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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Espace du signeur, espace de signation 2. Instance de dialogue : rôles sémantiques et génération d’espaces pré-sémantisés 3. Description des utilisations sémantico-syntaxiques des espaces pré-sémantisés 4. Instance de récit : points de vue et locus 5. Espaces de la temporalité Notes de bas de page

    Grammaire descriptive de la langue des signes française

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V

    Utilisation de l’espace et instances énonciatives

    p. 123-154

    Texte intégral 1. Espace du signeur, espace de signation 1.1. Espace du signeur 1.2. Espace de signation 2. Instance de dialogue : rôles sémantiques et génération d’espaces pré-sémantisés 2.1. Rôles sémantiques 2.2. Espaces pré-sémantisés 3. Description des utilisations sémantico-syntaxiques des espaces pré-sémantisés 3.1. « Espace N » : espace neutre 3.1.1. Forme de citation 3.1.2. Joncteurs 3.1.3. Thématisation 3.1.4. Réponse à une question par un nominal 3.1.5. Relation attributive n’impliquant pas un animé 3.1.6. Structures présentatives 3.2. « Espace 1 » : personne 1 agent/bénéficiaire 3.2.1. L’expression du « je » et du « moi » 3.2.2. Tropes personnels 3.2.3. Agentivisation 3.3. « Espaces 3a et 3b » : personne 3 agent/bénéficiaire 3.3.1. Distribution actancielle 3.3.2. Espaces 3 projetés 3.4. « Espaces Xa et Xb » : indéfini agent/bénéficiaire 3.5. La ligne du regard reliant le locuteur à l’interlocuteur : personne 2 3.6. « Espace O » : inanimé dans le rôle sémantique d’objet 3.7. « Espaces La et Lb » : locatif lié au procès 4. Instance de récit : points de vue et locus 4.1. L’opposition dialogue/récit 4.2. Récit : point de vue « interne » et point de vue « externe » 4.3. Les locus 4.3.1. Définition 4.3.2. Le jeu des locus 4.3.3. Création et activation de locus 5. Espaces de la temporalité 5.1. Temporalité déictique 5.2. Temporalité chronologique Notes de bas de page

    Texte intégral

    1. Espace du signeur, espace de signation

    1La spatialité, tout comme l’iconicité, est à la fois un moteur et une contrainte des langues gestuelles, puisque la phrase doit nécessairement s’organiser dans l’espace. C’est en effet la spatialisation des éléments qui crée la cohésion syntaxique. Cette spatialité est organisée en différents niveaux qui amènent à distinguer différents types d’espaces1.

    1.1. Espace du signeur

    2La lsf étant une langue et non du mime, le locuteur de lsf – nommé en général « signeur2 » – ne saurait investir tout l’espace dans lequel il se trouve pour y déployer un discours. Les fonctionnalités langagières impliquent donc d’affecter un espace spécifique à la parole.

    3Dans toute situation de communication, l’espace est présent. Cet espace se compose d’objets et de personnes qui participent également de la communication en ce sens qu’ils permettent des interprétations, spécialement celle des déictiques. Ainsi, un terme tel « ici » ne peut s’interpréter que comme référant justement à cet espace de communication. Cet espace réel dans lequel le corps du signeur bouge et se meut sans visée linguistique, nous le nommerons « espace du signeur ». Il s’agit donc de l’espace situationnel, espace réel dans lequel peut par ailleurs se dérouler une conversation.

    1.2. Espace de signation

    4Dès qu’une personne, présente dans cet « espace du signeur », prend la parole en langue gestuelle, elle devient effectivement locuteur – signeur – et cette prise de parole va amener à une transformation symbolique d’une portion de l’« espace du signeur » dans laquelle va se déployer la langue des signes. Il s’agit d’un espace abstrait qui se construit comme espace propre à recevoir le discours et que nous nommons « espace de signation3 ». Le corps du signeur y est inclus en tant que « locuteur », source énonciative, et également en tant que corps linguistique. Le regard, dans la mesure où il s’accroche à l’interlocuteur ou aux interlocuteurs, y inclut également, de manière symbolique, les personnes de l’interaction par la ligne qu’il trace entre le « je » et le « tu » ou le « je » et le « vous ».

    5Cet espace abstrait est délimité. L’espace de signation est circonscrit à un volume qui, sauf très rares exceptions4, va, pour les dimensions verticales, de la taille du signeur à une ligne au-dessus de la tête qui serait tracée avec les bras pliés. Pour les dimensions horizontales, l’espace est délimité de chaque côté du corps du signeur par les bras écartés du corps mais pliés. Pour les dimensions sagittales, l’espace va du corps du signeur à une ligne devant lui pouvant être atteinte bras tendus si besoin. On le voit ce qui délimite l’espace de signation c’est la façon dont, physiologiquement, les bras peuvent se mouvoir autour du buste.

    Illustration 28. Espace de signation.

    Image

    6D’une manière générale, c’est dans cet espace de signation que le discours se développe et se donne à voir pour l’interlocuteur : il s’agit donc en quelque sorte d’un espace de représentation abstrait où vont se déployer les signes, les mouvements, les formes, les trajectoires véhiculant le contenu du discours. C’est également dans cet espace de signation que, grâce à la spatialisation des signes et à la création de locus, la référence va s’organiser.

    7On rappellera que si le signeur veut faire référence à des éléments de l’espace du signeur, en souhaitant par exemple désigner une personne présente dans l’espace situationnel, il produira des signes déictiques, par exemple par un pointage manuel ou un pointage par le regard, qui excéderont l’espace de signation. Ce que nous pouvons exprimer autrement : il sortira de l’espace abstrait mis à disposition de son discours, pour pointer dans l’espace réel, pour exprimer, par exemple [lui-là-bas] ou [celui-là], ce que nous avons discuté, dans le chapitre précédent, sous le titre « Pointage exophorique » (IV-3.4.2).

    8L’espace de signation, outre le fait qu’il est délimité, est structuré en un ensemble d’espaces que nous appellerons espaces pré-sémantisés5 dans la mesure où ils permettent, dans l’instance de dialogue6, de construire les relations syntaxiques et d’instancier les personnes du discours.

    2. Instance de dialogue : rôles sémantiques et génération d’espaces pré-sémantisés

    9La structuration de l’espace de signation se fait sous la forme de mise à disposition de zones prêtes pour recevoir les signes en fonction du rôle sémantique qu’ils assument dans la phrase. Ces zones, « prêtes à l’emploi » en quelque sorte, sont dénommées « espaces pré-sémantisés » et jouent un rôle essentiel dans la structuration sémantico-syntaxiques des phrases de la lsf, en affectant des zones spatiales spécifiques aux différents rôles sémantiques. Ces espaces pré-sémantisés fonctionnent donc comme des locus prédéfinis. Ils sont en effet à disposition pour permettre la réalisation spatiale de schémas phrastiques en fonction des rôles sémantiques – ou rôles actanciels – liés au verbe.

    2.1. Rôles sémantiques

    10Les rôles sémantiques sont définis par les grammaires dites « casuelles » qui s’intéressent aux cas dits « profonds » et censément universels7. Ces cas réfèrent à des constituants qui participent au procès, dans l’abstraction sémantique que l’on peut en faire8. Par exemple, le verbe /donner/, qui est l’exemple prototypique que l’on propose généralement, nécessite trois rôles et sa structure profonde abstraite peut être ramenée à une formule X donne Y à Z. Ces actants X, Y et Z peuvent être caractérisés sur un plan sémantique : il s’agit en l’occurrence de l’agent, de l’objet et du bénéficiaire. Sur un plan sémantico-syntaxique le verbe /donner/ engendre donc un schéma actanciel à trois termes qui sous-tend la structure phrastique, et qui est le même que celui de /prêter/ déjà évoqué (IV-synth. graph. 18).

    11Dans les langues vocales, structures sémantiques profondes et structures syntaxiques ne se superposent pas nécessairement9 ; en lsf même si, nous le verrons, on peut créer par exemple des structures de type passif en déplaçant le point de vue de façon iconique et spatiale (X-2.3.2), les schémas de phrases de base, du fait de l’iconicité, sont en étroite corrélation avec le schéma actanciel et le verbe distribue bien plus ces rôles actanciels que des fonctions syntaxiques stricto sensu. Voilà pourquoi nous ne décrivons pas les structures phrastiques de la lsf en termes de fonctions syntaxiques (sujet, objet, etc.), mais en termes de rôles sémantiques ou actanciels. Nous posons que les structures de la lsf sont de type sémantico-syntaxiques.

    12Tous les rôles sémantiques possibles, dont, d’ailleurs, l’interprétation est parfois délicate, ne sont pas assignés dans les espaces pré-sémantisés de la lsf. On y trouve les rôles suivants définis ici sommairement :

    • agent = animé exécutant l’action (celui qui fait l’action) : Le garçon joue à la balle.
    • patient = animé subissant l’action : Pierre a été battu par Jacques.
    • bénéficiaire = animé affecté positivement ou négativement par les retombées du procès : J’ai prêté un livre à Pierre. On a retiré son permis de conduire à Jacques.
    • objet10 = inanimé vers lequel est dirigé le procès : Je regarde la télévision.
    • locatif = lieu impliqué par le procès : Je vais à Paris.

    13À ces rôles sémantiques encodés dans les espaces pré-sémantisés, nous ajoutons les deux rôles suivants, également importants pour la description de la lsf.

    • instrument = non animé utile à la réalisation du procès, souvent par le biais d’un agent : Pierre coupe sa viande avec un couteau.
    • siège = entité où se manifeste un état physique ou psychique : Pierre est anxieux11.

    2.2. Espaces pré-sémantisés

    14Nous sommes maintenant en mesure de présenter un schéma spatialisé des espaces pré-sémantisés12, en soulignant que la lsf assimile, en les affectant aux mêmes espaces, les rôles de patient et de bénéficiaire, ce qui explique que seul le terme « bénéficiaire » soit présent dans le schéma.

    Synthèse graphique 23. Les espaces pré-sémantisés.

    Image

    15Cette synthèse graphique permet de visualiser la structuration de l’espace de signation : lorsque le signeur, dans un dialogue avec un interlocuteur, veut exprimer une phrase impliquant les actants « agent », « bénéficiaire », « objet » ou « locatif » et impliquant les personnes grammaticales « je », « il/elle » et « on », il utilisera ces espaces qui assigneront dès lors, de façon certaine et sans ambiguïté, les rôles sémantiques et les personnes grammaticales adéquates. Le fonctionnement de chacun de ces espaces est décrit avec précision dans les paragraphes suivants, sachant que les espaces notés a et b sont équivalents et s’utilisent de façon indifférente selon les anticipations discursives du locuteur ainsi que selon la fluidité désirée.

    16Toutefois, il est important de noter, dès à présent, que la distinction sémantique entre animé (des personnes, des animaux voire des objets rendus animés par les effets d’une narration particulière) et inanimé (objets, lieux, etc.) structure fortement ces espaces. On peut donc, d’ores et déjà, dire que la distinction animé/inanimé est très pertinente dans l’élaboration sémantico-syntaxique des énoncés en lsf13.

