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    Plan détaillé Texte intégral Un couple « orientaliste » : Jane et Marcel Dieulafoy L’histoire de la publication et le « statut d’auxiliaire » Un voyage centré sur le monde La masculinité comme jeu de rôles Interversion de rôles et topoi d’autojustification Jane Dieulafoy : une antiféministe ? Notes de bas de page

    Genre et orientalisme

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    VII – Jane Dieulafoy : une voyageuse savante en Perse vers 1880 ou le travestissement comme mode de vie

    p. 211-243

    Texte intégral Un couple « orientaliste » : Jane et Marcel Dieulafoy L’histoire de la publication et le « statut d’auxiliaire » Un voyage centré sur le monde La masculinité comme jeu de rôles Interversion de rôles et topoi d’autojustification Jane Dieulafoy : une antiféministe ? Notes de bas de page

    Texte intégral

    « […] un masque n’est pas d’abord ce qu’il représente mais ce qu’il transforme, c’est-à-dire choisit de ne pas représenter. Comme un mythe, un masque nie autant qu’il affirme ; il n’est pas fait seulement de ce qu’il dit ou croit dire, mais de ce qu’il exclut. »
    Claude Lévi-Strauss1

    Un couple « orientaliste » : Jane et Marcel Dieulafoy

    1Jane Dieulafoy – archéologue, journaliste, salonnière et écrivaine – compte parmi les voyageuses les plus renommées de son temps, « une héroïne charmante du patriotisme et de la science », comme l’écrivait Anatole France en 1890 dans Le Temps2. Dieulafoy fait partie, tout comme Adèle Hommaire de Hell et Marie Ujfalvy-Bourdon, de la catégorie importante des femmes voyageant pour accompagner un homme. Faire partie d’un couple voyageant pour des raisons scientifiques permettait à ces femmes d’associer à leur statut d’épouse celui de voyageuse. Être mariée à un savant donnait en outre aux femmes la possibilité d’accéder à l’instruction qu’on leur refusait. Grâce à ce statut, elles pouvaient suivre leur mari lors de leurs voyages et même participer, pendant un temps limité, à la recherche. Certaines de ces femmes en profitaient pour mener leur propre activité scientifique et même pour en publier ensuite les résultats. Mais en fonction du partage traditionnel des rôles dans le couple, la mission principale des femmes consistait le plus souvent à s’occuper du ménage et à prendre soin des enfants, afin de faciliter l’activité scientifique du mari en le déchargeant entièrement des tâches pratiques. Souvent, les épouses assumaient gratuitement les fonctions de secrétaires, correctrices ou exécutrices testamentaires. C’est seulement en second lieu qu’elles pouvaient penser à leurs propres travaux. Une recherche scientifique indépendante n’était pas pensable en ce qui concerne les femmes et cela pendant une bonne partie du xixe siècle. Marie Ujfalvy-Bourdon compare la culture scientifique qu’elle acquiert grâce à son mari à une maladie contagieuse :

    Mon mari, en véritable archéologue, avait ramassé sur sa route ce qu’il avait pu rencontrer de fragments de briques émaillées, car le chemin en était jonché ; j’ai hâte d’ajouter que j’en fis autant : il paraît que l’amour de l’archéologie est contagieux3.

    2Cette comparaison excuse dans une certaine mesure sa soif de connaissances, étant donné que l’on ne peut pas faire grand-chose contre une maladie. On chercherait toutefois en vain de semblables autojustifications chez Jane Dieulafoy. Elle est beaucoup plus consciente de sa propre valeur de collaboratrice et coauteure, car elle a su se ménager des domaines de travail autonomes, tant comme journaliste que comme auteure de récits de voyage ou photographe.

    Ill. 9 - Jane Dielafoy photographiée par George Pirou (1841-1909). Photographie publiée en 1908 par les Chocolats Félix Potin.

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    [© Wikimedia Commons]

    3Afin de disposer d’une marge de liberté nécessaire lors de ses voyages et dans sa vie de tous les jours, Jane Dieulafoy choisit le vêtement masculin (ill. 9 et ill. 14). Elle n’est, en ce sens, certainement pas représentative des femmes accompagnant leur mari en voyage. On peut en revanche étudier, à partir de son cas, la question de la détermination des sexes et surtout analyser le concept multiforme de travestissement vestimentaire. Le fait de se déguiser en homme ou en femme pousse souvent jusqu’à l’absurde les rôles et les compétences sociales attribués à chacun des deux sexes. En même temps, on a tendance à établir une analogie entre ce déguisement et le fait d’avancer masqué, de se cacher ou de cacher sa vraie nature, ce qui implique l’existence de quelque chose de vrai et d’authentique sous les voiles qui le recouvrent4. Le terme même de « travestissement » suggère en effet qu’existerait avant ce travestissement une définition incontestable, presque ontologique du genre. Mais où pourrait-on la situer ? Je comprends ce mot, conformément à ce qu’écrit Gertrud Lehnert, comme une transgression active des frontières établies du genre, comme un « […] espace intermédiaire […] dans lequel les personnes se mettent en scène autrement que ne le permet la norme sociale5. »

    4Il n’est pas très étonnant que la notion de travestissement soit devenue ces dernières années un concept central dans les débats théoriques sur la différence et l’identité sexuelles, et cela d’autant que la transgression et la dissolution des frontières entre les sexes sont devenues un thème récurrent dans la littérature. On peut citer de nombreux ouvrages consacrés à ce phénomène6.

    Ill. 10 - Itinéraire du voyage de Mme Dieulafoy. Dieulafoy, Jane, La Perse, la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887.

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    [© BNF]

    5L’analyse suivante met l’accent sur les deux grands voyages en Perse du couple Dieulafoy effectués dans les années 1880 (ill. 10)7. Entre 1871 et 1879, déjà, Jane Dieulafoy entreprend avec son mari, Marcel Dieulafoy, ingénieur et antiquisant, de nombreux voyages en Algérie, au Maroc, en Espagne, en Italie et en Angleterre. Missionnés par le gouvernement français, ils se mettent en route en 1881 pour leur premier grand voyage en Perse. Jane Dieulafoy en parle dans son journal de voyage, Une amazone en Orient. Du Caucase à Persépolis 1881-1882, t. I (1989) et L’Orient sous le voile. De Chiraz à Bagdad 1881-1882, t. II (1990)8. Elle rend compte des expériences et découvertes de son deuxième voyage dans la région, effectué dans les années 1884-1886, dans ses souvenirs, En Mission chez les immortels. Journal des fouilles de Suse 1884-1886 (1990)9.

    Ill. 11 - Dieulafoy, Jane, A Suse, Journal des fouilles, 1884-1886, Paris, Hachette, 1888.

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    [© BNF]

    6À ces entreprises d’envergure s’ajoutent encore une vingtaine de voyages en Espagne et au Portugal et de nombreuses conférences données à l’étranger.

    7Le premier voyage d’exploration du couple en Perse, effectué dans les années 1881-1882, a duré quatorze mois et avait pour objectif un inventaire exhaustif des monuments architecturaux du pays10. Ils traversèrent pour cela le Caucase, prolongèrent ensuite jusqu’à Ispahan, Persépolis et Chiraz et rentrèrent en France par la Mésopotamie et Bagdad. En tout, ils comptabilisèrent plus de 140 étapes, réparties sur quelque 6 000 km. On peut admirer le résultat de leur deuxième voyage en Perse aujourd’hui encore au Louvre. Comme on peut le lire chez Marie Dronsart11, le couple ramena de Suse, au prix d’énormes efforts, 37 caisses contenant 45 tonnes d’objets archéologiques et des fragments de monuments provenant des ruines de Suse12. Les fouilles du couple Dieulafoy ont permis de retrouver entre autres la célèbre Frise des archers et la Frise des lions ainsi que le Grand chapiteau achéménide de Suse, actuellement conservés au département des Antiquités orientales du Louvre. Dans le passé, deux salles étaient même consacrées à leurs découvertes : dans la Grande salle de Suse, inaugurée en 1888, se trouvaient les frises avec les archers et les lions ainsi que le chapiteau achéménide. Au centre de la Petite salle de Suse, accessible au public depuis 1891, se trouvait la reconstitution du palais réalisée par Marcel Dieulafoy13. Sylvia Matheson indique que les fouilles de Marcel et Jane Dieulafoy (en 1884) ont initié les fouilles systématiques à Suse – en 1879 Jacques de Morgan organise la première des fouilles d’hiver poursuivies ensuite régulièrement par la Mission archéologique française14.

    8Dans la préface du récit de Dieulafoy Une amazone en Orient, nous apprenons que « Mme Dieulafoy s’était occupée de la rédaction du journal de voyage et de l’exécution des photographies15 ». Elle était donc responsable de la documentation visuelle de l’expédition, à savoir des dessins et de la photographie. Qu’elle ait été chargée de l’aspect technique du voyage, par exemple des photographies des antiquités réalisées avec un lourd appareil, laisse supposer que c’était une femme dotée d’un solide sens pratique.

    9Comme pour de nombreux couples voyageant ensemble, il y avait chez les Dieulafoy un partage sexué du travail. Marcel Dieulafoy était responsable de l’examen scientifique des vestiges archéologiques16 et Jane Dieulafoy de la partie relevant plutôt de la vulgarisation. Elle décrivait ses impressions de la Perse dans le style plus familier du récit de voyage. Après leur retour, elle publia avec succès son journal de voyage dans Le Tour du monde, revue bisannuelle renommée. Edmond Pottier, son commentateur de l’époque, souligne cependant l’importance scientifique de son rôle dans l’expédition : « Sur le terrain, soit à Suse, soit à Rabat, elle a dirigé les chantiers de recherche avec une méthode, une sûreté, une décision, souvent même une divination qui ont eu les résultats les plus heureux17. » Pottier souligne également son énergie, son courage et sa détermination :

    10En Perse, son courage n’a jamais faibli, même dans les circonstances les plus périlleuses, et son sang-froid a été pour la mission un énergique réconfort. […] Nous savons que les œuvres de bienfaisance, les amitiés de charité avaient leur belle part aussi dans cette vie si bien ordonnée. La bonté, au service de beaucoup de science, ce fut la caractéristique de sa généreuse nature18.

    11Anatole France souligne lui aussi, en 1890, son engagement sans précédent pour l’entreprise de son mari et par la même occasion pour sa patrie :

    Elle a suivi M. Marcel Dieulafoy sur les ruines de Suse, et sans craindre ni le soleil dévorant de la Perse, ni les pluies diluviennes, ni la faim, ni la soif, ni les fièvres, ni les coups de fusil des nomades auxquels elle répondait avec sa carabine, elle a participé avec l’ardeur d’un jeune savant et le courage d’un vieux soldat à ces fouilles fructueuses […]19.

    12Il est étonnant qu’une femme qui a été distinguée de son vivant et dont les découvertes archéologiques ont une place de choix au Louvre, ait pu être aussi longtemps oubliée. Pourtant, comme le constate élogieusement Dronsart en 1894, elle était la voyageuse la plus connue de son temps :

    La plus justement célèbre de nos entreprenantes compatriotes, celle qui a le mieux mérité de son pays, de la science historique et de l’art, Mme Jane Dieulafoy […] est une des femmes dont le dévouement à une idée aura produit les plus beaux et les plus utiles résultats20.

    13C’est seulement la réédition de son voyage à la fin des années 1980 par l’éditeur Phébus et la biographie Jane Dieulafoy. Une vie d’homme d’Ève et Jean Gran-Aymeric21 (1991), qui ont contribué à la redécouverte de cette auteure si lue et reconnue en son temps. Dans de nombreux journaux sont parus, à la suite de cette biographie, des articles et des portraits d’elle. Avant même cette réhabilitation, qui a assuré à Dieulafoy la place qu’elle mérite dans le canon orientaliste, Chantal Edel la célébrait déjà, dans les années 1980, comme pionnière du grand reportage né dans les années 187022.

