Chapitre 2
Clichés, préjugés, caricatures… et un peu d’histoire
p. 53-92
Texte intégral
Racines et chapeaux de paille
1Comme il est souvent instructif de partir d’un cliché pour en déterminer les causes, intéressons-nous tout d’abord à une idée reçue qui parcourt les époques et que les écrivains contribuent à perpétuer : qu’y a-t-il de moins romanesque, de moins narratif, de moins dramatique, de moins littéraire, pour tout dire, qu’un pêcheur à la ligne ? Celui-ci est la plupart du temps présenté comme un être solitaire, ou se retirant du monde en compagnie de ses confrères, statique, entièrement absorbé par ce qui l’obsède. Il peut même apparaître comme l’archétype de l’antihéros, aux deux sens du mot : non seulement sa pratique n’a rien d’aventureuse, d’« héroïque », mais son activité qui le place en rupture avec le monde des autres hommes fait aussi de lui un antipersonnage. Quelle sorte de sujet pourrait-il bien incarner dans un schéma actanciel, lui que rien ne pousse à agir si ce n’est son propre plaisir, dont l’objet de la quête n’est qu’un poisson qu’il faut capturer – parfois pour le remettre à l’eau aussitôt –, dont l’action n’a d’autre destinataire, d’autre but, que lui-même et sa satisfaction égoïste, qui n’a pour adjuvant que son matériel et sa « science » de l’eau, et d’autre opposant que le temps qu’il fait ou un alter ego qui serait venu le premier occuper la place1 ? Qui se risquerait à tenter de construire une intrigue autour de lui2 ? Être anonyme, asocial, il n’a bien souvent d’autre identité que celle d’être un Pêcheur. Le jeune protagoniste de La Recherche du temps perdu, intrigué par un représentant de cette espèce, ne peut qu’émettre à son sujet des suppositions, et doit se contenter de questions sans réponses :
Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson3.
2Il suffit de deux figures de style pour construire l’image du pêcheur, sémiotique minimale chargée de dégager un type, non une personne individualisée : une métonymie (le chapeau de paille), une métaphore (prendre racine). Dans une version antérieure de ce passage, Proust avait même écrit : « un pêcheur en chapeau de paille avait poussé entre les pruniers bleus4. » Que l’un de ces deux signes de reconnaissance apparaisse dans un texte, et le sujet peut être identifié comme un membre de la confrérie de la gaule :
Il y a huit pêcheurs au bord de la réserve et huit lignes à brochet dans l’eau. Ce sont de vieux bonshommes enracinés que le promeneur regarde en passant, et qu’il retrouve après sa longue promenade, exactement les mêmes aux mêmes places5.
3Le pêcheur se présente donc d’abord comme un individu figé dans un décor naturel : Thoreau voit en lui un être « aussi silencieux et immobile qu’un canard ou une feuille flottante6 », et Proust l’utilise dans une comparaison mettant en scène un autre oiseau aquatique : « comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête d’une vague7 ». Il se définit par sa faculté à stopper le temps, et par le lien physique qui l’attache à la nature à ses deux extrémités, la tête et les pieds : c’est le sème commun aux deux images, celle de l’enracinement et celle du chapeau de paille, cette dernière insistant sur la simplicité, la rusticité, la vie proche des éléments naturels.
4C’est pourquoi le citadin en quête d’« authenticité » et qui veut se « ressourcer », pour utiliser un vocabulaire à la mode cher aux promoteurs de gîtes ruraux, se doit ainsi d’expérimenter une partie de pêche à la ligne. Dans Notre Cœur de Maupassant, Mariolle (le personnage principal) se retire à la campagne après une déception amoureuse, et s’essaye à ce loisir pour tenter de reprendre goût à la vie : il ne capture que trois petits poissons8. Peut-être lui manquait-il le fameux couvre-chef pour s’assurer une pêche plus fructueuse. Suzanne, enlevée par Bel-Ami – toujours chez Maupassant – prend immédiatement possession de son nouveau milieu :
Dès le lendemain de leur arrivée, elle acheta du linge et des vêtements de paysanne, et elle se mit à pêcher à la ligne, la tête couverte d’un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs9.
Mais l’histoire ne dit pas si elle eut plus de réussite.
5Dans le paragraphe de Proust cité plus haut, les imparfaits itératifs confèrent au pêcheur une autre caractéristique, au mutisme se joignant le geste automatique du chapeau soulevé, répété à chaque passage des promeneurs, seul lien entre lui et les autres êtres humains. Car le pêcheur est souvent, dans ces différents textes, objet du regard : celui du passant amusé qui appartient à l’autre monde, le « vrai », le monde du mouvement et de la vie réelle. Enracinement, particularités vestimentaires, gestes systématiques : c’est à travers l’œil d’un observateur que le pêcheur est appréhendé, l’œil extérieur de celui qui passe, utilisé comme point de vue narratif, quand l’observateur n’est pas lui-même – le plus souvent – le narrateur. L’auteur se plaît alors à transformer à sa guise le portrait, à mettre en valeur les détails les plus frappants, à grossir les signes distinctifs : tous les ingrédients de la caricature se trouvent ainsi réunis pour véhiculer une image qui traverse les époques.
6Et c’est bien en effet à la caricature que nous associons le plus spontanément la figure du pêcheur à la ligne, relayée par l’imagerie populaire aussi bien que par la littérature. Nous avons tous en tête ces illustrations du pêcheur, le regard morne, agrippé à une canne qui semble l’empêcher de plonger le nez dans l’eau, et à laquelle est parfois suspendue une toile d’araignée, quand celle-ci ne relie pas son pantalon à la berge (voir illustration no 3) ; ou bien ces dessins qui parcourent l’Almanach Vermot, « où le pêcheur de godasses, repu, rougeaud, ronfle sous son chapeau de paille, le litre et Bobonne à ses côtés10 », comme l’écrit René Fallet. En 1843 déjà, dans un ouvrage illustré intitulé Petites Misères de la vie humaine, trois pages sont consacrées aux pêcheurs à la ligne, dans le chapitre sur « les sports », que le caricaturiste Grandville illustre de deux vignettes. La deuxième représente quatre pêcheurs au bord de l’eau, en proie à des infortunes diverses : l’un d’eux retire une chaussure de la rivière, un autre vient d’accrocher l’oreille d’un passant, tandis que celui du premier plan manque un joli poisson qui le salue d’un bond narquois. Sous le dessin, une légende précise : « La surface ridée de l’eau semble rire au désappointement de notre infortuné11. » (Voir illustration no 4) Dans un registre plus tragique, Maupassant met en scène un pêcheur endormi pour son plus grand malheur : il est la proie idéale du « fou » de la nouvelle, en quête d’une victime à assassiner, qui lui fend la tête d’un seul coup de bêche12.
Illustration no 3. Henri Monnier, illustration du « pêcheur des bords de la Seine », Les Français peints par eux-mêmes, t. 2, entre la p. 112 et la p. 113, BNF.

Illustration no 4. Jean-Jacques Grandville et Old Nick, Petites Misères de la vie humaine, Paris, H. Fournier, 1843, entre les p. 266 et 267, BNF.

7À notre époque encore, Étienne Lalou reprend les clichés du pêcheur, en les appliquant à Roman, son personnage :
Maintenant, assis, sans rien faire, il attendait. Il était l’image même du pêcheur si souvent ridiculisé par les dessinateurs humoristiques, celui qui reste immobile pendant des heures, assis sur un pliant, abrité sous un immense chapeau de paille, contemplant un bouchon désespérément immobile. Un être à part dans la société : le symbole de la patience, de la passion de l’inutile, du refus de la vie. Une espèce de moine sans foi13.
8Le personnage de Lalou est à ce moment-là aussi inactif que ses congénères, et il se remarque lui aussi par son « immense chapeau de paille ». Une caractéristique supplémentaire apparaît toutefois dans ce passage : le « bouchon », lui-même « désespérément immobile », est le signe ostensible de l’échec et de l’inutilité de l’attente. La caricature, dans laquelle la quête elle-même disparaît, plonge le personnage dans un vide absolu. Il devient l’incarnation parfaite de l’absurde : Sisyphe moderne dont les gestes se seraient figés dans une durée sans finalité, il n’a pas même pour excuse la punition divine.
9Dans Le Beau Danube jaune, Jules Verne n’oublie pas de rappeler ce dicton, que l’on trouve déjà dans une version légèrement différente chez Mathurin-Joseph Brisset14 : « […] la ligne [du pêcheur] est un instrument qui a quelquefois une bête à son extrémité, et toujours une bête à l’autre15 », tout en précisant que celui-ci est « faux comme la plupart des dictons ». Sincérité ou ironie ? Pour Olivier Dumas, président de la Société Jules Verne, il n’y a guère d’hésitation à avoir :
Le roman prend parfois l’apparence d’un manuel de pêche à la ligne. Bien entendu, le sérieux n’est qu’une façade ; quand l’auteur déclare [ici le dicton], il le pense sans doute, tout en affirmant le contraire. On le devine à l’aspect benêt, mais sympathique, de son héros, le brave Krusch, dont le nom se lit facilement « cruche16 ».
10J’ignore pour ma part ce que Jules Verne pensait sincèrement des pêcheurs, mais je n’oublie pas que les passages sur les techniques de pêche et le comportement des poissons, qui parcourent le roman, montrent qu’il s’est au moins renseigné sur le sujet, et que son « benêt » de personnage principal n’est pas seulement un brave homme : c’est aussi un homme brave, qui n’hésite pas à précipiter la barge des contrebandiers sur un banc de sable – au risque d’être assassiné en représailles par le terrible Latzko –, acte héroïque qui permet l’arrestation de toute la bande. Mais pour le spécialiste de Jules Verne, le grand auteur ne saurait avoir d’autre attitude, « bien entendu », que de la moquerie, ou tout au plus de la condescendance, à l’égard de ces cruches de pêcheurs à la ligne.
11Il est vrai que l’image véhiculée par la littérature est souvent peu flatteuse. On pense encore à Maupassant, qui utilise toutes les ressources du burlesque pour ridiculiser le pêcheur dans ses Dimanches d’un bourgeois de Paris. Le protagoniste Patissot, à qui le médecin a prescrit de l’exercice, décide de partir explorer la campagne, soudainement épris de « cette soif d’idéal champêtre qui hante au printemps les Parisiens17. » Après une « Première excursion » (chapitre II) au cours de laquelle il finit par s’égarer complètement dans les environs de Paris, il est convaincu par un collègue de bureau passionné de pêche de s’initier à cette pratique (chapitre III) : le chapitre IV, intitulé « Pêche à la ligne », est constitué du récit de ses exploits. Patissot fait l’acquisition du Parfait pêcheur à la ligne et s’exerce d’abord une bonne partie de la nuit, chez lui, à tenter d’accrocher les asticots qu’il vient d’acheter ; il ne parvient qu’à réduire en bouillie l’une après l’autre les « hideuses bêtes18 » qu’il tente de fixer à l’hameçon. Le grand jour arrive, il prend le train de l’aventure. Le passage du voyage mérite d’être cité intégralement :
Il partit par le premier train. La gare était pleine de gens armés de cannes à pêche. Les unes, comme celles de Patissot, semblaient de simples bambous ; mais les autres, d’un seul morceau, montaient dans l’air en s’amincissant. C’était comme une forêt de fines baguettes qui se heurtaient à tout moment, se mêlaient, semblaient se battre comme des épées, ou se balancer comme des mâts au-dessus d’un océan de chapeaux de paille à larges bords. Quand la locomotive se mit en marche, on en voyait sortir de toutes les portières, et les impériales, d’un bout à l’autre du convoi, en étaient hérissées, le train avait l’air d’une longue chenille qui se déroulait par la plaine.
