Chapitre 1.1. Pierre Mauroy, l’élu local militant, le regard du chercheur
p. 35-52
Texte intégral
« Personne n’incarne le socialisme français mieux que Pierre Mauroy » (Alain Duhamel).
« Il était Lille et le Nord » (une de La Voix du Nord après le décès de Pierre Mauroy, le 8 juin 2013).
1Il s’agit ici de rendre compte, de manière synthétique, de deux dimensions centrales dans la trajectoire politique de Pierre Mauroy : d’une part, sa vie militante et dirigeante au PS et, d’autre part, son engagement électif et son implication locale riche de nombreuses responsabilités municipales, régionales ou métropolitaines. Ces deux aspects sont largement imbriqués et constitutifs d’une large partie de son identité : Pierre Mauroy a personnifié le socialisme municipal et, plus précisément, celui des beffrois et il a longtemps incarné la permanence de la tradition militante socialiste. Il a été indistinctement un homme de parti, symbole même de « l’esprit de parti », entendu comme loyauté inconditionnelle à l’organisation, et une grande figure de la vie politique locale, un grand notable associé aux lois de décentralisation du premier septennat de François Mitterrand. Dans les années 1970, il est celui qui incarne une forme de continuité entre les anciens notables de la SFIO et la nouvelle génération militante qui aspire aux responsabilités à la faveur de la grande victoire des élections municipales de 1977. Son nom est attaché à la fédération socialiste du Nord, qu’il a longtemps dirigée, la seule fédération ouvrière du parti avec le Pas-de-Calais.
2On retracera ici à grands traits les dynamiques de son parcours militant et de sa carrière élective (en mettant de côté ses responsabilités gouvernementales) en s’attachant aux positions occupées mais aussi aux représentations du personnage public. La dimension symbolique de l’identité politique de Pierre Mauroy apparaît en effet essentielle1, l’homme et sa « légende » étant difficilement dissociables. Pierre Mauroy est l’emblème d’un socialisme populaire jusque dans sa faconde et son éloquence de tribun. Trajectoire militante et carrière politique peuvent être articulées autour de deux questionnements relatifs à ses identités multiples : comment a-t-il concilié son ancrage local et sa vie politique nationale ? Comment a-t-il été conjugué l’image conflictuelle de l’homme de parti et la figure du notable consensuel identifié à sa ville ?
Pierre Mauroy et le parti socialiste. Le militant exemplaire et l’incarnation d’un socialisme populaire
3Pierre Mauroy personnifie dans l’imaginaire partisan le socialisme du Nord longtemps implanté dans les milieux populaires mais aussi ancré dans la nébuleuse laïque dont il est issu. Son entrée en socialisme se produit à travers un double ancrage dans le monde ouvrier et dans le monde enseignant, double matrice d’engagement assez typique du socialisme septentrional. Pierre Mauroy est né d’un père instituteur qui descendait d’une lignée de bûcherons et d’une mère catholique pratiquante (cette attache religieuse comptera beaucoup dans sa partition politique). « Je suis issu d’une longue lignée de bûcherons journaliers, accidentellement mineurs » écrit-il dans ses Mémoires (page 31)2. Son adhésion à la SFIO est à la fois précoce et frappée d’évidence. « Dans le Hainaut-Cambrésis où je suis né, le parti socialiste était le grand parti dominant. Rien ne pouvait se faire sans lui ou contre lui » (Mémoires, page 14). L’oncle était premier adjoint au maire du village de Boulogne-sur-Helpe, sur une liste qui comprenait « blancs » et « rouges », syncrétisme qui frappe le jeune Pierre. Il est marqué aussi par Léo Lagrange, député d’Avesnes-sur-Helpe : « Il appartient à mon enfance » (Mémoires, page 15). Sa socialisation politique primaire est influencée par le Front populaire, son « premier souvenir politique ». Son militantisme s’approfondit par des paliers successifs assez emblématiques des carrières militantes dominantes à l’époque et se révèle multi positionnel. Il est de manière emboîtée, à la fois syndical, associatif et partisan. C’est cette accumulation d’expériences et d’inscriptions militantes qui va lui permettre de sortir du rang et de se différencier. Longtemps, il a avancé, comme il le reconnaît, « à cheval sur trois exécutifs : mon syndicat, les Jeunesses socialistes et la fédération nationale Léo-Lagrange » (Mémoires, page 54).
4Dès la Libération, Pierre Mauroy s’inscrit aux Jeunesses socialistes à Cambrai et devient rapidement secrétaire du groupe local. Il accède au secrétariat national du mouvement en 1950, à 20 ans (il le restera jusqu’à limite d’âge en 1958). À la faveur de ces responsabilités, il fréquente la cité Malesherbes (le siège de la SFIO) et intériorise peu à peu les codes des dirigeants nationaux du parti. Ses choix professionnels sont dictés par ses ambitions politiques et portent la marque d’une détermination à se consacrer à son engagement politique3. Pierre Mauroy devient élève-professeur-stagiaire de l’école normale nationale d’apprentissage de Cachan qui forme plus rapidement les professeurs de la filière technique. Il devient professeur à Colombes en 1952. Il enseigne 5 ans, devient secrétaire général du syndicat des enseignants techniques, ce qui le décharge de cours et lui permet une grande disponibilité pour ses diverses activités militantes. En 1951, il fonde la fédération nationale Léo-Lagrange qui constituera pour lui à la fois une marque de son identité et un levier politique puissant. Inscrit dans une perspective sociale-démocrate, ce mouvement d’éducation populaire, moqué par Guy Mollet, mêle loisirs et activités culturelles et s’inscrit dans une tradition de politisation du quotidien assez typique du socialisme septentrional. Il va contribuer puissamment au rayonnement du socialisme dans le Nord et à la structuration des milieux partisans mais aussi à organiser les réseaux personnels de Pierre Mauroy qui, en 1955, jouit d’une mise à disposition de l’Éducation Nationale pour s’y investir (il met alors un terme à son activité d’enseignant). La même année, il devient secrétaire général du syndicat des collèges d’enseignement technique de la FEN, fonction qu’il occupe jusqu’en 1958. Il est élu un peu plus tard à la commission administrative nationale de la FEN où il soutient la tendance majoritaire dite alors « autonome ». Il hésite alors à s’engager plus avant dans le syndicalisme (il aurait pu sans doute devenir secrétaire général de la FEN à 30 ans) mais préfère se consacrer à la fédération Léo Lagrange et au parti socialiste.
