Introduction
Visibles, reconnues et libres : un chemin de reconnaissance au long cours
p. 6-12
Texte intégral
« Pour moi, mes sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir. »
Niki de Saint Phalle
1Analyser les inégalités de genre dans les différentes dimensions de l’espace public1 s’avère un exercice à la fois nécessaire et complexe. Nécessaire, car de parcours en détours, le chemin demeure long pour que les femmes trouvent leur place dans la société et les territoires. Complexe du fait de la multiplicité des dimensions à saisir pour relater les relations entre genre et espaces publics. Alimenté par des travaux de recherches originaux d’horizons disciplinaires multiples, ce livre se veut une mise en perspective de conceptions, de postures et d’expressions représentant une diversité d’enjeux présents dans les espaces publics. Ainsi, il propose de montrer les mécanismes de production, de reproduction et de dépassement des inégalités de genre dans les espaces publics.
2Trois constats, qui pourraient apparaître anecdotiques, expriment la nécessité de poser, à nouveaux frais, la question de la place des femmes dans les villes et dans les sociétés. En 2015, 100 % des femmes déclarent avoir subi des violences dans les transports en commun2 tandis que 70 % des Franciliennes se sentent en insécurité dans leur environnement3. Dans le même temps, 95 % des espaces publics dédiés aux pratiques sportives urbaines, tels les skates parcs sont utilisés majoritairement par les garçons4. Seulement 6 % des 63 500 rues françaises portent des noms de personnalités féminines5.
3Exister, cheminer autrement semblerait être pour les femmes une quasi-fatalité ! Pouvoir accéder à des lieux sans crainte du jugement, du regard porté sur soi, de la potentielle agression ; pouvoir travailler aux mêmes conditions salariales que leurs homologues masculins ; pouvoir être citoyennes et politiquement représentées ; pouvoir accéder à une reconnaissance de leur liberté ; pouvoir disposer de leur corps dans l’espace public, sont autant d’enjeux du quotidien des femmes dans la ville et les territoires. Mais ces expressions de la place des femmes dans la société varient selon les contextes territoriaux, politiques, sociaux et culturels. Les parcours de reconnaissance des femmes dans l’espace public sont ainsi pluriels, jamais aisés, parfois risqués voire réprimés. Aussi étonnant que cela puisse être, la question de la place des femmes est tout aussi prégnante aujourd’hui qu’au xxe siècle, malgré toutes les luttes, toutes les initiatives, toutes les évolutions.
4Si la situation perdure, c’est que la place donnée à la parole des femmes et leur représentation dans la société et dans l’espace public est historiquement assignée, normalisée et codifiée. Aux femmes, le « devoir social » (vie familiale, responsabilité envers les vulnérables) et l’« assignation des places6 ». Cette assignation est réitérée dans la production des villes, dans leur conception, leur organisation, leur gouvernance par et pour les hommes7. Ces constructions agissent tels des mécanismes de reproduction des rapports sociaux inégalitaires invisibilisant et/ou obligeant les femmes à s’adapter pour exister. La question est bien celle de l’inégal accès à l’espace public8 et de son inégale appropriation par les individus, quel que soit le genre auquel ils s’identifient.
5Cette question se pose tant à l’échelle du banc, de la fontaine, de la rue, de la place publique, qu’à celles de la ville et des territoires. À l’instar des écrits de Tovi Fenster, c’est le droit à la ville pour les femmes9 qui est mis en débat : quel confort, quelles formes d’engagement et quelles possibilités d’appartenir à la ville sont proposés aux femmes ?
6Cette appartenance à la ville, à l’espace public, interroge aux différentes échelles la place de chacun, la place des corps, de leurs présences et de leurs mouvements. Se situer dans l’espace public, placer son corps10, élaborer des jeux de proximité et de mise à distance11, organiser l’évitement, composer avec la co-présence, sont autant de situations, implicitement normalisées, du quotidien pour des femmes. À cela s’adjoignent, là encore, des contextes territoriaux et socio-spatiaux qui, selon, les cas, amplifient les situations d’inégalités de genre. Dans cet ouvrage, Karine Duplan, analyse d’un point de vue intersectionnel12 cette production de normes hétérosexuelles dans les pratiques sociales, spatiales et culturelles dans les cafés et leurs terrasses de Luxembourg Ville. Elle montre au combien la ville est organisée d’après un modèle hétéronormatif. Ce dernier met en scène le corps des femmes dans leurs relations à la ville, selon leur condition sociale.
