Romance d’Hector et Morgane
p. 161-179
Texte intégral
1[Lacune du manuscrit : il manque le début du texte.]
21.
Après avoir prononcé ces mots, la dame cueillit une branche d’arbrisseau, débanda d’un seul coup la plaie qui le faisait souffrir et se servit de la branche pour extraire la pointe de javelot qui lui causait tant de douleur ; ensuite, elle cueillit encore des feuilles de la même plante et fabriqua un onguent pour panser la blessure1.
32.
Ainsi elle le guérit avec sollicitude à l’aide de cette précieuse médecine : en quelques jours le charmant chevalier devint plus beau qu’une aubépine rose. Un beau matin, la fée Morgane eut la certitude de la guérison : elle lui affirma hardiment : « Chevalier, votre plaie est guérie et refermée. »
43.
Voyant qu’il avait recouvré sa santé, le chevalier errant loua la Vierge Marie et s’agenouilla devant Morgane qui lui avait prodigué son art médical. Je ne pourrais pas vous relater tous les beaux mots qu’il lui dit pour la remercier ; enfin il lui affirma : « Dame de valeur, Hector sera pour toujours votre serviteur. »
54.
De cette façon, il voulait prendre congé pour partir et il demanda ses armes, mais la fée lui répondit : « Tu fais erreur, car auparavant il faut que tu me jures sur la foi de ton baptême – puisque tu dois me dédommager – qu’avant de partir en quête d’aventure, tu me laisseras ton armure.
65.
Tu me laisseras ton bouclier et ton destrier et tu prendras ceux que je veux te donner et je te promets, chevalier, que tu ne pourrais pas être mieux armé. Aucun guerrier, qu’il soit baron ou roi couronné, ne peut se vanter de monter un destrier qui soit vaillant comme celui que je te donnerai.
76.
Votre serment devra aussi m’assurer que, lors de votre première bataille, joute ou tournoi, vous enverrez en prison tous les chevaliers que vous aurez battus : vous les ramènerez ici et ils seront soumis à mon pouvoir. » Hector promit et jura ; alors, la fée rit sous cape, satisfaite de sa ruse.
87.
Elle fit donc porter une armure faite selon les règles de l’art et un bouclier orné d’une peinture inédite : sur fond noir, un buste d’homme nu. Et aussi une lance démesurée faite pour porter des coups impitoyables et cruels, et une cotte et un heaume entièrement noirs : retenez bien tout cela, je vous dis la vérité.
98.
Et un cheval couvert d’un caparaçon noir, si grand et démesuré, indomptable, fort et puissant, qu’il étonne même les âmes fortes. Messire Hector, qui était déjà armé, monta en selle, le cœur débordant de joie. Si je devine bien la vérité, Morgane fit venir ces armes et ce bouclier des enfers.
109.
Le fait même de porter cette armure effaça toutes ses pensées, et dès qu’il s’éloigna de Morgane, il s’abîma dans une pensée très cruelle. Il se disait : « Je pourrais détruire la Table Ronde et combattre contre les chevaliers errants. Je les ferais tous prisonniers et je les amènerais à Morgane. »
1110;
Tel un homme qui a perdu la raison et qui est en proie aux démons, il était plus fier et plus hardi qu’auparavant. De ses éperons, il brochait fort son destrier, qui le portait en galopant plus vite que les faucons ne volent. C’est ainsi qu’il arriva au port de Winchester.
1211.
Là-bas, la fée avait envoyé un bateau et aussi un nautonier qu’elle avait dressé et instruit, au moyen de ses incantations dépravées, à naviguer habilement jusqu’au port le plus proche de Camelot et à y déposer Hector. Elle lui avait aussi commandé d’attendre le retour du chevalier.
1312.
Dès qu’Hector arriva à Winchester – le soir tombait déjà et le ciel était clair et serein – le rude nautonier l’approcha et, sans prononcer un mot, le conduisit rapidement vers le port en tenant le cheval par le frein ; ils embarquèrent et quittèrent le rivage. Le nautonier était silencieux et dédaigneux et messire Hector était encore plus hautain.