5Le choix de poursuivre son engagement à la SFIO n’est pas évident tant la vieille organisation est alors décriée par sa sclérose et disqualifiée à gauche. Son ascension à la SFIO est progressive. Pierre Mauroy fait le pari, à l’instar d’un Jean-Pierre Chevènement, que la stratégie de reconquête à gauche passe par le maintien du vieux parti et sa rénovation profonde. En 1963, il entre dans les instances nationales du parti en incarnant le « renouvellement générationnel ». Trois ans plus tard, il devient secrétaire général adjoint d’un parti qui traverse alors une crise aiguë. Il occupe déjà un positionnement intermédiaire fait à la fois de continuité historique (l’attachement à la tradition partisane) et de volonté de refondation (l’idéal de renouvellement du parti dont témoigne sa prise de distance par rapport à Guy Mollet sur la guerre d’Algérie). Il écrit en ce sens dans ses Mémoires (page 74) : « je faisais partie de ces quelques responsables nationaux qui pouvaient prétendre à telle alliance : ligne de gauche d’une part, modernité d’autre part. Une alliance qui, pour moi, était la seule à garantir l’avenir du parti ». Il se déclare ainsi très tôt favorable à l’union de la gauche, ce qui le met en porte à faux avec les dirigeants du Nord, très anti-communistes dans cette fédération ouvrière. Une équipe de fidèles se constitue autour de lui qui resteront pour la plupart des fidèles loyaux par la suite : René Schmitt, maire de Cherbourg, Albert Gazier, Gérard Jaquet, Lucien Delmas, Robert Pontillon, Alain Chenard, Antoine Blanca, Bernard Derosier, Raymond Vaillant, Daniel Mitrani… La force du « Mauroyisme » tient très tôt, à en croire de nombreux proches, à un réseau de loyautés personnelles indéfectibles que le leader sait entretenir4. Pierre Mauroy sait s’entourer, déléguer, valoriser son entourage, le promouvoir et susciter ainsi des allégeances qui ont donné à son entreprise politique un caractère collectif qui en fait la fortune et la longévité. Outre ses réseaux, un autre instrument accroît son rayonnement dans le parti : le CEDEP (centre d’études et de promotion). Ce club qui publie diverses notes et vise à fédérer ses réseaux et à peser dans et hors le parti est bien la marque d’un activisme tous azimuts qui irrite Guy Mollet5. Pierre Mauroy se rapproche aussi de François Mitterrand en 1965 et noue avec lui une relation qui sera très structurante. Il déclare qu’il est le seul dirigeant à la SFIO à pouvoir se prévaloir d’une relation privilégiée avec lui. Il est nommé ainsi ministre à la jeunesse dans le contre-gouvernement dirigé par François Mitterrand en 1966.
6Son ambition de prendre la tête du parti après sa refondation en 1969 est l’aboutissement logique de ces divers investissements. Pierre Mauroy ne peut cependant empêcher la victoire d’Alain Savary. Au Congrès d’Issy les Moulineaux (juillet 1969), Guy Mollet propose à Pierre Mauroy de prendre la tête du nouveau PS mais il assortit cette offre d’une condition : il lui impose de prendre Ernest Cazelles comme secrétaire général adjoint, chargé des fédérations. Le signal est clair : cette nomination d’un proche de Guy Mollet permettrait au maire d’Arras de conserver la mainmise sur l’appareil. Pierre Mauroy souhaite ne prendre la direction du parti qu’avec les coudées franches et juge la condition inacceptable (ce qui conduit Guy Mollet à soutenir Alain Savary). Il se rapproche alors un peu plus de François Mitterrand.
7Deux ans plus tard, la direction du parti lui échappe à nouveau. À l’issue du congrès d’Épinay, il est convenu avec François Mitterrand que Pierre Mauroy prendra la tête du parti (si les choses se déroulent comme convenu…). On le sait, il doit renoncer et laisser la place à François Mitterrand (on reviendra plus loin sur cet épisode). Il devient numéro 2 du parti (secrétaire national à la coordination), incarnant « à la fois le novateur de l’ancienne maison et l’ancien du nouveau parti »6. Cette position conciliatrice de Pierre Mauroy sera récurrente dans les années 1970 et au-delà. Après 1978, il tente ainsi de jouer un rôle de médiateur dans un premier temps entre Michel Rocard et François Mitterrand mais ne peut se résoudre à abandonner Michel Rocard, ce qui conduit à la rupture avec le premier secrétaire. Le maire de Lille qui a décidé de se compter lors du congrès de Metz (motion B) est déçu par son score. Il obtient 15 % des mandats quand Michel Rocard en obtient 20 % et François Mitterrand plus de 40 %. Son discours à Metz, vibrant appel à l’unité typiquement mauroyiste, est peu écouté. La synthèse générale bute sur le refus des Mitterrandistes de diluer leur victoire dans un rassemblement général. Le maire de Lille est pour la deuxième fois dans la minorité du parti avec Michel Rocard (il l’avait été après 1956 une première fois), ce qui l’amène à structurer plus fortement son courant (« socialisme et réalités ») dont la coordination est confiée à Michel Thauvin. Jean-Yves Le Drian, Gérard Collomb, Roger Quilliot y sont actifs en dehors de ses soutiens dans le Nord qui restent prépondérants.
