Pour une histoire de la grammaire et de l’écriture romanisée du bahnar
p. 113-135
Résumés
Cet article vise à présenter les travaux de description linguistique réalisés par les Missions étrangères de Paris (MEP) sur les Hauts-Plateaux du Vietnam — des travaux inaugurés par le dictionnaire et la grammaire du bahnar du père Dourisboure. Le bahnar est la première langue parlée par une ethnie minoritaire du Vietnam qui ait été grammatisée. Nous examinons tout d’abord le contexte dans lequel les missionnaires ont réussi à s’implanter sur les Hauts-Plateaux ainsi que leur méthode d’apprentissage des langues autochtones. Nous étudions ensuite l’élaboration progressive du dictionnaire bahnar-français par Pierre Dourisboure, depuis l’achèvement d’une première version manuscrite jusqu’à sa publication, en 1889. Nous analysons également la grammaire associée au dictionnaire, afin de mettre en évidence le noyau théorique et les références de ce travail. Nous abordons enfin la création et le devenir de l’écriture romanisée du bahnar.
This paper aims to present the works of linguistic description carried out by the Paris Foreign Missions [Missions étrangères de Paris = MEP] in the Highlands of Vietnam — work inaugurated by Father Dourisboure’s dictionary and grammar of Bahnar. Bahnar is the first language spoken by a minority ethnic group in Vietnam to be grammatized by MEP missionaries. We first examine the context in which the missionaries succeeded in establishing themselves in the Highlands and their method of learning indigenous languages. We then study the progressive elaboration of the Bahnar-French dictionary by Pierre Dourisboure, from the completion of a first manuscript version to its publication in 1889. We also analyze the grammar associated with the dictionary, in order to highlight the theoretical core and references of this work. Finally, we discuss the creation and development of the romanised Bahnar script.
Entrées d’index
Mots-clés : bahnar (langue), grammatisation, écriture romanisée du bahnar, Hauts-Plateaux, Missions étrangères de Paris (MEP)
Keywords : Bahnar (language), grammatization, romanised Bahnar script, Highlands of Vietnam, Missions étrangères de Paris (MEP)
Note de l’auteur
This project was funded by Vingroup Innovation Foundation (VINIF) under project code VINIF09.2023.DA10.
Texte intégral
1. Contexte
1Les premiers prêtres des Missions étrangères de Paris (MEP) s’implantent au Vietnam dans la deuxième moitié du xviie siècle dans le but de fonder un clergé autochtone. Ils continuent à enrichir l’œuvre de grammatisation du vietnamien entreprise par les jésuites depuis 1615 (Phạm 2022). Dès cette époque, ils ont pour projet d’étendre leur terre de mission aux Hauts-Plateaux cochinchinois, mais leurs tentatives n’aboutissent pas (Launay 2000 [1923-1925] : 167-168). Près de deux siècles plus tard, dans un contexte où les missionnaires européens et les chrétiens « annamites »1 subissent des persécutions, suite à la politique antireligieuse des rois Nguyễn2, Étienne Cuenot3, supérieur de Cochinchine, relance l’idée de prêcher l’Évangile dans les montagnes, à une époque où les voies d’accès à l’intérieur de la péninsule indochinoise étaient pour ainsi dire inexistantes, où la pénétration du pays par les vallées fluviales (Mékong, Fleuve rouge) venait à peine de commencer (Garnier 1873) et où la cartographie — à l’exception de celle des régions côtières — était encore très lacunaire4. En 1848, un diacre vietnamien, nommé Sáu Do5, est envoyé à la recherche d’une route plus sûre afin de fonder une mission chez les Bahnars (Dourisboure 1929 [1873] : 5-10). Après un séjour de six mois, il maîtrise suffisamment leur langue et convoie alors deux prêtres français, Pierre Combes6 et Joseph Fontaine7 sur les Hauts-Plateaux.
2En octobre 1849, Pierre Dourisboure8 part pour la Cochinchine orientale. Après trois mois d’études, il peut entendre quelques confessions en vietnamien (Dourisboure et al. 1929 : 29‑30). À la fin de l’année 1850, il parvient à Kon-trang, dans la tribu des Sedangs9, un peuple dont le territoire est contigu à celui des Bahnars. En 1852, les missionnaires réussissent à s’installer dans le village de Ko Xâm10 à l’aide d’un habitant nommé Hmur, leur principal informateur (Lê & Nguyễn 1933 : 75-76). Dourisboure entreprend à son tour d’apprendre le bahnar afin de pouvoir entrer en communication avec les autochtones.
Carte ethnique bahnar et ses sous-groupes (Léger 1974 : 26)

2. Les missionnaires des MEP en contact avec les langues non documentées
3Dès les premiers contacts, les missionnaires des Hauts Plateaux se heurtent à de nombreuses difficultés, différentes de celles que rencontrent leurs confrères œuvrant dans le delta et la vallée du Mékong. Les langues des ethnies avec lesquelles ils entrent en contact n’ont pas encore été décrites ou documentées, comme le sont alors le vietnamien, le chinois, le khmer et le lao et, à la différence de ces langues, elles ne sont pas dotées d’une écriture (qu’elle soit idéogrammatique, s’agissant du chinois et du vietnamien, ou alphasyllabaire pour ce qui est du lao et du khmer). Chaque groupe ethnique ayant son propre parler, cette diversité exige que les missionnaires étendent de manière importante leur répertoire linguistique afin de communiquer avec les différents groupes :
Le se-dang, le ba-hnar et les autres idiomes sauvages ne sont que des dialectes d’une seule et même langue, mais assez différents entre eux pour que l’on ne se comprenne pas de l’un à l’autre (Dourisboure 1929 [1873] : 234‑235).
4Certes, le bahnar et le sedang — dénommés « dialectes », on le voit, comme c’est le cas, à l’époque, des langues qui n’ont alors qu’une tradition orale — appartiennent à la même branche môn-khmère des langues austro-asiatiques, mais l’intercompréhension entre les locuteurs des deux ethnies est faible (Guilleminet 1960 : 117-132 ; Sidwell 2002). Si le diacre Sáu Do peut, au début, aider les pères à communiquer avec les autochtones, ces derniers suivent la méthode qui est devenue commune aux missionnaires sur le terrain, à savoir apprendre la langue au contact des natifs :
Le matin et le soir, seuls moments de la journée où les sauvages sont chez eux, nous montions à la maison commune pour apprendre quelques mots (Dourisboure 1929 [1873] : 77‑78).