    17Par ailleurs, on observera qu’il n’y a pas d’espace dédié à la personne 2 (« tu »). En effet, comme on l’a noté, et comme on l’exposera plus en détail dans le point suivant, le « tu » s’exprime par la ligne du regard qui relie le locuteur à l’interlocuteur.

    18On notera également que c’est la position des interlocuteurs qui fixe la matérialité des espaces pré-sémantisés dans l’espace de signation. Cet espace de signation est donc abstrait, mais il faut bien que, en discours, il se matérialise et c’est la ligne du regard entre le « je » et le « tu » qui en fixe l’orientation. Ainsi, si le buste du signeur se décale vers la droite, les espaces pré-sémantisés se déporteront également vers la droite. Il s’agit donc bien d’espaces indexés par rapport au corps du signeur et non d’espaces découpés de façon absolue.

    19Pour résumer, nous dirons que les espaces pré-sémantisés fournissent un ensemble structuré de locus prédéterminés (ou prédéfinis) pour établir la cohérence phrastique dans une instance de dialogue. Les espaces pré-sémantisés sont une forme de réserve de locus à contenu actanciel et non a priori référentiel, c’est-à-dire qu’ils ont une « signification » en dehors de toute référence, même si, bien sûr, il faut un contexte pour qu’ils aient du « sens » et que, dans ce contexte, ils assurent effectivement la référence et la cohérence phrastique14.

    20Ce fonctionnement général demande à être maintenant précisé dans le détail avec des exemples à même de décrire l’utilisation qui peut être faite de ces espaces. Auparavant, il convient de souligner que ces espaces sont appréciés par le locuteur et l’interlocuteur dans le flux discursif : ils ne sont pas millimétrés, ils sont différentiels. C’est parce qu’un signe est perçu plus près ou très loin du corps que l’on interprétera qu’il s’agit respectivement de l’espace 1 ou de l’espace O et non de l’espace N.

    3. Description des utilisations sémantico-syntaxiques des espaces pré-sémantisés

    3.1. « Espace N » : espace neutre

    21Cet espace est dit « neutre » car il présente la caractéristique de ne pas être chargé sémantiquement. Il pourrait également être nommé « espace de citation », mais cela serait réducteur par rapport à ses utilisations. Il s’agit d’un petit carré devant le signeur – ou à la hauteur de son front pour les éléments lexicaux référant au ciel (III-ill. 4) –, dans lequel le signe exécuté est supposé n’avoir aucune fonction, aucun rôle sémantique ou syntaxique, soit qu’il n’en ait effectivement pas, comme c’est le cas dans les formes de citations, soit que cette fonction soit connue des interlocuteurs. Selon nos observations, quatre cas de figure sont possibles qui relèvent de l’utilisation de cet espace.

    3.1.1. Forme de citation

    22On l’a évoqué dans le chapitre III, bon nombre de signes, au niveau du lexique, s’ancrent dans cet espace. Ainsi, si l’on demande, lors d’une opération de traduction, à un sourd comment on dit /Paris/ ou /travailler/, les signes [Paris] et [travailler] seront signés dans l’espace N. Dans le discours, lorsque ces signes seront insérés dans une structure phrastique, ils pourront être déplacés, selon les besoins, dans d’autres espaces pré-sémantisés (eps, dans nos annotations). Ainsi, on peut comparer la place du signe [Paris] dans les exemples (11a) et (11b).

    (11a)[paris]
     epsN
    (11b)[paris]eps1[aller]epsLb – Je vais à Paris.
     epsLb 

    23Dans le premier exemple, le signe [Paris], étant signé seul, trouve sa place dans l’espace neutre. Dans le second exemple, le signe [Paris], étant inséré, dans une phrase dont le verbe implique un locatif, il est placé dans l’espace Lb ; il s’agit de phénomènes de spatialisation que nous avons déjà évoqués à propos du signe [maison] (IV-1.2).

    24Il convient de rappeler que si un signe s’exécute sur le corps du signeur, par exemple [chef], il ne saurait être déplacé ni dans l’espace N ni dans aucun autre des espaces pré-sémantisés.

    25On rappelle également que les verbes à trajectoire, que l’on nomme généralement « verbes directionnels », sont exécutés, sans trajectoire particulière, dans cet espace N, lorsqu’ils sont utilisés dans leur forme de citation. On peut ainsi comparer la forme verbale non marquée [informer] et la forme fléchie du verbe dans les exemples (12a) et (12b).

    (12a)[informer]
     epsN
    (12b)eps1[informer]eps3b – Je l’informe.

    3.1.2. Joncteurs

    26Nous nommons joncteurs tous les éléments linguistiques qui relient entre eux d’autres éléments linguistiques, signes, syntagmes, phrases ou paragraphes (VII-3.1.7). Les joncteurs qui structurent les enchaînements d’un discours sont le plus souvent15 signés dans l’espace N. Par exemple, lors d’une explication les joncteurs énumératifs [premièrement], [deuxièmement], [troisièmement], seront signés dans l’espace N, de même que les joncteurs argumentatifs ou temporels [mais], [après], [quand même], [au contraire], etc. Dans ce cas, on notera que le passage sur cet espace N, permet parfois de faire la transition entre les espaces dans lesquels les membres de phrases reliés par ces joncteurs ont été signés, comme dans l’exemple illustré (13) qui signifie « S’il pleut, je pars quand même ».

    Image

    3.1.3. Thématisation

    27La thématisation, sur laquelle nous reviendrons plus en détail en (X-2.3) consiste à sortir un élément de la phrase pour le mettre en relief, il s’agit d’un choix du locuteur ; c’est le cas, par exemple, en français, lorsque l’on dit « Ma sœur, elle n’aime pas le chocolat » où « ma sœur » est mis en relief par rapport à l’énoncé plus neutre « Ma sœur n’aime pas le chocolat ». De la même manière, en lsf, un élément, spécialement un animé, pourra être placé dans l’espace N de façon à être thématisé : le rôle actanciel sera ensuite activé par un pointage (de l’index ou du regard) dans une zone pré-sémantisée – spécialement l’espace 3, comme le montre l’exemple illustré (14), qui signifie « Céline, elle ne veut pas ».

    Image

    3.1.4. Réponse à une question par un nominal

    28Répondre à une question suppose que le rôle sémantique a clairement été défini dans la question. L’élément de la réponse n’aura donc pas à être spatialisé dans une zone pré-sémantisée. Par exemple, à la question « Qui a fait ça ? », dans la réponse, le signe référant à l’agent, s’il n’est pas un signe qui s’exécute sur le corps, sera placé dans l’espace N.

    3.1.5. Relation attributive n’impliquant pas un animé

    29Nous reviendrons sur les relations attributives (X-3.1), mais nous pouvons d’ores et déjà dire qu’une relation attributive n’impliquant aucun animé sera signée également dans cet espace neutre. La logique des espaces pré-sémantisés l’impose en quelque sorte, puisque les autres espaces distribueraient nécessairement des rôles sémantiques inadéquats. C’est le cas dans l’exemple (15), que nous analysons comme construction « attributive » même si, pour ce qui est de la traduction en français, on sait que d’autres interprétations syntaxiques sont possibles.

     reg. epsN ------------ 
    (15)[chaise][casser]– La chaise est cassée.
     epsNepsN 

    30Le fait que les deux signes soient signés au même endroit dans cet espace neutre marque en lui-même la relation attributive, puisque, comme dans d’autres langues, il n’existe pas de verbe de type « être » – ce que l’on nomme verbe copule – pour marquer la relation attributive en lsf16. On notera cependant que lorsque la relation attributive implique un animé, comme dans « Pierre est beau », l’espace 3 sera sollicité par un pointage de l’index ou du regard ou par la spatialisation de [Pierre] dans l’espace 3. Par ailleurs, la pause (accompagnée d’un léger mouvement de buste et d’un changement de direction du regard) entre les deux termes de la relation est nécessaire pour distinguer un attribut – disjoint – d’une épithète – jointe. L’épithète exclut en effet toute pause, comme ce serait le cas pour « la chaise cassée », qui serait signé [chaise-loc1] [cassé-loc1], sans pause aucune entre les deux signes. Ces éléments non verbaux (pause, mouvement du buste et regard) nous paraissent marquer, en lsf, une prédication non verbale, c’est-à-dire sans verbe17, que nous nommerons « copule non manuelle ».

    3.1.6. Structures présentatives

    31L’espace N est aussi sollicité pour certaines structures présentatives, que l’on peut traduire en français par « Il y a » ou « C’est / Ce sont ». Ainsi, on observe souvent, au début des narrations, des signes placés dans l’espace N qui soit présentent les personnages, soit présentent les lieux où vont se dérouler les actions impliquées par la narration. Ainsi, le signe [forêt] déployé dans l’espace N en début de conte, signifiera que l’histoire se déroule dans une forêt, de même, la répétition du signe [maison] dans cet espace N, exemple (16), signifiera « Il y a des maisons ».

    Image

    32Pour conclure, nous dirons que l’espace neutre se situe en dehors des structures verbales proprement dites, tout particulièrement en dehors des trajectoires liées aux verbes. On peut d’ailleurs remarquer que, bien souvent, les entendants débutant dans l’apprentissage de la lsf font une utilisation massive de cet espace et s’interrogent ensuite, en toute bonne foi, sur la grammaire de la lsf. C’est que la grammaire s’organise majoritairement dans les autres espaces.

    3.2. « Espace 1 » : personne 1 agent/bénéficiaire

    33L’espace ici est le corps même du signeur, ou une zone à l’extrême proximité du corps. Cette zone sert à distribuer les rôles actanciels agent/bénéficiaire pour la première personne.

    3.2.1. L’expression du « je » et du « moi »

    34Ainsi, pour exprimer le « je », qu’il soit agent ou bénéficiaire, le corps du signeur peut être pointé. On rappellera cependant qu’un pointage effectué par l’index ([pté1]) se rapproche bien plus de la forme disjointe « moi » du français que du « je », pronom conjoint. On parle alors, on l’a évoqué au chapitre précédent, d’un « pointage marqué » que l’on oppose à un « pointage effleuré », bien plus fréquent selon nos observations, notamment quand il s’agit du point de départ ou du point d’arrivée d’un verbe à trajectoire.

    35Cependant, bien des corpus l’attestent, lorsque le « je » est agent, en discours, c’est-à-dire lorsque les contextes d’énonciation sont clairs pour tous les interlocuteurs, il n’est pas rare – et pour tout dire, c’est même la très grande majorité des cas – que le pointage « marqué » ou « effleuré » soit omis, par exemple lorsque les verbes présentent une contrainte d’ancrage sur le corps. Ainsi, à la question : « Qu’est-ce que tu fais ? », la réponse « Je mange », se réalisera par la simple production de [manger], qui, en contexte, ne présente aucune ambiguïté et se traduira donc, sans ambiguïté, par « Je mange. » On est ici en présence d’une forme d’économie linguistique qui permet de laisser implicite le pronom de première personne (noté si besoin ø)18. Toutes les autres personnes étant nécessairement marquées (par pointage ou autre procédé), la première peut s’exprimer dans cette absence, que nous nommerons « personne 1 implicite ». Des recherches ultérieures pourront nous dire si l’on observe des variations fines, du mouvement du corps par exemple, qui pourraient signaler – voire signifier – cette « personne 1 implicite ». Cette « personne 1 implicite » – proche d’un « je » – s’oppose à un pronom explicite marqué par un pointage – proche d’un « moi » –, comme dans les exemples (17a) et (17b).