8Pierre Mauroy jugeant le premier secrétaire incontournable pour l’élection présidentielle de 1981 et attaché à l’unité du parti se rapproche de lui peu à peu. Il dira plus tard que le Congrès de Metz a été « une péripétie et une grossière erreur collective ». On peut aussi penser qu’il veut à tout prix sortir d’une position de minoritaire qui lui est peu familière. La presse envisage un temps une candidature du maire de Lille à l’élection présidentielle et, à travers ce choix, une stratégie possible de François Mitterrand pour barrer la route à Michel Rocard en misant sur celui que Le Figaro nomme en novembre 1979 « le sage du parti ». François Mitterrand, une fois sa candidature posée, propose à Pierre Mauroy un ticket. Comme il le relate dans ses Mémoires, il sera premier ministre si le candidat socialiste est élu.
9La nomination à Matignon est une consécration pour l’enseignant du technique qu’il était originellement, dépourvu de diplôme prestigieux et que toisent avec un certain mépris les énarques, arrivés au parti dans les années 1970, comme Pierre Joxe. Après la réélection de François Mitterrand en 1988, Pierre Mauroy se relance dans la vie politique nationale et se réinvestit fortement dans le parti. Il accède en 1988 à une position longtemps convoitée : prendre la tête du parti. Il le dira lors d’un entretien avec le journaliste Éric Dupin en juin 1990 : « c’était un rêve presque inavoué à moi-même ». Alors que la succession de François Mitterrand est ouverte, il l’emporte face à Laurent Fabius au comité directeur (63 voix contre 54). Il devient premier secrétaire contre l’avis du président de la République et leur relation en est affectée. Il n’aura de cesse de tenter de pacifier un parti de plus en plus présidentialisé et qui peine à réguler les ambitions personnelles des prétendants à la succession de François Mitterrand. L’habitus partisan unitaire du maire de Lille est fortement mis à l’épreuve. Dans la perspective de l’élection présidentielle de 1995, il propose aux uns et aux autres un compromis : le parti à Laurent Fabius, et la reconnaissance d’une légitimité à la candidature présidentielle pour Michel Rocard. Il quitte la tête du parti en janvier 1992 et se replie à nouveau sur sa base lilloise qu’il n’aura jamais réellement négligée tant elle conditionne sa surface nationale.
La carrière élective d’un grand notable
10La carrière politique est classique en première analyse. L’ascension politique est proche du cursus honorum du notable traditionnel (du local au national par l’accumulation de positions politiques) : l’édile lillois devient premier ministre en 1981, après avoir accumulé à peu tous les mandats locaux (conseiller général de 1967 à 1973, député-maire en 1973, il prend la tête de la région l’année suivante) et positions partisanes de premier plan (locales et nationales). Rappelons que la première loi sur la limitation du cumul des mandats date de 1985. Pierre Mauroy a exercé l’ensemble des mandats électoraux. Aux premières élections européennes de 1979, il figure en deuxième position sur la liste socialiste nationale (il est élu mais choisit de démissionner en janvier 1980, ce qui est d’usage courant à l’époque). C’est sans grande surprise que celui qu’on qualifie souvent de « sage socialiste » termine sa carrière au Sénat. Bernard Masset – qui fut l’un de ses plus proches collaborateurs et longtemps son directeur de cabinet (de 1985 à 2008 en mairie de Lille puis à la Communauté urbaine) – évoque en entretien « sa gestion du cumul des mandats »7 : « Pierre était totalement favorable au cumul des mandats qu’il avait complètement intégré dans son fonctionnement et qu’il gérait de manière globale. C’était naturel à l’époque. Le cumul n’était pour lui qu’une question d’organisation. Il n’y avait pas de frontières entre les mandats qui étaient gérés collectivement. Il fallait que toutes les équipes (parlementaire, municipale, communautaire, partisane…) se coordonnent pour que le système fonctionne. D’où parfois le mélange des équipes et des genres peut-être. Pierre Mauroy a tout donné à la politique. Je l’ai vu de près. Il prenait très peu de vacances. Ses déplacements internationaux en tenaient lieu. Il ne faisait que de la politique ».