On descendit à Courbevoie, et la diligence de Bezons fut emportée d’assaut. Un amoncellement de pêcheurs se tassa sur le toit, et comme ils tenaient leurs lignes à la main, la guimbarde prit tout à coup l’aspect d’un gros porc-épic.
Tout le long de la route on voyait des hommes se diriger dans le même sens, comme pour un immense pèlerinage vers une Jérusalem inconnue. Ils portaient leurs longs bâtons effilés, rappelant ceux des anciens fidèles revenus de Palestine, et une boîte en fer-blanc leur battait le dos. Ils se hâtaient. À Bezons, le fleuve apparut. Sur ses deux bords, une file de personnes, des hommes en redingote, d’autres en coutil, d’autres en blouse, des femmes, des enfants, même des jeunes filles prêtes à marier, pêchaient19.
12Cette description est remarquable par l’accumulation des procédés de la caricature : style hyperbolique jouant sur les énumérations et les verbes d’action qui exagèrent l’effet de nombre et de masse compacte, faisant de ces pêcheurs une véritable marée humaine ; comique de situation avec les individus qui s’amoncellent sur le toit ; métaphores animales de la chenille et du porc-épic – on sait combien les caricaturistes comme Grandville, au xixe siècle, prisaient ce procédé – et burlesque de la description, la trivialité de la situation étant ironiquement hissée au rang d’activités héroïques et nobles comme la guerre ou le pèlerinage. Sans oublier, bien sûr, l’image attendue de « l’océan de chapeaux de paille ». Maupassant, on peut s’en douter, ne nous épargnera rien dans la suite : Patissot, de toute la journée, ne pêchera qu’un poisson gros comme une allumette, accroché par le ventre, et… le chapeau de sa voisine.
13La caricature du pêcheur n’atteint pas toujours de telles proportions, mais c’est un fait que les auteurs se plaisent souvent à choisir celui-ci comme cible de leur raillerie. Il est même possible d’établir un portrait-robot de ce personnage, à partir des tares dont il est affublé.
Du malheur d’être pêcheur
14Rien de plus facile, tout d’abord, que de faire du pêcheur un pécheur, l’homophonie entre les deux termes en français suscitant un rapprochement évident. Il n’y a qu’une différence d’accent, encore une histoire de chapeau, pourrait-on dire ; qui sait d’ailleurs si l’image suscitée par cet accent circonflexe, et dont Francis Ponge aurait pu tirer un poème, n’est pas aussi à l’origine du cliché dont il était question plus haut ? C’est en jouant sur la confusion entre les homonymes que René Fallet construit un de ses romans, Le Braconnier de Dieu. Frère Grégoire, moine trappiste, quitte la voie qu’il suivait depuis vingt-six ans en rencontrant un jour un pêcheur au bord du canal. Celui-ci lui propose un verre de vin, puis un deuxième, et ces premiers pas dans le Mal vont en entraîner d’autres, le pêcheur prenant alors aux yeux de Frère Grégoire l’apparence du Tentateur, de Satan20. Plus loin, l’auteur rappellera la proximité des deux termes :
– Je ne suis qu’un pécheur, sanglotait Grégoire effondré sur une chaise, un misérable pécheur. […]
– Pleure pas comme ça, Grégoire. Si t’es pécheur, la Besbre est pas loin, va nous prendre une friture21 !
15La confusion entre les deux substantifs est ancienne : elle apparaît déjà longtemps avant que le « pêcheur » ne prenne un accent circonflexe. Au xiie siècle, dans Le Conte du Graal, Chrétien de Troyes est le premier à raconter la légende du Roi Pêcheur. Cet épisode, dont la signification n’est pas plus évidente que celle de l’ensemble du roman, resté inachevé, a donné lieu à une multitude de commentaires et d’interprétations qui ne s’excluent pas entre elles, et auxquelles j’aurai plusieurs fois recours. Il est fort probable notamment, comme le rappelle Laurence Mattey-Maille, que le roi « pêcheur » soit avant tout un roi « pécheur » : « Ce n’est certainement pas un hasard si Chrétien de Troyes joue, à la rime, de l’homophonie entre les deux termes, “pêcheur” et “pécheur22” », écrit-elle, et des hypothèses ont été avancées pour expliquer une éventuelle culpabilité du personnage23.
16On sait que parmi les sept péchés capitaux, certains sont peu compatibles et semblent s’exclure mutuellement. On imagine mal en effet une personne orgueilleuse possédée par l’envie, ou bien un paresseux saisi de colère. Les pêcheurs n’échappent pas à cette règle : si certains péchés capitaux les habitent, d’autres caractéristiques qui les définissent, comme l’indolence, l’immobilité, excluent un débordement des passions. Mais ce qui pourrait constituer alors une qualité est souvent ridiculisé, et devient un défaut comique, qui contribue à forger une image du pêcheur en raté.
17Le péché de gloutonnerie, souvent accompagné d’un goût excessif pour la boisson, ne l’épargne pas. On le voit à travers la caricature de l’Almanach Vermot, telle que la décrit René Fallet : le pêcheur a un penchant pour la bouteille, et l’on peut supposer que dans l’image en question, il ne s’agit pas d’une boisson raffinée mais du vin le plus ordinaire (le collègue de Patissot, spécialiste dans l’art halieutique, et que l’on voit au troisième chapitre « ivre à ne pouvoir marcher24 », se nomme Boivin). Si les pêcheurs aiment se retrouver entre eux, c’est souvent pour festoyer, et leur saine activité en pleine nature ne serait qu’un prétexte pour assouvir leur penchant pour l’alcool, ou leur gloutonnerie. Dans un récit où il relate son passage à l’âge adulte grâce à une première partie de pêche en compagnie de son père et des amis de celui-ci, l’écrivain et journaliste américain Jean Shepherd se souvient surtout que « pour eux, pêcher était un moyen de boire beaucoup de bière et de gueuler. Et de s’éloigner des femmes25. »
18C’est aussi pourquoi Jules Verne a choisi d’ouvrir son Beau Danube jaune sur une réunion de la « Ligne danubienne », où les convives ingurgitent plus de nourriture et de liquide qu’ils ne prennent de poissons :
On était à la fin d’un déjeuner des plus substantiels, qui avait rassemblé une centaine de convives autour de la table du cabaret. Tous des chevaliers de la ligne, des enragés de la flotte, des fanatiques de l’hameçon. Il y avait lieu d’admettre que leur gosier s’était singulièrement asséché pendant cette belle matinée d’avril26.
19Il faut cependant préciser que ce penchant pour la bonne chère et la bouteille n’est pas le péché le plus souvent épinglé par les auteurs, et que les pêcheurs en sont peut-être moins souvent victimes que leurs collègues chasseurs.
20Ce n’est pas en effet leur avidité pour la nourriture et la boisson que l’on remarque en général, mais une forme de cupidité, d’avarice, qui se manifeste directement dans leur pratique. Dans Pierre et Jean de Maupassant, à l’issue de la partie de pêche en mer qui ouvre le roman, le père regarde le poisson capturé avec « une joie vibrante d’avare27 ». Plus inattendu : les écrivains pêcheurs eux-mêmes avouent que le désir d’accumuler, de thésauriser, est une motivation non négligeable permettant de comprendre leur passion. Dans une nouvelle intitulée Fly Fishing Folly, la pêcheuse Ailm Travler le reconnaît : à ses débuts, elle était coupable de ce vice, elle voulait « attraper autant de poissons que possible28 ». Son attitude change cependant quand elle passe des appâts vivants aux mouches artificielles, et en particulier quand elle pêche avec les mouches qu’elle fabrique elle-même. On trouve des remarques similaires chez Maurice Genevoix, son héros jeune étant lui aussi pris par cette fièvre d’accumuler les prises :
Maintenant le panier est plein. Cinq kilos de chevesnes s’y écrasent. Et le contentement de soi vous assaille, un orgueil véhément d’avare devant ce trésor excessif : « J’ai pris tout ça, fourré tout ça dans mon panier, amassé tout ça en trois heures29. »
21L’orgueil, lié à la vantardise et au mensonge, voilà un péché que connaît bien le pêcheur ! Dans l’omnibus du retour, Patissot, qui n’a attrapé qu’un minuscule poisson après une journée entière de pêche, « racont[e] à ses voisins qu’il avait pris dans la journée quatorze livres de friture30. » Ailm Travler écrit dans le récit cité plus haut :
Comme les héros d’une grande quête mythologique, les pêcheurs se vantent à propos du « gros » qu’ils ont raté, et plus souvent encore du « gros » qu’ils ont pris31.
22C’est elle qui souligne le suffixe du mot « pêcheurs » (fishermen), insistant sur le fait que cette vantardise est un défaut spécifiquement masculin32. Dans un autre récit rédigé par une pêcheuse, un homme se glorifie le soir, dans un bar, de son énorme prise de la journée, poisson sorti de l’eau en réalité par sa compagne33.
23Les Tartarin ne sont pas tous de Tarascon, et ils ne sont pas tous chasseurs : les pêcheurs de tous pays en comptent aussi de nombreux dans leurs rangs. L’art de l’amplification, de l’exagération, voire de l’invention, est une aptitude bien connue du pêcheur. Après avoir pris un beau poisson, Jay, le personnage d’un récit de John Gierach, pose celui-ci sur la berge, le recouvre de pierres, et se remet à lancer. Mais quand le pêcheur revient pour le récupérer, il a disparu, probablement emporté par une loutre, et il n’en faut pas plus pour que naisse une légende :
Au moment où nous nous sommes retrouvés assis pour le dîner dans la cabane, voilà ce qu’il en était : un énorme poisson attrapé de manière intelligente, héroïquement amené à terre, et volé par un grizzly la bave aux lèvres, certainement enragé34.
24Le journaliste et romancier Alphonse Karr, connu pour avoir rédigé seul pendant dix ans un journal satirique intitulé Les Guêpes, écrivait déjà en 1860 dans un ouvrage consacré à la pêche :
Un poisson manqué n’a jamais pesé moins d’une demi-livre ; au moment où on met le pied sur la plage, le soir – tout le poisson manqué est une espèce particulière dont la croissance est rapide – le soir, il pèse une livre. – Huit jours après, c’est un monstre35.
25Dans un récit humoristique intitulé Le Coup du soir, Vincent Lalu imagine de théoriser par une formule mathématique l’exagération du pêcheur, surtout lorsqu’il s’agit des poissons qu’il a ratés. Comme le rappelle également Étienne Lalou, « tous les pêcheurs savent que les plus gros poissons sont ceux que l’on a manqués36 ». Les Anglo-saxons ont une plaisanterie à ce sujet, expression répétée à l’envi par ceux à qui l’on demande quel est leur plus beau poisson : The one that got away37, celui qui s’est sauvé. En effet, personne ne vient normalement contredire quelqu’un qui prétend avoir manqué une bête énorme, puisqu’il n’existe en général aucune preuve… à moins qu’une mouche, une cuillère, ou tout autre montage ne soit resté accroché à la gueule du poisson ayant réussi à casser la ligne, et qu’un autre pêcheur n’ait capturé le même animal. C’est ce qui se produit dans un des récits recueillis dans La Musette à Matthieu d’Henri Limouzin, Le Brochet du réveillon, où le personnage éponyme prétend avoir raté un brochet d’« au moins 18 livres38 ». Celui-ci est ensuite capturé par le narrateur qui reconnaît, grâce au matériel encore fiché dans la gueule, le fameux poisson de son ami, qui pèse en réalité une douzaine de livres.