    (17a) ø [manger] – Je mange.

    (17b) [pté1] [manger] – C’est moi qui mange.

    36On notera que ce procédé d’utilisation d’une « personne 1 implicite » n’est possible que si la personne 1 est agent ; si elle est bénéficiaire (ou patient), le contact avec le corps sera nécessairement réalisé à la fin de la trajectoire du mouvement du verbe de façon « marquée » ou « effleurée », comme dans l’exemple du verbe [demander] (IV-ill. 26).

    37Par ailleurs, l’espace 1 peut être utilisé dans une forme de « trope personnel » pour une personne clairement identifiée comme une personne 3 – un « il ».

    3.2.2. Tropes personnels

    38Quand la relation prédicative n’implique qu’un actant – l’agent –, l’espace 1 peut être investi. Ainsi, des personnes 3, non pronominalisées, en position d’agent, comme dans « Pierre travaille beaucoup », peuvent être également traitées comme des personnes 1, sans aucun pointage de quelque forme que ce soit dans les espaces pré-sémantisés 3a ou 3b. Les signes [Pierre] et [travailler] seront alors signés dans l’espace 119 et non dans les espaces 3a ou 3b, référant explicitement à des personnes 3.

           mmq ‘intensif’ 
    (18)[Pierre] eps1[travailler]– Pierre travaille beaucoup.

    39Ce trope personnel est sans doute également lié au fait que la distinction nom/verbe, se fait, en discours, par un investissement plus grand du corps du signeur pour l’actualisation de la forme verbale du signe (VIII-1.3.2).

    40Il est par ailleurs important de noter deux points. Le premier est que ce trope personnel se fait le plus souvent avec des verbes qui n’actualisent pas de trajectoires. Il s’agit donc soit de verbes intransitifs, c’est-à-dire n’admettant pas de complément, soit de verbes transitifs, qui dans leur structure admettent des compléments, mais qui sont employés, dans certains contextes, sans complément20. Le second est que ce phénomène de trope se fait d’autant mieux lorsque le verbe est un signe qui, dans sa forme de citation, est ancré sur le corps ; c’est le cas du verbe [bavarder] dans l’exemple (19).

      mmq ‘intensif’ 
    (19)[Jacques]        [bavarder] X6– Jacques bavarde sans arrêt.
     eps1 ou N ou 3         eps1 

    41Dans ces deux derniers exemples (18) et (19), le verbe sera exécuté très près du corps du signeur. Ceci se rapproche de cette particularité discursive, propre à l’instance de récit, qui consiste pour le locuteur à assumer un rôle actanciel qui du point de vue du sens est celui d’un « il ». Cette particularité discursive est souvent appelée « prise de rôle », Cuxac la nomme « transfert personnel21 » et nous l’avons caractérisée comme « proforme corporelle ».

    42L’espace 1 marquant un agent ou un bénéficiaire (ou patient) de première personne animé, la lsf autorise à ce que des inanimés soient « agentivisés », c’est-à-dire soient traités sémantiquement dans l’énoncé comme s’ils étaient des animés agents d’une action.

    3.2.3. Agentivisation

    43Dans le cas d’agentivisation, les nominaux seront exécutés à proximité du corps du signeur et pourront dès lors fonctionner, comme des personnes 1, et non comme des personnes 3. Dans la phrase française « Le foyer paiera la facture », « le foyer » est sémantiquement agentivisé, puisqu’on fait, en quelque sorte, comme s’il effectuait l’action de payer, mais « le foyer » reste une personne 3 : il est substituable par « il ». Cette même phrase en lsf, nécessite de déplacer l’ancrage du signe [foyer] de l’espace neutre pour le rapprocher du corps du signeur dans l’espace 1, qui sera également le point de départ du verbe [payer], comme le montre l’exemple (20).

    (20)[facture][foyer]eps1[payer]epsO
     epsNeps1 

    44D’une manière générale, on soulignera que l’économie iconique de la lsf impose de passer par cet espace 1, lorsqu’un inanimé est censé, pour des raisons poétiques ou rhétoriques « faire une action ». Autrement dit, l’agentivisation – qui se fait, en français par la mise en position syntaxique de sujet d’un actant avec les procès exprimant une action22  est une obligation en lsf et elle passe par l’utilisation de l’espace 1. Cuxac en donne un fameux exemple où pour exprimer qu’« une tablette de chocolat mange un garçon » (narration onirique surréaliste), il y a nécessité pour le signeur que la tablette de chocolat soit en quelque sorte prise en charge par le corps du signeur23.

    3.3. « Espaces 3a et 3b » : personne 3 agent/bénéficiaire

    45Ces espaces sont caractérisés comme étant des espaces « animé troisième personne ». À l’instar de l’espace 1, ils servent à distribuer les rôles actanciels d’agent d’une part et de bénéficiaire (ou patient) d’autre part. Ils ne concernent donc, redisons-le une fois encore, que les animés. Ceci veut dire qu’il n’y a pas de correspondance terme à terme entre les pronoms du français « il/elle » et les pointages ou l’activation de ces zones – les pronoms du français pouvant renvoyer soit à de l’animé soit à de l’inanimé24. Ainsi, même sans autre information contextuelle, le pointage de l’un de ces espaces assure à l’interlocuteur qu’il est question d’une personne ou d’un animal25.

    46Le singulier est marqué par un simple pointage de l’une des deux zones – ou par le fait de placer un signe dans l’une de ces deux zones –, le pluriel est exprimé par un balayage de l’une des zones ou le balayage d’une ligne devant le signeur reliant ces deux zones (VIII-5.2).

    3.3.1. Distribution actancielle

    47La distribution des rôles actanciels est faite par la trajectoire syntaxique suivante : agent vers bénéficiaire (ou patient). Que le tracé d’un verbe soit eps3a[verbe]eps3b ou eps3b[verbe]eps3a, dans tous les cas, le point de départ du verbe assignera un rôle d’agent et le point d’arrivée un rôle de patient ou bénéficiaire. Cette double possibilité spatiale (à gauche et à droite du signeur) explique que, hors contexte, « Il lui prête » puisse être traduit de façon indifférente avec un tracé de la droite vers la gauche ou de la gauche vers la droite, mais la structure restera identique [agent] [verbe] [bénéficiaire/patient]26.

    48Dans les faits, en contexte, il appartient donc au signeur de gérer ces deux espaces en y affectant les actants de manière à ce que, en fin de phrase, le verbe puisse correctement distribuer les rôles sémantiques selon la structure que l’on vient de voir. Si l’on veut, par exemple, exprimer « Le professeur demande à l’élève », les deux signes [professeur] et [élève] étant ancrés sur le corps, on pourra pointer les zones 3 du regard, dans une structure décrite dans l’exemple (21).

     reg. eps3breg. eps3a 
    (21)[professeur][élève]eps3b[demander]eps3a

    49Mais l’on pourra tout aussi bien trouver la structure suivante :

     reg. eps3areg. eps3b 
    (22)[élève][professeur]eps3b[demander]eps3

    50L’ordre des signes n’a donc ici aucune pertinence syntaxique puisque la trajectoire du verbe rend la phrase non ambiguë.

    3.3.2. Espaces 3 projetés

    51On note que ces espaces 3a et 3b doivent être projetés vers le haut dans certains contextes. En effet, lorsque l’on veut exprimer par exemple, /je le regarde/ et que la personne regardée est un supérieur hiérarchique ou lorsque l’on adopte le point de vue d’un enfant, il convient que le signe [regarder] pointe vers le haut – pratiquement sur les espaces Xa et Xb, ce qui constitue une forme d’« homonymie spatiale ». En effet, il ne s’agit là que d’une projection vers le haut des espaces 3a et 3b – qu’on peut noter 3aPh et 3bPh, « Ph » notant une projection vers le haut, comme dans l’exemple illustré (23a). On notera, de la même façon, par 3aPb et 3bPb, une projection de ces espaces vers le bas, lorsque l’on regarde, pour quelque raison que ce soit, quelqu’un de haut ou que l’on adopte le point de vue d’un adulte regardant un enfant comme dans l’exemple illustré (23b).

    (23a) eps1[regarder]eps3bPh = enfant exprimant qu’il regarde un adulte – Je le regarde.
    Image

    (23b) eps1[regarder]eps3bPb = adulte exprimant qu’il regarde un enfant – Je le regarde.
    Image

    3.4. « Espaces Xa et Xb » : indéfini agent/bénéficiaire

    52L’indéfini – ce que l’on traduira le plus souvent par « on » – se trouve dans deux espaces qui se situent au-dessus des espaces 3a et 3b à hauteur des tempes. Dans l’un ou l’autre de ces deux espaces – qui comme les espaces 3a et 3b sont équivalents –, vont être spatialisés les signes, en général le point de départ d’un verbe, référant à un animé indéfini troisième personne en fonction d’agent. Cette zone est donc par excellence l’espace du point de départ de verbes dans des structures où l’agent est indéfini. Ainsi, dans l’exemple suivant, le tracé du verbe ira de l’espace Xa ou Xb à l’espace 1.

    (24) [information] epsXb[envoyer]eps1 – On m’envoie des informations.

    53La question du bénéficiaire indéfini n’est pas syntaxiquement impossible, mais est sémantiquement plus improbable. Ainsi, une structure telle celle donnée en (25) est, semble-t-il, possible ; elle sera néanmoins accompagnée d’une mimique marquant, de manière redondante, l’indéfini.

      mmq ‘indéfini’ 
    (25)[information] eps1[envoyer]epsX– J’ai envoyé des informations [à quelqu’un].

    54Cependant, si l’intention est de ne pas faire mention du tout du bénéficiaire, la structure sera plutôt celle donnée dans l’exemple (26).

    (26) [information] eps1[envoyer]epsN [fini] – J’ai envoyé des informations.

    55Le point d’arrivée du verbe sera alors dans la zone de l’espace neutre qui ne spécifiera donc aucun rôle sémantique.

    56On notera que les verbes essentiellement impersonnels, comme /pleuvoir/, peuvent également s’exécuter dans cet espace, ce qui tend à rapprocher syntaxiquement deux notions non équivalentes, certes, mais que l’on peut néanmoins considérer comme sémantiquement proches. Avec le signe [pleuvoir], les formes d’iconicité convergent. En effet, l’impersonnel se superpose au fait que la pluie tombe du ciel, ce qui peut aussi expliquer que le signe s’ancre dans un espace spécifique et très marginal pour le lexique, à savoir, à hauteur de tempes du signeur – espace que nous avons assimilé à l’espace d’ancrage lexical neutre (III-2.3.2).

