Chapitre 11
Contextes et connaissances dans les discours de vulgarisation scientifique : dynamiques définitoires et problématiques cognitives
p. 313-336
Résumé
Ce chapitre s’intéresse au processus de diffusion des connaissances d’un domaine de spécialité vers le grand public, et en particulier aux contextes définitoires dans les discours de vulgarisation scientifique. Il s’inscrit dans le cadre d’un projet pluridisciplinaire initié par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE)1, et portant sur le domaine de la « lutte intégrée » pour la protection des plantes. Notre rôle de linguiste dans ce projet est d'étudier la manière dont les lecteurs s’approprient les connaissances scientifiques relevant de ce domaine de spécialité, à travers deux types de discours de vulgarisation (une revue spécialisée sur la protection des végétaux et la presse quotidienne). Dans un premier temps, nous établissons un « cadrage » des éléments importants pour la définition du terme lutte intégrée, à partir de sources scientifiques et juridiques de référence. Dans un second temps, nous analysons les contextes de ce terme dans les deux types de publications, afin d’identifier les éléments définitoires privilégiés, au sein de contextes riches (ou pauvres) en connaissances. Un ensemble de stratégies discursives émerge de l’analyse des différentes définitions, et nous permet ainsi de dégager une série de problématiques à la fois terminologiques et cognitives, caractéristiques de la vulgarisation scientifique.
Entrées d’index
Mots-clés : linguistique de corpus, terminologie textuelle, contextes riches en connaissances, cadrage définitoire, vulgarisation scientifique, cognition
Texte intégral
1 Introduction
1Dans le prolongement des contributions de cette troisième et dernière partie axée sur les analyses syntaxiques et sémantiques des textes et des discours spécialisés, nous abordons ici la problématique de la définition des termes et des connaissances associées. Cette question intéresse la terminologie de longue date, que ce soit en vue de la constitution de ressources terminologiques ou de l’acquisition de connaissances à partir de textes. Les travaux décrivent tant les connaissances issues des contextes définitoires que les manières d’y accéder, à l’aide des marqueurs de relations (par exemple Condamines, Escoubas-Benveniste & Federzoni, dans cet ouvrage ; Condamines & Rebeyrolle, 2001 ; L’Homme & Marshman, 2006 ; Marshman, 2014 ; Meyer, 2001 ; Rebeyrolle & Tanguy, 2000).
2D’autres études mettent en avant la dynamique définitoire en terminologie en s’adossant à la théorie de l’interprétation sémantique (Fillmore & Baker, 2009), dans laquelle les connaissances sont organisées selon des « cadres », tout aussi variés et évolutifs que les points de vue qu’ils représentent (notamment Faber, León-Arauz & Reimarink, 2014 ; Reimarink García de Quesada & Montero-Martínez, 2010 dans le domaine de l’environnement ; Vintar & Grčić Simeunović, 2017 dans le domaine de la karstologie).
3Dans ce chapitre, nous nous intéressons à cette dynamique définitoire et cognitive dans les discours relevant de la vulgarisation scientifique. En ciblant le repérage des relations et des connaissances associées, notre objectif est double. Nous souhaitons d’une part observer la pertinence de la théorie de l’interprétation sémantique pour le genre étudié.
4D’autre part, à travers l’analyse des définitions dans deux discours de vulgarisation, nous identifions des problématiques spécifiques à ce genre. C’est le domaine de la protection des végétaux, et en particulier la lutte intégrée et ses contextes définitoires dans deux types de publications, qui servira de support à notre questionnement.
5Après une présentation du contexte et du positionnement théorique et méthodologique de notre étude, nous proposons un cadrage définitoire de la notion de lutte intégrée en nous appuyant sur des sources de référence. Les contextes définitoires observés en corpus sont ensuite présentés au regard de ce cadrage, et permettent d’identifier des problématiques terminologiques et cognitives, présentées dans la dernière section de cette étude.
2 Cadre théorique et méthodologique
6L’analyse présentée ici s’inscrit dans le cadre du projet Valbio, réunissant des scientifiques issus de différentes disciplines (biologie, entomologie, gestion, sociologie, linguistique, sciences de l’information et de la communication), autour de la question des freins au développement de la lutte biologique dans le domaine de la protection des végétaux2. Le rôle du linguiste dans ce projet est d’identifier les problématiques terminologiques susceptibles de nuire à la compréhension ainsi qu’à la diffusion des concepts de ce domaine, par l’étude de différents types de discours qui lui sont consacrés. Une première réflexion a porté sur la variation et l’instabilité terminologique du terme lutte biologique dans les discours de vulgarisation scientifique (Ledouble, 2019), et les raisons de ces variations (essentiellement dialectales, fonctionnelles, discursives ou interlinguistiques [selon Freixa, 2006]). Cette étude complémentaire vise à analyser la dynamique définitoire à l’œuvre dans ces mêmes discours, et la capacité du lectorat à reconstruire les connaissances spécialisées du concept de lutte intégrée à partir des données textuelles.
7Avant de décrire le double corpus construit pour cette étude ainsi que la méthodologie d’analyse, nous présentons les travaux antérieurs qui offrent le contexte théorique et méthodologique adapté pour l’analyse de ce concept.