    L’histoire de la publication et le « statut d’auxiliaire »

    14Les éclipses dans la réception de son œuvre sont liées de près au statut particulier de Jane Dieulafoy. Accompagnatrice de son mari lors de son voyage et, plus tard, salonnière, elle se trouve d’une certaine manière toujours dans une sphère semi-privée. Dans beaucoup de comptes rendus, c’est sa collaboration au projet de son mari qui est mise en avant, c’est-à-dire son statut d’« auxiliaire23 ». C’est seulement dans un deuxième temps que son statut d’archéologue et d’auteure indépendante est pris en compte. Il était certes d’usage à l’époque que les femmes accompagnent la carrière de leurs maris, mais pas qu’elles mènent leur propre carrière littéraire, scientifique ou autre. Il ne faut pas oublier qu’au xixe siècle il n’y avait presque pas de possibilité de participer à la vie publique pour les femmes, et qu’elles ont été, en raison du triomphe de la morale bourgeoise, progressivement refoulées dans la sphère domestique. Suzanne Voilquin devint militante saint-simonienne pour élargir ses propres possibilités d’action. Jane Dieulafoy, elle, s’associa à un homme qui tolérait son style de vie, sa soif de savoir et son envie de voyager. Avec lui, elle n’était pas réduite au rôle de femme au foyer et de mère. Elle pouvait ainsi se soustraire à la distribution des rôles et des espaces selon le sexe et élargir son champ d’action sans se condamner à la marginalité.

    Ill. 12 - Carte pour servir à l'intelligence du voyage de Mme Dieulafoy. Dieulafoy, Jane, La Perse, la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887.

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    [© BNF]

    15Dans l’introduction à son texte La Perse, la Chaldée et la Susiane (1887) dédié à sa mère, elle décrit de manière ironique à quelles tentations irrésistibles elle a renoncé pour pouvoir voyager :

    […] quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d’une expédition, au demeurant fort hasardeuse, et m’engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j’inventerais des marmelades et des coulis nouveaux ; le lendemain je dirigerais en souveraine la bataille contre les mouches, la chasse aux mites, le raccommodage des chaussettes. Deux fois par semaine j’irais me pavaner à la musique municipale. L’après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes où, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilette, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations24.

    16Son objectif suprême était d’échapper au destin féminin, au « prosaïsme de la vie habituelle », comme l’appelait Adèle Hommaire de Hell25. Elle tourne le dos à ce scénario angoissant d’une vie de monotonie et de renoncement pour choisir l’instabilité et un métier réservé traditionnellement aux hommes, par exemple l’archéologie dont la pratique offrait, à cause du caractère incertain de son statut scientifique (la discipline s’était développée depuis 1870 en dehors du cadre académique), des niches permettant d’intégrer des « self-educated, self-made orientalists26 », ce qui pouvait signifier aussi des femmes. Melman résume ainsi la situation :

    […] l’ambiguïté même du statut des nouvelles sciences orientalistes – l’archéologie orientale, la topographie biblique et l’égyptologie – les rendaient relativement ouvertes et particulièrement attirantes pour les archéologues, les orientalistes, les autodidactes et les orientalistes amateurs. Tels étaient ces nouveaux orientalistes, apparus dans les années 1870 et 1880 à la périphérie des grands centres académiques métropolitains du savoir orientaliste, formés en dehors des universités […]27.

    17Le fait qu’à cette époque le savoir archéologique était plus fondé sur des intuitions et des spéculations individuelles que sur une base solide, a fait le reste pour faciliter l’accès à ce domaine aux femmes, devenues des autodidactes aguerries. Jane Dieulafoy compte bien entendu parmi les pionnières, la première génération de spécialistes non professionnelles dans ce domaine.

    Un voyage centré sur le monde

    18Le voyage savant, comme celui des Dieulafoy, représente une forme de voyage centrée sur le monde, contrairement au voyage de formation, qui est plutôt centré sur le sujet. Dans son texte, Jane Dieulafoy se focalise, à côté de ses fonctions de représentation (d’innombrables invitations, audiences et réceptions), sur la description de nombreux édifices antiques. Dans son rôle d’archéologue, elle est par définition surtout à la recherche des civilisations du passé, mais on trouve aussi chez elle des observations reflétant la vie quotidienne des populations. Elle devient ainsi ethnologue à ses heures. Mais à la différence des voyageuses dont on a parlé jusqu’à maintenant, l’architecture et l’archéologie jouent dans ses textes un rôle très important. Même les descriptions des harems témoignent de ce regard clairement centré sur le monde. Dans Une amazone en Orient, elle parle plus d’une fois de la situation et de l’architecture d’un harem :

    L’imagination des Européens se surexcite vivement au seul mot d’andéroun ou de harem et se plaît à évoquer, pour se représenter ces demeures fermées, toutes les splendeurs des récits des Mille et Une Nuits. Nous sommes ici dans le palais d’une fille favorite du chah de Perse. Combien de femmes de notre bourgeoisie provinciale se plaindraient de la pauvreté de cette installation28 !

    19Dieulafoy écrit souvent de manière démythifiante ; ses textes n’ont rien de mystique ni d’idéalisant. Comme la plupart des voyageurs, elle utilise aussi volontiers le procédé stylistique de la désillusion. Elle décrit ainsi Bagdad, la ville des Mille et Une Nuits, comme un grand cloaque :

    […] les rues, mal aérées, se transforment en cloaques de boue au milieu desquels il est difficile de s’aventurer avec des jupes européennes, et sont envahies par les immondices de toute nature que des tuyaux amènent dans des puisards à ciel ouvert creusés devant chaque maison29.

    20Quand elle parle de la monotonie de la vie quotidienne, il lui arrive souvent de ne pas dépasser dans ses jugements les clichés répandus sur « l’indifférence », le « fatalisme » (« cette vie oisive et paresseuse […] en Orient30 ») ou la méfiance des Orientaux (« Les Orientaux sont méfiants, c’est là leur moindre défaut31 »). Mais elle ne dit pas systématiquement du mal des mœurs et des usages des Orientaux. On peut même trouver chez elle des passages qui semblent trahir un certain relativisme culturel :

    La vue d’un supplice est une fête pour un Oriental. Ne crions pas à la barbarie : la Perse est aujourd’hui plus civilisée que l’Espagne du xviiie siècle offrant en spectacle à la foule, aux jours de grandes fêtes, un bel autodafé où brûlaient par douzaines juifs et mécréants32.

    21On trouve dans le récit des descriptions multiples et variées de mosquées, de palais ou de ruines antiques et de leur histoire. La rage de collectionner les objets archéologiques qui se manifeste à cette occasion est problématique du point de vue moderne. Car, pour les voyageurs savants du xixe siècle, ce n’était pas la connaissance d’autres cultures qui comptait le plus. Leur priorité était plutôt de ramener en Europe les œuvres d’art de tous les peuples de la Terre pour les exposer dans les musées de leurs métropoles, rangées selon leurs principes. L’appropriation des biens culturels d’autres cultures signifiait, hier comme aujourd’hui, leur préservation, une sorte de protectorat culturel qui servait surtout à enrichir ses propres musées. Cette façon de procéder s’applique bien évidemment aussi à l’entreprise des Dieulafoy.

    22Jane Dieulafoy, avec son regard aiguisé sur tout ce qui touche aux objets, déduit de l’enfermement des femmes et des formes d’architecture qui l’accompagnent une décadence progressive de l’Orient. Les espaces en plein air créés artificiellement pour les femmes (les cours et les jardins intérieurs) laissent, selon elle, trop peu de place aux habitations au sens strict, de sorte qu’il faut construire sans cesse de nouvelles maisons, alors que les anciennes restent inoccupées et à l’abandon :

    Ces mouvements particuliers à toutes les villes d’Orient sont la conséquence forcée des mœurs du pays : l’usage de voiler les femmes quand elles sortent et de les cacher à tous les yeux, même chez elles, oblige les musulmanes à construire des habitations doubles, s’éclairant sur de vastes cours et comprenant dans leur enceinte des jardins destinés à laisser respirer à l’aise les compagnes ou les filles du maître du logis. Dans ces conditions, les dépendances absorbant toute la place disponible, les pièces dont se compose l’habitation sont forcément peu nombreuses et à peine suffisantes pour une seule famille et ses serviteurs. Aussi les fils, au moment de leur mariage, quittent-ils la maison paternelle pour se faire construire dans le quartier à la mode une demeure nouvelle ; à la mort de leurs parents, ils louent, s’ils peuvent, l’ancienne demeure de famille ; dans le cas contraire, ils se contentent d’enlever les boiseries et abandonnent les terrasses et les murs de terre, bientôt détruits par les influences climatologiques, peu à peu, les quartiers écroulés sont nivelés par la charrue, tandis que des faubourgs nouveaux s’élèvent sur l’emplacement des jardins autrefois en culture33.

    23Pour les Européens et Européennes vivant en Perse, Jane Dieulafoy ne ressent que de la pitié. À ses yeux, seul un triste destin peut les avoir forcés à vivre ainsi en terre étrangère. La vie quotidienne en Orient ne possède pour elle aucun charme particulier ; son attitude face à l’altérité est plutôt hostile. Logiquement, à la fin de son premier grand voyage en Perse, elle écrit : « Malgré les réelles jouissances que j’ai éprouvées en parcourant les monuments si remarquables de la Perse, […] je ne souhaiterais jamais pareil plaisir à mon plus mortel ennemi […]34. » D’un certain point de vue, ses textes font penser plutôt à la littérature de l’exil qu’à une relation de voyage :

    Je suis encore sous cette désolante impression quand mon regard est attiré par le drapeau de la France flottant au sommet du mât consulaire. En revoyant ces trois couleurs, emblème de la patrie, j’oublie un instant les misères qui m’environnent pour reporter avec bonheur mon esprit vers le pays perdu35.

    24Ainsi, la femme d’un ambassadeur britannique essaie en vain de la convaincre des avantages de la vie à l’étranger. Jane Dieulafoy s’apitoie sur le sort des Européennes vivant en Perse, comme on le constate dans la citation suivante :

    Enfermée dans l’étroit quartier arménien, elle ne peut franchir à visage découvert les portes de la ville musulmane sans voir s’attrouper autour d’elle une foule curieuse, avide de regarder une femme dévoilée. Le seul moyen, paraît-il, de passer inaperçue et de circuler librement est d’adopter le costume musulman : sacrifice des plus répugnants à une chrétienne36.

    25Elle refuse catégoriquement de se voiler et de se présenter ainsi comme une Orientale. En revanche, son propre déguisement, qui indique une identité sexuelle différente, ne semble pas lui poser de problème. Selon elle, lorsqu’elle apparaît « en tenue de jeune cavalier : bottes, casque colonial – et carabine automatique37 », on la prend pour le fils de son mari. Les Orientales avec qui elle travaille tous les jours savent en revanche qu’elle est la femme de l’ingénieur et l’appellent poliment khanoum38.

    La masculinité comme jeu de rôles

    26Jane Dieulafoy ne cesse pas seulement « d’être femme » dès qu’elle se met à voyager. La transgression n’est pas une tentative passagère de s’affranchir des normes étroites de la féminité, elle n’est limitée ni dans le temps, ni dans l’espace. Elle continue de se déguiser même à Paris, ce qui transforme ce travestissement en un mélange de mesure de protection nécessaire et d’autopromotion provocatrice. Son excentricité – car il ne s’agit pas seulement du port des vêtements masculins pendant une période limitée – a sans doute contribué considérablement à sa popularité auprès de ses contemporains. Quand on lui demandait les raisons de ce déguisement, elle soulignait les raisons pragmatiques du recours au pantalon : « C’est uniquement par économie de temps. J’achète des costumes tout faits et la rapidité de ma toilette ainsi réduite me permet de consacrer plus de temps à mes travaux39. » Il est très peu probable que son travestissement vestimentaire résultât uniquement de la recherche du confort ou de raisons utilitaires. Elle tenait plutôt au potentiel expressif du vêtement adopté, car l’habit masculin symbolise le pouvoir et l’autonomie et permet l’accès aux espaces normalement frappés d’interdit. Son comportement s’explique sans doute par une volonté de s’approprier, à terme, les privilèges des hommes et de se libérer ainsi du rôle féminin subalterne.