    3.5. La ligne du regard reliant le locuteur à l’interlocuteur : personne 2

    57Nous n’avons jusqu’ici envisagé que les personnes 1 et 3 ; quel est donc l’espace assigné à la personne 2 ? Quelques recherches27 notent que l’espace de la personne 2 se trouve face au signeur après l’espace neutre – ce que nous avons appelé l’« espace objet » décrit dans le paragraphe suivant. Cette description n’est pas exacte, même si, quand l’interlocution se déroule en face-à-face, c’est bien dans les parages de cette zone que le tracé des verbes impliquant l’allocutaire aura son point de départ ou son point d’arrivée. Par exemple dans « donne-moi » ou « je te donne » le point de départ du verbe [donner] mentionnant l’agent dans « donne-moi » et le point d’arrivée référant au bénéficiaire dans « je te donne » se trouveront dans cet espace après l’espace N. Cependant, il faut prendre en considération le fait que pour qu’il y ait expression d’une personne 2, il est absolument nécessaire que le regard du locuteur soit accroché sur celui de l’interlocuteur : ainsi c’est bien plus fondamentalement la ligne du regard – ainsi que l’insistance de ce regard porté sur l’interlocuteur – qui crée le « tu », qu’un espace – qui n’est, dès lors, qu’une contrainte spatiale et non un espace pré-sémantisé.

    58Ainsi, les points de départ ou d’arrivée impliquant une personne 2 en rôle d’agent ou de bénéficiaire/patient seront bien exécutés comme on vient de le dire « dans les parages » de l’espace que nous avons défini comme espace O, mais légèrement au-dessus, comme attirés par cette ligne des regards. Ici, l’interlocuteur est atteint par le regard dans une dimension qui semble exophorique car elle paraît excéder l’espace de signation28, tandis que les points d’arrivée ou de départ des verbes restent dans l’espace de signation tel que défini en (ill. 28). Cette zone spatiale sera notée, par convention « 2 », mais on notera également sur une ligne au-dessus reg. « tu », car il nous semble que dans les structures impliquant une personne 2, le regard doit impérativement être noté29 ; c’est le cas dans l’exemple illustré (27), pour lequel la répétition du signe [critiquer] est rendue, dans la traduction par « ne pas arrêter de ».

     reg. « tu » 
    (27)2[critiquer]eps1 X4 – Tu n’arrêtes pas de me critiquer.
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    59Ce qui nous apparaît finalement ici très intéressant, c’est le fait que l’espace global sémantisé n’assigne aucune zone au déictique de seconde personne, dont la localisation spatiale et l’interprétation dépendent, à l’intérieur du système linguistique, des conditions de l’énonciation. Mais cela ne contredit en rien, bien au contraire, la définition du déictique.

    3.6. « Espace O » : inanimé dans le rôle sémantique d’objet

    60C’est en général dans cet espace que s’exécutent les signes dénotant un inanimé correspondant à une troisième personne assumant un rôle actanciel d’objet. Ici l’ordre de réalisation des signes [agent], [verbe], [objet] ou [objet], [agent], [verbe], ne paraît pas avoir d’importance puisque le rôle n’est pas ambigu. Les sourds avec lesquels nous avons travaillé jugent cependant que la localisation préalable de l’objet est plus cohésive. Le tracé réalisé par le verbe s’exécutera toujours de l’espace 1 ou des espaces 3a ou 3b vers l’espace O, comme le montrent les exemples (28a) et (28b).

    (28a)[télévision]eps1[regarder]epsO – Je regarde la télévision.
     epsO 
    (28b)[télévision][pté3] eps3b[regarder]epsO – Il regarde la télévision.
     epsO 

    61Par ailleurs, cet espace O permet, en s’opposant de façon pertinente aux espaces 3, d’établir clairement, en discours, la distinction entre animé et inanimé qui peut ne pas être structurée au niveau lexical (III-3.2). Cette utilisation contrastée des espaces permet ainsi d’actualiser les valeurs sémantiquement différenciées d’un noyau conceptuel unique au plan lexical. Par exemple, le signe que l’on glosera par [chauffer], peut, en contexte, être un verbe (chauffer) ou un nom renvoyant soit à de l’inanimé (le chauffage) soit à de l’animé (le chauffagiste). L’une ou l’autre des valeurs nominales pourra alors être sélectionnée par les trajectoires des verbes dans les espaces pré-sémantisés, comme le montrent les exemples illustrés suivants, dans lesquels [chauffer] n’est pas spatialisé. L’animé pourra n’être signifié que par la trajectoire du verbe [payer] (29a) ou être spécifié soit par un pointage personnel soit par le signe [personne] parfois senti comme plus explicite (29b) ; l’inanimé, marqué par l’arrivée du verbe dans l’espace O (30a), pourra être, quant à lui, complété éventuellement par un stf, spécialement quand la structure inclut également un bénéficiaire humain (30b).

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    3.7. « Espaces La et Lb » : locatif lié au procès

    62On soulignera d’emblée que tous les locatifs ne prennent pas nécessairement place dans cet espace pré-sémantisé. S’y construisent les locatifs liés à des verbes de déplacement, qui, tels /aller/, /partir/, /revenir/, incluent, dans leur schéma actanciel, un locatif.

    63Là encore deux espaces équivalents La et Lb se distribuent de part et d’autre du signeur à mi-hauteur entre les espaces 3a et 3b et les espaces Xa et Xb (synth. graph. 23).

    64Ainsi, dans des phrases comme « Je vais à Paris », le signe [Paris] sera spatialisé dans les espaces La ou Lb, qui constitueront également le point d’arrivée du verbe.

    (31)[Paris][pté3] eps3b[aller]epsLa – Il va à Paris.
     epsLa 

    65Le lieu pouvant exprimer le point d’arrivée ou le point de départ d’un déplacement, la logique iconique impose que les points de départ et d’arrivée des verbes de déplacement marquent ces différences sémantiques, comme le fait, en français, l’opposition des prépositions « à » et « de » dans les exemples illustrés (32a) et (32b)30.

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    66On notera, là encore, que si le locatif n’est pas mentionné, par exemple dans « Vas-y » (33a) ou « Il revient bientôt » (33b), le verbe s’articulera dans l’espace N ou vers l’espace O.

    (33a)reg. « tu » 
    mmq ‘impératif ’ 
    [aller](vers epsO)– Vas-y !
    (33b)[bientôt][pté3] eps3b[revenir](vers epsN) – Il revient bientôt.

    67On note ici que la direction du verbe est liée à une contrainte de type articulatoire étant donné que les espaces d’arrivée n’ont ni fonction syntaxique ni pertinence sémantique.

    68Comme on avait observé que les espaces pré-sémantisés pouvaient, dans un énoncé, préciser la valeur animé ou inanimé d’un nominal, de même la trajectoire des verbes d’une structure sémantico-syntaxique pourra définir la valeur locative ou la valeur animée des concepts lexicaux que nous avons qualifiés de base « animo-locative » (III-3.2.5). C’est par exemple le cas pour ce que l’on glosera par [boucher] qui peut renvoyer à une personne (« le boucher ») ou un lieu (« la boucherie »), le point d’arrivée du verbe dans les exemples (34a) et (34b) permettant de sélectionner le trait /animé/ ou le trait /locatif/ de la base conceptuelle.

    (34a) [boucher] eps1[aller]eps3b – Je vais chez le boucher.

    (34b) [boucher] eps1[aller]epsLb – Je vais à la boucherie.

    69Voici donc, selon nos recherches et nos observations, les six grands espaces généraux sémantiques qui vont permettre au mouvement du verbe d’articuler, par des trajectoires syntaxiques, certaines relations logico-sémantiques. Redisons-le, il est évident qu’en discours les frontières entre ces espaces ne seront pas étanches, l’utilisation de ces espaces est différentielle certes, mais pas millimétrée !

    70En dernière analyse, ces espaces constituent la structure spatiale – ou matrice spatiale – dans laquelle vont s’inscrire les flexions verbales des verbes à trajectoire (ou verbes directionnels).

    71Dans les langues vocales, comme on l’a évoqué, les flexions sont des marques grammaticales qui modifient la forme de l’unité linguistique de base pour apporter des informations de type grammatical – par exemple, en français, les marques de conjugaison, les pluriels des noms, etc. La variation des trajectoires dans les verbes dits directionnels nous paraît être emblématique d’une marque flexionnelle iconique dans les langues gestuelles. Même si les informations portées par ces marques sont de nature plus sémantique que syntaxique, elles participent sans conteste de la morphologie verbale, c’est pourquoi nous parlons d’organisation sémantico-syntaxique.

    72Ces espaces, auxquels il faut bien sûr ajouter la ligne du regard qui crée le « tu », sont donc les fondamentaux des structures phrastiques dans une instance de dialogue, c’est-à-dire dans une situation de communication interactive où les interlocuteurs sont ancrés dans l’ici et le maintenant, caractérisée justement par le fait que le regard est principalement porté sur l’interlocuteur. Dans l’instance de récit, ces espaces sont encore disponibles, ou peuvent se recréer, mais ils peuvent également disparaître totalement au profit d’une construction libre d’espaces nécessaires à la cohésion narrative.

    4. Instance de récit : points de vue et locus

    73L’instance de récit au contraire de l’instance de dialogue se caractérise par un décrochage de To (« temps zéro », que l’on nomme aussi « temps de l’énonciation », ou « temps déictique ») auquel on réfère en français grâce à « maintenant ». To c’est l’instant, toujours fuyant, où l’on parle. Ce décrochage se marque en français, par exemple, par l’impossibilité, en instance de récit, d’utiliser « aujourd’hui » comme d’utiliser « hier » auxquels se substitueront nécessairement « ce jour-là » et « la veille ».

    4.1. L’opposition dialogue/récit

    74En lsf cette distinction dialogue/récit31 est très structurée. Le passage à l’instance de récit nécessite que le corps du signeur en tant que locuteur s’efface au profit d’une incorporation des personnages, qui marque justement le décrochage de To. De ce fait, l’espace de signation est entièrement dévolu à la narration. La différence entre ces deux instances, joue sur plusieurs éléments discursifs : le corps du signeur, l’espace du signeur, l’utilisation des espaces, le regard et l’utilisation des éléments déictiques32 – pointages ou vocabulaire. Dans le tableau suivant, nous explicitons la façon dont l’utilisation de ces cinq éléments discursifs varie.

    Synthèse graphique 24. Instances discursives en lsf.

    DialogueRécit
    Corps du signeur = corps du locuteurCorps du signeur = proforme corporelle d’un personnage
    Possibilité de l’utilisation exophorique de l’espace du signeurL’espace du signeur s’efface au profit du seul espace de signation
    Utilisation des espaces pré-sémantisésPossibilité de créer tous les espaces nécessaires au récit
    Regard sur l’interlocuteurRegard dans le vague ou sur les mains et/ou sur des portions d’espace pour la création des espaces topographiques et les locus
    Utilisation des déictiques liés à la situation de communication :
    [pté1 = moi/je]
    [pté2 = toi/tu]
    [demain]
    Utilisation d’un lexique spécifique :
    [pté1 = il]
    pas de possibilité de « tu » – sauf cas de discours rapporté directementa
    [le lendemain]b
    a. Ce discours rapporté se fera dans un espace spécifique qui aura été créé auparavant par le signeur.
    b. [le lendemain] consiste en une amplification du mouvement de [demain] qui suit dès lors une trajectoire proche de celle qui caractérise le signe [après].