2.1 Travaux antérieurs et problématiques terminologiques
8De nombreuses études en terminologie textuelle s’intéressent à la construction de connaissances à partir de textes. Meyer (Meyer, 2001) a défini les contextes riches en connaissances (CRC) dès lors qu’ils indiquent au minimum un élément cognitif relatif au domaine et utile pour l’analyse conceptuelle. À l’inverse, en l’absence de connaissances utiles, Reimarink, García de Quesada et Montero-Martínez (Reimarink, García de Quesada & Montero-Martínez, 2010) font référence à des contextes pauvres en connaissances (« knowledge-poor context », p. 1934). Afin de se positionner sur un continuum entre ces deux extrêmes, il convient de repérer et d’analyser les connaissances en discours. Ce processus complexe a été largement décrit en terminologie (cf. L’Homme & Marshman, 2006), et nous rappelons brièvement ici quatre éléments indissociables de la question terminologique et cognitive liée à la construction de connaissances à partir de textes. Tout d’abord la question du point de vue, étudiée notamment en situation d’interdisciplinarité (par exemple Condamines, Dehaut & Picton, 2012 ; Fernandez-Silva, 2016) ; la multidimensionalité des concepts, dont il ressort que l’expert choisira consciemment un terme pour mettre en avant une dimension spécifique (Bowker & Meyer, 1993) ; l’impact du domaine et du genre de texte, décrit par exemple dans le cadre du projet CRISTAL (Lefeuvre & Condamines, 2015 ou précédemment Condamines, 2008). Enfin, le quatrième élément caractéristique en terminologie textuelle est le manque de stabilité des patrons de connaissances pour l’établissement des relations entre termes. Meyer (Meyer, 2001, p. 295-297) identifiait déjà la difficulté de les prédire (liée aux phénomènes de polysémie, d’anaphore et de creative writing, notamment). Depuis, d’autres travaux ont mis au jour l’instabilité lexicale et sémantique des marqueurs et des connaissances associées, par exemple Gil-Berrozpe, León-Araúz et Faber (Gil-Berrozpe, León-Araúz & Faber, 2017), Hmida (Hmida, 2014), Barrière (Barrière, 2004) pour les relations génériques, Condamines (Condamines, 2002) pour la méronymie, Marshman (Marshman, 2014) pour l’hyperonymie, la méronymie, la causalité et la fonction. Enfin, d’autres travaux ont tenté de décrire des relations spécifiques, notamment Faber, León-Arauz et Reimarink (Faber, León-Arauz & Reimarink, 2014), dont l’étude porte sur l’ensemble des relations d’un « évènement environnemental », Picton (Picton, 2009) qui propose une étude empirique sur la relation d’évolution dans le domaine spatial, ou encore Malaisé, Zweigenbaum et Bachimont (Malaise, Zweigenbaum & Bachimont, 2004) dans le domaine médical.
9Si les marqueurs de relations sont intralinguistiques (grammaticaux, lexico-syntaxiques), les relations et connaissances associées, elles, sont interlinguistiques. Que l’on fasse référence au triplet relation/pattern/genre (Condamines, 2002), à l’intérêt de la conceptualisation pour l’accès aux connaissances (Roche, Calberg-Challot, Damas & Rouard, 2009), ou à la « quête du sens universel » (Pecman, 2018, p. 124), la catégorisation des connaissances à partir des relations qui les unissent permet de faire face à la complexité cognitive d’un domaine spécialisé.
10À cette fin, la théorie de l’interprétation sémantique, telle qu’exposée par Fillmore et Baker (Fillmore & Baker, 2009), présente un intérêt évident. Ils partent du principe suivant : « Le sens plein d'un texte est ‘largement sous-déterminé’ par ses seules formes linguistiques […]3 » (p. 316), et proposent les cognitive frames, pour représenter les connaissances associées à un concept sous la forme d’un ensemble organisé de rubriques4 (p. 314). Chaque rubrique détermine à la fois la nature et la fonction de l’objet attendu par la structure cognitive. Des marqueurs linguistiques permettent alors le rattachement de ces rubriques à la matérialité textuelle, dénommée frame semantics par ses auteurs et ainsi définie : « L'étude de la manière dont les formes linguistiques évoquent ou activent des structures de connaissances (cadres) et comment les cadres ainsi activés peuvent permettre d’accéder à une compréhension des passages qui contiennent ces formes5 » (ibid.). Quel que soit le domaine de spécialité, cette perspective cognitive de la terminologie constitue un cadre pertinent, susceptible d’exprimer à la fois les relations syntaxiques et sémantiques entre les éléments discursifs.
11Dans ce chapitre, nous tentons de voir si ce modèle, pertinent en langue de spécialité, est susceptible de s’appliquer également aux discours de vulgarisation scientifique.
2.2 Corpus et Méthodologie
12Le double corpus servant de support à cette étude est présenté dans la sous-section suivante.
2.2.1 Discours de vulgarisation scientifique
13Nous ne revenons pas ici sur les nombreuses caractéristiques des discours de vulgarisation scientifique (cf. Ledouble, 2019), mais rappelons simplement les éléments pertinents pour notre analyse. Sans qu’il soit possible d’établir un niveau standard de connaissances des auteurs ou lecteurs des publications relevant de la vulgarisation scientifique, on retient que ces discours sont caractérisés par une asymétrie (en matière de connaissances), entre le rédacteur et le lecteur. Celle-ci peut se situer à différents niveaux, en fonction du choix des corpus.
14Notre premier corpus est constitué d’articles de la revue Phytoma, spécialisée en protection des plantes, rédigée par des scientifiques à destination de semi-experts (non scientifiques). Un certain niveau de connaissances (scientifiques) est présupposé du lectorat de cette revue, à vocation informative, didactique voire formatrice. Notre second corpus est composé d’articles issus de la presse généraliste nationale et régionale. Dans ce type de discours, un journaliste potentiellement spécialisé s’adresse au grand public avec un objectif d’information ou de médiatisation d’un sujet donné « sans que les prérequis nécessaires soient exigés » (Delavigne, 2005, p. 193).
15Le corpus total comporte 944 915 mots (658 022 pour Phytoma et 286 893 pour la presse), soit 1 228 articles au total publiés entre les années 2010 et 2016 (cf. Tableau 1)6 :
Tableau 1 – Caractéristiques des deux corpus : Phytoma et la presse quotidienne nationale et régionale
| Phytoma | Presse quotidienne | |
| Nombre d’articles | 431 | 797 |
| Moyenne formes/article | 1 530 | 361 |
| Nombre de formes | 658 022 | 286 893 |
16La méthodologie d’analyse de ce double corpus est présentée ci-dessous.
2.2.2 Méthodologie d’analyse des données textuelles (ADT)
17Ce travail se situe au croisement de l’ADT et de la linguistique de corpus. Pour atteindre notre objectif de repérage et d’analyse de la structure cognitive, nous établissons initialement un cadre définitoire du concept de lutte intégrée, à partir de sources scientifiques et juridiques de référence. Procédant ensuite à une étude empirique sur le double corpus, nous analysons les contextes définitoires du terme lutte intégrée en discours, en vue de l’identification des relations et des connaissances susceptibles d’instancier les différentes rubriques du cadre de référence précédemment établi.
18Face à la complexité du repérage des relations et des connaissances décrite ci-avant, nous jugeons utile de coupler une perspective d’analyse hypothético-déductive avec une approche inductive, en vue de circonscrire un maximum de marqueurs et d’indices de relations dans notre double corpus (cf. Condamines, Dehaut & Picton, 2012). À cet égard, les méthodes outillées (Heiden, Magué & Pincemin, 2010) permettent le repérage de marqueurs lexico-syntaxiques et l’identification des relations potentielles. De manière complémentaire, l’analyse manuelle des cotextes et contextes de la forme intégrée dans les deux corpus permet l’identification de nouveaux indices de relations entre termes, et la mise au jour d’éléments linguistiques et cognitifs potentiellement moins prévisibles.
