Chapitre 1.2. La gestion complexe de l’emploi du temps de Pierre Mauroy
p. 53-66
Texte intégral
1Véronique Davidt a été une des plus proches collaboratrices de Pierre Mauroy entre 1984 – date de son retour à Lille – et la fin de sa carrière politique en 2008. Elle a mené cette activité parallèlement à ses propres mandats à Hellemmes, Lille et à la CUDL. Diplômée de l’Institut régional d’administration (IRA) et cadre territorial, elle gère l’agenda de l’élu mais aussi des activités-clefs comme l’organisation des vœux, ses relations publiques et le traitement de son courrier. Cette activité est éminemment politique tant le capital-temps de l’élu est compté et qu’il est soumis à des sollicitations qui nécessitent des arbitrages permanents. Au quotidien, elle a accompagné et aidé Pierre Mauroy dans le suivi des dossiers et les multiples processus décisionnels dans lesquels il a été impliqué.
2Elle nous confie : « J’ai géré l’être humain, l’homme avec le politique. L’aspect psychologique est important. Quand on est impliqué comme lui à fond, tout est lié forcément ! Sa vie privée et politique ne faisaient qu’un. Sa vie politique, Pierre c’est 100 % de sa vie. Sa vie privée, ses amis, auxquels il est très attaché, se conjuguent intimement avec sa vie publique. Il se passe un évènement en politique, Pierre, il est là quoi qu’il arrive. Ça peut-être à Noël, ça peut être au Nouvel an… ». Elle a fait montre d’une disponibilité de tous les instants et dit avoir consacré 75 heures par semaine, en moyenne, à la vie politique auprès de l’élu pendant 20 ans. « J’étais un peu la vestale de la mairie puis de la Communauté urbaine. Ainsi je travaillais parfois une partie de la nuit avec lui ou sur l’autoroute entre Lille et Paris sans récupération évidemment. Mais ce travail a été très enrichissant et stimulant ».
3Nous avons réalisé un entretien de deux heures avec Véronique Davidt qui l’a complété de souvenirs et d’analyses écrites. Nous la remercions vivement pour cet éclairage et ce témoignage précieux. En effet, échanger avec cette personnalité du premier cercle, c’est se plonger dans la structuration de l’entreprise politique de Pierre Mauroy et sa multipositionnalité, en explorer les diverses dimensions et facettes et, parfois, les contradictions ; c’est aussi prendre la mesure de la complexité d’un personnage qui ne voulait renoncer à rien. L’intérêt de cet entretien, outre d’apporter un éclairage utile sur l’activité politique du maire de Lille, est de nourrir l’analyse en science politique du métier politique par le prisme des agendas et des emplois du temps.
L’étude des agendas en science politique
4Depuis quelques années, « l’agendologie » s’est développée en science politique1. L’étude des agendas et des emplois du temps constitue un analyseur puissant du travail politique multiforme des élus. Les agendas permettent en effet de révéler, au sens photographique du terme, la structuration des entreprises politiques et d’objectiver l’économie des ressources et contraintes qui les définissent. L’emploi du temps est à la fois un ensemble de ressources (le capital temps est un capital politique) et un ensemble de contraintes (le temps est compté et défini par des contraintes exogènes). La rationalisation et professionnalisation croissantes de cette gestion du temps est du reste un signe de la place que celle-ci temps à prendre dans l’activité politique. « L’agendologie » a produit un certain nombre de résultats de recherche substantiels. Elle montre que la fabrique de l’agenda n’est pas une entreprise individuelle, mais un travail politique collectif dans lequel les entourages et équipes jouent un rôle essentiel – bien que différentiel – dans la gestion du temps de l’élu. Cette fabrique suppose un ensemble d’arbitrages liés aux contraintes de rôles2 souvent contradictoires – et différentielles selon le statut, les ressources et la position des élu.e.s – et que les agendas doivent concilier. Les chercheurs s’intéressent à la fois à l’agenda contenant, à savoir la production collective de l’agenda ou l’agenda comme produit d’un travail politique ou, pour le dire encore autrement, la mise en agenda comme travail politique. Ensuite, ils partent de l’agenda contenu comme source de l’activité parlementaire. Que nous dit l’agenda du travail politique de l’élu ? Comment s’organise son temps ? De quels arbitrages est-il constitutif ? Quel équilibre permet-il d’objectiver entre ses diverses activités et mandats ? Quelles tensions engendrent la gestion du temps ?
