Introduction
Wüster en contexte
p. 7-88
Remerciements
Je remercie vivement Danielle Candel et Didier Samain pour leur contribution à la rédaction de cette introduction, qu’il s’agisse des pages portant sur le mouvement Wörter und Sachen (D. Samain) ou bien des passages consacrés à la réception de Wüster au sein de l’école française de terminologie et à sa postérité viennoise (D. Candel).
Texte intégral
1Nous avions organisé1, voici bien des années, le colloque international qui a donné lieu aux textes ici réunis – des textes modifiés, enrichis et mis à jour, depuis lors, pour la plupart d’entre eux. L’ensemble nous paraît avoir gardé tout son intérêt, le sujet est toujours aussi important, il reste d’actualité.
2Ce colloque avait été l’occasion de mieux diffuser en France les idées de celui qui est considéré comme le fondateur de la terminologie contemporaine, Eugen Wüster (1898-1977), et de l’école viennoise de terminologie qui prend en grande partie sa source dans les travaux de ce dernier. En effet, Wüster n’est pas toujours connu pour ses écrits de terminographe et de terminologue, ni reconnu pour son rôle actif au sein des commissions internationales dites de standardisation, mais souvent de manière indirecte, par ouï-dire. La terminologie, avec ses analyses théoriques et ses applications pratiques, représente un secteur multidisciplinaire qui s’est développé depuis l’origine parallèlement aux progrès scientifiques et industriels, aux échanges internationaux. Or trop rares sont les linguistes, les épistémologues et historiens de la linguistique, ou même les spécialistes de terminologie et des langues de spécialité qui connaissent ses véritables sources et ses textes séminaux ou le contexte de son émergence2.
3L’un des objectifs du colloque3 était aussi de présenter des textes qui, dans de nombreux cas, n’étaient (et ne demeurent encore aujourd’hui) accessibles qu’en allemand, ou sont restés simplement inédits. D’une façon générale, il convient de souligner que les écrits de Wüster sont marqués d’un souci didactique particulièrement net, dont il eût été dommage de continuer à priver les chercheurs.
4Nombreux sont ceux, nous semble-t-il, qui ont pu mal juger les conceptions de Wüster, présentées parfois de manière partielle ou partiale. Certes, il s’agissait d’abord d’un ingénieur désireux de traiter des objets industriels, avec les termes qui les désignent, dans l’esprit de la normalisation ou, pour mieux dire, de la normation technique4. Mais Wüster ne s’est pas cantonné dans des prises de position terminologiques et norma(lisa)trices réductrices et figées. Il développe dans ses écrits des réflexions linguistiques prenant en compte un large spectre de variations langagières, ce qui a de quoi surprendre plus d’un lecteur.
1. Repères conceptuels : genèse de la terminologie wüstérienne
5Nous visons, dans cette introduction, à poser quelques repères permettant de situer la terminologie wüstérienne dans le contexte de son émergence, en insistant notamment sur ce qu’elle doit, au tout début, au recours à l’espéranto, ainsi que sur ses sources philosophiques et linguistiques, du moins les plus importantes. Puis nous indiquerons très succinctement comment elle a été reçue et quelle a été sa postérité.
1.1. Espérantisme et « espérantologie » : Wüster lexicographe
6Avant d’entreprendre ses recherches en terminologie, Wüster a été un espérantophone, un « espérantologue » et un espérantiste5 militant. Il apprend l’espéranto à l’âge de 15 ans. En mai-juin 1914 – âgé de presque 16 ans – il assiste au Deutscher Esperanto-Kongreß, qui se tient à Leipzig6. Il traduit alors plusieurs œuvres littéraires en espéranto, notamment des fables de Lessing, un récit fantastique de Chamisso7 et une nouvelle de Wilhelm Hauff8. Mais, pour ce qui nous intéresse ici, c’est surtout son activité de lexicographe bilingue ou plurilingue qui est significative.
7Il y a d’abord ce projet de jeunesse d’un dictionnaire encyclopédique allemand-espéranto, mis en œuvre dès 1918 et pour lequel il s’adjoint plusieurs collaborateurs à partir de 1921 : l’Enciklopedia Vortaro Esperanta-Germana (Wüster 1923-1929), dont le manuscrit est aujourd’hui conservé à la Österreichische Nationalbibliothek. Il s’agissait de créer un outil pouvant servir de modèle à d’autres dictionnaires bilingues, afin d’associer à l’espéranto d’autres langues que l’allemand et d’étendre progressivement la perspective encyclopédique à une grande variété de domaines scientifiques et techniques. L’Enciklopedia Vortaro représente, avec ses 70 000 ou 80 000 entrées prévues (celles qui figurent dans le manuscrit)9, l’une des tentatives les plus poussées pour élargir le lexique de l’espéranto – en exploitant ses procédés de formation des mots – bien au-delà, non seulement des 3 000 racines que comportait l’Universala Vortaro (1893) de Zamenhof, mais du nombre de celles qui étaient réunies dans les dictionnaires parus jusque-là10. La construction d’un tel type d’outil visait aussi à écarter le risque qu’une utilisation croissante de l’espéranto comme langue auxiliaire spécialisée (Fachhilfssprache) ne conduise à un développement anarchique de son lexique. Comme la plupart des premiers espérantologues, ceux du Lingva Komitato (dès 1905), Wüster prévoyait une évolution systématique de l’espéranto et posait la question de savoir à quelles conditions et sous quelles formes la communauté des espérantophones pouvait et/ou devait contrôler les changements susceptibles de l’affecter11. Cette exigence de stricte régulation des changements envisageables vaudra aussi, plus tard, à ses yeux, pour les langages spécialisés12 dont nous pouvons nous représenter l’évolution comme une succession de paliers caractérisés chacun par une terminologie fixe et qui participent à ce titre d’une science « normale » au sens de Kuhn. « Prise en synchronie à un moment donné de son histoire, une discipline constituée dispose d’un inventaire de notions techniques, identifiables par des procédures déterminées et par une terminologie stabilisée […], intégrée au savoir collectif. » (Samain 2007 : 53).
8La question du régime d’évolution de la langue internationale était au cœur des débats internes à la linguistique d’avant 1914, débats qui opposaient les néogrammairiens, d’un côté, et ceux qu’on peut ranger sous la bannière du conventionnalisme, de l’autre. Les premiers estimaient que les règles qui président au changement linguistique, en particulier les lois phonétiques qui agissent de manière inconsciente et mécanique, produiraient leurs effets sur la langue internationale comme sur toute autre langue, contrevenant ainsi à terme à sa finalité même, c’est-à-dire au réquisit de fixité, garantie de transparence sémantique et d’intercompréhension. En raison des calques et des interférences linguistiques, la langue internationale – à condition qu’il s’agisse bien d’un parler (d’une Mundart) et non pas d’une langue réservée aux échanges écrits – se différencierait en effet en autant de dialectes qu’il y aurait de groupes de locuteurs nationaux distincts à l’avoir choisie comme langue auxiliaire.13 Pour les seconds, au contraire – parmi lesquels H. Schuchardt (1842-1927), O. Jespersen (1860-1943), J. Baudouin de Courtenay (1845-1929)14 – qui avaient pris position contre les néogrammairiens dans la querelle dite des lois phonétiques, les conditions de création très particulières de la langue internationale constituaient une garantie de stabilité dans la mesure où les instances qui l’avaient élue et en avaient arrêté les propriétés par convention – en particulier la Délégation pour l’adoption d’une langue internationale auxiliaire, créée à l’occasion du premier Congrès international de philosophie (1900) – auraient aussi pour tâche de réguler son évolution sur le plan lexical, tout en la maintenant inchangée du point de vue phonétique, morphologique et syntaxique.
9Après 1914, ces débats perdent de leur virulence. D’une part, le contexte de la guerre mondiale, synonyme de replis nationalistes, affaiblit considérablement l’élan qui avait impulsé le mouvement tendant à créer une langue internationale auxiliaire. D’autre part, de tous les projets conçus entre 1880 et 1914 environ, seul (ou presque) l’espéranto survit encore – parmi ceux qui n’étaient pas mort-nés – dans la mesure où il est utilisé par une communauté de locuteurs encore assez nombreuse pour qu’on puisse prédire le maintien des positions qu’il a acquises, voire la reprise de son expansion. Une langue comme l’ido, dont on avait un moment imaginé qu’en raison de ses propriétés « logiques » elle aurait pu supplanter l’espéranto, en particulier dans les échanges entre savants, apparaît désormais comme une concurrente inutile voire dangereuse pour l’unité des espérantophones, toutes catégories d’utilisateurs confondues15.
10Parallèlement à l’Enciklopedia Vortaro Esperanta-Germana, Wüster publie chez Hirt, à Leipzig, les quatre premiers volumes d’un dictionnaire spécialisé, le Maschinentechnisches Esperanto – Wörterbuch der Grundbegriffe (Wüster 1923)16. L’ouvrage s’inscrit bien, lui aussi, dans le prolongement du projet de jeunesse, mais – comme son titre l’indique – restreint à un domaine précis, celui de la machine-outil : il s’agit de doter ce domaine d’un dictionnaire encyclopédique monolingue qui en rassemble les « concepts fondamentaux ».
1.2. Normation et clé terminologique. La thèse de 1931 et les travaux d’avant la guerre
11En 1931, Wüster soutient sa thèse de doctorat, et la publie sous le titre suivant : Internationale Sprachnormung in der Technik, besonders in der Elektrotechnik (Die nationale Sprachnormung und ihre Verallgemeinerung)17. L’ouvrage, dont cette première édition compte 431 pages, sera réédité en 1966, assorti d’un « rapport complémentaire » (Ergängzungsbericht) de 19 pages et de deux avant-propos, l’un de Wüster, l’autre de Kandler (voir infra, section 3.1.) – l’ensemble compte 470 pages. Il sera à nouveau « augmenté », en 1968 (507 pages en tout). Comme le laisse entendre le sous-titre du rapport complémentaire de la seconde édition (« Cinquante-trois ans plus tard »), Wüster mesure les changements apportés au travail terminologique dans l’intervalle (abandon de l’espéranto et du projet de clé terminologique, évolution de la terminologie de la terminologie…). Il évoque aussi ce qu’a été la réception de l’ouvrage lors de sa parution et retrace les étapes de l’institutionnalisation du domaine (création de l’ISA, de l’ISO, du comité technique 37, d’Infoterm, etc.)18 (Wüster 1966 [1931] : 413-434). Comme celle de 1966, l’édition de 1968 – dans la préface de laquelle Wüster estime que le travail de fondation de la terminologie (Grundlegungsarbeit) s’est entre temps développé à l’échelle mondiale (Wüster 1968 [1931] : § 4.3) – fournit l’occasion d’une mise à jour des références, avec notamment un renvoi aux rapports que B. Pottier et L. Guilbert ont présentés au colloque de l’AILA (l’Association internationale de linguistique appliquée) en 1966.
12Reposant sur le recensement et l’analyse des travaux relatifs à la normation des langages de spécialité dans différents contextes nationaux, cette thèse vise à en étendre la portée à une échelle internationale, à travers l’exemple plus particulier de l’électrotechnique (c’est du moins ce sur quoi le titre insiste), en fondant cette extension sur le recours à l’espéranto comme langue auxiliaire. Dans le rapport complémentaire dont il assortit la seconde édition de l’ouvrage, Wüster explique que c’est à la demande de l’éditeur qu’en 1931 il avait dû préciser « in der Technik » dans le titre. Mais en réalité, comme il l’indique lui-même, le livre porte sur les langues de spécialité de « toutes les sciences fondamentales de la nature, qu’il s’agisse des sciences du vivant ou de la matière. » (« aller grundlegender organischen und anorganischen Naturwissenschaften ») (Wüster 1966 [1931] : § 1.B, 414). Il préfigure sous cet aspect l’idée d’une portée « générale » (allgemeine) de la théorie terminologique telle qu’il la développera ultérieurement. La généralité ainsi visée doit donc être comprise à la fois comme une internationalisation des normes et une prise en compte de la pluralité des disciplines techniques et scientifiques dont la terminologie est susceptible d’être normée. On y reviendra.
13Une telle visée en passait, pour Wüster, par la construction d’une « clé terminologique ». Il s’agissait de dresser une liste des radicaux et des affixes en usage dans les différentes langues scientifiques, à l’échelle internationale, et d’édicter des règles de dérivation permettant de construire les termes. On devait ainsi pouvoir aboutir à un « langage terminologique » aisément utilisable, quelle que soit la discipline et dans quelque langue naturelle que le discours scientifique soit énoncé. L’adoption d’un pareil outil devait rendre caduc le recours au latin et surtout au grec utilisé le plus souvent pour la formation des termes scientifiques. Wüster et Drezen, le terminologue soviétique dont l’œuvre est synchrone de celle de Wüster jusqu’en 1937, s’accordaient sur l’objectif à atteindre, mais pas sur la méthode à mettre en œuvre pour élaborer cette clé terminologique, ni sur le modèle de langue auxiliaire à promouvoir puisqu’à la différence de Wüster – partisan du recours pur et simple à l’espéranto à cette époque – Drezen penchait pour un espéranto mâtiné d’ido. Comme nous l’avons indiqué plus haut, pour les mêmes raisons qu’il cessera in fine de recourir à une langue internationale auxiliaire – nous verrons plus précisément lesquelles – Wüster finira par abandonner le projet de clé terminologique. On trouvera dans la contribution de G. Budin au présent ouvrage la référence des textes de 1936 dans lesquels il en avait préfiguré les contours19.
14De 1935 à 1938, Wüster collabore au Vocabulaire électrotechnique international, un ouvrage auquel il consacre aussi un compte rendu (Wüster 2001 [1939]). Ce Vocabulaire est réalisé sous l’égide de la Commission électrotechnique internationale [ = IEC], une instance fondée en 190820, l’une des premières de ce type à publier sa propre terminologie. Il comporte 2 000 termes et définitions en français, anglais, allemand, italien, espagnol et – pour ce qui nous regarde ici – en espéranto ([IEC] 1938).
15Par la suite, Wüster s’intéresse à d’autres langues internationales, comme l’occidental d’Edgar de Wahl (créé en 1922)21 ou – plus tard encore – à l’interlingua, un projet élaboré à partir de 1936 au sein de l’International Auxiliary Language Association (IALA), piloté par le germaniste, traducteur et traductologue américain Alexander Gode (1905-1970), auquel collaborent plusieurs linguistes de renom, comme Otto Jespersen22, Edward Sapir (1884-1939) et André Martinet (1908-1999), et qui aboutit au début des années 1950 (Gode, ed. 1951). Un intérêt en apparence paradoxal dans la mesure où l’occidental aussi bien que l’interlingua font partie des langues artificielles dites « naturalistes » qui reconduisent certaines des irrégularités et des redondances des langues naturelles dont elles constituent l’interlangue (celles de leur système verbal en particulier), ce qui paraît contrevenir au sens tout spécial accordé par Wüster à la fonction « auxiliaire » de la langue internationale, c’est-à-dire à sa mise au service d’une terminologie, laquelle suppose qu’il s’agisse d’une langue dont on se sera efforcé, pour cette raison, d’éliminer les irrégularités.
16Dans la réédition de sa thèse, en 1966, Wüster adjoint au résumé en espéranto de l’édition originale un bref résumé de l’ouvrage en interlingua. La préférence qu’il semble ainsi, à cette époque-là, accorder à cette langue parmi d’autres, en dépit de son « naturalisme », s’explique surtout par le caractère collectif de sa conception et de sa mise en œuvre – un caractère qu’il privilégie pour son propre compte dans le travail terminologique, comme E. Oeser et J. Humbley le soulignent dans leurs contributions respectives, et qui constitue une source de légitimité scientifique et une garantie supplémentaire de reconnaissance par la cité scientifique. J. Humbley montre aussi que l’adoption effective des termes et le suivi des décisions prises par les comités techniques font partie de la méthodologie du terminologue. Wüster insistera à de très nombreuses reprises sur l’aspect collectif du travail (Gemeinschaftsarbeit) pour caractériser l’activité des instances de normalisation, dont les résultats sont le fruit de compromis, à l’issue (le plus souvent) de plusieurs années de négociations serrées23.
17Mais l’inconséquence apparente de ce déplacement d’intérêt de l’espéranto vers l’interlingua est toute relative : en espéranto, la formation des mots nouveaux obéit à deux tendances qui s’opposent l’une à l’autre : le schématisme, d’une part, principe d’économie des moyens qui maintient inchangé le nombre de morphèmes et garantit la transparence sémantique des mots grâce à la possibilité de les analyser en morphèmes, tous dotés d’un sens autonome ; mais le naturalisme aussi, d’autre part, c’est-à-dire l’emprunt par l’espéranto de mots déjà internationaux aux langues qui constituent son substrat, ce qui génère de l’inflation morphématique, donc un manquement à l’idéal réductionniste qu’est supposée viser la langue auxiliaire24. Comme souvent, D. Samain le souligne dans sa contribution, Wüster est conduit à faire valoir le primat de l’intercompréhension sur la structure.
18Une précision s’impose ici à propos de l’expression langue auxiliaire (Hilfssprache) afin de lever une possible ambiguïté. Dans le discours des interlinguistes et des historiens des langues universelles et internationales, comme Couturat et Leau (1979 [1903] et 1979 [1908]), langue auxiliaire désigne une langue artificielle de communication destinée à enrichir le répertoire linguistique des locuteurs en vue des échanges internationaux (tourisme, commerce, congrès et publications scientifiques, etc.) : en tant qu’elle est auxiliaire, la langue internationale s’adjoint aux langues nationales ; elle ne les remplace pas. Sous la plume de certains logiciens, comme Frege, langue auxiliaire désigne une langue naturelle employée dans l’exposé des principes premiers de l’idéographie (la Begriffsschrift – le formalisme logique), c’est-à-dire de ce que Frege nomme Darlegungssprache (« langue de présentation » ou « …d’exposition »). La différence établie par Frege (1983 [1923 ?]25 : 280-281) entre Darlegungssprache et Hilfssprache préfigure, sous certains aspects, la dénivellation entre langage objet et métalangage, telle qu’elle prévaudra en logique à partir des années 1930, à cette différence près cependant (différence essentielle) qu’elle n’est pas pensée par Frege, ce qu’elle sera plus tard par Hilbert et Tarski, comme pouvant concourir à la résolution des paralogismes engendrés par sa conception de l’idéographie (voir infra, section 1.4.3.). À maints égards, l’usage que Wüster fait de l’expression emprunte à ces deux acceptions à la fois : langue auxiliaire désigne l’espéranto conçu comme langue d’échanges quotidiens, indépendamment de la terminologie ; mais, puisqu’il s’agit de le mettre au service de l’exposé de la terminologie, le but est alors aussi scientifique : l’espéranto est choisi parce qu’il s’agit d’une langue (assez) bien faite, et surtout d’une langue perfectible.
19Dans la mesure où il ne relève pas exclusivement du « schématisme », l’espéranto fait donc fonction de langue auxiliaire pour Wüster, non parce qu’il répondrait à l’exigence d’un maximum de régularité (sur le plan formel), mais à celle d’un simple optimum. De même, sur le plan sémantique – le plus important – il s’agit de tendre vers une transparence et une univocité optimales des significations sans qu’on puisse y atteindre dans tous les cas. Et ce « tendre vers » (anstreben), vaut aussi pour la terminologie où il prend souvent l’allure d’une simple recommandation26. Comme plusieurs des contributeurs à cet ouvrage le soulignent27, la biunivocité terme/concept, l’élimination des homonymes, des polysèmes et des synonymes répondent davantage, chez Wüster – en dépit de l’image caricaturale qui en est souvent donnée – à la visée plus ou moins lointaine d’un horizon réformateur (voir infra, la section 1.4.), à une idée simplement régulatrice, qu’à l’obéissance hic et nunc à des règles intangibles et rigides.
20On le voit bien, du reste, quand on examine – comme l’a fait D. Candel (2007) – la pratique de la variation au sein de la terminologie de la terminologie créée par Wüster lui-même : les reformulations synonymiques ou quasi-synonymiques y sont assez nombreuses, pas seulement en diachronie (quand on considère les changements intervenus dans le métalangage de la discipline pendant les quelque cinquante années de production scientifique de son promoteur)28, mais également en synchronie, dans un même ouvrage – ce dont Wüster s’explique, au demeurant (1985 [1979] : 79 et sq). Et, à maints égards – G. Budin le montre ici même – c’est parce que la biunivocité se révèle impossible à garantir en ayant recours aux seules langues naturelles, sans autre forme de procès, que Wüster fait dans un premier temps le choix d’une langue planifiée puis, dans un second, celui d’une harmonisation des dénominations internationales.
1.3. Interlangue et mélange des langues. De la Kunstsprache à la Plansprache
21Il est un linguiste – un linguiste autrichien – pour lequel le projet d’une langue internationale auxiliaire peut s’enraciner dans la science linguistique, telle du moins qu’il la pratique. Il s’agit de H. Schuchardt. L’intérêt porté par Schuchardt aux créoles et aux pidgins, au phénomène des mélanges de langues (Sprachmischung), ainsi qu’aux phénomènes d’affinité et de convergence aréale (Sprachangleichung) l’ont amené très tôt à défendre l’hypothèse d’apparentements non génétiques, à contre-courant du modèle diffusionniste dominant. Si l’on y ajoute l’importance que Schuchardt accorde au rôle des individus dans l’évolution linguistique, ceci contribue à expliquer qu’il ait pu souscrire aux caractéristiques conférées à l’espéranto par Zamenhof.
22La conception schuchardtienne du mélange des langues, qui consacre la possibilité de créer et de rendre viable une langue artificielle dont les matériaux sont issus non seulement de langues, mais de rameaux linguistiques distincts, c’est-à-dire à la fois des langues germaniques, slaves et latines, et celle de mélanger des langues à tous les niveaux d’analyse, et pas seulement au niveau lexical, va à l’encontre des conceptions du courant linguistique encore prédominant dans la première décennie du vingtième siècle – le comparatisme des néogrammairiens et de leurs successeurs, notamment en France – et, plus généralement parlant, à l’encontre de l’organicisme dont Wüster fait lui aussi la critique (1966 [1931] : § 853, 351 sq).
23Ainsi, pour Meillet, si le mélange au niveau lexical, tel qu’il est mis en œuvre dans l’espéranto, ne contrevient pas fondamentalement à la doctrine néogrammairienne, il n’en va pas de même de la phonologie, de la morphologie et de la syntaxe, a fortiori si le mélange non seulement s’opère au sein de la famille indoeuropéenne, comme pour le lexique, mais de plus transgresse les frontières entre familles puisque « la morphologie [de l’espéranto] est agglutinante et sa syntaxe omniprédicative, deux traits typologiques à peu près inconnus des langues européennes » (Samain 2010 : 281). Pour Meillet, en effet, comme Tesnière l’avait montré, le lexique d’une langue ne constitue pas un système, ce qui rend possible les emprunts lexicaux29, à la différence des systèmes phonétiques et morphologiques : systématicité et possibilité d’un mélange sont deux principes qui s’opposent l’un à l’autre ; seuls des systèmes de niveau différent peuvent faire l’objet d’un mélange30. Et c’est parce que les emprunts lexicaux sont possibles qu’une langue internationale a posteriori – qui retiendra les radicaux communs aux langues lui ayant servi de substrat – est à son tour concevable31. Une telle conception est éminemment compatible elle aussi, ça va sans dire, avec celle que Wüster se forme d’une terminologie.
24À partir de 1938, Wüster cesse d’employer ou de se référer systématiquement à la langue internationale (ou, en tout cas, à l’espéranto, comme nous l’avons déjà noté), comme langue auxiliaire de la terminologie aussi bien que comme langue de travail des comités de normalisation, et finit par prendre le parti d’une Plansprache élaborée à partir des langues nationales les plus répandues – le parti du dictionnaire terminologique multilingue – au détriment de la Kunstsprache. Ce changement d’orientation s’explique par des raisons d’ordre interne, qui ont trait à la langue internationale elle-même, à ses lacunes ou ses défauts. Comme le souligne D. Samain, « pas plus que les langues “naturelles”, l’espéranto ne constitue par lui-même une terminologie. Il faut tenir compte des distorsions sémantiques dues à l’usage […]. Il y a peut-être plus discrètement, mais peut-être plus profondément, l’hétérogénéité logique des racines de la langue et des unités de la taxinomie. Les “clés terminologiques” forment donc au plus un sublangage ou un sous-ensemble d’une langue, mais n’en constituent pas une à proprement parler ». (Samain 2010 : 291-292).