11À y regarder de plus près, la trajectoire élective est pourtant assez discontinue et marquée par des ruptures et des migrations politiques répétées. Son entrée en politique élective est relativement tardive au regard de la précocité et de l’intensité de son activité militante (Guy Mollet l’aurait appelé un temps le « Poulidor » de la vie politique). On a sans doute oublié par ailleurs (tant Pierre Mauroy est identifié à Lille) que son implantation locale n’a pas été linéaire. De 1959 à 1971, il siège au conseil municipal de Cachan dans la banlieue parisienne où il vit. La première migration vers le Nord se produit pour les élections législatives de 1967. Pierre Mauroy est désigné candidat dans la circonscription du Cateau-Cambrésis où il trouve un logement. Le candidat communiste le devance de quelques voix au premier tour mais, dans le cadre d’un accord national, il est prêt à se désister pour le socialiste. Toutefois des frictions entre les deux partis dans le département du Nord conduisent Pierre Mauroy à refuser ce cadeau et à laisser la victoire au PC. Il en est de même un an plus tard aux élections législatives qui suivent les événements de Mai 1968. Pierre Mauroy devient néanmoins conseiller général et occupe la fonction de vice-président du département de 1967 à 1973. Il n’accède au Palais Bourbon qu’en 1973 à Lille.
12Aux élections municipales de 1971, Pierre Mauroy envisage sérieusement de se présenter au Cateau-Cambrésis, le maire sortant lui laissant la place mais il va faire l’objet d’autres sollicitations. En février 1970, Pierre Mauroy est élu à la tête de la fédération du Nord (il le restera jusqu’en 1981). Augustin Laurent, maire de Lille depuis 1955, un peu fatigué, le sollicite et le parraine à Lille où l’implantation socialiste est jugée vacillante. La ville et le PS ont besoin d’un nouveau souffle. Les élections municipales de 1971 s’annoncent difficiles à Lille (le ministre Ortoli est candidat). Le maire de Lille vieillissant invoque l’esprit de parti et « le devoir militant » pour convaincre le conseiller général du Cambrésis de lui succéder8. Ce choix est aussi lié à la volonté d’écarter Arthur Notebart, maire de Lomme, qui sera un des opposants farouches de Pierre Mauroy à Lille et dans la métropole Lilloise. Opposé à la fusion de Lomme parce qu’il pense pouvoir devenir maire de Lille, le bouillant Arthur Notebart attend son heure à la communauté urbaine où il a pris la présidence. Pierre Mauroy accepte et occupe la seconde position sur la liste électorale lilloise du Parti socialiste lillois de 1971. Augustin Laurent, le maire réélu confie deux ans plus tard à son premier adjoint les clefs de la ville.
13L’arrivée à Lille et l’ancrage local ne sont pas aisés. Sa prise de rôle de maire est difficile comme le montre dans sa thèse Fabien Desage9. On reproche à Pierre Mauroy qui souhaite moderniser l’administration municipale, largement clientélisée, et la section socialiste une certaine brutalité et une arrogance (autant de griefs qui seront adressés quelques décennies plus tard à Martine Aubry…). Le maire se dit frappé par la pauvreté de la ville. La rénovation de l’Habitat et la résorption des taudis sont la première de ses priorités (60 % des logements datent alors d’avant 1914). Il fait construire 10 000 logements sociaux (1 000 par an) pour maintenir l’électorat ouvrier dans la ville (jusque dans les années 1990, la ville favorable au PS se confond ainsi avec les zones à forte densité de logements sociaux). Il devient rapidement président de l’établissement public régional (la future région), ce qui parachève son leadership local assis sur des positions partisanes et le cumul de mandats. Pierre Mauroy développe la culture de l’union de la gauche dans une ville acquise longtemps à celle de « la troisième force » (il gardera une proximité stratégique avec les milieux catholiques puissants dans le Nord). Aux élections municipales de 1977, il politise fortement le discours municipal dans le cadre de la préparation des élections législatives de 1978 et les présidentielles de 1981.
14Pierre Mauroy restructure aussi la machine partisane locale. S’il ne faut pas mythifier la contre-société militante locale, la ville est bien quadrillée dans les années 1970 et 1980 par un dense maillage militant. Le suivi de chacun des 120 bureaux de vote de la ville est assuré par un militant, ce qui assure un aller-retour permanent entre les élus, le parti et la population. Le recrutement militant (plus de 1 500 militants), revivifié par l’union de la gauche et l’arrivée des classes moyennes au PS, s’appuie sur les rétributions symboliques et matérielles offertes par le socialisme municipal. Le PS assure par des leviers multiples des formes de mobilité sociale aux militants d’origine populaire promus à la mairie, ou accédant à des formes de professionnalisation élective ou partisane. Le PS « tient la ville » par ses réseaux militants et clientélaires, mais aussi par sa mainmise sur le tissu associatif (des amicales de locataires en passant par les comités de fêtes ou les clubs sportifs). En 1992, la section unique du parti fait place à dix sections qui s’arriment au découpage des dix quartiers. Les militants, qui cumulent positions partisanes, associatives et syndicales assurent l’interconnexion entre les divers mondes sociaux qui fondent l’assise du socialisme municipal.
15Pierre Mauroy acquiert ainsi dans les années 1970 une stature de maire bienfaiteur, à la fois proche de la population et visionnaire. Bernard Masset nous confie en entretien : « Pierre Mauroy a créé à la fin des années 1970 une véritable machine politique particulièrement performante avec son équipe. On répondait à beaucoup de sollicitations et on rendait service de manière très rationnelle. Pierre Mauroy recevait beaucoup de courriers qu’on traitait avec beaucoup de soins. La réactivité était la règle. On écrivait pour tout avec la signature de Pierre pour les décès, les mariages, les naissances, toutes sortes d’attentions… Même quand Pierre Mauroy n’était pas là et c’était souvent le cas, il fallait organiser l’idée qu’il donnait des attentions et que tout tournait autour de lui ».