5Le temps de l’élu – et tout particulièrement des responsables les plus importants et cumulant les fonctions et les rôles – est compté et il doit être sans cesse densifié. La nécessité de maximiser son emploi du temps, de densifier au maximum le temps et de « bannir les temps morts » est forte. L’élaboration de l’agenda constitue dès lors un temps en soi de l’activité politique, qui peut mobiliser une ou des personnes à temps plein. Au-delà, elle procède d’une entreprise collective qui mobilise des acteurs divers, de la secrétaire au chauffeur en passant par les membres de cabinet.
6L’élu délègue ce travail à ses proches. Cette délégation est fondée sur une relation de confiance et de loyauté : le collaborateur est idéalement un double de l’élu. La tâche est bien politique, dans la mesure où elle comporte des choix visant à la meilleure allocation de la ressource-temps. Le temps de fabrication de l’agenda et de validation par l’élu cherche à être maîtrisé et non dilué mais il est, de fait, diffus et quasi-permanent. Il faut organiser un flux continu de sollicitations, centraliser et cadrer un chaos de demandes et d’obligations d’origines diverses.
7Les études de science politique produites montrent aussi que l’emploi du temps est planifié le plus longtemps à l’avance en prenant en compte les agendas institutionnels les plus incontournables ou réguliers, d’autant que la fixation de l’agenda suppose en amont un travail de mise en dossier et, en aval, un travail de communication (annoncer la présence ou adresser des excuses) et de suivi (écrits, téléphone, rendez-vous, présence sur le terrain). Pour favoriser cette rationalisation, un autre élément de maîtrise tient à la segmentation du temps des élus. Le mardi et le mercredi sont consacrés à l’Assemblée nationale, le plus souvent, et aux instances politiques. Le principe de la répartition par journées allouées à chacun des mandats s’impose le plus souvent pour structurer la semaine et gérer le cumul. Il constitue un cadre qui permet une certaine prévisibilité et une division jugée optimale du travail politique. Il permet aussi de rationaliser les déplacements qui constituent une contrainte lourde de l’activité politique, partiellement neutralisée, depuis quelques années, par l’utilisation des communications à distance, la mise en réseau des secrétariats ou le déplacement des assistants… Sanctuariser des plages ou des journées permet de fixer des étanchéités (toutes relatives) entre les mandats, de conjurer un excès de débordements, de créer de la régularité.
8Toutefois, cette rationalisation rencontre de nombreuses limites : l’emploi du temps doit être constamment ajusté pour deux séries de raisons principalement. L’enchevêtrement des agendas est une première source d’incertitudes. L’emploi du temps est structuré par des agendas institutionnels sur lesquels l’élu peut avoir la main ou qui, intangibles, ne sont pas négociables même s’ils sont anticipés ou réguliers (sessions parlementaires, plénières, commissions permanentes, réunions d’exécutifs, de groupes, réunions de services…). Plus un élu cumule et exerce des positions institutionnelles prééminentes, plus il est en mesure d’imposer son agenda, mais plus les contraintes d’ajustement sont lourdes. De surcroît, planifié, l’emploi du temps n’en est pas moins sans cesse perturbé, modifié, parfois bouleversé. Le temps, s’il est organisé, est plus ou moins subi. Les élus et leurs équipes ne maîtrisent qu’imparfaitement les données de l’agenda. Leur autonomie est toute relative : s’ils peuvent contrôler le temps de leur territoire, ils doivent composer avec d’autres agendas politiques, institutionnels, médiatiques…
9Les changements d’emploi du temps provoquent des « cascades en chaînes ». L’agenda est ainsi un work in progress dépendant largement de facteurs exogènes, variables, contingents. La rationalisation du temps politique se heurte à des aléas de toutes sortes qu’il faut gérer, et à l’imprévisibilité des situations politiques (accidents, incendies, décès, irruption de l’actualité dans la vie politique locale, visite de personnalités…). Les équipes doivent dès lors chercher à combiner la rationalisation et l’adaptabilité : il s’agit à la fois de planifier le temps à des fins de rationalisation et de laisser des marges de manœuvre, pour être réactif et s’ajuster à une conjoncture politique souvent instable.