Il y a peu de choses en ce monde aussi difficiles que d’étudier une langue sans livres, sans dictionnaire, sans grammaire, sans interprète ; et surtout lorsque ceux qui parlent cette langue sont de pauvres sauvages, à l’esprit borné, à l’intelligence nullement développée. Le sauvage vous dira bien comment on nomme tel objet visible que vous lui indiquez du doigt (Dourisboure 1929 [1873] : 76).
5Tous ces tâtonnements n’empêchent pas Dourisboure et ses confrères de recueillir les premiers fruits de leur travail d’évangélisation. Ils commencent à élaborer des outils d’apprentissage linguistique, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les générations suivantes de missionnaires :
Chacun tenait à la main un crayon et un bout de papier, et aussitôt qu’il croyait avoir saisi la signification d’un mot, la couchait par écrit. Puis, quand les sauvages s’en allaient à leurs champs, ou se retiraient pour aller dormir, nous nous réunissions afin de comparer nos notes, et de mettre en commun ce que nous avions appris ou cru apprendre. […] Après un mois et demi passé dans la maison de Hmur, nous possédions un assez gros cahier de mots, mais c’étaient pour la plupart les moins précieux (Dourisboure 1929 [1873] : 77‑78).
6Cette méthode de travail est celle des missionnaires depuis le xvie siècle11. Dès l’époque des grandes découvertes, ils entreprennent la transcription des langues cibles en alphabet de type latin. Il s’agit d’un outil efficace qui leur permet d’apprendre la prononciation en utilisant les caractères alphabétiques employés pour les langues romanes qu’ils pratiquent (Pham 2022 : 37). La méthode utilisée par les pères sur les Hauts-Plateaux du Vietnam est aussi conforme, à cet égard, à celle des missionnaires des MEP ayant travaillé sur 60 langues en Asie (Salavert et al. 1997 ; Moussay et al. 2008).
7Dourisboure et ses confrères commencent d’abord par traduire le catéchisme et les prières en langue locale12, puis se mettent à rédiger des manuels de grammaire afin de créer des outils d’apprentissage à leur propre usage. Sur les Hauts-plateaux cochinchinois, il semble qu’ils aient d’emblée choisi le bahnar comme lingua franca parmi toutes celles avec lesquelles ils sont en contact (bahnar, sedang, jrai) — c’est pourquoi ils y consacrent leurs premiers travaux de description — mais sans pour autant négliger les autres langues de la région :
Je commençais à connaître passablement la langue qu’on parle à Kon-Trang. M. Combes avait composé en ba-hnar un petit catéchisme et avait traduit en cette langue les prières que tout chrétien doit savoir et réciter. Je traduisis à mon tour en se-dang son petit travail (Dourisboure 1929 [1873] : 131‑132).
3. Le dictionnaire et la grammaire de Dourisboure
3.1. La composition du dictionnaire et de la grammaire
8À partir de 1857, Dourisboure remplace Combes comme responsable de la mission des Hauts-Plateaux. Il ébauche un dictionnaire trilingue bahnar — vietnamien — français qu’il achève en 1870. Il s’agit d’un volume assez important — 265 pages (Amep. vol. 1946) — divisées chacune en trois colonnes, correspondant aux trois langues :

| Āch… xâu āch | Chắt | arrière-petit-fils, pronepos |
| Achâm (r. achu) | Đụng | heurter, contre |
Achăng (r.adrĕ) Achăng do akan Achăng tŭk | Bỏ, để, bỏ rãy Bỏ vợ đi Từ bỏ | abandonner, quitter, laisser, rejeter répudier sa femme rejeter, laisser de côté |
9En 1871, Dourisboure compose, en latin, une grammaire du bahnar, en complément du dictionnaire, comme il l’explique à la dernière page du manuscrit : « Ce résumé a été fait après le vocabulaire, en l’an 1871, dans la tribu des Bahnars dans le village de Kon Jơri Krong »13. Outil efficace pour les missionnaires français, le dictionnaire manuscrit de Dourisboure est copié de nombreuses fois par ses confrères. C’est ce qu’indique l’un d’entre eux, Jean-Baptiste Guerlach14 :
À cette époque, la mission des sauvages n’avait encore aucun ouvrage imprimé. Tout confrère qui montait devait copier un dictionnaire manuscrit, celui que le père Dourisboure conservait était le plus récent, la dernière édition (Amep. vol. 787 : 4).
10Guerlach, qui séjourne chez les Bahnars depuis 1882, perfectionne ses compétences linguistiques à leur contact. Il enrichit et harmonise le dictionnaire de Dourisboure lorsqu’il en dresse une copie. En 1885, quand le manuscrit de Dourisboure est détruit, cette copie de Guerlach devient bien utile :
Le précieux manuscrit auquel le vieux missionnaire tenait comme à la prunelle de ses yeux, fut détruit quand les païens pillèrent et brûlèrent le collège de Nước Nhiễn, en 1885. Grande fut la joie du bon père quand je lui envoyai copie de son dictionnaire, avec corrections et additions. Il le fit imprimer à Nazareth15 de Hong-Kong (Amep. vol. 787 : 5).
11Le dictionnaire que Dourisboure fait publier en 1889 compte 363 pages, auxquelles s’ajoutent les 40 pages de grammaire qu’il a lui-même traduites du latin en français. Dans cette version imprimée, l’auteur a supprimé la partie vietnamienne, et la partie française comporte des explications et des exemples plus détaillés que dans la version manuscrite :

3.2. La grammaire de la version manuscrite
12Comme elles le seront dans le texte imprimé, les 16 pages de grammaire écrites en latin sont placées à la fin. Chaque page est disposée sur deux colonnes dont le contenu aborde les différentes parties du discours. Toutefois, se distinguant à cet égard de la tradition des grammaires « exotiques », cette version ne contient pas de chapitre portant sur l’alphabet et les tons, ce que Dourisboure appellera les accents dans la version imprimée.
Grammaire du bahnar, Amep. vol. 1946

© Institut de recherche France-Asie/MEP.
13L’exposé des parties du discours, qui sont au nombre de sept, occupe six pages de la grammaire, à savoir : de nominibus (de genere ; de numeris ; de casibus) ; de adjectivis ; de pronominibus ; de verbo ; de adverbio ; praepositio ; conjunctio. La partie consacrée aux « particules » (Quodam particulae satu necessariae « Une certaine particule est nécessaire [pour commencer] ») occupe une grande part du texte (dix pages). Dourisboure présente les diverses particules que les Bahnars utilisent régulièrement. Il introduit cette partie en suivant le modèle de la grammaire de Taberd : ce dernier avait consacré 26 des 46 pages que compte sa grammaire à présenter le Tractatus de variis particulis et pronominibus ad elegantem linguae anamiticae elocutionem utilissimis (« Traité des diverses particules et pronoms pour aider à parler l’annamite de façon élégante »). Lorsqu’ils grammatisent des langues exotiques, les linguistes missionnaires, fidèles à la tradition grammaticale latine, emploient le terme de « particule » pour désigner des éléments grammaticaux qu’ils ne parviennent pas à classer (Colombat 1999 : 206).