26Mais revenons au Coup du soir, qui s’ouvre sur cette même expression, si souvent entendue : « Elle faisait au moins trois kilos39 ». Là encore, le personnage a la malchance de rencontrer un autre pêcheur, un Irlandais, qui a pris derrière lui ce fameux monstre, identifiable par la mouche toujours accrochée à la gueule, et qui ne pèse que deux livres. L’Irlandais explique au pêcheur français, le plus sérieusement du monde, qu’à la fin du xviie siècle un disciple d’Isaac Walton, Jonathan Dabe, a mis au point une formule permettant de trouver le « poids psychologique » d’un poisson, en fonction d’une série de facteurs : l’heure de la journée (la tombée de la nuit accroissant de façon importante la taille psychologique du poisson), le fait que le poisson ait pu être piqué par le ventre, ce qui multiplie considérablement sa force, la distance à laquelle il s’est décroché, le temps que le pêcheur l’a tenu au bout de sa ligne… Si tous ces facteurs se trouvent combinés, on peut affecter un coefficient 3,5 au poids réel du poisson pour obtenir son poids psychologique, et une truite de deux livres en pèsera sept dans l’esprit du pêcheur. Fier de sa découverte, Jonathan Dabe envoya son mémoire à la « royal Fly Fishing Academy », l’Académie royale de Pêche à la Mouche, qui s’empressa de lui répondre qu’il devait absolument détruire son manuscrit hérétique, sous peine d’emprisonnement.
27À plusieurs reprises dans son roman, Jules Verne revient également sur l’amour-propre – « le plus grand de tous les flatteurs », selon La Rochefoucauld40 – euphémisme pour parler de la vanité des pêcheurs : « […] dans ce monde spécial on a […] la tête chaude lorsque l’amour-propre est en jeu41 » ; « […] tout est possible quand leur amour-propre est en jeu ! », même d’en venir aux mains, lorsque deux d’entre eux sont déclarés ex-aequo à un concours de pêche : « […] après les accusations ils en vinrent aux injures, et après les injures aux coups42. » Il s’agit d’un Moldave et d’un Serbe, et l’on évite de peu une guerre entre les deux peuples. Rien ne peut donc faire plus plaisir aux pêcheurs que de flatter leur orgueil, ce que sait bien le président de la « Ligne danubienne » :
M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au premier rang de l’humanité. Il fit valoir toutes les vertus, toutes les qualités dont l’avait pourvue la généreuse nature. Il dit ce qu’il lui fallait de patience, d’ingéniosité, de sang-froid, d’intelligence supérieure pour réussir dans cet art, car c’est plutôt un art qu’un métier43.
28Comme le précise le narrateur, « [i]l ne pouvait craindre d’être taxé d’exagération en élevant jusqu’aux nues les fervents disciples de la science pisciceptologique44 », à qui l’on ne « demandait rien autre chose que d’être passionnés pour la pêche à la ligne, et de considérer ce noble exercice comme supérieur à tous les autres “dans le répertoire de l’humanité45” ! ». L’orgueil du pêcheur n’est pas uniquement individuel, les différentes associations, sociétés, académies de pêche que l’on rencontre dans la littérature perpétuant l’esprit de corps et le sentiment de supériorité de leurs adhérents.
29La colère, nous venons de le voir, peut parfois saisir les pêcheurs quand leur amour-propre est en jeu, mais ce n’est pas là une caractéristique déterminante de leur personnalité littéraire, et il en existe peu d’exemples : on peut citer Le Trou, nouvelle de Maupassant dans laquelle la rivalité entre deux pêcheurs conduit à une bagarre et à la mort de l’un d’eux par noyade, mais ce sont surtout les épouses respectives des deux protagonistes qui ont attisé le conflit. De même que l’envie semble être annihilée par l’orgueil, la colère ne peut être considérée comme un trait de caractère pertinent chez le pêcheur. Un autre péché semble en effet l’exclure, ou pour le moins l’atténuer fortement : la paresse. Celle-ci, au contraire, est si souvent mise en valeur qu’elle constitue un autre critère déterminant de la typologie du pêcheur. Chez Maupassant encore, on trouve un personnage présenté ainsi au début du récit : « Simon Bombard […] était né avec une incroyable aptitude pour ne rien faire46 » ; on n’est donc pas étonné qu’il devienne un expert en matière de pêche :
Il pêcha à la ligne, sut distinguer les fonds qu’aime le goujon, ceux que préfère la carpe ou le gardon, les rives favorites de la brème et les amorces qui tentent les poissons47.
30La paresse du pêcheur est exploitée dans les illustrations ainsi qu’au cinéma, ces deux moyens d’expression s’y prêtant parfaitement en figeant le temps dans une image arrêtée. Songeons à un film comme Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert (1967), dans lequel le protagoniste (interprété par Philippe Noiret) décide de passer sa vie à dormir et à pêcher. Ces deux « activités » se combinent alors idéalement quand on peut pêcher de son lit. Le poète latin Martial aurait ainsi expérimenté cette situation paradisiaque sur les côtes de Formies :
La ligne ne va pas chercher bien loin sa proie ; lancée de la chambre, du lit même, elle ramène le poisson qu’on aperçoit au fond de l’eau48.
31Dans la littérature, ce sont surtout les conséquences de cette paresse – ou ses causes –, comme nous allons le voir, qui prennent de l’ampleur : lourdeur, indolence, immobilisme, absence d’énergie ou de volonté. Quant à la luxure, s’il est un péché dont le pêcheur n’est jamais soupçonné, c’est bien celui-là49. L’étude de ses autres défauts va nous faire comprendre pourquoi.
32S’il fallait retenir un adjectif pour qualifier le pêcheur, qui traduise à la fois son apparence et son caractère, ce serait celui-ci : « bonasse ». Il est employé notamment pour décrire la physionomie de Krusch50, plutôt avenante et sympathique en l’occurrence. Mais, dans la plupart des textes où il apparaît, il indique une bonhomie constituée surtout de bêtise. Le pêcheur à la ligne est une bonne pâte, mais c’est un sot, c’est inscrit dans son nom : Patissot. Le héros de Maupassant « était plein de ce bon sens qui confine à la bêtise51. » Il y aurait même, selon certains, une explication évidente. Le pêcheur se plaît souvent à dire que s’il capture beaucoup de poissons, c’est qu’il est capable de penser comme eux. Or, comme l’écrit Ed Zern :
Bien sûr, la raison pour laquelle un poisson pense de cette façon est que son cerveau est tout petit par rapport à son corps. Ainsi, plus le cerveau du pêcheur sera petit, plus il lui sera facile de penser comme un poisson et de prendre des truites à droite à gauche52.
33Il ne s’agit pas d’une bêtise méchante et violente, comme celle dont peuvent être accusés les chasseurs. Dans La Traque (1975), film de Serge Leroy, un groupe de chasseurs, après un repas bien arrosé, poursuit une jeune femme que l’un d’entre eux a violée et qui se précipite dans un marais où tous la regardent se noyer. On imagine difficilement un tel scénario dans lequel les personnages seraient des pêcheurs. Leur bêtise à eux est non violente, lourde, « bonasse ». Ce sont précisément les qualificatifs attribués au père de famille de Pierre et Jean, si fier de montrer ses talents et son expérience à ses enfants, dans le chapitre d’ouverture du roman : c’est un « lourdaud bonasse53 ». Lui et son capitaine sont affublés par antiphrase de deux noms médiévaux, Roland et Beausire, et Pierre n’est pas tendre envers eux : « Le docteur songea en les voyant passer : “Bienheureux les simples d’esprit54” ». Stupidité encore accentuée, chez deux autres pêcheurs de Maupassant, occasionnels ceux-ci, Cyprien Dufour le quincailler (en choisissant ce prénom, l’écrivain pensait-il à la famille des cyprinidés, dont les gardons, avec leur légendaire « bêtise », sont les représentants les plus communs ?) et son commis Anatole dans Une partie de campagne. Le père de famille et le futur mari d’Henriette, coupables du péché de gloutonnerie et l’esprit troublé par les vins et les liqueurs absorbés au déjeuner, confient les deux femmes aux canotiers qui ne laissent pas passer cette occasion. Les malheureux Parisiens, pendant ce temps, essaient de prendre quelques poissons. Il semble par ailleurs que cette façon de considérer le pêcheur ne se limite pas à la France : « Pour le reste du monde, écrit Jeremy Paxman, pêcher est une occupation pour des ruminants lourdauds55. »
34Le pêcheur se fait également remarquer par sa couardise, défaut impliqué par sa paresse et son inactivité. Jules Verne écrit à propos de Krusch : « On a beau avoir du sang de pêcheur à la ligne dans les veines, un homme digne de ce nom n’accepte pas d’être traité comme il venait de l’être ! », laissant supposer que le pêcheur est en principe héréditairement marqué par son absence de bravoure. Dans le roman de Barbey d’Aurevilly intitulé Le Chevalier des Touches apparaît un personnage de pêcheur, le baron de Fierdrap. Celui-ci n’est pas un lâche, puisqu’il a combattu contre les révolutionnaires dans l’armée de Condé, au moment de la chouannerie. Mais ses actes de bravoure ont eu lieu, précisément, avant qu’il ne soit gagné par la passion de la pêche :
Lorsque l’armée de Condé avait été licenciée et qu’il n’y eut plus rien dans la poire à poudre de ce dernier Chasseurs du Roi, le baron de Fierdrap était passé en Angleterre, cette terre de l’excentricité, et c’est là qu’il avait contracté, disait-on, ces manières d’être qui le firent regarder, sur ses vieux jours, comme un original par ceux qui l’avaient connu ressemblant à tout le monde dans sa jeunesse56.
35Parmi les habitudes contractées en Angleterre (ou plutôt en Écosse), et qui font de lui un excentrique, se trouve la pêche à la mouche, inconnue des paysans de sa Normandie natale. Il n’est pas précisé que c’est par manque de bravoure qu’il s’adonne loin de ses terres à sa nouvelle passion, tandis que les nobles qui ont refusé d’émigrer combattent quotidiennement les Bleus, mais Mlle de Percy, qui s’est elle-même illustrée dans la chouannerie, ne manque pas l’occasion de lui faire remarquer que son devoir aurait peut-être été de rester parmi les siens :
Pendant que vous pêchiez des truites en Écosse, monsieur de Fierdrap, […] nous nous occupions, de ce côté-ci de la Manche, à bien autre chose, je vous assure, qu’à filer nos quenouilles de lin, comme dit la vieille chanson bretonne57.
36Les femmes ont dû abandonner cette activité féminine par excellence, filer la laine à l’aide d’une quenouille, pour de plus viriles occupations, tandis que le baron, lui, passe son temps à pêcher la truite outre-Manche.
37Deux personnages de Zola, ayant connu une évolution opposée, montrent également de quelle façon le romancier utilise les caractéristiques liées à l’image du pêcheur pour construire certains de ses portraits. Le premier, Jacques Damour, apparaît dans les Contes et Nouvelles58. Ouvrier courageux, subvenant dignement aux besoins de sa famille, il rencontre pour son malheur un de ces prétendus anarchistes, comme il y en a plusieurs dans l’œuvre de l’auteur et qui sont surtout des parasites, nommé Berru. Damour décide alors de s’engager activement pour défendre ses idées : il lutte aux côtés des Communards, ce qui lui vaut d’être arrêté et déporté en Nouvelle Calédonie. Au bout de quelque temps, il tente par bateau une évasion qui échoue mais dont il réchappe. Déclaré mort, il erre alors de pays en pays, et décide finalement de rentrer à Paris pour retrouver sa femme et sa fille dont il n’a plus de nouvelles depuis une dizaine d’années. Mais son épouse, se croyant veuve, a épousé un boucher avec qui elle a eu deux enfants. Lorsque Damour arrive dans la capitale, sans ressources, il revoit son ancien ami Berru et décide de reprendre sa femme, promettant même de « saigner » le boucher. Ses désirs de vengeance violente et de reconquête sont cependant bien vite stoppés : il trinque avec le nouveau mari et cède définitivement la place. Ne sachant où aller, il est recueilli par sa fille Louise, devenue une riche jeune fille entretenue par plusieurs amants, qui lui confie la garde de sa résidence à la campagne. Il retrouve alors une vieille photographie de son fils Eugène, tué sur une barricade lors de la Commune, au dos de laquelle il avait écrit : « Je te vengerai ». Mais l’histoire se termine ainsi, dans une narration au présent qui montre que la vie s’est ancrée dans une routine quotidienne :
Enfin, au moment de monter se coucher, Damour, qui a fait encadrer la photographie d’Eugène, s’approche, la regarde, brandit sa pipe en criant :
« Oui, oui, je te vengerai ! »
Et, le lendemain, le dos rond, la face reposée, il retourne à la pêche, tandis que Berru, allongé sur la berge, dort le nez dans l’herbe59.