10L’entretien réalisé avec Véronique Davidt permet d’éclairer et de documenter ces divers phénomènes. Le cas de Pierre Mauroy est néanmoins un cas limite tant les contraintes ici d’emploi du temps sont extrêmes. Il concentre de manière exemplaire les difficultés et contradictions les plus fortes de la gestion de l’agenda d’un élu…
L’emploi du temps : un exercice impossible ou complexe
11L’agenda de Pierre Mauroy est « un casse-tête à gérer ». Pour plusieurs raisons qu’il faut détailler. Il cumule de nombreuses fonctions locales, nationales et internationales qui diffèrent selon les périodes de sa vie politique. Il est fortement contraint par les contraintes institutionnelles qui en découlent. Il ne veut rien sacrifier (et donc en théorie tout faire et « garder l’impression d’être libre »). Il doit s’adapter aux aléas politiques, que ces derniers relèvent de la vie locale, nationale et internationale. Il doit tenir compte des temps de préparation des réunions, des temps de travail (courrier, lecture des courriers arrivés, signatures des partants, dossiers, écriture ou réécriture de discours mais aussi temps d’information comme la lecture de la presse, le suivi d’informations diverses…) et des temps de téléphone (il n’y a pas de portable à l’époque, on lui passe donc les communications). Son entourage doit « adapter l’agenda à sa créativité car il invente constamment de nouvelles propositions d’agenda ou accepte souvent de nouvelles tâches à tous niveaux (il aime l’innovation et pas la monotonie) ». Il a un leadership politique (local, national et même international) qui l’amène à être impliqué dans la conduite ou l’arbitrage de nombreux problèmes source d’une multiplication des rencontres. Pierre Mauroy est par ailleurs un homme très attaché à ses relations sociales et ses réseaux personnels : il veille à honorer amitiés et fidélités. « Il reçoit ainsi toujours les “vrais amis” qui le sollicitent, il va à de nombreux enterrements, il n’oublie pas ceux qui ont fait partie de son parcours même lointain et leur prodiguent des attentions. Et il ménage aussi ses opposants à qui il sait consacrer du temps ou ses partenaires de consensus au sein de la Métropole ». Elle poursuit : « Pierre était un séducteur, le mot de Pierre Mauroy c’est séduction. C’est peut-être sa façon d’être aimé d’ailleurs. Il faisait de la politique peut-être aussi pour être aimé et le rendait largement. Et donc pour être aimé il faut séduire, il faut convaincre et créer l’adhésion, et pour séduire il faut respecter les gens, faut leur accorder du temps, faut les servir qu’ils soient grands ou petits. Et, peu à peu, il a tissé une immense toile d’araignée ».
12Pierre Mauroy essaie de garder de « petites marges pour sa famille (au sens large, il est l’aîné d’une famille nombreuse), même si cette dimension est « résiduelle » dans son agenda. « Il aime prendre son temps, raconter et se raconter (d’où la longueur des rendez-vous et des réunions, les retards fréquents qui en découlent, le temps de mise en route et de classement le soir). Il faut attendre qu’il soit prêt, qu’il se soit “décloisonné” de l’activité précédente et pris le temps de gérer des urgences – ou des détails – entre deux contraintes… Pierre Mauroy est aussi un homme de détails, exigeant, méticuleux et attentionné. Par exemple, il revoit tous les plans de table, ce qui prend beaucoup de temps. Il avait une pression très forte mais il voulait avoir l’impression de vivre le moment présent et d’avoir la vie devant lui et ce retard d’une demi-heure par exemple, c’était son décloisonnement. Parce qu’il s’intéressait aux détails aussi. Il ne s’intéressait pas qu’aux grandes choses, il connaissait l’impact de l’attention portée aux détails ».
13« Quand tu montes l’agenda c’est un casse-tête. Je résumerais en disant que c’était gérer les contradictions de Pierre. Il voulait tout faire et surtout ne rien faire c’est-à-dire garder du temps pour lui. Il nous disait : “Vous vous rendez compte je dois avoir du temps pour lire… Je dois avoir du temps pour ceci ou cela, je dois avoir du temps… enfin bref… pour réfléchir”. Gérer son agenda, c’était gérer en permanence, au quotidien ses contradictions. Il voulait tout faire et avoir l’impression d’être aussi maître du temps. Avec toute la liberté. Alors on jonglait. Il devait avoir le temps de lire la presse, du temps pour la Culture, il devait avoir le temps de rencontrer des gens qui étaient de deuxième priorité ou troisième priorité » au regard de ses collaborateurs.