14Nom, adjectif, pronom, verbe, adverbe, préposition et conjonction : comme nous pouvons le voir, Dourisboure ne considère pas le participe comme une partie du discours du bahnar, à la différence de la tradition grammaticale latine, représentée par le De Institutione Grammatica d’Álvares (1572)16, et de certains ouvrages grammaticographiques relatifs à des langues orientales parus à l’âge classique17. Afin de comprendre l’approche de Dourisboure, il convient d’identifier ses sources. Il disposait très certainement, avant d’entreprendre son travail, de deux descriptions du vietnamien écrites en latin — celles auxquelles tous les missionnaires ayant séjourné en Cochinchine ou au Tonkin avaient accès et y avaient puisé leur connaissance de la langue : la Linguae Annamiticae seu Tunchinensis Brevis Declaratio d’Alexandre de Rhodes (associée à son Dictionarium annamiticum, lusitanum et latinum de 1651) et le Grammaticae compendium, que Jean-Louis Taberd avait donné en préface à son édition du Dictionarium anamitico-latinum de Pigneaux de Béhaine (1838 [1772-1773]). Il semble qu’il n’ait pas eu connaissance de la grammaire d’Aubaret, parue peu de temps auparavant (voir ci-après).
15Tandis que Rhodes avance que l’annamite n’a pas de participe (Phạm 2020), Taberd l’évoque dans sa grammaire : il l’inclut aux formes du verbe, à l’exception de ce qu’il nomme le « participe absolu »18. Nous pourrions expliquer l’absence du participe dans la grammaire de Dourisboure par le fait qu’il suit la démarche adoptée par Alexandre de Rhodes : l’un et l’autre traduisent respectivement des exemples du vietnamien et du bahnar en latin ; les verbes de ces deux langues ne sont pas conjugués et leurs formes syntaxiques ne sont pas distinguées19.
16Par ailleurs, bien qu’il fasse remarquer que la langue bahnar ne possède pas de cas comme le latin, Dourisboure tente tout de même d’appliquer le système casuel à la description du nom, s’inscrivant là aussi dans le mouvement de la « grammaire latine étendue », et ce dans l’ordre traditionnel de présentation des déclinaisons : nominatif, génitif, datif, accusatif, vocatif et ablatif. Il aborde la question du nom qu’il fait suivre, dans l’ordre, de considérations sur le genre, le nombre et les cas, conformément à une organisation qui tend à se standardiser dans les grammaires françaises parues au xixe siècle (Phạm 2018 : 133‑134 ; Bouard 2007 : 188)20.
3.3. La grammaire dans la version imprimée de 1889
17En 1861, Aubaret, un fonctionnaire de l’administration coloniale, traduit en français le Compendium de Taberd21. Dès lors, on assiste au passage presque généralisé du latin au français — pour le métalangage utilisé — ainsi qu’à une transition entre le recours au modèle purement latin et le recours au modèle latin-français, dans la description du vietnamien (Phạm 2021). C’est probablement la raison pour laquelle Dourisboure traduit à son tour sa grammaire en français, lors de l’impression de son dictionnaire. La plupart des exemples en bahnar figurant dans le manuscrit se retrouvent dans la version française. Fidèle à la tradition, la grammaire de 1889 contient deux parties : la première explique « les lettres » et les « accents » (pp. V-VIII) ; la deuxième traite des parties du discours (pp. VIII-XXVIII), puis des mots racines et des composés (pp. XXXI-XXXIX). Elle se termine par un appendice qui donne des indications pour exprimer le poids, les mesures et les monnaies. Par rapport à la grammaire manuscrite, l’auteur ajoute donc une partie portant sur la prononciation (sur les « lettres ») et une autre sur les mots racines et les composés.
18On le voit, Dourisboure suit désormais la tradition des artes dans l’organisation des différentes sections de sa grammaire : depuis la Renaissance, les grammaires des langues « exotiques » comportent, de manière canonique, deux volets : l’explication des « lettres » et l’exposé des parties du discours (Auroux 1994 : 112-113). Il est par ailleurs influencé par les grammaires du vietnamien : il introduit un chapitre portant sur les « accents » (c’est le nom sous lequel on désigne alors, le plus souvent, les tons dans les descriptions du vietnamien et du chinois) alors même que la langue bahnar n’a pas de tons. Il détourne ainsi l’acception première de l’« accent » pour désigner la quantité vocalique : « La langue des Bahnars n’est pas chantante comme l’annamite et le chinois. Elle n’a donc pas de signes indiquant des tons, mais simplement des voyelles longues et des brèves. » (pp. VII-VIII)
19Les parties du discours sont au nombre de huit dans l’édition de 1889, tandis qu’on n’en dénombre que sept dans le texte manuscrit de 1871. La grammaire proprement dite commence par un chapitre sur le nom (pp. VIII-X), qui comprend l’étude du nom propre et du nom commun, complétée par des remarques sur l’expression du genre et des « cas ». Puis, Dourisboure s’attache aux adjectifs qualificatifs et numéraux (pp. XI-XII). Le chapitre sur le pronom traite des pronoms personnels, possessifs, démonstratifs, relatifs et des indéfinis (pp. XII-XVII). Le chapitre sur le verbe occupe quatre pages (pp. XVII-XXI) ; il est suivi par les chapitres sur l’adverbe (pp. XXI-XXV), la préposition (pp. XXV-XXVI), la conjonction (pp. XXVI-XXVIII) et l’interjection (pp. XXVIII-XXXI). Le dernier chapitre portant sur l’interjection constitue donc une innovation par rapport à la version manuscrite. Dourisboure fait véritablement du Grammaticae compendium de Taberd (1838) son ouvrage de référence. Il y a en effet, de nombreux points communs entre les deux grammaires dans les chapitres consacrés au nom et au pronom ; les développements sur le genre, en particulier, sont tout à fait semblables à ceux de Taberd, et Dourisboure traduit en bahnar plusieurs exemples vietnamiens donnés par Taberd :
| Grammaire de Taberd (p. IX) | Inter animalia vox Đực masculum designat, et Cái feminam, v. g. bò đực, bos ; “bò cái, vacca. Pro volatilibus verò alia vox adhibetur, Trống et Mái, v. g. gà trống, gallum ; gà mái, gallinam indicat. [Pour les oiseaux en revanche, d’autres termes sont ajoutés, trống et mái : par exemple gà trống désigne un coq, gà mái désigne une poule] |
| Grammaire de Dourisboure (p. X). | Pour les oiseaux de toute espèce, le mâle est signé par le mot tơmô̅ng, et la femelle par le mot akăn : Ir tơmô̅ng, le coq ; ir akăn, la poule. |
20Cependant, ces emprunts restent implicites : ils ne font l’objet d’aucune explication ou justification. Dourisboure ne vise pas à comparer le bahnar avec le vietnamien ; il cherche par tous les moyens à trouver des analogies entre le bahnar et le français, surtout dans le chapitre portant sur le pronom :
Les Bahnars n’ont pas, à proprement parler, notre adjectif possessif français mon, ma, ton, leur, mes, etc. Pour rendre ces adjectifs possessifs, il suffit de placer les pronoms personnels immédiatement après les noms : Pohnol inh, mon âme ; akâu e, ton corps… (p. XIV)
21Il adopte ainsi la démarche employée par les autres grammairiens22 qui consiste à assimiler les verbes du bahnar aux modes et temps des verbes français. Il analyse les verbes du bahnar et les met en regard des verbes français. Il suit donc une démarche contrastive, de manière, là aussi, toute traditionnelle.