1413.
Ils restèrent ainsi sans parler comme s’il y avait de l’hostilité entre eux ; le nautonier maudit serra le timon à deux mains et commença à voguer, en s’éloignant si rapidement du rivage que le bateau semblait voler sur la mer ; c’est ainsi qu’il déposa Hector à environ un mille de Camelot le matin à la pointe du jour.
1514.
Quand ils accostèrent, le nautonier parla à Hector en disant juste l’essentiel : « Messire, allez-y et je vous attendrai. » Hector chevaucha si rapidement, en se hâtant, qu’il arriva tout de suite à Camelot et il y entra, pareil au démon qui le subjuguait, dès qu’on ouvrit la porte.
1615.
Dans la ville, il se comportait comme un dragon féroce et son destrier semblait fou : les gens prenaient la fuite devant lui en cherchant un repaire sûr. Dans une attitude de plus en plus fière, il alla devant le palais royal, là où se tenait le roi Arthur avec l’assemblée digne et noble des chevaliers errants.
1716.
Là, il se mit à vociférer pour appeler à la joute : outrecuidant, arrogant et outrageux, il appelait Lancelot hors du cercle des chevaliers errants et des barons, en disant : « Vous et le roi, vous me ferez aujourd’hui serment de vasselage ! Aujourd’hui, j’emmènerai en prison Tristan et tous vos autres compagnons ! »
1817.
Je veux que vous sachiez, bonnes gens, que tout cela se passait le jour de l’Épiphanie2 et que tous les braves compagnons vaillants étaient à la cour du roi souverain. Parmi ceux qui étaient présents ce jour-là, on trouvait Lancelot et Tristan : il est vrai que Galaad n’était pas là, alors que tous les autres chevaliers étaient déjà arrivés.
1918.
C’est pour cette raison que Morgane, ayant décidé de détruire la Table Ronde, y avait envoyé le chevalier ce jour-là, pour qu’il puisse les battre tous d’un seul coup ; elle avait commandé au nautonier d’attendre Hector parce que, au large, elle aurait fait sombrer le bateau dans la mer et aurait noyé tous ses passagers.
2019.
Le vacarme d’Hector avait fait lever d’un bond le roi et tous les chevaliers, dont une partie s’étaient déjà armés ; les garçons d’écurie sellaient les destriers et le roi avait envoyé deux écuyers sur la place pour voir de qui il s’agissait. Ils revinrent aussitôt en disant : « C’est quelqu’un qui nous défie en duel à ces conditions :
2120.
Il veut jouter contre tous les chevaliers qui sont à la cour à l’occasion de cette fête et aussi avec vous, si c’est nécessaire. Celui qui l’abattra, pourra lui couper la tête ; ceux qu’il désarçonnera, il veut les faire prisonniers, soumis à son pouvoir, et il affirme qu’il les emmènera par mer dans les sombres forêts d’Orcanie. »
2221.
Le roi est fort étonné de tout cela et il se demande qui peut bien être ce baron ; les chevaliers en armes s’élancent hors des portes de la maison royale et s’avancent en criant : « Allons jusqu’au bout, jusqu’à la mort ! » Ils avaient tous le courage du lion, ils rejoignirent la place où se tenait messire Hector et tous le reconnurent.
2322.
Lui, Hector, il ne reconnaissait personne, comme s’il ne les eût jamais vus. Le premier qui arriva fut Breunor, qui lui fit cent mille salutations. Hector ne répondit pas, ce qui fit que, sans tarder, les deux chevaliers valeureux s’éloignèrent l’un de l’autre et puis s’élancèrent pour frapper le bouclier de l’adversaire d’un coup impitoyable et cruel.
2423.