    27Elle réalise ce changement de sexe de manière conséquente : elle le met en œuvre non seulement dans sa vie, mais aussi dans ses écrits, dont il constitue une dimension importante. Dans ses romans, « les femmes travesties sont nombreuses. Provocation ou problème d’identité40 ? ». Jane Dieulafoy parle de la perspective de quelqu’un qui est impliqué : sa façon de vivre et son écriture sont pour elle les instruments de recherche d’une nouvelle identité. Ce n’est pas la même chose que de parler de la position sûre du discours dominant et d’utiliser le déguisement uniquement comme un motif littéraire. C’est surtout dans son roman Frère Pélage41 qu’elle recourt au thème littéraire de la confusion des sexes et où elle fait un plaidoyer en faveur du travestissement masculin. Elle crée ainsi un nouvel ordre des sexes qui repose sur un rapprochement entre « l’être féminin lacunaire » et « l’être idéal masculin ». En quête d’autonomie, de liberté et d’individualité, elle perçoit en effet le travestissement comme une émancipation réussie de la femme. Celui-ci lui offre non seulement protection et sécurité par rapport aux agressions masculines, mais aussi pouvoir et indépendance dans un monde orienté selon les valeurs masculines. Grâce à son déguisement, elle se libère de son rôle historiquement déterminé d’objet muet et se travestit en un sujet culturel agissant. Son « travestisme » lui sert de moyen d’émancipation et de garantie d’égalité des chances, mais cet acte d’identification avec le modèle masculin dominant souligne aussi son manque de solidarité avec son propre sexe et son orientation exclusive selon les normes masculines. À travers son acte d’autonégation en tant que femme, Dieulafoy perpétue la hiérarchie misogyne des sexes qu’elle essaie de subvertir. Elle représente un discours qui perpétue les notions traditionnelles de masculinité et de féminité au lieu de dépasser ces modèles stéréotypés. Mais attendre un tel dépassement de Dieulafoy serait un anachronisme, car voir le travestissement comme une possibilité ludique de vivre la pluralité et la diversité n’est envisageable que depuis la fin du xixe siècle et plus encore depuis les années 196042.

    28Son travestissement transgressif a souvent fait supposer qu’elle se sentait plus attirée par les femmes que par les hommes. Pour Ève et Jean Gran-Aymeric, le soupçon d’homosexualité est une pure diffamation. Pour Jean-Pierre Sicre, qui a publié deux récits de voyage de Jane Dieulafoy chez Phébus, elle est en revanche incontestable. Il va même jusqu’à affirmer que « Jane se serait laissé attendrir par les beautés qu’elle rencontrait dans les harems43 ». Pour ma part, je n’ai pas trouvé d’éléments pour appuyer cette thèse au cours de mes lectures, et j’ai plutôt acquis la conviction qu’elle n’avait pas beaucoup d’intérêt pour le rêve masculin de l’Orient comme espace sexuellement connoté. Pour Jane Dieulafoy, l’Orient n’a pas de dimension érotique, son rapport à la partie féminine de la population donne plutôt l’impression d’être assez impersonnel.

    29Le déguisement, qui met en scène une interversion des rôles, lui permet en tout cas un accès au monde extérieur jusque-là réservé aux hommes. Cela la situe dans la même tradition que George Sand, Rachilde ou Colette, qui ont également trouvé leur place dans la société française grâce à un déguisement masculin44. Une comparaison des œuvres de Jane Dieulafoy avec celles de Rachilde montre de nombreux parallèles, car elles essaient toutes les deux de s’immerger entièrement dans l’univers des valeurs masculines. Ou, pour le formuler autrement : « […] elles avaient voulu leurs œuvres dégagées de toute féminité45. » Il ne faut néanmoins pas oublier que Rachilde ne tente pas forcément d’effacer la féminité, mais qu’elle essaie plutôt, en subvertissant les rôles sexuels46, de parodier le discours traditionnel sur le genre. Je renvoie ici surtout à Monsieur Vénus.

    30Dans ce contexte, il faut signaler que l’on chercherait en vain les habituelles autojustifications et topoi de modestie dans les écrits de Dieulafoy, lesquels frappent plutôt par leur ton très maîtrisé. Dans l’« Introduction » à La Perse, la Chaldée et la Susiane (1887), elle mentionne seulement brièvement le départ et le voyage de France en Perse :

    Dès les premières étapes s’ouvrait tout un horizon de difficultés et de privations. […]. Jusqu’à Erivan le voyage fut une longue suite de stations douloureuses. […] Il serait monotone de narrer en détail nos déceptions et nos souffrances. J’ouvrirai donc mes notes en face du premier monument iranien47.

    31Ni le départ – le couple s’était embarqué en février 1881 à Marseille –, ni les dangers et les désagréments de la traversée ne se trouvent au premier plan dans sa relation, où elle consacre à peine quelques lignes à la traversée. Les notes de voyages détaillées commencent seulement le 29 mars, à l’arrivée dans la capitale arménienne Erevan. Dès lors, leur voyage les conduit à Tabriz (capitale de l’Azerbaïdjan), Sendjan et Kaswin jusqu’à Téhéran, puis dans l’intérieur du pays. C’est seulement à ce moment précis qu’elle parle du grand départ, car c’est là que les conditions de voyage changent radicalement48. Jusque-là, elle répète à plusieurs reprises : « […] nous allons pendant quelques jours encore vivre à l’européenne49. »

    32Le mouvement au sens concret, c’est-à-dire la traversée spatiale, est rarement thématisé dans le récit. Les lieux d’arrêt et d’immobilité comme les villes, les différentes étapes ou les campements sont en revanche toujours décrits de manière détaillée. De manière générale, les localités traversées servent à l’auteure à la fois de repères chronologiques et d’éléments structurants de base du récit. Le déroulement chronologique et spatial constitue ainsi le cadre de la chronologie narrative50.

    33Dans son journal de voyage plus tardif, En Mission chez les immortels, elle discute plus en détail la position qui est la sienne au départ, mais sans se justifier particulièrement. Bien qu’après son dernier voyage elle fût arrivée à la conclusion suivante : « [j]e me déclarai heureuse d’avoir vu la Perse : c’était le meilleur moyen d’être garantie contre tout désir de la revoir51 », elle éprouve bientôt de nouveau l’appel du large. Mue par cette nostalgie des pays lointains, elle repart pour son deuxième grand voyage d’étude. Sa perception d’elle-même comme patriote et comme savante l’amène à penser en cette occasion avant tout au succès de sa mission. Non sans prendre la pose, elle écrit :

    Autant j’avais affronté avec calme les hasards de notre première expédition en Perse, alors que nous engagions santé et fortune personnelle, autant j’étais devenue inquiète et nerveuse. Je ne redoutais ni les fatigues, ni les dangers, mais je tremblais à la pensée d’un échec52.

    34Elle se présente volontiers avec les attributs du pouvoir, ou bien avec un pistolet dirigé vers la foule, ou encore à cheval et dans une attitude hautaine. Si ce genre de stratégie d’intimidation ne fonctionnait pas, le couple pouvait toujours avoir recours à l’administration coloniale et à l’armée. Dans Une amazone en Orient, Jane Dieulafoy raconte comment ils s’imposèrent sans états d’âme pour pouvoir visiter un mausolée dans les environs de Zendjan. L’accès leur avait été refusé, car aux yeux des Orientaux ils étaient des non-croyants. En réponse, ils menacèrent les habitants : « Si la porte du tombeau de Chah Kodah Bendeh ne nous est pas ouverte immédiatement, nous repartons pour Zendjan, où, sur notre demande, le gouverneur nous donnera les soldats nécessaires pour nous faire respecter53. »

    35Le droit de faire des recherches dans les pays étrangers n’est à aucun moment remis en question par Dieulafoy. Les recherches archéologiques étaient imposées coûte que coûte, y compris par la violence. Sa foi dans la supériorité de sa propre culture justifiait cette façon de procéder. Son comportement à l’égard de la population ressemble ici à une relation maître/esclave.

    Interversion de rôles et topoi d’autojustification

    36Adèle Hommaire de Hell et Marie d’Ujfalvy-Bourdon voyageaient également dans le cadre de missions officielles. Tout comme Jane Dieulafoy, elles avaient leur propre champ de compétence et des tâches spécifiques, mais leurs textes se distinguent des siens notamment par la question de l’autojustification. Dieulafoy ne fait pas grand cas de sa féminité à l’occasion de l’interversion des rôles qu’elle pratique. Loin de la survaloriser (ce serait plutôt le contraire), elle ne se sent pas obligée de la mettre en accord avec le rôle qu’elle joue. En changeant non seulement de rôle, mais quasiment de sexe, elle attire l’attention sur la part de mise en scène de la différence sexuelle et sur le côté « mascarade » qui lui est inhérent. Bénédicte Monicat renvoie dans ce contexte à la façon particulière dont Dieulafoy se percevait elle-même : en tant que passe-frontières de la différence sexuelle, elle contourne les déclarations d’autojustification d’usage dans sa situation :

    Lorsqu’elle évoque leurs départs, elle ne se dépeint jamais comme « la femme du savant », elle ne paraît jamais s’être imposée à lui comme Marie d’Ujfalvy-Bourdon, […], Adèle Hommaire de Hell ou Raymonde Bonnetain. […] Jane Dieulafoy s’identifie entièrement à la mission de son époux. Elle est peut-être celle qui, de toutes les femmes […] assume le départ avec le moins d’arrière-pensées et de culpabilité. L’assimilation est ici, semble-t-il, non-problématique. Il faudra donc s’interroger sur les répercussions de l’identification avec un projet (un sujet) masculin, qui entraîne le refus du féminin54.

    37Ce qui caractérise ses textes, c’est donc l’abandon des justifications habituelles. Ses publications parlent d’elles-mêmes ; son œuvre scientifique est à la fois une motivation et une légitimation suffisantes. Dans ce contexte, il faut souligner qu’elle se présente à ses lecteurs et lectrices en narratrice asexuée ou androgyne. Elle parle uniquement de son mari ou d’elle-même : elle a remplacé son « moi » individuel, plutôt subjectif, par un « nous » collectif. Cela arrive souvent dans les récits de femmes qui accompagnent leur mari. Ainsi, on lit chez Marie d’Ujfalvy : « Je dis nous, parce que j’écrivais sous la dictée de M. de Ujfalvy55. » Anna Pytlik arrive, de son côté, à la conclusion suivante, à propos de deux couples de voyageurs savants :

    Si elles [les femmes accompagnatrices, N. U.] racontent le voyage commun, elles utilisent souvent la forme du « nous ». La partie masculine du couple remercie sa collaboratrice dans la préface ou en conclusion, mais dans la suite du texte l’épouse disparaît mystérieusement, on voit uniquement la forme du « moi »56.

    38Jane Dieulafoy apparaît en ce sens seulement de manière conditionnelle comme productrice de textes autonomes. En revanche, on chercherait en vain, chez Marcel Dieulafoy, une telle attitude. Son étude scientifique en cinq volumes, L’Art antique de la Perse (1884-1885), apparaît uniquement sous son nom.

    Jane Dieulafoy : une antiféministe ?

    39On n’est pas surpris d’observer que Jane Dieulafoy n’avait strictement rien à faire des grands élans féministes. La revue Femina constate, au tournant du siècle :

    Détail curieux, Mme Dieulafoy n’est pas féministe et trouve ridicule les revendications des femmes qui brandissent le drapeau de l’égalité des sexes. Elle considère son cas comme une exception qu’elle ne souhaite pas voir se généraliser57.

    40Nicole Zand la décrit à juste titre comme une « [v]oyageuse intelligente sans être bas-bleu58 ». Dieulafoy n’est pas une défenseuse passionnée de l’émancipation, elle n’est pas un « bas-bleu », car elle s’est assuré formellement l’égalité des droits grâce à son déguisement masculin. Comme « travestie », elle occupe déjà la place d’un sujet masculin. À cause de son indifférence à la question de l’exclusion des femmes, elle prend ses distances par rapport aux expériences des représentantes de son sexe et tente sa chance chez les hommes. En voyant son attitude méprisante à l’égard des revendications féministes, on se demande même si elle n’éprouve pas du plaisir à nager à contre-courant.