16Il se réinvestit à Lille après son départ de Matignon en 1984 autour de l’ambition de construire une « grande capitale européenne ». Il redevient député en 1986. Il conduit, après le changement de mode de scrutin, la liste aux élections législatives dans le département du Nord. Il est réélu à l’assemblée nationale deux ans plus tard avant d’entrer au Sénat le 27 septembre 1992, où il siège jusque 2001. Pierre Mauroy a fait le choix du Sénat en anticipant les élections législatives difficiles de 1993, mais aussi pour libérer une circonscription législative (celle de Roger Salengro) pour un de ses plus proches lieutenants, Bernard Roman. Dans la perspective des élections municipales de 1995, le maire de Lille pense que l’autorité de son adjoint ne peut être que confortée par un mandat national (Mémoires, page 362). Celui qu’on présente alors comme son successeur putatif ne parvient pas à conserver cette circonscription historique dans un contexte politique, il est vrai, particulièrement catastrophique pour le PS.
17Il faut enfin évoquer les positions intercommunales. Le maire de Lille prend la tête de la Communauté Urbaine de Lille (CUDL) en 1989 à l’issue de ce qui apparaît comme un de ses coups de maître. Arthur Notebart freine le dossier du grand centre d’affaires Euralille. Pierre Mauroy manœuvre avec les petits et grands maires pour remplacer Arthur Notebart qui disparaît avec pertes et fracas de la vie politique suite à ce cuisant échec. Le maire de Lille domine désormais une communauté de 85 communes qui rayonne sur le Nord et l’engage dans une stratégie de « métropolisation ».
Un double horizon local et national
18La carrière militante et élective de Pierre Mauroy pose deux séries de questions : comment Pierre Mauroy est-il parvenu à concilier son double investissement local et national ? Comment l’homme de parti et d’appareil a pu se construire une image d’homme de consensus ?
19On le sait, dans le système politique français marqué par l’imbrication des arènes périphériques et centrales, via le cumul, les positions locales et nationales tendent à se renforcer mutuellement. Les mandats locaux permettent l’ascension politique et servent de positions de repli. Les positions nationales permettent de conforter l’implantation locale dans le modèle du notable intercesseur traditionnel. Le parcours de Pierre Mauroy est marqué par un aller et retour régulier entre le national et le local, Paris et Lille. Maire d’une grande ville et dirigeant partisan national, le maire de Lille est un homme de réseaux. Il symbolise dans la culture socialiste le socialisme municipal, celui des beffrois, pragmatique et protecteur des milieux modestes et cultive cette identité dont il a beaucoup joué au niveau national. La promotion à Matignon du maire de Lille en 1981 vaut symbole et proximité avec les milieux populaires.
20L’imbrication des dimensions locales et nationales est parfois source de contradictions et de tensions. Le déroulement du congrès d’Épinay (1971) montre à la fois les avantages et limites de la multipositionnalité locale-nationale de Pierre Mauroy. Pierre Mauroy raconte longuement l’épisode dans ses Mémoires. Augustin Laurent ne souhaite pas la mise à l’écart de Guy Mollet à Épinay. Au moment du vote décisif, celui qui est encore le maire de Lille demande à Pierre Mauroy de répartir les mandats de la fédération du Nord, ce qui implique la victoire de l’axe Mollet-Savary. Mais Augustin Laurent doit partir pour Lille et Pierre Mauroy met tous les mandats sur sa motion… Guy Mollet cherche désespérément Augustin Laurent dans l’enceinte du congrès mais il est parti et son sort est scellé. L’anecdote est décrite avec beaucoup de gourmandise et de jubilation par Pierre Mauroy dans ses Mémoires (pages 110 et 111) : « En 1969, après m’avoir écarté des fonctions de premier secrétaire du parti socialiste, Guy Mollet m’avait dit : “Pierre il te reste à apprendre le coup du maître”. À la sortie d’Épinay, je le croise, un brin revanchard, je lui dis : — tu vois, Guy cette fois j’ai même appris le coup du maître ». Mais, dans le même temps, c’est bien Augustin Laurent qui empêche Pierre Mauroy de prendre la tête du parti (« tu ne pourras pas être maire de Lille » lui dit-il s’il prend la tête du parti). Pierre Mauroy doit renoncer à l’ambition de prendre le parti et adresse un communiqué à l’AFP : « le premier des socialistes dans le pays doit prendre la responsabilité d’être le premier dans le parti ».
21Ancrage local et investissement national ont cependant le plus souvent fonctionné de manière vertueuse. Le poids de Pierre Mauroy dans le parti est, dans une large mesure, à partir des années 1970, fondé sur son emprise sur la fédération du Nord, la plus puissante du parti avec celle du Pas-de-Calais et les Bouches du Rhône. La maîtrise de la fédération, et surtout du vote des militants, captif et unanimiste10, le met au centre des compromis conclus lors des congrès nationaux. Pierre Mauroy incarne dans les années 1970 au PS une sensibilité interne fortement territorialisée (même si l’ancrage de la motion B dépasse le Nord en s’appuyant notamment sur les réseaux de la fédération Léo Lagrange). Son courant compte tout particulièrement à partir du congrès de Metz en 1979 où il s’allie avec Michel Rocard contre François Mitterrand qu’il avait soutenu de manière indéfectible jusque-là. Cette emprise sur la fédération socialiste du Nord ne doit néanmoins pas être surestimée. Les conflits avec Augustin Laurent et Arthur Notebart amènent à la nuancer. Ainsi au Congrès de Metz, Augustin Laurent soutient vigoureusement François Mitterrand, tout comme Arthur Notebart. Le premier écrit à tous les adhérents de Lille que le maintien de l’unité passe selon lui par le soutien à la motion Mitterrand. C’est « une attaque on ne peut plus directe contre le maire de Lille » selon Raymond Krakovitch. Jean Le Garrec a raconté au biographe de Pierre Mauroy qu’il faudra quelques « corrections » pour que son patron demeure en tête dans sa propre fédération, le contraire ayant été très préjudiciable à son image. Le symbole que représente le maire de Lille pour les milieux populaires et la caution ouvriériste qu’il représente a compté dans sa nomination à Matignon où il engage un train de réformes historique (réduction du temps de travail, congés payés, nationalisation…). Pierre Mauroy est bien le garant sur le plan national d’un socialisme historique et populaire. On se souvient de la remarque faite à Lionel Jospin lors de la campagne présidentielle de 2002 : « ouvrier, ce n’est pas un gros mot ».