19Si les approches onomasiologique et sémasiologique sont distinctes et leurs objectifs différents (« saying is not modelling », comme rappelé dans Roche, Calberg-Challot, Damas & Rouard, 2009, p. 322), leur couplage est déterminant car elles constituent deux facettes d’une même dimension « langue-connaissance » (Pecman, 2018, p. 118). La « confrontation » entre les deux approches peut ainsi permettre d’analyser les questions de variation définitoire spécifiques à différents types ou genres de discours. C’est ce que nous proposons ici, en choisissant de limiter cette présentation à trois relations sémantiques importantes pour notre sujet : la relation d’hyperonymie, de méronymie et de fonction.
3 Définitions et cadrage
20Afin de proposer un cadrage définitoire précis de la lutte intégrée, nous présentons ici quelques définitions scientifiques et juridiques de référence.
3.1 Définitions de référence de lutte intégrée
21En 1999, Pierre Ferron écrivait déjà : « [L]a définition du concept de lutte intégrée a fait l’objet de plus d’une soixantaine de variantes au cours des 30 dernières années. » (Ferron, 1999, p. 389). Cet ingénieur agronome faisait ici référence en particulier aux travaux de Bajwa et Kogan (Bajwa & Kogan, 1997, 2002) sur la terminologie anglo-saxonne et les définitions du terme Integrated Pest Management (IPM), tout en précisant que les définitions de ce terme en anglais sont « sensiblement comparables à celles données à la lutte intégrée » (ibid.), en français.
22Nous rappelons ici celles qui sont assimilées à des « définitions de droit » (Petit, 2012), en s’inscrivant « dans le cadre juridique d’une institution légitimée et opérant dans une perspective de normalisation des procédures d’appellation. » (p. 39).
23La première définition officielle de la lutte intégrée est proposée en 1967 par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) :
Système de gestion des populations d’organismes nuisibles, en fonction de critères économiques, par l’intégration et non la juxtaposition de toutes les techniques connues aux facteurs naturels de régulation (FAO, cité par Ferron [1999, p. 391]).
En 1973, l’Organisation internationale de Lutte biologique (OILB) propose une définition similaire pour le terme de protection intégrée :
Système de lutte contre les organismes nuisibles qui utilise un ensemble de méthodes satisfaisant les exigences à la fois économiques, écologiques et toxicologiques, en réservant la priorité à la mise en œuvre délibérée des éléments naturels de limitation et en respectant les seuils de tolérance (OILB/SROP, 1973, cité par Ferron [1999, p. 391]).
24Si le terme protection intégrée s’est progressivement imposé en tant que « traduction de l’expression nord-américaine Integrated Pest Management et de son acronyme IPM » (Deguine, Ferron & Russell, 2008, p. 74), les deux termes (protection intégrée et lutte intégrée) restent cependant très présents depuis, dans les discours de tous types.
25Dans le cadre juridique, on recense plusieurs définitions de ces deux termes, la dernière en date étant consignée dans la Directive du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 20097 instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable. Celle-ci donne une définition commune pour les deux termes8 :
La lutte (ou protection) intégrée est la prise en considération attentive de toutes les méthodes de protection des plantes disponibles et, par conséquent, l’intégration des mesures appropriées qui découragent le développement des populations d’organismes nuisibles et maintiennent le recours aux produits phytopharmaceutiques et à d’autres types d’interventions à des niveaux justifiés des points de vue économique et environnemental, et réduisent ou limitent au maximum les risques pour la santé humaine et l’environnement9.
26La Figure 1 complète utilement ces définitions (produite par les biologistes Eilenberg, Hajek & Lomer, 2001), en schématisant la pluralité de méthodes dont est composée la lutte intégrée :
Figure 1 – Lutte intégrée (IPM) et techniques de lutte (reproduit d’après Eilenberg, Hajek & Lomer, 2001, fig. 1)

27En français, la lutte intégrée (Integrated pest management au sommet du graphe), englobe respectivement la lutte mécanique, physique, culturale (mechanical, physical, cultural en Figure 1), variétale (host resistance), biologique (biological), autocide (autocidal), biochimique (biochemicals) et chimique (conventional pesticides).
28À partir des éléments énoncés ci-avant, nous proposons d’établir un cadrage définitoire de la notion de lutte intégrée.
3.2 Cadrage définitoire
29Nous retenons trois relations importantes pour cette notion : la relation générique, la relation partitive et la relation télique (de fonction), et revenons brièvement sur chacune d’entre elles.
3.2.1 Relation générique
30On note une instabilité quant au choix de l’hyperonyme de lutte intégrée dans les définitions précédemment citées : la notion globalisante de système, privilégiée dans les définitions originelles, disparait des définitions juridiques au profit de la prise en considération, de l’intégration, voire de l’application (de méthodes/mesures). Comme l’ont montré différentes études portant sur cette relation (Condamines, Escoubas-Benveniste & Federzoni, dans cet ouvrage ; Gil-Berrozpe, León-Araúz & Faber, 2017 ; Hmida, 2014 ; Meyer, 2001 ; Vintar & Grčić Simeunović, 2017), le choix de l’hyperonyme n’est pas anodin d’un point de vue cognitif. Il détermine en effet la nature du genre prochain et ainsi les différents types de relations attendues (par exemple agentive, télique, origine). Nous reviendrons sur les choix effectués en discours lors de l’analyse des données textuelles (section 4.1).
3.2.2 Relation partitive
31Le schéma présenté à la Figure 1 permet de visualiser l’ensemble des techniques composant la lutte intégrée. Dans cette relation de méronymie (ou à l’inverse d’holonymie) entre la lutte intégrée et ses différentes techniques, il est important de préciser qu’elles sont toutes considérées comme complémentaires et non exclusives. La lutte chimique constitue donc une méthode envisageable au même titre que les autres, mais, qui, comme l’implique l’ensemble des définitions de lutte intégrée, ne doit constituer « que la dernière option mise en œuvre dans le cas où les mesures de prophylaxie et de prévention ne seraient pas suffisantes » (Lucas, 2007, p. 17). Nous analyserons les éléments textuels, au regard de ces principes, en section 4.2 ci-dessous.