38Le deuxième personnage apparaît à l’autre extrémité chronologique de l’œuvre de l’auteur. Mignot, célibataire et « pêcheur passionné », occupe les fonctions d’instituteur adjoint dans la dernière œuvre publiée par Zola, le roman Vérité60. De « figure massive et grêlée », « au fond, plutôt bon, simplement désireux de ne pas nuire à son avancement61 », il refuse, par peur de se compromettre, de témoigner en faveur de Simon, injustement accusé d’avoir violé et tué un enfant, et condamné au bagne. Ce « pauvre Mignot » n’est pourtant pas « un méchant garçon », il peut devenir « bon ou mauvais, selon l’influence62 ». Fidèle aux principes exprimés dans Le Roman expérimental, Zola conduit alors une expérimentation romanesque dont Mignot est le champ, par l’intermédiaire de Marc, le personnage principal :
En somme, ce gros garçon, si calme, sans autre passion que la pêche à la ligne, n’était-il pas un champ d’expérience intéressante ? Lâche devant les nécessités de l’avenir, un peu gâté par le milieu de féroce égoïsme, il n’avait rien de foncièrement mauvais, il devait plutôt être bon, s’il tombait en de bonnes mains. Il était du grand troupeau de la moyenne des hommes, ni meilleurs ni pires, qui sont ce que les font les circonstances. […] Et c’était cette expérience, ce sauvetage qui avait tenté Marc63 […].
39Ce « sauvetage » réussit. Mignot se transforme en l’un des plus ardents défenseurs de la vérité, œuvrant aux côtés de son ami pour la réhabilitation de Simon, toujours au bagne :
Certes, chez Mignot, personne autrefois n’aurait soupçonné l’étoffe du héros qu’il devenait aujourd’hui. […] Ainsi la leçon éclatait, lumineuse, certaine : il suffisait de l’exemple d’un héros, pour faire lever d’autres héros, du sein obscur et vague de la foule moyenne64.
40Dès lors, et jusqu’à la mort du personnage – la saga que constitue ce roman-fleuve se poursuit pendant de nombreuses années, jusqu’à la disparition de la plupart des protagonistes – il ne sera plus jamais question de pêche à la ligne, même lorsque Mignot pourra savourer une retraite méritée. Le héros qu’il est devenu a chassé pour toujours le faible pêcheur qui était en lui.
41Il y a peut-être, à l’origine de ces figures littéraires du pêcheur résigné, médiocre ou peu courageux, l’idée d’un dieu déchu : c’est une autre interprétation de la légende du Roi Pêcheur. Laurence Mattey-Maille rappelle que
[…] pour les celtisants, le motif de la pêche pourrait s’expliquer par l’origine marine du personnage. Le Roi Pêcheur serait l’avatar du dieu marin Bran le Béni, possesseur d’un chaudron merveilleux, ou encore du dieu irlandais Nuadu dont le nom signifie « pêcheur. » Ces divinités, liées au culte des eaux, sont symboles de force, de vie et de fécondité, à l’image du poisson pêché, dans les rites agraires. Selon la conclusion plaisante de Jean Frappier, en passant de la mythologie celtique au roman arthurien, « un dieu marin a fini par se transformer en pêcheur à la ligne65 ! ».
42Il s’agit bien là d’une image dégradée : on passe d’un dieu « de vie et de fécondité » à un personnage blessé, souffrant, dont le royaume se meurt, et qui n’a plus, pour unique divertissement, que la pêche à la ligne66.
43Dieux déchus ou non, quel est le point commun à tous ces personnages dont nous voyons les portraits souvent peu flatteurs ? Ils sont dévirilisés et vivent généralement en célibataires, dans un univers où aucune femme ne pénètre. Dans la nouvelle de Maupassant intitulée Le Champ d’oliviers, on voit au début un curé revenir d’une partie de pêche en mer. Vingt-cinq ans plus tôt, l’abbé Vilbois avait connu une grande passion amoureuse, avant d’apprendre que la femme qu’il adorait et qui attendait un enfant entretenait également une liaison avec l’ami qui la lui avait présentée. Cet « ancien homme du monde67 » avait alors décidé d’enterrer sa vie en se faisant prêtre dans un petit village au bord de la Méditerranée, et en s’adonnant à la pêche à la ligne.
44Lorsque les auteurs mettent en scène des pêcheurs mariés, ceux-ci sont la plupart du temps trompés par leurs épouses et n’en ont pas le moindre soupçon : si l’on dit que le mari est toujours le dernier informé, le mari pêcheur, lui, ne l’est jamais. Être cocu semble ainsi faire partie de la nature profonde du pêcheur68. Balzac l’avait déjà noté, mais mettait la pêche aux rangs des autres passions qui détournent l’homme de son devoir conjugal :
Il est impossible qu’un homme n’ait pas une manie, et nous aimons tous ou la chasse, ou la pêche, ou le jeu, ou la musique, ou l’argent, ou la table etc. Eh ! bien, votre passion favorite sera toujours complice du piège qui vous sera tendu par un amant, sa main invisible dirigera vos amis ou les siens, soit qu’ils consentent ou non à prendre un rôle dans la petite scène qu’il invente pour vous emmener hors du logis ou pour vous laisser lui livrer votre femme. Un amant passera deux mois entiers s’il le faut à méditer la construction de sa souricière69.
45Les canotiers d’Une partie de campagne n’auront besoin que de quelques secondes :
Alors un canotier s’approcha, deux lignes de pêcheur à la main. L’espérance de prendre du goujon, cet idéal des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit tout ce qu’on voulut, et s’installa à l’ombre, sous le pont, les pieds ballants au-dessus du fleuve, à côté du jeune homme aux cheveux jaunes qui s’endormit près de lui70.
46Il n’y a pas, dans toute La Comédie humaine de Balzac, un seul personnage de pêcheur à la ligne décrit dans son activité71. Dans Le Lys dans la vallée, le comte de Mortsauf, souvent absent du château où Félix de Vandenesse et Henriette ont tout loisir de tomber amoureux, pratique pourtant la pêche, sur une toue, une petite barque72. Mais on ne le voit pas s’adonner à son passe-temps. On peut supposer que cette activité du mari a pour seule fonction, dans le roman, de favoriser un peu plus le rapprochement du jeune couple. Inutile pour Balzac de s’attarder sur ce détail, qui nous écarterait de l’intrigue principale.
47Chez Maupassant, au contraire, les scènes de pêche sont déterminantes. C’est parce que le premier chapitre de Pierre et Jean nous montre Roland, le père, obsédé par le besoin de prendre du poisson et ne se souciant de rien d’autre, que le lecteur peut deviner que celui-ci ne saura jamais quel drame se joue dans sa famille. Alors que tous les personnages sont embarqués dans le mystère de l’héritage qui remet en question sa paternité sur Jean, il ne se doutera jamais de rien : « Le père pêchait73 ». L’aveuglement pour une passion est un thème fréquent chez Maupassant, entraînant généralement les mêmes conséquences : les monomaniaques sont ridiculisés, tel ce M. Sacrement qui « n’avait, depuis son enfance, qu’une idée en tête, être décoré74. » Lorsqu’il obtiendra enfin ce qu’il a attendu si longtemps, il sera trop fier pour comprendre qu’il ne doit cette récompense qu’à sa femme qui le trompe allègrement avec le député. C’est lui-même qui l’a poussée dans les bras de l’homme influent, en lui demandant d’essayer d’intercéder en sa faveur. De même M. Dufour, dans Une partie de campagne, ne saura jamais ce qu’a fait sa femme dans les buissons, pas plus que le stupide Anatole ne pourrait imaginer que sa future épouse Henriette a rencontré l’amour ce jour-là, dans l’île au rossignol. La pêche est donc à ranger parmi les autres passions aveuglantes, et si Maupassant la met souvent en scène, c’est peut-être simplement qu’il la trouve plus spectaculaire que les autres, dans ses aspects ridicules. En ce qui concerne Une partie de campagne, le thème, peu présent dans le texte, sera beaucoup plus développé dans l’adaptation cinématographique de Renoir, en 1936. Le film s’ouvre sur un panoramique vertical, découvrant progressivement une canne à pêche et le jeune garçon qui la tient. Les conversations entre les canotiers, ensuite, filent la métaphore halieutique pour suggérer la séduction à venir. Enfin, le réalisateur nous montre les pêcheurs abrutis par le vin se livrant à leur activité, tandis que Maupassant évoquait la pêche uniquement dans le passage cité ci-dessus, centrant ensuite le texte sur l’aventure amoureuse entre Henri et Henriette. Renoir a bien senti le potentiel métaphorique et comique de la thématique contenue dans la nouvelle, et l’a exploité.
48On pourrait trouver dans Le Roman de Renart la source de cette image dévalorisante du pêcheur. On se souvient de l’épisode célèbre où le goupil fait miroiter à Ysengrin une pêche miraculeuse si ce dernier consent à accrocher à sa queue un seau qu’il plongera dans l’eau gelée du lac. Au bout de quelque temps, la glace se reforme, emprisonnant le malheureux loup. Survient alors le vavasseur Constant des Granches, en compagnie de ses chasseurs et de la meute de chiens. Voulant tuer l’animal, il rate son coup, l’épée glisse le long du corps et tranche la queue « pres de l’anel75 », libérant ainsi le loup. Dès lors Ysengrin, victime de son désir de faire une belle pêche, devient le loup sans queue. On ne lit généralement pas aux enfants la branche du roman concernant « Renart et la louve », qui raconte comment le goupil profite à deux reprises de Dame Hersent, l’épouse du loup. Une première fois dans la propre tanière des époux et en l’absence du maître du logis. Dame Hersent est alors tout à fait consentante, c’est même elle qui demande au visiteur de s’approcher et de l’embrasser, puis qui « lève la cuisse » (« Hersent a la cuisse haucie76 »). Lorsque Renart la quitte, il prend le temps de saccager la tanière, de « conpisser » les louveteaux, de leur dérober toute leur nourriture, de les insulter et de les battre. Le deuxième épisode est un viol : Hersent s’est engagée trop loin dans un terrier et ne peut plus ressortir, ne montrant que sa croupe restée à l’extérieur. Renart profite de l’aubaine, « li saut sus liez et joiant » (« il la saute, transporté de joie », v. 1277) et lui promet même de recommencer prochainement « plus de set foiz, voire de dis » (v. 1294). Il explique ensuite à Ysengrin, qui est arrivé vers la fin de l’action, qu’il s’efforçait de dégager son épouse en la poussant plus avant pour qu’elle puisse s’extraire par l’autre issue. Dans les deux péripéties de ce chapitre se mettent en place les éléments que viendra concrétiser l’épisode de la pêche dans l’étang glacé : la cruauté et l’absence totale de scrupules de Renart, sa félonie – encouragée dans un premier temps par la volage Dame Hersent –, tout comme la bêtise et la crédulité d’Ysengrin, ce bon bourgeois cocu que tout prédispose à être pêcheur… et à avoir la queue coupée.