22Le maire de Lille a pu délaisser sa ville entre 1981 et 1984 parce qu’il peut s’appuyer localement sur des soutiens fidèles (Marceau Frison, son premier adjoint, Bernard Roman, son directeur de cabinet) et une machine politique particulièrement efficace sur le plan électoral. La question du cumul entre une position ministérielle et locale de premier plan ne se pose pas alors. Il allait de soi que le premier ministre garde sa mairie comme ce fut le cas avec Jacques Chaban -Delmas lorsqu’il fut premier ministre de George Pompidou. Quand le premier ministre revient à Lille une moins par semaine, il évoque « des vacances » (Mémoires, page 371). S’il se réancre à Lille après 1984, il ne perd pas sa dimension nationale (il dirige la FNESER puis le PS de 1988 à 1992). Pierre Joxe lui reprochera néanmoins dans la campagne contre Laurent Fabius en 1988 d’être trop pris à Lille et trop peu présent à Paris. Ses réseaux nationaux sont mis au service de son ancrage local notamment après 1984 comme avant lui Jean Lecanuet, Jacques Chaban-Delmas ou Gaston Defferre qui avaient utilisé leur insertion dans l’appareil d’État pour accéder aux ressources étatiques11. Cette dimension nationale aura un poids décisif sur un certain nombre de décisions et de dossiers. Le tunnel sous la Manche a été négocié lorsqu’il était premier ministre avec Margaret Thatcher, le maire de Lille a mis tout son poids dans la balance pour que le TGV passe par Lille et que le tracé initial soit modifié. Son accès privilégié au secteur bancaire a beaucoup facilité la mise en œuvre d’Euralille. « Il n’y aurait pas eu de Tour du Crédit Lyonnais sans la caisse des dépôts et sans les réseaux de Pierre Mauroy » nous confie son ancien directeur de cabinet, Bernard Masset.
23Pour Pierre Mauroy, le maire de Lille se doit d’avoir un ancrage politique national12. C’est aussi dans cette perspective qu’il faut analyser son choix de promouvoir Martine Aubry à Lille dans un contexte politiquement difficile, celui des élections municipales de 1995. Ce choix est symétrique à celui d’Augustin Laurent plus de 20 ans plus tôt. Le PS vient de perdre le conseil général, les élections législatives ont été un désastre électoral dans la ville (24,7 % au premier tour des élections législatives sur l’ensemble de la ville) et Pierre Mauroy redoute les élections municipales de 1995. « Sa hantise, analyse Bernard Masset en entretien, c’est Marseille, que la ville soit perdue à cause d’une mauvaise succession et que la chaîne des socialistes soit rompue. Or en 1993 on est sur l’idée qu’on va tout perdre ». Jean Le Garrec confie à Boris Roman, auteur d’une remarquable maîtrise d’histoire sur les majorats de Pierre Mauroy que celui-ci lui confia au moment de ce choix : « Martine Aubry va apporter une autre dimension. Roman qui a été mon élève, me ressemble trop et risque d’être battu car Lille a besoin d’un changement »13. Le profil de Martine Aubry apparaît aussi pertinent. Dans sa ville, Pierre Mauroy est parvenu à gommer son identité politique nationale, pourtant très marquée après son passage par Matignon, à élargir ses soutiens bien au-delà de l’électorat socialiste et à apparaître par là même comme l’homme du consensus, « le maire de tout le monde », garant d’une certaine concorde locale. Lorsqu’il sollicite la venue de Martine Aubry à Lille en 1994, il choisit une personnalité nationale de nature à conforter cette synthèse locale. Fille de Jacques Delors, catholique notoire, M. Aubry met alors fortement en avant sa proximité avec les milieux patronaux (entre 1989 et 1991, elle est directrice adjointe chez Péchiney, elle crée une fondation d’insertion en lien avec des entreprises).
