)].
79Il s’agit de la ville de Nancy.
80Huguette François, née Bezault.
81Il s’agit de Lucienne Bezault épouse Bertin.
82Lucienne dans le texte original. Il s’agit de Lucienne Bezault probablement appelée Lucie d’où la confusion.
83Helen T.
84Léonie Villard écrit « Evauges » en Haute-Savoie mais il s’agit certainement d’Evosges dans le Bugey (Ain) où le 5 février 1944 les Allemands lancent l’opération Korporal, décidée à Lyon avec Klaus Barbie. Le Groupement sud des maquis de l’Ain est la cible de cette opération qui consiste en des mesures policières contre les civils, des incendies, des rafles et des déportations (Mémoire de la Déportation dans l’Ain (1939-1945), Février 1944, http://www.memoire-deportation-ain.fr/février-1944.aspx [consulté le 21 juillet 2023]).
85« International Churchill Society », Discours à la Chambre des communes, 22 février 1944, https://winstonchurchill.org/publications/churchill-bulletin/bulletin-127-jan-2019/unconditional-surrender/#:~:text=Finally%2C%20I%20said%20in%20the,by%20any%20pact%20or%20obligation [consulté le 21 juillet 2023].
86Les sœurs Soucelier.
87Dite Sarita (1882-1968) : Sarah Fanny Thompson Quintero, épouse Georges Mouriquand, médecin. Elle est née le 24 mars 1882 à Lyon (6e), où elle décède en 1968. C’est une famille amie de de Léonie Villard, au même titre que les familles Cursat, Desseignet-Chalumeau, Jones-Davies, entre autres, dont les noms reviennent dans sa correspondance jusqu’à la fin de sa vie (Geneanet et Archives de Lyon, Acte de naissance, 1882, Lyon 6e, no 297, p. 66. ; Archives familiales transmises par Béatrice et Pascal Amieux, petits-enfants de Sarita).
88Sarita Mouriquand, née Quintero.
89Il s’agit de l’héroïne d’un roman populaire de Louis Hémon dont l’action se passe au Québec : Louis Hémon, Maria Chapdelaine, Paris, Grasset, 1921.
90Cardinal Gerlier (1880-1965), cardinal à la tête de l’archevêché de Lyon pendant vingt-huit ans.
91Il y a deux entrées pour la même date. Les deux entrées relatent les mêmes faits, parfois de manière similaire mais la deuxième entrée semble une réécriture de la première, ce qui tend à prouver que Léonie Villard a retravaillé son texte en le tapant à la machine à partir de ses petits cahiers bleus.
92Probablement Madame Laure Gilibert, sa voisine.
93Le texte est coupé dans la version originale et Léonie Villard a ajouté a posteriori des points de suspension et un point d’interrogation, ne sachant plus ce qu’elle avait voulu écrire à l’époque.
94Léonie Villard note le 26 juin mais il s’agit du 26 mai 1944.
95Saint-Rambert, village au nord de Lyon rattaché à la ville de Lyon en 1963, correspondant aujourd’hui au 9e arrondissement de Lyon. À l’époque où Léonie Villard s’y rend Saint-Rambert est à la campagne.
96Violette (1908-1963), fille de Sarita Quintero et Georges Mouriquand, épouse Henri Edel en 1934 au temple du quai Victor Augagneur le 13 octobre 1934 (Archives de Lyon, Naissances, 1908, Lyon 6e, no 234, p. 66 ; Béatrice Amieux, petite fille de Sarita ; Le Figaro, « Mariages », 5 novembre 1934, p. 2).
97Édouard, fils de Sarita et Georges Mouriquand né en 1912 à Lyon 6e (Béatrice Amieux, petite-fille de Sarita).
98A. Desaunais, « La navigation intérieure et les journées de Lyon », Les Études rhodaniennes, vol. 11, no 4, 1935, p. 447-453, www.persee.fr/doc/geoca_1164-6268_1935_num_11_4_7115 [consulté le 29 mai 2024].
99Il s’agit de Georges Edel (1935-2018), petit-fils de Sarita. Il est le fils de Violette Mouriquand (1908-1963), pédiatre à Lyon, et d’Henri Edel, médecin à Lyon (Béatrice Amieux, petite-fille de Sarita).
100Jacques Quintero, neveu de Sarita, un des fils de James Quintero (1855-1954), dentiste à Lyon et qui aura trois enfants : Jacques, Robert et Sarita dite Tita.
101Aujourd’hui rue Pierre Baizet à Lyon (Rues de Lyon, Rue Pierre Baizet, https://www.ruesdelyon.net/rue/1682-rue-pierre-baizet.html [consulté le 29 mai 2024]).
102Peut-être Hélène Van Damm épouse François, mère de Louis et Pierre François dont les parents « depuis 1934, assuraient l’exploitation d’un hôtel au pavillon Sévigné [à Vichy]. Pour l’heure, le pavillon Sévigné était réquisitionné pour la maison civile et militaire du Maréchal » (Françoise Tétard, FRANÇOIS Pierre, Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article225859 [consulté le 29 juillet 2023]).