49Mais on peut aussi faire appel, une fois encore, à l’épisode du Roi Pêcheur, dans Le Conte du Graal. Si ce personnage « peschoit / A la ligne77 », occupation qui peut surprendre pour un roi, c’est qu’il était souffrant (« méhaigniez78 »), affligé d’une blessure qui ne pourrait guérir que lorsque le chevalier élu aurait posé la bonne question, lors de la cérémonie du Graal, ce qui libérerait par la même occasion tout le royaume. Or, comme l’explique Laurence Mattey-Maille,
[…] il est fortement suggéré que le Roi Pêcheur a été atteint dans sa virilité et que sa blessure est d’ordre sexuel. Les variantes des manuscrits, qui hésitent entre un coup frappé « parmi les deux hanches », « parmi les deux jambes » ou « parmi les deux cuisses », en sont une évidente illustration79.
50Cette blessure est souvent interprétée comme étant la punition d’une faute originelle, qui pourrait être un inceste : de nombreux indices corroborent cette lecture80, et le Roi Pêcheur serait donc puni par où il a péché. Il ne lui reste plus alors que la pêche à la ligne, et Chrétien de Troyes insiste bien sur le fait qu’il s’agit là de sa seule distraction et de son seul « deduit ». Ce mot, utilisé comme substantif ou comme forme verbale de troisième personne (plaisir / il a du plaisir, il se réjouit), apparaît à trois reprises dans le passage :
Mais quant il se velt deporter
O d’aucun deduit antremetre,
Si se fait an une nef metre
Et vait peschant a l’ameçon,
Por ce li Rois Peschierres a non,
Et por ce einsi se deduit
Por rien sofrir ne andurer81 […]
51Cette figure d’un roi pêcheur impuissant se retrouverait dans des personnages de la littérature moderne. Jake Barnes, dans The Sun Also Rises (Le Soleil se lève aussi82) d’Ernest Hemingway, serait ainsi un avatar de ce roi légendaire. Représentant de la « génération perdue », blessé lors de la première guerre mondiale, le personnage souffre de la solitude et ses échecs sexuels s’expliqueraient par une impuissance, voire une émasculation, consécutive à sa blessure de guerre. Il ne lui reste plus, à lui aussi, que la pêche (et le spectacle des corridas) pour seul « deduit83 ».
52Sans aller jusqu’à cette symbolique de l’eunuque, les auteurs mettent souvent en scène un pêcheur incapable ni de la moindre conquête amoureuse, ni de la moindre ardeur sexuelle. En ce qui concerne le Patissot de Maupassant, caricature parfaite du pêcheur tel que l’auteur l’imaginait84, « toute sa vie avait été sédentaire. Resté garçon par amour du repos et de la tranquillité, il exécrait le mouvement et le bruit. [Il était] chaste, d’ailleurs, par tempérament85 ». Le 20 mai 1884, l’auteur fait paraître dans Gil Blas une nouvelle intitulée Souvenir86, qui est une réécriture du chapitre II (« Première excursion ») des Dimanches d’un bourgeois de Paris. Comme dans le récit initial, le personnage principal de la nouvelle, qui est devenu le narrateur, rencontre un couple de promeneurs égarés à qui il propose de servir de guide jusqu’à Versailles, alors qu’il est lui-même perdu. Dans les deux récits, il finit par se retrouver en tête-à-tête avec la jeune épouse dans un restaurant champêtre. Seule la fin diffère : alors que Patissot, pourtant « délicieusement ému87 » par la situation, ne tire aucun avantage de cette rencontre – la jeune femme sans le sou parvenant même à lui « emprunter » un louis avant de le quitter – le protagoniste de Souvenir ne laisse pas passer la bonne fortune qui se présente à lui :
Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du champagne, fit toutes sortes de folies… et même la plus grande de toutes.
Ce fut mon premier adultère88.
53C’est que, contrairement au « bourgeois de Paris », le narrateur de Souvenir n’est pas un futur pêcheur à la ligne… Patissot aura bien une autre occasion de conquête, au chapitre VIII intitulé « Essai d’amour » qui, comme l’indique le titre, relate une autre tentative avortée : après avoir conduit à la campagne une danseuse des Folies Bergères, il s’endort au bord de l’eau – aptitude sans doute héritée de son récent passé de pêcheur – et la demoiselle en profite pour aller rejoindre des canotiers sur leur embarcation, la situation faisant alors écho à celle d’Une partie de campagne. Voilà aussi pourquoi le personnage éponyme de la nouvelle intitulée Bombard, malgré ses dons pour cette activité, ne deviendra jamais un pêcheur passionné : son esprit est constamment tourné vers les femmes, et « en regardant son flotteur trembloter au fil de l’eau, d’autres visions hantaient son esprit89 ».
54Ces allusions à l’absence de virilité du pêcheur se trouvent encore chez Zola, à la fin d’Une page d’amour, lorsqu’Hélène part avec M. Rambaud, son nouvel époux et qu’elle oublie d’emporter les cannes à pêche. Comme le fait remarquer Henri Mitterand dans la préface du roman, « faut-il une grande culture freudienne pour saisir de quelle virilité absente elles sont le substitut, et pourquoi Hélène les a oubliées ? » Hélène vient d’épouser un brave homme, mais elle sait que la passion amoureuse appartient au passé : son mari est encore un de ces pêcheurs qui a remplacé sa virilité par une gaule en bambou dont elle n’a que faire.
55Il est ainsi fréquent que le pêcheur soit dépeint, au xixe siècle, comme un être sexuellement impuissant, ou tout au moins très peu préoccupé par tout ce qui tourne autour de la sexualité, et ce cliché, perpétué notamment par la littérature, semble avoir la vie dure : « […] le chevalier de la Gaule, tel que le voient l’opinion et les médias, est quasiment asexué90 », écrit encore Jean-Marcel Dubos en 2001. Mais on peut se dire aussi que les écrivains pêcheurs ont eux-mêmes favorisé la diffusion de cette idée reçue :
Le pêcheur est solitaire par essence. Il retourne à une époque où l’humanité ne s’était pas répandue sur toute la terre. […] Le pêcheur avisé, s’il a une femme ou une maîtresse, va à la pêche sans elles. Plus sage encore est le célibataire, car il peut alors quitter sa maison […] quand bon lui semble91.
56Le cinéma contribue également à la propagation de cette image. Souvenons-nous du film de Bertrand Blier, Les Valseuses (1974), et des deux personnages interprétés par Gérard Depardieu et Patrick Dewaere. Malgré tous leurs efforts, ils ne parviennent pas à procurer à Marie-Ange (Miou-Miou) le moindre plaisir sexuel. Et lorsque celle-ci le découvre enfin, ce n’est pas avec eux mais avec un troisième protagoniste. Que font les deux héros pendant ce temps-là ? Ils sont à la pêche au bord d’un canal, assis sur des pliants et abrités sous de vastes chapeaux de paille ; ils ne peuvent qu’entendre de loin, dépités, les cris de jouissance de leur amie.
57Tous ces portraits littéraires, iconographiques ou cinématographiques, contribuent à créer un type d’individu qui, s’il n’est pas foncièrement antipathique, ne peut susciter en général ni admiration, ni empathie. La distance humoristique et souvent moqueuse qui s’instaure entre le narrateur et le personnage (les ouvrages cités précédemment, on s’en doute, sont très majoritairement rédigés à la troisième personne) rend impossible l’identification du lecteur : le pêcheur à la ligne est bien, la plupart du temps, présenté comme un antipersonnage.
Le pêcheur à travers les âges
58Dans Le Bonheur de la pêche, Jean-Marcel Dubos montre que depuis l’Antiquité, la pêche a souvent eu mauvaise presse. Platon s’exprime à son sujet dans Le Sophiste92, et dans le livre VII des Lois : il « craint que la pêche ne compromette l’éducation de la jeunesse, car elle n’incite pas l’homme à affronter l’animal sauvage, ne développe pas son courage et son endurance93 », alors que la chasse est une « activité aristocratique hautement considérée94 ». Rappelons qu’au livre VII des Lois, Platon consacre le dernier paragraphe de l’éducation idéale à la chasse, terme générique sous lequel il range toutes les activités qui consistent à traquer les animaux (et même l’homme, le cas échéant). Aussi doit-il préciser, parmi ces activités, celles qu’on doit « louer » et celles qu’on doit « blâmer ». La chasse, école de courage, « rend meilleures les âmes des jeunes », mais pas sous toutes ses formes, et « l’Athénien » s’adresse ainsi à ceux qu’il prétend éduquer :
« Amis, puissiez-vous ne jamais être pris de désir ni d’amour pour la chasse en mer ni pour la pêche à l’hameçon, ou d’une façon quelconque, pour la poursuite des animaux aquatiques95. »
59Dubos redonne également l’anecdote qui se trouve chez Plutarque96 dans laquelle Cléopâtre ridiculise Antoine, qui s’essaie à la pêche, en demandant à des plongeurs d’accrocher un poisson mort à sa ligne97. Il rappelle aussi qu’en tant qu’aliment, le poisson a souvent été déprécié et le gibier valorisé. Il construit enfin un chapitre sur la « Primauté de la chasse et des ouvrages cynégétiques au Moyen-Âge98 », montrant que pendant des siècles, la chasse a été considérée comme une occupation noble, ce qui ne fut pas le cas de la pêche.
60Une brève histoire de la législation française peut aider à comprendre de quelle façon cette image dévalorisée s’est prolongée jusqu’à l’époque moderne. Alors que la pêche était libre du temps des Romains et, semble-t-il aussi, à l’époque des Francs99, elle devient au Moyen Âge un droit régalien attaché à la foresta. Elle fut cependant, dès l’époque carolingienne, « l’objet de nombreuses concessions », comme le souligne Perrine Mane : la réglementation est complexe, et varie « selon les époques et les régions […]. En fait presque tous avaient le droit de pêcher, du moins en certains lieux, en échange de redevances ou de compensations diverses100. »
61Cette relative liberté perdure jusqu’au moment où Louis XIV décide de reprendre le contrôle de son administration. L’ordonnance de Saint-Germain-en-Laye sur les Eaux et Forêts (août 1669), précise les conditions d’exercice de la pêche, en distinguant les « Fleuves & Rivières navigables » des autres « Rivières » :
Article I : Défendons à toutes personnes, autres que Maîtres Pêcheurs, reçus ès Sièges des Maîtrises par les Maîtres Particuliers ou leurs Lieutenants, de pêcher sur Fleuves et Rivières navigables, à peine de cinquante livres d’amende & de confiscation du Poisson, filets et autres instruments de Pêche pour la première fois, & pour la seconde, de cent livres d’amende, outre pareille confiscation, même de punition plus sévère s’il échet. […]
Article XIX : Les Ecclésiastiques, Seigneurs, Gentilshommes et Communautés qui ont droit de pêche dans les Rivières, seront tenus d’observer & faire observer le présent Règlement par leurs Domestiques & Pêcheurs, auxquels ils auront affermé le droit, à peine de privation de leur droit101.
62Dès lors, la pêche se trouve strictement réglementée : elle est pratiquée par des professionnels dans les cours d’eau les plus importants, et réservée à quelques privilégiés dans les autres. Elle n’a aucunement, dans tous les cas, le prestige aristocratique de la chasse, loisir réservé à la noblesse et auquel s’adonnent, souvent avec passion, les rois de France.