7Le rapport à la ville est fréquemment débattu sous l’angle de la sécurité d’usage des espaces publics et privés, voire de la violence faite aux femmes en ville13, car pour elles, cette question est prégnante comme condition d’accès égalitaire à la ville, d’autant que les femmes victimes ne vivent jamais plus la ville de la même manière après une agression. À cet égard, Élisabeth Hofmann exprime la nécessité de construire des safe spaces, des « espaces sûrs », qui parfois sont nécessaire dès le plus jeune âge, comme dans le cas des écoles en Afrique. Se rapprochant de l’idée de co-veillance14, il s’agit d’encourager la création de « clubs » pour aborder les menaces et les actes de violence de genre faites aux jeunes filles scolarisées.
8La dénomination des formes de violence que subissent les femmes dans la ville, dans les transports publics est d’autant plus prégnante pour cerner les inégalités de genre. Marion Tillous et Perrine Chanal proposent d’expliciter, à partir de l’analyse des médias, des discours politiques et sociotechniques, la construction de la catégorie « harcèlement sexuel » en Égypte. Elles montrent l’émergence d’une prise de conscience des violences faites aux femmes, en se fondant sur l’exemple du métro du Caire.
9Mobilisant les archives du quotidien pour cerner la diffusion auprès de l’opinion publique d’images stéréotypées, Elsa Guillalot met en lumière, dans une perspective historique, le rôle de la presse écrite dans la catégorisation du rôle des femmes dans la sphère publique et politique en France. Elle montre comment le corps des femmes a été culturellement assimilé à un objet de conquête, un faire-valoir, voire à un « trophée » à obtenir. La mise en scène orchestrée dans les médias nationaux au cours des récentes campagnes électorales présidentielles en France en est l’une des illustrations.
10L’augmentation de la représentation en politique des femmes en France n’a pas complètement atténué la mise en publicité des corps des femmes dans les médias et dans l’opinion publique. En effet, les discours produits par les médias et les politiques normalisent, essentialisent les femmes, les qualifiant et les identifiant selon l’une de leurs dimensions au détriment d’autres. Nasima Moujoud propose de mettre en exergue les enjeux des catégorisations produites par les discours médiatiques et politiques en France. Elle s’attache à montrer la construction culturelle et politique de la dénomination des femmes vulnérables dans l’imaginaire collectif et dans les politiques publiques. Ces dernières, ne sont plus vues comme des femmes à part entière, mais sont par exemple qualifiées de prostituées.
11Les médias de masse peuvent ainsi être les vecteurs d’une certaine fabrique du consentement15 et, en tout état de cause, d’une forme de catégorisation des femmes par rapport à leur place dans la société. Difficile de se sentir légitime, de prendre place, de faire entendre sa voix dans l’espace du débat public quand, de facto, sa parole est préalablement minorée par les producteurs masculins d’une norme de genre.
12L’appartenance à l’espace de la cité questionne fondamentalement la place des femmes dans la société. Celles-ci s’expriment parfois par la revendication de et dans l’espace public.
13En effet, les revendications régulières des collectifs de femmes affichées comme militantes, ou pas, expriment le souhait d’une reconnaissance sempiternellement réitérée. Qu’elles soient associatives, socio-professionnelles ou politiques, ces revendications sont des manifestations de femmes en actes dans l’espace public. La voix des femmes exprimée publiquement joue un rôle majeur dans la transformation des valeurs patriarcales, des valeurs démocratiques16, des enjeux politiques17. Gaëlle Gillot l’illustre dans son chapitre. Elle explicite les processus de construction des mouvements des femmes ouvrières à Rabat et de leurs revendications. Elle montre ainsi que la reconnaissance de leur voix est un préalable à leur accès à l’espace public tant dans leurs cheminements quotidiens de la ville que dans la reconnaissance de leurs conditions de travail.
