Chapitre II
De Versailles à Fiume. La victoire italienne fut-elle vraiment mutilée ?
p. 119-132
Texte intégral
Introduction
1Le centenaire de la Grande Guerre a suscité une grande variété d’initiatives culturelles : reconstitutions historiques, expositions, colloques scientifiques et publications de toute nature, parmi lesquelles de nombreuses études consacrées à la position et au rôle de l’Italie dans le conflit que l’on peut ranger en deux catégories historiographiques distinctes et complémentaires :
2Il s’agit en premier lieu d’une ample production éditoriale centrée sur l’histoire militaire locale ou régionale, celle des zones du Nord-Est du pays où la mémoire collective du conflit est aujourd’hui encore profondément enracinée dans le tissu social, comme en témoignent les catalogues de maisons d’édition installées en Vénétie, dans le Frioul et en Vénétie Julienne, telles que Gino Rossato à Valdagno, Gaspari à Udine et, dans une moindre mesure, LEG (Libreria Editrice Goriziana) à Gorizia1. Il convient cependant de noter que ces éditeurs ne se sont pas bornés à publier des ouvrages d’histoire locale, mais qu’ils ont également fait paraître des études d’envergure nationale consacrées à la participation italienne à la Grande Guerre. Rédigés par des auteurs qui pour la plupart ne sont pas des universitaires, ces ouvrages ne peuvent toutefois pas rivaliser avec les travaux d’historiens professionnels tels que le livre que Marco Mondini a consacré au général en chef Luigi Cadorna2, celui de Nicola Labanca dédié à l’histoire et à la mémoire de la bataille de Caporetto3, ou bien le volume dirigé par Andrea Ungari et Francesco Anghelone qui réunit des études sur les attachés militaires italiens à la veille du conflit4.
3L’autre approche qui a suscité un grand intérêt, tant de la part des historiens universitaires que des historiens amateurs, est celle de l’histoire sociale et culturelle, qui tend à présenter la Grande Guerre comme une expérience vécue d’en bas par les fantassins, les officiers de réserve, les prisonniers de guerre, les affectés spéciaux, les femmes, les enfants, les populations internées ou les personnes déplacées, et qui privilégie par conséquent les sources telles que journaux et carnets intimes, correspondances privées et objets de la vie quotidienne. Sont particulièrement représentatifs de ce courant historiographique certains ouvrages de Marco Mondini, ainsi que les livres de Mario Isnenghi et d’Antonio Gibelli réédités à l’occasion du centenaire du conflit5.
4La grande absente de ce panorama historiographique semble être l’histoire politique, tant dans sa dimension nationale que sur le plan international. Font exceptions quelques rares ouvrages : deux volumes qui examinent la période de la neutralité italienne, l’un dirigé par Fulvio Cammarano et Riccardo Brizzi, l’autre publié sous la direction de Giovanni Orsina et d’Andrea Ungari, et l’étude que l’auteur de ces lignes a consacrée à l’entrée en guerre de l’Italie6.
5La récente floraison de recherches sur la Grande Guerre en Italie ne constitue pas un cas isolé ; la commémoration du centenaire du conflit a également suscité un renouveau des études et entraîné l’essor d’une vaste production éditoriale dans d’autres pays, en particulier en Autriche, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni7. En Autriche et en France surtout, l’histoire sociale et culturelle paraît s’être imposée, nonobstant quelques exceptions notables telles que le volume de Georges-Henri Soutou sur les buts de guerre français8. Les ouvrages en langue anglaise sont plus variés, l’histoire militaire et politique, mais aussi celle des relations internationales y rivalisent avec l’histoire des aspects sociaux et culturels du conflit. Il convient en outre de noter que les auteurs qui concentrent leurs recherches sur la dimension internationale tentent le plus souvent d’inscrire la Grande Guerre dans un cadre chronologique qui dépasse les seules années 1914-1918, sans cesser pour autant de considérer les années du conflit comme un tournant radical dans l’histoire du xxe siècle. Certains ont choisi de focaliser l’attention sur une séquence temporelle brève – l’année 1914 dans les volumes de Christopher Clark9, Sean McMeekin10 et Margaret MacMillan11, l’année 1917 dans le livre de David Stevenson12 –, d’autres ont préféré examiner les lendemains immédiats de la guerre en soulignant la nécessité de mettre en relation le conflit avec les mutations du système des relations internationales et la difficile émergence d’un nouvel ordre international – c’est l’objet du livre déjà mentionné de Georges-Henri Soutou et des recherches menées par Robert Gerwarth, Adam Tooze et Leonard V. Smith13. Il faut enfin remarquer que le rôle international de l’Italie est soit délibérément ignoré ou délaissé par ces ouvrages, soit abordé de façon très marginale et essentiellement sur la base de sources secondaires.