63C’est la Révolution qui va donner à la pêche son véritable essor. En abolissant le droit exclusif de l’exercer, le 30 juillet 1793, la Convention fait de la pêche à la ligne une activité populaire, à la portée de tous (le matériel nécessaire étant lui-même limité et facilement accessible, contrairement à celui du chasseur). Cette liberté totale entraîna d’ailleurs de nombreux désordres, et il fallut de nouveau légiférer un peu plus tard : la loi du 14 floréal an X (4 mai 1802) fait interdiction à « tout particulier n’étant ni fermier ni pourvu de licence, de pêcher dans les fleuves et rivières navigables autrement qu’à ligne flottante et tenue à la main ». En clair, et pour simplifier : si vous n’êtes pas professionnel de la pêche, vous avez le droit d’exercer ce loisir où bon vous semble, mais uniquement avec une ligne tenue à la main. La pêche d’agrément est définie, elle peut être pratiquée par tous. Des articles précisant les saisons de pêche et les tailles réglementaires des poissons viennent compléter une législation qui, dans ses grandes lignes, est encore valable aujourd’hui. La grande épopée bourgeoise et familiale de la pêche à la ligne peut donc commencer :
Chaque dimanche, on voit, dès le matin, nombre de personnes de tous états, qui, pour réaliser une partie qu’elles ont méditée avec délice pendant toute la semaine, sortent des grandes villes, et particulièrement de Paris, armées d’une ligne, et ayant au bras un panier renfermant leurs provisions de bouche. Rien de plus touchant aussi que de voir de bons pères et de bonnes mères entourés de leurs enfants, qui, par des motifs qu’il est facile de concevoir, se dirigent, dans le même équipage, vers le même but102.
64Deux représentations culturelles très différentes se trouvent donc associées respectivement à la chasse et à la pêche. Tandis que la première, intimement liée à l’aristocratie, véhicule des images de force, de virilité et de noblesse, la deuxième trouve principalement ses origines dans les changements apportés par la Révolution, qui en a fait une activité populaire à la portée de tous. La chasse, pourtant, s’est elle aussi démocratisée à la même époque : elle n’est plus réservée à une élite sociale. Certains le déplorent, comme Elézar Blaze, dans Les Français peints par eux-mêmes103 : depuis qu’elle s’est ouverte aux bourgeois les plus médiocres, le type traditionnel du chasseur, reconnaissable par sa classe sociale, sa tenue et son langage – le vocabulaire de la vénerie étant incompréhensible au commun des mortels – a disparu et l’auteur n’est donc pas en mesure de caractériser de façon précise ce personnage. Mais l’image que l’on se fait du chasseur n’est pas morte et perdure pendant de nombreuses années, comme en témoignent les représentations artistiques et littéraires : c’est à la chasse à courre que s’intéressent encore les peintres au xixe siècle, même ceux qui ont participé au développement du réalisme et n’ont pas négligé le peuple, comme Courbet104. Et lorsque le cinéaste Renoir, en 1939, fait de la chasse le motif central de La Règle du jeu, il plante le décor dans un vaste domaine, où se côtoient nobles et grands bourgeois. Comme l’écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues : la chasse « fait partie de la pompe des souverains105 ».
65Dans le roman de Barbey d’Aurevilly cité plus haut, le baron de Fierdrap incarne les changements vécus par la société française à la Révolution, dans le passage d’une activité aristocratique, la chasse, à une autre beaucoup plus bourgeoise, la pêche :
Chasseur comme tous les gentilshommes terriens, chasseur enragé, quel que fût le poil de la bête ou la plume, il avait fallu cette fin du monde de la Révolution pour arracher Hylas de Fierdrap à ses bois et à ses marais. […] [Il était] devenu sur le tard de ses jours un pêcheur aussi infatigable qu’il avait été un indomptable chasseur dans la première moitié de sa vie106.
66« L’espérance de prendre du goujon », comme l’écrit Maupassant, devient alors « le rêve de tous les boutiquiers ». À travers la chasse et la pêche ne s’opposent pas seulement deux classes sociales, mais aussi deux mondes, celui des villes et celui des campagnes. Outre le fait que bon nombre de pêcheurs peuvent exercer leur passion à l’intérieur même des villes – d’où la figure popularisée du « pêcheur des bords de Seine » – ceux qui la pratiquent à la campagne ne sont pas nécessairement des gens du terroir, paysans, propriétaires fonciers ou nobles châtelains intimement liés au monde rural par leurs origines, mais souvent des employés de bureau ou des commerçants qui migrent le temps d’un dimanche. La Révolution a donc aussi inversé le calendrier des pêcheurs : tandis que les professionnels de la pêche, sous l’Ancien Régime, n’avaient pas le droit d’exercer les dimanches et jours fériés107, c’est particulièrement ces jours-là que les amateurs se retrouvent au bord de l’eau à partir du xixe siècle.
67Le pêcheur représente alors par excellence le « bourgeois », dans tous les sens du terme : ce n’est pas un hasard si La Fontaine déjà, pour illustrer cette maxime bourgeoise dans l’esprit, « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », utilisait un pêcheur comme personnage108. Il appartient à une classe sociale qui explose après la Révolution, et qui va conquérir tous les échelons de la société. C’est aussi un habitant des bourgs, un rat des villes, tandis que le chasseur demeure un rat des champs : Patissot est un « bourgeois de Paris ». Et là encore, cette vision culturelle qui remonte à la Révolution française, se prolonge à notre époque, comme le note Bergounioux :
À la différence des porteurs de fusils qui vont en hordes, escortés de leurs chiens, et se recruteraient plutôt dans la paysannerie, sur le terrain, les disciples de saint Pierre sont venus séparément de la ville voisine. Ils travaillent plutôt dans les services ou tiennent boutique, sont artisans, instituteurs, retraités, silencieux, appliqués, et s’en retournent, ponctuels, lorsque approche l’heure du souper109.
68Le monde de la chasse – comme celui de la pêche –, chez Maupassant, est conforme à cette vision traditionnelle. Dans un article intitulé « Chasse et imaginaire dans les contes de Maupassant110 », Louis Forestier rappelle que cette activité était pour l’auteur une véritable passion, et qu’elle apparaît dans vingt-quatre récits111. Il établit alors le portrait-type du chasseur dans son œuvre : « Ses caractères premiers sont la haute taille et la force » ; c’est « une sorte de géant, hors norme », et les chasseurs sont « nobles pour la plupart » « mi-hobereaux, mi-paysans112 ». S’ils se trouvent eux aussi emportés par leur passion, il ne s’agit pas, on peut s’en douter, d’une passion molle, lénifiante et dévirilisante. Les histoires de chasse chez Maupassant se terminent souvent dans la mort et dans le sang. Trois thèmes principaux les dirigent, comme l’a remarqué encore Forestier : l’érotisme, la mort, et la peur113. La chasse s’avérerait être alors une thématique beaucoup plus efficace que la pêche en littérature :
On sait que la chasse est particulièrement propice à susciter des récits. Elle est en effet elle-même pleine de péripéties qui tiennent à sa nature114.
69Toutes ses caractéristiques font d’elle une activité souvent aux antipodes de la pêche, et des chasseurs une race à part, inassimilable à celle des pêcheurs.
70On comprend mieux dès lors cet acharnement contre le pêcheur, notamment à travers les caricatures dont on a parlé plus haut : s’il est si souvent un objet de moqueries, c’est qu’il devient, au xixe siècle, l’incarnation de la bourgeoisie. Non pas d’une bourgeoisie conquérante, flamboyante, celle de la finance et des affaires qui va rivaliser avec la vieille noblesse pour finir par la supplanter, mais une petite bourgeoisie issue des classes populaires, celle des fonctionnaires, des employés de bureau et des boutiquiers. Tout un monde qui est la cible privilégiée des romanciers, de Balzac à Maupassant, en passant par Flaubert : « Parler de la bourgeoisie, écrit Zola dans son plan général de Pot-Bouille, c’est faire l’acte d’accusation le plus violent qu’on puisse lancer contre la société française115. » Or, on sait bien, depuis Sartre116 et Qu’est-ce que la littérature ?, que le drame essentiel de l’écrivain au xixe siècle est de devoir écrire pour une classe sociale qu’il déteste, et dont il est lui-même issu… avant que certains d’entre eux ne décident de rompre les ponts avec la société et d’instaurer « l’autonomie de la littérature117 » ; mais cela est une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici.
71Le petit-bourgeois qu’est le pêcheur à la ligne concentre toutes les médiocrités, toutes les mesquineries de sa classe. Patissot est un employé moyen comme il y en a tant, qui « se ralliait, par principe, à tout gouvernement établi118 ». Il va même, grâce à une « faculté simiesque d’imitation119 », jusqu’à se faire la tête de Napoléon III : l’arrivée de la République est un « désastre pour lui120 ». Roland, Cyprien et Anatole, les pêcheurs de Pierre et Jean et d’Une partie de campagne, Léopold Renard (Le Trou), qui se rend toutes les fins de semaine à Poissy pour y pêcher avec son épouse, sont des boutiquiers, en activité ou à la retraite. Rambaud, le deuxième mari d’Hélène dans Une page d’amour de Zola, pêcheur à ses heures comme on l’apprend à la fin, s’est spécialisé dans le commerce de l’huile d’olive ; il est décrit comme un homme bon et généreux, mais d’une « épaisseur bourgeoise121 ». Ces personnages sont souvent des néoprovinciaux, des campagnards du dimanche. Ils sont au monde rural, naturel et traditionnel, ce que les petits-bourgeois sont à la société française postrévolutionnaire : des nouveaux venus. Un portrait dressé par Octave Uzanne, écrivain, journaliste et éditeur proche des symbolistes, nous donne alors une idée assez complète de ce que représentent pour la plupart la pêche et le pêcheur à la fin du xixe siècle :
La pêche est, à vrai dire, un petit sport moins noble [que la chasse], un sport de contemplatif, de rêveur et de sournois ; le pêcheur à la ligne est généralement égoïste, maniaque, tatillon ; il apporte dans l’exercice de son goût des mœurs bureaucratiques, méthodiques, généralement mesquines ; il est patient par nature, sans avoir la vertu de la patience, qui est celle des impatients ; – il recherche l’ombre, la solitude et affecte des manières désagréables et hargneuses vis-à-vis de quiconque le trouble dans ses petites manœuvres lentes, mesurées et minutieuses. – Le pêcheur à la ligne est rarement gai ; il reste muet comme la carpe qu’il guette. C’est le sport des ventrus122.
72Un récit de Maupassant fait a priori exception à la règle : Deux Amis. C’est en effet le seul texte de l’auteur valorisant l’image des pêcheurs. Rappelons l’intrigue : deux amis, dans le Paris assiégé du début de l’année 1871, décident un jour de sortir de la ville et de retrouver pour une journée les joies de leur ancienne passion. Ils parviennent à franchir la barrière, vivent une délicieuse journée au bord de l’eau, mais sont capturés par l’armée prussienne, qui veut obtenir d’eux le mot de passe qui leur permettrait d’entrer dans la ville. Les deux amis refusent de prononcer la moindre parole et sont fusillés. Un tel héroïsme, de la part de deux pêcheurs, ne peut manquer de surprendre dans une nouvelle de Maupassant. On pourrait y voir, avec Jean-Marcel Dubos, une opposition entre une occupation pacifique et le thème de la guerre, car la pêche est une activité qui se situe « aux antipodes de la guerre123 ». Mais on a du mal à comprendre pourquoi l’écrivain aurait choisi de mettre en valeur la pêche dans ce texte, alors que nous avons vu de quelle façon cette activité est généralement dépréciée chez lui. J’y verrais plutôt une ficelle d’auteur, un ressort narratif permettant d’accentuer le côté dramatique du récit. La pêche étant une activité antihéroïque par nature, le contraste sera d’autant plus grand si on fait jouer à deux pêcheurs le rôle des héros. Maupassant illustre ainsi le fait qu’en temps de troubles, même si l’on a dans les veines du « sang de pêcheur », comme dirait Jules Verne, on peut faire acte de bravoure quand c’est l’honneur national, le patriotisme qui est en jeu. Il fallait, pour montrer que tout Français peut devenir un jour un héros dans des circonstances extrêmes, choisir les plus timorés d’entre eux : des pêcheurs à la ligne. Cet effet de contraste a été, on le sait, exploité par l’auteur dans deux de ses nouvelles parmi les plus célèbres, Boule de suif et Mademoiselle Fifi. Les héros ne sont pas des pêcheurs, et il faut parler d’héroïnes, puisque ce sont des prostituées qui s’opposent bravement à l’envahisseur allemand. Là, des pêcheurs, de petits employés, des antihéros par excellence ; ici des pécheresses, des prostituées, les êtres les plus méprisés et les plus bafoués de la société. Dans les deux cas, l’effet dramatique reposant sur le contraste entre une idée préconçue et le déroulement de l’intrigue est garanti. On comprend alors pourquoi Maupassant n’a pas choisi deux chasseurs pour en faire les héros de Deux Amis.