14Le travail d’agenda exige donc une organisation sophistiquée, une priorisation évolutive des contraintes par lui-même, par son directeur de Cabinet et les nombreuses équipes qui mettent en œuvre les décisions dans une concertation permanente. Cela amène à des renoncements, des choix et à une adaptation permanente des rendez-vous et des ajustements réguliers (exemple : montage/démontage/recours à la délégation/échange d’une plage parisienne au profit de Lille ou inversement…). Ses équipes doivent s’adapter, ne pas compter leur temps (y compris le midi, le soir et les week-ends…). « Tout est temps utilisable donc temps de travail ». D’autant que Pierre Mauroy a horreur de travailler seul : « il aimait être entouré d’une équipe libre, épanouie dans ses fonctions, force de propositions et accessoirement joyeuse ». Ceci explique sans doute l’implication des uns et des autres et la durée de leur collaboration.
15Véronique Davidt évoque ainsi les déjeuners et la commensalité de l’édile : « parmi les armes de Pierre Mauroy, il avait aussi les déjeuners, et les dîners. C’était un temps de rencontre, un temps pour honorer des invités de tous horizons et bien sûr un temps de travail. Je devais utiliser intelligemment les déjeuners libres pour son équipe plus ou moins élargie ; il fallait bien qu’on travaille en direct avec lui régulièrement. C’étaient en général des déjeuners à rallonge ; ils commençaient tard, on mangeait parfois trop lentement… et surtout on buvait trop de café. On prenait parfois l’ascenseur vers 16 h pour commencer notre après-midi à la mairie ou à l’hôtel de Communauté et terminer la journée par une longue soirée. On avait bien travaillé, bien communiqué (c’était notre “mise à niveau” en termes d’information, essentielle pour être efficace et constamment au diapason avec l’élu), passé un maximum de dossiers. On croisait des agents qui avaient terminé leur journée et pouvaient s’interroger. Mais ils nous voyaient avec nos piles de dossiers et connaissaient notre charge de travail et ses responsabilités. »
16« Il fallait souvent l’accompagner en alternance (protocole – parfois interprètes/directeur de Cabinet/attachée de presse/moi-même…), lui faciliter au maximum la vie, lui faire gagner du temps (par exemple, téléphoner à sa place), veiller à la meilleure préparation possible de ses dossiers et pallier les retards pour qu’ils passent – presque – inaperçus… en acceptant parfois une dose de mauvaise foi quand il n’arrivait pas à tout faire (notamment à gérer les contradictions de l’agenda). »
17Pierre Mauroy s’appuie sur plusieurs équipes qui doivent constamment se coordonner : la ville, LMCU (à l’époque), Matignon quand il devient Premier ministre, ses bureaux parisiens d’ex-premier ministre après 1984, ses équipes parlementaires à l’Assemblée puis au Sénat, Solferino quand il est premier secrétaire, la fondation Jean-Jaurès, l’Internationale socialiste… « La liaison permanente avec Paris (secrétariats/responsables presse/responsables discours…) est impérative ».
18La liaison avec ses chauffeurs et officiers de sécurité est essentielle pour la circulation de l’information, le suivi de l’agenda, le transport des dossiers, l’accompagnement par des collaborateurs, le lien avec son domicile, sa presse, ses bagages éventuels, les transferts de courrier ou dossiers avec Paris pour les rendez-vous Lillois ayant lieu à Paris – et inversement… « Il faut aussi glisser dans le temps disponible ses quelques obligations personnelles ou temps de loisirs (médecin ; pharmacien ; tailleur ; lunetier ; achat de stylos auxquels il était très attaché !!…) ». Bien heureusement les temps culturels étaient compris dans ses obligations d’élu (concerts, manifestations dans les Musées, spectacles, conférences…).