    41Son refus constant du rôle féminin lui procure non seulement un avantage en voyage – elle pouvait ainsi se déplacer sans attirer attention – mais il lui permet aussi de mener une existence moins ambiguë. En ce sens, Ève et Jean Gran-Aymeric considèrent que sa transformation résulte d’une perspective représentative pour les femmes de son époque : « Quand elle déclare être “collaborateur” de son mari, Jane se dépouille volontairement de sa nature féminine et affirme son appartenance au monde masculin de l’action, de l’aventure et de la responsabilité59. » Dieulafoy revendique pour elle-même la liberté de mouvement des hommes, et sa particpation à leurs privilèges lui assure une capacité d’action qui leur est habituellement réservée C’est sa façon à elle de décider de sa vie et de contester les rôles stéréotypés. On peut bien sûr se demander si elle ne se plie pas ainsi au discours dominant qui prolonge l’ordre patriarcal : n’échoue-t-elle pas à se détacher de la dichotomie sexuelle traditionnelle en perpétuant ainsi l’asymétrie entre les sexes ? En m’appuyant sur Luce Irigaray, j’aimerais toutefois remarquer que les femmes féminines se prêtent elles aussi à une forme de mascarade en se soumettant au discours dominant sur la féminité ; seulement, elles le font en adoptant une attitude socialement acceptée. Irigaray s’oppose à la théorie psychanalytique qui identifie la féminité avec la mascarade en question. Elle écrit à ce sujet :

    Ce que j’entends par mascarade ? Notamment ce que Freud appelle « féminité ». C’est croire, par exemple, qu’il faille devenir une femme, qui plus est « normale », alors que l’homme serait d’entrée de jeu homme. Il n’aurait qu’à accomplir son être-homme, tandis que la femme aurait à devenir une femme normale, c’est-à-dire à entrer dans la mascarade de la féminité60.

    42À la différence de Judith Butler, qui radicalise la relation entre le déguisement masculin et le déguisement féminin dans la mesure où le genre apparaît toujours chez elle comme le produit d’une mise en scène du sexe61, Irigaray postule derrière la mascarade, comme on le sait, une féminité authentique, même si celle-ci est enfouie. Elle écrit :

    Je pense qu’il faut l’entendre [la mascarade, N. U.] comme ce que les femmes font pour récupérer quelque chose du désir, pour participer au désir de l’homme, mais au prix de renoncer au leur. Dans la mascarade, elles se soumettent à l’économie dominante du désir, pour essayer de rester quand même au « marché »62.

    43L’idée de la féminité comme mascarade devrait être complétée selon moi par celle de la masculinité comme mascarade, car la mascarade joue évidemment toujours avec des images de féminité et de masculinité. La démarche d’Irigaray ne nous fait donc pas beaucoup avancer dans notre questionnement.

    44Il est plus fécond de se demander comment le public réagissait aux transgressions de Dieulafoy, étant donné qu’officiellement, il était toujours interdit aux femmes de porter des pantalons. Bien que Jane Dieulafoy fît partie de ces femmes, très peu nombreuses en France, qui disposaient d’une « permission de travestissement » et qu’elle était en ce sens autorisée à porter des vêtements d’homme, sa tenue constituait une source d’irritation et une perturbation de la distinction structurante et considérée comme universelle par la société bourgeoise, dont les hiérarchies figées se trouvaient ainsi déstabilisées. Jann Matlock remarque dans son étude « Masquerading women, pathologized men: Dressing, fetishism, and the theory of perversion, 1882-1935 », qu’à partir de 1800, « une autorisation de la police était exigée de la part de toute femme voulant porter un pantalon dans les rues de Paris à tout autre moment que le carnaval63 ». Jusqu’aux années 1880, seule une poignée de femmes bénéficiaient de ce privilège, le « travestisme » étant considéré sous la IIIe République comme « pathologique, immoral et menaçant l’ordre public64 ». En 1882 encore, seules dix femmes en France étaient autorisées par la police à porter des vêtements masculins. Les femmes qui se déguisaient sans autorisation officielle risquaient une peine de prison. Matlock limite néanmoins la portée de ces dispositions :

    […] le travestissement féminin était une pratique commune et acceptée dans certains milieux et cela jusqu’aux deux dernières décennies du siècle. Même à ce moment-là, tant que les femmes étaient au-dessus de la loi, comme Sand, Bernhardt, Eberhardt ou d’autres femmes de la haute bourgeoisie, elles pouvaient donner des raisons pour s’habiller comme elles voulaient65.

    45Néanmoins, chaque fois qu’une femme se déguise en homme, elle secoue les fondements de l’ordre des sexes, car cette interversion des rôles démythifie la définition traditionnelle des sexes et rompt la supposée identité entre sexe et genre. S’il en était autrement, Jane Dieulafoy n’aurait pas régulièrement été la cible de caricatures et de plaisanteries qui visaient avant tout à lui coller l’étiquette de copie dégradée d’un homme (ill. 13)66. Ceux qui la critiquaient utilisaient son déguisement comme une arme contre elle : de nombreuses caricatures contemporaines représentent Jane Dieulafoy comme une femme-homme. Mais cette mascarade devient en même temps une sorte de métaphore de son non-conformisme. On lit ainsi au début du xxe siècle, dans Le Journal : « […] c’est à la Comédie Française que Mme Dieulafoy passe ordinairement ses soirées, car elle y possède une loge ; mais cette loge […] n’a jamais vu les épaules de sa propriétaire67. » Le fait que Jane Dieulafoy n’ait pas eu d’enfants, contribue passablement à la confusion des genres. Dans une nécrologie de 1916, nous trouvons par exemple le rappel qu’elle était, malgré son apparence masculine, tout à fait femme : « Mais, sous cet accoutrement viril, elle gardait toutes les grâces de son sexe68. » Soixante-dix ans plus tard, on s’efforce toujours d’ignorer son refus des frontières rigides entre les sexes ; sinon comment Jean Chalon pourrait-il arriver à la conclusion que « bien que portant un pantalon, Jane Dieulafoy n’en reste pas moins femme et, comme telle, est admise dans l’intimité des sérails69 » ?

    46Malgré son travestisme, elle fait partie des cercles les plus sélectifs de la société française de son temps : « Loin d’être un objet de scandale, Jane Dieulafoy fut acceptée par la communauté intellectuelle et scientifique70. » Rhoen suppose que la raison de l’absence de sanction contre Dieulafoy était son patriotisme prononcé : « Sa conduite est considérée comme un sacrifice et la récompense de ce sacrifice est le fait de se voir accorder ce statut spécial qui l’élève au-dessus des rangs strictement féminins71. »

    Ill. 13 - Caricature du couple Dieulafoy, 1905, parue dans l’Assiette au beurre (Bibliothèque municipale de Toulouse).

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    47Au-delà de la réputation qu’elle avait de servir son pays avec un engagement particulier, une autre raison de son prestige résidait sans aucun doute dans son conformisme social, car en dehors de son travestissement, elle était d’un tempérament plutôt traditionnel. Non seulement elle était, en tant que catholique convaincue, une fervente opposante au droit de divorcer, mais elle se prononçait aussi avec passion en faveur de la généralisation du service militaire aux femmes72. Le partage des rôles dans le couple Dieulafoy ne s’opposait pas vraiment aux conventions : Marcel Dieulafoy était chargé officiellement par le gouvernement de diriger la mission archéologique. Lui représentait l’autorité scientifique, elle n’était qu’accessoire. C’était lui aussi qui menait les négociations et qui payait les ouvriers. Comparée à lui, Jane Dieulafoy menait une existence dans l’ombre de son mari. Même sa renommée n’a pas été en mesure de protéger ses textes de l’oubli. Son fort attachement aux normes et aux valeurs bourgeoises et sa position difficile en tant qu’épouse d’un homme célèbre ont certainement contribué à cet oubli. Beaucoup de ses contemporains ne la prenaient pas vraiment au sérieux ; elle n’était finalement, à leurs yeux, qu’une imitation.

    48Jusqu’au xxe siècle, l’androgynie, la transsexualité et le travestisme ont été présentés comme des phénomènes pathologiques. Dans le discours clinique du xixe siècle, on parlait souvent de la « pulsion de déguisement ». Le travestissement vestimentaire résulte souvent « d’une névrose, qui s’appelle exhibitionnisme73 », comme nous l’apprenons d’une petite brochure publiée en 1911. La carrière de la gynécologie et de la sexologie au sein des sciences humaines au xxe siècle s’explique aussi par la volonté de parvenir à un savoir incontestable sur l’identité sexuelle. C’est dans ce contexte que les déguisements impliquant une confusion des sexes ont été considérés comme des phénomènes pathologiques et comme des délits74.

    49Les débats constructivistes récents provoqués par l’ouvrage de Butler, Trouble dans le genre, partent d’un concept de mascarade reposant sur l’idée que les deux genres sont une construction sociale. Butler oppose à l’idée des traits spécifiquement féminins une théorie du corps construit culturellement. Elle remplace la catégorie de l’intériorité, pour laquelle le corps déterminé sexuellement constitue la réalité première, impossible à remettre en question, par une « politique de la surface ». C’est avec un rafraîchissant sens de la polémique que Butler demande : « Le drag est-il une imitation du genre ou est-il plutôt une mise en scène des gestes significatifs qui établissent le genre comme tel75 ? » La catégorie du genre apparaît ici comme une « performance », une pure pratique de désignation, qui n’a plus aucune justification anatomique. Pour Butler, l’identité sexuelle, non seulement culturelle, mais même biologique, n’est qu’une construction sociale.

    50Gertrud Lehnert analyse dans Maskeraden und Metamorphosen (1994) et Wenn Frauen Männerkleider tragen (1997) l’histoire du motif du travesti dans les littératures européennes à travers plusieurs siècles. Par mascarade, elle entend une libération du potentiel créatif de l’individu, comme la seule échappatoire possible pour se libérer de la camisole de force d’une individualité constituée selon les modèles et les stéréotypes préfigurés par la culture. À travers sa distinction entre le « sexe » et le « genre », la critique féministe a depuis longtemps démasqué le rapport entre les sexes comme une polarité générée culturellement, un champ variable d’attribution des rôles. Pourtant le « sexe » est souvent présenté comme étant de nature prédiscursive, une sorte de tabula rasa sur laquelle s’effectueraient les inscriptions culturelles. La conception biologique de l’identité devient ainsi à nouveau socialement acceptable. Pour sortir de ce dilemme ne s’offre que l’idée du travestissement, car elle renvoie de manière conséquente à la notion de la représentation. « Le travestissement produit quelque chose de nouveau, qui n’a pas besoin du concept d’authenticité76 », affirme Gertrud Lehnert.

    51Jusqu’ici, je me suis concentrée sur le déguisement masculin, sur la façon dont Jane Dieulafoy se met en scène comme un homme. Mais à côté de cela, elle se met à plusieurs reprises en scène en tant que femme – son répertoire inclut aussi bien des attributs à connotation masculine que féminine. Elle choisit son sexe pour ainsi dire en fonction de l’occasion. Les deux mascarades ont des objectifs stratégiques. Si Dieulafoy se déguise en femme, ce n’est pas à cause d’un désir féminin particulier, comme le postule par exemple Irigaray, mais pour des raisons tactiques. Ainsi, elle met toujours en évidence son véritable sexe quand elle veut entrer en contact avec des femmes persanes. C’est avec empressement qu’elle se laisse par exemple inviter dans divers harems :

    […] Jane, déguisée en homme pour le voyage, reprend parfois le costume féminin et, en vraie khanoum, elle peut approcher les femmes isolées sous le voile, décrire, avec infiniment de réalisme et de trouble, ce que montre superficiellement la peinture orientaliste d’époque. D’instinct, elle est féministe quand elle se penche sur la situation de ses congénères77.