6Dans ces conditions, on pourrait se demander si la participation de l’Italie à la Grande Guerre a eu des effets vraiment importants pour le pays, en particulier sur le plan international. En effet, la plupart des spécialistes ont tendance à subordonner l’étude du rôle de l’Italie dans le système international aux transformations internes consécutives au conflit, en insistant sur l’usage de la violence dans la vie politique, qu’ils mettent en relation d’une part avec l’influence de la révolution bolchevique, d’autre part avec le mythe de la vittoria mutilata : c’est la thèse que paraît adopter Robert Gerwarth lorsqu’il inclut l’Italie dans le groupe des nations vaincues. Mais si la vittoria mutilata n’est qu’un mythe, alors quelle réalité recouvre-t-elle ? Peut-on vraiment considérer l’Italie comme un des vainqueurs de la guerre ? Et si la réponse est positive, quel gain le pays a-t-il retiré de cette victoire ?
L’Italie à la veille et au début du conflit : The least of the Great Powers14
7Pour répondre à ces questions, il convient d’abord d’examiner la position internationale de l’Italie à la veille de la Première Guerre mondiale. Elle se trouvait alors dans une situation complexe et par certains côtés contradictoire, caractérisée par de grosses faiblesses et lacunes, mais elle possédait aussi quelques atouts non négligeables. Dès les débuts du processus d’unification politique de la péninsule, la classe dirigeante de l’Italie libérale s’était toujours fixé pour but principal la création d’un État digne d’être reconnu comme une grande puissance dans le concert des nations15. En 1861 et même encore en 1870 au lendemain de la prise de Rome, cet objectif paraissait presque impossible à atteindre. Si l’on fait abstraction de quelques zones relativement riches et développées, l’Italie était un pays pauvre et arriéré, affligé de lourdes difficultés socio-économiques et culturelles : faiblesse de la conscience nationale de vastes segments de la population, en particulier dans le Midi, fort taux d’analphabétisme, sous-emploi chronique causant l’émigration de millions d’individus dans la période 1880-1910. Le système politique était faible, miné par le clientélisme et par la corruption, et, à la fin du xixe siècle, il fit l’objet de diverses tentatives d’involution vers un régime autoritaire16.
8En ce qui concerne le contexte international, jusqu’au début des années 1880, l’Italie était apparue comme un acteur secondaire, isolé et en mauvaises relations avec trois des principales puissances européennes : Autriche-Hongrie, Russie et France ; cet isolement avait été rompu seulement en 1882, lorsque le pays s’était associé à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie pour former la Triple Alliance, au sein de laquelle il faisait toutefois figure de partenaire mineur. Les entreprises italiennes pour participer au Scramble for Africa s’étaient soldées par de cruelles défaites – à Dogali en Érythrée en 1887, à Adoua en Éthiopie en 1896 –, auxquelles il convient d’ajouter l’humiliation infligée lors de la tentative de pénétration en Chine en 1899, avec le rejet par le gouvernement chinois de la prétention italienne à se voir attribuer une concession territoriale, comme en possédaient déjà les autres puissances européennes, dans la baie de Sanmen, dans la province du Zhejiang17. L’Italie surmonta pourtant la crise de la fin du siècle et, malgré la persistance des faiblesses et des lacunes que nous avons mentionnées, le pays connut une phase de transformations caractérisée par d’indéniables progrès dans tous les domaines : essor du triangle industriel Turin-Milan-Gênes et naissance du mouvement ouvrier, dynamisme intellectuel manifesté par la contribution italienne aux avant-gardes culturelles européennes, relative stabilité du régime politique. Sur le plan international, le pays s’était hissé au rang de least of the Great Powers et était devenu un acteur d’une certaine importance, comme en témoignent l’intérêt manifesté par la France et par l’Allemagne à son égard, mais aussi le succès de l’intervention militaire contre l’Empire ottoman en Libye ; cependant tous les problèmes géopolitiques n’étaient pas résolus : la rivalité avec l’Autriche-Hongrie dans l’Adriatique et dans les Balkans demeurait source de graves tensions, comme le montrent notamment les circonstances dans lesquelles la diplomatie italienne contribua à la création d’un État albanais indépendant18.