22La grammaire de Dourisboure est demeurée pendant longtemps le seul outil d’apprentissage de la langue bahnar. Deux de ses lointains successeurs, Paul Guilleminet et Jules Alberty, impriment le Dictionnaire bahnar-français (1959-1963), mais sans la partie grammaticale23. Dans son dictionnaire, publié en 1971, Louis Hutinet insère en première partie la grammaire de Dourisboure : « d’après Dourisboure, un des fondateurs de la mission des Bahnars, Dictionnaire Bahnar-Français 1889 » (Hutinet 1971).
4. L’écriture romanisée du bahnar
4.1. L’écriture romanisée du bahnar dans le dictionnaire de Dourisboure
23L’appendice du livre Les sauvages Bah-nars, rédigé par Launay, nous apprend qu’il existe deux manières de transcrire le bahnar : l’une que l’on doit à Combes, l’autre à Dourisboure :
On sera frappé de la manière différente dont les deux missionnaires écrivent les mêmes noms de tribus, de villages, etc. M. Combes a voulu présenter autant que possible la prononciation réelle ; M. Dourisboure au contraire a écrit ces noms, d’après le système usité au Tonkin et en Cochinchine depuis deux siècles, pour la transcription des mots annamites en caractères européens. (Launay in Dourisboure, 1929 [1873] : 307).
24Les exemples cités dans le tableau de l’appendice montrent le choix des graphèmes par les deux missionnaires :
| Transcription de Combes | Transcription de Dourisboure | API |
| Bannar | Ba-Hnar | /ba’nar/ |
| Cédans | Se-Dang | / ʂedăŋ/ |
| Keusam | Ko-Xam | /kɔsam/ |
25De manière tout à fait classique, là aussi, les toponymes et les noms propres prédominent dans les exemples fournis. Combes a tendance à transcrire les noms de lieu et d’ethnie comme des mots bisyllabiques, tandis que Dourisboure prend bien soin d’isoler chaque syllabe. Seul Dourisboure est parvenu à achever cette œuvre de transcription. Le fait qu’il ait publié son dictionnaire a favorisé l’usage de l’écriture dans le code qu’il avait arrêté et sa généralisation. C’est son système qui sera adopté par ses successeurs au sein de la mission. Dans la partie du dictionnaire consacrée aux lettres, Dourisboure, en se conformant aux procédés traditionnels de la romanisation, cherche à établir des équivalences entre les sons de la langue bahnar et les lettres des langues romanes, en vue de créer une écriture ex nihilo :

(Dourisboure 1889 : V)
26D’après ce que l’on peut observer sur l’extrait du dictionnaire (p. V), Dourisboure emploie au total 21 lettres simples, 18 graphèmes pour transcrire les consonnes doubles et trois graphèmes pour transcrire des mots comportant trois consonnes. Il convient de remarquer que les deux lettres ơ et ư, empruntées à l’orthographe du vietnamien (voir infra) présentent les deux voyelles /ɤ/ et /ɯ/, qui portent des valeurs phonétiques différentes de celles de ô /ɔ/ et u /u/. En sus de ces lettres, Dourisboure emploie également des signes diacritiques pour mettre en relief l’opposition longue / brève. Ces signes sont toujours en vigueur dans l’orthographe du bahnar :

(Dourisboure 1889 : VIII)
27Lorsque Dourisboure parle des mots comportant deux ou trois consonnes, il convient de signaler que l’emploi qu’il fait des notions de « consonne » et de « lettre » demeure confus. D’un côté, il s’agit de consonnes écrites (et non orales) mais, de l’autre, conformément à l’usage de son époque, « lettre » désigne le phonème (Auroux 1994 : 113). Toutefois, il convient de le remarquer, la langue bahnar fait partie de la famille austroasiatique, elle maintient encore les caractéristiques d’une langue dissyllabique, plus exactement sesquisyllabique24, il ne s’agit donc pas vraiment de mots de trois consonnes : les exemples hng /hŋ/, hnh /hɲ/, ngl /ŋl/ sont des cas de sesquisyllabes.
28En ce qui concerne les graphèmes, Dourisboure recourt aux alphabets français, latin, espagnol, grec et « annamite » romanisé (lequel, à son tour, emprunte pour l’essentiel à l’alphabet portugais) :
- « Les lettres a, b, d, e, h, i, k, l, m, n, o, p, r, t, ainsi que les consonnes doubles bl, br, dr, gl, gr, kl, kr, pl, pr, tr, se prononcent comme dans le latin ou le français. » (p. V).
- « L’x est absolument le même que l’x annamite. » (p. VII)
- « Le kh est toujours aspiré comme le X du grec. » (p. VII)
- « Le nh a une prononciation mouillée reproduisant le son de l’ñ espagnol. » (p. VII)
- Il a également recours à la notation translittérée de l’arabe (« le j est le même que le dj des Arabes »), ou à des graphèmes en usage pour d’autres langues : « le j des Bretons et des Basques du Labour [sic]. »25 (p. VI)
- Nous l’avons dit plus haut, l’auteur prend pour l’essentiel les langues romanes comme référence. Nous ne trouvons pas certaines des « lettres » qui figurent sur l’extrait du dictionnaire (p. V) dans cette partie comparative, probablement parce qu’elles ne se prononcent pas comme en français ou en latin, comme c’est le cas pour les graphies g /ɣ/, ơ /ɤ/, u /u/ et ư /ɯ/, etc. En particulier, Dourisboure souligne que « le g est toujours dur, quelle que soit la voyelle qui le suit » (p. VI). Il se réfère ici aux langues romanes, sachant que la lettre g se prononce /ʒ/ dans ces langues lorsqu’elle est suivie des lettres i, e, et se prononce /ɣ/ lorsque les lettres a, o, u la suivent.
