Introduction générale
p. 15-32
Texte intégral
1Cet ouvrage constitue les Actes du colloque éponyme « Pierre Mauroy, passeur d’avenirs ? » qui s’est tenu à l’IAE Lille les 15 et 16 octobre 2015, faisant suite à la journée d’étude organisée à l’Assemblée nationale, le 11 décembre 2014, par l’association des amis de Pierre Mauroy et intitulée : Comment Pierre Mauroy est devenu Pierre Mauroy1 ? L’idée d’un premier colloque consacré à Pierre Mauroy a initialement germé dans l’esprit de Jérôme Dupuis et celui de son collègue juriste Stéphane Guérard. Le but était de comprendre et remettre en perspective les idées et les actions de Pierre Mauroy en matière de décentralisation ainsi que les politiques publiques menées aux différentes échelles du territoire de ce qui était encore la région Nord–Pas-de-Calais. Ce faisant, ce colloque se situait dans ce que Michael Keating (2008) a qualifié de « retour du territoire » dans les décennies 1980-1990 ; une sorte de consécration du local, une légitimité nouvelle qui favorise le réexamen de l’action historique des pouvoirs locaux. Les travaux qui se multiplient alors en France (Briquet et Sawicki, 1989 ; Politix, 2001) montrent que ces espaces d’action collective, de mobilisation politique et de production d’action publique ne datent pas des lois de 1982-1983, précisément instituées par le premier gouvernement de Pierre Mauroy. Ce changement de statut du local dans les analyses est d’abord lié, certes, aux réformes institutionnelles qui consacrent le local comme échelle de gouvernement – et dont une part incontestable revient à Pierre Mauroy (chapitre 2) – avec de nombreux transferts de compétences, des budgets et des personnels en augmentation mais, surtout, ces espaces infranationaux sont désormais envisagés comme des sujets d’action publique et non plus des objets de politiques publiques descendantes. Certains auteurs commencent aussi à parler, dès cette époque, de « gouvernement urbain » (Lorrain, 1991). Aujourd’hui encore, le thème de la métropolisation, et plus particulièrement le rapport métropole(s)/région(s) demeure d’actualité2. Les représentations dominantes du local évoluent : longtemps présenté comme un lieu de conservatisme et de reproduction des traditions, le local est désormais érigé en vecteur d’innovation, d’impulsion, d’expérimentation et d’efficacité. Le retournement des significations attachées à la « proximité », dont le local serait le foyer naturel (Le Bart, Lefebvre, 2005) est ici exemplaire : elle n’est plus associée aux particularismes, au clientélisme, à l’inefficacité voire au « clochermerlisme », elle est devenue paragon de modernité » (Douillet, Lefebvre, 2017). Les chapitres de cet ouvrage permettent de commencer à mesurer le rôle de Pierre Mauroy dans ce retournement.
2En vue de ce colloque, des échanges nombreux ont eu lieu avec l’association des amis de Pierre Mauroy, créée en décembre 20133. En accord avec Bernard Derosier, Michel Thauvin et Bernard Masset, il a été vite convenu qu’il était difficile de séparer les diverses figures de Pierre Mauroy tant celles-ci s’enrichissaient mutuellement et qu’ainsi, il était opportun d’élargir le spectre des approches, depuis le volet « élu militant » jusqu’à l’exercice de ses responsabilités nationales, internationales et européennes. Deux ans après le décès de Pierre Mauroy, et passé le temps de l’émotion immédiate, nous avons donc souhaité prendre un premier recul nécessaire pour examiner la parole et les actes de ce Lillois singulier. Dans cet esprit, l’Institut d’administration des entreprises (IAE) Lille, en partenariat avec l’association des Amis de Pierre Mauroy et la Fondation Jean Jaurès, se sont associés avec des laboratoires de recherche : le Centre d’études et de recherches administratives politiques et sociales (CERAPS, UMR 8026), l’Institut de recherches historiques du Septentrion (IRHiS, UMR 8529) et Territoires, Villes, Environnement et Société (TVES, EA 4477) pour croiser, d’abord sous forme de tables rondes introduites par des contributions plus académiques, les regards d’enseignants-chercheurs et de personnalités ayant travaillé aux côtés de Pierre Mauroy ou directement concernées par son action. Ces premières analyses et apports ont été ensuite enrichis de contributions et témoignages