    52Les remarques de Zand sur le « féminisme instinctif » de Jane Dieulafoy (une formule qui en dit plus sur Zand que sur Dieulafoy) me semblent plus que discutables étant donné la façon dont Dieulafoy se présente elle-même. Car à la différence des récits d’autres voyageuses de son époque, les descriptions de la femme orientale et des harems prennent chez elle assez peu de place. Ses observations correspondent certainement à un positionnement eurocentrique courant, comme l’attestent certains passages du texte, mais en aucun cas elle ne juge la situation des femmes orientales à travers le filtre de sa propre expérience ou selon les questions par lesquelles elle se sent concernée en tant que femme. Cette distance intérieure explique pourquoi elle ne se sent pas obligée de se démarquer de manière aussi radicale de la vie au harem. Grâce à son déguisement qui la libère du désir de plaire et d’attirer l’attention des hommes, elle a un point de vue beaucoup moins marqué par la rivalité et la concurrence. Les Orientales ne sont pas pour elle des concurrentes directes. Les remarques de Dieulafoy me semblent en somme plutôt eurocentriques que misogynes, car on chercherait en vain chez elle des tirades habituelles sur la bêtise et surtout la laideur des Orientales. Le plus souvent, les rencontres sont marquées par une incompréhension réciproque. On trouve fréquemment dans ses récits des scènes descriptives avec des propos rapportés au discours direct. Il arrive dans ces dialogues que Dieulafoy ne sache pas quoi répondre, et pas seulement quand une khanoum lui pose des questions sur la dernière mode à Paris :

    – Je suis désolée de ne pouvoir satisfaire votre désir ; vous le voyez, je voyage comme un derviche, et, à part les instruments nécessaires pour les travaux de mon mari, quelques vêtements de rechange composent tout mon bagage.
    – Pourquoi travaillez-vous ? Vous êtes donc pauvre ?
    – Non.
    – Mais alors pourquoi voyagez-vous ? Qu’êtes-vous venue faire en Perse ? Pour toute femme, le plaisir consiste à se reposer et à se parer.
    – Vous employez donc toutes vos journées à vous embellir ?
    – Certainement non, mais le soin de ma beauté absorbe cependant beaucoup de temps.
    Voyez comme le henneh qui colore l’extrémité de mes doigts est bien disposé ! Combien mes sourcils et mes yeux sont habilement peints ! mes cheveux parfumés ! Croyez-vous que tout cela se fasse aisément et soit l’affaire d’un instant ?
    – Quand vous avez terminé votre toilette, à quoi vous occupez-vous ?
    – Je fume, je prends du thé, je me rends chez mes amies, qui sont heureuses à leur tour de me tenir compagnie. Vous voyez auprès de moi des khanoums venues pour s’amuser à vous voir78.

    53Au lieu de répondre, Dieulafoy renvoie les questions. Une telle stratégie de communication est non seulement évasive, voire malpolie, mais elle empêche aussi, et cela des deux côtés, une compréhension plus profonde. Irritée par tant de passivité et d’immobilité, Dieulafoy persiste dans sa vision préconçue. Elle était déjà arrivée, lors d’une visite dans un harem à Téhéran, à la conclusion suivante :

    A-t-elle dû être témoin de poignantes scènes de jalousie et de désespoir ! A-t-elle vu naître et grandir d’ardentes rivalités, cette paisible retraite où l’on parquait, pêle-mêle, des femmes infortunées destinées à satisfaire les passions d’un souverain dont l’indifférence paraissait encore plus redoutable que la brutalité79 !

    54Dans ce monde de despotes, seules les femmes vivant en nomades représentent une exception. En rentrant en France depuis Chiraz, les Dieulafoy traversent un terrain désertique assez vaste. Jane Dieulafoy décrit la vie des femmes nomades de cette steppe comme une vie marquée par l’intégrité et l’harmonie : « Éloignés de tout centre de civilisation, livrés à leur propre initiative, sans prêtres, à peu près sans religion, les nomades vivent sous l’empire de la loi naturelle. Un seul groupe social est solidement constitué : la famille80. » Mais même ici son admiration a des limites. Dans En Mission chez les immortels elle écrit : « Les femmes nomades ne se lavent jamais […] aussi ne saurais-je définir la couleur primitive de leur peau81. » Et à la différence des vaniteuses citadines, « les femmes de la Susiane ne se servent jamais d’un miroir82. » Malgré tout, Dieulafoy préfère les nomades aux citadines, celles-ci lui étant bien plus proches par leur mobilité et leur style de vie :

    Les femmes illiates sont d’ailleurs vaillantes et bien autrement méritantes que les Persanes des villes ; elles occupent dans leur famille, où la polygamie est à peu près inconnue, une place honorée, et se montrent dignes de la liberté qui leur est laissée. Leur morale, toute primitive, est pure, elles n’admettent pas le mariage temporaire et n’usent guère de la facilité de divorcer, ou plutôt de changer de mari, le divorce impliquant la reconnaissance d’un code civil ou religieux. La religion des tribus est […] le mahométisme, mais un mahométisme rudimentaire, car, faute de mollahs, les nomades savent à peine quelques courtes prières et vivent, semblables aux antiques pasteurs de la Chaldée, sous l’empire de lois patriarcales83.

    55On parlera au chapitre suivant de l’expérience du désert, que je mentionnerai donc ici en quelques mots seulement. Toutefois, une chose peut être déjà signalée, à savoir que les autres femmes voyageant dans le désert ont une vision différente de la structure sociale de ces sociétés. L’analyse de Dieulafoy semble correspondre surtout à sa préférence pour le principe patriarcal.

    Ill. 14 - Mariani Angelo, 1894-1925, Soixante-dix-huit biographies, notices, autographes et portraits gravés sur bois, Paris, Flammarion.

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    56Pour résumer, on peut dire que Jane Dieulafoy exerce bien une critique à l’égard des rôles sexuels existants : elle les prend à rebours et les sort de leur cadre habituel, normatif, en les rendant ainsi perceptibles. Mais son idée de la virilisation de la femme implique une suppression de la différence au profit d’un idéal masculin. En somme, Dieulafoy ne dépasse pas un concept d’identité calqué sur les valeurs masculines. En rejetant son propre sexe et en se présentant uniquement sous une apparence masculine, elle justifie et perpétue l’ordre dominant. Ce reproche repose toutefois sur l’hypothèse que le travestissement, qui a duré toute sa vie, constituait un acte d’aliénation et de déni de soi. Mais justement, chez Jane Dieulafoy le travestissement ne me semble pas être un jeu dans lequel on peut entrer ou sortir à volonté. Il faut plutôt partir de l’idée que son déguisement systématique s’apparente à un changement de peau, à une identification totale, ce qui veut dire que grâce à ce travestissement elle est parvenue à mettre en accord son sentiment de soi et son apparence extérieure. On peut se demander s’il ne s’agit pas, dans son cas, d’une perturbation de l’identité sexuelle, c’est-à-dire d’une vie dans le corps d’un autre84. Personnellement, j’ai l’impression que son déguisement n’est pas uniquement une réaction à la pression sociale, mais qu’il résulte également d’une conviction intérieure. Dans ce cas, on pourrait considérer son travestissement comme une possibilité d’exprimer son « vrai » moi. Si l’on part de cette idée, on ne peut pas considérer son comportement comme antiféministe. Entre l’être et le paraître, ou entre l’identité et le rôle, la frontière est floue chez Jane Dieulafoy, car la permanence dans l’imitation de l’homme est à la fois un jeu et une protection pour celle qui se déguise. Est-ce que la femme déguisée en homme ne personnifie pas en quelque sorte la différence sexuelle à l’intérieur de la même personne ?

    Notes de bas de page

    1 C. Lévi-Strauss, La Voie des masques, Paris, Plon, 1979, p. 144.

    2 A. France, « Le roman historique – Mme Dieulafoy – Mlle Cantel », Le Temps, 7 décembre 1890, p. 2.

    3 M. Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand, ouvr. cité, p. 118.

    4 K. Strobel, « Die Courage der Courasche. Weiblichkeit als Maskerade und groteske Körperlichkeit in Grimmelshausens Pikara-Roman », dans E. Bettinger et J. Funk (dir.), Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, Munich, Schmidt, 1995, p. 82-97.

    5 « […] Übergangsraum […] in dem Menschen sich anders inszenieren als die gesellschaftliche Norm es vorsieht » (G. Lehnert, Wenn Frauen Männerkleider tragen. Geschlecht und Maskerade in Literatur und Geschichte, Munich, DTV, 1997, p. 36).

    6 Voir L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977 ; P. Perrot, Les Dessus et les Dessous de la bourgeoisie, Paris, Fayard, 1981 ; J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité ; T. Laqueur, Making Sex. Body and Gender from the Greeks to Freud, ouvr. cité ; J. Matlock, « Masquerading women, pathologized men: Cross-dressing, fetishism, and the theory of perversion, 1882-1935 », dans E. Apter et W. Pietz (dir.), Fetishism as Cultural Discourse, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1993, p. 31-61 ; L. Weissberg (dir.), Weiblichkeit als Maskerade, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1994 ; G. Lehnert, Maskerade und Metamorphosen. Als Männer verkleidete Frauen in der Literatur, Wurzbourg, Königshausen & Neumann, 1994 ; E. Bettinger et J. Funk (dir.), Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, Munich, Schmidt, 1995 ; A. Stoll et V. Wodtke-Werner, Sakkorausch und Rollentausch, ouvr. cité, 1997.

    7 Outre J. Dieulafoy, la Perse a été décrite par l’Italienne C. Serena, dans Mon Voyage : souvenirs personnels, ouvr. cité.

    8 Ces ouvrages sont parus pour la première fois en 1887, à l’époque sous le titre commun de La Perse, la Chaldée et la Susiane 1881-1882. Relation de voyage (Paris, Hachette). L’édition originale compte plus de 700 pages et 42 chapitres. Les deux rééditions sont divisées en chapitres dont les titres ont été partiellement modifiés, de sorte qu’elles comportent plus de 50 chapitres. Il est regrettable que l’introduction, essentielle, de Jane Dieulafoy manque dans l’édition moderne de 1989. Mais, comme il n’y a pas d’autres coupures notables, je me référerai ici aux rééditions de 1989 et 1990.

    9 Ce journal de voyage est paru d’abord en 1888 sous le titre À Suse. Journal des fouilles, 1884-1886, Paris, Hachette, 1888. À l’occasion de la réédition de 1990, les titres des chapitres et la division en chapitres ont été légèrement modifiés. Le chapitre XII de l’ancienne édition a donné lieu par exemple à deux chapitres (XII et XIII). À partir de là, la division en chapitres est de plus en plus décalée. Au total, l’édition originale comporte 19 chapitres, tandis que la réédition en compte 21. Outre ces chargements formels, quelques passages ont été légèrement modifiés. Ainsi « Je m’acclimate » (1888, p. 30) est devenu « Je m’habitue à Aden » (1990, p. 42). De même, « Partout où nous plantons le drapeau tricolore, il faut qu’il s’enracine » (1888, p. 18) est devenu dans la nouvelle édition : « Quand le drapeau a été planté en terre étrangère, il faut qu’il y pousse de vigoureuses racines » (1990, p. 35). Malgré certaines différences, je vais par la suite citer d'après la réédition de 1990, car là non plus, il n’y a pas de coupure substantielle. Il faut signaler encore qu’aussi bien La Perse, la Chaldée et la Susiane que À Suse. Journal des fouilles sont parus en grand format en tant que beaux livres richement illustrés.

    10 Dans le guide archéologique de S. A. Matheson, Persia: An Archological Guide (Londres, Faber & Faber, 1976), on peut lire que dans l’Iran actuel il y a plus de 2 500 sites archéologiques. Rien que dans la plaine de Persépolis il y en a presque 1 000. Cette richesse en trésors archéologiques est liée, comme le constate Edmond Pottier, au fait que vers l’an 500 avant J.-C., sous le règne de Darius, « l’empire des Perses comprend à peu près tout l’Orient et que l’Égypte est devenue en quelque sorte l’une de ses provinces ». Voir E. Pottier, « Les antiquités de Suse rapportées par la mission Dieulafoy au musée du Louvre », Gazette des Beaux-Arts, vol. 28, novembre 1886, p. 366.