14Au final, dans cet ouvrage, c’est bien la question de la pluralité des appartenances, des dimensions, des émotions, des expressions des corps des femmes dans leurs rapports aux espaces publics qui est affirmée. Car, si les parcours d’émancipation du droit des femmes à la ville engagés au xxe siècle sont un acquis, ils demeurent fragiles. Quand l’expression des droits d’accès à la ville pour les femmes est questionnée, invisibilisée, limitée, cet accès devient inéluctablement l’objet d’une observation scientifique, sociale, politique et médiatique. Au-delà du questionnement et de l’analyse, s’affirment des expressions pour produire des villes plus égalitaires. Parmi celles-ci, l’une des solutions formulées est celle de lieux incluant la « neutralité » des espaces publics. Cela se traduit par exemple par la mise en place de mobilier dit inclusif, ou susceptible d’être adapté à une appropriation plurielle et non exclusivement masculine et hétéronormative. Ce débat sur la neutralité est également posé dans les représentations des codes, dans les normes et les représentations des institutions, notamment en France dans les services publics comme en témoignent les nombreuses formations à la laïcité. Sous couvert de neutralité, on peut imaginer que les frontières des genres dans les espaces publics trouvent un apaisement. Au demeurant, la neutralité ne doit pas occulter la pluralité de la société dans ses compositions culturelles, sociales, spatiales et genrées.
Notes de bas de page
1 Voir J. Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, rééd., 1988 ; T. Paquot, L’espace public, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2009.
2 Avis sur le harcèlement sexiste et violences sexuelles dans les transports en commun [en ligne], rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh), 2015. Disponible sur <http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-de-genre/travaux-du-hcefh/article/avis-relatif-au-harcelement>.
3 H. Heurtel, A. Sylla et S. Scherer, « Enquête victimation et sentiment d’insécurité : les spécificités de genre » [en ligne], note rapide no 722, juin 2016. Disponible sur <https://www.iau-idf.fr/fileadmin/NewEtudes/Etude_1245/NR_722_web.pdf>.
4 Voir Y. Raibaud, « Sexe et couleur des skates parcs et des cités stades », Ville école intégration, no 168, 2012, p. 173-182.
5 Soroptimist, Alerte Média : 6 % des rues rendent hommage à des femmes [en ligne], 2014. Disponible sur <https://union.soroptimist.fr/uploads/union/mcfile/Doc_2014/NOMS_de_RUES_vd-1.pdf>.
6 Voir C. Delphy, L’ennemi principal I : économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, coll. « Nouvelles questions féministes », 1999.
7 Voir L. McDowell, Gender, Identity, and Place: Understanding Feminist Geographies, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999 ; L. McDowell, Working Bodies: Interactive Service Employment and Workplace Identities, John Wiley & Sons Ltd, Chichester, 2009.
8 Voir J. Coutras, Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Armand Colin - Masson, coll. « Références », 1996 ; Y. Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin, coll. « Égale à Égal », 2015.
9 Voir T. Fenster, « The Right to the Gendered City: Different Formations of Belonging in Everyday Life », Journal of Gender Studies, vol. 14, no 3, 2005, p. 217-231.
10 Voir F. Barthe-Deloizy, « Le corps peut-il être “un objet” du savoir géographique ? », Géographie et cultures, no 80, 2011, p. 229-247.
11 Voir A.-F. Hoyaux, « Corps en place, place du corps », L’Information géographique, vol. 80, no 2, 2016, p. 11-31.
12 Voir K. W. Crenshaw, « Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences faites aux femmes de couleur », Cahiers du Genre, no 39, Féminisme(s) : penser la pluralité, 2005, p. 51-82.
13 Voir M. Lieber, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
14 Voir J. Jacobs, Death and Life of Great American Cities [1961], New York, Random House, 1992.
15 Voir N. Chomsky et E. Herman, La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Éditions Agone, coll. « Contre-feux », 2008.
16 Voir N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2011.
17 Voir S. Louargant et D. Côté, « Porter la voix des femmes dans les politiques territoriales locales : regards croisés Gatineau-Grenoble » [en ligne], Géocarrefour, vol. 91, no 1, 2017. Disponible sur <http://journals.openedition.org/geocarrefour/10042>.
Auteur
-
Sophie Louargant
UMR Pacte, Université Grenoble Alpes
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