9Il serait évidemment exagéré d’affirmer que durant la crise internationale de juin-juillet 1914 l’Italie aurait eu une attitude réellement conforme à l’ambition de devenir une véritable grande puissance : il semble que pour les deux coalitions qui s’apprêtaient à s’affronter – l’Entente et les Empires centraux – la neutralité de l’Italie constituait une solution somme toute acceptable et la diplomatie italienne ne fut pas impliquée, sauf de façon marginale, dans le processus qui conduisit au déclenchement des hostilités au début du mois d’août19. En dépit d’une majorité parlementaire favorable au maintien de la neutralité, au printemps de 1915, le président du Conseil Antonio Salandra et le ministre des Affaires étrangères Sydney Sonnino, de concert avec le roi Vittorio Emanuele III et avec le soutien des mouvements interventionnistes, firent entrer le pays en guerre aux côtés de l’Entente. Les buts de guerre italiens, formulés dans le Pacte de Londres conclu avec les nouveaux partenaires du pays, étaient à la fois ambitieux et circonscrits. Ambitieux d’une part, car il était évident que les revendications territoriales avancées par l’Italie allaient bien au-delà de l’acquisition des terres irrédentes – elles tendaient en réalité à la dilatation des frontières dans la perspective de la sécurité stratégique et aspiraient au contrôle total de l’Adriatique. Relativement limités d’autre part, car en dépit de quelques vagues ambitions géopolitiques relatives à l’Anatolie et au continent africain, ils supposaient de n’affronter qu’un seul adversaire, l’Autriche-Hongrie, dans une guerre traditionnelle sur les confins nationaux, à l’issue de laquelle les équilibres qui régissaient le concert des puissances auraient évolué, mais sans aller jusqu’à provoquer la disparition de la Double Monarchie20. C’est la vision qui domina, à peu près invariée jusqu’en 1917. Les puissances de l’Entente, pour leur part, considéraient d’ailleurs l’Italie comme un allié mineur, à peine supérieur à la Roumanie, et voyaient dans le front d’opérations italo-austro-hongrois le théâtre d’un affrontement certes important, mais n’opposant l’Italie qu’au plus faible des deux Empires centraux, dont la défaite n’intéressait au premier chef, outre l’Italie, que la Russie, tandis que ni la France ni le Royaume Uni ne nourrissaient d’animosité particulière à l’encontre de la Double Monarchie21.
Le tournant de 1917
10De ce point de vue, l’année 1917 constitua pour la position internationale de l’Italie une période cruciale : si, dans l’immédiat, sa situation parut se détériorer fortement par rapport à celle de ses alliés, à moyen terme son rôle dans la coalition en fut au contraire renforcé. La défaite de Caporetto en octobre 1917 fut un moment de crise profonde et le gouvernement de Vittorio Emanuele Orlando, qui venait de s’installer, non seulement dut faire appel à l’aide militaire britannique et française pour arrêter l’avancée des troupes austro-hongroises et allemandes dans la plaine du Pô, mais fut également contraint de se plier aux exigences du premier ministre britannique David Lloyd George et du président du Conseil français Paul Painlevé en limogeant le général en chef Luigi Cadorna, considéré comme le principal responsable de la déroute. La décision de remplacer Cadorna à la tête de l’armée italienne avait certes en réalité déjà été prise par le nouveau président du Conseil, mais la rendre publique dans ces circonstances, avant même que le front ne fût stabilisé sur la ligne du Piave, constitua une humiliation pour les autorités italiennes, qui paraissaient ainsi agir sous la tutelle de leurs alliés. Mais paradoxalement, pour la première fois depuis l’intervention de l’Italie dans le conflit, les hauts commandements français et britannique se prirent à considérer le théâtre d’opérations italien digne de leur attention et de leur soutien logistique et militaire concret. À cette occasion, les alliés se rendirent également compte qu’il convenait de mieux coordonner l’effort de guerre de la coalition : lors de la conférence tripartite de Rapallo au début de novembre 1917, ils décidèrent d’instituer un Conseil suprême de guerre interallié, au sein duquel l’Italie allait siéger de plein droit, au même titre que les États-Unis22. Cet organisme ne devait pas seulement examiner des questions de nature purement militaire, il devait aussi aborder des sujets éminemment politiques tels que l’attitude que l’Entente allait adopter à l’égard du gouvernement bolchevique qui venait de s’installer à Petrograd. La révolution d’octobre et le retrait de la Russie de la guerre furent d’ailleurs deux événements qui, indirectement, favorisèrent la prise de position internationale de l’Italie. En premier lieu, les deux États avaient connu une grave crise militaire, mais alors qu’en Russie celle-ci avait favorisé un bouleversement politique et poussé le pays à un armistice, puis à une paix séparée avec les puissances centrales, l’Italie était, en revanche, parvenue à surmonter la déroute de Caporetto, tant sur le plan militaire que du point de vue politique. Le colosse russe s’était effondré, tandis que l’Italie, puissance moyenne, avait su trouver les ressources morales et matérielles pour résister. En second lieu, la naissance du gouvernement bolchevique et les répercussions politiques et sociales de la révolution d’octobre sur le panorama international contraignirent le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et l’Italie à élaborer une position commune, qui se traduisit notamment par une intervention militaire en territoire russe au cours de l’année 191823. Il y eut certes des divergences de vues et il est indéniable que l’action des alliés ne fut pas parfaitement harmonieuse, mais il est tout aussi évident que les dirigeants de l’Entente et des États qui lui étaient associés virent unanimement dans le bolchevisme une lourde menace pour les régimes politiques libéraux et qu’ils conçurent tous la même crainte que la contagion révolutionnaire ne se répandît dans leurs propres pays. Enfin, avec le retrait de la Russie du conflit, disparaissait de la scène internationale non seulement un allié qui s’était révélé bien plus faible que prévu, mais encore un acteur embarrassant qui, on ne le dit pas assez, s’était fait le paladin des intérêts serbes et plus généralement de ceux des peuples slaves, au point qu’au printemps de 1915, cet allié avait été la puissance de l’Entente qui s’était opposée le plus vigoureusement aux revendications territoriales italiennes concernant la Dalmatie.