73Ces clichés, ces caricatures et ces images culturellement explicables, se perpétuant jusqu’à l’époque moderne, ont forgé une image du pêcheur qui parcourt les illustrations des magazines aussi bien que les grands textes littéraires. Les données historiques et sociologiques permettent de comprendre une situation liée à l’évolution de la société française (tous les exemples que j’ai cités proviennent de textes français), mais il est possible que cette image du pêcheur se retrouve dans les différents pays européens ayant connu la révolution industrielle au xixe siècle, avec les changements démographiques que celle-ci a entraînés. Jeremy Paxman, qui déplore aussi les clichés dévalorisants attachés au pêcheur en Angleterre, commente le passage d’une activité de subsistance à une activité de loisir qui a, d’autre part, entraîné le développement de la littérature halieutique :
Vers le milieu du dix-neuvième siècle, la moitié de la population britannique vivait dans des villes ou des agglomérations, ce qui signifie que ce qui avait été une ou deux générations auparavant une façon de mettre quelque chose sur la table était devenu une échappatoire aux corvées mécaniques permettant de gagner sa vie. Le chemin de fer rendait l’accès aux campagnes plus aisé, et des écrivains donnaient des conseils sur la manière de profiter de ses loisirs124.
74En Angleterre comme en France, malgré une évolution historique différente, les changements connus par la pratique de la pêche semblent également liés à des données économiques et sociales : dans les deux pays, l’ère industrielle a déplacé la population vers les villes, mais par un mouvement pendulaire, les citadins, un jour par semaine, retournent à la campagne pour profiter de leur journée de liberté125. Dans les deux cas, ce phénomène aboutit à une catégorisation sociale du pêcheur à la ligne dans l’imaginaire collectif.
75Ces analyses ne semblent pas concerner la culture américaine, où non seulement ce loisir n’est pas dévalorisé, mais est au contraire, dans sa manifestation la plus « pure », la pêche à la mouche, considéré comme un art de vivre, et même un art tout court : l’histoire n’étant pas la même, le traitement littéraire (et cinématographique) de la pêche sera tout autre. Les causes de ces différences culturelles sont certainement multiples et complexes à déterminer, et l’on doit se contenter d’avancer quelques hypothèses. En premier lieu, les façons de considérer le temps libre, au tournant des xixe et xxe siècles, semblent divergentes. Alors que l’attitude la plus répandue à cette époque en France est de voir d’un mauvais œil celui qui n’occupe pas son temps à travailler, commence à se développer aux États-Unis une conception valorisante du loisir, particulièrement de celui qui repose sur le jeu, comme l’explique Alain Corbin :
On a vu en lui [le loisir ludique] un outil d’éducation, un moyen de développement des potentialités de l’individu, une voie d’ennoblissement et de maîtrise de soi. Dans cette perspective, loin de s’opposer radicalement, travail et jeu se sont trouvés liés par le même esprit d’aventure. Les activités ludiques autorisées par le loisir, la culture physique qu’elles imposent ont été, dès la fin du xixe siècle, perçues comme de riches composantes de la civilisation et de l’idéal démocratique américains126.
76La « pêche sportive » s’inscrit dans cette mouvance, l’image du sportsman anglais, avec ses allures de mylord un peu guindé dans sa veste de tweed, s’étant démocratisée dans la figure plus décontractée du fly-fisherman américain. Cette mutation opérée par le pêcheur à la mouche en traversant l’Atlantique peut s’expliquer par le fait que l’Amérique « a une histoire liée aussi à un rapport géographique et culturel à la nature très différent de celui de la “vieille Europe” », et de la France en particulier, comme le constate Anne Simon :
La France est un petit pays anthropisé, où le paysage « naturel » est souvent façonné depuis des millénaires par les habitants : l’entrelacement entre les animés, humains ou non, s’y est fait sur la longue durée, et autrement que dans des pays grands comme des continents, et investis par des Européens depuis seulement quelques siècles – il convient d’ailleurs absolument de lire les témoignages des Amérindiens pour saisir la variété des relations à une nature qui n’existait pas comme « objet » pour eux ou comme une altérité absolue127…
77Le pêcheur à la mouche américain, qu’il soit originaire des États-Unis ou du Canada, semble ainsi poursuivre le rêve de la conquête, de la « frontière » qu’il faut toujours repousser, la nature restant une force vive ne se laissant jamais apprivoiser facilement :
Pour les Canadiens, aller à la pêche, c’est d’abord traverser d’immenses forêts et se trouver ensuite devant des lacs grandioses qui s’étendent à perte de vue. Face à une nature illimitée, sans mesure, ne doivent-ils pas avoir des rêves différents des nôtres128 ?
78À l’image bien française du personnage nonchalant et bedonnant se substitue alors celle d’un aventurier sportif qui n’hésite pas à risquer sa vie le long des rivières tumultueuses du Montana, se jetant même parfois à l’eau pour se saisir de sa proie, au milieu d’un décor grandiose qui confère au sublime : pour nous, le pêcheur à la ligne, c’est Philippe Noiret dans Alexandre le Bienheureux129, assis avec son chien au bord d’une eau aussi dormante que lui-même, et tenant à deux mains une canne à pêche rustique comme s’il manipulait une pioche ; pour les Américains, c’est Brad Pitt bondissant au milieu du torrent de rochers en rochers à la poursuite de l’énorme truite sauvage qu’il a ferrée, sa légère canne à mouche à la main, dans l’adaptation cinématographique de A River Runs Through It, le film de Robert Redford sorti en 1992. Il s’agit là d’un simple constat, reposant sur deux visions culturelles opposées, non d’un jugement de valeur. Cet imaginaire de la « conquête », par l’homme blanc, d’un monde toujours potentiellement hostile, ne manque pas non plus de susciter certaines réticences, comme le dit encore ailleurs Anne Simon, lorsqu’elle évoque les Nature writings et les écoles critiques qui s’y rattachent :
Me gêne aussi une certaine mythification de la Wilderness, de la Frontier, et de la nature dont on ne sait jamais trop si elle est salvage (refuge sauvant ou à sauver) ou savage (sauvage, inhumaine, non civilisée) : cet espace américain était habité depuis des temps immémoriaux par d’autres humains, dont les cultures étaient enchevêtrées dans les autres fils du vivant130.
Il convient à présent de nuancer quelque peu l’image traditionnelle qui vient d’être donnée du pêcheur, en adoptant un autre point de vue : celui des écrivaines pêcheuses.
Notes de bas de page
1 Maupassant tire parti de cette situation : dans la nouvelle intitulée Le Trou, les deux pêcheurs en viennent aux mains, l’usurpateur tombe dans la rivière et se noie (Le Trou, dans Contes et Nouvelles, p. 1503-1507).
2 Pour Nicolas Picard, c’est le thème même de la pêche qui apparaît à beaucoup comme un « non-sujet » littéraire. (N. Picard, Le Grimoire animal. L’existence des bêtes dans la prose littéraire de langue française 1891-1938, p. 66)
3 M. Proust, Du côté de chez Swann, p. 200-201.
4 M. Proust, À la recherche du temps perdu, « Esquisses », « Esquisse III » [Les sommeils nocturnes d’autrefois], p. 647. Il s’agit d’un fragment manuscrit du Cahier 1, BNF, naf 1664, f. 66 vo (à l’envers).
5 M. Genevoix, La Boîte à pêche, p. 173.
6 « […] As silent and motionless as a duck or a floating leaf […] » (H. D. Thoreau, Walden, or Life in the Woods, p. 153).
7 M. Proust, Du côté de chez Swann, p. 80.
8 G. de Maupassant, Notre Cœur, p. 230.
9 G. de Maupassant, Bel-Ami, p. 402.
10 R. Fallet, Les Pieds dans l’eau, p. 26. On trouve chez Maupassant une vision assez similaire, dans le portrait du pêcheur Flamèche, qui portait « un grand chapeau de paille » et « avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière lui » (G. de Maupassant, Le Trou, p. 1503).
11 J.-J. Grandville et Old Nick, Petites Misères de la vie humaine, non paginé (entre les p. 266 et 267).
12 G. de Maupassant, Un Fou, dans Contes et Nouvelles, p. 1301.
13 E. Lalou, Le Fond et la Surface, p. 136.
14 Brisset signale que les détracteurs de la pêche nomment ainsi la « ligne » : « Une perche ayant un animal d’un côté et un imbécile de l’autre » (« Le Pêcheur des bords de la Seine », dans Les Français peints par eux-mêmes, p. 703). Sa prise de position, dès le paragraphe d’introduction, en faveur de la pêche et contre ses détracteurs, montre bien qu’à cette époque déjà le pêcheur est objet de dérision.
15 J. Verne, Le Beau Danube jaune, p. 191.
16 O. Dumas, ibid., préface, p. 17.
17 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 127.
18 Ibid., p. 138.
19 Ibid., p. 139.
20 R. Fallet, Le Braconnier de Dieu, p. 20-24.
21 Ibid., p. 102.
22 L. Mattey-Maille, « Le Roi pêcheur dans quelques récits médiévaux », EOLLES, revue électronique du groupe de recherche GRIC de l’Université du Havre, no 3, 28 janvier 2015, p. 6. Disponible en ligne : <https://gric.univ-lehavre.fr/spip.php?article136> (consulté le 16/03/2021). Les deux vers de Chrétien de Troyes sont les suivants : « Et prie Deu que merci ait / De l’ame de son pecheor. / – Sire, chiés le roi Pescheor […] » (Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, vers 6296-6298, p. 446-448).
23 Voir infra
24 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 137.
25 « To them, fishing was a way of drinking a lot of beer and yelling. And getting away from women. » (J. Shepherd, Hairy Gertz and the Forty-Seven Crappies, dans The Little Book of Fishing, p. 79)
26 J. Verne, Le Beau Danube jaune, p. 28.
27 G. de Maupassant, Pierre et Jean, p. 67.
28 « I was guilty of it. In the beginning I wanted to catch as many fish as possible. » (A. Travler, Fly Fishing Folly, dans Uncommon Waters, p. 209)
29 M. Genevoix, La Boîte à pêche, p. 52-53.
30 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 143.
31 « Like the heroes of a great mythological quest, fishermen like to boast of the “big one” that got away and, more often, the big one that they caught. » (A. Travler, ouvr. cité, p. 209)
32 Voir le chapitre 3, « Et les pêcheuses ? ».
33 Elizabeth Enright, A Little Short of the Record, dans Uncommon Waters.
34 « So by the time we sat down for supper at the lodge, that’s how it was: an enormous fish cleverly caught, heroically landed, and stolen by a slavering, possibly rabid, griz. » (J. Gierach, Sex, Death, and Fly-Fishing, p. 208)
35 A. Karr, La Pêche en eau douce et en eau salée, p. 9.
36 É. Lalou, Le Fond et la Surface, p. 37.