    11 M. Dronsart, Les Grandes Voyageuses, ouvr. cité, p. 59.

    12 Suse faisait partie des sites les plus anciens en Mésopotamie et était considérée comme une métropole économique de l’empire achéménide. Au ve siècle avant J.-C., Darius le Grand (522-486) y fit construire une ville abritant un palais achéménide. Après que celui-ci eut brûlé, Artaxerxès II Mnémon (404-358) le fit reconstruire d’après les plans anciens. Aujourd’hui, le site de Suse n’offre pas d’édifices ou de ruines impressionnants ; ils sont entre-temps tombés en poussière. Le roman couronné par l’Académie de Jane Dieulafoy, Parysatis (1890), évoque la reine Parysatis, fille d’Artaxerxès et future femme de Darius II. Dieulafoy y fait le portrait d’une femme à la volonté de fer qui sacrifie tout pour le pouvoir. Plus tard, elle tira du roman un drame en trois actes. La tragédie fut jouée avec grand succès le 17 août 1902 dans les arènes de Béziers. La musique de la pièce a été composée par Camille Saint-Saëns.

    13 Je remercie Nicole Chevalier, conservatrice du département des Antiquités orientales du Louvre, de m’avoir communiqué ces informations.

    14 S. A. Matheson, Persia: An Archological Guide, ouvr. cité. Mes connaissances sur les fouilles archéologiques proviennent presque exclusivement des textes de Jane Dieulafoy et du guide archéologique cité.

    15 Une amazone en Orient. Du Caucase à Persépolis 1881-1882, Paris, Phébus, 1989.

    16 Voir M. Dieulafoy, L’Art antique de la Perse, Achéménides, Parthes, Sassanides, Paris, Des Fossez, 1884-1885.

    17 E. Pottier, « Madame Dieulafoy », dans J. Dieulafoy, Isabelle la grande reine de Castille 1451-1504, ouvr. cité, p. vi.

    18 E. Pottier, ibid., p. vi.

    19 A. France, « Le roman historique – Mme Dieulafoy – Mlle Cantel », art. cité.

    20 M. Dronsart, Les Grandes Voyageuses, ouvr. cité, p. 52.

    21 È. et J. Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy. Une vie d’homme, Paris, Perrin, 1991.

    22 C. Edel, « La consécration de la première femme grand reporter », Le Matin Magazine, 27 mars 1982, p. 12.

    23 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 79.

    24 J. Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, ouvr. cité, p. 2. Comme indiqué précédemment, l’introduction manque dans l’édition moderne de 1989.

    25 Voir la citation de Hommaire de Hell sous une forme plus longue au chapitre 2, p. 000 de cet ouvrage.

    26 B. Melman, Women’s Orients, ouvr. cité, p. 255. La première chaire d’égyptologie fut instaurée en Angleterre en 1892, à une époque, donc, où même les chercheurs masculins n’avaient pas forcément reçu une formation scientifique.

    27 « […] the very ambiguity of status of the new oriental sciences of archeology, Biblical topography and Egyptology, was what made them relatively open and particularly appealing to self-educated, self-made orientalists. These are the new orientalists, emerging in the 1870s and 1880s, on the periphery of the metropolitan sites of knowledge about the Middle East, apprenticed outside the universities […] » (ibid. p. 255).

    28 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 170.

    29 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 187.

    30 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 113.

    31 Ibid., p. 166.

    32 Ibid., p. 53.

    33 Ibid., p. 59-60.

    34 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 327.

    35 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 49.

    36 Ibid., p. 56.

    37 C. Edel et J.-P. Sicre, « Introduction », dans J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 11.

    38 Hanoum ou khanoum est une expression de respect qui s’adresse aux dames. En d’importantes occasions, Jane Dieulafoy fait toujours connaître son véritable sexe, ainsi lors d’une audience chez le Chah de Perse, où sa mascarade suscite de nombreuses questions :
    – Comment ! ce jeune garçon est une femme ? a répondu le roi en persan.
    – Pourquoi madame, me dit alors le roi en français, n’avez-vous pas conservé les longues robes et les vêtements des dames européennes ?
    – Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours inaperçue. Votre majesté n’ignore pas combien, dans les pays musulmans, il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert : à cet égard, il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont encore plus scrupuleusement suivies en Perse qu’ailleurs » (J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 122). Le Chah ne s’étonne pas seulement de son déguisement, mais aussi de son moyen de locomotion inhabituel, les Dieulafoy ayant fait la plus grande partie de leur voyage à cheval.

    39 D’après M. Rhoen, Cristina Belgiojoso, Jane Dieulafoy et Isabelle Eberhardt : trois femmes voyageuses et leur perception des femmes orientales, mémoire de maîtrise cité, p. 63. La bibliothèque Marguerite Durand tient à la disposition des chercheurs de nombreuses lettres manuscrites, télégrammes et invitations de Jane Dieulafoy.

    40 « Une femme curieuse », article non signé, Le Monde, 21-22 octobre 1991, p. 25.

    41 J. Dieulafoy, Frère Pélage, roman historique, Paris, Lemerre, 1894.

    42 À propos du discours moderne sur l’androgynie, voir U. Bock et D. Alfermann, « Androgynie in der Diskussion: Auflösung der Geschlechterrollengrenzen oder Verschwinden der Geschlechter? – Eine Einleitung », dans U. Bock et D. Alfermann, Androgynie: Vielfalt der Möglichkeiten, Stuttgart, Metzler, 1999, p. 11-34.

    43 Cité selon J. Chalon, « La George Sand du désert », Le Figaro, 28 janvier 1991, p. 8.

    44 G. Lehnert, Maskerade und Metamorphosen, ouvr. cité, p. 11, soutient qu’une tradition comparable d’hommes déguisés en femmes n’existe pas. Vu la mise en cause des hiérarchies établies par une femme qui s’aventure « plus haut », le déguisement féminin provoque selon Lehnert plus de tensions que le déguisement masculin de sorte que c’est surtout une tradition de déguisement de la femme en homme qui s’est manifestée dans la littérature européenne. Je trouve problématique la perspective très sélective de Lehnert. Il y a de nombreux exemples du cas opposé, aussi bien dans la vie que dans la littérature, par exemple dans le roman de J. B. Louvet de Couvrays, Les Amours du chevalier de Faublas (1787-1790) et dans les nouvelles de Sade Crimes de l’amour (1800), tout comme dans la littérature de la Renaissance italienne. Le but du déguisement est souvent d’arriver jusqu’à la bien-aimée, c’est-à-dire « d’entrer » et pas de « sortir ». Déguisés en femmes, les hommes descendent dans la hiérarchie sociale. Leur costume est souvent lié à une perte de prestige, comme dans le cas de Michel Vieuchange (1904-1930), qui s’était déguisé en 1930 en femme berbère pour pouvoir accéder à un territoire désertique, situé entre le Maroc et la Mauritanie et interdit aux Français. Dans la préface du journal de voyage de M. Vieuchange, Smara. Carnets de route, (Paris, Payot, 1993), l’éditeur souligne la souffrance engendrée par cette démarche. De manière significative, il parle, en ce qui concerne ce déguisement, d’un acte d’humiliation : « Rien n’y manque : l’humiliation du déguisement, la fatigue, les déconvenues, les blessures qui refusent de guérir, la maladie, la trahison. » M. Vieuchange ressent ce déguisement comme une contrainte très pénible : « Je ne saurais dire comme il est pénible de toujours se dissimuler. La chaleur, la fatigue ne seraient rien, mais c’est cette contrainte perpétuelle. J’en éprouve de vraies crises de rage » (ibid., p. 46). D’autres recherches permettraient certainement de trouver de nombreux exemples d’hommes déguisés en femmes. Mais pour les raisons déjà évoquées, il faut traiter le déguisement masculin et le déguisement féminin séparément.

    45 J. Larnac, Histoire de la littérature féminine en France, Paris, Kra, 1929, p. 225.

    46 Voir I. Korte-Klimach, « Re-reading Rachilde: Monsieur Vénus als Palimpsest », dans R. Kroll et M. Zimmermann (dir.), Gender Studies in den romanischen Literaturen, ouvr. cité, p. 59-76.

    47 J. Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, ouvr. cité, p. 15-16. Comme cette introduction manque totalement dans Une amazone en Orient, on a l’impression que le passage de l’Occident en Orient fait l’objet d’une ellipse.

    48 Voir J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 148.

    49 Ibid., p. 50.

    50 C’est dans une caravane que Dieulafoy entre en contact avec la population. À sa surprise, elle y rencontre une pitchkhedmet, une femme déguisée en homme, qui s’occupe du « service extérieur » des femmes de la caravane et qui jouit à ce titre d’une plus grande liberté de mouvement. Cette rencontre s’apparente à un regard dans le miroir qui n’inspire toutefois pas de réflexions particulières : « […] l’aga [le maître, N. U.] jugeant, dans sa sagesse, que les servantes de ses femmes ne peuvent sans inconvénient, faire à chaque étape le service extérieur, a choisi une vigoureuse et vaillante paysanne kurde, lui a fait raser la tête et revêtir un costume masculin afin de lui permettre de sortir sans scandale à visage découvert. Ali, c’est le nom qu’on lui a donné, fait tout le service des khanoums dont pas un homme n’oserait approcher » (ibid., p. 80).
    J’aimerais signaler ici encore que l’ethnologue Sigrid Westphal-Hellbusch a établi lors de ses enquêtes de terrain auprès de bédouins irakiens, au milieu des années 1950, que des femmes en vêtement d’hommes appelées mustergil ne constituent pas du tout un cas isolé. Une mustergil raconte, selon Westphal-Hellbusch, que rien que dans sa tribu cinquante femmes environ vivent en mustergil. La décision de mener une vie d’homme ne peut être annoncée qu’après la première menstruation et elle est d’habitude acceptée par la communauté sans discussion. Westphal-Hellbusch explique cette décision par la discrimination des femmes dans les sociétés régies par la loi du père. Voir S. Westphal-Hellbusch, « Transvestiten », dans B. Hauser-Schäublin (dir.), Ethnologische Frauenforschung, Berlin, Reimer, 1994, p. 176-189. Le phénomène symétrique, c’est-à-dire les hommes qui souhaitent mener une vie de femme, n’existe pas, d’après elle.

    51 J. Dieulafoy, En Mission chez les immortels. Journal des fouilles de Suse 1884-1886, Paris, Phébus, 1990, p. 19.

    52 Ibid., p. 24.

    53 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 94.

    54 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 69.

    55 M. d’Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand, ouvr. cité, p. 329.

    56 « Berichten sie [die mitreisenden Frauen, N. U.] über die gemeinsame Reise, benutzen sie häufig die “wir”-Form. Der männliche Part bedankt sich im Vor- oder Nachwort bei seiner Mitarbeiterin, im weiteren Text ist die Ehefrau wundersamerweise verschwunden, existiert nur noch die “ich”-Form » (A. Pytlik, Träume im Tropenlicht. Forscherinnen auf Reisen, ouvr. cité, p. 95).

    57 Femina, 1er décembre 1904, cité d’après C. Edel, « La consécration de la première femme grand reporter », art. cité, p. 13.

    58 N. Zand, « Le tour du monde au pays des mille et une nuits », Le Monde, 13 juillet 1990, p. 30.

    59 È. et J. Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, ouvr. cité, p. 41.

    60 L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, ouvr. cité, p. 132 ; souligné par Irigaray. Sur le thème de la mascarade, on se contentera de renvoyer à l’article de Joan Riviere publié déjà en 1929, mais qui fait depuis un certain temps l’objet d’une réception renouvelée (voir J. Riviere, « Féminité en tant que mascarade », dans M.-C. Hamon, Féminité mascarade. Études psychanalytiques, Paris, Seuil, 1994, p. 197-213).

    61 Voir le chapitre « Lacan, Riviere, and the strategies of masquerade », dans J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité, p. 43-57.

    62 L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, ouvr. cité, p. 131 et suiv.

    63 « […] police permission was legally required for all women wishing to wear pants into the Paris streets at any time other than carnival » (J. Matlock, « Masquerading women, pathologized men: Cross-dressing, fetishism, and the theory of perversion, 1882-1935 », dans E. Apter et W. Pietz [dir.], Fetishism as Cultural Discourse, ouvr. cité, p. 42).

    64 « […] as pathological, immoral, and threatening to the social order » (ibid., p. 43).

    65 « […] women’s transvestism was a common and accepted practice in certain circles until the last two decades of the century. Even then, as long as women were above the law, like Sand, Bernhardt, Eberhardt, or other women of the haute bourgeoisie, they could name their reasons for dressing as they pleased » (ibid., p. 51).