11L’autre grand événement de l’année 1917 fut l’entrée en guerre des États-Unis, dont on considère généralement qu’elle eut des répercussions négatives pour l’Italie, non seulement à cause de l’incompatibilité entre les principes énoncés dans la déclaration des « quatorze points » du président Woodrow Wilson et les revendications territoriales italiennes formulées dans le Pacte de Londres, mais aussi en raison de la querelle relative au statut de la ville de Fiume en Istrie. Cela est incontestablement vrai, mais il n’est pas non plus faux d’affirmer que les déclarations du président américain relatives au principe des nationalités et à l’autodétermination des peuples eurent aussi des implications positives pour la réussite des buts de guerre italiens24. Nous avons déjà montré que, pour les dirigeants de l’Entente, à l’exception des autorités russes avant la révolution bolchevique, l’Autriche-Hongrie ne fut jamais un véritable adversaire, ou à tout le moins ni le principal ni le plus menaçant des adversaires, au point que les espoirs d’une paix séparée avec Vienne ne furent jamais tout à fait abandonnés, comme en témoignent les multiples contacts secrets entre les autorités austro-hongroises, ou des intermédiaires agissant pour le compte de celles-ci, avec des représentants officieux de l’Entente. De toute évidence, un compromis avec Vienne ne pouvait reposer que sur des concessions austro-hongroises en réponse aux revendications italiennes contenues dans le Pacte de Londres. Les principes énoncés par Wilson impliquaient en revanche le démantèlement de la Double Monarchie, excluant de facto toute possibilité de paix séparée avec celle-ci. La désagrégation de l’Autriche-Hongrie allait conduire à la création de plusieurs États qui lui succédaient, parmi lesquels le Royaume de Yougoslavie, et il est notoire que, déjà, à l’époque de la signature du Pacte de Londres, le ministre des Affaires étrangères italien Sonnino, avait exprimé ses craintes face au risque d’émergence d’une puissance slave sur la rive orientale de l’Adriatique, qu’il percevait comme un acteur potentiellement hostile à l’Italie25. Le contraste entre les positions américaine et italienne conduisit dans le courant de l’année 1919 à la très vive polémique avec Wilson, au cours de laquelle le président du conseil italien Orlando et son ministre Sonnino commirent l’erreur d’abandonner la conférence de la Paix pour rentrer à Rome. Cette interprétation désormais classique des événements ne tient pas compte d’une donnée géopolitique cruciale : l’immense empire austro-hongrois, rival et potentiellement adversaire de l’Italie – le chef d’état-major Franz Conrad von Hötzendorf avait dès 1908 envisagé une guerre préventive contre celle-ci –, fut remplacé par une nébuleuse de petits États caractérisés par d’importantes faiblesses de nature institutionnelle, économique et sociale. Le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes était en particulier miné par de profondes divisions ethniques et en 1919-1920 sa capacité d’action au sein du nouveau système international reposait principalement sur le soutien de Wilson26. Après la défaite des démocrates à l’élection présidentielle américaine de novembre 1920, l’Italie fut en mesure de résoudre rapidement tant la question du tracé de sa frontière orientale que le problème de Fiume. Avec le traité de Rapallo, le gouvernement de Giovanni Giolitti réalisa dans une large mesure les objectifs géopolitiques énoncés dans le Pacte de Londres et ce n’est certainement pas un hasard si, en quelques semaines seulement, grâce à une action militaire limitée, les autorités italiennes mirent fin à l’occupation de Fiume par les bandes paramilitaires commandées par Gabriele D’Annunzio. Le ministre des Affaires étrangères Carlo Sforza comprit en outre que les nouveaux rapports de force internationaux offraient à l’Italie l’occasion d’exercer une certaine influence sur quelques-uns des États qui succédaient à la Double Monarchie : la Hongrie, envers laquelle dès la fin des hostilités l’Italie avait manifesté un intérêt particulier, l’Albanie, la Roumanie et la Yougoslavie elle-même, avec les dirigeants de laquelle Sforza avait entretenu des relations depuis l’époque où il avait représenté Rome auprès du gouvernement en exil à Corfou27.