25Le second faisceau de raisons qui expliquent, sinon l’abandon, du moins l’éloignement marqué de Wüster à l’endroit de l’espéranto est d’ordre institutionnel. Ce sont les changements intervenus dès les années 1930 au sein des comités de normalisation et qui seront entérinés plus tard, au moment de la création de l’ISO après la Seconde Guerre mondiale. Comme l’indique G. Budin ici même :
L’espéranto a très vite été rayé de la liste des langues de travail lors de la reprise du travail technique, par exemple au sein de la Commission électrotechnique internationale […]. Même lors de (la reconstitution) du […] T[echnical] C[ommittee] 37 en 1952, au sein de l’ISO […], il n’était plus guère question de l’espéranto ni de la clé terminologique […] pour les délégations des États membres, bien que la commission autrichienne de normalisation spécialisée en terminologie ait continué à travailler sur la clé terminologique entre 1947 et 1951 (donc avant la reconstitution du TC 37).
26À cette évolution propre aux terminologues, se conjugue celle des linguistes. Un point de repère chronologique est ici utile à indiquer : le sixième Congrès international des linguistes, qui s’est tenu à Paris en 1948 – le premier de l’après-guerre – est le dernier au cours duquel la question de l’adoption d’une langue auxiliaire internationale, qui figurait invariablement jusque-là dans les congrès antérieurs depuis le second d’entre eux (Genève 1931), fait l’objet de rapports (Martinet 1949) et de discussions. Après cette date, la question sort définitivement du champ d’intérêt de la communauté internationale des linguistes, cesse de faire partie de la « science normale ».
27Il y a enfin des raisons politiques : l’espéranto, « langue de juifs et de communistes » selon les nazis, et le mouvement espérantiste, réputé internationaliste, sont proscrits en Autriche après l’Anschluss32, comme ils l’étaient déjà en Allemagne, et les espérantistes subissent des persécutions33. L’autre grande école de terminologie européenne de l’époque, l’école soviétique – principalement représentée alors par Lotte – cesse elle aussi de recourir à l’espéranto en vue de l’élaboration d’une clé terminologique : les espérantistes sont réprimés par le régime stalinien, surtout à partir de la Grande Terreur.
28De façon plus générale, le sort et l’attitude de Wüster pendant la période nazie sont succinctement évoqués par G. Budin et D. Candel dans l’ouvrage. G. Budin – après avoir noté que Wüster n’a rien publié entre 1941 et 1948 – indique qu’il « a(vait) réussi à préserver son entreprise de la confiscation par le régime national-socialiste », ce qui laisse entendre – peut-être en raison de sa participation au mouvement espérantiste – qu’il aurait pu courir le risque d’une telle confiscation, voire d’une persécution34. G. Budin note aussi qu’après la guerre, son usine n’a pas été davantage confisquée, bien que située dans la zone d’occupation soviétique. Le sous-entendu semble ici que Wüster n’était pas concerné par la dénazification, n’ayant pas été – selon toute apparence – membre du NSDAP, le parti nazi35. En réalité, comme le souligne D. Candel, même si on ignore à peu près tout des activités et des opinions politiques de Wüster entre 1938 et 1945, « la situation politique engendrée par le nazisme semble [l’avoir laissé] dans une relative indifférence. »
1.4. La « critique du langage »
29Ce thème est au centre de la réflexion de Wüster. En tant qu’espérantiste, Wüster milite pour un réformisme linguistique qui s’attaque à la fois au statut et au corpus des langues nationales. À leur statut, car la sacralisation de ces langues qui relève au premier chef, dans une perspective post-herdérienne ou post-fichtéenne, de la définition des identités nationales conçues comme des Gemeinschaften – des communautés d’instinct et de destin – participe in fine de visées nationalistes et agonistiques ; la promotion d’une langue internationale telle que l’espéranto s’inscrit à l’inverse dans un projet politique pacifiste et internationaliste, un projet irénique de concorde entre les peuples, comme le souligne J. Humbley ici même. À leur corpus aussi, car il s’agit de diffuser l’usage de « moyens d’expression plus logiques » ou qui tendent à l’être, c’est-à-dire d’une langue dont la grammaire génère de la régularité formelle, on l’a vu, et de la transparence sémantique là où les langues nationales ou celles qu’on désigne parfois aujourd’hui du nom de langues ethniques, parce qu’elles résultent de l’histoire, sont constitutivement irrégulières et ambigües.
30Cette conception est commune à deux des principaux partisans d’une langue internationale dans le monde savant, Couturat et Jespersen, aux travaux desquels Wüster renvoie dans sa thèse. « La linguistique elle-même nous révèle, au sein de nos langues, une tendance essentiellement logique à la régularité ; […] le tableau qu’elle nous trace de leur évolution nous montre en quelque sorte partout l’esprit humain à la recherche de moyens d’expression toujours plus logiques » (Couturat 1912a : 11). Pour sa part, Jespersen parle de Progress in Language – c’est le titre de l’un de ses ouvrages (1894) : la langue internationale n’est que l’aboutissement de tendances centripètes déjà à l’œuvre, vers davantage de « rationalité », dans l’évolution récente des langues européennes « supérieures » (Jespersen 1894 : 3), comme la perte des flexions, une analycité accrue, une syntaxe stable et la porosité des frontières entre catégories grammaticales. On reconnait ici à la fois l’influence probable de l’utilitarisme, et l’émergence d’une pensée de type aréal faisant place aux mouvements diachroniques convergents et non plus seulement aux forces centrifuges dans l’évolution des langues. La rationalisation de l’outil linguistique ordinaire, conçu comme le produit d’une Gesellschaft, d’une société consciente de ses moyens d’expression et des conditions qu’il faut réunir pour les parfaire, trouve également un prolongement, chez Wüster, dans l’entreprise de normation terminologique des langages spécialisés – les langages en vigueur chez les scientifiques et qu’il convient de réformer et d’unifier à l’échelle internationale36.
31À la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, le thème de la critique du langage, directement lié au type de réformisme linguistique que nous venons d’évoquer, apparaît comme un topos de la pensée philosophique et scientifique, notamment dans les pays de langue allemande – un thème dont il faut prendre la mesure si l’on cherche à saisir le contexte intellectuel et culturel dans lequel Wüster a œuvré, mais qui répond à plusieurs configurations assez distantes l’une de l’autre.
1.4.1. La radicalité critique de Mauthner
32Ainsi, pour Fritz Mauthner (1849-1923), il faut abandonner entièrement l’idée selon laquelle le langage puisse servir à la science37. Sa critique38 consiste à mettre en cause les « possibilités et les prétentions du langage » (Bouveresse 2013 : 10). Elle aboutit à un scepticisme radical. Mauthner montre notamment que le langage est un outil utile à l’action, mais pas à la connaissance : « comme il est par ailleurs évident que toute connaissance est conditionnée par le langage et condamnée à passer par lui, il conclut de cela que nous ne savons tout simplement rien. » (Ibid.). Les Beiträge zu einer Kritik der Sprache de Mauthner font partie des ouvrages que Wüster a lus précocement et abondamment annotés, comme l’attestent les exemplaires de sa bibliothèque personnelle conservée dans le fonds Wüster à l’université de Vienne (Budin 2007 : 20). Tout en passant sous silence une radicalité qui ruinerait tout projet de réforme du langage comme outil de savoir, il se réfère à Mauthner à plusieurs reprises39, notamment dans les sections de sa thèse consacrées à la « délimitation des significations »40 et à l’« uniformisation des formes conceptuelles ».
33Dans le premier cas, il lui emprunte la notion de « sphère d’association » (Associationsphäre), conforme à l’associationnisme empiriste dominant à son époque : « de nombreuses expressions ont des significations différentes en fonction de leur domaine d’application. Par signification, on peut donc entendre soit une signification individuelle (Einzelbedeutung), soit l’ensemble de toutes les significations individuelles d’une expression, sa “sphère d’association” » (1966 [1931] : § 632, 230), ce que Wüster nomme « réseau sémantique »41 (Bedeutungsnetz) pour son propre compte. Dans le second cas, il s’agit des emprunts lexicaux traduits42 :
Des formes conceptuelles semblables peuvent être apparues par hasard, ce qui est particulièrement vrai lorsque les expressions ont des significations différentes […]. Aujourd’hui, à l’ère de la normation, il est également concevable qu’une même forme conceptuelle ait été introduite simultanément dans plusieurs pays. Mais dans la plupart des cas, la similitude des formes conceptuelles s’explique d’une troisième façon : un peuple a adopté la forme conceptuelle d’un autre peuple. Mauthner a créé l’expression de « calque sémantique » (Lehnübersetzung)43 pour décrire ce processus et ses résultats ; cette expression est aujourd’hui couramment utilisée. Ce n’est pas le cas des noms donnés par Mauthner aux concepts subordonnés, qui sont moins heureux : « traduction bâtarde » et « changement de signification abâtardi » ; les dénominations cohérentes s’imposent d’elles-mêmes : lehnübersetzte Wortverbindung (« syntagme calqué ») et lehnübersetzte Begriffsübertragung (« transfert conceptuel calqué »). Une très grande partie des ressources lexicales (Wortvorrat) est constituée de calques sémantiques. (Wüster 1966 [1931] : § 634, 237)
1.4.2. Réforme de la terminologie philosophique
34Le principal représentant du second courant de pensée qui, dans l’Allemagne wilhelmienne, participe du mouvement d’une critique du langage, est le philosophe et sociologue Ferdinand Tönnies (1855-1936). Une critique cependant doublement limitée, dans son cas, à un domaine spécialisé de la pensée – celui de la philosophie – et à un plan d’analyse particulier, celui de la terminologie. Les travaux de Tönnies ont connu un certain retentissement au tournant du vingtième siècle, jusqu’en 1914 – et même au-delà – et si, trente ou quarante ans plus tard, Wüster ne s’y réfère pas dans sa thèse, il n’est guère possible qu’il les ait ignorés. Ce retentissement tient, d’une part, à l’ouvrage séminal de Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft, paru en 1887, réédité avec succès en 1912, dans lequel sont introduites ces deux catégories fondamentales de l’étude des groupes humains dont nous avons dit plus haut qu’elles forment, sur un mode antagoniste, deux instances constitutives de rapports différenciés au langage : la communauté, définie comme une masse indistincte et compacte, un groupement organique où les individus sont unis par consensus (Verständnis), et la société, un type de groupement où les individus sont liés par un choix conscient et contractuel. Dans Gemeinschaft und Gesellschaft, Tönnies décrit par ailleurs le travail de la pensée philosophique comme un travail collectif de type sociétal et le langage philosophique comme le principal résultat de ce travail. L’ouvrage constitue à cet égard une des sources de la sociologie de la science et, quand Tönnies insiste sur le caractère à la fois collectif et international de l’activité philosophique, c’est dans des termes très proches de ceux que Wüster emploiera pour décrire l’action des terminologues au sein des instances de normalisation.
35Enfin, Tönnies est également connu pour la publication d’un essai, La Nomenclature philosophique, paru en anglais dans Mind en 189944 et qu’il réédite, revu et augmenté en 1909, en version allemande. Dans ce texte, il envisage les conditions permettant de créer une terminologie philosophique adéquate. Il traite aussi de la question de savoir quels liens une communauté humaine entretient avec sa langue, et « s’il est possible d’exciper de la nature conventionnelle des signes linguistiques pour affirmer le caractère juridique des liens établis entre les sujets parlants et leur langue, pour passer d’une définition du signe linguistique comme convention (son caractère arbitraire) à celle de la langue comme convention (comme contrat) » (Savatovsky 2020 : 222). Auquel cas, il est licite, voire nécessaire pour un philosophe de s’instituer législateur de sa propre langue professionnelle en cherchant à en amender la terminologie – et une telle exigence sera bien aussi celle de Wüster quand il s’emploiera à réformer les terminologies techniques.
36Ce second courant de pensée au sein de la critique du langage coïncide avec le renouveau de la lexicographie spécialisée en matière de philosophie45, au-delà même de la sphère d’expression allemande où la question avait fait l’objet de plusieurs études, notamment celle du philosophe et historien de la philosophie Rudolph Eucken (1846-1926)46. En témoigne la publication, aux États-Unis, du dictionnaire de philosophie et de psychologie de Baldwin (1901) et, en France, du dictionnaire de Lalande (1902-1923)47 qui porte le titre de Vocabulaire technique et critique de la philosophie. On lit, à l’entrée « Technique » de ce Vocabulaire, que « toutes les techniques ont pour caractère d’être collectives et progressives ». Comme plus tard pour Wüster et pour Neurath (1937 : 318) qui renvoie sur ce point au Lalande comme à un modèle possible, une tâche de type encyclopédique, dictionnairique ou terminographique est technique en ce sens qu’elle est nécessairement collective et ouverte à des ajouts et des perfectionnements progressifs. D’un point de vue wüstérien, la terminographie ne porte pas seulement, par prédilection, sur des objets techniques. Elle est elle-même un objet technique quand elle est ainsi définie.
1.4.3. Le criticisme de Wittgenstein
37On trouve une troisième forme particulière de critique du langage chez le jeune Wittgenstein, celui du Tractatus logico-philosophicus. Wittgenstein suit les traces de Boltzmann et de Hertz qui ont assigné des limites au langage de la physique théorique. Dans le cas de Wittgenstein, l’idée de critique est à prendre en un sens assez proche de celui de Kant : il s’agit non pas de mettre en cause le langage de manière radicale, mais de tracer ses limites en définissant strictement les conditions de possibilité de son usage. Et quand on dit langage, c’est du langage ordinaire qu’il est question, pas des langues formulaires. Certes, Wittgenstein souscrit à la lecture que Russell avait faite des Grundgesetze der Arithmetik de Frege – laquelle mettait en évidence les paralogismes qui ruinaient le projet idéographique frégéen – et il souscrit à la théorie des types que Russell avait imaginée pour les résoudre. Mais, participant en cela du linguistic turn amorcé par Russell après 1905, il a surtout en vue le langage de tous les jours et il n’y a pas, sous cet aspect, de véritable solution de continuité entre le premier Wittgenstein et le second, celui des Recherches philosophiques (2004 [1953]).
38Or si c’est du langage ordinaire que les difficultés philosophiques tirent leur origine puisque c’est de lui, et de lui seul, qu’on se sert pour philosopher, c’est aussi en raison de l’importance excessive, « mythologique » qu’on lui accorde que ces difficultés apparaissent inextricables quand on en fait l’expression ou l’outil d’une rationalité idéale et abstraite48 – ce que, du reste, Wittgenstein faisait pour son propre compte dans le Tractatus. Sous cet autre aspect en revanche, le second Wittgenstein s’éloigne sensiblement du premier en ce que la critique du langage – même en comprenant la critique au sens kantien – cesse de figurer comme une question centrale dans les Recherches philosophiques49.
1.4.4. Le Cercle de Vienne : traduire le langage devant le tribunal de la science
39Le quatrième courant qu’on peut rattacher à ce mouvement général de critique du langage particulièrement vivace en Autriche est celui qui est représenté par les savants et philosophes du Verein Ernst Mach, fondé par Moritz Schlick (1882-1936), plus connu sous le nom de Cercle de Vienne. Ces savants partagent certains présupposés avec ceux des trois premiers courants, de même – mais de plus longue main – qu’avec certains représentants de la philosophie de la connaissance « autrichienne », tels que Bolzano (1781-1848), Boltzmann (1844-1906) et Brentano (1838-1917)50. Ainsi, comme chez Mauthner, la critique du langage est au premier chef, au sein du Cercle de Vienne, critique de l’usage qui en est fait pour introduire et valider le lexique de la métaphysique et dont il s’agit de purger la philosophie en le soumettant au rasoir d’Occam51. Et de même que, pour Mauthner, le refus de la « superstition langagière » (Wortaberglaube) conduit au déni de toute espèce d’engagement ontologique, car l’assomption d’un objet en passe toujours par des mots, de même, pour Schlick ou Carnap, bien philosopher consistera d’abord à traîner le langage de la philosophie devant le tribunal de la science au nom du principe de parcimonie afin de le débarrasser des entités superflues qui l’encombrent (ma contribution à cet ouvrage).
40La filiation entre les conceptions du physicien et épistémologue Ernst Mach (1838-1916) et celles des penseurs du Cercle de Vienne est elle aussi connue. Et c’est sans doute grâce au témoignage de Mach52 – dont Mauthner avait suivi l’enseignement – qu’une critique du langage à la Mauthner a été jugée sinon recevable, du moins « audible » par certains des membres du Cercle de Vienne, comme Schlick. Cette garantie contribue peut-être à expliquer que Wüster, qui en appelle à Mach et à Boltzmann – comme E. Oeser l’indique dans sa contribution –, ait aussi continué de se référer à Mauthner jusque dans ses derniers travaux (Wüster 2001 [1959-1960]). Mais Mauthner a pu en même temps, par ses positions anti-logicistes, représenter un contre-exemple de ce qu’entendaient par « critique du langage » d’autres membres du Cercle de Vienne, comme Carnap, ou de ce qu’entendait le premier Wittgenstein. On tient là sans doute une des raisons pour lesquelles Wittgenstein prend bien soin, dans le Tractatus logico-philosophicus, de se démarquer expressément de lui53. Cependant – à la différence de Mauthner, et aussi de Wittgenstein pour qui toute critique du langage s’exprime encore dans le langage54 et en recèle par là même les lacunes constitutives –, Carnap admet l’existence d’un métalangage permettant de fixer des limites à l’exprimable mais permettant aussi d’envisager un langage de la science purifié de toute métaphysique. Enfin, comme chez Tönnies ou Lalande, les formes de l’encyclopédie (une entreprise mobilisant de multiples collaborateurs, qui indiquera dans quelles directions dégager les nouvelles voies de la science et de la philosophie), apparaîtront aux membres du Cercle de Vienne les plus propres à l’utilisation des langages philosophique et scientifique réformés55. De ce point de vue, il avait même été un moment envisagé de créer dans L’Encyclopédie internationale de la langue unitaire un index trilingue, intégrant la terminologie commune ainsi établie (Neurath 1936).
41Si, à maints égards, dans ce contexte multiforme, c’est des conceptions du Cercle de Vienne que celles de Wüster apparaissent ex post les plus proches en matière de critique du langage, par le nominalisme qui les sous-tend, par des théories de la définition assez semblables l’une à l’autre (Savatovsky dans cet ouvrage), voire par l’exigence de construire le langage spécialisé dans un métalangage (G. Budin et E. Oeser dans cet ouvrage) et par l’intérêt accordé dans les deux cas à la culture matérielle, ce n’est pas avant les années 1960 que Wüster s’y réfère expressément dans ses écrits, comme on le constate surtout dans son Nachlaß (voir Budin 2007), quoiqu’il ait lu beaucoup plus tôt Schlick, Neurath ou Carnap. La question du métalangage fait problème, cependant. Sans doute, d’après certains commentateurs, comme F. Gaudin, dans la mesure où Wüster considère « le domaine des notions et celui des termes comme deux domaines indépendants » (Wüster 1981 [1974] : 63) et où « la signification d’un terme est constituée par une notion qui lui est subordonnée » (ibid.) – ce par quoi Wüster s’écarterait le plus de la linguistique post-saussurienne –, cette rupture introduirait « un glissement subreptice qui fait passer de la langue naturelle à une métalangue. » (Gaudin 1993 : 26). Pour d’autres commentateurs, au contraire, la terminographie se distinguerait de la lexicographie en ce qu’elle ne serait pas dotée d’un métalangage définitoire ; ainsi, pour Adamo (1999), la définition terminographique (comprendre la définition réelle) serait hors de la langue.
2. Statut disciplinaire de la terminologie wüstérienne : entre linguistique et philosophie
2.1. Wüster et les linguistes
42Les rapports complexes que Wüster entretient avec les linguistes sont abordés par J. Humbley et D. Candel dans leurs contributions respectives. J. Humbley rend compte de la position de Wüster au sujet de la linguistique appliquée et de l’aménagement linguistique : Wüster remarque que les linguistes théoriciens s’interdisent d’intervenir sur la langue, mais que la technique linguistique (Sprachtechnik) doit être adaptée aux besoins de la communication spécialisée. Dans l’activité de normation telle que Wüster la conçoit, il s’agit de tenir compte des usages réellement possibles et attestés. À propos des sigles et autres abréviations, Wüster se montre attentif à une compréhension aisée des termes. Il est sensible à l’oral, recommandant des prononciations fluides. Il semble bien, finalement, adopter une attitude plus souple envers la langue que ce que l’on peut imaginer : il cherche avant tout à faciliter les échanges.
43D. Candel rappelle que Wüster est souvent méconnu des linguistes, parfois décrié par eux, et qu’il est d’autant plus intéressant de relever les liens qu’il entretient effectivement avec eux. Son chapitre présente des éléments de discussion permettant de souligner le rôle positif des linguistes en terminologie, de montrer des points de désaccord entre le terminologue et le linguiste, de mettre en valeur la « terminologie de la terminologie ». On constate, tout au long du vingtième siècle, un intérêt croissant des linguistes pour la normation terminologique mais aussi l’expression récurrente d’un « on ne peut normaliser la langue ». Wüster salue l’interaction entre normation et linguistique.
44En matière de linguistique, plus encore peut-être qu’en matière de philosophie, les références de Wüster apparaissent marquées d’un certain éclectisme, relever d’un bricolage56 théorique propre à cette Laienlinguistik que Martin Stegu évoque dans son intervention à l’une des tables rondes du colloque. L’expression n’est pas facile à traduire en français. Le Laienlinguist, c’est littéralement le linguiste profane, celui qui n’a pas été initié, c’est-à-dire qui n’a pas été formé à la discipline au cours de ses études supérieures, l’amateur (en tant qu’on le distingue du professionnel), bref l’autodidacte – une circonstance qu’il convient de garder à l’esprit si l’on cherche à comprendre pourquoi la terminologie wüstérienne a tant tardé à être reconnue pour son importance (ou tout simplement à être connue) par les linguistes de profession, par le monde académique ou les milieux savants en général, en dehors des comités techniques de normalisation57.
45De « profane » à « profanateur »58, il n’y a qu’un pas et, dans certaines des contributions à l’ouvrage, comme celle de F. Rastier, on ne manque pas de noter les contresens des terminologues, généralement parlant, en matière de linguistique quand ils cherchent à s’emparer de ses concepts. Le propos de M. Stegu est différent : il s’emploie à souligner les facteurs, relevant de la sociologie de la science, qui permettent d’expliquer l’absence d’interdisciplinarité, de passerelles entre les disciplines – raisons pour lesquelles, pendant longtemps, une entreprise terminologique à la Wüster est demeurée illégitime aux yeux des linguistes consacrés ; et d’indiquer pourquoi les linguistes ne sont venus que sur le tard à s’intéresser aux langages de spécialité. M. Stegu soutient à cet égard que le travail de Wüster débouche sur une linguistique produite par des profanes à l’intention des linguistes eux-mêmes (« Linguistik von Laien für Linguisten »), sur une tentative pour populariser les notions de la terminologie auprès des universitaires linguistes, ce qui requiert ici qu’on dise un mot de quelques-unes des sources linguistiques de la terminologie dont la mobilisation par Wüster avait aussi pour but de se rendre recevable en dehors du cercle des ingénieurs et des techniciens.
46De même qu’Anton Marty (1847-1914) constitue l’une des plus constantes références de Wüster tout au long de son œuvre, en matière de philosophie du langage – on y vient –, Leo Weisgerber acquiert un statut assez comparable, mais un peu plus tard, en matière de linguistique. Sous le nom de Sprachinhaltsforschung, l’approche de Weisgerber a dominé, pour une bonne part, la linguistique allemande après la Seconde Guerre mondiale avant d’être fortement récusée par la suite. Le rejet de Weisgerber par les cercles académiques allemands des années 1960-1970, à la fois pour des raisons politiques59 et pour ses positions proprement scientifiques – même si la linguistique structurale post-saussurienne, sur la base de laquelle ce rejet s’est en partie opéré n’a jamais trouvé en Allemagne une aussi forte assise institutionnelle qu’en France – n’a pas dissuadé Wüster, pourtant assez opportuniste en matière théorique, nous l’avons dit à plusieurs reprises, de continuer d’avoir recours à la Sprachinhaltsforschung jusqu’à la fin de carrière (voir infra, 3.1.). La notion de contenu (Inhalt) comme alternative à celle de signification (Bedeutung), une théorie de la langue de type humboldtien, conçue comme construction du monde, l’analyse des procédés de formation des concepts et la théorie des champs sémantiques forment le socle doctrinal sur lequel Wüster s’appuie quand il a recours à Weisgerber. Comme le remarque G. Budin dans sa contribution, l’orientation de Wüster vers un type de théorie linguistique relativiste à la Weisgerber, à partir des années 1950, est d’autant plus surprenante qu’il avait auparavant défendu des positions résolument internationalistes et interlinguistiques. Sans doute le nom de Weisgerber n’est-il pas mentionné dans la première édition de la thèse de Wüster, en 193160, et ne l’est qu’une seule fois dans la réédition de 1966. « Mais dans l’une de ses publications théoriques les plus importantes, qui paraît en 1959-1960, Wüster souscrit explicitement à la conception de Weisgerber, s’agissant de la “nomination du monde” (das Worten der Welt)61, exposée par celui-ci dans une publication de 1955 (Weisgerber 1955) » (G. Budin).