    75Bien évidemment, dans les faits énonciatifs, sauf lorsque l’on se place, tel un conteur, en situation exclusive de narration, les séquences de discours et de récit alternent et c’est, en lsf, le regard qui marque le changement d’instance (VI-4). En situation de dialogue, des inserts narratifs sont toujours possibles ; de même, en situation de récit, des commentaires à l’adresse de l’interlocuteur peuvent venir ponctuer la narration. Si, sur des narrations longues et assumées comme telles, les caractéristiques du récit en lsf sont requises syntaxiquement, en instance de dialogue, lorsque le fait narré est court, deux points de vue sont possibles. Le premier point de vue est dit « externe » : le narrateur et le personnage sont dissociés. Le second point de vue est dit « interne » et correspond à une identité entre narrateur et personnage33 – ce qui correspond à la proforme corporelle.

    4.2. Récit : point de vue « interne » et point de vue « externe »

    76Ces deux points de vue s’inscrivent dans les deux instances discursives ; le point de vue « externe » s’inscrit dans les contraintes syntaxiques de l’instance de dialogue, tandis que le point de vue « interne » s’inscrit dans celles de l’instance de récit. En lsf, les procédés morpho-syntaxiques développés pour chacun de ces points de vue diffèrent donc considérablement. Le point de vue « externe » requiert une distanciation corporelle du signeur par rapport à son énoncé gestuel, qui est, le plus souvent, marquée par un léger recul du buste et, du même coup, par une mise à distance des signes lexicaux qu’il exécute. Le regard fait alors des va-et-vient rapides entre les signes qu’il exécute et le regard de son interlocuteur avec lequel il maintient le contact en permanence en tant que narrateur extérieur s’adressant au narrataire.

    77Le point de vue « interne » est, quant à lui, caractérisé par l’engagement corporel dans lequel l’énonciateur disparaît pour ne plus faire entendre que la voix du sujet de l’énoncé (le personnage). Le regard se détache de l’interlocuteur ; le buste et les épaules sont engagés dans les mouvements nécessaires à l’expression des verbes de façon différentiellement plus intense que lorsque le locuteur exprime un point de vue externe ; les signes sont exécutés au plus près du corps et accompagnés de mimiques faciales mimétiques incluant des variations d’intensité porteuses de sens. C’est le cas dans les exemples donnés en (IV-1.3) où l’intensité du regard suffit à préciser que le protagoniste de l’histoire « aperçoit » une fleur, sans qu’il soit besoin de signer [apercevoir].

    78Le choix du point de vue est, selon les locuteurs sourds avec lesquels nous travaillons, prioritairement lié à l’importance que l’on veut donner aux événements narratifs. Il serait alors motivé par une orientation « psychologique » et/ou une visée énonciative. Il semble cependant qu’il soit également favorisé par des éléments formels, tels que, par exemple, la proximité corporelle du signe exécuté, et spécialement, le contact de la main avec le corps du signeur – ce contact (en général très discret et consistant en un effleurement du corps par la main) étant nécessaire pour un passage du point de vue « externe » à un point de vue « interne ». Ainsi, dans le cadre des dynamiques iconiques, on peut dire que le corps du signeur se donne comme source et lieu d’expression des choix énonciatifs et comme pilier de la cohérence entre les différents jeux discursifs.

    79Ces choix énonciatifs possèdent des caractéristiques dont on peut mieux rendre compte à partir d’une mise en tableau34. Pour ce faire, on a choisi un court extrait d’un texte simple que nous avons utilisé dans le cadre d’une formation de formateurs. Il s’agit d’un segment narratif court inséré dans un dialogue, à savoir : « Elle [la femme] ouvre la porte, regarde autour d’elle et s’assoit », pour lequel le lexique utilisé est [ouvrir-porte], [regarder-de façon circulaire], [s’asseoir].

    Synthèse graphique 25. Un exemple des réalisations linguistiques selon l’instance discursive choisie.

    Point de vue externe – instance de dialogue
    Lexique (signe) [ouvrir-porte][regarder-de façon circulaire][s’asseoir]
    Rapport signe/corps Avant-bras éloigné du buste = main
    à distance
    du corps
    Avant-bras éloigné du buste = main à distance du corps exécutant un mouvement circulaireAvant-bras éloigné du buste = main
    à distance
    du corps
    Buste/épaule Léger/en avantNéantNéant
    RegardInterlocuteurInterlocuteurCirculaire (léger), puis interlocuteurInterlocuteur
    Mimique facialeNeutreGlobalement neutre (les modulations adverbiales éventuelles seront exprimées nécessairement par du lexique)
    Pointage[pté3] Possible avant chaque verbe, mais stylistiquement « lourd »
    Point de vue interne – instance de récit
    Lexique (signe) [ouvrir-porte][regarder-de façon circulaire][s’asseoir]
    Rapport signe/corps Avant-bras et mains collés au buste s’éloignant ensuiteMain très près du visageAvant-bras et mains collés au buste
    Buste/épaule Accompagnant le mouvement d’éloignementResserrés vers le visageAccompagnant le signe d’un mouvement ample vers le bas (mimétique de s’asseoir)
    RegardInterlocuteurSuit le mouvement de la main /ouvrant la porte/Suit le mouvement circulaire de la main
    /regardant/
    Vers le haut (pour éviter l’interlocuteur)
    Mimique facialeNeutreExprimera, le cas échéant, le point de vue du personnage, en intégrant les modulations adverbiales dans la dynamique corporelle
    Pointage[pté3] va effleurer le corps qui recule
    légèrement pour enchaîner [ouvrir]
    Impossible

    80On le voit, les choix discursifs impliquent des dynamiques iconiques et corporelles ayant des incidences formelles. Chacun des éléments support de signification – rapport signe/corps, buste/épaule, regard, mimique faciale – sera utilisé de manière différenciée. De même, l’utilisation syntaxique des pointages subira des contraintes. Enfin, concernant le lexique, on notera que, lors de l’expression du point de vue interne, les signes [regarder-de façon circulaire] et [s’asseoir] seront exécutés de façon plus lâche : la tension musculaire des avant-bras et des mains est moindre, tandis qu’elle s’accroît au niveau du visage, du buste et des épaules. Cette moindre tension des avant-bras et des mains permet l’effacement éventuel du signe lexical au profit d’un investissement corporel total (mains, visage, buste).

    81Il paraît important de préciser ici que l’élément formel qui rend possible le choix discursif est [ouvrir-porte]. Comme la plupart des verbes, il nécessite, en discours, un très léger mouvement des épaules et du buste accompagnant l’avancée de la main et de l’avant-bras vers l’extérieur. Cette mimétique du mouvement visant à ouvrir une porte, distingue ici la valeur verbale de la valeur nominale [porte]. C’est en choisissant d’accentuer ou non ce mouvement, et de l’accompagner ou non d’un regard sur l’interlocuteur, que le locuteur exprimera un point de vue discursif interne ou externe. Ainsi, on peut dire que, si au niveau du lexique, le paramètre ‘mouvement’ sert d’articulateur geste/sens (III-4.1.1), il sert, en discours, grâce à des dynamiques corporelles spécifiques, le niveau morphologique en distinguant les valeurs verbales et les valeurs nominales des bases « verbo-nominales » (VIII-1.3.2) ainsi que le niveau énonciatif, en permettant d’actualiser, dans certains cas, l’instance de récit. Ceci correspond à trois fonctionnalités différenciées du mouvement que nous synthétisons dans la synthèse graphique (26) qui complète la synthèse graphique (21).

    Synthèse graphique 26. Fonctionnalités du mouvement.

    Image

    82Par ailleurs, le discours narratif se caractérise aussi par la création d’espaces spécifiques, ce qui fait qu’il figure dans ce chapitre consacré aux espaces en lsf. En effet, dans l’instance de récit, chaque portion d’espace peut devenir signifiante et se constituer en « locus » – terme qui s’est imposé aujourd’hui dans la littérature internationale. Ces locus35 assurent, iconiquement et spatialement, la cohérence discursive et sont, de ce fait, des éléments essentiels des dynamiques iconiques propres aux langues gestuelles.

    4.3. Les locus

    4.3.1. Définition

    83Comme déjà indiqué brièvement en (IV-1.3), il s’agit d’espaces construits par le locuteur pour organiser la syntaxe, la référence et, donc, la cohérence discursive dans une instance de récit, puisque, en instance de dialogue, les locus sont, pour la plupart, pré-sémantisés. La liberté du locuteur est grande puisque l’espace de signation, dans l’instance de récit, est a priori vierge de tout espace pré-sémantisé. En effet, dans l’instance de récit, le corps du signeur est entièrement investi pour rendre compte du point de vue du personnage. Cette « prise de rôle » peut être comparée à une narration en « je ». Ce phénomène implique une réinterprétation totale de l’espace discursif : les espaces que nous sommes en train de décrire sont pratiquement annulés, en général par l’absence du regard du locuteur sur l’interlocuteur, et les zones pré-sémantisées fusionnent en une zone narrative unique, dans laquelle le locuteur créera les espaces nécessaires à sa narration. On observe néanmoins que des espaces de type 3a et 3b ou La et Lb s’y retrouvent souvent. Ainsi, si un locuteur, pour les besoins de sa narration, a besoin de deux lieux, il devra nécessairement les situer dans l’espace de signation. Il ne s’agit pas de « planter un décor », comme il est parfois dit dans des descriptions s’éloignant de la linguistique36, mais d’indexer des portions de l’espace de signation afin de pouvoir conduire sa narration. Ces espaces sont ensuite disponibles, on le voit dans l’exemple (35) extrait d’une narration.

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    84Dans cette narration le locuteur, droitier, crée deux locus : le premier (loc1), créé par un large pointage de la main gauche à la gauche du signeur, réfère à l’Algérie ; le second (loc2), créé tout d’abord par le point d’arrivée du verbe [arriver], puis repris par un pointage de la main droite tandis que la main gauche signe [France], réfère à la France. Dans la suite de sa narration le locuteur pointera, manuellement ou par le regard, l’un de ces deux locus pour assurer la cohérence sans qu’il ait besoin de rappeler dans son discours les signes [Algérie] ou [France].

    85Les locus sont donc, selon nous, définis comme des portions d’espace spécifiées à l’intérieur de l’espace de signation afin d’assurer la cohérence du discours, dans la mesure où le signeur peut toujours y faire référence dans son énoncé37. Ils peuvent être créés avant ou après l’élément lexical auquel ils renvoient. Il s’agit donc d’une indexation spatiale syntaxique permettant la référence de manière anaphorique – reprise d’un élément déjà présent dans le discours, comme dans le cas du loc1 de l’exemple (35) ci-dessus, ou cataphorique – l’élément porteur de la référence sera énoncé après – comme dans le cas du loc2 du même exemple. Autrement dit, un locus peut être créé avant ou après l’élément lexical auquel il renvoie.

    86Les locus sont ainsi des sous-espaces regardés, pointés, ou occupés par une configuration manuelle, qui acquièrent, dans le discours, une valeur référentielle38. Ils peuvent de ce fait entrer dans le tracé des verbes en tant que lieu d’arrivée et/ou de départ ; ils peuvent également intervenir dans l’expression des structures locatives ainsi que dans l’expression des relations d’appartenance ; nous le verrons dans les parties suivantes. Ils ont donc une fonction syntaxique essentielle dans les langues gestuelles.