3.2.3 Relation de fonction/télique
32Dans le cas où le concept étudié est un nom, celui-ci peut gouverner une fonction télique en discours, comme le précisent Fillmore et Baker (Fillmore & Baker, 2009) qui citent Pustejovsky (Pustejovsky, 1995) et sa distinction utile entre les propriétés formelles et téliques du nom.
33Le premier objectif explicite de la lutte intégrée qui transparait dans les différentes définitions est celui de gérer, lutter contre, ou décourager le développement des populations d’organismes nuisibles, sans toutefois viser leur suppression totale10. Nous reviendrons ci-après (en section 4.3) sur les différents traitements réservés aux nuisibles en discours de vulgarisation. Un second objectif, décliné de différentes manières dans les définitions, est de chercher à « réduire » ou « limiter au maximum » les risques à la fois pour la santé humaine et l’environnement tout en s’assurant que les éventuels traitements chimiques seront « justifiés des points de vue économique et environnemental » (Directive du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009, cf. 3.1).
34Nous allons maintenant analyser les contextes définitoires de lutte intégrée dans nos deux corpus de vulgarisation scientifique. Nous observerons si ces discours, censés simplifier et éclairer un lecteur moins avisé sur la complexité des connaissances scientifiques, permettent en effet d’identifier ces relations et de reconstruire les connaissances associées.
4 Contextes définitoires : relations et connaissances
35Avant d’étudier en détail les éléments linguistiques et cognitifs du processus définitoire dans les discours choisis, il est important de signaler ici le phénomène de concurrence terminologique observé et commun aux deux corpus. En suivant la même méthodologie que dans Ledouble (Ledouble, 2019), nous avons identifié un ensemble de termes utilisés en tant qu’équivalents dans les deux corpus : protection intégrée, lutte intégrée, protection intégrée des cultures (PIC), gestion intégrée (des cultures)11. Un terme supplémentaire apparaît dans la presse, celui de lutte biologique intégrée12. L’étude de l’ensemble des contextes discursifs de ces termes dans le double corpus nous permet de proposer une synthèse de leurs relations (et rubriques définitoires), en commençant par la relation générique.
4.1 Relation générique et connaissances associées
4.1.1 Revue Phytoma
36Rares sont les CRC définitoires comportant un hyperonyme dans cette revue spécialisée en protection des plantes. Les seules définitions suffisantes que l’on recense utilisent le marqueur classique de la relation d’hyperonymie (is_a), soit sous sa forme standard et renvoyant aux discours de référence, comme dans l’exemple no 1 ci-dessous (en référence à la directive de 2009) :
Ex. 1) La lutte intégrée ou protection intégrée, est la prise en considération attentive de toutes les méthodes de protection des plantes disponibles. (Phytoma 661, février 2013) 13
37soit sous une forme dérivée (ci-dessous, soit la) :
Ex. 2) Il semblerait que l'approche « lutte intégrée » soit la méthode la plus adaptée à la diversité des exploitations. (Phytoma 673, avril 2014)
38D’autres discours antérieurs sont également repris grâce à deux marqueurs métalinguistiques de citation (deux points, guillemets) :
Ex. 3) J.-L. Bernard propose de reprendre la définition de l’OILB-SROP en 1977 : « Une conception de la protection des cultures dont l’application fait intervenir un ensemble de méthodes […]. » (Phytoma 632, mars 2010)
39Dans cette revue, la définition du genre prochain est davantage repérable par des indices issus du cotexte, où la lutte (ou protection) intégrée est précédée d’un hyperonyme en discours :
Ex. 4) On note des progrès sur la valorisation des techniques moléculaires dans les systèmes de protection intégrée […]. (Phytoma 683, avril 2015)
40D’un point de vue cognitif, si l’on fait la synthèse des hyperonymes de lutte intégrée dans Phytoma, et en dehors des termes issus de discours antérieurs (système, prise en considération), quatre termes récurrents sont identifiés à partir des marqueurs et indices présentés ci-avant : approche, méthode, stratégie, solution.
41Nous présentons maintenant la synthèse de ces éléments dans le discours journalistique.
4.1.2 Discours de presse
42La presse emploie différents marqueurs indiquant la relation générique. On recense tout d’abord quatre marqueurs classiques de l’hyperonymie (est un, il s’agit de, c’est-à-dire, c’est) :
Ex. 5) La protection intégrée est une technique de lutte contre les insectes parasites […] (La Nouvelle République du Centre, avril 2013)
Ex. 6) [la lutte intégrée], c'est-à-dire la lutte contre les parasites […] (Ouest-France, février 2012)
La presse fait également usage de marqueurs métalinguistiques, au nombre de cinq (parenthèses, deux points, point, virgule, guillemets), dont voici un exemple :
Ex. 7) […] la lutte intégrée, un moyen de protection des cultures […]. (L’Est républicain, septembre 2012)
Le genre prochain est également repérable par le biais de constructions dans lesquelles l’hyperonyme précède l’objet :
Ex. 8) Dans les serres, c'est le procédé de la lutte biologique intégrée qui est utilisé. (Ouest-France, mai 2011)
On note également huit marqueurs du discours journalistique annonçant une clarification pour un public de non spécialistes (autrement dit, en clair, cela se traduit par, c'est ce qu'on appelle, comprenez que, sous cette appellation savante, sous ce nom barbare se cachent, derrière ce terme barbare). En voici un exemple :
Ex. 9) Sous cette appellation savante se cache une méthode simple […]. (Ouest-France, juin 2013)
43D’un point de vue cognitif, la liste des hyperonymes recensés dans la presse est plus importante que dans Phytoma. Si méthode et système font partie des hyperonymes communs aux deux publications, ajoutons quatre termes supplémentaires spécifiques à la presse : technique, pratique, moyen, procédé.