2.2. Les sources philosophiques de la Terminologielehre
47Selon W. Nedobity (1984), G. Budin (2007) ou E. Oeser (ici même), les conceptions de Wüster s’enracineraient en partie, surtout dans sa thèse et ses premiers travaux en tant que terminologue, dans le riche terreau de la philosophie dite « autrichienne », celle l’Empire austro-hongrois de la seconde moitié du dix-neuvième et du tout début du vingtième siècle. En réalité, les conceptions de Wüster sont, à cet égard, assez disparates et déjà passablement datées au moment où il entreprend ses recherches en terminologie. Il s’agirait d’abord de la philosophie de la connaissance qui s’était développée au sein de l’école de Brentano et – peut-être même avant – dans le sillage de l’enseignement de Bolzano.
48La contribution d’E. Oeser62, qui reprend l’essentiel des propositions exposées dans l’article de Wüster (1959-1960) qu’on vient d’évoquer, fournit au passage quelques éléments de contextualisation, dont certains excèdent toutefois la tradition autrichienne. Si le titre choisi par Wüster pour son article fait clairement référence aux thèses de Weisgerber, dont il sera à nouveau question plus bas, Oeser envisage aussi une filiation moins visible du côté du phénoménisme de Mach et de la réinterprétation boltzmannienne de l’évolution. S’y ajoute l’appel explicite de Wüster dans son article à des théories sémiotiques contemporaines en phase avec la philosophie autrichienne : l’Organonmodell de K. Bühler (1879-1963) et la noétique du slaviste E. Koschmieder (1896-1977), laquelle est directement inspirée de la phénoménologie husserlienne et de la Sprachtheorie de Bühler. L’éclectisme de ces repères témoigne sans doute d’un désir de légitimation académique chez Wüster, mais aussi d’une recherche sincère d’outils conceptuels susceptibles de charpenter sa pratique.
49En ce qui concerne la mention par Oeser de Mach, et surtout de Boltzmann, connu pour son refus d’établir toute discontinuité entre anthropogenèse et développement culturel, elle permet d’installer a posteriori dans un continuum « évolutionnaire », non seulement la naissance de l’écriture, mais aussi la normalisation terminologique, selon une logique d’abstraction, d’uniformisation et d’extériorité croissantes. Intégré dans ce récit, le terme, entité purement sémiotique et normée, devient le résultat naturel d’un développement qui a certes connu des seuils, notamment celui de l’écriture, mais nulle véritable solution de continuité. La référence à Bühler et Koschmieder permet quant à elle à Wüster (et Oeser) d’opposer au signe saussurien et à ses reliquats associationnistes, une conception plus authentiquement sémiotique, qui intègre au passage la distinction entre type et occurrence. Toutefois, l’une des notions les plus importantes sollicitées par Wüster (et qui joue un rôle essentiel dans la Sprachtheorie de Bühler) est celle de Zuordnung, un concept issu de la théorie des ensembles, où il désigne une « application », mais qui était par ailleurs courante dans la philosophie autrichienne depuis Meinong, où il est généralement rendu en français par « coordination ». La thèse d’une coordination, c’est-à-dire d’une correspondance réglée entre la structure des objets et celle des signes, permet en effet de rendre compte, dit Oeser, de la possibilité si mystérieuse, non seulement de parler des choses mais aussi d’émettre des prédictions à leur sujet. La coordination garantit ainsi, selon Oeser, l’efficacité heuristique du langage et son iconicité – une iconicité qui n’est ni celle des signes isolés (selon le cratylisme), ni celle de la proposition (selon Wittgenstein), mais celle du lexique, à la manière des grandes taxinomies à la Linné. La proximité avec le projet terminologique devient alors évidente.
50Mais l’enracinement « autrichien » de Wüster mérite par ailleurs d’être appréhendé dans un cadre plus large. Il convient donc de dégager parmi les traits principaux de la philosophie du langage propre à cette tradition ceux qui préfigurent, annoncent ou accompagnent la pensée terminologiste, celle de Wüster aussi bien que celle de certains autres membres de l’école viennoise, comme H. Felber. Une philosophie qui, chez Bolzano, Brentano ou Meinong, renoue avec la tradition métaphysique de l’ontologie (dont traitent ici même F. Rastier et C. Roche) et avec la théorie de l’objet. Ce type de philosophie a peut-être joué un rôle, en effet, dans la constitution de l’Allgemeine Terminologielehre63, même si les renvois explicites à tel ou tel philosophe “autrichien” sont en fin de compte assez rares dans les écrits de Wüster lui-même. Comme l’attestent les références bibliographiques de l’Internationale Sprachnormung in der Technik, le seul auteur auquel Wüster a véritablement recours sous cet aspect est Anton Marty, le principal héritier de Brentano en matière de pensée du langage.
2.2.1. Le recours à Marty : Sinnform et innere Sprachform
51Wüster évoque les conceptions de Marty, soit directement, à travers les Untersuchungen zur Grundlegung der allgemeinen Grammatik und Sprachphilosophie (1908), soit indirectement, via l’ouvrage du linguiste Otto Funke (1885-1973) qui lui est consacré (Funke 1924)64. Or Marty constitue l’un des chaînons reliant son propre travail de terminologue à la tradition philosophique autrichienne, à Brentano en particulier dont il est l’un des héritiers les plus directs. Comme le souligne D. Candel dans sa contribution, Wüster se réfère à Marty afin surtout d’indiquer l’importance, pour la Terminologielehre, de la notion de « forme sémantique » (Sinnform). « Un troisième champ est introduit dans le monde des concepts, entre les champs du signe et de la signification, qui correspond à la forme sémantique. La forme sémantique est la signification littérale de signes complexes et figurés. » (Wüster 1959-1960 : 312).
52La Sinnform, absente de la première édition de l’Internationale Sprachnormung in der Technik, est introduite dans la seconde édition. D’après Wüster (ibid.), ce serait au romaniste autrichien M. Regula que reviendrait la paternité de cette notion – une notion dont on ne voit pas toujours clairement ce qui la distingue de celle d’innere Form (« forme interne ») qu’on devrait à A. Marty. En réalité, comme l’indique D. Candel, c’est bien Marty qui inaugure l’expression Sinnform. Quant à l’expression d’innere Form, qui est indexée dans la première édition sous le renvoi d’innere Sprachform et distinguée en tant que telle de l’äußere Sprachform (la forme externe), c’est-à-dire du signifiant phonique, elle vient de Humboldt via Steinthal et Wundt – comme Wüster le rappelle (1966 [1931] : § 374, 72) – mais Marty la réinterprète entièrement, on va le voir.
53L’article de Regula dont il est question dans le texte de Wüster, paru dans les Travaux du Cercle linguistique de Prague en 1936, porte sur « l’influence de l’affect sur le son et la forme sémantique de certains mots dans les langues romanes »65. Selon Regula, cette influence s’exerce sur la formation des mots en les soumettant à une « force abréviatrice » (sprachverkürzende Kraft des Affekts) ; cette force entraîne la condensation de plusieurs mots en une forme unique.66 On comprendrait assez mal qu’un article consacré aux effets des affects sur la langue ait pu présenter de l’intérêt pour un terminologue comme Wüster s’il n’y était question du lien entre force abréviatrice – principe d’économie des moyens linguistiques – et forme sémantique. Toutefois, on saisit mal quel rapport entretiennent le thème de la sprachverkürzende Kraft et l’acception particulière que Wüster confère à la forme sémantique en la définissant comme « signification littérale de signes complexes et figurés », intermédiaire entre le signe et la signification à proprement parler.
54Il faut donc reprendre très succinctement la généalogie de ces notions pour comprendre de quelle manière, à travers ce jeu d’influences et de réinterprétations, elles ont pu jouer un rôle important dans la Terminologielehre. Chez Humboldt, la forme interne a pour fonction de désigner ce qu’il y a de plus spécifique dans une langue donnée, de cerner son individualité, irréductible à tout autre, de la dégager de la multiplicité et du désordre apparent de ses formes, d’un côté, et de l’indistinction de la référence (commune à toutes les langues), de l’autre. C’est grâce à sa forme interne que chaque langue constitue une vision du monde (Weltansicht) particulière. La conception que Humboldt se fait de la forme interne a sans doute évolué, mais certains de ses traits ont été reconduits tout au long de son œuvre, notamment le fait qu’elle soit dotée d’une signification qui lui est propre. Elle constitue même le seul niveau proprement sémantique d’analyse linguistique, pris entre ces deux strates que sont le réel signifié, d’un côté, et le signifiant phonique, de l’autre.
55Chez Marty, en revanche, le statut de représentation auxiliaire, médiatrice (Hilfsvorstellung), ce « troisième champ » dont parle Wüster, constitué par la « forme interne » du mot – qu’il reformule en en parlant comme de la « forme conceptuelle » (Begriffsform)67 –, ne permet pas de lui conférer une signification propre. Un tel type de représentation n’a qu’une fonction instrumentale, intermédiaire, dans la mesure où il a pour rôle d’éveiller chez le sujet un lien d’association entre le signe perceptible et sa signification, son contenu psychique. La forme interne désigne donc le rapport que le sujet parlant entretient avec le langage, c’est-à-dire ce qui, « dans les moyens d’expression, est vécu intérieurement » et constitue une « médiatisation de la compréhension » (eine Vermittlung des Verständnisses)68. Il y a pour Marty un dédoublement de la strate de la signification entre la signification à proprement parler et la forme interne, dédoublement assez comparable à celui qu’opère Frege entre Bedeutung (la signification dénotative) et Sinn (le sens).
56La forme interne se différencie, à son tour, en forme interne figurative (ou figurale) et forme interne constructive, idée qui constitue le véritable apport de Marty à l’élaboration de la notion. Dans le premier cas, elle regroupe l’ensemble des traits sémantiques associés à la signification de chaque mot d’un énoncé, indépendamment l’un de l’autre. Dans le second cas, elle répond à l’idée selon laquelle les composantes de l’énoncé ne peuvent s’interpréter que dans le cadre de l’ensemble, et participent à ce titre de la construction syntaxique du sens. Voici comment Wüster glose cette distinction qui signale que la notion de Sinnform, quel que soit le nom qu’on lui donne, repose sur une hypothèse compositionnaliste et qu’elle est conforme à l’idée d’une sous-détermination sémantique de la morphologie, déjà présente chez Wegener. Dire Sinnform, c’est pouvoir nommer le fait compositionnel, et l’intégrer dans un calcul :
Marty distingue entre la « forme linguistique interne figurative » et la « forme linguistique interne constructive ». Le concept auxiliaire (Hilfsbegriff) lors d’un transfert de concepts et les concepts qui les composent lors d’un enchaînement de concepts constituent la forme conceptuelle figurative. L’ordre des éléments et les représentations accessoires qui en résultent69 constituent, avec l’expression dans son intégralité70, la forme conceptuelle constructive ; le mode de liaison dans les associations de concepts, c’est-à-dire la présence d’un groupe, d’une composition ou d’une dérivation, ainsi que la manière d’exprimer la relation syntaxique (la flexion, etc.), appartiennent pour l’essentiel à cette catégorie. (Wüster 1966 [1931] : 374, 79)
57La substitution inopinée de l’expression « forme conceptuelle » à celle de « forme interne » dans un passage où Wüster revendique clairement la reprise à son compte des notions introduites par Marty ne va pas de soi dans la mesure où le « vécu » polymorphe – en quoi, pour Marty, consiste la forme interne – se trouve réduit ici à l’activité intellectuelle. Comme avec la réinterprétation de la notion de Sinnform, délestée des affects qui en sont la source chez Regula et ramenée à sa seule fonction médiatrice (auxiliaire) entre langue et réalité, Wüster ne semble retenir de l’innere Form réélaborée par Marty, parmi les représentations de divers types associés par ce dernier à la signification, que les représentations de type conceptuel. Une telle restriction se comprend aisément dans la mesure où il s’agit, d’une part, de poser les fondements d’une terminologie, c’est-à-dire d’un réseau conceptuel propre à ce que l’activité scientifique et technique retient du langage ordinaire et où, d’autre part, le but n’est pas seulement – comme on le sait – de décrire des faits de langue, mais de mettre leur description au service d’une normation, c’est-à-dire d’en rectifier la forme et le sens en vue d’une réforme du langage. Or ce n’est pas chez Marty qu’on peut trouver le cadre philosophique de ce projet, ni chez Weisgerber – pourtant l’une des sources principales de Wüster parmi les linguistes – qui, lui aussi, thématise la forme interne, mais chez ceux qui, parmi les philosophes « critiques du langage », apparaissent chez Wüster – quoiqu’assez tard dans ses écrits – comme pouvant le lui fournir : les membres du Cercle de Vienne.
2.2.2. Wüster et la modernité philosophique du Cercle de Vienne
58En effet, on ne trouve guère en apparence, au début, l’expression d’une reconnaissance par Wüster de l’importance des travaux de la modernité philosophique viennoise des lendemains immédiats de la Grande Guerre. Une modernité notamment incarnée – on l’a dit – par les savants et les philosophes réunis dans le Cercle de Vienne depuis 1923, mais qui collaboraient de manière plus ou moins informelle au sein d’un groupe fondé par Moritz Schlick en 1909. Il faudra attendre les publications postérieures à la Seconde Guerre mondiale pour voir figurer chez Wüster des renvois explicites aux travaux du positivisme logique, mais de façon assez sporadique, ou – plus largement – à des travaux de logiciens de la science.
59Plusieurs raisons expliquent cette apparente méconnaissance, de la part du premier Wüster, des philosophes viennois des années 20. Les circonstances de sa formation scolaire et universitaire, pour commencer. Né en 1898, à Wieselburg, en Basse-Autriche, dans une famille de la bourgeoisie provinciale71, Wüster quitte son pays natal assez jeune : il est envoyé faire ses études secondaires à Hirschberg, en Silésie72, où il passe sa Reifeprüfung (son examen de fin d’études) en 1918. C’est toujours en Allemagne qu’il part ensuite suivre un cursus universitaire, dans des Technischen Hochschulen, d’abord à Berlin (jusqu’en 1927), puis à Stuttgart, où il s’inscrit en doctorat. Cependant, moins que l’exil en tant que tel, c’est la nature même de ses études supérieures qui explique en bonne partie son éloignement d’avec la scène culturelle et philosophique de la Vienne de l’entre-deux-guerres. Comme G. Budin le rappelle dans sa contribution, Wüster est d’abord un ingénieur ; il n’a pas fréquenté des universités, mais des écoles techniques supérieures spécialisées. Même si les contacts qu’il a pu nouer dans sa prime jeunesse, en particulier au sein du mouvement espérantiste73, lui avaient permis de s’ouvrir à de multiples expériences intellectuelles, l’éclectisme de ses lectures est bien caractéristique, répétons-le, d’un savoir principalement autodidacte en philosophie et en linguistique.
3. La terminologie, une discipline carrefour
60Dès le début, Wüster conçoit la terminologie comme une discipline située au croisement de plusieurs domaines disciplinaires, mais l’identité des disciplines engagées dans ce croisement ou les contours de chacune d’elles ne sont pas entièrement demeurés les mêmes tout au long de son œuvre. Ce qui est revanche peu contestable, c’est que la linguistique appliquée est restée, d’un texte à l’autre, au point d’intersection de ces domaines.
3.1. La linguistique appliquée
61Comme G. Budin et D. Candel le signalent dans leurs contributions respectives, Wüster revendique la paternité de cette expression : il l’aurait introduite pour la première fois dans sa thèse de 1931. L’angewandte Sprachwissenschaft (la linguistique appliquée) dont la terminographie fait partie, est à la linguistique ce que la technique, plus généralement parlant, est à la science fondamentale : il s’agit du transfert de ses résultats dans un champ d’études voisin et, en même temps, de l’application pratique de ces résultats en vue de transformer le réel. D. Candel indique ici même qu’on trouve un emploi plus ancien de l’expression, datant de 1898, chez le linguiste indoeuropéaniste Hermann Hirt (1865-1936)74. Pour Hirt, le transfert de l’étude des langues indo-européennes à celle de la culture des peuples qui les parlent constitue une angewandte Sprachwissenschaft.
62D’autres linguistes introduisent des formulations très proches, comme le germaniste Theodor Steche (1895-1945), auteur de Neue Wege zum reinen Deutsch (1925), cité à plusieurs reprises par Wüster dans sa thèse, qui emploie l’expression angewandte Sprachkunde, en la dotant d’une acception correspondant au même type de visée interventionniste sur la langue que l’angewandte Sprachwissenschaft. Relevant d’une approche puriste, dans l’esprit de l’Allgemeiner Deutscher Sprachverein75, avec des thèses proches de celles que la romaniste Elise Richter – également citée par Wüster – développe à la même époque (Richter 1919), l’ouvrage de Steche porte sur l’usage en allemand de mots étrangers qui constitueraient, par leur multiplication et leur caractère systématique, un idiome à part entière, une Fremdwörterteilsprache (un « fragment de langue formé de mots étrangers ») ou, comme il la nomme aussi, une Fremdkunstsprache (« une langue artificielle étrangère »), employée par ses utilisateurs comme une véritable langue internationale. Ces Teilsprachen désignent ici des sous-dialectes dont il s’agirait, pour Steche, de « purifier » l’allemand standard76, et qui « corrompent » de préférence les Zwecksprachen77, les langues de spécialité. Wüster se réfère à Steche à propos de la définition du champ de la linguistique appliquée78, mais il est assez vite conduit à récuser une angewandte Sprachwissenschaft (ou Sprachkunde) ainsi conçue, c’est-à-dire à refuser toute perspective puriste dans le domaine terminologique qui consisterait à vouloir germaniser les Fremdwörter, les termes techniques empruntés aux langues étrangères dans la mesure où elle ferait obstacle à la communication internationale79. Ainsi, comme le signale J. Humbley dans sa contribution, il quitte le Deutscher Verband Technisch-Wissenschaftlicher Vereine80 qui avait entrepris de mettre en œuvre une telle politique, conforme à la politique linguistique des nazis en matière de langue commune81.
63Quand il réédite sa thèse en 1966, Wüster la publie dans une collection liée à Sprachforum, qui est alors la revue de prédilection des terminologues de langue allemande, une revue créée en 1955 par le linguiste pragmaticien Günther Kandler (1914-1984)82, élève de L. Weisgerber et membre de l’école dite de Bonn. Cette revue, qui paraît avec plus ou moins de régularité jusqu’en 1967, porte un titre faisant clairement apparaître son caractère interdisciplinaire en même temps que son orientation vers la linguistique appliquée : Zeitschrift für angewandte Sprachwissenschaft zur überfachlichen Erörterung gemeinwichtiger Sprachfragen aller Lebensgebiete83.
64Dans le contexte académique allemand de cette époque – à la différence du contexte français ou anglais, par exemple – la didactique des langues n’est pas au cœur de l’angewandte Sprachwissenschaft. À côté des travaux de terminologie, Sprachforum et la collection éditoriale qui lui est assortie accueillent des travaux portant sur les théories de l’information, les langages de documentation, la traduction et, de façon plus générale, les « métiers » ou techniques de la langue (orthophonie, lexicographie, transcription phonétique…), ainsi que des articles de type épistémologique sur l’organisation du champ de la linguistique appliquée (voir notamment Kandler 1955). C’est dans des numéros spéciaux de Sprachforum que Weisgerber fera paraître un article d’hommage à Wüster, « pierre angulaire de la linguistique appliquée », pour son soixantième anniversaire (Weisgerber 1958) et que Wüster publiera l’année suivante, sous le même titre que celui que Weisberger avait donné au texte de 1955 déjà évoqué plus haut (« Das Worten der Welt »), l’un de ses articles théoriques les plus charpentés, dans les actes d’un colloque en hommage à Weisgerber qui venait à son tour de fêter ses soixante ans (Wüster 2001 [1959-1960]).
3.2. La terminologie comme « zone frontière »
65Aux topoi de l’application et du transfert auquel il a recours pour identifier le statut disciplinaire de la terminologie, Wüster superpose, dans la dernière période de son activité scientifique, une autre figure, celle de la zone frontière. Dans un article dont le titre sert de trame à la contribution de G. Budin à ce volume – un article paru, notons-le, dans une revue intitulée Linguistics84 –, Wüster définit la terminologie comme un domaine ou une zone frontière (ein Grenzgebiet) entre « la science du langage (Sprachwissenschaft), la logique, l’ontologie, l’informatique et les sciences de l’objet (Sachwissenschaften) » (Wüster 2001 [1974]). Aux cinq domaines énumérés, Wüster en adjoint un sixième, les sciences de l’information et de la documentation, dans une publication posthume, l’Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie 1985 [1979]).
66Cette image d’une discipline à part entière, mais contiguë à différents autres champs disciplinaires, a été reconduite par Wüster tout au long de son œuvre. Ses contours ont pu varier, avec toutefois une constante dans la durée : la linguistique figure dans tous les cas parmi ces champs, seule ou bien assortie à certains d’entre eux. Mais les changements intervenus sur cette longue période attestent d’un certain opportunisme. On remarque, par exemple, que la linguistique est présentée comme la discipline de référence principale de la terminologie surtout dans la période de ses « trente glorieuses » (1945-1975), quand elle avait, dans sa version structuraliste, statut de science pilote parmi toutes les sciences humaines. Et quoiqu’elle figure encore dans le titre de l’article de 1974 parmi les cinq domaines frontaliers de celui de la terminologie, cet article annonce un tournant à cet égard – moins parce qu’il y est fait mention de la logique et de l’ontologie (des références anciennes chez Wüster) – que parce qu’il y est question pour l’une des premières fois d’informatique85 et que, par ailleurs, Wüster utilise la dénomination de Sachwissenschaften (« sciences de l’(ou des) objet(s) » ou « … des choses »), devenue usuelle depuis son emploi par Meringer, Weisgerber et les penseurs du mouvement Wörter und Sachen, pour désigner les savoirs techniques et technologiques86. Quant aux sciences de l’information et de la documentation qui se définissent elles-mêmes comme une interdiscipline – en plein essor à ce moment-là – contigüe, d’une part (pour son volet « information »), à plusieurs sciences humaines (linguistique, sémiologie, sociologie, psychologie…) ainsi qu’aux sciences de l’ingénieur, à l’informatique ou à la cybernétique, et d’autre part (pour son volet « documentation »), à l’archivistique, la bibliologie ou la biblioéconomie, il s’agit, ici aussi, d’une dénomination relativement nouvelle dans les années 1970, ce qui confirme la capacité d’adaptation de Wüster aux reconfigurations disciplinaires alors en cours87.
3.2.1. Wüster et les « sciences de l’objet »
67Sachwissenschaften ? Il est assez difficile de tracer la généalogie de cette catégorie disciplinaire, qui s’oppose à celle de Normwissenschaften (les sciences normatives) pour certains philosophes, comme Husserl. Chez Husserl, cette opposition est une interprétation à nouveaux frais, à la lumière de la thèse de l’intentionnalité, qui confère un nouveau sens à la normativité88. La question n’est pas triviale du point de vue de Wüster dans la mesure où, depuis ses premiers travaux, la normativité apparaît une notion centrale pour le terminologue comme théoricien, et la normation (la Sprachnormung) l’activité principale du terminographe comme praticien.
68Il convient à cet égard d’évoquer les deux sortes de normes distinguées par Wüster, dès 1931 : les Ist-Normen (les normes d’usage, propres aux vernaculaires)89 et les Soll-Normen qui caractérisent les langues de spécialité et l’espéranto indépendamment de son usage possible en terminologie. Cette distinction présente l’intérêt de dégager, en matière de langage, les notions de norme et de normativité de la signification finaliste ou prescriptiviste qui leur est presque exclusivement assortie. L’emploi par Wüster du même terme – celui de norme – pour désigner les règles qui régissent une langue ordinaire telle qu’elle est (ist) et celles qui la régissent telle qu’elle devrait être (soll), c’est-à-dire normée par le terminologue, signale qu’il n’y a, entre les unes et les autres, qu’une différence de degré, pas de nature. Le recours au type de linguistique et de logique dont la terminologie est frontalière a pour fonction de mettre en évidence le continuum qui relie ces deux types de normativité et la réversibilité de leurs rapports.