    4.3.2. Le jeu des locus

    87Tant qu’un autre locus n’a pas été créé au même endroit physique, le locus pourra être activé. En revanche, si un autre locus est créé au même endroit physique, le locus primitif est en quelque sorte effacé et ne peut plus être activé. Dans l’exemple (36), extrait d’une recette de cuisine39, et qu’il nous a paru nécessaire de gloser pour une meilleure compréhension, on peut voir, d’une part, le jeu entre espaces pré-sémantisés et locus, et, d’autre part, la succession des locus sur un même espace physique.

    (36) Au début de l’explication de la recette, le locuteur, en instance de dialogue, énumère tous les ingrédients nécessaires à la réalisation du plat. Tous les signes lexicaux y référant sont placés dans l’espace N. À la fin de l’énumération, pour en quelque sorte « raconter la recette », le locuteur passe en instance de récit, assumant le point de vue du personnage qui exécute la recette. La transition entre ces deux instances se fait au moyen d’un signe polysémique qui consiste à déplacer la référence aux ingrédients de l’espace neutre vers un espace à la gauche du signeur qui devient dès lors le locus1 référant à ces ingrédients. La suite de la séquence montre que, après avoir produit le signe [salade], le locuteur place sur l’ancien espace N, un spécificateur de taille et de forme ([stf-objet rond et creux]) qui associé à [salade] signifie « saladier ». L’ancien espace N devient donc le locus 2 référant au saladier.

    epsn[mettre de côté]loc1 // [salade] [stf-objet rond et creux]
             loc2

    Dans la suite de l’explication de la recette, le signeur, regard posé le plus souvent sur ses mains, passe du loc1 au loc2, comme dans la séquence suivante :
    [farine-loc1] loc1[verser – prM-bocal]loc2 – Je verse la farine dans le saladier.
    Une fois qu’il a été expliqué comment tous les ingrédients doivent être mélangés dans le saladier, le signe [stf-objet rond et creux] est à son tour déplacé dans l’espace physique où avait été créé le locus 1, créant par là même un locus 3 référant au saladier et libérant l’espace du locus 2 dans lequel va être créé un locus 4 référant au plat dans lequel on va verser la préparation, comme le montre la séquence suivante.

     loc4  
    loc2[déplacerà gauche – prM-objet rond et creux]loc3 // [stf-objet long et creux] //
    loc3[verser – prM-objet rond et creux]loc4 – Je réserve la préparation et je la verse dans un plat.

    88L’exemple (36) nous montre que ce qui pourrait se donner comme une évidence iconique relève en fait d’une syntaxe iconique complexe où les espaces se redéfinissent au fil de l’énoncé. Nous synthétisons les redéfinitions des espaces glosés dans cet exemple sous la forme du tableau suivant où les mots en italique représentent l’appellation que l’on a donnée aux divers locus. Comme les éléments se déplacent d’un locus à l’autre, on trouve donc les appellations ingrédients 1 et ingrédients 2 ainsi que saladier 1 et saladier 2.

    Synthèse graphique 27. Jeux entre espaces pré-sémantisés et locus dans un récit.

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    89On voit donc à travers ces exemples que la création de locus par le signeur, en fonction de sa visée énonciative, nécessite des formes d’anticipation discursive et de planification syntaxique, certes sans doute liées à une forme de pensée visuelle40, mais dont la structuration est linguistique.

    4.3.3. Création et activation de locus

    90On a vu (IV-synth. graph. 20) qu’il existait plusieurs manières de pointer l’espace. En lien avec ces différentes formes de pointage, il existe, en lsf, trois procédés fondamentaux pour créer des locus que nous résumons dans le schéma suivant pour ensuite les expliciter et les exemplifier.

    Synthèse graphique 28. Procédés de création et d’activation de locus.

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    91La spatialisation d’un signe dans un espace donné, on l’a vu au chapitre précédent (IV-1.2), consiste à signer l’élément linguistique dans un espace qui par la suite permettra de référer à cet élément. Ainsi, dans l’exemple (36), largement glosé ci-dessus, l’emplacement, en discours, du [stf-objet rond et creux] crée le locus permettant ensuite de référer au saladier, quand il s’agit de verser des ingrédients dans le saladier. De même, dans l’exemple illustré (37) le signe [arbre] crée un locus qui permet ensuite d’exprimer qu’une personne se déplace vers cet arbre, dans une structure compacte où la forme de main de [arbre] reste sur le locus créé et devient proforme pour définir la trajectoire du verbe [se déplacer].

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    92Cette création de locus est nécessaire dans toutes les structures exprimant un rapport de localisation – qu’il soit statique ou dynamique. Dans la plupart des cas, une forme manuelle, devenue proforme, reste sur le locus créé41 dans une forme de redondance visuelle et iconique comme dans l’exemple (37), où seule la proforme est représentée, [arbre] ayant été signé au préalable. Cependant, dans quelques cas, en particulier quand le locus créé permet de référer à un espace vaste, aucune proforme n’est requise, comme dans l’exemple (38) où le point d’arrivée du verbe trouve place dans le locus référant à une large portion de l’espace de signation, créé par la spatialisation du signe [mer].

    (38)[mer][femme] pr-corps[plonger]loc1 – Une femme plonge dans la mer.
     loc1 

    93Cette forme de création de locus par spatialisation d’un signe n’est bien sûr possible qu’avec les signes qui ne sont pas ancrés sur le corps, c’est-à-dire dont la forme de citation est réalisée dans l’espace neutre. Si les signes sont ancrés sur le corps, seul un pointage, qu’il soit manuel ou par le regard, pourra créer un locus pour y référer. L’exemple (35) que nous venons d’évoquer exemplifie le pointage manuel, tandis que l’exemple (5) « J’aperçois une fleur, je la cueille » du chapitre précédent exemplifie le pointage par le regard.

    5. Espaces de la temporalité

    94Il convient maintenant de décrire des espaces qui ont été notés dès le début des recherches sur la lsf42, à savoir les espaces de la temporalité. De façon classique, on distinguera entre « temporalité déictique » – c’est-à-dire reliée à To – et « temporalité chronologique », liée à une chronologie explicitée par le locuteur.

    5.1. Temporalité déictique

    95La temporalité reliée à To est dite « déictique » car elle ne fait sens que par rapport au moment de l’énonciation. Ainsi, « maintenant », dans son acception purement déictique signifie très exactement « au moment où je parle ». En lsf, [maintenant] est spatialement relié à cet autre constituant fondamental de la situation d’énonciation, à savoir le « je », qui est dans une langue gestuelle, comme on l’a vu, le corps du signeur – non pas son corps physique, mais son corps référant à l’activité locutrice.

    96Ainsi, on l’a signalé note 32, le signe [maintenant]43 – tout comme le signe [ici] d’ailleurs – s’exécute près du corps du signeur : ils figurent spatialement To, et les données temporelles relatives à To vont s’organiser à partir de ce point : [hier] sera exécuté vers l’arrière, [demain] vers l’avant. Le temps est donc ainsi métaphorisé sur une ligne spatiale où l’on peut observer cinq points remarquables, permettant d’exprimer le passé lointain, le passé proche, le présent, le futur proche et le futur lointain, comme le montre l’illustration (29).

    97Les signes de la temporalité déictique, ainsi que des signes liés au temps, trouvent leur représentation iconique dans cet espace temporel. Par exemple, le signe [bientôt] s’exécute sur la joue avec un mouvement des mains qui va vers l’avant ; le signe [histoire] part vers l’arrière, le signe [héritage] part de l’arrière de l’épaule vers l’avant44.

    Illustration 29. Les espaces de la temporalité déictique.

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    5.2. Temporalité chronologique

    98Il existe une autre forme de temporalité, celle qui exprime une chronologie dans une narration ou une explication par exemple. Le signeur doit alors créer dans l’espace de signation une ligne permettant de situer les dates et les événements qu’il relate les uns par rapport aux autres. En général, selon nos observations, cette ligne de temporalité chronologique est créée horizontalement de la gauche à la droite du signeur. Elle peut cependant également être créée dans le plan sagittal. Cette ligne accueillera des portions d’espaces assimilables à des locus pour toutes les dates nécessaires à l’exposé du locuteur. La première date citée créera un point de référence – en général marqué par un pointage –, qui permettra alors de situer les autres événements en termes d’antériorité ou de postériorité.

    99Ainsi, un locuteur, voulant exprimer qu’il est né en 1986 et expliquer qu’une sœur était née avant lui et un frère après devra organiser la chronologie de ces événements de façon à ce qu’ils soient, d’une part, repérés et, d’autre part, spatialement disposés dans des locus temporels spatialisés sur la ligne temporelle chronologique qu’il aura créée.

    Synthèse graphique 29. Utilisation de la ligne temporelle chronologique.

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    100Ainsi, la temporalité déictique, liée à l’instance dialogique, est pré-sémantisée, tandis que la temporalité chronologique, souvent reliée à l’instance narrative, ou à des incises narratives ou explicatives au sein d’un dialogue, est à créer par l’inscription spatiale d’un premier repère spatialisé45.

    Notes de bas de page

    1 Cette question des différents espaces a été très largement débattue avec des résolutions théoriques différentes de celles proposées ici, particulièrement dans les travaux de Liddell, 2003, qui assoit sa théorie sur celle des espaces mentaux proposée par Fauconnier, 1984.

    2 Nous utilisons indifféremment les deux termes, avec, tout de même, compte tenu de notre postulat que la lsf, est, malgré ses spécificités, une langue comme les autres, une préférence pour « locuteur » entendu ici au sens de « sujet parlant ». Le terme « signeur » nous paraît, de ce point de vue, un peu réducteur, comme si « signer » n’était pas « (se) parler » et il nous semble que le signe [signer] devrait être glosé par [parler en langue des signes].

    3 Sur cette distinction espace du signeur, espace de signation, voir Risler, 2002, p. 46-47.

    4 Par exemple certaines variantes des signes [pantalon] ou [jambe] qui se réalisent plus bas que la taille.

    5 Ils ont déjà été décrits par Millet, 1997, 2004, 2006b, et, en anglais, par Millet, Niederberger & Blondel, 2005.

    6 La distinction posée entre instance de dialogue et instance de récit (« discours/récit » selon la terminologie première de Benveniste, 1974, reprise parfois par l’opposition « discours/histoire ») est exposée plus loin dans ce même chapitre car cette opposition est très structurante pour la lsf.

    7 Les bases de cette grammaire casuelle ont été posées par Fillmore, 1968, 1975. Elles ont été discutées en regard des grammaires dites cognitives par Langacker, 2000, 2002 ; Jackendoff, 1992. Pour une bonne discussion sur l’universalité des rôles, voir, entre autres, Desclés, 2003.

    8 Voir, entre autres, Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 123-126.

    9 Ce qui explique que, par exemple, la fonction sujet peut être assumée par des éléments ayant des rôles sémantiques différents : par exemple Pierre mange = agent ; Pierre est battu = patient ; Le vase contient des fleurs = locatif.

    10 Cette notion sémantique d’objet ne se confond pas avec la notion strictement syntaxique de complément d’objet, souvent nommée plus simplement « objet ».