44On note également dans l’exemple suivant une certaine liberté dans le choix des hyperonymes, illustrée ci-dessous par la capacité à produire, introduite par un marqueur d’hyperonymie :
Ex. 10) La lutte biologique intégrée, c'est la capacité à produire quelque chose […] en évitant d'utiliser du chimique. (Ouest-France, avril 2011)
45Cet énoncé, illustrant formellement un CRC, pose question à la fois d’un point de vue terminologique et cognitif, si l’on considère le frame initial de lutte intégrée et la relation d’hyperonymie : il rappelle l’ambivalence entre un objet potentiellement statique ou abstrait (ex. système) et un procédé dynamique (ex. technique, capacité à produire), déjà perceptible dans les définitions officielles. Par ailleurs, certains CRC ne comportent pas d’hyperonyme. Plusieurs raisons expliquent leur absence potentielle (cf. notamment Pearson, 1998, puis Meyer, 2001). Dans le discours de presse, cette absence s’explique généralement par l’objectif de simplification : le journaliste privilégie la description d’un processus concret (par exemple, avoir recours à des insectes contre d’autres insectes) en lieu et place d’un hyperonyme potentiellement trop complexe en vue d’une vulgarisation :
Ex. 11) Autrement dit, contre les petites bêtes nuisibles, les jardiniers ont recours à d'autres petites bêtes. (L’Est républicain, avril 2010)
46Avant de revenir sur les problématiques relatives à ces contextes définitoires dans la section 5, nous passons ici à l’analyse de la relation partitive en discours.
4.2 Relation partitive et connaissances associées
4.2.1 Revue Phytoma
47Les CRC indiquant une relation de méronymie sont nombreux dans cette revue. On note quinze marqueurs lexicaux (combiner, combinaison, associer, association, inclure, en complément, complémentaire, mettre en œuvre, mise en œuvre, mise en place, prendre en compte, prise en compte, faire appel à, reposer sur, basée sur), qui peuvent être associés à des éléments métalinguistiques (notamment deux points, virgule ou parenthèse) :
Ex. 12) […] production intégrée « typique » (combinant rotation diversifiée, travail du sol raisonné, dates de semis adaptées, choix variétal et désherbage mécanique). (Phytoma 684, mai 2015)
48L’analyse approfondie des contextes définitoires montre que les différentes dénominations des techniques de lutte (biologique, chimique, culturale, variétale, mécanique, etc.) sont régulièrement mentionnées dans les articles de la revue. Grâce aux marqueurs et indices de relation et à ses connaissances, le lecteur est susceptible de reconstruire la hiérarchie des éléments définitoires (cf. schéma de la Figure 1). Et ceci, en dépit d’une variation dénominative importante (production intégrée, méthodes agronomiques, méthodes non chimiques, etc.), employée pour des raisons fonctionnelles (ex. regroupement de plusieurs méthodes, etc.) ou rhétoriques, (p. ex. pour éviter la redondance, etc.).
49La richesse des CRC dans Phytoma permet également de connaître le moyen (l’instrument) de lutte caractérisant ces différentes techniques. À titre d’exemple, l’énoncé détaille, par le biais de marqueurs grammaticaux (par, pour, avec, à, grâce à, etc.) ou métalinguistiques (parenthèse), ces différentes relations :
Ex. 13) C'est pourquoi la lutte intégrée par l'utilisation d’insecticide homologué pour la lutte biologique, par la réalisation de lâchers d'auxiliaires, la lutte biotechnique avec la mise en place de pièges à phéromone sexuelle et la lutte physique (réalisation d'un vide sanitaire avec pose de filets) est à privilégier. (Phytoma 632, mars 2010)
50Un tel CRC, qualifié d’encyclopédique, permet de reconstituer les connaissances à deux niveaux de la hiérarchie, à savoir, le nom des méthodes holonymes (biologique, biotechnique, etc.), et la relation de « moyen » (ou d’instrument) associée à chacune de ces techniques. Si l’on considère l’ensemble des techniques de lutte tel que défini dans le cadrage, une nouvelle problématique apparaît en 2014, lors de l’introduction d’un terme dans la loi d'avenir pour l'agriculture, l’alimentation et la forêt14: le biocontrôle. Celui-ci y est défini comme un des « outils de la protection intégrée ». Par sa définition, il se situe au croisement de plusieurs méthodes schématisées à la Figure 1 (cf. Ledouble, 2019 pour l’explication de ce décalage). La (re)construction discursive des connaissances, au regard de cette figure, n’est pas toujours aisée (même avec une certaine expertise) comme l’illustre l’exemple suivant qui ajoute la mention des « produits de biocontrôle » :
Ex. 14) […] les stratégies de protection intégrée – IPM – qui mettent en œuvre à la fois des produits de biocontrôle, mais aussi des produits conventionnels de protection des plantes (Phytoma 632, mars 2010)
51Analysons maintenant la relation partitive dans le discours médiatique.
4.2.2 Discours de presse
52On recense cinq marqueurs classiques de la relation de méronymie (association, associer, combiner, complément, complémentaire) utilisés au sein de CRC :
Ex. 15) Ces techniques s’utilisent rarement seules, plutôt dans le cadre de ce qu’on appelle la « protection intégrée », c'est-à-dire en complément de traitements traditionnels. (La Croix, août 2016)
Ceux-ci sont potentiellement combinés à des marqueurs métalinguistiques (parenthèses, guillemets ou virgules) :
Ex. 16) Il est prévu de passer en « Lutte biologique intégrée » (association de la prévention, la surveillance et les traitements si possible les plus naturels). (Le Progrès, juin 2015)
53On recense également d’autres indices grammaticaux ou lexicaux indiquant la relation de méronymie, notamment huit prédicats (utiliser, expérimenter, s’équiper, se servir de, faire intervenir, basée sur, introduire, introduction), régulièrement associés aux deux adverbes également et aussi :
Ex. 17) La ville s’est aussi équipée de deux machines pour désherber en intra-muros. (L’Est républicain, juin 2011)
Ex. 18) Les vingt-trois employés du service espaces verts utilisent également le bâchage […]. (L’Est républicain, juin 2011)
54D’un point de vue cognitif, comme le précise Pecman (2018), « la construction de définitions peut être soumise aux critères d’une définition plus opératoire en étant orientée vers la compréhension des termes par des non-spécialistes […]. Dans ce cas, elle devra, en plus de respecter les consignes de la définition suffisante, présenter un aspect “vulgarisateur”. » (p. 102-103.) Les énoncés 17 et 18 ci-dessus illustrent ce procédé, les machines pour désherber et le bâchage renvoyant respectivement aux méthodes mécaniques et physiques.
55Enfin, la problématique liée à l’introduction du terme biocontrôle (et sa difficile mise en relation avec les autres méthodes de lutte) apparaît également à partir de 2014. Certains articles tentent d’expliciter la situation, au moyen d’une définition globale :
Ex. 19) Alternatives à la lutte chimique : Jean Boiffin cite le bio contrôle (prédateurs de parasites, confusion sexuelle, stimulateur de défenses naturelles…) ; le désherbage mécanique ; la sélection de variétés résistantes et de « plantes services » capables de lutter contre les parasites du sol. « La protection intégrée combine ces techniques ». (Ouest-France, janvier 2011)
On note par ailleurs, dans ce dernier exemple, un procédé classique du discours de vulgarisation, la mention de l’objet défini n’apparaissant qu’en fin de paragraphe, en guise de synthèse de ce qui vient d’être énoncé.