29En cherchant les lettres dont la valeur phonétique est similaire au son transcrit du bahnar, Dourisboure prend assez peu souvent le vietnamien comme langue de référence. Il explique ainsi la valeur phonétique de la voyelle /ɯ/ en bahnar : « Quant à l’ư, il a un son et une prononciation intermédiaire entre notre u et notre diphtongue eu. » (p. V). Étant donné qu’il a appris le vietnamien avant d’aller prêcher sur les Hauts-Plateaux, il emprunte certaines lettres à l’alphabet vietnamien pour transcrire les sons du bahnar, comme les lettres ơ et ư26. Cependant, il ne s’appuie pas sur la prononciation de la lettre ư du vietnamien romanisé, mais fait référence à la prononciation du français. Il destine en effet ce travail aux missionnaires français : le français (à l’oral principalement) et le latin (à l’écrit) sont donc privilégiés comme langues de référence27.
4.2. À propos du devenir de l’écriture romanisée du bahnar
30Le fait que Dourisboure ait imprimé son dictionnaire et sa grammaire a favorisé la diffusion de l’écriture romanisée du bahnar, considérée comme un outil efficace d’apprentissage de la langue. Les missionnaires cherchent alors à généraliser ce système d’écriture en l’introduisant dans le réseau scolaire créé par l’Église. En 1906, le collège Cuenot est mis en construction et achevé deux ans plus tard. Le rôle de cet établissement est de former les catéchistes et prêtres indigènes des Hauts-Plateaux. Le programme ne se limite pas à l’enseignement religieux, il comprend également celui de matières telles que les sciences, la géographie, les mathématiques et l’histoire vietnamienne. Les missionnaires sont enseignants et aussi éditeurs de manuels en bahnar28.
31Après la conquête de la Cochinchine, en 1859, les Français avaient commencé à mettre en place des écoles dites « franco-indigènes ». Le gouvernement colonial ouvre des écoles sur les Hauts-Plateaux à partir des années 193029. L’enseignement est dispensé en langue locale. L’écriture romanisée du bahnar sort alors de la sphère de l’Église. Les administrateurs et enseignants créent des commissions chargées de composer à leur tour des manuels scolaires à l’échelle de l’Union indochinoise tout entière, y compris en bahnar30. Les missionnaires sont également sollicités pour participer à des commissions locales devant faire passer les épreuves orales des examens en langues khadé, bahnar et djarai (1932)31.
32Il s’agit ensuite d’uniformiser et de standardiser, d’une ethnie à l’autre, les écritures romanisées des langues des Hauts-Plateaux. En 1935, un conseil se réunit à Đà Lạt afin de discuter du système unifié de transcription des langues locales en alphabet latin et de composer de nouveaux manuels scolaires en plusieurs de ces langues. Le 2 décembre 1935, le gouverneur général d’Indochine promulgue un décret définissant le système de transcription alphabétique des « dialectes » des groupes ethniques des Hauts Plateaux, y compris les Bahnars32 (Nguyễn 2016). Des grammairiens missionnaires, Jules Alberty et Paul Guilleminet, composent en 1940 un Lexique français-bahnar et bahnar-français en se conformant à l’alphabet fixé par le décret de 1935 (Nguyễn & Phạm 2020).
33Ce système d’écriture est modifié et complété lors de la réunion de nouvelles commissions en 194133 et en 194234. Les dictionnaires et manuels publiés après cette décision adoptent l’orthographe officielle des dialectes des Hauts-Pays d’Annam comme le Manuel de conversation français-bahnar, publié en 1944 par Jules Alberty et J. Pichardie, ou le Dictionnaire bahnar-français, publié en 1959-1963 par Paul Guilleminet et Jules Alberty.
34L’écriture inventée par les missionnaires des MEP connaît donc des modifications, mais elle fait l’objet d’une uniformisation après le départ des missionnaires français en 1975-197635.
35L’enseignement de l’écriture romanisée du bahnar a connu des ruptures après 1976 pour les raisons politiques. À partir de 2008, cette écriture est introduite dans le programme d’enseignement dans l’objectif d’apprendre aux enfants Bahnars à savoir lire et écrire dans leur langue maternelle (Nguyễn 2016)36. Toutefois, les Bahnars l’utilisent rarement (Trần 1999 : 273-276). Ils préfèrent se servir de l’écriture romanisée du vietnamien pour avoir accès aux livres et aux informations : les documents écrits en bahnar ne sont pas nombreux (Nguyen 2022). Il convient de remarquer que les catéchismes et les livres de prières continuent à être écrits et lus en bahnar ; les catholiques sont donc plus attachés à cette écriture.
5. Conclusion
36La grammaire du bahnar, rédigée en latin, par Dourisboure, prend celle de Taberd comme référence. Le fait que l’auteur traduise sa grammaire du latin en français lors de l’impression de l’ouvrage, en 1889, illustre bien la tendance grammaticographique de l’époque coloniale, notamment vietnamienne, où les grammairiens missionnaires cherchent à généraliser l’usage du français tout en essayant d’établir des analogies entre le vietnamien et le français. En suivant ce modèle, Dourisboure s’inscrit dans une démarche contrastive, établissant des analogies entre français et bahnar.
37En ce qui concerne l’écriture romanisée du bahnar, Dourisboure s’appuie à la fois sur l’alphabet du vietnamien romanisé et sur celui des langues romanes, notamment le latin et le français. Il cherche plutôt à comparer les sons du bahnar avec ceux du français, sachant que l’écriture qu’il invente sera considérée comme un outil pour apprendre le bahnar. Comme dans le cas du vietnamien romanisé, mais 70 ans plus tard, cette écriture deviendra officielle à l’époque coloniale, dans les années 1930. Elle est toujours utilisée de nos jours dans les écoles afin d’apprendre aux enfants bahnars à écrire leur langue, même s’ils ne l’utilisent que rarement dans la vie quotidienne.
Bibliographie
Sources primaires
Documents d’archives
Archives des Missions Étrangères de Paris, vol. 733 ; vol. 734 ; vol. 787 ; vol. 1946.
Sources imprimées
Alberty, Jules & Paul Guilleminet. 1940. Lexique français-bahnar et bahnar-français. Collection des livres classiques. Hanoi : G. Taupin.