    11 Toutes ces définitions sont très largement empruntées à Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 125.

    12 Le schéma a déjà été publié dans une première version (Millet, 1997) puis dans une seconde version (Millet, 2004, 2006b). Nous reprenons ici cette seconde version, mais nous avons modifié la façon de désigner les portions d’espace à la suite de discussions avec nos collaborateurs sourds. Là où nous avions inscrit, dans les versions précédentes, des chiffres choisis arbitrairement de 1 à 6, nous avons donné aux espaces des lettres et des chiffres motivés.

    13 Elle est parfois présente en français par exemple dans ce qui différencie « personne » (animé humain) de « rien » (inanimé), ou dans l’opposition « quoi »/« qui » dans les interrogatifs, mais ne se trouve pas au centre de la structuration syntaxique en français.

    14 On retient ici la distinction sens/signification avec les définitions suivantes : la signification est abstraite et inscrite en langue, tandis que le sens s’établit en discours, il est plus concret et lié à la référence. Cette distinction a été posée, dans le corpus philosophique par Frege à partir des deux concepts « Sinn » et « Bedeutung » de l’allemand et les traductions françaises sont assez fluctuantes. Chez certains auteurs, Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 562-565, par exemple, les définitions de « sens » et « signification » que nous venons de donner sont inversées ; il nous semble cependant que celles que nous utilisons, issues de la tradition philosophique, sont majoritaires en linguistique, de Saussure, 1972, à Rastier, 1999.

    15 Nous disons « le plus souvent » car il peut y avoir des phénomènes de type articulatoire ou discursif qui peuvent faire que les joncteurs soient signés dans d’autres espaces. Par exemple dans une phrase courte comme [pté3] [après] [partir] – Et lui, après, il part, [après] sera signé, comme les autres éléments, dans l’espace 3a ou 3b.

    16 Il existe un signe pour [exister], qui est parfois utilisé par certains locuteurs pour les relations attributives, mais il s’agit soit de locuteurs en insécurité linguistique par rapport à la langue française, soit, dans une interaction entre sourds et entendants, d’une volonté de convergence linguistique.

    17 Sur la question des prédications non verbales, voir Creissels, 2006a, chap. 20, p. 343-359.

    18 On peut voir ici la manifestation de ce que Martinet, 1985, p. 60-61, nomme « morphème zéro », c’est-à-dire, « une absence qui fait sens », parce qu’elle s’inscrit dans un système d’opposition de significations au sein d’un paradigme – en l’occurrence celui des pronoms personnels. Néanmoins, outre que la notion de morphème zéro a pu être controversée, en particulier par Lemaréchal, 1990, nos relecteurs experts nous ont signalé que cette notion de « morphème zéro », que nous avions jusque-là utilisée, était peu compatible avec celle de « trope personnel » (3.2.2). Nous remercions J.-C. Pellat pour cette critique que nous avons jugée pertinente – comme bien d’autres – et qui nous a amenée à proposer ce concept de « personne 1 implicite ». Nous gardons, tout comme Lemaréchal d’ailleurs, la notation ø lorsque nous voulons gloser spécifiquement ce phénomène. Il est en effet, d’un point de vue fonctionnel, impossible de considérer que [manger] (infinitif) et ø [manger] (« je mange »), malgré une homonymie de surface, soient une seule et même base. La valeur infinitive ou l’interprétation par une « personne 1 implicite » se déduit du paradigme dans lequel la forme s’insère.

    19 Éventuellement l’espace N si le locuteur veut exprimer une forme de thématisation.

    20 On notera que Padden, 1990, décrit le déplacement du verbe [vouloir] dans l’espace 3b en asl. Tout comme en asl, le verbe [vouloir] est ancré en lsf dans l’espace neutre, mais n’a pas de trajectoire ; il conviendra de voir si les déplacements de tels verbes dans les espaces pré-sémantisés sont possibles en lsf car nous n’en avons pas observé sans pointage préalable dans la zone 3.

    21 Mais il s’agirait, dans ce cas, plus vraisemblablement de ce que Sallandre, 2001, nomme « pseudo-transfert personnel ».

    22 Ce qui tend à confirmer ce que Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 130, notent, à savoir que « les tendances fortement anthropocentriques […] font que l’orientation actancielle des verbes d’action réserve toujours la fonction de sujet à l’agent ».

    23 Cuxac, 2000a, p. 51.

    24 Lorsque l’on dit, comme le fait par exemple, Moody, 1983, p. 70, que ces espaces 3a et 3b sont les espaces du « il/elle », ce n’est que partiellement exact.

    25 Comme en français le pronom disjoint « lui », qui, sauf exception, ne renvoie qu’à de l’animé.

    26 L’iconicité de cette relation actancielle à deux animés l’un agent et l’autre bénéficiaire/patient a été décrite très tôt pour l’asl par Klima & Bellugi, 1979a, et se retrouve dans un très grand nombre de langues gestuelles ; entre autres exemples : Moody, 1983, p. 70, pour la lsf ; Meir & Sandler, 2008, p. 63, pour la lsi (langue des signes israélienne). Sans les considérer nécessairement comme des zones pré-sémantisées, la plupart des chercheurs en langue signée mentionnent au moins qu’un pointage de ces zones 3 correspond à un pronom personnel de troisième personne.

    27 Par exemple Moody, 1983, p. 70.

    28 Comme le montre l’excellente étude de Petitto, 1987, sur l’acquisition des pronoms « me » et « you » en asl, il s’agit bien de pronoms et non de simples gestes co-verbaux. Cette étude ne dit malheureusement rien du regard comme « indice de pronom » (IX-3).

    29 Il sera aussi noté dans d’autres fonctions, dès lors qu’il est pertinent, puisqu’on sait que le regard en assume plusieurs en lsf (VI-4). Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue, même s’il n’est pas toujours noté en tant que tel dans les transcriptions, que le regard est toujours structurateur des espaces et des interactions.

    30 Un professeur de lsf m’a fait remarquer que l’opposition des espaces 3 et L pouvait trouver une pertinence également au niveau lexical. Ainsi, tandis que [Paris] se signe dans l’espace L, le signe [parisien] se signerait dans l’espace 3 – il s’agit ici du signe [Paris] représenté par la configuration manuelle ‘P’. Comme il existe d’autres variantes pour « Paris » et que nous n’avons pas rencontré d’autres couples lexicaux de ce genre, nous le mentionnons ici pour mémoire.

    31 On préfère le terme de dialogue à celui de discours proposé par Benveniste, « discours » étant pour nous générique puisque l’on parle d’instance discursive pour référer à cette opposition dialogue/récit.

    32 Tous les éléments qui n’ont de sens que dans le cadre de la communication sont appelés « déictiques ». En langue, ils n’ont qu’une signification abstraite – « je », c’est celui qui parle ; « ici », c’est le lieu où l’on parle ; « hier », c’est la veille du jour où l’on parle, etc. Toutes les langues possèdent des déictiques, les langues gestuelles imposent par leur nature corporelle que les déictiques de personnes (le « je » et le « tu ») s’originent dans le corps du signeur – le corps lui-même pour le « je » et le regard pour le « tu », on l’a vu. C’est aussi ce qui explique que [ici] et [maintenant] sont signés près du corps du signeur alors que [demain] s’en éloigne vers l’avant.

    33 Ces deux points de vue ont été étudiés dans la gestualité entendante par McNeill, 1992. Le point de vue « externe », o-vpt (Observer’s viewpoint), s’exprime par une représentation figurative spatialisée ; le point de vue « interne », c-vpt (Charachter’s viewpoint), est exprimé par une gestualité proche du mime. Ces deux points de vue font également l’objet d’une littérature abondante dans le cadre des recherches en littérature (voir Millet, 2002).

    34 Repris et modifié à partir de Millet, 2002, p. 41.

    35 Certains chercheurs emploient le pluriel latin loci, ce qui nous paraît loin d’être indispensable.

    36 Par exemple, Companys, 2003. De nombreux enseignants de lsf expliquent ainsi, en filant une métaphore théâtrale, les structures phrastiques de la langue : d’abord le décor, puis les personnages, puis l’action. Il est possible que ce type de description soit utile au plan pédagogique, mais, on le voit, il ne s’agit pas d’une description linguistique.

    37 En ce sens, cette notion rejoint celle d’« espaces topographiques », proposée, entre autres, par Bras, 2002, définis comme des espaces nécessaires à la description. Cette distinction entre « locus » et « espaces topographiques » est reprise par Sinte, 2010, p. 146, pour qui l’espace topographique « vise à reproduire des paramètres du monde réel », tandis que le locus crée « un espace syntaxique qui fournit des informations relatives aux marques de personne entre autres ». Nous ne retenons pas cette distinction, car, selon nous, qu’ils soient d’essence descriptive ou non, il s’agit du même procédé puisque, dans le discours, tous ces espaces sont créés par le locuteur pour, d’une manière ou d’une autre, assurer la cohérence et la référence. Les espaces dits topographiques n’en sont pas moins des espaces syntaxiques ou tout du moins inscrits dans la syntaxe de la langue.

    38 Meurant, dans son glossaire, en donne une définition très sensiblement différente : « Le locus est une composante morphologique du mot verbal et du mot nominal », ceci tient au fait qu’elle considère les locus comme « des fragments d’unité » (Meurant, 2008, p. 287, p. 75-78).

    39 Barrero & Millet, 1994, p. 14-15.

    40 La notion de « pensée visuelle » a été notamment argumentée par Virole, 1996.

    41 Ces structures sont nommées, dans la théorie de Cuxac, « transferts situationnels », une terminologie qui ne rend pas compte de la structure fondamentalement syntaxique de ces schémas phrastiques que nous analysons plus en détail dans la quatrième partie.

    42 Moody, 1983, p. 73 ; Jouison, 1995, p. 202-203.

    43 Le signe [maintenant] est polysémique et réfère soit à /maintenant/, soit à /aujourd’hui/.

    44 Compte tenu de cette sémantisation temporelle du corps, nous considérons ces signes comme ancrés sur le corps.

    45 On notera que la temporalité peut parfois être implicite. Ainsi, « L’enfant a grandi » suppose, à l’évidence, que du temps a passé. Mais ces implicites ne s’inscrivent pas sur la ligne temporelle.

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    1 Cette question des différents espaces a été très largement débattue avec des résolutions théoriques différentes de celles proposées ici, particulièrement dans les travaux de Liddell, 2003, qui assoit sa théorie sur celle des espaces mentaux proposée par Fauconnier, 1984.

    2 Nous utilisons indifféremment les deux termes, avec, tout de même, compte tenu de notre postulat que la lsf, est, malgré ses spécificités, une langue comme les autres, une préférence pour « locuteur » entendu ici au sens de « sujet parlant ». Le terme « signeur » nous paraît, de ce point de vue, un peu réducteur, comme si « signer » n’était pas « (se) parler » et il nous semble que le signe [signer] devrait être glosé par [parler en langue des signes].

    3 Sur cette distinction espace du signeur, espace de signation, voir Risler, 2002, p. 46-47.

    4 Par exemple certaines variantes des signes [pantalon] ou [jambe] qui se réalisent plus bas que la taille.

    5 Ils ont déjà été décrits par Millet, 1997, 2004, 2006b, et, en anglais, par Millet, Niederberger & Blondel, 2005.

    6 La distinction posée entre instance de dialogue et instance de récit (« discours/récit » selon la terminologie première de Benveniste, 1974, reprise parfois par l’opposition « discours/histoire ») est exposée plus loin dans ce même chapitre car cette opposition est très structurante pour la lsf.