69C’est de la description logico-linguistique des faits de la langue ordinaire que le terminologue peut dégager, sans solution de continuité, des principes d’action pour la langue de spécialité en vue d’en normaliser le lexique. Et, à l’inverse, l’emploi des termes spécialisés finit par générer des normes d’usage dans le « jargon » des spécialistes90. Le raisonnement qui conduit des unes aux autres est de même nature que celui des espérantologues et espérantistes ou – plus généralement – des promoteurs d’une langue internationale auxiliaire à qui on objectait qu’une création linguistique ex nihilo, pur produit de l’imagination d’un seul individu, pure tératologie scientifique, n’aurait aucune chance de survie. La réponse qu’ils avaient coutume de faire était que « la langue internationale n’a pas à être inventée car elle existe déjà », comme l’écrit le volapükiste autrichien Julius Lott (1845-1905), lui-même à l’origine d’une mundolingue (1890)91.
70C’est de cette doxa linguistique, historisante et non dénuée de téléologie, que Wüster se réclame quand il affirme, dans ses premiers travaux d’espérantologue – jusqu’à sa thèse de 1931 y compris – que la terminologie doit se nourrir des résultats de la science du langage, un type de science qu’illustrent à ses yeux un Bréal, un Schuchardt, un Jespersen. La science du langage à laquelle il se réfère dans les années 1960-1970 ne s’inscrit plus du tout dans le même paradigme, bien entendu. La théorie générale de la terminologie, désormais déconnectée de l’espérantologie, fait prévaloir « la prééminence de l’approche linguistique synchronique » (Wüster 2001 [1974] : 68) dans une perspective qui prend en compte les realia. Nous verrons plus bas ce que les sciences de l’objet auxquelles confine la terminologie, aux yeux de Wüster, doivent au mouvement culturel et linguistique Wörter und Sachen.
3.2.2. Wüster et la logique
71Bien que la logique fasse partie des disciplines à la « frontière » desquelles Wüster situe la terminologie dans son article de 1974, le type de logique auquel il a recours, dans sa thèse de doctorat aussi bien que dans certains de ses travaux ultérieurs, demeure tout à fait classique, éloignée du type de logique mise en œuvre par le positivisme du même nom, comme s’il ne retenait des idées du Cercle de Vienne que les fondements d’une critique du langage fondée sur le nominalisme, mais sans souscrire au recours par Carnap ou par Schlick aux principes et aux méthodes de la sémantique logique post-frégéenne. Le seul ouvrage de « logique » cité par Wüster en 1931 – il s’agit plutôt d’un manuel – est le Grundriß der Logik de K. J. Grau (1921 [1918])92. Les définitions que Wüster emprunte à Grau sont le plus souvent issues de la philosophie classique de la connaissance93 ou portent sur les procédés de la découverte scientifique.
72La formation scientifique de Wüster – y compris en mathématiques94 – devait être assez solide, de manière à lui permettre de lire sans trop de difficultés et d’exploiter un traité de logique formelle ou d’épistémologie des mathématiques. D’après W. Nedobity (1984 : 44), il avait lu et annoté en 1924 l’Introduction à la philosophie mathématique de Russell, cinq ans après la parution de l’ouvrage. Il n’en demeure pas moins qu’il n’éprouve pour ainsi dire jamais le besoin de recourir à cette catégorie de travaux et, quand il est question de logique, il s’agit pour lui surtout d’une logique naturelle, assez proche de celle d’une grammaire générale revisitée par Jespersen ou Couturat, à même de fonder le parallélisme logico-grammatical95 et qui justifie toute tentative pour réformer le langage, qu’il s’agisse de la langue commune – celle de l’espérantologie – ou bien des langages spécialisés, celle de la terminologie. Le renvoi que Wüster opère, à propos de l’adjectif substantivé et des phénomènes de dérivation (1966 [1931] : § 352.3), au chapitre que Couturat avait écrit pour l’Encyclopädie der Philosophischen Wissenschaften dirigée par Rüge et Windelband96 est à cet égard éclairant dans la mesure où Couturat, qui pose dans ce texte l’exigence d’une grammaire générale, érige la correspondance entre catégories grammaticales et catégories logiques en principe de construction d’une langue internationale auxiliaire.
73Que les phénomènes de dérivation fournissent à Wüster l’occasion d’en appeler à la valeur « logique » de l’espéranto n’est pas surprenant sous cet aspect : l’espéranto est une langue où les procédés de dérivation – dont l’analyse occupe une place considérable dans l’Internationale Sprachnormung in der Technik – sont d’une grande productivité et d’une grande régularité, à raison de leur forte puissance combinatoire. S’agissant du lexique, économie de moyens et formation régulière des mots sont des principes qui se renforcent mutuellement pour doter cette langue d’un indice de « rationalité » important, ce qui la rend spécialement apte à servir de langue auxiliaire à toute entreprise terminologique fondée sur les mêmes principes.
3.2.3. Wüster et la linguistique
74La question de la frontière commune de la terminologie avec la linguistique est traitée dans l’ouvrage par G. Budin, M. Van Campenhoudt et D. Candel. Quant au niveau d’analyse linguistique mobilisé par la terminologie, il n’est pas réductible à l’examen du seul lexique. L’étude des rapports (ou non-rapports) entre terminologie et analyse textuelle, qui avait été esquissée par Wüster lui-même97, a depuis été abordée soit de l’intérieur même du paradigme terminologique98, soit de l’extérieur, du point de vue de la sémantique, notamment par F. Rastier dans une perspective critique (voir son intervention à l’une des tables rondes du colloque).
4. Normation terminologique et société
4.1. Le rôle de Wüster dans les instances de normalisation
75Dans leurs contributions respectives, J. Humbley et G. Budin insistent sur l’action de Wüster au sein des différentes instances internationales qui fédèrent les organismes nationaux chargés de normaliser les terminologies. Ce rôle institutionnel signale que, pour Wüster, le travail du terminologue s’inscrit dans un contexte plus large, celui de la normation des pratiques de fabrication et des objets industriels ou, généralement parlant, celui d’activités professionnelles précises. Il est assez significatif, à cet égard, que lorsqu’entre 1955 et 1973 Wüster a été amené à enseigner dans le supérieur, ce n’était pas dans les départements de linguistique ou de traduction ou bien, plus largement, de sciences humaines voire de sciences exactes, mais à l’université d’Agriculture (Bodenkultur) de Vienne, avec un cours consacré aux machines et outils pour le travail du bois.
76Dès ses premiers travaux, dans les années 1920, alors qu’en l’absence d’institutions de coordination telles que l’ISA, l’unification des terminologies à l’échelle internationale se pratiquait domaine par domaine, Wüster s’est posé la question de savoir pourquoi et comment la « rationalisation » des terminologies scientifiques et techniques (Wüster 1966 [1931] : § 11, 2) devait prendre place, tous domaines confondus, dans le mouvement plus général de standardisation des normes de fabrication industrielle, c’est-à-dire à la fois des objets manufacturés et des outils servant à les produire – une exigence requise par l’automatisation des processus de production dont le fordisme était alors l’expression la plus manifeste.
77Mais l’absence d’organismes régulateurs à l’échelle mondiale, tous domaines confondus, ne signifie pas que certains domaines ne se soient pas dotés de manière précoce d’instances de ce type, comme celui l’électrotechnique précisément. G. Budin montre ainsi comment Wüster s’était pas à pas informé des étapes de leur mise en place et de leurs activités tout au long de la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des difficultés méthodologiques rencontrées par les créateurs des terminologies du domaine. Il insiste à cet égard sur l’intérêt que présente un article de 1939 dans lequel Wüster récapitule les résultats présentés dans le Vocabulaire électrotechnique international (IEC 1938), auquel il avait collaboré et l’on peut dire que c’est largement en partant de cette synthèse qu’on peut comprendre le développement ultérieur de la théorie générale de la terminologie :
[Dans cet article], Wüster décrit les trente dernières années de travail [qui ont abouti] au dictionnaire de l’IEC et il montre, à l’aide d’exemples concrets, l’importance d’un travail terminologique axé sur les concepts, par opposition à une approche purement linguistique, afin d’éviter des erreurs lors de la création de nouvelles désignations dans une langue donnée ou lors de l’établissement de relations d’équivalence entre les désignations de différentes langues. On ne peut en effet travailler correctement sur le plan terminologique que sur la base de définitions, c’est-à-dire sur la base d’un savoir technique condensé, celui des spécialistes du domaine, et en prenant en compte des concepts. (G. Budin, ici même)
78Comme le signale également G. Budin, Wüster présente deux exposés devant le comité de terminologie de l’ISA, réuni pour la première fois à Budapest, en septembre 1936, sur proposition des terminologues soviétiques ; l’un consacré au recensement des termes techniques internationaux déjà en vigueur, l’autre aux propriétés des systèmes de dénomination scientifiques, afin d’orienter la réflexion théorique du nouveau comité (ISA 37 Terminologie. 1936 : 15-26 et 31-58). Il s’agit là de l’amorce d’un travail de longue haleine, interrompu par la guerre et qui reprend dès que possible, après 1947.
C’est sous l’impulsion de Wüster que le comité technique (connu sous le sigle anglais de TC 37) de l’ISA ([…] 1926-1942) se met au travail en 1936 sur les principes et méthodes de la terminologie. […] Felber et Lang (1979 : 15) racontent que Wüster sillonnait l’Europe dévastée après la Deuxième Guerre mondiale pour remettre ce comité au sein de l’ISO […]. Le nouveau TC 37 se met au travail en 1951. [Wüster] apporte une contribution financière pour que le secrétariat soit assuré par l’Österreichisches Normungsinstitut (ÖN). Il élabore chez lui à Wieselburg les six recommandations et la norme de terminologie parues pendant cette période. (Humbley 2007 : 2.2).
79Wüster développe alors le centre de recherche terminologique qu’il dirige à Wieselburg, dans le but de coordonner le travail des terminologues à l’échelle internationale. Cette tâche est reprise dans le cadre d’un accord entre l’UNESCO et l’Institut autrichien de normalisation, au sein du Centre international d’information sur la terminologie (Infoterm), fondé en 1971 et dirigé par Christian Galinski. Soutenu financièrement par les pouvoirs publics autrichiens, Infoterm – une instance qui regroupe de nombreux organismes nationaux de terminologie – a pu très tôt, dès la fin des années 1970, entreprendre l’informatisation des méthodes de recherche en matière de normation, et plus tard, la numérisation des sources documentaires, et s’est donné pour tâche de réguler la production et l’usage des données terminologiques sur le plan juridique, de définir des « stratégies terminologiques » internationales, etc. C’est Infoterm, par ailleurs, qui administre le fonds d’archives Wüster conservé à l’université de Vienne.
4.2. Culture technique et culture matérielle
80Il convient d’évoquer ici l’importance de la culture technique dans les pays de langue allemande au début du vingtième siècle, une importance sans équivalent dans les autres puissances industrielles de l’époque et sans laquelle on ne pourrait comprendre les conditions dans lesquelles Wüster a conçu ses recherches. De manière plus générale, la culture technique et le développement de la formation technique dans l’enseignement supérieur allemand ont joué un rôle fondamental pour l’émergence des normes standardisées et, en leur sein, de la terminologie scientifique et technique comme domaine constitué d’investigation. Une association comme celle des ingénieurs (Verein Deutscher Ingenieure = VDI), fondée dès 1856, avait lancé en 1900 le projet d’un Technolexikon plurilingue en vue de procéder à une unification des termes techniques, d’homogénéiser ainsi ses propres productions, de faciliter les échanges au sein de la profession, d’encourager le développement théorique et scientifique des disciplines technologiques, et donc leur accès à la reconnaissance académique, et de faciliter les échanges internationaux sur les questions économiques. Ce projet devait aussi profiter à l’industrie allemande, fortement exportatrice99. Comme Wüster le reconnaîtra plus tard, le Technolexikon fut le premier projet d’envergure à voir le jour dans le domaine de la terminologie et des sciences de l’ingénieur (Wüster 1981 [1974] : 74).
81À côté des ingénieurs, il faut également souligner le rôle de certaines maisons d’édition comme R. Oldenbourg (implantée à Munich) qui, en publiant une série de revues et de dictionnaires spécialisés, des manuels scolaires et universitaires, a largement participé au développement et à la diffusion de la culture technique dans le Reich wilhelmien et la République de Weimar100. Parmi les auteurs de dictionnaires alors publiés, il faut signaler une figure importante, évoquée par M. Van Campenhoudt, D. Savatovsky et G. Budin, celle d’Alfred Schlomann (1878-1952). Schlomann avait soumis à Oldenbourg le projet de lexiques techniques en six langues et plusieurs volumes101, des lexiques illustrés se basant sur une approche systématique et pratique distincte de celle de la VDI, qui reposait sur une méthode encyclopédique102. Wüster reconnaît à Schlomann – l’auteur le plus souvent cité, et de loin, dans l’Internationale Sprachnormung der Technik – un rôle de précurseur en lexicographie spécialisée, mais il soumet aussi ses dictionnaires à la critique, leur reprochant, d’une part, d’être par trop redevables du sémantisme d’une langue particulière, l’allemand, et, d’autre part, de ne pas comporter de définition pour les termes figurant dans ses entrées – les illustrations en tenant lieu.
82M. Van Campenhoudt évoque aussi la figure du Néerlandais germanophone Heinrich Paasch (1835-1904), auteur d’un dictionnaire trilingue (français-anglais-allemand) des termes de marine, De la quille à la pomme de mât (Paasch 1885), un ouvrage de traduction spécialisée qui présente des similitudes troublantes avec les produits de la terminographie wüstérienne103, mais les objectifs visés par les deux auteurs sont clairement différents : Paasch, le premier lexicographe spécialisé à avoir appliqué le principe d’équivalence, dans une perspective de dégroupement homonymique, « choisit la voie de la description des divergences conceptuelles » entre langues « alors que Wüster propose plutôt, du moins dans ses textes théoriques, de les éliminer par la voie de la normalisation » (Van Campenhoudt 1994 : 7).
83Mais, au-delà des dispositifs terminographiques qui s’y rapportent, la technique fait l’objet chez Wüster d’une réflexion épistémologique approfondie. On le voit d’abord à la définition qu’il en donne dans le résumé, chapitre par chapitre, de sa thèse : « la technique est l’application des lois de la nature à l’économie »104. La notion d’application est réinvestie à nouveaux frais : au lieu d’être simplement pensée comme la mise en œuvre des résultats de l’activité scientifique dans la praxis, elle porte ici sur les choses même : la technique résulte d’une réification des « lois de la nature » dans les produits de l’activité humaine, en vertu d’un principe « économique ». Nous tenons là, à la fois, une conception « évolutionnaire » de la culture technique, qui vise à étendre au développement culturel les schémas évolutionnistes propres à l’anthropogenèse – comme le suggère ici même E. Oeser, s’agissant de la dette de Wüster à l’égard de Boltzmann – et un type de réductionnisme dont nous avons déjà signalé l’efficace à propos de la langue internationale. Lorsque les langues auxiliaires a posteriori, comme l’espéranto, prolongent en les accélérant et en les menant à leur terme les tendances évolutives qui opèrent déjà dans les langues naturelles auxquelles elles empruntent leurs propriétés les plus « logiques », elles le font de manière plus parcimonieuse et donc plus efficace. En ce sens, ces langues sont des objets techniques (le résultat conscient de l’industrie et du commerce des hommes), qui constituent une « application » plus rentable que les langues naturelles dont elles sont issues. En tant qu’objet technique, la terminologie procède du même principe d’efficience :
Le langage est un outil important pour l’ingénieur. Il doit aussi appliquer à cet outil un critère d’efficience [Er muss auch an dieses Werkzeug den Maßstab der Wirtschaftlichkeit legen]. Cette prise de conscience que le langage technique est et doit être avant tout un langage sur objectifs [Zwecksprache] a conduit à la normalisation technique nationale des langues après la guerre. (Wüster 1966 [1931] : § 12, 408).
84Le principe d’efficience doit éclairer à son tour les habitus de l’ingénieur ou du technicien et leur langage professionnel, qu’il faut désencombrer à la fois des mots sans signification, ceux qui sont hérités de la tradition métaphysique, et des mots dont l’usage provient d’une éducation polyglotte qui génère de l’inflation langagière – inconvénient que devrait pallier l’apprentissage d’une langue internationale :
L’orientation intellectuelle vers la technique et l’éducation polyglotte correspondent à des visions du monde en complète opposition ; la profession technique est plus authentique que n’importe quelle autre. L’ingénieur ne peut pas, même s’il le voulait, dissimuler ses erreurs par des mots. Pour cette raison tout mot superflu ou vide de sens lui répugne. (Wüster 1966 [1931] : 5-6)105
85Et dix-sept ans plus tard, dans des termes presque identiques :
Les mêmes critères de précision et d’économie (Wirtschaftlichkeit) que l’ingénieur applique à l’utilisation des matériaux dans le cadre de la construction de moyens d’information matériels doivent également s’appliquer à son mode d’expression, à sa terminologie. Plus généralement parlant, la technique de communication doit être complétée par la technique linguistique. (Wüster 2001 [1948] : 1).
86La thématisation de la technique n’est pas restreinte au monde des ingénieurs et techniciens ou des terminologues. Au cours du vingtième siècle, on le sait, il devient central dans la réflexion philosophique allemande en général, depuis Heidegger – et sa critique de la technique moderne comme manifestation ultime de la volonté de puissance – jusqu’aux membres de l’école de Francfort (Horkheimer et Habermas notamment). À l’optimisme rationaliste d’un Wüster se substitue ou succède alors une conception de la technique envisagée dans une perspective critique.
87Avec une portée plus étendue encore que celle de la culture technique, la pensée d’une culture (ou d’une civilisation) matérielle – dont les racines sont anciennes puisqu’elles remontent au moins au siècle des Lumières – connaît un renouveau au début du vingtième siècle lorsqu’elle devient sous ce nom un des topoi de l’anthropologie et de la philosophie. Dans ce cadre élargi, les recherches se sont recentrées pour porter plus particulièrement sur les objets de fabrication humaine, saisis dans leur signification sociale et historique, ce en quoi elles croisent celles qui ont trait à la culture technique.
88En Allemagne, elle fait aussi l’objet, peut-être plus précocement qu’ailleurs, d’un renouvellement des recherches historiques, philosophiques et anthropologiques. Dans le domaine de la recherche historiographique, la création en 1903 d’une revue comme la Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, qui consacre une approche pluridisciplinaire, conjoignant histoire sociale, économique et culturelle, précède et annonce de longue main celle de l’Economic History Review (1927) en Grande-Bretagne, du Journal of Economic and Business History (1928) aux États-Unis et des Annales (1929) en France, qui publient à leur tour de nombreux travaux consacrés à la culture matérielle. L’idée d’une étude de la vie quotidienne des acteurs (conçue jusque-là comme étude événementielle des faits sociaux) est remplacée par celle de la culture matérielle. Il s’agit désormais, en étudiant le rapport des hommes aux objets, notamment aux objets techniques, de comprendre la place que ces derniers occupent dans leur vécu de tous les jours.
89S’agissant plus particulièrement de l’anthropolinguistique, c’est surtout autour du mouvement Wörter und Sachen qu’elle se cristallise dans les pays de langue allemande, avec l’apport de linguistes comme Hugo Schuchardt, Wilhelm Meyer-Lübke (1861-1936) – tous deux romanistes – et Rudolph Meringer (1859-1931), indoeuropéaniste et dialectologue, promoteur106 de l’école dite de « morphologie culturelle »107. Meringer est le co-fondateur en 1909, avec Meyer-Lübke, le slaviste austro-slovène Mathias Murko (1861-1952), le germaniste autrichien Rudolf Much (1862-1936) et le slaviste finlandais Jooseppi Julius Mikkola (1866-1946) de la revue qui porte le même titre que le mouvement dont elle est en quelque sorte l’organe, Wörter und Sachen108, avec comme sous-titre : Kulturhistorische Zeitschrift für Sprach- und Sachforschung. Plus tard, c’est parmi les membres de l’école de Hambourg et dans la revue Volkstum und Kultur der Romanen109 (1928-1944) fondée par F. Krüger, que se développeront des recherches du même type, associant études ethnographiques, littéraires et linguistiques110.
90Situé dans un contexte disciplinaire et temporel plus restreint, c’est-à-dire indépendamment de ses ramifications dans le temps long, ce mouvement apparaît à la confluence de deux phénomènes. On ne saurait d’abord négliger l’ambivalence des sciences du langage au cours d’un dix-neuvième siècle dominé par la linguistique historique et comparée. Associée à sa naissance à des programmes anthropologiques ou ethnologiques doublés d’une quête romantique des origines, cette dernière s’en est éloignée progressivement à mesure qu’elle gagnait en technicité et se professionnalisait, jusqu’à cette sorte d’apex en la matière qu’incarna le mouvement néogrammairien. Cela ne signifie pas toutefois que cette évolution ait été linéaire, et aurait éliminé les perspectives anthropologiques, illustrées entre autres par l’invocation récurrente des mânes de Humboldt chez des auteurs comme Steinthal ou von der Gabelentz. Le cas de Jacob Grimm, tout à la fois le linguiste des « lois de Grimm » et l’ethnologue et le folkloriste avec son frère Wilhelm, et aussi l’auteur de travaux sur les origines du droit111, illustre bien cette bipolarité. « La recherche linguistique à laquelle j’adhère et dont je suis issu, écrit-il (Grimm 1828 : XIII), n’a jamais pu me satisfaire au point que je ne sois pas toujours passé volontiers des mots aux choses ». Une phrase que les éditeurs de Wörter und Sachen jugèrent suffisamment emblématique pour qu’ils la fassent figurer jusqu’en 1938 sur la page de couverture de leur revue.
91En bref, si l’on ne peut nier l’existence d’une tendance au repli professionnel sur la « langue », notamment chez les néogrammairiens, celle-ci n’a jamais, même chez ces derniers, totalement effacé tout tropisme inverse. Contrairement à un cliché répandu, la fin du siècle fut ainsi une époque très ouverte, et il ne faut pas s’étonner outre mesure que la revue phare des néogrammairiens, les Indogermanische Forschungen, ait accueilli sans problème les premiers essais de Meringer. Dans un tel contexte, le mouvement Wörter und Sachen, avec son mot d’ordre – « plus de Sprachwissenschaft sans Sachwissenschaft ! » (1906 : 457)112 –, puis son institutionnalisation avec la revue du même nom, doivent être compris comme une composante normale de ce système bipolaire.
92Un autre facteur à prendre en compte, lié au précédent, est l’émergence, au tournant du siècle, de ce qu’on appellerait aujourd’hui une linguistique de domaine, dans laquelle interféraient le plus souvent, tout comme dans les cas évoqués plus haut, considérations techniques et préoccupations ethnographiques et/ou historiques. C’est ainsi que paraissent dès le début du vingtième siècle plusieurs ouvrages consacrés à la langue du commerce et de l’économie, parmi lesquels, en 1911, le dictionnaire de l’allemand commercial de Schirmer113. Le champ prend rapidement une dimension institutionnelle et théorique, notamment chez Messing, lequel présente au premier Congrès international de linguistes (La Haye, 1928) une communication consacrée aux « Méthodes et résultats de la recherche sur la langue de l’économie »114. L’auteur y esquisse un programme : étudier les pratiques scientifiques nationales en matière de langue de l’économie115 et, compte tenu de l’internationalisation croissante des relations commerciales, fonder une Wirtschaftslinguistik, une linguistique de l’économie. Comme on le voit, l’article est significatif à plusieurs titres. En soi, la simple présentation à un tel congrès d’une communication se revendiquant explicitement de la linguistique appliquée, et avec un tel titre, n’était pas totalement anodine. Mais la perspective s’inscrivait simultanément sur un chemin qui serpente depuis Grimm jusqu’à Weisgerber et dont les représentants partagent, en dépit de leurs différences, une approche indiciaire des faits langagiers. Pour Messing, il existe en effet un lien entre langue spécialisée (ici celle de l’économie) et culture, voire « pensée » [Denken] nationale, et la première est donc une source d’informations pour quiconque veut connaître la seconde. « La synthèse ordonnée des résultats de la recherche sur la langue de l’économie, écrit-il, est un apport inestimable à l’interprétation de la pensée nationale, partout dominée par les intérêts économiques. La science de la langue de l’économie devient une science des nations » (Messing 1928a : 141-142). Weisgerber, sur lequel on reviendra dans un instant, n’est pas bien loin. Le même Messing publie quelques années plus tard une anthologie consacrée à « la linguistique de l’économie » (Messing 1932)116, témoignant ainsi de l’institutionnalisation déjà bien avancée du champ en question.