37 J. Paxman construit un chapitre de son anthologie sur cette expression (Fish, Fishing and the Meaning of life, p. 243-290).
38 H. Limouzin, La Musette à Matthieu, t. 1, p. 125.
39 V. Lalu, Le Coup du soir, dans La Femme truite, p. 225.
40 F. duc de La Rochefoucauld, Maximes, 2, p. 403.
41 J. Verne, Le Beau Danube jaune, p. 32.
42 Ibid., p. 41.
43 Ibid., p. 34.
44 Ibid., p. 35 ; le terme de « pisciceptologie », qui n’est pas attesté dans les dictionnaires, se rencontre parfois sous la plume des écrivains du xixe siècle pour parler de la science halieutique.
45 Ibid., p. 49.
46 G. de Maupassant, Bombard, dans Contes et Nouvelles, p. 1168.
47 Ibid., p. 1171.
48 Martial, Épigrammes, Livre X, 30.
49 J’ai trouvé une seule exception à cette règle : dans La Truite de Roger Vaillant, le bien nommé père Verjon collectionne les trophées de poissons aussi bien que les conquêtes féminines (R. Vaillant, La Truite, p. 226-227).
50 J. Verne, Le Beau Danube jaune, p. 44.
51 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 125.
52 « Of course, the reason a fish thinks the way he does is that his brain is very tiny in relation to his body. So the tinier the fisherman’s brain is the easier it is for him to think like a fish, and catch trout right and left. » (E. Zern, To Hell With Fishing, 1945, cité dans Fish, Fishing and the Meaning of Life, p. 160)
53 G. de Maupassant, Pierre et Jean, p. 196.
54 Ibid., p. 208.
55 « For the rest of the world, angling is an occupation for slow-witted ruminants. » (J. Paxman, Fish, Fishing and the Meaning of Life, introduction, p. xii)
56 J. Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier des Touches, Paris, GF Flammarion, 1965, p. 43.
57 Ibid., p. 73.
58 É. Zola, Jacques Damour, dans Naïs Micoulin, dans Contes et Nouvelles, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1976.
59 Ibid., p. 929.
60 É. Zola, Les Quatre Évangiles. Vérité, Paris, Fasquelle, 1957.
61 Ibid., p. 11.
62 Ibid., p. 109.
63 Ibid., p. 263.
64 Ibid., p. 407.
65 L. Mattey-Maille, « Le Roi pêcheur dans quelques récits médiévaux », art. cité, p. 5. Elle fait référence à l’ouvrage de J. Frappier, Chrétien de Troyes et le mythe du Graal, Paris, Sedes, 1972, p. 191.
66 Voir infra.
67 G. de Maupassant, Le Champ d’oliviers, dans Contes et Nouvelles, p. 1746.
68 Image qui perdure jusque dans les chansons contemporaines : dans « La pêche à la ligne » de Renaud, l’homme rentre bredouille, et la femme aimée est partie pour toujours. (Paroles de Renaud Séchan, musique de Jean-Pierre Bucolo, Warner Chappell. Music France, 1985).
69 H. de Balzac, La Physiologie du mariage, p. 572.
70 G. de Maupassant, Une partie de campagne, dans Contes et Nouvelles, p. 168-169.
71 Un seul, pour être exact, et sauf oubli de ma part : un pêcheur à la ligne apparaît dans Un drame au bord de la mer, mais il s’agit d’un misérable qui tente de survivre en vendant sa maigre pêche.
72 H. de Balzac, Le Lys dans la vallée, p. 280.
73 G. de Maupassant, Pierre et Jean, p. 150.
74 G. de Maupassant, Décoré !, dans Contes et Nouvelles, p. 773.
75 Le Roman de Renart, t. 1, v. 490-491, p. 304.
76 Ibid., vers 1116, p. 264.
77 C. de Troyes, Le Conte du Graal, v. 2945-2946, p. 222.
78 Ibid., v. 3448, p. 256.
79 L. Mattey-Maille, « Le Roi pêcheur dans quelques récits médiévaux », p. 6.
80 Un article de D. Poirion intitulé « L’ombre mythique de Perceval dans le Conte du Graal » (Cahiers de Civilisation Médiévale, 16-3, 1973), analyse les liens de parenté dans le texte de Chrétien de Troyes, et traite de la culpabilité.
81 « Quand il cherche à se distraire, ou à avoir quelque plaisante occupation, il se fait porter dans une barque et il se met à pêcher à l’hameçon. Voilà pourquoi il est appelé le Roi Pêcheur, et s’il se distrait de la sorte, c’est qu’il n’y a pas d’autre plaisir qu’il soit en rien capable d’endurer ni de souffrir […]. » (C. de Troyes, Le Conte du graal, trad. Charles Méla, vers 3454-3461, p. 256-258)
82 E. Hemingway, The Sun Also Rises, Scribner, New York, 2006 (Le Soleil se lève aussi, trad. Maurice-Edgar Coindreau, Paris, Gallimard, Folio, 2017).
83 Voir le chapitre que Mark Browning consacre à cette œuvre dans Haunted by Waters: Fly Fishing in North American Literature.
84 Roland Pilou remarque que malgré l’amour que Maupassant portait à la mer, et à l’eau en général, il n’est pratiquement jamais question de souvenirs de pêche dans ses écrits, alors qu’il pratiquait occasionnellement cette activité, et conclut : « Aussi ne nous y trompons pas : malgré quelques couplets célébrant les vertus de la pêche […] Maupassant n’aime pas la pêche. Ce n’est qu’un pêcheur occasionnel. » (« Maupassant peintre de la mer et de la rivière », art. cité, p. 485) ; son œuvre confirme pleinement ce jugement.
85 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 124-125.
86 G. de Maupassant, Souvenir, dans Contes et Nouvelles, p. 1008-1012.
87 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 132.
88 G. de Maupassant, Souvenir, dans Contes et Nouvelles, p. 1012.
89 G. de Maupassant, Bombard, dans Contes et Nouvelles, p. 1171.
90 J.-M. Dubos, La Tentation de saint-Pierre, dans Le Bonheur de la pêche, p. 171.
91 M. Roberts, A Humble Fisherman, dans Fish, Fishing and the Meaning of Life, p. 444.
92 Dans Le Sophiste, le dialogue entre l’Étranger et Théétète à propos de la « pêche à la ligne » constitue une propédeutique servant à cerner ensuite la notion de « sophiste » (Le Sophiste, dans Œuvres complètes, trad. Auguste Diès, t. VIII-3e partie, 218a-221c). La pêche à la ligne est classée parmi les arts d’« acquisition » (219c ; voir infra, chapitre 10, séquence « Sublimation de la pêche : art et écriture », note 53.
93 J.-M. Dubos, Le Bonheur de la pêche, p. 24.
94 Ibid.
95 Platon, Les Lois, livre VII, dans Œuvres complètes, trad. Auguste Diès, t. XII, 1re partie, 823c-823d.
96 J.-M. Dubos, ouvr. cité, p. 25.
97 Plutarque, Les Vies des hommes illustres, t. 2, XXXVI, p. 891-892.
98 J.-M. Dubos, ouvr. cité, titre du chapitre, p. 31.
99 Voir D. Dalloz aîné, Répertoire méthodique et alphabétique de la législation de doctrine et de jurisprudence…, Paris, au bureau de la jurisprudence générale, 1855 ; Émile Savouré-Mourlot, Dictionnaire de la pêche à la ligne. Suivi des lois et ordonnances annotées sur la pêche fluviale, Paris, chez l’auteur, 1850 ; C. B. Pigoreau, Nouveau Traité de la pêche dans les fleuves et rivières navigables, avec lignes volantes et flottantes, Paris, Corbet, 1828.
100 P. Mane, « Images médiévales de la pêche en eau douce », Journal des savants, no 3-4, 1991, p. 231. Disponible sur <https://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1991_num_3_1_1548> (consulté le 04/12/2020).
101 Ordonnance de Louis XIV, Roi de France et de Navarre, sur le fait des Eaux et Forêts, donnée à Saint-Germain-en-Laye au mois d’août 1669, Titre XXXI, « De la Pêche », article I, p. 94-95, et article XIX, p. 98.
102 C. B. Pigoreau, ouvr. cité, p. 2.
103 E. Blaze, « Le chasseur », dans Les Français peints par eux-mêmes, p. 311-320.
104 Voir les nombreux tableaux qu’il a consacrés au sujet à partir de 1857, en particulier L’Hallali du cerf (1867, musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon).
105 G. Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 59.
106 J. Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier des Touches, p. 43-44.
107 L’ordonnance de Saint-Germain-en-Laye défend « à tous Pêcheurs de pêcher aux jours de Dimanche & de Fêtes sous peine de quarante livres d’amende ». Ils devaient, tous les samedis soirs et veilles de jours de fêtes, apporter leur matériel au « logis du Maître de Communauté » (ouvr. cité, titre XXXI, article IV, p. 95).
108 J. de La Fontaine, « Le petit poisson et le pêcheur », Fables (V, 3), p. 128-129.
109 P. Bergounioux, La Ligne, p. 20.
110 L. Forestier, « Chasse et imaginaire dans les contes de Maupassant », Romantisme, no 129, 2005, p. 41-60.
111 Ibid., p. 44.
112 Ibid., p. 49. Cette dernière expression est empruntée à Histoire vraie : « Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés, allumés. C’étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux, mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des bœufs lorsqu’ils les arrêtent dans les foires. » (G. de Maupassant, Histoire vraie, dans Contes et Nouvelles, p. 509)
113 L. Forestier, art. cité, p. 48.
114 Ibid., p. 50.
115 É. Zola, Pot-Bouille, p. 461.
116 J.-P. Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, « Idées », 1948.
117 P. Bourdieu, « La conquête de l’autonomie », Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire [1992], Paris, Seuil, « Points essais », 1998.
118 G. de Maupassant, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, p. 123.
119 Ibid.
120 Ibid.
121 É. Zola, Une page d’amour, p. 117.
122 O. Uzanne, Le Miroir du monde : notes et sensations de la vie pittoresque, p. 109.
123 J.-M. Dubos, Le Bonheur de la pêche, p. 102. L’auteur écrit également que « tout le récit de Maupassant, dans Deux Amis, est construit sur cette opposition » (ibid., p. 101).
124 « By the middle of the nineteenth century half the British population was living in cities or towns, which meant that what had a generation or so ago been a matter of finding something to put on the table became an escape from the mechanistic drudgery of making a living. The railways gave easier access to the countryside and writers gave advice on how to enjoy leisure. » (J. Paxman, Fish, Fishing and the Meaning of Life, p. xviii)
125 Voir sur ce point A. Rauch, « Les vacances et la nature revisitée », dans L’Avènement des loisirs, p. 120-122.
126 A. Corbin, L’Avènement des loisirs 1850-1960, introduction, p. 15.
127 A. Simon, « Entretien avec Anne Simon par Lucile Schmid ».
128 B. Cacérès, Des hommes au bord de l’eau, p. 119.
129 Le personnage principal du film est bien un homme du terroir, un paysan et non un citadin petit-bourgeois, mais depuis qu’il est veuf (lui aussi vit donc sans femme) et qu’il a décidé de répartir son temps entre la sieste et la pêche à la ligne, il a abandonné son statut de valeureux cultivateur en devenant un paria dans son propre village, un homme dangereux dont on se méfie, pour la mauvaise influence qu’il pourrait exercer sur la jeunesse rurale.
130 A. Simon, « Entretien sur la zoopoétique avec Anne Simon – Animaux, animots : “ce n’est pas une image !” », par Daniel Bertrand et Raphaël Horrein, en ligne sur Fabula / Les colloques (La parole aux animaux. Conditions d’extension de l’énonciation) : <http://www.fabula.org/colloques/document5368.php>, 29 avril 2018 (consulté le 06/02/2021).
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