Breunor vise le bouclier d’Hector, mais avant que sa lance ne le touche, ce buste d’homme nu qui y était peint se montre capable d’affaiblir le coup en retenant la lance de ses bras. Hector frappa alors un coup si violent qu’il désarçonna Breunor en le projetant six bras plus loin. Il resta à terre blessé, jetant dans la consternation tous ceux qui étaient présents.
2524.
Ensuite, Hector abattit Bohort et Lionel et Breunor le noir et il abattit Blioberis et Keu3 et Sagremor qui étaient dans la même troupe, et messire Perceval et Dondinel. Chacun eut droit au même traitement, tout comme cent trente autres chevaliers, tous les meilleurs compagnons de la Table Ronde, et cela n’est pas un badinage.
2625.
Il était resté en selle, avec son heaume et sa lance toujours intacte, ce qui semblait bien chagriner le roi qui se giflait en disant : « Celui-ci est une incarnation du Diable qui nous fait un cadeau empoisonné pour cette fête ! » Pendant qu’il réfléchissait ainsi, le chevalier s’écria : « Roi, envoie-nous Tristan de Léonois ! »
2726.
Tristan se chagrine sans arrêt, tout comme les autres barons, en voyant un seul homme qui désarçonne tant d’hommes de valeur en les faisant prisonniers. Il s’avança donc en entendant qu’on l’appelait et il voulut venger ses compagnons. Il s’approcha du chevalier et le salua, et le chevalier, dédaigneux, le défia.
2827.
Ils prirent du champ et partirent au galop l’un vers l’autre en se visant cruellement, mais Tristan fut percuté par le chevalier et jeté à terre avec une telle force qu’il se tenait pour mort ; puis le chevalier le fit encore piétiner par son cheval ; ensuite il commença à bramer, en disant vilainement : « Roi Arthur, envoie-nous Lancelot ! »
2928.
Lancelot s’avança dès qu’il entendit le chevalier qui prononçait son nom, mais le chevalier lui fit ce qu’il avait fait à Tristan, l’envoyant sous sa selle. Ensuite Hector abattit Agravain, et Gareth et aussitôt il se mit à crier avec une outrecuidance jamais vue : « Roi, envoie Palamède à la joute ! »
3029.
Palamède s’avança en s’écriant : « Chevalier, viens-tu de l’enfer pour détruire les chevaliers errants ? Entends-moi, que ta main soit maudite à jamais ! » Alors le chevalier fit semblant de jouter et lui infligea un traitement encore plus pénible, puisqu’il le fit tomber assommé à terre, où il resta allongé et complètement désemparé.
3130.
Hector cria plus fort, d’une voix qui n’était plus humaine : « Envoie jouter contre moi messire Gauvain, chevalier souverain et ensuite j’ai la ferme intention de jouter contre toi pour te faire éprouver une douleur insupportable4. Je vous attacherai tous avec la même corde : sans faute, je vous emmènerai, toi et tes gens, dans les prisons d’Orcanie. »
3231.
Puisqu’on l’appelait, messire Gauvain, terrorisé, se livra à la joute et le chevalier, sûr de lui, le terrassa. Gauvain et son cheval tombèrent sur le pré. Les femmes pleuraient en s’arrachant les cheveux à cause de cette mésaventure et le chevalier criait : « Allons Arthur, viens jouter contre moi, c’est à toi, maintenant ! »
3332.
Ainsi le roi s’apprêta à rejoindre le champ pour jouter contre le chevalier ensorcelé, mais la reine et beaucoup d’autres dames, chagrinées, lui barraient la route en retenant le destrier. Mais le roi dit : « Madame, si je me soustrais au combat, il faudra aujourd’hui que je me tue moi-même. » La reine le laissa donc partir, tout en poussant des cris aigus.
3433.
Le roi alla combattre et mal lui en prit, puisqu’il reçut un coup si cruel qu’il fut désarçonné et qu’il roula à terre de tout son poids. Le chevalier retint son destrier, mit pied à terre et lui ligota les mains derrière le dos en formant un nœud bien serré. De tous les coins de la place fusèrent des lamentations douloureuses.