56Nous abordons maintenant la dernière relation importante pour cette étude, la relation de fonction.
4.3 Relation télique et connaissances associées
4.3.1 Revue Phytoma
57Les marqueurs de cette relation recensés dans Phytoma sont au nombre de dix (avoir pour objectif, permettre, devoir, afin de, pour, de façon à, c’est le rôle de, réussir à, chercher à, capable de). D’un point de vue cognitif, le principal objectif invoqué en discours est relatif à la question environnementale :
Ex. 20) Elle [ndlr : la protection intégrée] avait déjà pour objectif de réduire l'utilisation des pesticides afin de minimiser l'impact environnemental […]. (Phytoma 661, février 2013)
58Les problématiques de santé humaine et d’économie sont également mises en avant :
Ex. 21) […] la protection intégrée met en œuvre de multiples produits en remplacement des pesticides de synthèse afin d'obtenir une production en quantité au moins identique. (Phytoma 642, mars 2011)
59L’autre objectif, moins présent, est relatif au traitement des ravageurs (régulation et non extermination) :
Ex. 22) Techniques de biocontrôle et de protection biologique intégrée effectives et envisageables pour gérer, contrôler et maîtriser les organismes nuisibles. (Phytoma 667, octobre 2013)
60Nous passons maintenant à l’approche journalistique de cette relation.
4.3.2 Discours de presse
61Sept marqueurs lexicaux de la relation de fonction sont recensés en discours (servir à, permettre (de), consister à, aider à, s’agir de, pour, ainsi) :
Ex. 23) À quoi sert la protection biologique intégrée ? Pour faire simple, elle permet une culture raisonnée plus respectueuse de l'environnement. (Ouest-France, juillet 2011)
62L’objectif de réduction des produits chimiques est systématiquement mentionné dans la presse. On note une plus grande diversité de marqueurs et d’indices formels de cette relation : le relatif qui (méthode qui évite les pesticides), le participe présent (non polluant, respectant l’environnement, etc.), ou l’expression de la négation (sans utiliser l’arme chimique, etc.), comme dans l’exemple suivant :
Ex. 24) [la protection intégrée] qui permet de se débarrasser d’insectes nuisibles sans utiliser « l’arme chimique ». (La Nouvelle République du Centre, avril 2014).
63Le second objectif de la lutte intégrée, relatif au traitement des ravageurs (« se débarrasser d’insectes nuisibles »), est ici rappelé. Mais ce CRC atteste d’un procédé classique du discours médiatique, de simplification non seulement terminologique mais également cognitive des éléments du frame. En effet, si les deux relations téliques sont instanciées (se débarrasser de, sans utiliser l’arme chimique), elles ne correspondent pas précisément au frame initialement défini. En effet, comme l’indique le cadrage définitoire en 3.2, le double objectif de la lutte intégrée est plus modéré : il ne s’agit pas forcément de se débarrasser de l’ensemble des nuisibles (mais d’en réguler les flux), ni d’exclure la lutte chimique (mais de la limiter et ne l’utiliser qu’en dernier recours). Nous revenons sur ces questions dans la section suivante, consacrée aux problématiques cognitives issues de cette dynamique définitoire.
5 Discussion
5.1 Relations et hiérarchie des connaissances
64Dans les deux discours étudiés, et sur la base des indices et marqueurs de relation, il n’est pas toujours aisé de distinguer le type de relation exprimée. Nous proposons ci-dessous une synthèse de ces difficultés.
5.1.1 Différenciation des niveaux taxonomiques
65Un terme comme méthode, identifié dans les deux discours en tant qu’hyperonyme de lutte intégrée, peut également instancier une relation de méronymie :
Ex. 25) C’est la combinaison de l'ensemble des méthodes de lutte qui pourrait le contenir. (Phytoma 632, mars 2010)
66Certains énoncés dans Phytoma tentent de différencier linguistiquement les deux niveaux de la hiérarchie, employant méthode comme hyperonyme et techniques comme holonyme :
Ex. 26) […] comparer différentes méthodes de protection intégrée (IPM) et techniques de lutte (physique, chimique, biologique). (Phytoma 688, novembre 2015)
67Le même phénomène apparait dans la presse avec l’unité lexicale technique, présente à la fois en tant qu’hyperonyme (exemple 27 ci-dessous) et holonyme (exemple 28) :
Ex. 27) La protection intégrée est une technique de lutte contre […]. (La Nouvelle République du Centre, avril 2013)
Ex. 28) […] ces différentes techniques représentent une solution complémentaire à la génétique (L’Est républicain, février 2016)
68Par ailleurs, les marqueurs et indices généralement associés à l’hyperonymie ne permettent pas systématiquement d’identifier le genre prochain (cf. par exemple l’étude de « comme » en tant que marqueur d’hyperonymie dans Condamines, 2008). En voici deux illustrations dans Phytoma :
Ex. 29) La lutte intégrée est un moyen de se distinguer des autres pays […]. (Phytoma 632, mars 2010)
Ex. 30) […] la protection intégrée des cultures est un objectif national […]. (Phytoma 685, juillet 2015)
Dans cet emploi discursif particulier, l’objet est (ponctuellement) décrit comme une priorité, un objectif, un enjeu, un levier, un moyen de se distinguer, etc. Dans le corpus de presse, nous n’avons pas relevé d’exemple de ce phénomène particulier.
5.1.2 Ellipse d’un niveau taxonomique
69Dans Phytoma, on recense huit marqueurs de type adverbial (notamment, en priorité, comme, par exemple, au moyen de, par, en particulier, parmi les) indiquant que la protection (ou lutte) biologique est en relation de méronymie avec lutte intégrée :
Ex. 31) [Pour la lutte intégrée] ils font appel en priorité à la protection biologique à l'aide d'auxiliaires (Phytoma 641, février 2011)
Le lecteur semi-expert peut ainsi identifier le double niveau de relation, à savoir que la protection biologique est une méthode (parmi d’autres), et qu’elle s’appuie sur des auxiliaires.