L’Italie au lendemain de la guerre : une vraie grande puissance ?
12La crise politique et morale consécutive à la déroute de Caporetto, la polémique sur les frontières orientales de l’Italie et la question de Fiume ne sont pas les seuls aspects de la politique étrangère italienne sur lesquels les spécialistes, en particulier certains historiens étrangers, expriment généralement un jugement négatif. Un autre élément souvent interprété comme une preuve incontestable de l’échec de la diplomatie italienne est la conduite des négociations par Orlando et Sonnino à la conférence de la Paix de Paris. Nous n’entendons certes pas minimiser les erreurs commises par la délégation italienne, ni nier que les délégués français, britanniques et américains eurent tendance à se comporter à son égard avec un mélange de condescendance, de suffisance et d’irritation – une attitude à laquelle semble faire écho la couverture du livre de Margaret MacMillan The Peeace makers, qui présente une photographie où apparaissent Clemenceau, Wilson et Lloyd George, mais pas Orlando28. Nonobstant cela, l’Italie avait bien été cooptée dans le groupe restreint des principaux vainqueurs – le Conseil des quatre – qui devait bâtir le nouvel ordre international consécutif au conflit. Il ne s’agissait pas d’une position formelle de nature purement protocolaire, puisque concrètement cela se traduisit notamment par la participation de représentants italiens aux missions militaires alliées qui, de la Pologne à la Hongrie, de la Russie à l’Anatolie, furent chargées de régler d’épineuses questions essentiellement relatives au tracé des nouvelles frontières29. C’était implicitement reconnaître à l’Italie le rang de grande puissance, comme en témoignent également son rôle dans la création de la Société des Nations et, plus encore, sa participation à cette institution internationale en qualité de membre permanent de son organe suprême, le Conseil de la SDN, aux côtés du Royaume-Uni, de la France et du Japon30.
13Un ultime aspect relatif au rôle international de l’Italie dans l’immédiat après-guerre mérite d’être examiné : le renoncement apparent à certaines visées expansionnistes, avec la perte d’une zone d’influence en Anatolie et l’abandon des velléités de protectorat sur l’Albanie31. Dans ce domaine, comme pour les questions précédemment abordées, sur le long terme, les choix de la diplomatie italienne se révélèrent en réalité avantageux. Avant d’autres dirigeants de l’Entente, les responsables italiens, au premier chef Carlo Sforza – d’abord en qualité de haut-commissaire à Constantinople, puis de sous-secrétaire et enfin de ministre des Affaires étrangères –, prirent conscience de la naissance d’une puissante idéologie nationale turque dont les vainqueurs devaient inévitablement tenir compte. La diplomatie italienne comprit donc mieux la dynamique nationale turque que ne le firent les autorités grecques et, surtout, le premier ministre britannique Lloyd George, partisan du projet nationaliste grec dénommé megali idea32. En ce qui concerne l’Albanie, le renoncement à l’établissement d’un protectorat n’interdit pas à l’Italie d’exercer sur ce pays une influence décisive dans les années suivantes.
14Si l’on considère la position internationale de l’Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale, sans borner l’analyse à la première phase de la conférence de la paix, il nous paraît légitime d’affirmer non seulement qu’elle accéda, au moins formellement, au rang de grande puissance, mais encore que ce statut lui fut unanimement reconnu par la communauté internationale, comme le montrent la structure de la SDN et la participation italienne aux principales négociations internationales des années 1920 : conférence de Washington sur le désarmement naval (1921-1922), Pacte de Locarno (1924), Pacte Briand- Kellogg (1928). L’Italie avait en outre atteint une grande partie des buts de guerre énoncés dans le Pacte de Londres, en renforçant ses frontières stratégiques et en prenant le contrôle de la mer Adriatique33. Elle aurait pu également envisager d’exercer une réelle influence politique sur certains pays de l’Europe centrale et orientale, dans la perspective d’une pénétration pacifique, si la ligne politique souhaitée par Carlo Sforza, partisan d’un apaisement et d’une réconciliation avec Belgrade, avait été poursuivie par ses successeurs. En fin de compte, l’accession de l’Italie au rang de grande puissance – certes la moins forte de toutes – et la reconnaissance de ce nouveau statut par la communauté internationale au lendemain de la Grande Guerre nous paraissent incontestablement résulter pour une large part de l’action politique de la classe dirigeante de l’époque libérale, dont le fascisme allait recueillir – dans ce domaine comme dans d’autres – l’héritage pluri-décennal.