93Pour quiconque cherche à comprendre l’histoire tant institutionnelle que conceptuelle de la linguistique de l’époque, le mouvement Wörter und Sachen, qui apparaît donc, schématiquement, comme un complémentaire du mouvement néogrammairien, est une source majeure d’information. Mais le tableau ainsi obtenu doit être complété et nuancé, car ce mouvement a émergé au sein d’un espace idéologique d’époque, qui liait faits langagiers, faits culturels et realia, dans une perspective où se mêlaient impératifs techniques et rétrospection historique, parfois associée, dans le cas au moins de Wörter und Sachen, à des préoccupations qu’on qualifierait aujourd’hui de patrimoniales. S’il y est question de choses [Sachen], il s’agit en l’occurrence, comme le souligne Meringer (1909), indifféremment d’objets physiques, d’institutions ou de faits culturels ; des « choses » dont les langues et notamment leur lexique sont censés être des indices117. Plus exactement, la revue affiche une double postulation heuristique, qui peut paraître un peu paradoxale, dont le premier versant est indiciaire : les mots fournissent un accès aux choses, et le second objectiviste : il est impossible d’analyser les mots sans connaître les choses. Au fil du temps, cette dualité a tendu à correspondre aux divergences, voire aux antagonismes qui ont opposé les premiers représentants du mouvement, tels Meringer et surtout Schuchardt, pour qui les causes efficientes opèrent toujours des choses vers les mots, et qui réclament donc une Sachwortgeschichte118, et les thèses très différentes de Weisgerber, pour qui non seulement les objets culturels, mais aussi les objets techniques, résultent toujours de représentations spécifiques, en relation étroite avec une langue donnée. Pour Weisgerber, ce qui est primaire et auquel nous avons accès n’est donc ni ce qui se produit dans le monde extérieur, ni la sensation que nous en avons, mais le « concept » [Begriff] médiatisé dans une forme langagière, laquelle fonctionne comme une forme de connaissance, une Erkenntnisform socialisée119. Entre ce type de conceptualisme et l’empirisme d’un Schuchardt, entre la thèse d’une mixité constitutive des langues inlassablement défendue par le même Schuchardt et les divagations identitaires d’un Hermann Günther, lorsque la revue se rapprochera plus tard de l’anthropologie nazie de l’Ahnenerbe, il serait donc vain de chercher, surtout sur la durée, une cohérence philosophique et/ou politique au mouvement Wörter und Sachen.
94Outre une volonté de ramener la Sprachwissenschaft dans le champ de l’histoire culturelle, peut-on dans ce cas lui trouver des caractéristiques stables ? On peut en identifier au moins deux. D’abord des heuristiques et des modes d’exposition, qui accordaient une place non négligeable à l’image (une nouveauté chez les linguistes). À titre d’illustration, on se contentera de mentionner l’essai de Falk consacré à la navigation dans le monde nordique ancien (Falk 1912). Le travail, qui s’annonce comme « philologique », puise l’essentiel de sa documentation dans des textes d’époque, mais l’exposition du lexique suit quant à elle un ordre strictement notionnel, avec des sous-parties consacrées à « l’art de la navigation », à « l’entrée et la sortie du port », au « chargement », etc. L’essai s’achève par un index polyglotte des termes de marine analysés. Si la plus grande partie en est sans surprise réservée au vieux norrois, il inclut également des termes issus des langues modernes de l’Europe du Nord. En bref, ce genre d’essai illustre assez bien les ambitions et les méthodes de cette Sachlinguistik120. Mais il en résulte aussi que la deuxième caractéristique stable fut la prise de conscience que les « choses » – choses empiriques ou, dans une perspective à la Weisgerber, « concepts » – font système et doivent en conséquence être appréhendées et exposées de manière systémique.
95Si l’appel de Wüster à une Sachwissenschaft peut difficilement ne pas faire écho, au moins indirectement, au mot d’ordre de Meringer, y a-t-il un lien structurel entre le mouvement Wörter und Sachen et le fondateur de la terminologie contemporaine ? La question mérite d’être posée, mais cette introduction n’a pas l’ambition d’y répondre et on se limitera à quelques observations. On perçoit assurément une parenté générale entre la terminologie wüstérienne et le contexte socio-historique qui vient d’être sommairement exposé. Faut-il supposer davantage ? Weisgerber fut pendant quelques années membre de la rédaction de Wörter und Sachen, où ses positions philosophiques font désormais figure de modèle transitionnel entre le programme initial et ce qu’il en devint à partir de 1938 sous la férule d’authentiques nazis. Or, comme nous l’avons déjà indiqué, les contacts entre Wüster et Weisgerber ont duré plusieurs décennies121 : c’est, semble-t-il, Weisgerber qui a invité Wüster à collaborer à la revue, offrant ainsi à un chercheur encore largement inconnu à l’époque l’opportunité d’une visibilité académique.
96À première vue, la conception du signe qui affleure dans l’œuvre de Wüster semble pourtant plus proche de la sémantique référentialiste d’un Meringer, qui a du reste valu à l’intéressé des reproches voisins de ceux plus tard adressés au « signe » et au « concept » wüstériens. Et on chercherait à l’inverse en vain chez Weisgerber un équivalent du modèle sémiotique quaternaire de Wüster122. Les questions que se pose l’ingénieur sont pratiques, aucunement ontologiques, elles concernent des sub-langages fortement spécialisés, aucunement la langue commune, c’est-à-dire la Volkssprache dans la perspective de l’Inhaltbezogene Grammatik123. Allons plus loin. Wüster et le mouvement Wörter und Sachen ne partageaient pas les mêmes horizons temporels. Comme on l’a rappelé plus haut, l’une des rares constantes du mouvement Wörter und Sachen fut sa perspective rétrospective, et parfois patrimoniale, et il ne semble pas que ces horizons historiques aient jamais intéressé Wüster. Tout ceci rend un peu intrigant le titre choisi par Wüster pour la Festschrift offerte à Weisgerber (« Das Worten der Welt, schaubildlich und terminologisch dargestellt »)124, fût-il nuancé d’une référence à la terminologie. Alors : simple convention cérémonielle d’usage en pareille situation ? Peut-être – sans doute – en partie, mais peut-être pas uniquement. Il est certain d’abord que la « période Weisgerber » a coïncidé (que ce dernier l’ait provoquée ou simplement accompagnée) avec une évolution de Wörter und Sachen, quand les études consacrées à des domaines isolés (comme celle de Falk) ont reculé au profit d’approches plus théoriques et globales. Dans sa lettre à Weisgerber, datée de 1931, déjà mentionnée (supra, section 2.2.), Wüster se dit interpellé par le lien établi par ce dernier entre langue et formation de l’esprit (Geistesbildung).
97Un début d’explication, du reste suggéré par Heller, est peut-être dans ce cas à chercher du côté de la notion wüstérienne de concept. Dans la perspective de Weisgerber, la perception et l’élaboration de la réalité sont corrélées à la structure réticulée des significations linguistiques. Les langues forment donc, dans la pleine acception, technique, de l’expression, un réseau sémantique. Autrement dit, l’intuition que les « choses » font système, qui restait plus ou moins implicite chez les premiers représentants du mouvement Wörter und Sachen, devient centrale chez Weisgerber. Et cette perspective est tout aussi centrale pour la terminologie wüstérienne125. Toutefois, l’apport spécifique de Weisgerber concerne peut-être un point plus précis, sur lequel certaines des contributions qu’on va lire apportent aussi, à leur manière, un éclairage. Comme cela a été signalé plus haut, on a parfois reproché à Wüster une conception rudimentaire de la référence, consistant à superposer en substance chose matérielle et « concept », et d’assimiler « concept » à signification. Ce reproche mériterait d’être nuancé selon les périodes d’une œuvre qui s’est étendue sur un demi-siècle. Toujours est-il que, selon Weisgerber, dès lors qu’elle résulte d’une « mise en mots du monde », une dénomination (Benennung) n’est jamais simple appellation (Bezeichnung) arbitraire. Ajoutons que le concept (Begriff) ou la signification (Bedeutung)126 y sont largement débarrassés de l’héritage psychologique herbartien encore perceptible chez les néogrammairiens et, de façon invisible, chez Saussure. La signification n’est pas, chez Weisgerber, une représentation mentale, c’est un contenu socialisé. Il n’est pas interdit de penser que cette place accordée, par voie de conséquence, à la motivation systémique des noms, tout comme cette conception socio-sémiotique du signe, aura continué à inspirer Wüster bien après qu’il eut écrit au Professeur Weisgerber.
5. Réception et postérité de Wüster
5.1. L’école de Vienne et d’autres écoles de terminologie
98Dans plusieurs des contributions au présent ouvrage, celles de D. Candel, G. Budin, M. Van Campenhoudt et J. Humbley principalement, sont abordées les conditions et les formes de la réception de Wüster, notamment par les linguistes, et celles de sa postérité. Passés d’abord pour ainsi dire inaperçus dans les pays de langue française127 et anglaise ou même en Allemagne, les premiers travaux scientifiques de Wüster n’ont véritablement commencé à exercer de l’influence en Europe occidentale qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, suite à la création en 1936 – on l’a dit – de la commission de normalisation terminologique au sein de l’ISA. Mais la reconnaissance plus large de son œuvre en dehors des institutions de normalisation est beaucoup plus tardive, sauf peut-être parmi certains linguistes de langue allemande, dans les années 1950, grâce à l’entregent de Weisgerber.
99On peut en dire autant, de manière plus générale, de la disciplinarisation de la terminologie (d’obédience wüstérienne ou non wüstérienne, du reste) comme champ de recherche fondamentale (ou appliquée, selon les cas), lié (ou bien autonome par rapport) à ceux de la lexicologie et de la lexicographie spécialisées. En jetant un rapide coup d’œil sur les revues du domaine, à l’échelle internationale, on s’aperçoit que l’émergence disciplinaire de la terminologie comme domaine académique reconnu dans sa spécificité, avec ses enseignements universitaires, ses laboratoires de recherche, ses sociétés savantes, ses colloques propres, la place qui lui est faite régulièrement dans les congrès de linguistique128, date d’une quarantaine d’années environ. Or cette émergence a coïncidé en grande partie avec la reconnaissance de l’importance accordée à Wüster en dehors du cercle restreint de l’école de Vienne ou de ses marges proches. Pour ne prendre en compte que les périodiques du domaine qui ont régulièrement accueilli depuis 1985 des articles consacrés à la conception wüstérienne ou à son histoire, on peut citer Terminologies nouvelles (créé en 1989, devenu Cahiers du Rifal en 2001), Terminology Science & Research (créé en 1990), Terminology (créé en 1994), LSP & Professional Communication (créé en 2001, devenu LSP Journal en 2009), Debate terminológico (créé en 2005). Cela vaut aussi pour les revues des domaines connexes, comme ceux de la lexicographie / lexicologie spécialisée – La banque des mots (créée en 1971), notamment les numéros spéciaux 2 (1989), 6 (1994) et 7 (1995), Fachsprache (créée en 1979), LexicoNordica – ou de la traduction, comme Terminologie et Traduction (créée en 1985), Sendebar (créée en 1990), Tradterm (créée en 1994)129.
100Une telle résonance éditoriale130, relativement tardive, a coïncidé avec le développement d’autres écoles de terminologie que celle de Vienne – l’école soviétique mise à part, qui avait pris son essor beaucoup plus tôt, dès la fin des années 1920, et pris appui sur des sociétés savantes plus anciennement établies, celles notamment qui œuvraient dans le champ de l’interlinguistique, comme la Société Kosmoglot(t) pour la langue internationale131 dont avait fait partie Baudouin de Courtenay.
101Il est assez commode – mais parfois trompeur – de classer ces différentes écoles, notamment en Europe, d’après leur appartenance nationale, en vue de déterminer ce qu’elles doivent à l’influence ou à l’héritage de Wüster et de l’école viennoise. Trompeur, dans la mesure où les échanges et les transferts ont été constants d’une école à l’autre, même si chacune d’entre elles se caractérise par quelques traits spécifiques132.
102Pour revenir à l’école soviétique133, l’Internationale Sprachnormung in der Technik a été très rapidement traduit en russe (Wüster 1935 [1931]) par un groupe de cinq interlinguistes, parmi lesquels figurait Ernest Drezen134 (1892-1937). Dans la réédition de l’ouvrage, en 1966, Wüster évoque cette traduction (il n’en existe aucune, à l’heure actuelle, dans une autre langue). Drezen, auteur d’une histoire des langues artificielles (Drezen 1928) que Wüster avait lue dans sa traduction en espéranto (1931a)135, d’une histoire du mouvement espérantiste (Drezen 1931b) et d’une approche théorique de l’espéranto (Drezen 1931c), avait, comme Wüster, une formation d’ingénieur et s’était intéressé très tôt – dès l’âge de 23 ans – aux usages de l’espéranto dans le domaine de la technique136. Il s’était vu confier en 1934, à Moscou, la direction d’une Commission pour la normalisation des noms et expressions scientifiques et techniques. Les travaux de cette commission aboutirent à la publication d’un Rapport sur l’internationalisation d’un dictionnaire technico-scientifique (Drezen, dir. 1935). Drezen et ses confrères furent aussi à l’initiative de la première conférence internationale consacrée au sujet, qui se tint à Stockholm en 1934, où ils présentèrent leurs propositions en vue de la création d’une clé terminologique internationale137. Il faut également rappeler ici le travail séminal de D.S. Lotte (1931 et 1941). On peut donc dire à cet égard qu’à la différence des autres écoles européennes de terminologie, la réciprocité des rapports d’influence – très précoces, on le voit – entre Wüster et les membres de l’école soviétique a été particulièrement nette. S’agissant des autres écoles nationales de terminologie, nous nous restreindrons ici, de manière très succincte, au cas de la France, ainsi que du Canada et de la Belgique francophones.
103En France, c’est à partir des années 1960 que la terminologie contemporaine sort des cercles restreints d’ingénieurs, mais ce sont surtout les travaux de lexicologie (ceux de Bernard Quemada, Jean Dubois, Louis Guilbert138) qui participent finalement du développement de la terminologie en tant que discipline, survenu relativement tard, notamment dans le domaine de l’enseignement. On peut aussi évoquer la socioterminologie, avec Louis Guespin, Yves Gambier, François Gaudin en particulier, qui se fixe « comme objet d’étude la circulation des termes en synchronie et en diachronie, ce qui inclut l’analyse et la modélisation des significations et des conceptualisations » (Gaudin 2005 : 81). Bernard Quemada (1926-2018) traite des vocabulaires scientifiques et techniques dans son séminaire à l’École pratique des hautes études (1975-1984), crée en 1978 l’INaLF (Institut national de la langue française, CNRS – aujourd’hui ATILF), dirige la majeure partie du dictionnaire Trésor de la langue française qui tient compte de la néologie terminologique. C’est à l’INaLF qu’est institué, en 1987, le Centre de terminologie et de néologie (CTN) et, en 1990, que s’est constitué le Réseau Lexicologie Terminologie Traduction. Plus récemment, la recherche s’est portée sur le traitement automatique des données terminologiques dans le cadre de l’analyse du discours et sur le recours aux « ontologies » grâce à l’analyse raisonnée des réseaux conceptuels (voir en particulier les travaux de C. Roche). La terminologie officielle, quant à elle, reste productive en France en 2022 (elle relève du ministère de la Culture), avec la mise en place de la base FranceTerme. Les bases de données québécoises réunies par la suite dans le Grand dictionnaire terminologique, lui sont particulièrement utiles.
104L’école québécoise est sans doute l’une de celles où la standardisation terminologique, liée aux travaux sur la néologie, s’inscrit le plus nettement, sous le nom d’aménagement linguistique, dans une très volontariste politique de la langue. J. Humbley montre ici même, à travers l’analyse des conceptions de Wüster en la matière, lesquelles sont restées relativement stables tout au long de ses quarante années de production scientifique, comment il a participé à l’émergence de l’idée même d’aménagement, en insistant sur les convergences internationales. En analysant la politique linguistique du Québec, liée au « projet de restaurer la qualité du français au Québec et de réduire la place occupée jusqu’alors par la langue anglaise », Jean-Claude Corbeil (2007 : 92) a expliqué comment l’Office de la langue française, créé en 1961, a fait de la création d’une terminologie française la condition première d’une telle restauration et par quelles voies les termes spécialisés se sont diffusés dans la langue commune.
105Principaux représentants de l’école belge, Daniel Blampain, Marc Van Campenhoudt, Pascaline Merten ont développé le projet TERMISTI (voir Merten 1992) et, tout en souscrivant à une démarche onomasiologique de type wüstérien, accordent un rôle aux variations sémantiques propres aux diverses langues en présence. S’attachant à construire des réseaux notionnels hiérarchisés, ils adoptent ainsi une approche qui inscrit les données d’une linguistique descriptive dans le cadre prescriptif d’ensemble. En insistant sur ce qui lui parait « nous reste(r) » de l’héritage wüstérien, c’est-à-dire « le retour de la référence, l’autonomie du terme, l’importance de la définition et l’annonce de l’informatisation des dictionnaires », M. Van Campenhoudt semble ainsi dessiner en creux, dans sa contribution à l’ouvrage, quelques-uns des thèmes de prédilection de l’école belge tout en inscrivant l’œuvre de Wüster dans un horizon de rétrospection, un horizon déjà lointain, ce qui dédouane notre terminologue des reproches qui lui sont fréquemment adressés, des reproches anachroniques, comme celui de négliger les grands corpus.
5.2. Postérité viennoise de Wüster
106Parmi les contributeurs à cet ouvrage figurent deux théoriciens relevant de l’école de Vienne, héritiers, à ce titre, de l’œuvre de Wüster : Erhard Oeser et Gerhard Budin. Quand Helmut Felber (1997), autre héritier, rappelle que la Allgemeine Terminologielehre, la théorie générale de la terminologie, présentée par Wüster au troisième Congrès international de linguistique appliquée, à Copenhague, en 1972, était le résultat de décennies de recherches menées sans relâche de la part de l’auteur, il insiste sur ce qui constitue sans doute l’aspect le plus important de l’héritage wüstérien au sein même de l’école de Vienne, c’est-à-dire la réflexion théorétique – les conditions auxquelles on peut considérer la Terminologielehre comme une théorie unifiée – et ses fondements philosophiques139. Du reste, le cours que Felber dispense lui-même à l’université de Vienne, de 1975 à 1985, s’intitule « Einführung in die Allgemeine Terminologielehre und Terminologische Lexikographie », reprenant précisément l’un des titres du maître. Felber publie notamment un manuel de terminologie, Terminology manual (1984) – une synthèse dont M. Van Campenhoudt estime dans sa contribution qu’elle a contribué à réduire les conceptions de Wüster « à quelques idées-forces, comme cela a pu se produire pour nombre de théoriciens ayant fait école ». En 1989, avec Gerhard Budin, H. Felber fait paraître Terminologie in Theorie und Praxis puis, la même année, un article intitulé « Der Gegenstand aus der Sicht der Allgemeinen Terminologielehre » (« L’objet sous l’angle de la théorie générale de la terminologie »), enfin en 2001 « Allgemeine Terminologielehre, Wissenslehre und Wissenstechnik. Theoretische Grundlagen und philosophische Betrachtungen » (« Théorie générale de la terminologie, théorie de la connaissance et ingénierie des connaissances. Fondements théoriques et réflexions philosophiques »), autant de travaux qui insistent sur la dimension doctrinale de l’œuvre.
107Pour donner un dernier exemple marquant de l’orientation théorétique qui caractérise principalement la postérité de Wüster à Vienne, on peut signaler que Gerhard Budin souligne en 1997 une ressemblance – « stupéfiante » (verblüffend), précise-t-il – des théories conceptuelles en modélisation et ingénierie des connaissances (Wissensmodellierung, Wissenstechnik) avec la théorie du concept en terminologie telle qu’elle a été essentiellement développée par Wüster. Afin de préciser les sources de cette influence, il renvoie vers la thèse de 1931, puis à d’autres écrits, ceux des années 1969, 1974 et 1979.
108Pour conclure sur l’héritage wüstérien, toutes écoles confondues, on remarquera que les recherches menées en terminologie/terminographie après la disparition de Wüster se sont principalement developpées dans cinq directions : les relations terme/texte ; l’analyse morphologique en terminologie ; l’analyse diachronique en terminologie ; les ressources visuelles et graphiques mobilisables dans les dictionnaires spécialisés140 ; le recours à la terminologie dans différents « métiers de la langue », en particulier dans le domaine de la traduction.
Bibliographie
Sources primaires
Baldwin, James Mark, ed. 1901. Dictionary of Philosophy and Psychology: Including Many of the Principal Conceptions of Ethics, Logic, Aesthetics, Philosophy of Religion, Mental Pathology, Anthropology, Biology, Neurology, Physiology, Economics, Political and Social Philosophy, Philology, Physical Science, and Education; and Giving a Terminology in English, French, German and Italian, Vol. 3. New York & London : MacMillan.
Baudouin de Courtenay, Jan. 1907. Zur Kritik der künstlichen Weltsprachen (Veranlaßt durch die gleichnamige Broschüre von K. Brugmann und A. Leskien). Annalen der Naturphilosophie VI: 385-433.
Boirac, Émile. 1909. Plena Vortaro Esperanto-Esperanta kaj Esperanto-Franca. Dijon: Darantière.
Bouchard, Charles, red. 1906. Anatomia vortaro kvarlingva: Latina […], Franca, Angla, Esperanta. Verkita de la Esperantista Medecina Grupo. Paris : Hachette.
Bricard, Raoul. 1905. Matematika terminaro kaj krestomatio. Paris : Hachette.
Brugmann, Karl & August Leskien. 1907. Zur Kritik der künstlichen Weltsprache. Straßburg : K. J. Trübner.
Chamisso, Adelbert von. 1922. La mirinda historio de Petro Schlemihl. El la germania originalo tradukis Eugen Wüster. Leipzig : F. Hirt (Internacia Mondiliteraturo. Vol 7).
Commission électrotechnique internationale/International Electrotechnical Commission. 1938. Vocabulaire électrotechnique international/International Electrotechnical Vocabulary. Paris & London.
Couturat, Louis. 1907. Étude sur la dérivation en espéranto. Coulommiers : L. Brodard.
Couturat, Louis. 1912a. La structure logique du langage. Bulletin de la Société française de philosophie, janvier 1912 : 47-84.
Couturat, Louis. 1912b. Die Prinzipien der Logik. Encyclopädie der Philosophischen Wissenschaften. Erster Bd.: Logik, hrsg. von Arnold Rüge & Wilhelm Windelband. Tübigen : J. C. B. Mohr.
Couturat, Louis & Léopold Leau. 1979. Histoire de la langue universelle [1903. Paris : Hachette] ; Les nouvelles langues internationales [1908. Paris : Hachette], Hildesheim : Olms Reprint.
Drezen, Ernest. 1928. Za vseobščim jazykom (Tri veka iskanij). Moskva – Leningrad: Gosudarstvennoe Izdatel’stvo. – 1931a. Historio de la mondolingvo. Tri jarcentoj da serĉado [rééd. de l’ouvrage par l’auteur en espéranto]. Leipzig : Ekrelo.
Drezen, Ernest. 1931b. Analisa historio de Esperanto-movado. Leipzig : Ekrelo.
Drezen, Ernest. 1931c. Očerki teorii èsperanto. Moskva – Leipzig : Ekrelo. [Trad. par l’auteur en espéranto] : Skizoj pri teorio de Esperanto. Leipzig : Ekrelo.
Drezen, Ernest, red. 1935. Pri problemo de internaciigo de science-teknika terminaro. (El la rusa trad. A. Samojlenko). Moskvo & Amsterdam: Standartizacija i racionalizacija= Standartgiz & Ekrelo.
Eucken, Rudolph. 1879. Geschichte der philosophischen Terminologie: im Umriss dargestellt. Leipzig: Veit.
Falk, Hjalmar. 1912. Altnordisches Seewesen. Wörter und Sachen IV: 1-122.
Frege, Gottlob. 1983. Nachgelassene Schriften und Wissenschaftlicher Briefwechsel. Hamburg: F. Meiner Verlag.
Funke, Otto. 1924. Innere Sprachform: eine Einführung, in A. Marty’s Sprachphilosophie. Reichenberg in Bohemia: F. Kraus.
Grimm, Jacob. 1828. Deutsche Rechtsalterthümer. Göttingen: Dietrich.
Gode, Alexander, ed. 1951. Interlingua-English Dictionary. A Dictionary of the International Language. New York: Storm.
Grau, Kurt-Joachim. 1921 [1918]. Grundriß der Logik. Leipzig & Berlin: Teubner.