70Dans la presse, les contextes définitoires n’explicitent pas précisément cette complexité relationnelle (le fait que chaque méthode utilise un moyen spécifique de lutte, comme dans l’exemple 31 ci-dessus) :
Ex. 32) Cette méthode de protection des cultures [ndlr : protection intégrée] fait la part belle aux organismes vivants (La Nouvelle République du Centre, avril 2014)
L’indice fait la part belle permet de saisir que les organismes vivants constituent une des techniques de lutte en protection intégrée, sans préciser la relation méronymique intermédiaire (la lutte biologique). On recense même un extrait où la lutte intégrée est liée à la lutte biologique par la relation générique :
Ex. 33) […] la lutte intégrée est pratiquée. Il s’agit d'une lutte biologique avec l'utilisation de coccinelles (La Montagne, avril 2014)
Par cette ellipse d’un niveau taxonomique, le moyen d’action de la lutte biologique (les insectes) peut alors être directement rattaché à la lutte intégrée, comme dans l’exemple suivant :
Ex. 34) Sous ce nom barbare [ndlr : lutte biologique intégrée] se cachent une multitude d'insectes […]. (La Montagne, mai 2012)
71Il n’est pas aisé d’identifier les référents de chacun de ces objets discursifs (lutte intégrée/biologique), les insectes étant régulièrement présentés comme l’outil utilisé par la lutte intégrée (évacuant les autres techniques de lutte). Ce type d’ellipse, assez classique en terminologie pour des raisons fonctionnelles ou rhétoriques, pose ici problème, car en l’absence de connaissances préalables sur le plan hiérarchique, elle peut induire une interprétation erronée (par exemple, considérer que lutte biologique est synonyme de lutte intégrée, et ignorer l’ensemble des techniques alternatives).
72D’autres stratégies discursives employées dans les deux revues comportent une simplification de l’ensemble des éléments du frame (linguistiques et cognitifs), nous les présentons ci-après.
5.2 Stratégies de vulgarisation scientifique
5.2.1 Lexique et connaissances
73La simplicité du lexique employé est également susceptible d’influencer la reconstruction de connaissances à partir de textes. Si l’on considère la fonction télique, et notamment le sort réservé aux ravageurs, voici un exemple d’information issue de la presse :
Ex. 35) Pour décimer les pucerons, point besoin de produits toxiques : ce sont les larves de la mouche noire qui s’en chargent. (La Voix du Nord, avril 2014)
Ex. 36) [la protection intégrée] ou l'utilisation d'insectes pour éradiquer les pucerons. (Ouest-France, avril 2014)
74Du point de vue de la sémantique lexicale, les sèmes de gestion, régulation ou de découragement proposés dans les définitions officielles ont ici disparu au profit de sèmes de suppression totale (décimer, éradiquer) des ravageurs, comme pour amplifier un phénomène et le rendre ainsi plus compréhensible. Ce choix lexical pose une double problématique : d’une part, il n’est pas conforme aux objectifs fixés ; d’autre part, ces mots sont emblématiques du lexique traditionnellement utilisé pour les méthodes chimiques (éradication totale des nuisibles), alors que la lutte intégrée tend a priori à s’en distancier.
75Cette tendance à l’amplification ou l’hyperbole se retrouve également dans le second objectif caractérisant la lutte intégrée, et qui concerne les traitements chimiques :
Ex. 37) [la protection intégrée] qui bannit tous les pesticides. (La Voix du Nord, avril 2011)
Ex. 38) Exit donc pesticides et autres désherbants totaux. (L’Est républicain, avril 2014)
76Si l’élimination totale du chimique est envisageable dans certaines situations (sous serre notamment), elle ne correspond cependant pas au principe général et définitoire de la lutte intégrée, qui permet d’utiliser la méthode chimique en dernier recours. La presse s’appuie ici sur une heuristique de jugement : un raccourci cognitif qui ne tient pas compte de la réalité et de la complexité d’un processus, mais qui permet une interprétation rapide sur le bien-fondé d’une démarche (moins de chimique pour protéger l’environnement).
77On note également l’usage d’un lexique élémentaire, voire enfantin, pour décrire le processus :
Ex. 39) Contre les petites bêtes nuisibles, les jardiniers ont recours à d'autres petites bêtes. […] Vive les bestioles. (L’Est républicain, avril 2014)
Ex. 40) […] la société Koppert, leader mondial en protection biologique intégrée et fournisseur officiel de bêtes à bon Dieu. (La Voix du Nord, mars 2012)
78Ces contextes comportent des éléments cognitifs utiles à la compréhension, mais ils illustrent également des contextes pauvres en connaissances (Reimarink, García de Quesada & Montero-Martínez, 2010), car peu représentatifs de la complexité du mécanisme de protection des plantes.
79D’autres indices lexico-syntaxiques sont caractéristiques du procédé de vulgarisation en discours :
Ex. 41) Les techniciens lâchent un peu le pulvérisateur et passent le relais à la coccinelle. Plus écolo, plus durable, plus rentable. (La Voix du Nord, mars 2012)
Ex. 42) La protection des végétaux par des mécanismes naturels, présente plusieurs avantages : elle est économe, rapide, et ne nuit pas à l'environnement. Il suffit d'ouvrir un tube à essai dans les champs plutôt que de vaporiser des pesticides qui menacent la santé des agriculteurs. (Le Monde, avril 2014)
Résumer ces techniques de lutte à l’ouverture d’un tube à essai ou au passage de relais à une coccinelle ne permet pas une diffusion juste et précise des connaissances.
80Nous détaillons maintenant une dernière stratégie discursive, l’approche analogique.
5.2.2 L’approche analogique et le « recadrage »
81L’intérêt didactique de l’analogie ou de la métaphore (pour l’accès à des référents plus accessibles), a été largement décrit en langue de spécialité (par exemple dans Condamines, Dehaut & Picton, 2012 ; Oliveira, 2009), et dans la presse (par exemple Calsamiglia & Van Dijk, 2004 ; Williams Camus, 2009). Dans notre corpus médiatique, nous relevons également un certain nombre de métaphores filées, permettant l’appariement de la situation discursive avec un frame moins spécialisé, mais plus accessible pour le grand public.
82La situation du repas (et plus généralement la gastronomie) est le frame le plus classiquement employé dans notre corpus de presse :
Ex. 43) Les larves ont l’appétit vorace. Elles vont ingérer jusqu'à cent cinquante pucerons par jour […]. Tant que les tables sont bien garnies, elles ne bougent pas. (La Voix du Nord, mars 2012)
Ex. 44) On offre le gîte et le couvert aux coccinelles qui détruisent les pucerons. (Ouest-France, septembre 2013)
Ce cadrage gastronomique comporte un ensemble de rubriques utiles à la compréhension, que ce soit la relation générique ou de fonction. Notons en passant que ce cadrage est associé ci-dessus à la lutte intégrée, alors qu’il constitue en théorie celui correspondant à la lutte biologique.