19Les temps de transport sont des temps de travail : « Par exemple le jeudi soir ou le mardi soir quand il rentrait ou qu’il partait à Paris pour vivre sa vie de parlementaire, il m’emmenait avec lui. On faisait beaucoup de travail administratif dans la voiture car à l’époque il n’y avait pas de TGV donc on avait trois heures de route (avec les bouchons) pour avancer le travail. Souvent, après ma journée, je partais avec lui vers 17 h, 18 h, 19 h on faisait la route, je lui passais un maximum de dossiers. Il les annotait, traitait les PV de coordination faits par son Directeur de Cabinet en lien avec son Premier adjoint. Il mettait ses avis sur les dossiers. Puis il signait les courriers à l’arrivée et souvent il m’invitait à dîner à Paris au restaurant ou dans son appartement parisien. Ensuite, je rentrais avec son chauffeur à 2 h du matin. Et le lendemain à 9 h, j’étais à mon poste. Ça pouvait être le mardi matin, le jeudi soir, ça pouvait aussi être le samedi, dimanche. Souvent, on travaillait la nuit, éclairés par les lampes de la voiture. J’ai évidemment de nombreux souvenirs extraordinaires et des anecdotes. Parfois il était épuisé donc quand les gens voyaient un “oui” dans la marge avec un grand trait jusqu’en bas c’est que Pierre Mauroy il s’était momentanément endormi [rires]. Et de temps en temps il fallait que je distingue les vraies réponses des fausses réponses sur les dossiers. Les réponses “chewing-gum” correspondaient à un moment de lassitude ou à des décisions sur lesquelles il hésitait. Parfois à des réponses qu’il ne voulait pas donner. Dans ce cas, j’invitais l’équipe à ne pas tenir compte de telle ou telle réponse et à reposer la question la semaine suivante ».
20Le montage de l’agenda se fait en lien étroit avec le directeur de Cabinet et ses collaborateurs pour lister les contraintes et planifier le plus en amont. La trame se fait autour d’un schéma théorique entre les activités à Lille (lundi, vendredi), les activités parisiennes ponctuées par le Bureau National3 du mardi et le Parlement le mardi et mercredi. Dans ce cadre, les jeudis, samedis et dimanches sont « à négocier » en tenant compte quand c’est possible de sa vie de famille le week-end. « En général la négociation se fait au bénéfice de Lille car les charges sont concrètes et lourdes, mais les aléas liés à l’actualité touchent plus souvent Paris qui peut ainsi reprendre le dessus ». Le travail politique peut être fait pour Paris à partir de Lille (comme les communiqués de presse, les contacts téléphoniques), et inversement. En lien toutefois avec les correspondants parisiens, ou lillois.
La fabrication de l’agenda obéit à plusieurs étapes
21Véronique Davidt place au préalable les vacances scolaires de Lille et de Paris pour éviter les ennuis et assurer un certain taux de présence aux réunions et la présence des collaborateurs qui ont une vie familiale… – les dates de voyages internationaux ou évènements nationaux (ex : session parlementaire, congrès du PS, universités de rentrée, élections) et internationaux quand on les connaît à l’avance (mais le plus souvent on devra s’adapter) – le calendrier annuel des réunions du conseil municipal et du conseil communautaire avec les réunions préparatoires étalées sur 15 jours (commissions/bureaux/groupe PS/coordinations élus et techniciens/conseils). Le lien est fait avec la Métropole, mais aussi la Région et le Département pour éviter les chevauchements (de nombreux élus lillois sont présents dans ces institutions). Il faut aussi intégrer le calendrier des conférences du Maire, tous les 15 jours ou 3 semaines (élus et cadres invités suivant les thèmes traités) et, en parallèle, celui des conférences du Président à la Métropole mais aussi les calendriers des structures satellites dont Pierre Mauroy est Président (avec là encore les étapes de préparations qui scandent le processus décisionnel). Pour Lille : les conseils d’administrations du CHRU/celui de l’institut Pasteur/celui d’Euralille par exemple, Pour la Métropole : celui de l’Agence de Développement et d’Urbanisme, de l’APIM (organisme de promotion de la Métropole), du GECT (organisme transfrontalier), de l’Espace Naturel Métropolitain (ENM)…
22Véronique Davidt pointe quelques activités lilloises incontournables et chronophages :
- Toutes les cérémonies de vœux en janvier.
- La galette des rois des pâtissiers lillois à l’Épiphanie en janvier.
- La rencontre avec les syndicats municipaux le 1er mai.
- Les cérémonies du 14 juillet.
- La présence à la braderie de Lille en septembre (départ du Marathon/ballade/stand du PS/moules frites au restaurant municipal).