Hauff, Vilhelmo [ = Wilhelm]. 1921 [1826]. La kantistina. Novelo. El la germana lingvo tradukis Eugen Wüster. Berlin: Esperanto-Verlag Friedrich Ellersiek.
Husserl, Edmund. 2020 [1920]. Normativité et déconstruction. Digression dans les Leçons sur l’éthique de 1920. Trad. en français par Marie-Hélène Desmeules et Julien Farges. Paris : Vrin. [Exkurs in der Vorlesung. Extrait des Husserlania, vol. 37].
ISA 37 Terminologie. 1936. Bericht über die Sitzungen vom 31.8. bis 2.9. 1936 in Budapest. Berlin: ISA.
Jespersen, Otto. 1894. Progress in Language, with Special Reference to English.London : Swan.
Jespersen, Otto. 1928. An International Language. London: Allen & Unwin.
Kabe [pseud. de KAzimierz BEin], Kazimierz, 2013 [1910. Paris : Hachette]. Vortaro de Esperanto. Berlino.
Klemperer, Victor. 1947. LTI - Notizbuch eines Philologen, Leipzig : Reclam Verlag.
Lalande, André, dir. 1902-1923. Vocabulaire technique et critique de la philosophie, paru en fascicules dans le Bulletin de la Société française de philosophie. – 1926. 2e édition augmentée d’un Supplément. 2 vol. Paris : Alcan.
Lott, Julius. 1889. Eine Compromiss-Sprache als beste und einfachste Lösung des Weltsprache-Problems. Wien : Frankenstein & Wagner.
Lotte, Dmitrij Semënovič. 1931. Očerednye zadači texničeskoj terminologii [Nouveaux défis pour la terminologie technique]. Izvestija Akademii Nauk SSSR, Otdelenie obščestvennyx nauk. VII seriâ. [Actes de l’Académie des Sciences d’URSS. Département des Sciences Sociales. VIIe Série].
Lotte, Dmitrij Semënovič. 1941. Nekotorye principialʹnye voprosy otbora i postroenija naučno-texničeskix terminov [Quelques problèmes fondamentaux dans la sélection et la construction des termes scientifiques et techniques]. М. : Izd-vo AN SSR [Moscou : Éditions de l’Académie des Sciences d’URSS].
Martinet, André. 1949. Rapport sur la possibilité et l’opportunité d’une L[angue] A[uxiliaire] I[nternationale]. Rapport sur l’état des travaux relatifs à la constitution d’une L.A.I. Actes du sixième Congrès international des linguistes (Paris, juillet 1948)/Proceedings of the Sixth International Congress of Linguists (Paris, July 1948). Paris: Klincksieck. 93-112 ; 586-592.
Marty, Anton. 1908. Untersuchungen zur Grundlegung der allgemeinen Grammatik und Sprachphilosophie, vol. 1. Niemeyer: Halle an der Saale.
Mauthner, Fritz. 1901-1902. Beiträge zu einer Kritik der Sprache, 3 Bde. Stuttgart : J. G. Cottasche Buchhandlung Nachfolger.
Mauthner, Fritz. 1907. Die Sprache. Die Gesellschaft. Sammlung sozialpsychologischer Monographien, hrsg. von Martin Buber. Frankfurt am Main: Literarische Anstalt Rütten & Loening.
Mauthner, Fritz. 1910. Wörterbuch der Philosophie. Wörter, mit deren Hilfe wir eine Erkenntnis der Wirklichkeit fassen. 3 Bde. München & Leipzig : G. Müller.
Mauthner, Fritz. 1986. Sprache und Leben – Ausgewählte Texte aus dem philosophischen Werk, hrsg. von Gershon Weiler. Salzburg & Wien : Residenz Verlag.
Meillet, Antoine. 1921. Linguistique historique et linguistique générale, vol. 1. Paris : Hachette.
Meillet, Antoine. 1928. Les langues dans l’Europe nouvelle, avec un appendice de L(ucien) Tesnière (…) sur la statistique des langues de l’Europe. Paris : Payot.
Meillet, Antoine. 1931. E. Wüster : Internationale Sprachnormung in der Technik [Compte rendu]. Bulletin de la Société de linguistique de Paris 32 : 5-7.
Meringer, Rudolf. 1906. Wörter und Sachen IV. Indogermanische Forschungen XIX: 401-456.
Meringer, Rudolf. 1909. Worwort. Wörter und Sachen I: 1-3.
Meringer, Rudolf. 1912. Zur Aufgabe und zum Namen unserer Zeitschrift. Wörter und Sachen III: 22-55.
Messing, Ewald. J. 1928a. Methoden und Ergebnisse der wirtschaftssprachlichen Forschung. Actes du Premier Congrès international de linguistes. Leiden : Sijthoff. 140-142.
Messing, Ewald. J. 1928b. Methoden und Ergebnisse der wirtschaftssprachlichen Forschung. Utrecht: Kemink & Zoon.
Messing, Ewald. J. 1932. Zur Wirtschafts-Linguistik. Eine Auswahl von kleineren und groesseren Beiträge ueber Wert und Bedeutung. Erforschung und Unterweisung der Sprache des wirtschaftlichen Verkehrs. Rotterdam: Nijgh & Van Ditmar.
Meyer-Lübke, Wilhelm. 1911. Romanisches etymologisches Wörterbuch. Heidelberg : C. Winter.
Neurath, Otto. 1936. Une encyclopédie internationale de la science unitaire. Actes du Congrès international de philosophie scientifique (Paris, Sorbonne, 1935). Paris : Hermann, vol. II (Unité de la science). 54-59.
Neurath, Otto. 1937. Die neue Enzyklopaedie des wissenschaftlichen Empirismus. Scientia : rivista internazionale di sintesi scientifica 62. 309-320.
Nietzsche, Friedrich. 2019 [1876-1878]. Humain trop humain I. Œuvres, vol. 2. Trad. fr. par R. Romini. Paris : Gallimard. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». 7-316.
Paasch, Heinrich. 1885. De la quille à la pomme de mât. Dictionnaire de marine en français, anglais et allemand illustré de nombreux dessins explicatifs (…)/From Keel to Truck (…)/Vom Kiel zum Flaggenknopf (…). Anvers/Antwerp/Antwerpen: Ratinckx.
Regula, Moritz. 1936. Ueber die Einwirkung des Affekts auf die Laut und Sinnform gewisser Wörter im Romanischen. Travaux du Cercle linguistique de Prague 6. 164-173.
Richter, Elise. 1919. Fremdwortkunde. Leipzig : Teubner.
Rollet de l’Isle, Maurice. 1908. Provo de marista terminaro verkita de kelkaj kompetentuloj. 2 vol. Paris : Hachette.
Rollet de l’Isle, Maurice. 1920. Une langue scientifique et technique internationale, l’Espéranto. Paris : Impr. De Montligeon.
Saussure, Ferdinand de. 1967-1974. Cours de linguistique générale. Édition critique par R. Engler. Wiesbaden : O. Harrassowitz, 2 vol.
Schirmer, Alfred. E. 1900. Zur Geschichte der deutschen Kaufmannssprache. Berlin : De Gruyter.
Schirmer, Alfred. E. 1911. Wörterbuch der deutschen Kaufmannsprache auf geschichtliche Grundlagen, mit einer systematischen Einleitung. Straßburg: Trübner.
Schirmer, Alfred. E. 1932. Die Wirtschaftssprache als Spiegel der Wirtschaftsgeschichte. Zur Wirtschaftslinguistik, hrsg. von Ewald E.J. Messing. Rotterdam: Nijgh en Van Ditmar. 7-26.
Schlomann, Alfred. 1906. Die Maschinenelemente und die gebräuchlichsten Werkzeuge. Mit 823 Abbildungen und zahlreichen Formeln. München : Oldenbourg.
Steche, Theodor. 1925. Neue Wege zum reinen Deutsch. Breslau : F. Hirt.
Tesnière, Lucien. 1939. Phonologie et mélange des langues. Travaux du Cercle linguistique de Prague 8. 83-93.
Tönnies, Ferdinand. 1887. Gemeinschaft und Gesellschaft. Abhandlung des Communismus und des Socialismus als empirische Kulturformen. Leipzig : R. Reisland.
Tönnies, Ferdinand. 1899. Philosophical Terminology. Mind 31. 289-332 ; 467-491. – 1909 : [rééd. augmentée, parue en allemand sous le titre] Philosophische Terminologie in psychologisch-soziologischer Ansicht. Leipzig : T. Thomas.
Verax, Charles [ = Karlo Verks]. 1907. Vocabulaire technique et technologique français-espéranto. Paris : Hachette.
Verax, Charles [ = Karlo Verks]. 1910. Enciklopedia Vortareto Esperanta. Kun klarigoj en Esperanto kaj franca traduko. Paris : Hachette.
Verax, Charles [ = Karlo Verks]. 1911. Alvokoj al la specialistoj, teknikistoj kaj scienculoj. Propono pri Terminologiaj Fundamentaj Principoj por la scienca lingvo en Esperanto. Reguloj kaj principioj. Pri la sendependeco de la Scienca Lingvo. Pri sciencaj kaj teknikaj verkoj. Konsiloj a la verkantoj. Oficiala Gazeto Esperantista : 377-382.
Weisgerber, Leo. 1929. Muttersprache und Geistesbildung. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht Verlag.
Weisgerber, Leo. 1955. Das Worten der Welt als sprachliche Aufgabe der Menschheit. Sprachforum 1(1): 10-19.
Weisgerber, Leo. 1958. Ein Markstein angewandter Sprachwissenschaft: Begegnung mit Eugen Wüster. Eugen Wüster zum 60. Geburtstage, Sprachforum 3(2): 92-95.
Windelband, Wilhelm 1900. Vom System der Kategorien. Philosophische Abhandlungen. Christoph Zigwart zu seinem siebzigsten Geburtstag, hrsg. von Benno Erdmann, Wilhelm Windelband & Heinrich Rickert. Tübingen : J.C.B. Mohr. 41-58.
Wittgenstein, Ludwig. 1993 [1922]. Tractatus logico-philosophicus. Trad. de l’anglais par Gilles Gaston Granger. Paris : Gallimard.
Wittgenstein, Ludwig. 2004 [1953]. Recherches philosophiques [Philosophische Untersuchungen]. Trad. de l’allemand par Dominique Janicaud. Paris: Gallimard.
Wüster, Eugen. 1923-1929. Enciklopedia Vortaro Esperanta-Germana. Unua Parto (1923); Dua Parto (1925); Tria Parto (1927); Kvara Parto (1929). Leipzig : F. Hirt & Sohn.
Wüster, Eugen. 1923. Maŝinfaka Esperanto-vortaro prielementa (la maŝinelementoj; maŝinoj; plej gravaj esprimoj en la konstrukciado kaj teknologio/Maschinentechnisches Esperanto – Wörterbuch der Grundbegriffe (die Maschinenelemente; Maschinen; Wichtigstes aus Konstruktion und Fertigung). Deutsche Ausgabe. Esperanto-Deutsch, Deutsch-Esperanto mit Zahlenverweisen. Leipzig : F. Hirt & Sohn.
Wüster, Eugen. 1931. Internationale Sprachnormung in der Technik, besonders in der Elektrotechnik (Die nationale Sprachnormung und ihre Verallgemeinerung). Berlin : VDI-Verlag. –1934 [1931]. Gründzüge der Sprachnormung in der Technik (…). Kurzausgabe. Berlin : VDI-Verlag. – 1935 [1931]. Meždunarodnaja standartizacija jazyka v teknike. Moskva : Standartgiz [traduction en russe]. – 1966 [1931]. Internationale Sprachnormung in der Technik (…). Zweite, ergänzte Auflage. Bonn : H. Bouvier u. Co. Verlag. – 1968 [1931]. Internationale Sprachnormung in der Technik (…). Dritte, abermals ergänzte Auflage. Bonn : H. Bouvier u. Co. Verlag.
Wüster, Eugen. 1936. Die Wörterbücher der Technik. Wörter und Sachen XVII: 164-173.
Wüster, Eugen. 1969. Die vier Dimensionen der Terminologiearbeit. Mitteilungsblatt für Dolmetscher und Übersetzer. Sonderdruck, Oktober 1969.
Wüster, Eugen. 1979. Einführung in die Allgemeine Terminologielehre und Terminologische Lexikographie - Schriftreihe der Technischen Universität Wien. Wien & New York: in Kommission bei Springer Verlag [1e éd. posthume]. – 1985. Einführung (…) Copenhague: The LSP Centre, Unesco Alsed Lsp Network, Copenhagen School of Economics [2e éd. posthume]. – 1991. Einführung (…). Bonn : Romanistischer Verlag [3e éd. posthume].
Wüster, Eugen. 1981 [1974]. L’étude scientifique de la terminologie, zone frontalière entre la linguistique, la logique, l’ontologie, l’informatique et les sciences des choses. Textes choisis de terminologie I : Fondements théoriques de la terminologie, éd. par Guy Rondeau & Helmut Felber. Québec : Université Laval – GIRSTERM. 55-113. [Die Allgemeine Terminologielehre – ein Grenzgebiet zwischen Sprachwissenschaft, Logik, Ontologie, Informatik und den Sachwissenschaften. Linguistics. An Interdisciplinary Journal of the Language Sciences 119: 61-106].
Wüster, Eugen. 2001 [1939]. Das internationale Elektrotechnische Wörterbuch. Mitteilungen des VDE 35-2. Berlin-Brandenburg. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien: TermNet. 203-206.
Wüster, Eugen. 2001 [1941]. Die sprachliche Gemeinschaftsarbeit der deutschen Technik während der letzten fünf Jahre. Jahrbuch der deutschen Sprache 1. 218-225. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien: TermNet. 391-400.
Wüster, Eugen. 2001 [1948]. Sprachtechnik und Nachrichtentechnik. Österreichische Zeitschrift für Telegraphen-, Telephon-, Funk- und Fernsehtechnik 2(5-6): 102-107. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien: TermNet. 1-10.
Wüster, Eugen. 2001 [1953]. Die terminologische Sprachbehandlung. Studium Generale 6(4): 214-219. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien: TermNet. 11-20.
Wüster, Eugen. 2001 [1959-1960]. Das Worten der Welt, schaubildlich und terminologisch dargestellt. Leo Weisgerber zum 60. Geburtstag. Sprachforum 3(3-4): 183-204. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien : TermNet. 302-330.
Wüster, Eugen. 2001 [1970]. Die internationale Terminologie im Dienste der Informatik. Mondo Lingvo-Problemo 2: 138-144. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien: TermNet. 323-330.
Wüster, Eugen. 2001 [1974]. Die Allgemeine Terminologielehre – Ein Grenzgebiet zwischen Sprachwissenschaft, Logik, Ontologie, Informatik und den Sachwissenschaften. Linguistics 119: 61-106. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster, hrsg. von Heribert Picht & Klaus-Dirk Schmitz. Wien : TermNet. 131-174.
Zamenhof, Ludwik Lejzer [ = Dr. Esperanto]. 1893. Universala vortaro de la lingvo internacia Esperanto (en ses lingvoj). Varsovio : Kelter.
Sources secondaires
Adamo, Giovanni. 1999. Tra lessicologia e terminologia. Lexicon philosophicum. Quaderni di terminologia filosofica e storia delle idee 10, a c. di Antonio Lamarra & Roberto Palaia. Firenze: Leo S. Olschki. 1-17.
Antia, Bassey Edem. 2002. II termine: contesto definitorio e contesto d’uso. Manuale di terminologia. Aspetti teorici, metodologici e applicativi, a c. di Marella Magris, Maria Teresa Musacchio, Lorenza Rega & Frederica Scarpa. Milano : Hoepli. 99-114.
Auroux, Sylvain.1990. Encyclopédie philosophique universelle (Les notions philosophiques, vol. 2 – Philosophie occidentale). Paris : Presses Universitaires de France.
Blanke, Detlev. 1998a. Terminology Science and Planned Languages. Eugen Wüster (1898-1977). Leben und Werk. Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft. His Life and Work. An Austrian Pioneer of the Information Society, hrsg.von Erhard Oeser & Christian Galinski. Wien: TermNet. 133-168.
Blanke, Detlev. 1998b. Zur Rolle von Plansprachen im terminologie-wissenschaftlichen Werk von Eugen Wüster. Language Problems and Language Planning 22(3): 267-279.
Blanke, Detlev. 2015. Eugen Wüster – la planlingvoj kaj la Enciklopedia Vortaro. Berlin: D. Blanke.
Bouveresse, Jacques. 2013. Langage et illusion. Cours au Collège de France. La philosophie de la connaissance. Paris : Collège de France. https://books.openedition.org/cdf/1980?lang=fr.
Briu, Jean-Jacques. 2014. Les mots d’emprunts et le nationalisme allemand. La position de Fichte en 1807-1808, dans ses « Discours à la nation allemande », et l’analyse du linguiste Leo Spitzer en 1915-1918 dans un ouvrage polémique inédit en français. Dossiers d’HEL, SHESL, Linguistiques d’intervention. Des usages socio-politiques des savoirs sur le langage et les langues.
Budin, Gerhard. 1997. Terminologische Wissensmodellierung. Beiträge zur Terminologie und Wissenstechnik, hrsg. von Gerhard Budin & Erhard Oeser. Wien : Termnet. IITF series 7. 297-324.
Budin, Gerhard. 2007. L’apport de la philosophie autrichienne au développement de la théorie de la terminologie : ontologie, théories de la connaissance et de l’objet. Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168, dir. par Dan Savatovsky & Danielle Candel : 11-23.
Bühler, Hildegund. 1985. Terminologielehre und Sprachinhaltsforschung. Terminologie und benachbarte Gebiete/Terminology and Related Fields/Terminologie et disciplines connexes. 1965-1985, hrsg. von Infoterm. Wien/Köln/Graz: Böhlau. 63-76.
Bühler, Hildegund. 1998. The Scientific Legacy of Eugen Wüster Revisited: Three Major Unfinished Projects. Eugen Wüster (1898-1977). Leben und Werk. Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft/His Life and Work. An Austrian Pioneer of the Information Society, hrsg. von Erhard Oeser & Christian Galinski. Wien: TermNet. 187-206.
Burchardt, Lothar. 1981. Standespolitik, Sachverstand und Gemeinwohl. Technisch-wissenschaftliche Gemeinschaftsarbeit 1890 bis 1918. Technik, Ingenieure und Gesellschaft. Geschichte des Vereins Deutscher Ingenieure 1856-1981, hrsg. von Karl-Heinz Ludwig & Wolfgang König. Düsseldorf : VDI Verlag. 167-234.
Candel, Danielle. 2004. Wüster par lui-même. Des fondements théoriques de la terminologie. Cahiers du CIEL, dir par Colette Cortès. 15-31.
Candel, Danielle. 2007. Terminologie de la terminologie. Métalangage et reformulation dans l’Introduction à la terminologie générale et à la lexicographie terminologique d’E. Wüster. Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168, dir. par Dan Savatovsky & Danielle Candel : 66-81.
Candel, Danielle. 2011. « Linguistique appliquée » : parcours définitoires et lexicographiques. Histoire Épistémologie Langage 33(1): 99-115.
Candel, Danielle. 2022. General principles of Wüster’s General Theory of Terminology. Theoretical Perspectives on Terminology - Explaining terms, concepts and specialized knowledge, ed. by Marie-Claude L’Homme & Pamela Faber. Amsterdam : John Benjamins. 37-60.
Corbeil, Jean-Claude. 2007. Le rôle de la terminologie en aménagement linguistique : genèse et description de l’approche québécoise. Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168, dir. par Dan Savatovsky & Danielle Candel : 92-105.
Delcourt, Marcel & Jean Amouroux 1978. Wüster kaj Drezen. Esperanto 71-11. Rotterdam: Universala Esperanto-Asocio. 197-198.
Diamond, Cora. 2004 [1991]. Wittgenstein. L’esprit réaliste. Trad. de l’anglais par Emmanuel Halais & Jean-Yves Mondon. Paris : Presses Universitaires de France.
Duc Goninaz, Michel. 2019. Le classement des lexèmes en espéranto : histoire et situation actuelle. Cahiers de l’ILSL 61. 67-74.
Edwards, Peter & Lise LaPierre, dir. 1994-1995. Alfa 7-8 (Terminologie et linguistique de spécialité. Études de vocabulaires et textes spécialisés). Halifax (Nouvelle-Écosse) : Université Dalhousie.
Felber, Helmut. 1986. Einige Grundfragen der Terminologiewissenschaft aus der Sicht der Allgemeinen Terminologielehre. Ausgewählte Texte zur Terminologie, hrsg. von Christer Laurén & Heribert Picht. Termnet. IITF Infoterm. 377-386.
Felber, Helmut. 1994. East-West Cooperation in International Terminology Work in the 1930s: Drezen and Wüster. International Conference on Terminology Science and Terminology Planning. International IITF-Workshop, Theoretical Issues of Terminology Science, Riga 19-21 August 1992, ed. by Jennifer Draskau & Heribert Picht. Vienna: International Network for Terminology (IITF series, 4). 40-48.
Felber, Helmut. 1997. Der Gegenstand aus der Sicht der Allgemeinen Terminologielehre. Beiträge zur Terminologie und Wissenstechnik, hrsg. von Gerhard Budin & Ehrard Oeser. Wien: Termnet. 77-86.
Felber, Helmut & Friedrich Lang. 1979. Würdigung der Person und des Wissenschaftlers. Terminologie als angewandte Sprachwissenschaft. Gedenkschrift für Univ.-Prof. Dr. Eugen Wüster, hrsg. von Helmut Felber, Friedrich Lang & Gernot Wersig. München u. a. : Saur. 15-28.
Felber, Helmut & Guy Rondeau, dir. 1981. Textes choisis de terminologie. Québec : Groupe interdisciplinaire de recherche scientifique et appliquée en terminologie.
Galinski, Christian & Heribert Picht. 1996. Graphic and Other Semiotic Forms of Knowledge Representation in Terminology Management. Handbook of Terminology Management, vol. 1, ed. by Sue Ellen Wright & Gerhardt Budin. Amsterdam/Philadelphia : John Benjamins. 42-61.
Gaudin, François. 1993. Socioterminologie. Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles. Rouen : Publications de l’Université de Rouen.
Gaudin, François. 2005. La socioterminologie. La terminologie, nature et enjeux. Langages 157, dir. par Loïc Depecker : 80-92.
Gerzymisch-Arbogast, Heidrun. 1996. Termini im Kontext. Verfahren zur Erschließung und Übersetzung der textspezifischen Bedeutung von fachlichen Ausdrücken. Tübingen: Gunter Narr.
Gispen, Kees. 1989. New Profession, Old Order. Engineers and German Society, 1815-1914. New York: Cambridge University Press.
Heller, Dorothee. 1998. Wörter und Sachen. Grundlagen einer Historiographie der Fachsprachenforschung. Tübingen: Gunter Narr.
Humbley, John. 1998. Le terminologue et le spécialiste de domaine. ASP 19-22 (Théorie et pratique des discours spécialisés) : 137-149. [https://doi.org/10.4000/asp.2789]
Humbley, John. 2007. Vers une réception plurielle de la théorie terminologique de Wüster : une lecture commentée des avant-propos successifs du manuel Einführung in die Allgemeine Terminologielehre und Terminologische Lexicographie. Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168, dir. par Dan Savatovsky & Danielle Candel : 82-91.
Humbley, John. 2022. The Reception of Wüster’s General Theory of Terminology. Theoretical Perspectives on Terminology - Explaining Terms, Concepts and Specialized Knowledge, ed. by Marie-Claude L’Homme & Pamela Faber. Amsterdam/Philadelphia: John Benjamins. 15-36.
Kandler, Günther. 1955. Zum Aufbau der angewandten Sprachwissenschaft und den Aufgaben des Sprachforums. Sprachforum 1 : 3-9.
Kocourek, Rostislav. 1991 [1982]. La langue française de la technique et de la science. Wiesbaden : Brandstetter Verlag.
Kocourek, Rostislav, Monique Cormier & Lise LaPierre, dir. 1994. Langue et terminologie spécialisées. Specialized Language and Terminology. Initiales/Initials 14 (Actes du Colloque terminologique des étudiants de 2e et 3e cycles, XVe Congrès international des linguistes. Québec, 13 août 1992), Halifax (Nouvelle-Écosse), Université Dalhousie.
Koutny, Ilona. 2019. Caractérisation typologique de l’espéranto comme langue naturelle. Cahiers de l’ILSL 61. 111-137.
Kuznecov, Sergej. 2019. La Société « Kosmoglot(t) » pour la langue internationale (1916-1928). Cahiers de l’ILSL 61. 201-269.