Homme de parti vs homme de consensus
24Pierre Mauroy incarne l’esprit de parti. Les commentateurs disent souvent de lui qu’il est le parti fait homme. Le militant vit sa loyauté indéfectible à son parti sur un mode guesdiste et volontiers unanimiste. Il cite régulièrement et surtout stratégiquement (quand il s’agit d’en appeler autour de lui à l’unité…) Roger Salengro dont il revendiquait l’héritage à Lille : « on n’a jamais raison contre son parti ». Cet ethos militant n’empêche pas un certain pragmatisme politique. Il en est sans doute même une des conditions de possibilité dans l’univers socialiste. L’ancrage populaire et militant dont on lui fait crédit lui permet de défendre des positions idéologiques souvent modérées sans jamais qu’on lui prête une forme de renoncement à l’idéal socialiste. Qui pourrait douter d’un ancrage populaire qui lui colle à la peau ? Pierre Mauroy n’a jamais ainsi été maximaliste sur le plan idéologique. Son refus du « verbalisme révolutionnaire » est constant. Son rapprochement avec Michel Rocard peu avant le congrès de Metz est pour partie liée au refus d’une dérive du parti qu’il juge « gauchiste »14. Rappelons qu’en juin 1982 il opte pour un blocage des salaires et des prix qui surprend alors même Jacques Delors. Il a été un des artisans du « tournant de la rigueur » en 1982 et 1983. Il a enfin mené à bien, devenu premier secrétaire une forme de Bad Godesberg lors du congrès de l’Arche de 1991 où le PS affirme dans une nouvelle déclaration de principes que l’économie de marché est désormais « un horizon indépassable ». Lui seul peut-être pouvait mener à bien cet aggiornamento idéologique…
25Si Pierre Mauroy est un homme de parti, il y a en même temps chez lui un habitus consensualiste très fort. Au-delà de l’aspect tactique de la recherche du consensus (fédérer autour de soi et neutraliser les oppositions), Pierre Mauroy est marqué sans aucun doute par l’héritage catholique de sa mère. Il se dit croyant sans être pratiquant. Il ne sera jamais partisan d’un laïcisme sectaire ou de combat. Une anecdote jugée significative est souvent relatée pour témoigner de cette socialisation catholique. Lors de son premier congrès national des Jeunesses socialistes en 1947, il s’abstient un vendredi de manger de la viande, ce qui choque beaucoup les convives (on envisage de le traduire devant une commission de discipline). Il jouera un rôle important dans les assises du socialisme en 1974 qui marque un élargissement du parti à la sensibilité « Cathos de gauche ». Ses repas avec Edmond Maire sont fréquents dans les années 1970. À travers ces liens et démarches, il s’agit de gagner une fraction de l’électorat modéré pour contester la domination à gauche du PC. À Lille, Pierre Mauroy réalise l’union de la gauche tout en conservant les alliés de la tradition « Troisième Force » (la droite évoquera cette improbable union électorale comme son « grand chef-d’œuvre »). Mais cette ouverture vers les catholiques traduit aussi une inclination profonde.
26Pierre Mauroy cultive plus généralement le rassemblement. Son image dominante est bien celle d’un homme de synthèse qui recherche en permanence le point d’équilibre et le compromis. Le congrès de Rennes (mars 1990) qu’il vit comme un traumatisme met à l’épreuve cet esprit de concorde. En prenant la tête du parti en 1988, il accomplit un dessein longtemps différé mais dans le pire des contextes pour le parti, celle d’une guerre de succession qui exacerbe les divisions et ensauvage le parti. Pierre Mauroy doit gérer la période critique ouverte par l’Après Mitterrand (chacun sait que le leadership pour le PS est à reconstruire après deux victoires présidentielles). La période (1988-1990) est celle d’un dirigeant attaché irréductiblement et viscéralement à l’unité du parti aux prises avec une machine partisane qui échappe à tout contrôle. Dans son discours, le premier secrétaire annonce qu’il ne restera à la tête du parti que s’il y a synthèse. Elle n’aboutit pas. Sans réel vainqueur, le congrès de Rennes se termine par le maintien de Pierre Mauroy. La synthèse n’est trouvée que dans la semaine qui suit et après une intervention de François Mitterrand.
27C’est surtout à Lille et à la Communauté urbaine que Pierre Mauroy a pu mobiliser un sens aigu du consensus qui lui permet de rassembler très au-delà de sa famille politique. Comme l’analyse Pierre Mauroy dans ses Mémoires, Lille n’a jamais été sociologiquement une ville très à gauche contrairement à une idée répandue. En 1977, il parvient à fédérer autour de lui communistes, catholiques sociaux et personnalités de la société civile : « j’ai dit alors aux personnalités que je prendrais des communistes mais que la porte leur restait grande ouverte. Et j’ai dit aux communistes que je ne souhaitais pas me séparer des personnalités. S’en irait qui exclurait l’autre ! En définitive, tout le monde est resté, sauf un ancien CNI, décidément trop à droite » (Mémoires, page 374). En 1995, il parvient à enrôler sur la liste l’ancien recteur de l’université catholique de Lille Michel Falise, ce qui apparaît comme un beau coup politique. Les milieux patronaux locaux se satisfont d’un maire qui a ses entrées dans les ministères et prône une certaine concorde locale. Il parvient à neutraliser et vassaliser la droite au conseil municipal. Il reprochera beaucoup à Martine Aubry de ne pas avoir le même sens du consensus. Comme le déclare Pierre Mauroy à la presse en 2003, non sans ironie, le fonctionnement d’une mairie est très différent de celui d’un ministère : « Un ministre est au sommet d’une pyramide. Un maire, lui, doit être au centre d’un cercle » (Le Nouvel observateur, 4 décembre 2003). Un journaliste nous confie en 2004 : « Pierre Mauroy s’entourait de gens qui n’avaient pas son profil pour enrichir sa palette. C’étaient ses stabilisateurs sociaux. Aubry c’est l’inverse : elle ne s’entoure que de gens à son image avec qui elle a des affinités, avec qui cela passe sur le plan personnel, ça l’enferme et ça rétrécit à la fois ses perspectives et ses soutiens »15.