23« La braderie par exemple de Lille c’est le moment où il rencontrait les Lillois dans la rue et où allait boire un pot avec ceux qui venaient au stand du PS. Il n’a quasiment jamais raté une braderie de Lille car elle faisait partie de l’âme de sa ville. Il y consacrait le week-end : c’était une présence à des moments-clés : le lancement du marathon, un déjeuner avec des personnalités et des sportifs sous chapiteau devant l’hôtel de ville (consuls, sportifs, élus, responsables de quartier, presse, collaborateurs…). Après une longue balade dans les rues de la braderie “en cortège”, il s’arrêtait au stand du PS. Souvent il était accompagné de quelques invités parisiens. Tout le monde voulait aller voir Pierre et Gilberte, son épouse. Et Pierre Mauroy parlait, buvait une bière ou un Perrier, restait sans contraintes de temps, restait comme il aimait s’attarder un peu partout. Durant ces trois jours, il allait manger des moules frites au stand de l’association des Paralysés de France. Puis le lendemain avec élus et collaborateurs au restaurant municipal de Lille, faisant honneur aux moules frites organisées par le COS, centre des œuvres sociales. C’était presque une rencontre annuelle institutionnalisée avec les personnels de la mairie et leur famille, parmi lesquels les plus modestes. Et il allait remercier et féliciter le cuisinier. »
- La rentrée des classes en septembre.
- Les séminaires de rentrée du groupe PS du conseil municipal en septembre et celui du conseil métropolitain.
- La conférence de presse de rentrée à son domicile en septembre.
- Les journées des Communautés Urbaines de France (organisées à tour de rôle par les différentes Communautés).
- La conférence de rentrée de l’Université Populaire (qu’il ouvre tous les deux ans) en octobre ; la présence aux conférences des principaux orateurs de l’UP dans l’année (le dimanche).
- Le tour des cimetières lillois le 1er novembre.
- La visite des maisons de retraite à Noël.
- Les conseils d’administration de la Fondation de Lille/vœux à la Fondation/cérémonie de remise de bourses/remise du prix Alain Decaux précédé d’un déjeuner avec l’intéressé.
- L’université socialiste de rentrée de la Fédération du Nord (à Lomme).
- Les réunions du Bureau Fédéral et celles de sa section socialiste.
- Les fêtes de la Rose et les meetings.
- Et pendant de nombreuses années, le réveillon avec les militants de la section de Lille dans le sous-sol de la Mairie de Lille, loué à cet effet (avec son staff, les principaux élus – Raymond Vaillant/Bernard Roman… « Sans doute n’avions-nous pas envie de quitter la mairie même le soir du réveillon. Ce serait inconcevable de nos jours ! »).
24S’ajoutent à cela, suivant les priorités du moment :
- Les visites de quartiers organisées.
- La tournée des conseils de quartier.
- Les visites de chantiers (avec une grande visite annuelle en août avant la rentrée avec quelques cadres).
- Les inaugurations d’équipements.
- Les grands évènements (ex : la signature du Tunnel sous la Manche en présence de la Reine et du Président de la République ; le lancement de Lille 2004 capitale européenne de la Culture…).
- La prise en compte du calendrier culturel (présence aux vernissages des grandes expositions au Palais des Beaux-Arts au ou LAM par exemple ; spectacles liés au Festival de Lille, à la saison d’Opéra, au programme de l’orchestre national de Lille ou du Théâtre du Nord…).
- La rédaction d’ouvrages ou tournage film biographique par exemple (rédaction/interview enregistrement/séance photo).
- Les remises de décorations (Légion d’Honneur/Mérite).
- Toutes les activités liées aux nombreux jumelages de la ville ou à la coopération décentralisée pour LMCU.
25Les activités qui marquent l’agenda régulièrement sont aussi à prendre en compte :
- Les campagnes électorales nationales (implication à divers niveaux politique/presse… et participation aux meetings. Il faut intégrer les voyages/discours/retours nocturnes).
- Les campagnes électorales à forte implication locale (régionales/cantonales/parlementaire ou sénatoriales) – (réunions/arbitrages/présence sur le terrain aux côtés des listes ou des candidats/réunions publiques et meetings).
- Bien sûr les campagnes municipales et le renouvellement de l’Assemblée communautaire : « tout un programme ! »
26S’insèrent aussi dans tout cela…
- Les rendez-vous plus ou moins impératifs (arrivée et départ des hauts fonctionnaires, des Généraux, des Consuls, des Responsables de la Chambre de Commerce, visite d’ambassadeurs, arrivée et départ des « grands collaborateurs lillois » venus de Paris ou de la Province, de personnalités ou d’artistes de passage à Lille…) : « La liste est longue ».
- Les rendez-vous de travail, préparatoires à la mise en œuvre de l’agenda et à la gestion des diverses responsabilités (impliquant élus, collaborateurs, pilotes de satellites…).
- Les rendez-vous individuels.
- Les séances de travail avec son Directeur de Cabinet (info/arbitrage/brainstorming/relations presse/communication…).