Conclusion
15Cette affirmation ne doit cependant pas masquer la persistance de contradictions, de faiblesses et de lacunes qui conditionnaient encore la capacité du pays à tenir pleinement ce nouveau rang, si chèrement acquis – l’Italie avait perdu plus de 600 000 hommes dans le conflit –, dans le concert des nations remodelé au lendemain de la guerre. En premier lieu, il faut noter que la reconnaissance formelle du statut de grande puissance ne modifia pas substantiellement la méfiance des milieux dirigeants étrangers à l’égard de l’Italie, pays traditionnellement considéré comme un acteur de la scène diplomatique assez imprévisible et bien peu fiable, à l’encontre duquel pesaient des stéréotypes négatifs, en particulier de nature psychologique et culturelle, profondément enracinés depuis longtemps et qui n’ont d’ailleurs pas totalement disparu malgré les bouleversements intervenus depuis la fin de la Première Guerre mondiale34. En second lieu, il convient de remarquer qu’au lendemain immédiat du conflit, l’Italie put compter sur un système international particulièrement favorable à son insertion dans le club des grandes puissances dans la mesure où plusieurs acteurs de premier plan de l’ancien concert des nations avaient tout simplement disparu ou perdu leur puissance de naguère : la Double Monarchie et l’Empire ottoman étaient remplacés, surtout dans le cas austro-hongrois, par des États petits et faibles sur lesquels l’Italie allait pouvoir tenter d’étendre son influence ; la Russie bolchevique était isolée, mise au ban des nations civilisées ; jusqu’au début des années 1930, l’Allemagne fut au moins partiellement entravée par les clauses restrictives du traité de Versailles ; enfin les États-Unis – bien que devenus une authentique grande puissance à l’issue de la Grande Guerre, conquérante dans le domaine économique – adoptèrent un comportement isolationniste du point de vue politique. Le système international élaboré à la conférence de la Paix et au sein de la SDN était donc gouverné par le Royaume-Uni, la France et – certes dans une moindre mesure – par l’Italie35. Ce n’est sans doute pas le fruit du hasard si le rôle international de l’Italie commença à décliner lorsqu’au milieu des années 1930, l’Allemagne recouvra la capacité à promouvoir ses ambitions hégémoniques sur le vieux continent.
16Mais à côté des facteurs de nature internationale, il convient de considérer la situation interne de l’Italie, une nation structurellement faible, surtout si on la compare aux autres grandes puissances. Son empire colonial était relativement peu étendu et constituait plus un fardeau qu’un atout ; son économie et notamment son tissu industriel s’apparentaient plus à ceux d’un pays en développement qu’à ceux d’un grand pays développé, son poids démographique était proche de celui de la France et du Royaume-Uni, mais très inférieur à celui de l’Allemagne, sans parler de l’Union Soviétique et des États-Unis ; son système administratif et politique était conditionné par des vices de fonctionnement dont la dictature totalitaire fasciste avait en partie hérité du passé et qu’elle conservait. Tous ces facteurs allaient concourir de manière décisive et dramatique à l’effondrement militaire et politique du pays au cours de la Seconde Guerre mondiale, qui allait révéler quelles étaient les grandes puissances authentiques au sein d’un système international qui n’était désormais plus centré sur l’Europe mais tendait à devenir global36. Dans ce nouveau contexte, l’Italie démocratique née sur les décombres du régime fasciste, allait devoir repenser son statut et son rôle à la mesure de ses moyens, ceux d’une puissance régionale au sein du monde occidental dominé par la superpuissance américaine.
Notes de bas de page
1 Voir <https://www.edizionirossato.it> ; <https://www.gasparieditore.it> ; <https://www.leg.it> (consultés le 12/11/2020).
2 Marco Mondini, Il Capo. La grande guerra del generale Luigi Cadorna, Bologne, Il Mulino, 2017.
3 Nicola Labanca, Caporetto. Storia e memoria di una disfatta, Bologna, Il Mulino, 2017.
4 Andrea Ungari, Francesco Anghelone (dir.), Gli addetti militari italiani alla vigilia della Grande Guerra 1914-1915, Rome, Rodorigo, 2015.