Alberty, Jules & J. Pichardie. 1944. Manuel de conversation français-bahnar. Saigon : Impr. de l’Union.
Álvares, Manuel. 1572. De Institutione Grammatica libri tres. [= Ars maior]. Lisboa : Joãn Barreiro. [Même titre]. 1573 [= Ars minor]. Lisboa : Joãn Barreiro.
Aubaret, Gabriel. 1861. Vocabulaire français-annamite : précédé d’un abrégé de grammaire et d’un traité des particules. Bang Kok : Imprimerie de la Mission catholique.
Bulletin administratif de l’Annam. 10 mars 1932 : 208‑209.
Bulletin administratif de l’Annam. 1 septembre 1941 : 2189‑2191.
Bulletin administratif de l’Annam, 1 juin 1942 : 1053‑1054.
Bulletin général de l’instruction publique de l’Indochine. Imprimerie Trung Bac Tan Van. Février 1936.
Dourisboure, Pierre-X. 1888. Hla mar mă bo’tho to’drong ba iang pang to’drong khop [catéchisme et prières catholiques]. Hongkong : typis societatis missionum ad exteros.
Dourisboure, Pierre-X. 1929 [1873]. Les sauvages Ba-nhars (Cochinchine orientale). Souvenirs d’un missionnaire par M. l’Abbé P. Dourisboure de la Société des Missions-Etrangères, Provicaire apostolique de la Cochinchine orientale. Paris : P. Tequi/Missions Étrangères.
Garnier, Francis. 1873. Voyage d’exploration en Indo-Chine : effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une commission française présidée par le Capitaine de frégate, Doudart de Lagrée. Paris : Hachette.
Guilleminet, Paul & Jules Alberty. 1959-1963. Dictionnaire bahnar-français. Publications de l’École française d’Extrême-Orient 40. Paris : École française d’Extrême-Orient.
Guilleminet, Paul. 1960. Langages spéciaux utilisés dans la tribu bahnar du Kontum (Sud Viêt-Nam — Indochine). Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient 50(1) : 117‑132.
Hutinet, Louis. 1971. Dictionnaire français-bahnar. Saigon : Lua Hông.
Indochine française, section des services d’intérêt social, direction générale de l’instruction publique. 1931. La pénétration scolaire dans les Minorités ethniques, Hanoi : Imprimerie d’Extrême-Orient.
Lê, Đình Ban Phaolô & Thành Thiệt Simon Nguyễn. 1933. Mở đạo Kon-Tum [Evangélisation à Kon Tum]. Quinhon : Imprimerie de Quinhon.
Œuvre pontificale missionnaire de la propagation de la foi. Annales de la propagation de la foi : Recueil périodique des lettres des évêques et des missionnaires des missions des deux mondes, et de tous les documents relatifs aux missions et à l’Association de la propagation de la foi. 1834. vol. 7. Lyon : Chez M.-P. Rusand.
Rhodes, Alexandre de. 1651. Dictionarium Annamiticum, Lusitanum et Latinum. Romæ : Typis Congr. de prop. fide.
Rodrigues, João. 1604. Arte da lingoa de Iapam. Nagasaki. Traduit du portugais en français par M.C. Landresse : 1825. Eléments de la grammaire japonaise. Paris : La librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils.
Sánchez Pérez, Aquilino. 1992. Historia de la enseñanza del español como lengua extranjera. Madrid : Sociedad General Española de Librería.
Indochine française. 1930. Section des services d’intérêt social. Direction générale de l’instruction publique. Le service de l’instruction publique en Indochine en 1930. Hanoi : Imprimerie d’Extrême-Orient.
Taberd, Jean-Louis. 1838. Grammaticae Compendium, in Dictionarium Anamitico-Latinum primitus inceptum ab illustrissimo et reverendissimo P.-J. Pigneau, episcopo Adranensi, vicario apostolico Cocincinæ, etc., dein absolutum et editum a J.-L. Taberd, […]. Appendix ad Dictionarium Anamitico-Latinum sistens voces sinenses. Serampore : Ex typis J.-C. Marshman.
Trương, Vĩnh Ký Jean-Baptiste Petrus. 1883. Grammaire de la langue annamite. Saigon : C. Guilland et Martinon.
Sources secondaires
Auroux, Sylvain. 1994. La révolution technologique de la grammatisation : introduction à l’histoire des sciences du langage. Philosophie et langage. Liège : Mardaga.
Bouard, Bérengère. 2007. Structure de la proposition et construction verbale : régime, complément et transitivité, dans les grammaires françaises, 1651-1863. Thèse de doctorat. Paris : Université Paris-Diderot – Paris VII.
Colombat, Bernard. 1999. La grammaire latine en France à la Renaissance et à l’âge classique. Grenoble : ELLUG.
Ferlus, Michel. 1996. Évolution vers le monosyllabisme dans quelques langues de l’Asie du Sud-Est. Exposé devant la Société de linguistique de Paris, séance du 23 novembre. Paris. [https://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00927456/, consulté le 17/10/2022].
Kemmler, Rolf. 2016. The Role of the Vernacular in the First Two Editions of Manuel Álvares’ ars minor (Lisbon, 1573 and 1578). Philologica Jassyensia 23. 57-67.
Launay, Adrien. 2000 [1923-1925]. Histoire de la mission de Cochinchine, 1658-1823 : documents historiques, vol. 1. Paris : Missions Étrangères de Paris/Les Indes savantes.
Léger, Daniel. 1974. Présentation des Bahnar-Jolong : proto-indochinois de langue austroasiatique (province de Kontum-Vietnam du sud). Thèse de doctorat. Paris : École Pratique des Hautes Études.
Moussay, Gérard et al. 2008. Bibliographie des Missions Étrangères : civilisations, religions et langues de l’Asie. Paris : les Indes savantes.
Nguyễn, Đặng Anh Minh & Phạm, Thị Kiều Ly. 2020. Đóng góp của các thừa sai trong việc nghiên cứu ngôn ngữ và sáng tạo chữ viết ở Việt Nam : Trường hợp tiếng Việt và tiếng Bahnar [Contribution des missionnaires dans les études linguistiques et la création des écritures au Vietnam : les cas du vietnamien et du bahnar], Exposé au colloque Sứ mệnh của các thừa sai tại Việt Nam [Missions des missionnaires au Vietnam], Centre pastoral de l’archidiocèse de Huế.