- Les séances de travail « administratif » : agenda/information/signature courriers, vœux, dédicace de photos ou de livres/prépa dossiers/rédaction ou relecture discours courriers hommages… ; avec le service du protocole pour préparer les manifestations et avec ses cadres suivant les dossiers.
- Les rendez-vous avec les médias (interviews politiques ou liés aux responsabilités). En général, il n’y a pas de frontière entre les thèmes : interviews sur place/participation aux émissions dans les lieux de communication… avec ou non maquillage/séances photos/relecture a posteriori d’interview…
- Les voyages, les colloques qu’il ouvre ou qu’il clôture, divers et variés « qui peuvent venir chambouler tout cela ! » et « qui parfois nous permettent de souffler un peu ou de travailler ! »
- Les vacances en général à Hardelot : dans la même location face à la mer – souvent quelques semaines en Août. « Mais le lien de travail demeure par téléphone ou on lui apporte courriers et dossiers ».
27Les cérémonies de vœux (avec les discours de début d’année !) constituent un élément structurant :
- Pour Lille : vœux aux Lillois et personnalités métropolitaines avec Madame Mauroy dans le grand Hall de l’Hôtel de ville ; vœux au conseil municipal (dîner) ; vœux au groupe socialiste (pot) ; vœux à l’équipe de coordination (principaux cadres/1er adjoint/directeur de Cabinet/moi-même avec déjeuner) ; vœux aux cadres puis au personnel municipal dans le grand hall ; vœux au personnel du Cabinet en fin de mois.
- Vœux à la presse communs pour Lille et la Métropole (en alternance dans les deux sièges).
- Présence aux vœux de la magistrature (à la Cour d’appel de Douai).
- Pour Paris : vœux parisiens à la Fondation Jean Jaurès (qu’il a créée et qu’il préside) avec son réseau politique personnel et ses collaborateurs de Matignon.
- Pour la Métropole : vœux au Conseil communautaire (réception) et vœux aux personnels communautaires dans la grande salle des réceptions, vœux à l’équipe de coordination ; vœux aux corps constitués (consuls) – dîner tous les deux ans.
- Vœux aux militants socialistes (pot à la fédération du Nord).
- Quelques journées pour ses vœux écrits la 1re semaine de janvier (mais ils s’étaleront ensuite tous les week-ends jusqu’à début février).
28« Les vœux étaient un moment essentiel. On pourrait faire un livre sur les vœux. On faisait des vœux écrits chaque année pendant cinq semaines. On bloquait la pendule au-delà du 31 janvier comme à l’Assemblée. Jusqu’au 3, 4 février, il écrivait des centaines de vœux… Tous les samedis, tous les dimanches après-midi, je travaillais avec lui (sans un jour complet de repos durant le mois) ; c’était ma période la plus dure de l’année parce qu’on travaillait tout le samedi et au moins le dimanche après-midi pour répondre personnellement à ses vœux. Parce qu’il voulait présenter ou répondre à la main à beaucoup de gens, le faire au bureau afin d’avoir toutes les informations nécessaires à l’efficacité et en compagnie pour gommer l’aspect parfois rébarbatif de la tâche. Ses vœux c’était un cérémonial extraordinaire. Les vœux par écrit, c’était un vrai poème ! Un poème car il était très méticuleux. Il rédigeait des pages entières, bien écrites, sans fautes ni répétitions et de sa plus belle écriture. Il changeait sans cesse de stylos et essayait les nouveaux arrivés avec les vœux de l’année. Une rature et il recommençait tout.
29Il accordait une grande importance à l’objet, sa carte de vœux ; il déléguait à Bernard Masset le soin de lui trouver des projets. Comme cela se fait dans tous les secrétariats d’élus, des vœux avec une formule photocopiée étaient envoyés par son secrétariat en liaison avec le service du protocole à partir des fichiers institutionnels. Mais pour une bonne partie des vœux, cela ne comptait pas : il doublait les vœux imprimés par des vœux et des remerciements personnalisés. Il envoyait aussi des sérigraphies aux conseillers communautaires et hautes personnalités à partir d’une œuvre réalisée pour LMCU et qui ornent toujours la salle du Conseil, des ouvrages sur Lille ou des photos dédicacées… Il me revenait donc le soin de préparer les parapheurs de vœux et de remerciements manuscrits en fonction d’une multitude de critères qui lui étaient très personnels. Il fallait connaître l’environnement présent de Pierre Mauroy, mais aussi une bonne partie de sa vie passée et de ses réseaux. Heureusement j’ai tout appris au fil des années car à chaque carte de vœux, il me racontait qui était le destinataire, sa personnalité et son histoire. Il se rendait compte de l’investissement que tout cela demandait. Il ne pouvait me l’imposer. Je le faisais bien volontiers consciente de ce que cela représentait pour lui. C’était un homme qui savait remercier à tous niveaux et monter sa gratitude. Il en concluait qu’on travaillait bien ensemble et que c’était un plaisir d’avoir ces moments d’échanges privilégiés. C’était vrai. Inoubliables. »
L’implication dans l’action publique municipale
30Les politiques publiques et l’implication de Pierre Mauroy dans les décisions municipales constituent une dernière dimension à prendre en compte dans l’agenda.