83On retrouve également des références régulières à la métaphore conceptuelle du conflit :
Ex. 45) Une guerre biologique dont l'arme fatale s'appelle Torymus sinensis. (La Montagne, avril 2016)
Ex. 46) Autant de sentinelles prêtes à entrer en action en cas d'attaques par les araignées rouges (Ouest-France, janvier 2011),
à la médecine alternative, par opposition à la médecine traditionnelle :
Ex. 47) Elle a donc eu recours à la médecine douce […]. « Avant, on ne s'embêtait pas, on venait avec les bidons, les masques, et on arrosait. » (La Voix du Nord, mars 2012),
ou enfin à la science-fiction :
Ex. 48) La dame pond dans le puceron. La larve dévore le malheureux de l'intérieur. Ça ne vous rappelle pas un film de science-fiction ? (La Voix du Nord, avril 2014)
84Après le glissement terminologique régulièrement observé dans ce type de publications (cf. Ledouble, 2019), on observe ici ce que l’on peut qualifier de glissement cognitif, où le choix d’un lexique ou de frames simplifiés peuvent porter préjudice à la justesse et la complexité des concepts diffusés hors du domaine purement scientifique.
6 Perspectives et conclusions
85Par cette étude, nous avons mis en évidence plusieurs procédés de vulgarisation qui sont susceptibles de brouiller la compréhension d’un concept, et qui portent sur la précision relative à la hiérarchie des connaissances, le lexique utilisé (simpliste ou hyperbolique), ou encore le recours à la métaphore cognitive simplifiée. L’analyse montre également que lorsque la simplification (hiérarchique ou lexicale) est effectuée dans Phytoma, elle s’appuie sur certains contextes riches en connaissances ainsi que sur le savoir présupposé du lecteur en matière de connaissances scientifiques. Dans le discours de presse, plus rares sont les contextes définitoires ou encyclopédiques permettant une reconstruction précise des connaissances et la compréhension des processus complexes. Par ailleurs, aucun prérequis en matière de connaissances n’étant attendu du lectorat, la compréhension passe alors par le récit d’expérience ou par l’évocation de cas concrets qui se substituent aux définitions, tout en offrant des éléments définitoires au travers de frames simplifiés. Néanmoins, ces derniers, comme il a été démontré dans cette étude, sont potentiellement incomplets ou imprécis.
86Cet état de fait remet en question l’hypothèse émise par Meyer (2001), selon laquelle le nombre de contextes riches en connaissances (CRC) est d’autant plus grand que l’écart cognitif est important entre le rédacteur et le lecteur15. Si l’on considère cet écart comme plus important dans le discours médiatique que dans celui de Phytoma, cette hypothèse ne se vérifie pas dans nos corpus. Elle serait alors à vérifier dans un autre type de discours de vulgarisation scientifique ou cet écart est susceptible d’être encore plus important, celui des revues classiques de vulgarisation scientifique en langue française, telles que Science et Vie ou Science et Avenir. Ce sera l’objet d’une prochaine étude. Celle-ci sera conduite de manière concomitante à l’analyse de discours de vulgarisation scientifique en langue anglaise, et qui portent sur ces mêmes questions. L’objectif global du projet de recherche est ainsi de caractériser et de contraster l’instabilité terminologique et cognitive dans les deux langues de communication de notre partenaire scientifique.
Bibliographie
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10.1177/1461445609105220 :Notes de bas de page
1 L’Institut national de la recherche agronomique (INRA) a changé de nom en 2020 en l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE).
2 Pour une description plus précise du projet et du domaine, voir Ledouble (2019).
3 Notre traduction du texte original : « The full meaning of a text is ‘vastly undetermined’ by its linguistic form alone […]. »
4 Notre traduction du texte original : « organized packages of knowledge ».
5 Notre traduction du texte original : « The study of how linguistic forms evoke or activate frame knowledge and how the frames thus activated can be integrated into an understanding of the passages that contain these forms. »
6 Pour la description détaillée du corpus, voir Ledouble (2019), dont le Tableau 1 est extrait.
7 Journal officiel de l’Union européenne : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32009L0128 [consulté en décembre 2019].
8 Les scientifiques Ricci, Bui et Lamine (2011) déplorent que « dans la version française de la directive, c’est le terme de “lutte intégrée” qui a été choisi pour traduire la notion anglaise d’Integrated Pest Management, alors que l’équivalent français est la notion de “protection intégrée” » (p. 229).
9 Les termes de cette définition diffèrent de ceux issus de la directive (91/414/CEE) de l’Union européenne qui définit la lutte intégrée ainsi : « l’application rationnelle d’une combinaison de mesures biologiques, biotechnologiques, chimiques, physiques, culturales ou intéressant la sélection des végétaux, dans laquelle l’emploi de produits phytopharmaceutiques est limité au strict nécessaire […] ».
10 « Il ne s’agit donc plus seulement de traiter des symptômes ou de détruire des organismes à partir d’un seuil où ils deviendraient nuisibles, mais de mettre en œuvre tous les moyens permettant que ce seuil soit atteint le plus tard possible voire ne soit jamais atteint. » (Lucas, 2007, p. 17).
11 Production intégrée et agriculture intégrée font également partie des termes issus des deux corpus mais nous limitons l’analyse aux plus fréquents.
12 Il s’agit manifestement d’une création lexicale, calquée sur le terme de protection biologique intégrée (PBI), partiellement équivalente à protection intégrée : la PBI est une forme de protection intégrée qui utilise nécessairement la lutte biologique pour décourager les nuisibles, en complément d’autres techniques. Ce terme est très utilisé pour la production sous serre.
13 Nous systématisons la notation dans nos exemples en appliquant le gras pour le terme étudié, l’italique pour l’élément linguistique illustrant la relation considérée, et le souligné pour le marqueur de relation.
14 Loi LAAF : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2014/10/13/2014-1170/jo/article_55 [consulté en décembre 2020].
15 « [T]he greater the gap between the writer and the reader’s level of knowledge, the greater the number of KRC [Knowledge-Rich Contexts] » (Meyer, 2001, p. 99).
Auteur
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Hélène Ledouble
Laboratoire Babel, Université de Toulon
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