3534.
Il attacha Tristan derrière le roi, et derrière Tristan Lancelot et Blioberis et, derrière eux, il attacha messire Gauvain, qui, blessé, semblait à l’article de la mort. Ensuite il attacha Palamède le païen et il exigea que Perceval le suivît. Ensuite, il attacha avec une même corde tous les autres chevaliers battus, l’un derrière l’autre.
3635.
Il les conduisit hors de la ville : ils étaient en tout cent cinquante ; une foule de vieillards et de garçons les suivait en pleurant et en se griffant le visage, avec un grand nombre d’enfants et de femmes qui se giflaient et s’arrachaient les cheveux en implorant la merci du chevalier, mais celui-ci était bien décidé à les emmener avec lui.
37[Lacune du manuscrit.]
3836.
Et cet être, qui avait l’apparence d’un cheval, était un démon harcelant ; Galaad commença à l’adjurer, au nom de Jésus-Christ Père tout-puissant, de lui dire toute la vérité sans faute : pourquoi il était là ? Quelle était son histoire ? Qui l’avait envoyé et pour quoi faire ? Alors le Diable parla.
3937.
Il dit que son nom était Belzébuth, que c’était Morgane qui lui avait imposé ce travail et que le baron qui venait d’être désarçonné n’était pas là de sa propre volonté : grâce à ses pouvoirs, la fée – que Dieu la maudisse – l’avait envoyé pour anéantir le roi Arthur. [Et il ajouta] : « On allait noyer les rois prisonniers qui sont attachés ici avec Hector lui-même. »
4038.
Quant au nautonier qui l’avait attendu [il dit] : « Il est un de mes compagnons, le plus furibond. En prenant le large, on aurait poussé le bateau et le roi au fond de la mer : c’est la fée qui nous avait commandé cela. » Une fois cet aveu terminé, il s’évanouit et il laissa sur terre le cadavre putréfié et répugnant d’un cheval.
4139.
Entre-temps, les prisonniers avaient été détachés et messire Hector était revenu à lui, il avait reconnu ses compagnons et il se rendait bien compte qu’il avait commis une grave faute. Il s’agenouilla devant le roi et le roi lui pardonna de bon cœur ; Galaad avait déjà ôté son armure et il disait aux autres ce qui lui avait été révélé.
4240.
Le roi et toutes les personnes qui l’écoutent s’étonnent énormément en apprenant la grande malice de la méchante fée et les ordres scélérats que cette créature avait donnés : ils discutèrent longuement de cette aventure. Leur chagrin se tourna en grand bonheur et dans la cour réunie une grande joie se répandit : de cette histoire je vous ai tout dit.
43Fin.
Notes de bas de page
1 Morgane est connue, dès la Vie de Merlin (de Geoffroy de Monmouth), comme une experte en plantes médicinales. Rien n’est dit au sujet de la partie du corps atteinte, alors que, dans L’innamoramento di Galvano, Hector est blessé à un œil, raison pour laquelle on l’appellera ensuite « le chevalier borgne ».
2 Cette fête marque le terme de la période dite des Douze Jours (qui commence à Noël) et qui est, dans toute l’Europe, un moment particulièrement propice à la manifestation des sorcières et des revenants. En Italie, la Befana (dont le nom vient de celui de l’Épiphanie) était aussi appelée stria (« sorcière »). Morgane en possède tous les traits ainsi que son âme damnée qu’est devenu Hector.
3 Le nom Leardo ne correspond à aucun chevalier : selon l’hypothèse de D. Delcorno Branca, il pourrait s’agir de Bohort (Liombordo/Liombardo), car il est cité avec Lionel ; Chieso et Chiello sont deux variantes de Keu. Voir D. Delcorno Branca Cantari fiabeschi arturiani, p. 168-169.
4 Arciano : le mot n’est pas attesté, voir D. Delcorno Branca, Cantari fiabeschi arturiani, p. 170.
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