5 Marco Mondini, La guerra italiana: partire, raccontare, tornare 1914-18, Bologne, Il Mulino, 2014 ; Mario Isnenghi, Il mito della Grande Guerra, Bologne, Il Mulino, 2014 ; Antonio Gibelli, La Grande Guerra degli italiani, Milan, Rizzoli, 2014.
6 Fulvio Cammarano (dir.), Abbasso la guerra. Neutralisti in piazza alla vigilia della prima guerra mondiale in Italia, Florence, Le Monnier, 2015 ; Riccardo Brizzi (dir.), Osservata speciale. La neutralità italiana nella Prima guerra mondiale e l’opinione pubblica internazionale (1914-1915), Florence, Le Monnier, 2015 ; Andrea Ungari, Giovanni Orsina (dir.), L’Italia neutrale 1914-1915, Rome, Rodorigo, 2016 ; Antonio Varsori, Radioso maggio. Come l’Italia entrò in guerra, Bologne, Il Mulino, 2015. On peut ajouter un ouvrage récemment paru : Andrea Ungari, La guerra del Re. Monarchia, sistema politico e Forze Armate nella Grande Guerra, Milan, Luni Editore, 2018.
7 La revue Ventunesimo Secolo a publié sur le sujet un important numéro monographique, ouvr. cité, comportant des articles d’Erik Jan Zurcher, William Mulligan, Jost Duelffer, Georges-Henri Soutou et Monica Fioravanzo.
8 Georges-Henri Soutou, La Grande Illusion. Quand la France perdait la paix, Paris, Tallandier, 2015.
9 Christopher Clark, The Sleepwalkers. How Europe Went to War, London, Penguin Books, 2013.
10 Sean McMeekin, July 1914 Countdown to War, London, Icon, 2013.
11 Margaret MacMillan, The War that Ended Peace. How Europe Abandoned Peace for the First World War, London, Profile Books, 2014.
12 David Stevenson, 1917: War, Peace and Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2017.
13 Robert Gerwarth, The Vanquished. Why the First World War failed to end 1917-1923, London, Allen Lane, 2016 ; Adam Tooze, The Deluge. The Great War and the Remaking of Global Order 1916-1931, London, Alen Lane, 2014 ; Leonard V. Smith, The Sovereignty at the Paris Peace Conference of 1919, Oxford, Oxford University Press, 2018.
14 « La moindre des grandes puissances » : voir Richard J. B. Bosworth, Italy, the Least of the Great Powers: Italian Foreign Policy Before the First World War, New York, Cambridge University Press, 1979.
15 Sur ce sujet, le volume de Federico Chabod, Storia della politica estera italiana dal 1870 al 1896. Le premesse, Bari, Laterza, 1951, est encore utile ; voir aussi Emilio Gentile, La Grande Italia. Ascesa e declino del mito della nazione nel ventesimo secolo, Milan, Mondadori, 1997.
16 Giovanni Sabbatucci, Vittorio Vidotto (dir.), Storia d’Italia, vol. III : Liberalismo e democrazia 1887-1914, Rome-Bari, Laterza, 1995.
17 Nicola Labanca, Oltremare. Storia dell’espansione coloniale italiana, Bologne, Il Mulino, 2007.
18 Pour un panorama général de la période, voir Giampiero Carocci, Giolitti e l’età giolittiana, Turin, Einaudi, 1961 ; sur la politique étrangère, voir R. J. B. Bosworth, La politica estera dell’Italia giolittiana, Rome, Editori Riuniti, 1985 ; sur la guerre italo-ottomane, voir Luca Micheletta, Andrea Ungari (dir.), L’Italia e la guerra di Libia cent’anni dopo, Rome, Studium, 2013.
19 Voir les conclusions du volume de Gian Paolo Ferraioli, Politica e diplomazia in Italia tra XIX e XX secolo. Vita di Antonino Di San Giuliano (1852-1914), Soveria Mannelli, Rubbettino, 2007.
20 Antonio Varsori, Radioso maggio. Come l’Italia entrò in guerra, ouvr. cité, passim. Sur la nature éminemment bilatérale du conflit italo-austro-hongrois, voir Nicola Labanca et Oswald Überegger (dir.), La guerra italo-austriaca (1915-18), Bologne, Il Mulino, 2014.
21 Sur les relations entre l’Italie et l’Entente, voir Luca Riccardi, Alleati non amici. Le relazioni politiche tra l’Italia e l’Intesa durante la prima guerra mondiale, ouvr. cité.