Lins, Ulrich. 2015 [1973]. La danĝera lingvo. Studo pri la persekutoj kontraŭ Esperanto. Rotterdam : UEA.
Lo Jacomo, François. 1981. Liberté ou autorité dans l’évolution de l’espéranto. Paris : l’auteur.
Maletzke, Gerhard. 1998. Kommunikationswissenschaft im Überblick. Grundlagen, Probleme, Perspektiven. Wiesbaden : Opladen.
Maradan, Mélanie. 2013. La esperantologiaj principoj de Eugen Wüster. Leksikologio, frazeologio, historio, semantiko kaj terminologio : du kontinentoj renkontiĝas en Hanojo. Aktoj de la 35-a Esperantologia Konferenco en la 97-a Universala Kongreso de Esperanto, Hanojo 2012, red. de Christer Kiselman & Mélanie Maradan. Rotterdam : Universala Esperanto-Asocio. 49-64.
Maradan, Mélanie. 2019. Des réflexions interlinguistiques à une discipline scientifique : élaboration et influence du Dictionnaire encyclopédique espéranto-allemand (1923) d’Eugen Wüster. Cahiers de l’ILSL 61. 141-153.
Merten, Pascaline. 1992. Apport des relations notionnelles à la description terminologique. TAMA’92, Deuxième symposium Termnet: Applications.
Nedobity, Wolfgang. 1984. Eugen Wüster und die Sprachkritiker des Wiener Kreises. Muttersprache 95(1-2): 42-48.
Oeser, Erhard. 1998. E. Wüster and his Impact on the Philosophy of Science. Eugen Wüster (1898-1977). Leben und Werk. Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft/His Life and Work. An Austrian Pioneer of the Information Society, ed. by Erhard Oeser & Christian Galinski. Vienna : TermNet. 105-116.
Ollivier, Bruno & Yves Jeanneret. 2004. Les sciences de la communication et de l’information. Hermès 38. Paris : CNRS Éditions.
Picht, Heribert & Christer Laurén. 1993. Vergleich der terminologischen Schulen. Ausgewählte Texte zur Terminologie, hrsg. von Christer Laurén & Heribert Picht. Wien: Termnet. IITF Infoterm. 493-539.
Picht, Heribert & Klaus-Dirk Schmitz, Hrsg. 2001. Terminologie und Wissensordnung. Ausgewählte Schriften aus dem Gesamtwerk von Eugen Wüster. Wien : TermNet.
Rastier, François. 2004. Ontologie(s). Revue des sciences et technologies de l’information, série : Revue d’Intelligence artificielle 18(1) : 15-40.
Rogers, Margaret 1999. Translating Terms in Text: Holding on to Some Slippery Customers. Word, Text, Translation. Liber Amicorium for Peter Newmark, ed. by Gunilla Anderman & Margaret Rogers. Clevedon : Multilingual Matters. 104-116.
Samain, Didier. 2007. Stabilisation terminologique et transfert de notions entre psychologie et linguistique (1900-1940). Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168, dir. par Dan Savatovsky & Danielle Candel : 53-65.
Samain, Didier. 2010. De l’espéranto à la terminologie. Cultures et lexicographies, dir. par Michaela Heinz. Berlin : Frank & Timme. 279-296.
Savatovsky, Dan. 1989. Les linguistes et la langue internationale. Histoire Epistémologie Langage 11(2) : 37-65.
Savatovsky, Dan. 2020. Le Vocabulaire philosophique de Lalande (1902-1923) : lexicographie spécialisée ou prototerminographie ? Les concepts en philosophie. Une approche discursive, dir. par Frédéric Cossutta. Limoges : Lambert-Lucas. 219-232.
Savatovsky, Dan & Danielle Candel, dir. 2007. Genèses de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception), Langages 168.
Schremser-Seipelt, Ulrike. 1990. Das Projekt internationaler Terminologieschlüssel von Eugen Wüster. Soziolinguistische Aspekte der internationalen Sprachnormung auf dem Gebiet der Technik. Dissertation, Universität Wien.
Sebestik, Jan. 1986. Le Cercle de Vienne et la philosophie autrichienne. Le Cercle de Vienne. Doctrines et controverses, dir. par Jan Sebestik & Antonia Soulez. Paris: Klincksieck.
Sylla, Bernhard. 2009. Die Sprachinhaltsforschung Leo Weisgerbers unter sprachwissenschaftlich-historischer Perspektive. Würzburg: Universität Würzburg.
Trabant, Jürgen. 2012. Weltansichten. Wilhelm von Humboldts Sprachprojekt. München: Verlag C.H. Beck.
Tuider, Bernhard. 2018. La Enciklopedia Vortaro de Eugen Wüster. Österreichische Nationalbibliothek. Forschungsblog.
Van Campenhoudt, Marc. 1994. Un apport du monde maritime à la terminologie notionnelle multilingue : étude du dictionnaire du capitaine Heinrich PAASCH « De la quille à la pomme du mât » (1885-1901). Thèse de doctorat en sciences du langage : Université Paris XIII, 2 vol.
Van Campenhoudt, Marc. 1997. Évaluation des terminographies multilingues : le dictionnaire nautique du capitaine Paasch face au dictionnaire aéronautique de l’ingénieur Schlomann. Les dictionnaires spécialisés et l’Analyse de la Valeur. Actes du colloque organisé en avril 1995 par le Centre de Terminologie de Bruxelles, dir. par Ad Hermans. Bibliothèque des Cahiers de Linguistique de Louvain 87. Louvain-la Neuve : Peeters. 75-115.
Van Dijk, Ziko. 2012. Historio de UEA. Partizánske : Espero.
Von Polenz, Peter. 1967. Sprachpurismus und National-sozialismus. Germanistik, eine deutsche Wissenschaft, hrsg. von Eberhard Lämmert, Walther Killy, Karl Otto Conrady & Peter Von Polenz. Frankfurt am Main: Suhrkamp. 111-175.
Von Polenz, Peter. 1979. Fremdwort und Lehnwort sprachwissenschaftlich betrachtet. Fremdwort-Diskussion, hrsg. von Peter Braun. München : Fink. 9-31.
Werzig, Gernot. 2000. Informations- und Kommunikationstechnologien. Eine Einführung in Geschichte, Grundlagen und Zusammenhänge. Konstanz: Universitätsverlag.
Wesolowski, Tilmann. 2009. Technik verlegen – Wissenschaft machen? Verlegerischer Einfluss auf der Entwicklung der Technikwissenschaften am Beispiel des Verlags R. Oldenbourg. Technikgeschichte 76(1). 37-63.
Wüster, Thiele. 1998. 100 Jahre Wüster & Co., Wieselburg, 1889-1989 (Auszüge). Eugen Wüster (1898-1977). Leben und Werk, Ein österreichischer Pionier der Informationsgesellschaft/Eugen Wüster (1898-1977). His Life and Work. Infoterm. Proceedings of the International Conference on Professional Communication and Knowledge Transfer (Vienna, 24-26 Aug. 1998), vol. 1, hrsg. von Erhard Oeser & Christian Galinski. Vienna : TermNet.
Notes de bas de page
1« Nous », c’est-à-dire les trois éditeurs du présent ouvrage. Nous sommes tout particulièrement reconnaissants à Gerhard Budin d’avoir permis à D. Candel d’accéder librement, en 2003, aux riches archives Wüster conservées à l’université de Vienne, facilitant ainsi une recherche qui est en grande partie à l’origine du projet du colloque de 2006. Dans sa contribution, il cite un ensemble important de données bibliographiques récentes (dix-huit titres parus entre 2017 et 2022).
2Dans le prolongement du colloque, nous avions fait paraître un numéro de la revue Langages (Savatovsky & Candel, dir. 2007), consacré plus largement à l’histoire du domaine, intitulé « Genèse de la terminologie contemporaine, 1850-1980 (sources et réception) ». Certains articles de cette livraison portent sur l’œuvre de Wüster.
3Organisé dans le cadre de notre laboratoire de rattachement, Histoire des théories linguistiques (HTL, UMR 7597) et de la Société d’Histoire et d’Épistémologie des Sciences du langage (la SHESL) à l’initiative de D. Candel, il s’est tenu à l’université Paris Diderot – devenue depuis université Paris-Cité – les 3 et 4 février 2006. Les exposés à l’une des deux tables rondes du colloque, intitulée « Wüster sous toutes ses facettes », sont devenus des chapitres de l’ouvrage – on notera d’ailleurs, ici ou là, un style naturellement plus « parlé » que dans les autres chapitres. La seconde table ronde, intitulée « Pourquoi l’on parle de Wüster. Terminologie et ontologies », est présentée en tant que telle.
4Sauf en mention, bien entendu, nous utiliserons ici le mot de normation pour désigner l’activité du terminologue ou son résultat et nous conserverons celui de normalisation – désignation traditionnelle mais, nous semble-t-il, ambigüe – pour référer aux institutions ou aux instances dans le nom desquelles elle apparaît. Sprachnormung est aussi parfois traduit par standardisation linguistique en français et presque toujours par standardization en anglo-américain, ce qui peut laisser naître un malentendu dans la mesure où le mot de standardi(s/z) ation – bien qu’il figure dans l’intitulé de l’ISA puis de l’ISO, par exemple – a été pourvu après les années 1950-1960 (donc après les travaux de Haugen) d’un sens général dans les domaines de la sociolinguistique et de la politique linguistique. Il y désigne, comme on sait, les cas où la valorisation d’une norme supra-dialectale ou l’imposition d’une norme (écrite le plus souvent) à un groupe de locuteurs consistent à privilégier et à promouvoir, dans une aire linguistique donnée, une certaine variété linguistique au détriment des autres.
5On nomme « espérantisme » le mouvement, émanant en particulier des congrès nationaux et internationaux annuels d’espéranto et de l’Akademio de Esperanto, relayé par des associations de locuteurs – parmi lesquelles l’Universala Esperanto-Asocio ( = UEA), la plus importante d’entre elles, créée en 1908 (voir Van Dijk 2012) –, qui vise à diffuser l’apprentissage et la pratique de l’espéranto ; et on emprunte à Wüster l’expression d’« espérantologie » pour désigner l’étude scientifique de cette langue et son outillage technologique – sa grammatisation, en quelque sorte – consistant à la doter de grammaires et de dictionnaires.
6Voir Felber & Lang 1979 et D. Blanke 1998a.
7Peter Schlemihls wundersame Geschichte, paru en 1813, traduit par Wüster en 1922 [La mirinda historio de Petro Schlemihl].
8Die Sängerin [La Chanteuse], une nouvelle (que nous appellerions « policière »), parue en 1826, traduite par Wüster en 1921 [La Kantistina] chez l’éditeur berlinois Ellersiek spécialisé dans la publication d’ouvrages en espéranto. Appartenant à la mouvance Biedermeier, Hauff (1802-1827) est l’auteur de nombreux contes et nouvelles, parmi lesquels deux récits devenus des classiques de la littérature antisémite : Abner, der Jude, der nichts gesehen hat [Abner, le juif qui n’a rien vu] et, le plus connu, Jud Süß [Le juif Süss].
9Les quatre volumes publiés comptent 576 pages et contiennent environ 35 000 entrées (de a à korno).
10Parmi lesquels ceux du philosophe É. Boirac (1851-1917), de l’écrivain K. Kabe [ = K. Bein] (1872-1959) et du terminologue Ch. Verax [ = Karlo Verks] (1873-1942) qui comptent respectivement environ 10 000 racines (Boirac 1909), 8 500 racines (Kabe 2013 [1910]) et 8 000 racines, soit 20 000 entrées (Verax 1910). Voir Maradan (2019 : 144). L’ouvrage de Verax est un dictionnaire encyclopédique comportant des nomenclatures botanique, chimique, géologique et zoologique. Verax est également l’auteur d’un Vocabulaire technique et technologique français-espéranto contenant 6 000 entrées (Verax 1907). Il dirige à partir de 1911 la Commission de la langue technique relevant, au sein du mouvement espérantiste, du Ligva Komitato (présidé alors par Boirac) – une commission créée à l’initiative de René de Saussure. En réponse à une lettre du linguiste espérantiste Th. Cart, Verax formule des « propositions relatives aux principes terminologiques pour la science du langage en espéranto », précédées d’un appel aux techniciens et scientifiques à créer des dictionnaires et des terminologies par domaine de spécialité en espéranto (Verax 1911). Dans les années 1905-1914, étaient déjà parus en France plusieurs dictionnaires de ce type, notamment pour les mathématiques (Bricard 1905), la médecine (Bouchard, dir. 1906), les termes de marine (Rollet de l’Isle 1908), tous cités par Wüster dans sa thèse. Voir aussi Rollet de l’Isle 1920.
11Voir Maradan 2013 : 49.
12« In der Terminologie […] führt die freie Sprachentwicklung zu einem untragbaren Durcheinander » [« en terminologie, la libre évolution linguistique conduit à un désordre insupportable »] (Wüster 1985 [1979] : 2). Sauf indication contraire, les traductions de l’allemand non référencées en tant que telles dans la bibliographie ou dans les notes infrapaginales sont les nôtres, le plus souvent relues et corrigées par D. Samain.
13Brugmann & Leskien 1907. Argument repris par F. de Saussure : une fois qu’il « aura été rendu à la vie sémiologique » (Saussure 1967-1974, II : 170), « le système est transmissible dans des conditions qui n’ont aucun rapport avec celles qui ont réglé le contrat primitif (dans le cas de l’espéranto). À l’instant où il est adopté, on n’en est plus maître. » (Ibid. : 169). Mais d’après les notes de cours de L. Gautier, Saussure est moins affirmatif : « L’espéranto, cet essai de langue artificielle qui paraît réussir, obéira-t-il à la loi fatale en devenant social ? Ce n’est pas une masse compacte qui se sert de l’espéranto, mais des groupes disséminés, parfaitement conscients, qui n’ont pas appris cette langue comme une langue naturelle. » (Ibid. : 171). Avec le recul, de l’aveu même de certains espérantistes, il est apparu – à partir des années 1980 – que K. Brugmann (1849-1919) et A. Leskien (1840-1916) ne s’étaient pas entièrement trompés dans leurs prévisions (voir Lo Jacomo 1981).
14En particulier Baudouin de Courtenay 1907.
15Le logicien et mathématicien Couturat (1868-1914), son principal et infatigable promoteur, était mort alors, il est vrai. L’ido est un espéranto « perfectionné », rendu cohérent – selon Couturat – avec ses propres principes grâce à deux règles que Zamenhof aurait dû, selon lui, édicter expressément : une règle de correspondance univoque, d’une part, en vertu de laquelle toute notion doit trouver une réalisation morphologique et une seule ; une règle de réversibilité des dérivations, d’autre part (voir Couturat 1907). Ces règles ont notamment pour conséquence que « l’ido divise les lexèmes en deux catégories, verbaux et non-verbaux, et le passage d’une partie du discours à l’autre […] ne peut se faire par simple substitution du morphème final [comme en espéranto], mais à l’aide de suffixes (-al, -oz, -a, etc.) » (Duc Goninaz 2019 : 71). Ce principe s’applique aussi au sein des non-verbaux pour la translation substantif-adjectif.
16Il devait s’agir d’un dictionnaire en sept volumes. Quoique l’éditeur ait décidé d’en interrompre la parution en 1932, Wüster et ses collaborateurs ont continué d’y travailler jusqu’en 1937. Le dictionnaire complet a été publié en microfiches en 1994 (voir D. Blanke 1998b).
17[La normation linguistique internationale dans la technique, particulièrement en électrotechnique (la normation linguistique nationale et sa généralisation)]. Sous le titre Grundzüge der Sprachnormung in der Technik [Principes fondamentaux de la normation linguistique…], il publie une version abrégée de l’ouvrage, organisée d’après la même structure mais où ne figure plus l’indication des sources (Wüster 1934 [1931]).
18L’ISO (International Standardization Organization) prend la suite de deux entités distinctes, l’ISA (International Federation of the National Standardizing Associations), créée à New York en 1926, et l’UNSCC (United Nations Standards Coordination Committee), créé à Londres en 1944 pour l’harmonisation des normes du Royaume-Uni, des États-Unis et du Canada. L’ISO voit le jour le 23 février 1947, après que les représentants de 25 pays ont posé à Londres, l’année précédente, les bases d’une organisation internationale destinée à coordonner et unifier les différentes normes en matière économique, industrielle et technique. À la différence des acronymes français (OIN = Organisation Internationale de Normalisation) ou anglo-américain (IOS = International Organization for Standardization), le choix de la dénomination ISO (correspondant aussi au grec ἴσος « égal ») répondait à un souci de neutralité vis-à-vis des normes nationales qu’il s’agissait précisément d’unifier. Le comité 37 de l’ISO (TC 37) porte actuellement le nom de Langage et terminologie avec, pour « domaine des travaux », la « normalisation des descriptions, ressources, technologies et services relatifs à la terminologie, la traduction, l’interprétation et autres activités liées au langage dans la société d’information multilingue. » S’agissant d’Infoterm et du rôle joué par Wüster dans la création de cet organisme, voir infra, section 4.1.
19Voir aussi Schremser-Seipelt 1990 et Bühler 1998 pour ce qui est des manuscrits de Wüster relatifs au projet de clé terminologique, et Blanke 1998a pour ce qui est du projet lui-même.
20Le premier comité consultatif, émanation de l’IEC, préfiguration des actuels comités techniques de l’ISO, fut l’AC1, créé en 1910 en vue d’uniformiser la nomenclature électrotechnique. En 1914, l’IEC avait publié plusieurs listes : celle des termes et des définitions pour les appareils électriques, celle des symboles alphabétiques internationaux pour les grandeurs, ainsi qu’une liste de définitions pour les turbines hydrauliques et les transformateurs.
21Wüster consacre plusieurs paragraphes à l’occidental dans la première édition de l’Internationale Sprachnormung in der Technik et à l’interlingua dans le Rapport complémentaire de la seconde édition de l’ouvrage (1966 [1931] : 336-338 et 426-433). Les autres langues internationales auxiliaires qu’il évoque sont, outre le novial de Jespersen, le volapück de Schleyer (1887), le latino sine flexione de Peano (1903) et l’ido de De Beaufront & Couturat (1907) (Wüster 1966 [1931] : 324 sq.).
22Donc après que celui-ci a élaboré son propre projet, le novial (1928).
23Voir ainsi les articles « Die sprachliche Gemeinschaftsarbeit der deutschen Technik… » (2001 [1941]) et « Die terminologische Sprachbehandlung » (2001 [1953] : 13). Comme Neurath le note également (1937 : 309), se faisant ainsi le porte-parole des membres du Cercle de Vienne, la recherche de consensus, c’est-à-dire d’un langage commun dans lequel pouvoir formuler les éventuels désaccords, est à la racine de tout projet encyclopédique, comme celui de l’Encyclopédie internationale de la science unitaire : « il faudra surmonter les différences d’opinion après qu’elles auront été exposées par ceux qui les soutiennent. Ainsi, on pourra chercher à résoudre les contradictions de manière plus aisée. » Sur les affinités conceptuelles entre le Cercle de Vienne et l’école viennoise de terminologie, sur la comparaison de leurs méthodes de travail et l’importance que tous deux accordent à la culture matérielle de leur époque, voir, ici même, ma contribution. Sur le travail scientifique et technique conçu comme travail coopératif, en Allemagne, fin dix-neuvième – début vingtième siècle, voir Burchardt 1981.
24Voir Koutny (2019 : 127-128). La distinction langues internationales « schématiques » vs « naturalistes » relève d’une classification fréquente dans les travaux d’interlinguistique.
25Cet écrit de Frege fait partie de son Nachlaß et n’est pas datable avec certitude. Il est probablement de 1923.
26« …empfiehlt es sich [nous soulignons, de même que plus bas] […], beim Definieren und Benennen [eines Begriffes] die Nachfolgende Rangordnung einzuhalten » (« …il est recommandé, en définissant et en dénommant [un concept], de respecter l’ordre hiérarchique de succession ») (Wüster 1985 [1979] : 16). Comme l’indique D. Candel (2004), cette simple tension vers la désambiguïsation et l’unification terminologique est formulée à plusieurs reprises et de diverses manières, par exemple : « Die Terminologie […] zielt auf Zweckmäßigkeit… » (« la Terminologie […] vise à l’adéquation… ») (1985 [1979] : 3) ; « In der Terminologie, muss möglichst grosse Einheitlichkeit des Sprachgebrauches angestrebt werden » (« En terminologie on doit tendre vers la plus grande unité possible de l’usage linguistique ») (ibid. : 85) ; « Die terminologische Gemeinschaftsarbeit […] muß danach trachten, den so wiederspruchsvollen Sprachgebrauch zu vereinheitlichen und zu verbessern » (« Le travail terminologique mené en commun doit tenter d’unifier et d’améliorer l’usage linguistique qui est tellement contradictoire ») (ibid. : 89).
27D. Candel (2007), ainsi que M. Van Campenhoudt, D. Savatovsky et G. Budin ici-même.
28Wüster est le premier à relever systématiquement et à analyser lui-même ces changements (1966 [1931] : § 3B, 415).
29La syntaxe chez Meillet « n’existe que comme science des emplois de forme. Quant au vocabulaire, s’il est bien composé de signes, il ne forme pas système » (Tesnière 1939 : 88). Voir Meillet (1921 : 83-84). Wüster cite Tesnière dans deux chapitres de la première édition de sa thèse – intitulés respectivement « Diffusion nationale des langues nationales » (§ 21) et « L’anglais comme langue mondiale » (§ 83) – pour son appendice aux Langues dans l’Europe nouvelle (Tesnière in Meillet 1928) consacré à la statistique linguistique. Le second des passages de cet appendice cités par Wüster traite de l’évolution de la répartition des principales langues maternelles parlées dans le monde (Wüster 1966 [1931] : 8-9 et 282).
30Comme dans l’arménien qui combine une morphologie indoeuropéenne et une phonétique caucasienne.
31Voir Savatovsky 1989 : 58.
32Jusqu’en 1934, voire 1938, l’espéranto faisait l’objet d’une certaine reconnaissance officielle en Autriche. En mai 1934, c’est dans la salle du Reichsrat du parlement autrichien que Wüster présente une conférence intitulée « Normalisation internationale et rôle de l’espéranto » dans le cadre du colloque Esperanto in Schule und Praxis organisé par la Fédération mondiale d’espéranto en présence du chancelier « austrofasciste » Dollfuß (voir Tuider 2018).
33Voir Lins 2015 [1973]. L’ouvrage traite plus largement de la répression menée contre le mouvement espérantiste dans différents pays, outre le Troisième Reich et l’Union soviétique stalinienne, sous d’autres régimes totalitaires ou dictatoriaux : le Portugal salazariste, l’Espagne franquiste jusqu’en 1951, l’Italie fasciste à partir de 1938, le Japon jusqu’en 1945, la Hongrie de l’amiral Horthy, la Bulgarie, la Chine maoïste… En Allemagne, la Germana Asocio Esperanto (l’Association allemande d’espéranto) avait été tolérée un temps – ses membres ayant dû jurer fidélité à la nation allemande et participer à des opérations de propagande à l’intention des pays étrangers – avant d’être interdite en 1936.
34La question renvoie plus généralement à la manière dont, après la guerre, les Autrichiens ont réussi à se doter d’un statut de victimes du nazisme et à échapper ainsi pour l’essentiel – à la différence des Allemands – à la dénazification. Celle-ci (qui comprenait le plus souvent la mise sous séquestre de l’outil de production des industriels les plus compromis) n’a pas été organisée en Autriche par les Alliés, mais par le gouvernement autrichien, rétabli dès 1945, c’est-à-dire de manière disons très indulgente.
35« Nicht betroffen » selon la phraséologie bureaucratique de l’époque.
36Le technischer Internationalismus dont il est question chez Wüster (1966 [1931] : § 6.1, 203).
37« La science utilise ses mots de la même manière [que la philosophie] sans se représenter les choses, sauf qu’elle les utilise avec une confiance irréfléchie, comme des signes mathématiques immuables. » (Mauthner 1901-1902, vol. 1 : Zur Sprache und zur Psychologie : 713).
38C’est « à l’heure actuelle la tâche essentielle de l’humanité pensante. » (Mauthner. Ibid. : 1).
39Wüster (1966 [1931] : 431), ainsi que Wüster 2001 [1959-1960].
40Il renvoie à Mauthner. 1901-1902, vol. 1 : 429-430.
41F. Rastier (2004 : 16) assimile la notion d’« ontologies » (au pluriel) désormais en vogue chez les terminologues à celle de « réseaux sémantiques » en vigueur chez les linguistes, il y a 50 ans.
42Il renvoie à Die Sprache, l’essai que Mauthner avait publié dans une collection dirigée par Martin Buber : Die Gesellschaft (Mauthner 1907 : 4-5).