103D’après Laurent Douzou (correspondance mail, 2023), il s’agit très probablement de Gilbert Dru, même si Léonie Villard se trompe de date (il s’agit du 27 juillet, un mois plus tôt). L’exécution la plus mémorable place Bellecour a eu lieu le 27 juillet 1944. Ont été fusillés : René Bernard, Albert Chambonnet, Francis Chirat, Gilbert Dru et Léon Pfeffe (Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, Exécution de la place Bellecour, https://www.chrd.lyon.fr/musee/collections/execution-de-la-place-bellecour [consulté le 29 mai 2024] ; Comte Bernard, Dru Gilbert, Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article23005 [consulté le 29 mai 2024]).
104Les points d’interrogation sont présents dans la version originale du journal.
105Référence au vers de Milton dans Paradise Lost : « Thick as autumnal leaves that strew the brooks/In Vallombrosa, where th’ Etruscan shades/High over-arch’d imbow’r. » (« Gisant aussi serrés que les feuilles d’automne/Qui jonchent les ruisseaux près de Vallombrosa,/Sous le dôme profond des forêts d’Étrurie. ») (Paradis perdu, l. 302-304.)
106« Le 24 août 1944, les Allemands évacuèrent le groupe scolaire de la rue Tronchet (Lyon, VIe arr.) qu’ils utilisaient jusque-là comme hôpital militaire. Le personnel français fut autorisé à récupérer matériel et vivres laissés sur place et évacua à son tour avec de volumineux paquets. Interpellés par le voisinage qui réclamait sa part, les employés organisèrent une distribution générale. Un attroupement de 250 à 300 personnes se forma autour de l’école, les uns récupérant ce qu’ils pouvaient, les autres observant la scène. Il s’agissait essentiellement de femmes et d’enfants, des civils sans armes ni comportement hostile.
Le commandement allemand de la Part-Dieu fut alerté par ses indicateurs et envoya un détachement sur place. Les soldats ouvrirent le feu sans sommation sur les civils et achevèrent les blessés. Il y eut 26 morts, dont 3 enfants, et 21 blessés. » (« Lyon (Rhône), rue Tronchet, 24 août 1944 », Dictionnaire biographique : fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés (1940-1944), Maitron, https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article219997 [consulté le 21 mai 2024].)
107Chez Sarita.
108Claude Collin, 24-26 août 1944. L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle lieu ?, Presses universitaires de Grenoble, 1994.
109« Le massacre du fort de Côte-Lorette ou massacre de Saint-Genis-Laval désigne l’exécution par les occupants allemands d’environ 120 détenus de la prison Montluc au fort de Côte-Lorette à Saint-Genis-Laval le 20 août 1944. » (Mémoires de guerre, Massacre du fort de Lorette, https://www.memoiresdeguerre.com/2017/11/massacre-du-fort-de-cote-lorette.html [consulté le 27 mai 2024].)
110Robert-Auguste Touchon (1878-1960), général d’armée (BNF, Robert Touchon, https://data.bnf.fr/fr/11495497/robert_touchon/ [consulté le 29 juillet 2023]).
111Jean Luchaire, journaliste, collaborateur notoire (Jean-René Maillot, Jean Luchaire et la revue Notre Temps (1927-1940), Berne, Peter Lang, 2014).
112Juliette Montchaud, née le 29 avril 1931, décédée le lendemain de la fusillade à 8 h 30, à l’hôpital Edouard Herriot des suites de ses blessures. Elle vivait avec ses parents au 22 rue Tronchet (Jean-Sébastien Chorin, Montchaud Juliette, Henriette, Adrienne, Maitron, https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article218317 [consulté le 29 mai 2024]).
113Aujourd’hui cours Franklin Roosevelt.
114voir : Fabrice Grenard, Maquis noirs et faux maquis, Paris, Vendémiaire, 2011.
115Le timbre est visible sur le site : Philatélie française, Philatélie française : Centenaire du service ambulant, https://www.philatelie- francaise.com/timbre_affiche/timbre.php?lig=676 [consulté le 29 mai 2024].
116Justin Godard (1871-1956), maire provisoire de Lyon du 6 septembre 1944 au 18 mai 1945 (Archives municipales de Lyon, Histoire de Lyon, Maires de Lyon ; Gaumont Jean & Prache Gaston, Godard Justin, Maitron, https://maitron.fr/spip.php?article73487 [consulté le 29 mai 2024]).
117Marie-Thérèse Soucelier.
118Thérèse Guinet-Desseignet épouse Robert Chalumeau.
119Clémentine Laurent, épouse Desseignet, mère de Thérèse Guinet-Desseignet.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Journal de Bourbon & Autobiographie (extrait)
Sir Walter Bersant Sophie Geoffroy (éd.) Sophie Geoffroy (trad.)
2013
Un traité sur les passions hypocondriaques et hystériques
Bernard Mandeville Sylvie Kleiman-Lafon (éd.) Sylvie Kleiman-Lafon (trad.)
2012
Récits marquisiens
Récits traditionnels des îles Marquises
Jean-Marie Privat et Marie-Noëlle Ottino-Garanger (éd.) Henri Lavondès (trad.)
2013
Histoire du Futur
Livre antépremier. Clavis Prophetarum. Fragments et extraits, nouvellement versés en langue françoise
António Vieyra Bernard Emery (éd.) Bernard Emery (trad.)
2015