    66 Jean Chalon remarque : « Elle était l’une des cibles préférées des échotiers et des caricaturistes » (J. Chalon, « La George Sand du désert », art. cité).

    67 « Mme Jane Dieulafoy », article non signé, Le Journal, 12 février 1902, p. 6.

    68 Ce bref article se trouve dans le dossier consacré à Jane Dieulafoy à la bibliothèque Marguerite Durand (M. D.), mais sans aucune référence bibliographique.

    69 J. Chalon, « Les arpenteurs du monde », Le Figaro, 4 décembre 1989, p. 7.

    70 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 41.

    71 M. Rhoen, Cristina Belgiojoso, Jane Dieulafoy et Isabelle Eberhardt : trois femmes voyageuses et leur perception des femmes orientales, texte cité, p. 62.

    72 Voir les articles concernant les conférences de Dieulafoy sur la mobilisation générale peu avant qu’éclate la guerre, dans le dossier Jane Dieulafoy à la bibliothèque Marguérite Durand (M. D.) ; É. Helsey, « Les femmes dans l’armée. Une conférence de Mme Dieulafoy » (1914) ; M. Céraud, « L’apostolat patriotique de Mme Dieulafoy » ; L. Chevreuse, « Le rôle des femmes en cas de guerre. Comment le comprend et l’exprime Mme Dieulafoy » (1913) ; G. Téry, « Les jours se suivent… », Le Matin, 1913 ; « Si les femmes voulaient… », article non signé, Le Matin, 2 juin 1913, p. 1.

    73 L.-P. Flobert, La Femme et le costume féminin, Lille, Lefevbre, 1911.

    74 Voir W. Schäffner, « Transformationen. Schreber und die Geschlechterpolitik um 1900 », dans E. Bettinger et J. Funke, Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, ouvr. cité, p. 273-291.

    75 « Is drag the imitation of gender, or does it dramatize the signifying gestures through which gender itself is established? » (J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité, p. 53).

    76 « Maskerade bringt etwas Neues hervor, das gerade nicht auf ein Konzept von Authentizität angewiesen ist » (G. Lehnert, Wenn Frauen Männerkleider tragen, ouvr. cité, p. 37).

    77 N. Zand, « Le tour du monde au pays des mille et une nuits », art. cité, p. 30.

    78 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, t. I, p. 164 et suiv.

    79 Ibid., p. 119.

    80 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 261.

    81 J. Dieulafoy, En Mission chez les immortels, ouvr. cité, p. 134.

    82 Ibid., p. 135.

    83 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 105 et suiv.

    84 Sur le phénomène minoritaire de la transsexualité, voir A. Runte, Biographische Operationen. Diskurse der Transsexualität, Munich, Fink, 1996. En partant d’un corpus d’environ quarante textes autobiographiques en allemand, français ou anglais rédigés par des transsexuels entre 1930 et 1990, ainsi que des exemples de cas depuis 1853 jusqu’au temps présent, Runte examine l’opposition corps/âme, c’est-à-dire la conviction d’avoir une vraie âme dans un faux corps.

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    1 C. Lévi-Strauss, La Voie des masques, Paris, Plon, 1979, p. 144.

    2 A. France, « Le roman historique – Mme Dieulafoy – Mlle Cantel », Le Temps, 7 décembre 1890, p. 2.

    3 M. Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand, ouvr. cité, p. 118.

    4 K. Strobel, « Die Courage der Courasche. Weiblichkeit als Maskerade und groteske Körperlichkeit in Grimmelshausens Pikara-Roman », dans E. Bettinger et J. Funk (dir.), Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, Munich, Schmidt, 1995, p. 82-97.

    5 « […] Übergangsraum […] in dem Menschen sich anders inszenieren als die gesellschaftliche Norm es vorsieht » (G. Lehnert, Wenn Frauen Männerkleider tragen. Geschlecht und Maskerade in Literatur und Geschichte, Munich, DTV, 1997, p. 36).

    6 Voir L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977 ; P. Perrot, Les Dessus et les Dessous de la bourgeoisie, Paris, Fayard, 1981 ; J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité ; T. Laqueur, Making Sex. Body and Gender from the Greeks to Freud, ouvr. cité ; J. Matlock, « Masquerading women, pathologized men: Cross-dressing, fetishism, and the theory of perversion, 1882-1935 », dans E. Apter et W. Pietz (dir.), Fetishism as Cultural Discourse, Ithaca-Londres, Cornell University Press, 1993, p. 31-61 ; L. Weissberg (dir.), Weiblichkeit als Maskerade, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1994 ; G. Lehnert, Maskerade und Metamorphosen. Als Männer verkleidete Frauen in der Literatur, Wurzbourg, Königshausen & Neumann, 1994 ; E. Bettinger et J. Funk (dir.), Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, Munich, Schmidt, 1995 ; A. Stoll et V. Wodtke-Werner, Sakkorausch und Rollentausch, ouvr. cité, 1997.

    7 Outre J. Dieulafoy, la Perse a été décrite par l’Italienne C. Serena, dans Mon Voyage : souvenirs personnels, ouvr. cité.

    8 Ces ouvrages sont parus pour la première fois en 1887, à l’époque sous le titre commun de La Perse, la Chaldée et la Susiane 1881-1882. Relation de voyage (Paris, Hachette). L’édition originale compte plus de 700 pages et 42 chapitres. Les deux rééditions sont divisées en chapitres dont les titres ont été partiellement modifiés, de sorte qu’elles comportent plus de 50 chapitres. Il est regrettable que l’introduction, essentielle, de Jane Dieulafoy manque dans l’édition moderne de 1989. Mais, comme il n’y a pas d’autres coupures notables, je me référerai ici aux rééditions de 1989 et 1990.

    9 Ce journal de voyage est paru d’abord en 1888 sous le titre À Suse. Journal des fouilles, 1884-1886, Paris, Hachette, 1888. À l’occasion de la réédition de 1990, les titres des chapitres et la division en chapitres ont été légèrement modifiés. Le chapitre XII de l’ancienne édition a donné lieu par exemple à deux chapitres (XII et XIII). À partir de là, la division en chapitres est de plus en plus décalée. Au total, l’édition originale comporte 19 chapitres, tandis que la réédition en compte 21. Outre ces chargements formels, quelques passages ont été légèrement modifiés. Ainsi « Je m’acclimate » (1888, p. 30) est devenu « Je m’habitue à Aden » (1990, p. 42). De même, « Partout où nous plantons le drapeau tricolore, il faut qu’il s’enracine » (1888, p. 18) est devenu dans la nouvelle édition : « Quand le drapeau a été planté en terre étrangère, il faut qu’il y pousse de vigoureuses racines » (1990, p. 35). Malgré certaines différences, je vais par la suite citer d'après la réédition de 1990, car là non plus, il n’y a pas de coupure substantielle. Il faut signaler encore qu’aussi bien La Perse, la Chaldée et la Susiane que À Suse. Journal des fouilles sont parus en grand format en tant que beaux livres richement illustrés.

    10 Dans le guide archéologique de S. A. Matheson, Persia: An Archological Guide (Londres, Faber & Faber, 1976), on peut lire que dans l’Iran actuel il y a plus de 2 500 sites archéologiques. Rien que dans la plaine de Persépolis il y en a presque 1 000. Cette richesse en trésors archéologiques est liée, comme le constate Edmond Pottier, au fait que vers l’an 500 avant J.-C., sous le règne de Darius, « l’empire des Perses comprend à peu près tout l’Orient et que l’Égypte est devenue en quelque sorte l’une de ses provinces ». Voir E. Pottier, « Les antiquités de Suse rapportées par la mission Dieulafoy au musée du Louvre », Gazette des Beaux-Arts, vol. 28, novembre 1886, p. 366.

    11 M. Dronsart, Les Grandes Voyageuses, ouvr. cité, p. 59.

    12 Suse faisait partie des sites les plus anciens en Mésopotamie et était considérée comme une métropole économique de l’empire achéménide. Au ve siècle avant J.-C., Darius le Grand (522-486) y fit construire une ville abritant un palais achéménide. Après que celui-ci eut brûlé, Artaxerxès II Mnémon (404-358) le fit reconstruire d’après les plans anciens. Aujourd’hui, le site de Suse n’offre pas d’édifices ou de ruines impressionnants ; ils sont entre-temps tombés en poussière. Le roman couronné par l’Académie de Jane Dieulafoy, Parysatis (1890), évoque la reine Parysatis, fille d’Artaxerxès et future femme de Darius II. Dieulafoy y fait le portrait d’une femme à la volonté de fer qui sacrifie tout pour le pouvoir. Plus tard, elle tira du roman un drame en trois actes. La tragédie fut jouée avec grand succès le 17 août 1902 dans les arènes de Béziers. La musique de la pièce a été composée par Camille Saint-Saëns.

    13 Je remercie Nicole Chevalier, conservatrice du département des Antiquités orientales du Louvre, de m’avoir communiqué ces informations.

    14 S. A. Matheson, Persia: An Archological Guide, ouvr. cité. Mes connaissances sur les fouilles archéologiques proviennent presque exclusivement des textes de Jane Dieulafoy et du guide archéologique cité.

    15 Une amazone en Orient. Du Caucase à Persépolis 1881-1882, Paris, Phébus, 1989.

    16 Voir M. Dieulafoy, L’Art antique de la Perse, Achéménides, Parthes, Sassanides, Paris, Des Fossez, 1884-1885.

    17 E. Pottier, « Madame Dieulafoy », dans J. Dieulafoy, Isabelle la grande reine de Castille 1451-1504, ouvr. cité, p. vi.

    18 E. Pottier, ibid., p. vi.

    19 A. France, « Le roman historique – Mme Dieulafoy – Mlle Cantel », art. cité.

    20 M. Dronsart, Les Grandes Voyageuses, ouvr. cité, p. 52.

    21 È. et J. Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy. Une vie d’homme, Paris, Perrin, 1991.

    22 C. Edel, « La consécration de la première femme grand reporter », Le Matin Magazine, 27 mars 1982, p. 12.

    23 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 79.

    24 J. Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, ouvr. cité, p. 2. Comme indiqué précédemment, l’introduction manque dans l’édition moderne de 1989.

    25 Voir la citation de Hommaire de Hell sous une forme plus longue au chapitre 2, p. 000 de cet ouvrage.

    26 B. Melman, Women’s Orients, ouvr. cité, p. 255. La première chaire d’égyptologie fut instaurée en Angleterre en 1892, à une époque, donc, où même les chercheurs masculins n’avaient pas forcément reçu une formation scientifique.

    27 « […] the very ambiguity of status of the new oriental sciences of archeology, Biblical topography and Egyptology, was what made them relatively open and particularly appealing to self-educated, self-made orientalists. These are the new orientalists, emerging in the 1870s and 1880s, on the periphery of the metropolitan sites of knowledge about the Middle East, apprenticed outside the universities […] » (ibid. p. 255).

    28 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 170.

    29 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 187.

    30 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 113.

    31 Ibid., p. 166.

    32 Ibid., p. 53.

    33 Ibid., p. 59-60.

    34 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 327.

    35 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 49.

    36 Ibid., p. 56.

    37 C. Edel et J.-P. Sicre, « Introduction », dans J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 11.

    38 Hanoum ou khanoum est une expression de respect qui s’adresse aux dames. En d’importantes occasions, Jane Dieulafoy fait toujours connaître son véritable sexe, ainsi lors d’une audience chez le Chah de Perse, où sa mascarade suscite de nombreuses questions :
    – Comment ! ce jeune garçon est une femme ? a répondu le roi en persan.
    – Pourquoi madame, me dit alors le roi en français, n’avez-vous pas conservé les longues robes et les vêtements des dames européennes ?
    – Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours inaperçue. Votre majesté n’ignore pas combien, dans les pays musulmans, il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert : à cet égard, il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont encore plus scrupuleusement suivies en Perse qu’ailleurs » (J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 122). Le Chah ne s’étonne pas seulement de son déguisement, mais aussi de son moyen de locomotion inhabituel, les Dieulafoy ayant fait la plus grande partie de leur voyage à cheval.