28On retrouve le même ethos consensuel de Pierre Mauroy à la communauté urbaine. Les socialistes sont traditionnellement minoritaires à la communauté urbaine. Pierre Mauroy n’est parvenu à se maintenir à la présidence jusqu’en 2001 que grâce à une alliance avec les maires non affiliés à un parti politique et il associe les maires de droite à son exécutif. À l’issue des élections municipales de 2001, la gauche ne dispose que de 80 sièges sur les 170 mandats de conseillers communautaires des 87 communes-membres. P. Mauroy ne se maintient à la présidence qu’à la faveur d’un compromis avec la droite qui ne présente pas de candidat. Il est réélu dès le premier tour de scrutin avec 97 voix. Marc-Philippe Daubresse, maire de Lambersart, qui s’était présenté contre P. Mauroy en 1995 pour la présidence, est élu premier vice-président. Au-delà du calcul et du réalisme politique, cette construction d’un consensus communautaire dans lequel le maire de Lille excelle renvoie chez lui à une disposition profonde.
29Dans ses Mémoires, Pierre Mauroy évoque cette capacité à rassembler et à concilier des identités potentiellement contradictoires (entre local et national, identité partisane et image consensuelle). Évoquant son ouverture à la société civile au niveau local et sa capacité en enrôler des personnalités modérées, il écrit : « cette volonté d’ouverture n’a été regardée à aucun moment comme une compromission. Chacun sait parfaitement qui je suis, et quelle politique de gauche j’ai menée quand j’étais premier ministre. Les alliances locales que j’ai pu conclure pendant plus de trente ans ont toujours été considérées comme un enrichissement de mes capacités d’action, jamais comme un affadissement de mes convictions. Simplement on admettait qu’à Paris je puisse afficher mon solide engagement socialiste et que dans ma ville, je sois le maire de tous les Lillois » (page 175). La longévité en politique de Pierre Mauroy et sa fortune politique tiennent sans doute à sa capacité à tenir divers points d’équilibre et à jouer de diverses identités : entre ancrage local, construction d’un fief et dimension nationale, dans les luttes internes au PS (entre Guy Mollet et François Mitterrand dans les années 1960, puis entre Rocard et Mitterrand dans les années 1970, puis Lionel Jospin et Laurent Fabius dans les années 1980), dans les transformations structurelles du parti (entre rénovation et continuité au PS dans les années 1960 et 1970) et dans ses mutations idéologiques (entre ancrage populaire et réformisme, jauressisme sur le plan idéologique et guesdisme sur le plan organisationnel)…
Notes de bas de page
1 Par identité politique, on entend l’ensemble des représentations, des qualités et des propriétés stylisées attachées à un acteur et constitutives d’une marque qui le positionne dans le jeu politique. La construction des identités politiques est le résultat de l’interaction complexe et en permanence renégociée entre les stratégies de présentation de soi des acteurs et les perceptions qu’en donnent d’autres partenaires (journalistes, biographes, adversaires, etc.) dans des configurations toujours changeantes. Elles ne sont bien sûr pas sans lien avec les dispositions sociales des acteurs. Dans cette perspective, pour d’autres dirigeants politiques, cf. Collovald A., Jacques Chirac et le gaullisme, Paris, Belin, 1999 et Sawicki F., « Laurent Fabius, du “Giscard de gauche” au “socialiste moderne” », Pôle Sud, 1, 1994.
2 Mauroy P. (2003), Mémoires – Vous mettrez du bleu au ciel, Plon.
3 Krakovitch R. (2015), Pierre Mauroy. L’autre force tranquille, Riveneuve Éditions, page 20.
4 Entretien de l’auteur avec Bernard Derosier, avril 2014.
5 Krakovitch R., op. cit., page 31.
6 Krakovitch R., op. cit., page 43.
7 Entretien, janvier 2015.
8 Le maire d’Hellemmes Arthur Cornette lui avait déjà proposé en 1967 de prendre sa place.
9 Desage F., Le « consensus » communautaire contre l’intégration intercommunale. Séquences et dynamiques d’institutionnalisation de la communauté urbaine de Lille (1964-2003), Doctorat en science politique, Université de Lille 2, 2005.
10 Sur cette tradition, voir Laurent O. (2012), « Gouverner dans un parti par les instruments : quelles procédures de démocratie ou de participation interne dans la SFIO sous la IVe République, le cas de la fédération du Nord », in Audigier F., Colon D. et Fogacci F., dir. (2012), Les partis politiques Nouveaux regards. Une contribution au renouvellement de l’histoire politique, coll. France contemporaine, Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien.
11 Pierre Mauroy est un notable emblématique de la « régulation croisée » étudiée par le Centre de Sociologie des Organisations dans les années 1960 et 1970.
12 Tous les maires socialistes de Lille depuis l’entre-deux-guerres ont été ministres.
13 Roman B. (1999), Le Majorat de Pierre Mauroy (1973-1995), mémoire de maîtrise en histoire, sous la direction de Robert Vandenbussche, Université de Lille 3.
14 « Ce congrès a été celui de la facilité. Il installe durablement de faux débats, en particulier celui de la “rupture avec les forces du marché” » (Mémoires, page 147).
15 Lefebvre R. (2004), « La difficile notabilisation de Martine Aubry à Lille. Entre prescriptions de rôles et contraintes d’identité », Politix, 65.
Auteur
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Rémi Lefebvre
Professeur de science politique à l’Université Lille 2, chercheur au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS-CNRS)
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