31Adjoint d’Augustin Laurent puis maire à mi-mandat, Pierre Mauroy consacrera ses premières années d’élu local à la proximité avec les habitants souvent les plus modestes et à un diagnostic et état des lieux de sa ville. Ses premières politiques concerneront l’habitat, notamment la construction intensive d’HLM pour résorber l’habitat insalubre, la rénovation urbaine et l’amorce d’une politique de développement économique. C’est rapidement ensuite qu’il mettra l’accent sur la Culture, le Patrimoine puis enfin sur les grands projets. Pierre Mauroy n’aurait pu réussir la métamorphose de Lille puis celle de la Métropole s’il n’avait pas cumulé les mandats et les expériences locales, nationales et internationales, autant d’activités qui se traduisaient bien entendu dans la conception de son agenda. Un principe a guidé l’implication de Pierre Mauroy selon Véronique Davidt : « la délégation en toute confiance – sans jamais être aveugle – (je veux dire qu’il gardait un droit de regard et qu’on n’aurait pas pu en abuser, mais elle était totale) à un entourage proche, compétent et fidèle dans la durée ; à des élus proches, compétents, et souvent passionnés ; à des hauts fonctionnaires sérieux, compétents, dévoués et capables de mettre en œuvre l’innovation tout en gérant le quotidien ; à des pointures recrutées pour gérer les organismes satellites dont il avait la charge et les grands objectifs (Architectes, Grands prix de l’urbanisme, Chef d’orchestre, Conservateurs de Musées, Banquiers, promoteurs de candidatures internationales telles les JO ou Capitale culturelle) et ce tant à la ville qu’au niveau métropolitain ». « Ces délégations s’accompagnent de lieux et de rituels de travail (institutionnels, commissions, visites de terrain, réunions et déjeuners et habitudes de concertation et de travail sur les dossiers) entre le capitaine et toute cette ingénierie. Son Directeur de Cabinet, ses Premiers Adjoints, et son Adjoint aux Finances, ses Secrétaires et Directeurs Généraux sont des maillons forts pour structurer les politiques locales et faire le lien avec tous les organismes spécialisés ». La plupart vouent à Pierre Mauroy une admiration, une fierté de travailler pour lui et donnent le meilleur d’eux-mêmes à la réalisation de leur mission, vécue comme une contribution à la grande « aventure lilloise ». « S’ajoutent à cela l’implication permanente de Pierre Mauroy sur tous les sujets pour garder les caps fixés et innover toujours plus, sa capacité d’écoute et de captation des enjeux des propositions qui lui sont faites – et qu’il reprend volontiers à son compte pour la plus grande satisfaction de ses équipes –, son sens du détail et sa créativité qui faisaient qu’ici rien, à Lille, n’était vraiment tout à fait comme ailleurs. En particulier à l’instant T ».
Notes de bas de page
1 Voir Godmer Laurent, Marrep Guillaume, La politique au quotidien. L’agenda et l’emploi du temps d’une femme politique, Paris, ENS Éditions, 2016 et Lefebvre Rémi, « Le temps de la représentation. La fabrique de l’agenda des élus cumulants » in Alice Mazeau, Pratiques de la représentation politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.
2 Lefebvre Rémi, « Se conformer à son rôle. Les ressorts de l’intériorisation institutionnelle » in Lagroye Jacques, Offerlé Michel, dir., La sociologie de l’institution, Paris, Belin, 2011.
3 « Son BN c’était quand même sa… sa messe du dimanche quoi ».
Auteurs
-
Rémi Lefebvre
Professeur de science politique à l’Université Lille 2, chercheur au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS-CNRS)
- Véronique Davidt
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