43Littéralement : « traduction d’emprunt ».
44Il obtint le prix mis au concours par la philosophe britannique Lady Victoria Welby (1837-1912) pour récompenser des travaux portant sur « les causes de l’obscurité et de la confusion qui caractérisent actuellement la terminologie psychologique et philosophique et sur les orientations qu’il faudrait prendre pour y remédier pratiquement » (Mind V-20, 1896 : 583).
45 Comme le Wörterbuch der Philosophie de Mauthner (1910). Pour un recensement des dictionnaires philosophiques alors parus, voir Auroux (1990 : 1753-1757).
46Il s’agit d’une histoire de la terminologie philosophique (Eucken 1879).
47Voir Savatovsky 2020.
48Voir Diamond 2004 [1991]. Introduction.
49 « Les expressions du langage ordinaire […] après tout remplissent leur fonction » (Wittgenstein 2004 [1953] : I, § 402).
50Le Cercle de Vienne se rattache sous quatre aspects aux philosophes autrichiens du dix-neuvième siècle – à Bolzano et Brentano principalement : le recours à la logique bolzanienne, le réalisme, l’antikantisme et le caractère central de la philosophie du langage. Voir Sebestik 1986.
51À cette fin, Neurath avait envisagé la création d’un Index verborum prohibitorum.
52Mach écrivait à Mauthner : « Votre œuvre produira lentement, mais sûrement, son effet », extrait de Mauthner (1986 : 104), traduit et cité par Bouveresse (2013 : 18).
53 Wittgenstein (1993 [1922] : 4.0031).
54Pour Wittgenstein comme pour Mauthner, il n’y a pas de métalangage.
55« On peut dire que du point de vue de l’empirisme scientifique, ce n’est pas la notion de “système”, mais celle d’encyclopédie qui nous offre le véritable modèle de la science prise dans son ensemble » (Neurath 1936 : 54).
56 Le mot n’est pas à prendre ici en mauvaise part. D’après la définition célèbre de C. Lévi-Strauss, le bricoleur est celui qui recueille ce qu’il trouve sur sa route « parce que ça peut toujours servir ».
57On a pu aussi rendre Laienlinguistik par « linguistique spontanée » ou par « linguistique populaire », au sens où l’on parle d’« étymologie populaire ». Mais cette traduction recèle une ambiguïté possible dans la mesure où, pour les linguistes de la fin du dix-neuvième - début du vingtième siècle qui parlent du « peuple » comme détenteur d’un pouvoir législateur sur sa langue – notamment, pour Bréal, Sausssure ou Meillet – les phénomènes d’étymologie populaire participent de l’évolution linguistique : il s’agit des représentations sémantiques spontanées des locuteurs, des représentations erronées, formées par analogie, qui finissent par se réifier dans la langue.
58Dans sa contribution, M. Van Campenhoudt parle, de façon symétrique, de « profanation » en évoquant la perception par certains wüstériens de stricte obédience de toutes les tentatives menées par les linguistes pour « revisiter » l’œuvre du maître.
59Voir Sylla 2009 et Trabant 2012. D’après G. Budin (ici même), « sa théorie (langue maternelle et vision du monde) a été instrumentalisée à l’époque du Troisième Reich ».
60 Cependant, comme le signale G. Budin, Wüster fait part à Weisgerber, dans une lettre qu’il lui adresse en 1931, de sa lecture enthousiaste de Muttersprache und Geistesbildung (Weisgerber 1929). Voir ce qu’il en est de la correspondance entre Weisgerber et Wüster – qui s’étend de 1929 à 1974 – dans Bühler 1985.
61Titre que D. Samain propose de traduire par « La mise en mots du monde ».
62Ce paragraphe et les deux suivants s’inspirent d’un texte non publié de D. Samain.
63 « Théorie de la terminologie » s’est imposé en français et constitue aujourd’hui une traduction consacrée, mais Lehre signifie littéralement « doctrine » et contient donc aussi, à ce titre, l’idée d’enseignement. En effet, il s’agit sans doute davantage, pour Wüster, d’élaborer une « théorie générale de la terminologie » qui englobe l’ensemble des terminologies particulières, propres aux différents domaines scientifiques et techniques, que de prôner, comme D. Candel (2022) l’a souligné, « la terminologie générale » (une théorie entièrement unifiée) – cette dernière position lui ayant été couramment reprochée, notamment en France. Sur les différents sens qu’il convient d’accorder à la généralité de la terminologie, et aux diverses acceptions de la Terminologielehre, voir Wüster (2001 [1974]. 331-333). Sur la dimension doctrinale (mais, à ses yeux, pas doctrinaire) de la Terminologielehre, voir dans le présent ouvrage la contribution de M. Van Campenhoudt.
64 Wüster (1966 [1931]: § 74, 79; § 115, 123; § 340, 349).
65« Ueber die Einwirkung des Affekts auf die Laut-und Sinnform gewisser Wörter im Romanischen ».
66 S’agissant des langues romanes, il donne des exemples tirés du français et surtout de l’italien : ainsi, scilinguare (« balbutier ») résulterait, par condensation « affective », de scivolare (« glisser ») + lingua (« langue »). En allemand – où ce type de procédés est plus fréquent qu’en français – on aurait, par exemple, durchbrennen (« fondre »), formé par condensation « affective » de durchgeben (« passer ») + brennen (« brûler »).
67« La construction du concept à partir d’autres concepts, la dérivation du concept, constitue la forme linguistique interne » (Wüster 1966 [1931 : § 321, 13).
68Marty 1908 : 135.
69Wüster renvoie ici à Marty (1908 : 144-150) et à Funke (1924 : 83-94).
70Note de Wüster : « p. ex. selon que la relation élémentaire est exprimée linguistiquement ou non ».
71 Son père avait fondé une petite usine métallurgique (un laminoir à froid) à Wieselburg, en 1889 : la Firma Wüster & Co (Kraftwerk, Kaltwalzwerk, Werkzeugfabrik). On y fabriquait surtout des scies et des lames de scie. Eugen Wüster reprendra la direction de l’entreprise familiale en 1931, dès la fin de ses études. Cette entreprise est toujours en activité. On trouvera des informations détaillées sur l’usine Wüster & Co et, plus généralement, des données biographiques dans la contribution de Thiele Wüster au colloque organisé par Erhard Oeser et Christian Galinski, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de son père (Thiele Wüster 1998).
72 Ville prussienne alors, l’actuelle Jelenia Góra en Pologne.
73 Voir Maradan 2013 et D. Blanke (2015 : 44-48).
74Voir aussi Candel 2011 : 102.
75Fondée en 1885, cette association s’était donné pour mission la lutte contre l’emploi des mots étrangers, les Fremdwörter (voir Briu 2014). Elle admet cependant les emprunts (les Lehnwörter) qui ont fait l’objet d’une adaptation – notamment morphologique – à l’allemand. Voir Von Polenz 1979.
76Jusqu’à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Steche se déclare espérantiste ; il est notamment convié à donner une conférence intitulée Sprachwissenschaft und Welthilfssprache devant le 20e congrès espérantiste (Hambourg, 1931). En 1932, il rejoint la Kampfbund für deutsche Kultur (Ligue de combat pour la culture allemande), officine dirigée par l’idéologue nazi Rosenberg, où il est chargé des questions de langue. En 1933, il devient membre du NSDAP.
77Littéralement « les langues à objectifs », ce qui sera nommé plus tard, notamment dans le champ de l’enseignement des langues étrangères, languages for specific (ou special) purposes (langues sur objectifs spécifiques).
78 « Bewusste sprachregelung ist angewandte Sprachwissenschaft wie Technik angewandte Physik ist » [la régulation consciente du langage est de la linguistique appliquée, comme la technique est de la physique appliquée], (Wüster 1966 [1931] : § 12, 3), dans un passage où il renvoie au chapitre « Angewandte Sprachkunde » de l’ouvrage de Streche.
79L’exemple de germanisation (Umdeutschung) donné par J. Humbley et dont Wüster se gausse est le remplacement de elektrische Lokomotive par Bern-Zieh (Wüster 2001 [1941] : 393). Plus généralement, sur les pratiques langagières à l’époque du Troisième Reich, voir Klemperer 1947.
80[Fédération allemande d’associations scientifico-techniques].
81Voir Lämmert, Killy, Conrady & Von Polenz 1967.
82C’est Kandler qui préface la seconde édition de la Sprachnormung in der Technik.
83« Revue de linguistique appliquée : débats interdisciplinaires sur des questions linguistiques d’intérêt commun à tous les domaines de la vie ».
84Version amplifiée d’une conférence donnée à l’université de Vienne en mai 1972 et d’une communication au troisième Congrès de linguistique appliquée de Copenhague, en août 1972.
85Voir aussi Wüster 2001 [1970].
86 Sachwissenschaften est traduit par « Technical Sciences » dans le titre anglais que Wüster accole au titre allemand de son article. C’est R. Kocourek qui traduit en français l’expression par « sciences des choses » (Kocourek 1991 [1982] : 287.
87On remarquera cependant que, comme instance académique (domaine de recherche et d’enseignement), cette discipline qui émerge aussi en France, à la même époque, n’y présente pas les mêmes contours, puisque l’« information » y est associée à la « communication » et non à la « documentation ». Ces configurations différentes s’expliquent en grande partie par leur histoire : en Allemagne, l’Informations- und Dokumentationswissenschaft (au singulier, le plus souvent), est l’héritière de la Publizistikwissenschaft, elle-même issue de la Zeitungswissenschaft (les « études de presse ») – une catégorie apparue dans les années 1920 – et a été construite sur le même modèle que la Library and Information Science en vigueur dans les pays anglophones ; en France, le rapprochement à faire serait plutôt celui des Media Studies. Voir Maletzke 1998, Werzig 2000 et Ollivier & Jeanneret, dir. 2004.
88Voir en particulier le sens que Husserl donne à cette opposition dans un des écrits de son Nachlaß : « Digression », in Leçons sur l’éthique (2020 [1920]). La normativité est envisagée par Husserl dans ce texte comme un objet d’étude à part entière et non plus comme une simple extension des savoirs théoriques.
89« Dans la langue commune, seule l’utilisation effective de la langue est considérée comme une ’norme’. Ce type de norme peut être appelé Ist-Norm » (Wüster 2001 [1974] : 68).
90« Dans le jargon professionnel, les normes théoriques deviennent assez rapidement des Ist-Normen » (ibid. : 69).
91Lott (1889 : 12). Même type de remarque chez Couturat & Leau (1979 [1903] : 548).
92 Frege et Boole ne sont évoqués qu’une seule fois dans l’ouvrage ; Russell jamais, non plus qu’aucun autre logicien post-frégéen. Parmi les auteurs les plus cités par Grau, le néo-kantien Benno Erdmann (1851-1921) – auteur notamment d’une Logik: logische Elementarlehre (1892) – l’est 26 fois, Aristote 18 fois (de plus, un chapitre lui est en grande partie consacré), Kant douze fois, Stuart Mill sept fois, Wolf et Wundt six fois chacun, Lambert quatre fois. Cette énumération donne une idée du type de culture épistémologique – une culture très disparate – auquel Wüster avait accès via un auteur comme Grau.
93Ainsi en est-il de la définition de la proposition : « la proposition est l’expression d’un jugement logique, c’est-à-dire qu’elle se compose d’un sujet et d’un prédicat. Le sujet est une représentation dont on dit quelque chose (eine Vorstellung, von der etwas ausgesagt wird) ; le prédicat est une représentation ; c’est ce qu’on dit du sujet (eine Vorstellung, die von dem Subjekt ausgesagt wird) ». (Wüster 1966 [1931] : § 311, 11) : nul recours ici à la notion fregéenne de fonction insaturée ou à la notion russellienne de fonction propositionnelle. Wüster renvoie aussi à Grau quand il utilise le signe d’implication (É) pour symboliser la relation de « subsomption » (Wüster. Ibid. : § 322.5, 15) – ce que nous nommerions une relation d’inclusion hyperonyme-hyponyme en sémantique lexicale.
94L’un de ses deux directeurs de thèse était le mathématicien Rudolf Mehmke (1857-1944), un élève de Weierstraß, Kronecker et Du Bois-Reymond. Mehmke était spécialiste de géométrie vectorielle ; il avait ainsi publié une étude sur l’Ausdehnungsglehre (1844) du mathématicien et linguiste Hermann Graßmann (1809-1877).
95« La logique est science normative, tandis que la linguistique est science de faits, et ne peut pas juger l’excellence relative des langues sans faire intervenir, précisément, des critères d’ordre logique, sans les considérer par rapport à la pensée dont elles sont ou doivent être l’expression. » (Couturat 1912a : 11).
96 Couturat 1912b. Les arguments développés par Couturat reprennent ceux qu’il avait exposés plus en détail dans Couturat 1912a. Le philosophe néo-kantien de l’école de Bade W. Windelband (1848-1915) fait partie, avec le philosophe et logicien C. von Sigwart (1830-1904), des références de Wüster (2001 [1974] : 93) en matière de logique des relations modales ou temporelles (Windelband 1900).
97Notamment dans la 6e section de l’un des textes réunis par Picht et Schmitz – section intitulée « Wesensunterschied zwischen Systemarbeit und Terminologieverwendung », où Wüster distingue entre description systématique des termes et description des termes en contexte discursif.
98Par Gerzymisch-Arbogast (1996), Rogers (1999) et Antia (2002), en particulier, qui se sont attachés à étudier les rapports entre textualité et variation terminologique.
99Voir Burchardt 1981 et Gispen 1989.
100Voir Wesolowski 2009.
101Le premier était consacré aux « éléments de la machine et aux outils les plus courants » (Schlomann 1906 – un ouvrage rapidement traduit en ido). Suivirent des volumes consacrés à l’électrotechnique et l’électrochimie, aux chaudières, aux machines et turbines à vapeur, au chemin de fer, aux matériaux de construction, au travail du bois, aux moteurs, à la métallurgie, aux techniques hydrauliques, à l’aéronautique, etc., tous réédités à plusieurs reprises par la suite en format plurilingue, jusqu’en 1932, date après laquelle l’arrivée des Nazis au pouvoir conduisit Schlomann à émigrer aux États-Unis.
102 Selon Wüster, le projet de la VDI connut un coup d’arrêt suite au succès de la publication du premier dictionnaire illustré de Schlomann.
103M. Van Campenhoudt a consacré sa thèse (1994) à l’ouvrage de Paasch. Pour une comparaison des approches de Paasch, Schlomann et Wüster, voir aussi Van Campenhoudt 1997.
104« Technik ist wirtschaftliche Anwendung der Naturgesetze » (Wüster 1966 [1931], « Zusammenfassung »: 408).
105Il cite à cette occasion un passage de Humain trop humain : « Apprendre plusieurs langues remplit la mémoire de mots au lieu de faits et d’idées, alors que celle-ci est un récipient qui ne peut, pour un individu donné, recevoir qu’une quantité nettement limitée de matières. » (Nietzsche 2019 [1876-1878] : § 267, 187)
106Avec Hans Sperber (1885-1963), historien de l’allemand, et l’indoeuropéaniste Hermann Güntert (1886-1948).
107Wüster cite Meringer à plusieurs reprises dans l’Internationale Sprachnormung, mais pour des problèmes strictement linguistiques, des questions de morphologie lexicale : les définitions respectives des catégories de terminaison et de suffixe (Wüster 1966 [1931] : § 314, 12) et la classification des langues d’un point de vue morphologique (ibid. : § 363, 72). Quant à Meyer-Lübke, Wüster y renvoie dans le Rapport complémentaire de la seconde édition de l’ouvrage, à propos des systèmes de dérivation lexicale en latin et dans les langues romanes (§ 72 B 3, 422) et de l’intérêt de prendre en compte les dictionnaires étymologiques comme le sien (Meyer-Lübke 1911) pour la réalisation d’une clé terminologique, à la fois d’un point de vue formel et sémantique (ibid. : § 72 B 4, 423).
108Voir Heller 1998.
109« Folklore et culture des peuples romans », avec, pour sous-titre : Sprache, Dichtung, Sitte (« Langue, poésie, coutume »). La revue est fondée par le dialectologue romaniste pro-nazi Fritz Krüger.
110La suite de cette section 4.2. jusqu’à la p. 68 a été rédigée par D. Samain.
111Grimm 1828.
112Il s’agit d’un très long article publié sous le titre générique de « Wörter und Sachen » sur plusieurs numéros d’Indogermanische Forschungen. La formule en question sera longuement argumentée dans un article programmatique intitulé « Sur l’objectif et le nom de notre revue » publié par Meringer dans le n° 3 de Wörter und Sachen (Meringer 1912 : 22-55). Que Brugmann et ses amis lui aient généreusement ouvert les portes de leur revue mérite d’être souligné.
113Schirmer 1911. Voir aussi Schirmer 1900.
114 « Methoden und Ergebnisse der wirtschaftssprachlichen Forschung ». Les Actes n’en fournissent qu’un résumé (Messing 1928a), mais le texte complet de la communication fut publié séparément la même année (Messing 1928b).
115Une « wirtschaftssprachlich-nationenwissenschaftliche Forschung ».
116Elle contient entre autres un texte de Schirmer au titre significatif : « la langue de l’économie comme miroir de l’histoire économique » (Schirmer 1932).
117« Par “choses”, nous n’entendons pas seulement les objets spatiaux, mais tout aussi bien les pensées, les représentations et les institutions qui trouvent leur expression langagière dans un mot quelconque […]. Nous croyons que c’est dans l’union de la science du langage [Sprachwissenschaft] et de la science des choses [Sachwissenschaft] que réside l’avenir de l’histoire culturelle [Kulturgeschichte]. » (Avant-propos du premier numéro de Wörter und Sachen, Meringer 1909 : 1).
118Durant cette période, Schuchardt publie dans la Zeitschrift für romanische Philologie, qui avait également accueilli quelques essais de Meringer avant la création de sa revue, plusieurs articles dans lesquels il affecte de dire Sachen und Wörter. Une façon de souligner la priorité absolue qu’il accorde aux choses sur les mots.
119Ces thèses sont exposées dans Wörter und Sachen, mais aussi dans d’autres ouvrages de Weisgerber.
120Il s’agit d’un cas typique de croisement entre linguistique, savoirs techniques, et préoccupations archéologiques. Mais le travail de Falk avait été précédé par plusieurs dictionnaires de marine, parmi lesquels celui de Paasch (voir supra, section 4.2.).
121Consacré au mouvement Wörter und Sachen, le livre de Heller (1998 : 131-146) fournit en passant une analyse riche et éclairante des relations entre Wüster et Weisgerber. Une partie des observations ici formulées lui sont empruntées.
122 Repris ici même par E. Oeser.
123Le caractère inattendu de ce rapprochement entre un espérantiste et un tenant du relativisme linguistique a déjà été mentionné (section 2.2.).
124« La mise en mots du monde, exposée par l’illustration et la terminologie » (cf. supra, section 3.1.). En ce qui concerne l’expression Worten der Welt, Weisgerber considérait qu’elle exprimait mieux la fonction organisatrice du langage que la thèse (bien moins forte) d’un « monde intermédiaire » [Zwischenwelt] entre le sujet et le monde extérieur.
125Wüster l’expose d’ailleurs dans une contribution à Wörter und Sachen (Wüster 1936). Ce texte est fourni en annexe dans Heller (1998 : 201-210).
126 On néglige ici le détail, qui imposerait de distinguer chez Weisgerber Begriff et Bedeutung. Disons simplement que, chez lui, signification (ou concept) et dénomination forment deux facettes inséparables d’une entité unique : le mot (Wort). En résulte une ressemblance extérieure avec le signe saussurien.
127Voir ici même, dans la contribution de D. Candel et dans la mienne, l’évocation du compte rendu précoce (en 1931) de l’ouvrage par A. Meillet dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris. À l’issue de quelques sondages, D. Candel évoque les principaux linguistes d’expression française qui ont cité Wüster par la suite. Signalons aussi la publication en français, au début des années 80, d’une anthologie de textes de termonologie (Felber & Rondeau 1981).
128Un indice significatif, sur le plan institutionnel, quant au choix des bornes périodiques ici indiquées. C’est en 1992, au quinzième Congrès international des linguistes organisé à Québec, que pour la première fois, semble-t-il, une section autonome est consacrée à la terminologie et aux langues de spécialité, mises à part – bien entendu – celles qui, depuis le début (La Haye 1928), avaient trait à la terminologie linguistique. Les interventions à l’une des tables rondes de cette section, intitulée « Terminologie, discours et textes spécialisés » et co-organisée par L.-J. Rousseau et R. Kocourek, sont parues dans Alfa, la revue de l’université Dalhousie de Halifax fondée par R. Kocourek. À ces interventions ont été adjoints 21 autres articles portant sur la terminologie. Parmi ces deux catégories de textes confondues, on relève ceux de P. Auger & M.-C. L’Homme, M. Bonhomme, R. Bonnel, L. Depecker, H. Felber, C. Galinski, E. Hajičovà, N. Hopkins Butin, J. Humbley, R. Kocourek, L. LaPierre, D. Nakos, J. Picoche, M. T. Rijo de Fonseca Lino, J. Šabršula, J. C. Sager & K. Kageura, V. Skujina, J.-Ch. Sournia… (Edwards & LaPierre, dir. 1994-1995). Par ailleurs, une session de formation avait été organisée dans le cadre de ce quinzième Congrès à l’intention des étudiants des 2e et 3e cycles ; les travaux de cette session ont été également publiés (Kocourek, Cormier & LaPierre 1994).
129Pour la réception de Wüster dans les revues généralistes de linguistique ou les revues de linguistique appliquée, voir ma contribution.
130Voir Humbley 1998.
131Kosmoglot avait été créée à Petrograd ( = Saint-Pétersbourg), en 1916 et Kosmoglott en Estonie (à Tallinn), en 1921. « Mais, du point de vue de l’interlinguistique, les deux sociétés constituaient une seule et même entité et révélaient une claire filiation entre la société de Petrograd et celle de Tallinn » (Kuznecov 2019 : 204).
132Picht & Laurén (1993) mènent une étude systématique comparée de diverses écoles de terminologie : pragoise, soviétique, viennoise, scandinaves, finlandaise, islandaise et canadienne. Ils soulignent notamment que l’école viennoise se particularise en ce qu’elle établit une distinction nette entre concept et dénomination (Begriff et Benennung), ce que Wüster illustre précisément.
133Voir Felber 1994.
134Sur les rapports Drezen – Wüster, voir Felber 1994. Voir aussi la notice consacrée à Drezen dans l’Enciclopedio de Esperanto (en ligne : www.eventoj.hu/steb/gxenerala_naturscienco/enciklopedio-1/encikl-d.htm). Drezen a été assassiné en 1937 par le NKVD, pendant les purges de la « Grande Terreur ».
135Voir Wüster (1966 [1931] : 324).
136En 1915, il donne ainsi une conférence à l’Institut technologique de Petrograd, intitulée « Pri diferenco inter esperantistoj ĝenerale kaj esperantistoj teknologoj speciale » [« De la différence entre les espérantistes en général et les espérantistes technologues en particulier »] (Kuznecov 2019 : 211).
137 Voir Delcourt & Amouroux (1978 : 197).
138Louis Guilbert (1912-1977), spécialiste du langage de l’aviation et de l’astronautique, est le seul parmi les terminologues français contemporains à être cité par Wüster dans la troisième édition de sa thèse (1968 [1931]).
139Voir aussi Felber 1986.
140Voir Galinski & Picht 1996.
Auteur
-
Dan Savatovsky
Université Sorbonne Nouvelle and Université Paris Cité, CNRS, Laboratoire d’histoire des théories linguistiques, F-75013 Paris, France
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La linguistique et ses formes historiques d’organisation et de production
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistiques, Paris, 24-26 janvier 2019
Didier Samain et Pierre-Yves Testenoire (dir.)
2022
Eugen Wüster et la terminologie de l’école de Vienne
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistiques Paris, 3-4 février 2006
Danielle Candel, Didier Samain et Dan Savatovsky (dir.)
2022
Simplicité et complexité des langues dans l’histoire des théories linguistiques
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistique, Paris, 23-25 janvier 2020
Chloé Laplantine, John. E. Joseph et Émilie Aussant (dir.)
2023
Documenter et décrire les langues d’Asie : histoire et épistémologie
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage Paris, 26-28 janvier 2022
Émilie Aussant et Fabien Simon (dir.)
2025
Ethnolinguistique – Anthropologie linguistique : histoires et études de cas
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage, Paris, 31 janvier-2 février 2024
Chloé Laplantine, Cécile Leguy et Valentina Vapnarsky (dir.)
2025