    7 Les bases de cette grammaire casuelle ont été posées par Fillmore, 1968, 1975. Elles ont été discutées en regard des grammaires dites cognitives par Langacker, 2000, 2002 ; Jackendoff, 1992. Pour une bonne discussion sur l’universalité des rôles, voir, entre autres, Desclés, 2003.

    8 Voir, entre autres, Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 123-126.

    9 Ce qui explique que, par exemple, la fonction sujet peut être assumée par des éléments ayant des rôles sémantiques différents : par exemple Pierre mange = agent ; Pierre est battu = patient ; Le vase contient des fleurs = locatif.

    10 Cette notion sémantique d’objet ne se confond pas avec la notion strictement syntaxique de complément d’objet, souvent nommée plus simplement « objet ».

    11 Toutes ces définitions sont très largement empruntées à Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 125.

    12 Le schéma a déjà été publié dans une première version (Millet, 1997) puis dans une seconde version (Millet, 2004, 2006b). Nous reprenons ici cette seconde version, mais nous avons modifié la façon de désigner les portions d’espace à la suite de discussions avec nos collaborateurs sourds. Là où nous avions inscrit, dans les versions précédentes, des chiffres choisis arbitrairement de 1 à 6, nous avons donné aux espaces des lettres et des chiffres motivés.

    13 Elle est parfois présente en français par exemple dans ce qui différencie « personne » (animé humain) de « rien » (inanimé), ou dans l’opposition « quoi »/« qui » dans les interrogatifs, mais ne se trouve pas au centre de la structuration syntaxique en français.

    14 On retient ici la distinction sens/signification avec les définitions suivantes : la signification est abstraite et inscrite en langue, tandis que le sens s’établit en discours, il est plus concret et lié à la référence. Cette distinction a été posée, dans le corpus philosophique par Frege à partir des deux concepts « Sinn » et « Bedeutung » de l’allemand et les traductions françaises sont assez fluctuantes. Chez certains auteurs, Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 562-565, par exemple, les définitions de « sens » et « signification » que nous venons de donner sont inversées ; il nous semble cependant que celles que nous utilisons, issues de la tradition philosophique, sont majoritaires en linguistique, de Saussure, 1972, à Rastier, 1999.

    15 Nous disons « le plus souvent » car il peut y avoir des phénomènes de type articulatoire ou discursif qui peuvent faire que les joncteurs soient signés dans d’autres espaces. Par exemple dans une phrase courte comme [pté3] [après] [partir] – Et lui, après, il part, [après] sera signé, comme les autres éléments, dans l’espace 3a ou 3b.

    16 Il existe un signe pour [exister], qui est parfois utilisé par certains locuteurs pour les relations attributives, mais il s’agit soit de locuteurs en insécurité linguistique par rapport à la langue française, soit, dans une interaction entre sourds et entendants, d’une volonté de convergence linguistique.

    17 Sur la question des prédications non verbales, voir Creissels, 2006a, chap. 20, p. 343-359.

    18 On peut voir ici la manifestation de ce que Martinet, 1985, p. 60-61, nomme « morphème zéro », c’est-à-dire, « une absence qui fait sens », parce qu’elle s’inscrit dans un système d’opposition de significations au sein d’un paradigme – en l’occurrence celui des pronoms personnels. Néanmoins, outre que la notion de morphème zéro a pu être controversée, en particulier par Lemaréchal, 1990, nos relecteurs experts nous ont signalé que cette notion de « morphème zéro », que nous avions jusque-là utilisée, était peu compatible avec celle de « trope personnel » (3.2.2). Nous remercions J.-C. Pellat pour cette critique que nous avons jugée pertinente – comme bien d’autres – et qui nous a amenée à proposer ce concept de « personne 1 implicite ». Nous gardons, tout comme Lemaréchal d’ailleurs, la notation ø lorsque nous voulons gloser spécifiquement ce phénomène. Il est en effet, d’un point de vue fonctionnel, impossible de considérer que [manger] (infinitif) et ø [manger] (« je mange »), malgré une homonymie de surface, soient une seule et même base. La valeur infinitive ou l’interprétation par une « personne 1 implicite » se déduit du paradigme dans lequel la forme s’insère.

    19 Éventuellement l’espace N si le locuteur veut exprimer une forme de thématisation.

    20 On notera que Padden, 1990, décrit le déplacement du verbe [vouloir] dans l’espace 3b en asl. Tout comme en asl, le verbe [vouloir] est ancré en lsf dans l’espace neutre, mais n’a pas de trajectoire ; il conviendra de voir si les déplacements de tels verbes dans les espaces pré-sémantisés sont possibles en lsf car nous n’en avons pas observé sans pointage préalable dans la zone 3.

    21 Mais il s’agirait, dans ce cas, plus vraisemblablement de ce que Sallandre, 2001, nomme « pseudo-transfert personnel ».

    22 Ce qui tend à confirmer ce que Riegel, Pellat & Rioul, 1994, p. 130, notent, à savoir que « les tendances fortement anthropocentriques […] font que l’orientation actancielle des verbes d’action réserve toujours la fonction de sujet à l’agent ».

    23 Cuxac, 2000a, p. 51.

    24 Lorsque l’on dit, comme le fait par exemple, Moody, 1983, p. 70, que ces espaces 3a et 3b sont les espaces du « il/elle », ce n’est que partiellement exact.

    25 Comme en français le pronom disjoint « lui », qui, sauf exception, ne renvoie qu’à de l’animé.

    26 L’iconicité de cette relation actancielle à deux animés l’un agent et l’autre bénéficiaire/patient a été décrite très tôt pour l’asl par Klima & Bellugi, 1979a, et se retrouve dans un très grand nombre de langues gestuelles ; entre autres exemples : Moody, 1983, p. 70, pour la lsf ; Meir & Sandler, 2008, p. 63, pour la lsi (langue des signes israélienne). Sans les considérer nécessairement comme des zones pré-sémantisées, la plupart des chercheurs en langue signée mentionnent au moins qu’un pointage de ces zones 3 correspond à un pronom personnel de troisième personne.

    27 Par exemple Moody, 1983, p. 70.

    28 Comme le montre l’excellente étude de Petitto, 1987, sur l’acquisition des pronoms « me » et « you » en asl, il s’agit bien de pronoms et non de simples gestes co-verbaux. Cette étude ne dit malheureusement rien du regard comme « indice de pronom » (IX-3).

    29 Il sera aussi noté dans d’autres fonctions, dès lors qu’il est pertinent, puisqu’on sait que le regard en assume plusieurs en lsf (VI-4). Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue, même s’il n’est pas toujours noté en tant que tel dans les transcriptions, que le regard est toujours structurateur des espaces et des interactions.

    30 Un professeur de lsf m’a fait remarquer que l’opposition des espaces 3 et L pouvait trouver une pertinence également au niveau lexical. Ainsi, tandis que [Paris] se signe dans l’espace L, le signe [parisien] se signerait dans l’espace 3 – il s’agit ici du signe [Paris] représenté par la configuration manuelle ‘P’. Comme il existe d’autres variantes pour « Paris » et que nous n’avons pas rencontré d’autres couples lexicaux de ce genre, nous le mentionnons ici pour mémoire.

    31 On préfère le terme de dialogue à celui de discours proposé par Benveniste, « discours » étant pour nous générique puisque l’on parle d’instance discursive pour référer à cette opposition dialogue/récit.

    32 Tous les éléments qui n’ont de sens que dans le cadre de la communication sont appelés « déictiques ». En langue, ils n’ont qu’une signification abstraite – « je », c’est celui qui parle ; « ici », c’est le lieu où l’on parle ; « hier », c’est la veille du jour où l’on parle, etc. Toutes les langues possèdent des déictiques, les langues gestuelles imposent par leur nature corporelle que les déictiques de personnes (le « je » et le « tu ») s’originent dans le corps du signeur – le corps lui-même pour le « je » et le regard pour le « tu », on l’a vu. C’est aussi ce qui explique que [ici] et [maintenant] sont signés près du corps du signeur alors que [demain] s’en éloigne vers l’avant.

    33 Ces deux points de vue ont été étudiés dans la gestualité entendante par McNeill, 1992. Le point de vue « externe », o-vpt (Observer’s viewpoint), s’exprime par une représentation figurative spatialisée ; le point de vue « interne », c-vpt (Charachter’s viewpoint), est exprimé par une gestualité proche du mime. Ces deux points de vue font également l’objet d’une littérature abondante dans le cadre des recherches en littérature (voir Millet, 2002).

    34 Repris et modifié à partir de Millet, 2002, p. 41.

    35 Certains chercheurs emploient le pluriel latin loci, ce qui nous paraît loin d’être indispensable.

    36 Par exemple, Companys, 2003. De nombreux enseignants de lsf expliquent ainsi, en filant une métaphore théâtrale, les structures phrastiques de la langue : d’abord le décor, puis les personnages, puis l’action. Il est possible que ce type de description soit utile au plan pédagogique, mais, on le voit, il ne s’agit pas d’une description linguistique.

    37 En ce sens, cette notion rejoint celle d’« espaces topographiques », proposée, entre autres, par Bras, 2002, définis comme des espaces nécessaires à la description. Cette distinction entre « locus » et « espaces topographiques » est reprise par Sinte, 2010, p. 146, pour qui l’espace topographique « vise à reproduire des paramètres du monde réel », tandis que le locus crée « un espace syntaxique qui fournit des informations relatives aux marques de personne entre autres ». Nous ne retenons pas cette distinction, car, selon nous, qu’ils soient d’essence descriptive ou non, il s’agit du même procédé puisque, dans le discours, tous ces espaces sont créés par le locuteur pour, d’une manière ou d’une autre, assurer la cohérence et la référence. Les espaces dits topographiques n’en sont pas moins des espaces syntaxiques ou tout du moins inscrits dans la syntaxe de la langue.

    38 Meurant, dans son glossaire, en donne une définition très sensiblement différente : « Le locus est une composante morphologique du mot verbal et du mot nominal », ceci tient au fait qu’elle considère les locus comme « des fragments d’unité » (Meurant, 2008, p. 287, p. 75-78).

    39 Barrero & Millet, 1994, p. 14-15.

    40 La notion de « pensée visuelle » a été notamment argumentée par Virole, 1996.

    41 Ces structures sont nommées, dans la théorie de Cuxac, « transferts situationnels », une terminologie qui ne rend pas compte de la structure fondamentalement syntaxique de ces schémas phrastiques que nous analysons plus en détail dans la quatrième partie.

    42 Moody, 1983, p. 73 ; Jouison, 1995, p. 202-203.

    43 Le signe [maintenant] est polysémique et réfère soit à /maintenant/, soit à /aujourd’hui/.

    44 Compte tenu de cette sémantisation temporelle du corps, nous considérons ces signes comme ancrés sur le corps.

    45 On notera que la temporalité peut parfois être implicite. Ainsi, « L’enfant a grandi » suppose, à l’évidence, que du temps a passé. Mais ces implicites ne s’inscrivent pas sur la ligne temporelle.

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