Nguyễn, Hoàng Sơn. 2016. Tự điển “dictionnaire bahnar-français” (1889) – phát kiến chữ viết dân tộc & khơi nguồn cho một số tự điển dân tộc Tây Nguyên [Dictionnaire bahnar-français” (1889) – la création de l’écriture pour l’ethnie [Bahnar] et la source d’inspiration d’autres dictionnaires des ethnies minoritaires sur les Hauts-plateaux], Kontum. (via les communications confidentielles avec l’auteur).
Nguyen, Thi Thuy Trang. 2022. Educational linguicism : linguistic discrimination against minority students in Vietnamese mainstream schools. Lang Policy 21. 167-194.
Phạm, Thị Kiều Ly. 2018. La grammatisation du vietnamien (1615-1919) : histoire des grammaires et de l’écriture romanisée du vietnamien. Thèse de doctorat. Université Sorbonne Paris Cité.
Phạm, Thị Kiều Ly. 2020. Les deux premières grammaires vietnamiennes écrites en latin (1651 et 1838). Beiträge zur Geschichte der Sprachwissenschaft 30(2). 88‑102.
Phạm, Thị Kiều Ly. 2021. Vietnamese Grammars Composed by Missionaries from the Missions Étrangères de Paris during the Nineteenth Century. Missionary Linguistics VI, dir. O. Zwartjes & P. Detroia. Amsterdam : John Benjamins. 201-215.
Phạm, Thị Kiều Ly. 2022. Histoire de l’écriture romanisée du vietnamien (1615-1919). Paris : Les Indes savantes.
Salavert, Annie et al. 1997. Missions étrangères et langues orientales : contribution de la Société des Missions étrangères à la connaissance de 60 langues d’Asie : bibliographie de 1680 jusqu’à 1996. Paris : L’Harmattan.
Sidwell, Paul. 2002. Genetic Classification of the Bahnaric Languages : a Comprehensive review. Mon-Khmer Studies: A Journal of Southeast Asian Linguistics and Languages 32. 1‑24.
Thomas, Frédéric. 2004/4. L’invention des “Hauts-plateaux” en Indochine. Conquête coloniale et production de savoirs. Ethnologie française 34. 639-649.
Trần, Trí Dõi. 1999. Nghiên cứu ngôn ngữ các dân tộc thiểu số Việt Nam [Étude des langues des ethnies minoritaires au Vietnam]. Hà Nội : Nhà xuất bản Đại học Quốc gia Hà Nội.
Notes de bas de page
1 Nom donné aux Vietnamiens par les Européens pendant toute la période pré-coloniale et coloniale.
2 La persécution contre les chrétiens débute en 1833 avec l’édit du roi de Cochinchine, Minh Mạng, qui ordonne aux mandarins et au peuple d’abandonner la religion chrétienne. Voir l’Œuvre pontificale… 1834 : 407‑413.
3 Étienne Théodore Cuenot (1802-1861) entre au séminaire des MEP en 1827. Il est envoyé en 1828 à Macao, puis passe en Cochinchine l’année suivante. En 1840, après quelques années mouvementées à l’époque des persécutions, il devient vicaire apostolique et organise l’évangélisation des peuples autochtones des montagnes de l’ouest. Voir sa biographie détaillée sur le site de l’Irfa [https://irfa.paris/missionnaire/0365-cuenot-etienne/], ainsi que celle des autres missionnaires des MEP.
4 La première carte d’ensemble un tant soit peu complète de l’Indochine est dressée à l’issue de la mission Pavie (1879-1895). Pour les résultats ethnographiques de l’exploration des Hauts-Plateaux, voir Thomas 2004/4 : 639-649.
5 À cette époque, le diacre Sáu Do vient de retourner en Cochinchine après avoir passé neuf ans au séminaire général de Penang (Malaisie) où il a été élève pendant sept ans, puis assistant professeur pendant deux ans.
6 Jean-Pierre Combes (1825-1857) entre au séminaire des MEP en septembre 1847 et il est ordonné prêtre en juin 1848. Il est envoyé la même année en Cochinchine orientale. [https://irfa.paris/missionnaire/0574-combes-jean-pierre/].
7 Joseph Fontaine (1815-1871) entre au séminaire des MEP en 1840 ; il est ordonné prêtre en 1841 et envoyé la même année en Cochinchine. En 1850, il part en mission chez les Bahnars et devient le supérieur de la mission. [https://irfa.paris/missionnaire/0460-fontaine-joseph/].
8 Pierre Dourisboure (1825-1890) entre au séminaire des MEP le 19 octobre 1846 ; il est ordonné prêtre en juin 1849. En octobre de la même année, il part en Cochinchine orientale [https://irfa.paris/missionnaire/0591/].
9 Les Sedangs vivent principalement dans la province de Kon Tum, quelques-uns dans les régions montagneuses des provinces de Quảng Ngãi et Quảng Nam. Ils sont étroitement liés au peuple des Bahnars.
10 Le nom de ce village s’écrit aussi Kon Kơxâm, Kon-ko-xam ou Keusam.
11 À l’instar des tout premiers d’entre eux, en Nouvelle-Espagne, comme l’atteste le franciscain Gerónimo de Mendieta, auteur de la Historia eclesiástica Indiana, cité par Sánchez Pérez (1992 : 294) : « Y traían siempre papel y tinta en las manos y, en oyendo el vocablo al indio, escribíanlo ».
12 Cette traduction a été publiée par la suite, voir Dourisboure 1888.
13 « Hoc conpendium factum fuit post vocabularium, anno Domini 1871, apud barbarous Bahnar in pago Kon Jơri Krong ». En 1870, Dourisboure revient à Paris pour reprendre des forces. Pendant ce séjour en France, il publie un petit ouvrage : Les sauvages Ba-hnars.
14 Jean-Baptiste Guerlach (1858-1912) entre au séminaire des MEP en 1879 ; il est ordonné prêtre en mars 1882. Il part la même année en Cochinchine orientale. [https://irfa.paris/missionnaire/1524-guerlach-jean-baptiste/].
15 L’imprimerie de Nazareth porte le nom de l’une des deux fondations de la société des Missions Étrangères à Hong Kong.
16 Un ouvrage dont Álvares extrait l’Ars Minor, qu’il fait paraître à Lisbonne en 1573. Ce dernier livre, presque répandu partout en Europe, recommandé par la Ratio studiorum des collèges jésuites, devient assez vite la principale source des linguistes missionnaires formés dans ces collèges, qui œuvrent alors jusqu’en Extrême-Orient (Voir Kemmler 2016).