22 Antonio Varsori, « Da Caporetto al Piave (1917-1918). L’evoluzione della posizione internazionale dell’Italia attraverso i rapporti tra Roma e Londra », Storia e Politica. Annali della Fondazione Ugo La Malfa, XXXII, 2017, p. 176-195.
23 Giorgio Petracchi, « L’impatto della Rivoluzione russa e bolscevica in Italia tra guerra e primo dopoguerra », Storia e Politica. Annali della Fondazione Ugo La Malfa, XXXI, 2016, p. 51-84 ; Valentine Lomellini, La grande paura rossa. L’Italia delle spie bolsceviche (1917-1922), Milan, Franco Angeli, 2015.
24 Daniela Rossini, L’America riscopre l’Italia. L’Inquiry di Wilson e le origini della questione adriatica 1917-1919, Rome, Edizioni Associate, 1992 ; Daniela Rossini, Woodrow Wilson and the American Myth in Italy. Culture, Diplomacy and War Propaganda, Cambridge (Ms), Harvard University Press, 2008.
25 Sur Sonnino, voir Pier Luigi Ballini (dir.), Sonnino e il suo tempo (1914-1922), Soveria Mannelli, Rubbettino, 2011.
26 Sur les relations italo-yougoslaves, voir Luciano Monzali, Il sogno dell’egemonia. L’Italia, la questione jugoslava e l’Europa centrale (1918-1941), Florence, Le Lettere, 2010.
27 Sur Sforza, voir Giancarlo Giordano, Carlo Sforza: la diplomazia 1896-1921, Milan, Franco Angeli, 1987. Sur les relations avec l’Albanie, voir Pietro Pastorelli, L’Albania nella politica estera italiana 1914-1920, Naples, Jovene, 1970.
28 Margaret MacMillan, Peacemakers. The Paris Conference of 1919 and Its Attempt to End War, London, John Murray, 2002. Pour une étude récente de la Conférence de la paix, voir le volume de Leonard V. Smith, ouvr. cité, passim.
29 Sur les missions militaires, voir par exemple : Antonello Biagini, In Russia tra guerra e rivoluzione. La missione militare italiana 1915-1918, Rome, Stato Maggiore Esercito - Ufficio Storico ; Alessandro Gionfrida, Missioni e addetti militari italiani in Polonia, 1919-1923, Rome, Stato Maggiore Esercito – Ufficio Storico, 1996 ; Giovanni Cecini, Il Corpo di spedizione italiano in Anatolia (1919-1922), Rome, Stato Maggiore Esercito – Ufficio Storico, 2010.
30 Italo Garzia, L’Italia e le origini della Società delle Nazioni, Rome, Bonacci, 1995.
31 Pietro Pastorelli, ouvr. cité, passim et Giovanni Cecini, ouvr. cité, passim.
32 Fiorella Perrone, Politica estera italiana e la dissoluzione dell’Impero Ottomano (1914-1923), Lecce, I libri di Icaro, 2010. Sur les Balkans, voir aussi Alessandro Vagnini, L’Italia e i Balcani nella Grande Guerra. Ambizioni e realtà dell’imperialismo italiano, Rome, Carocci, 2016. La megali idea (Μεγάλη Ιδέα), c’est-à-dire la grande idée, exprimait la volonté d’unir les populations hellénophones dans un grand État ayant pour capitale Constantinople.
33 Francesco Lefebvre D’Ovidio, L’Italia e il sistema internazionale. Dalla formazione del governo Mussolini alla grande depressione (1922-1929), Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2016.
34 Luca Micheletta, Italia e Gran Bretagna nel primo dopoguerra. Le relazioni diplomatiche tra Roma e Londra dal 1919 al 1922, 2 vol., Rome, Jouvence, 2002.
35 Charles Maier, Recasting Bourgeois Europe. Stabilization in France, Germany and Italy in the Decade After World War 1, Princeton (NJ), Harvard University Press, 1975 et Adam Tooze, ouvr. cité.
36 Sur les disparités entre l’Italie fasciste et les autres puissances belligérantes, voir Richard Overy, La strada della vittoria. Perché gli Alleati hanno vinto la seconda guerra mondiale, ouvr. cité
Auteurs
- Éric Lehmann (trad.)
-
Antonio Varsori
Antonio Varsori est professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Padoue, président du comité directeur de la Società italiana di storia internazionale (SISI) et directeur de la revue Ventunesimo Secolo. Parmi ses publications : Radioso maggio. Come l’Italia entrò in guerra (Il Mulino, 2015) ; Storia internazionale. Dal 1919 a oggi (Il Mulino, 2015) ; Le relazioni internazionali dopo la guerra fredda. 1989-2017 (Il Mulino, 2018).
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