    39 D’après M. Rhoen, Cristina Belgiojoso, Jane Dieulafoy et Isabelle Eberhardt : trois femmes voyageuses et leur perception des femmes orientales, mémoire de maîtrise cité, p. 63. La bibliothèque Marguerite Durand tient à la disposition des chercheurs de nombreuses lettres manuscrites, télégrammes et invitations de Jane Dieulafoy.

    40 « Une femme curieuse », article non signé, Le Monde, 21-22 octobre 1991, p. 25.

    41 J. Dieulafoy, Frère Pélage, roman historique, Paris, Lemerre, 1894.

    42 À propos du discours moderne sur l’androgynie, voir U. Bock et D. Alfermann, « Androgynie in der Diskussion: Auflösung der Geschlechterrollengrenzen oder Verschwinden der Geschlechter? – Eine Einleitung », dans U. Bock et D. Alfermann, Androgynie: Vielfalt der Möglichkeiten, Stuttgart, Metzler, 1999, p. 11-34.

    43 Cité selon J. Chalon, « La George Sand du désert », Le Figaro, 28 janvier 1991, p. 8.

    44 G. Lehnert, Maskerade und Metamorphosen, ouvr. cité, p. 11, soutient qu’une tradition comparable d’hommes déguisés en femmes n’existe pas. Vu la mise en cause des hiérarchies établies par une femme qui s’aventure « plus haut », le déguisement féminin provoque selon Lehnert plus de tensions que le déguisement masculin de sorte que c’est surtout une tradition de déguisement de la femme en homme qui s’est manifestée dans la littérature européenne. Je trouve problématique la perspective très sélective de Lehnert. Il y a de nombreux exemples du cas opposé, aussi bien dans la vie que dans la littérature, par exemple dans le roman de J. B. Louvet de Couvrays, Les Amours du chevalier de Faublas (1787-1790) et dans les nouvelles de Sade Crimes de l’amour (1800), tout comme dans la littérature de la Renaissance italienne. Le but du déguisement est souvent d’arriver jusqu’à la bien-aimée, c’est-à-dire « d’entrer » et pas de « sortir ». Déguisés en femmes, les hommes descendent dans la hiérarchie sociale. Leur costume est souvent lié à une perte de prestige, comme dans le cas de Michel Vieuchange (1904-1930), qui s’était déguisé en 1930 en femme berbère pour pouvoir accéder à un territoire désertique, situé entre le Maroc et la Mauritanie et interdit aux Français. Dans la préface du journal de voyage de M. Vieuchange, Smara. Carnets de route, (Paris, Payot, 1993), l’éditeur souligne la souffrance engendrée par cette démarche. De manière significative, il parle, en ce qui concerne ce déguisement, d’un acte d’humiliation : « Rien n’y manque : l’humiliation du déguisement, la fatigue, les déconvenues, les blessures qui refusent de guérir, la maladie, la trahison. » M. Vieuchange ressent ce déguisement comme une contrainte très pénible : « Je ne saurais dire comme il est pénible de toujours se dissimuler. La chaleur, la fatigue ne seraient rien, mais c’est cette contrainte perpétuelle. J’en éprouve de vraies crises de rage » (ibid., p. 46). D’autres recherches permettraient certainement de trouver de nombreux exemples d’hommes déguisés en femmes. Mais pour les raisons déjà évoquées, il faut traiter le déguisement masculin et le déguisement féminin séparément.

    45 J. Larnac, Histoire de la littérature féminine en France, Paris, Kra, 1929, p. 225.

    46 Voir I. Korte-Klimach, « Re-reading Rachilde: Monsieur Vénus als Palimpsest », dans R. Kroll et M. Zimmermann (dir.), Gender Studies in den romanischen Literaturen, ouvr. cité, p. 59-76.

    47 J. Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, ouvr. cité, p. 15-16. Comme cette introduction manque totalement dans Une amazone en Orient, on a l’impression que le passage de l’Occident en Orient fait l’objet d’une ellipse.

    48 Voir J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 148.

    49 Ibid., p. 50.

    50 C’est dans une caravane que Dieulafoy entre en contact avec la population. À sa surprise, elle y rencontre une pitchkhedmet, une femme déguisée en homme, qui s’occupe du « service extérieur » des femmes de la caravane et qui jouit à ce titre d’une plus grande liberté de mouvement. Cette rencontre s’apparente à un regard dans le miroir qui n’inspire toutefois pas de réflexions particulières : « […] l’aga [le maître, N. U.] jugeant, dans sa sagesse, que les servantes de ses femmes ne peuvent sans inconvénient, faire à chaque étape le service extérieur, a choisi une vigoureuse et vaillante paysanne kurde, lui a fait raser la tête et revêtir un costume masculin afin de lui permettre de sortir sans scandale à visage découvert. Ali, c’est le nom qu’on lui a donné, fait tout le service des khanoums dont pas un homme n’oserait approcher » (ibid., p. 80).
    J’aimerais signaler ici encore que l’ethnologue Sigrid Westphal-Hellbusch a établi lors de ses enquêtes de terrain auprès de bédouins irakiens, au milieu des années 1950, que des femmes en vêtement d’hommes appelées mustergil ne constituent pas du tout un cas isolé. Une mustergil raconte, selon Westphal-Hellbusch, que rien que dans sa tribu cinquante femmes environ vivent en mustergil. La décision de mener une vie d’homme ne peut être annoncée qu’après la première menstruation et elle est d’habitude acceptée par la communauté sans discussion. Westphal-Hellbusch explique cette décision par la discrimination des femmes dans les sociétés régies par la loi du père. Voir S. Westphal-Hellbusch, « Transvestiten », dans B. Hauser-Schäublin (dir.), Ethnologische Frauenforschung, Berlin, Reimer, 1994, p. 176-189. Le phénomène symétrique, c’est-à-dire les hommes qui souhaitent mener une vie de femme, n’existe pas, d’après elle.

    51 J. Dieulafoy, En Mission chez les immortels. Journal des fouilles de Suse 1884-1886, Paris, Phébus, 1990, p. 19.

    52 Ibid., p. 24.

    53 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, p. 94.

    54 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 69.

    55 M. d’Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand, ouvr. cité, p. 329.

    56 « Berichten sie [die mitreisenden Frauen, N. U.] über die gemeinsame Reise, benutzen sie häufig die “wir”-Form. Der männliche Part bedankt sich im Vor- oder Nachwort bei seiner Mitarbeiterin, im weiteren Text ist die Ehefrau wundersamerweise verschwunden, existiert nur noch die “ich”-Form » (A. Pytlik, Träume im Tropenlicht. Forscherinnen auf Reisen, ouvr. cité, p. 95).

    57 Femina, 1er décembre 1904, cité d’après C. Edel, « La consécration de la première femme grand reporter », art. cité, p. 13.

    58 N. Zand, « Le tour du monde au pays des mille et une nuits », Le Monde, 13 juillet 1990, p. 30.

    59 È. et J. Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, ouvr. cité, p. 41.

    60 L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, ouvr. cité, p. 132 ; souligné par Irigaray. Sur le thème de la mascarade, on se contentera de renvoyer à l’article de Joan Riviere publié déjà en 1929, mais qui fait depuis un certain temps l’objet d’une réception renouvelée (voir J. Riviere, « Féminité en tant que mascarade », dans M.-C. Hamon, Féminité mascarade. Études psychanalytiques, Paris, Seuil, 1994, p. 197-213).

    61 Voir le chapitre « Lacan, Riviere, and the strategies of masquerade », dans J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité, p. 43-57.

    62 L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, ouvr. cité, p. 131 et suiv.

    63 « […] police permission was legally required for all women wishing to wear pants into the Paris streets at any time other than carnival » (J. Matlock, « Masquerading women, pathologized men: Cross-dressing, fetishism, and the theory of perversion, 1882-1935 », dans E. Apter et W. Pietz [dir.], Fetishism as Cultural Discourse, ouvr. cité, p. 42).

    64 « […] as pathological, immoral, and threatening to the social order » (ibid., p. 43).

    65 « […] women’s transvestism was a common and accepted practice in certain circles until the last two decades of the century. Even then, as long as women were above the law, like Sand, Bernhardt, Eberhardt, or other women of the haute bourgeoisie, they could name their reasons for dressing as they pleased » (ibid., p. 51).

    66 Jean Chalon remarque : « Elle était l’une des cibles préférées des échotiers et des caricaturistes » (J. Chalon, « La George Sand du désert », art. cité).

    67 « Mme Jane Dieulafoy », article non signé, Le Journal, 12 février 1902, p. 6.

    68 Ce bref article se trouve dans le dossier consacré à Jane Dieulafoy à la bibliothèque Marguerite Durand (M. D.), mais sans aucune référence bibliographique.

    69 J. Chalon, « Les arpenteurs du monde », Le Figaro, 4 décembre 1989, p. 7.

    70 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin, ouvr. cité, p. 41.

    71 M. Rhoen, Cristina Belgiojoso, Jane Dieulafoy et Isabelle Eberhardt : trois femmes voyageuses et leur perception des femmes orientales, texte cité, p. 62.

    72 Voir les articles concernant les conférences de Dieulafoy sur la mobilisation générale peu avant qu’éclate la guerre, dans le dossier Jane Dieulafoy à la bibliothèque Marguérite Durand (M. D.) ; É. Helsey, « Les femmes dans l’armée. Une conférence de Mme Dieulafoy » (1914) ; M. Céraud, « L’apostolat patriotique de Mme Dieulafoy » ; L. Chevreuse, « Le rôle des femmes en cas de guerre. Comment le comprend et l’exprime Mme Dieulafoy » (1913) ; G. Téry, « Les jours se suivent… », Le Matin, 1913 ; « Si les femmes voulaient… », article non signé, Le Matin, 2 juin 1913, p. 1.

    73 L.-P. Flobert, La Femme et le costume féminin, Lille, Lefevbre, 1911.

    74 Voir W. Schäffner, « Transformationen. Schreber und die Geschlechterpolitik um 1900 », dans E. Bettinger et J. Funke, Maskeraden. Geschlechterdifferenz in der literarischen Inszenierung, ouvr. cité, p. 273-291.

    75 « Is drag the imitation of gender, or does it dramatize the signifying gestures through which gender itself is established? » (J. Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, ouvr. cité, p. 53).

    76 « Maskerade bringt etwas Neues hervor, das gerade nicht auf ein Konzept von Authentizität angewiesen ist » (G. Lehnert, Wenn Frauen Männerkleider tragen, ouvr. cité, p. 37).

    77 N. Zand, « Le tour du monde au pays des mille et une nuits », art. cité, p. 30.

    78 J. Dieulafoy, Une amazone en Orient, ouvr. cité, t. I, p. 164 et suiv.

    79 Ibid., p. 119.

    80 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 261.

    81 J. Dieulafoy, En Mission chez les immortels, ouvr. cité, p. 134.

    82 Ibid., p. 135.

    83 J. Dieulafoy, L’Orient sous le voile, ouvr. cité, p. 105 et suiv.

    84 Sur le phénomène minoritaire de la transsexualité, voir A. Runte, Biographische Operationen. Diskurse der Transsexualität, Munich, Fink, 1996. En partant d’un corpus d’environ quarante textes autobiographiques en allemand, français ou anglais rédigés par des transsexuels entre 1930 et 1990, ainsi que des exemples de cas depuis 1853 jusqu’au temps présent, Runte examine l’opposition corps/âme, c’est-à-dire la conviction d’avoir une vraie âme dans un faux corps.

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    Ueckmann, Natascha. « VII – Jane Dieulafoy : une voyageuse savante en Perse vers 1880 ou le travestissement comme mode de vie ». In Genre et orientalisme. Grenoble: UGA Éditions, 2020. doi:10.4000/books.ugaeditions.12392.
    Ueckmann, Natascha. « VII – Jane Dieulafoy : une voyageuse savante en Perse vers 1880 ou le travestissement comme mode de vie ». Genre et orientalisme, UGA Éditions, 2020, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.12392.

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    Ueckmann, Natascha. Genre et orientalisme. Traduit par Kaja Antonowicz. Grenoble: UGA Éditions, 2020. doi:10.4000/books.ugaeditions.12292.
    Ueckmann, Natascha. Genre et orientalisme. Traduit par Kaja Antonowicz, UGA Éditions, 2020, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.12292.
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