17 Voir notamment Rodrigues 1604, pour ce qui est du japonais.
18 « Les aspects relevant du participe ont déjà été abordés dans la présentation du verbe actif ou passif. Il reste à aborder un point concernant le participe absolu : la plupart du temps, on dit ainsi par exemple ‘alors que je parle’ / tôi hay là người những mảng nói et ‘une fois la table dressée’ / khi ăn cơm tối đoạn » (Taberd 1838 : XI). Comme le vietnamien est une langue isolante, sans flexions, le verbe n’y est pas conjugué. L’expression du temps, de la circonstance ou de l’aspect est signifiée à l’aide de « particules ». Taberd (1838) et Trương (1883) ont recours à la particule đoạn (« achevé ») placée après le verbe, où elle joue le rôle de participe absolu ou d’« ablatif » absolu. Rhodes emploie quant à lui ce terme de đoạn dans la Brevis Declaratio dans une autre acception : il l’utilise pour expliquer le passif en vietnamien : « On ne trouve pas de passif à proprement parler. Mais on peut s’exprimer selon un tour impersonnel, comme đŏạn (đoạn) “c’est fait”, par exemple việc nầy đã đŏạn (đoạn) “ce travail est terminé”. » (Rhodes 1651 : 26) Quoique l’appellation soit différente selon les auteurs, đoạn est employé pour exprimer l’aspect accompli.
19 Taberd traduit en vietnamien les expressions qui comportent un participe latin, adoptant à nouveau le point de vue du thème et non celui de la version. Il forge ainsi des concepts et des catégories ad hoc pour la traduction du latin au vietnamien.
20 Bouard (2007 : 188) : « Le chapitre sur les cas suit les chapitres sur les noms, sur le nombre et sur le genre, comme un changement supplémentaire affectant les noms et indiquant les divers rapports que les choses ont les unes avec les autres. »
21 Avec des adaptations, cependant. S’agissant en particulier de la question de savoir pourquoi le participe n’est pas une partie du discours autonome en vietnamien, il adopte une position moins tranchée que Rhodes et Taberd, faisant de cette exclusion une simple affaire d’usage et de fréquence : « ce sont là des formes peu employées, les temps principaux suffisent pour l’intelligence du discours. » (Aubaret 1861 : XV).
22 On peut mentionner Aubaret.
23 Le dictionnaire est divisé en trois parties : « 1. Une partie alphabétique ; 2. Un regroupement des mots spéciaux en cinq tableaux ; 3. Un exposé bref des principales activités des Bahnar, accompagné de 149 planches (p. XIII). » Les auteurs donnent la raison pour laquelle ils n’ont pas introduit la grammaire dans leur dictionnaire : « Nous ne faisons dans ce Dictionnaire que de brèves allusions à la grammaire, les règles grammaticales feront l’objet d’un travail à part. Les quelques pages que le R. P. Dourisboure a consacrées au sujet au début de son Dictionnaire peuvent être utilement consultées ». (p. XVII).
24 « Dans les langues dissyllabiques de l’Asie du Sud-Est, le mot de base est formé d’une syllabe (principale) précédée ou non d’une présyllabe. Ce type particulier de dissyllabe a été dénommé quasi-dissyllabe (en anglais : sesquisyllable ou expanded monosyllable). La syllabe principale d’un quasi-dissyllabe a le même système phonétique qu’un monosyllabe. ». Voir Ferlus 1996 ; Phạm 2018 : 315‑316.
25 Natif de Briscous (une commune du Labourd, dans les Basses-Pyrénées), Dourisboure était Basque et bascophone.
26 Les deux graphies ơ et ư sont apparues la première fois dans un rapport d’António de Fontes, écrit à Tonkin en 1631. Ce jésuite portugais se sert des deux graphies ơ et ư empruntées à l’orthographe du toscan pour transcrire les voyelles /ɤ/ et /ɯ/ du vietnamien. Voir Phạm 2022 : 93-94.
27 Dans le cadre de cet article sur l’histoire de la grammatisation du bahnar, nous ne cherchons pas à approfondir la question de savoir dans quelle mesure l’écriture latine rend compte des distinctions phonétiques de cette langue. Ce serait l’objet d’une autre étude, réalisée à l’aide d’enquêtes de terrain permettant d’identifier avec précision les dialectes du bahnar.
28 Le père Jannin compose plusieurs ouvrages en bahnar. Voir Salavert et al. 1997 : 134‑136.
29 Pénétration scolaire dans les minorités ethniques, 1931.
30 Section des Services d’intérêt social. Direction générale de l’instruction publique. Le service de l’instruction publique en Indochine en 1930. 1930 : 52.
31 Bulletin administratif de l’Annam. 10 mars 1932 : 208‑209.
32 Bulletin général de l’instruction publique de l’Indochine. Imprimerie Trung Bac Tan Van. Février 1936.
33 Bulletin administratif de l’Annam. 1 septembre 1941 : 2189‑2191.
34 Bulletin administratif de l’Annam, 1 juin 1942 : 1053‑1054.
35 Le père Paul-Léon Seitz (1906-1984) est le dernier vicaire apostolique français à Kon Tum. Il quitte le Vietnam en 1976, avec les autres missionnaires français.
Auteur
-
Thị Kiều Ly Phạm
VNU School of Interdisciplinary Sciences and Arts, Vietnam National University, Hanoi/UMR CNRS 7597 Histoire des théories linguistiques
Thị Kiều Ly Phạm enseigne à l’université des sciences interdisciplaires et des arts – Université nationale du Vietnam (Hanoi). Ses recherches portent sur l’histoire des grammaires et de l’écriture romanisée du vietnamien, ainsi que sur la linguistique missionnaire en Asie à partir du xvie siècle. Elle envisage de mener des recherches sur la grammatisation des langues minoritaires du Vietnam par les Missions étrangères de Paris.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La linguistique et ses formes historiques d’organisation et de production
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistiques, Paris, 24-26 janvier 2019
Didier Samain et Pierre-Yves Testenoire (dir.)
2022
Eugen Wüster et la terminologie de l’école de Vienne
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistiques Paris, 3-4 février 2006
Danielle Candel, Didier Samain et Dan Savatovsky (dir.)
2022
Simplicité et complexité des langues dans l’histoire des théories linguistiques
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage et du laboratoire Histoire des théories linguistique, Paris, 23-25 janvier 2020
Chloé Laplantine, John. E. Joseph et Émilie Aussant (dir.)
2023
Documenter et décrire les langues d’Asie : histoire et épistémologie
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage Paris, 26-28 janvier 2022
Émilie Aussant et Fabien Simon (dir.)
2025
Ethnolinguistique – Anthropologie linguistique : histoires et études de cas
Actes du colloque de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage, Paris, 31 janvier-2 février 2024
Chloé Laplantine, Cécile Leguy et Valentina Vapnarsky (dir.)
2025
