Préface1
p. 69-72
Texte intégral
1Le nouveau genre que j’avais introduit avec mes fables théâtrales continuait à plaire énormément, comme je l’ai dit dans mes préfaces avec une sincérité que rien ne peut entamer.
2Désormais les railleries des partisans de messieurs Goldoni et Chiari n’avaient plus aucun impact. Elles ne faisaient plus qu’offenser un public qui était déjà séduit par mes fables et exprimait avec amabilité son désir d’en voir de nouvelles sur le théâtre.
3Ce genre était si différent de celui utilisé par les deux autres poètes dramatiques qu’il ne pouvait porter atteinte à leurs œuvres, prétendument régulières et savantes. Je ne pourrais toutefois pas affirmer qu’elles ne fussent pas du tout ébranlées. Mais dans une guerre de poètes dramatiques, c’est le public qui décide des défaites et des victoires.
4Ce nouveau genre comportait des difficultés très nombreuses, dont la plus importante était certainement d’éviter la répétition d’intrigues identiques et la nécessité d’en inventer d’autres, nouvelles et très fortes.
5Le merveilleux est une modeste source d’inspiration pour un modeste talent comme le mien. Cependant, celui qui aura suffisamment d’esprit pour élaborer, avec humilité, élégance et vérité, une intrigue fondée sur une claire allégorie critique des mœurs des hommes et des études mensongères de leur histoire, qui traitera le sujet avec éloquence et mettra le merveilleux à sa juste place, trouvera que celui-ci n’est pas stérile et sera toujours le plus fort sur les scènes de l’Italie et le plus utile pour les troupes de théâtre italiennes.
6Je proteste donc que j’ai toujours cherché à rendre mes dix fables théâtrales différentes dans leur intrigue et dans leurs actions.
7La Femme serpent fut la cinquième de mes fables théâtrales. Elle fut mise en scène par la troupe de Sacchi au théâtre de Sant’Angelo le 29 octobre de l’an 1762, et elle fut représentée dix-sept fois entre l’automne et le carnaval, toujours avec grand succès.
8La scène 5 de l’acte 3 de cette fable est une de ces inventions que les ridicules et pompeux gribouilleurs de feuilles volantes et de satires grossières taxent d’ineptes et de triviales.
9Comme cette fable est remplie de prodiges, pour économiser le temps et l’argent de la troupe et ne pas l’obliger à développer concrètement les nombreux rebondissements merveilleux que l’auditoire a besoin de connaître, j’ai voulu que Truffaldin jouât le rôle d’un de ces camelots loqueteux qui vendent des récits imprimés dans la ville en résumant leur contenu avec des plaisanteries à leur façon.
10Sacchi, qui jouait le Truffaldin, entrait en scène vêtu d’une cape courte et déchirée, d’un chapeau miteux, portant une grande brassée de ces récits ; puis en imitant ces vauriens, il criait, résumant le contenu du récit, parlait des événements qui s’étaient déroulés et invitait le public à acheter la feuille moyennant un sou.
11Cette scène inattendue qu’il jouait avec beaucoup de grâce et de vérité avec une de ces improvisations qui fonctionnent toujours parfaitement sur le théâtre, provoquait un chahut et de continuels éclats de rire dans l’auditoire tout entier, et depuis les loges on lançait au personnage des cadeaux et de l’argent pour obtenir ces récits.
12Une telle fantaisie peut sembler triviale, mais je l’utilisai avec une franche liberté comme je le fis toujours dans mes fables, et elle fut appréciée par les bons esprits. Cette scène a causé dans le public des incidents qui émurent toute la ville, et incitèrent les habitants à aller assister à la représentation.
13Le succès de cette scène étant arrivé aux oreilles des colporteurs de récits, ils se liguèrent et vinrent à la porte du théâtre avec un gros paquet de leurs vieilles feuilles fétides qui n’avaient rien à voir avec la représentation. Là, quand le public sortit, ils se mirent à crier à pleins poumons qu’ils avaient le récit imprimé des grands événements advenus dans La Femme serpent. À la faveur de l’obscurité, ils vendirent un nombre infini de ces feuilles, en trompant le peuple, puis s’en allèrent à l’auberge pour trinquer en l’honneur de Sacchi et susciter des bavardages publics, qui sont très favorables pour une troupe de théâtre.
14Une indignité développée de façon véridique sur le théâtre, lorsqu’elle provoque une révolte, n’est plus une indignité. Elle devient une invention qui fait mouche, divertissante et utile. Il revient au public de dire si elle est divertissante ; et aux comédiens de dire si elle est utile. Qu’on le demande à chacun d’eux et l’on verra qu’elle est finalement conforme aux règles d’Horace.
15Il est superflu de dire que cette fable est reprise tous les ans pour un public qui, tous les ans, a la courtoisie de l’encourager.
Notes de bas de page
1 Écrite pour l’édition Colombani, ouvr. cité, vol. 2, p. 11-15.
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