personnels de certains collaborateurs, à l’image du long entretien que Véronique Davidt a accordé à Rémi Lefebvre sur la fabrique et la gestion de l’agenda de Pierre Mauroy (chapitre 1), la contribution personnelle de Joël Hébrard sur le travail au sein du conseil Régional (chapitre 2), ou encore celles de Michel Thauvin et Veronika Insenbberg sur les engagements internationaux de Pierre Mauroy (chapitre 4). Le choix de restituer des contributions de nature variée, individuelles ou collectives, écrites et orales contribue à la singularité de cet ouvrage dont objectif est ainsi de prendre la mesure des différentes facettes du personnage pour mieux comprendre ses principes d’action et ses réalisations. Une approche séquentielle et croisée donc, dans laquelle les contributions variées des « grands témoins » viennent en contrepoint et complément des contributions académiques introductives à chacun des quatre chapitres : le premier est consacré à l’élu local militant ; le second chapitre porte sur Pierre Mauroy, la décentralisation et le pouvoir régional ; le troisième chapitre analyse l’action de Pierre Mauroy entrepreneur politique de la modernité urbaine à l’échelle euro-métropolitaine ; le quatrième chapitre ouvre quant à lui sur les multiples engagements internationaux de Pierre Mauroy. Enfin, Jérôme Dupuis conclut en posant l’hypothèse transversale d’un Pierre Mauroy « entrepreneur institutionnel ». En effet, l’ouvrage, par les apports factuels et les témoignages qu’il contient, permet d’analyser l’élu Mauroy, aux multiples mandats cumulés, à la fois comme un entrepreneur de temps, un entrepreneur/producteur de territoire(s) (la région, la métropole transfrontalière) et un entrepreneur de politiques publiques investi dans la fabrique de l’action publique locale et dont il cherche à s’imputer les résultats mais aussi leur mise en récit.
3On pourrait, en effet, à la suite de Muriel Rosemberg (2000), étudier l’œuvre de Pierre Mauroy en se plaçant dans le champ des urban narrative et de l’étude du tournant discursif dans les sciences sociales. À l’instar du récent Dire la ville, c’est faire la ville (Fijalkow (dir.), 2017), Pierre Mauroy a bien éprouvé l’effet performatif du verbe dans la production et la transformation de l’espace urbain métropolitain. Interroger la notion de performativité c’est interroger par exemple la manière dont l’urbanisme – en tant que production collective d’acteurs dans laquelle interagissent les professionnels, les élus, les habitants mais aussi les chercheurs – mobilise et homogénéise des discours destinés à s’ancrer dans le réel (Fijalkow, op. cit., p. 21) dans les derniers mandats de Mauroy. C’est une des pistes que nous avons creusée (chapitre 3), en s’efforçant d’échapper, autant que faire se peut, à la tentation, parfois présente dans les témoignages, de « l’héroïsation » (Sawicki) de Pierre Mauroy.
« Si le travail fut et demeure rude, si des difficultés renaissent sans cesse, je ressens profondément ma responsabilité de conduire depuis vingt ans “la métamorphose” de Lille. Sans accablement – puisque j’ai pu mener de pair d’autres tâches importantes à la tête de la région Nord–Pas-de-Calais comme président, comme Premier ministre de la France, comme Premier secrétaire du Parti socialiste –, mais au contraire, avec une joie qui ne me quittait pas. Elle est celle, très simple, d’être devenu un Lillois parmi les autres, fier comme eux de partager la même terre et le même ciel dans une chaleureuse complicité ».
4C’est ainsi que Pierre Mauroy s’exprime dans son avant-propos de Parole de Lillois4. Ces quelques lignes nous semblent contenir les quatre formes de « bricolage » repérées par Christian Le Bart (1999). Mauroy se fait ici entrepreneur d’identité : la sienne qu’il cherche à rendre cohérente et lisible, et celle des groupes qu’il représente. Il doit produire des « nous », parler au nom de groupes dont il construit l’identité ; Mauroy est aussi un homme de discours, qui doit mettre en sens et transparence le réel, justifier sans cesse son action, produire des énoncés qui le distinguent aussi. Le troisième bricolage est décisionnel, l’élu cherchant à endosser les décisions majeures (la métamorphose de Lille), à s’en imputer les bénéfices. Enfin, le quatrième est idéologique. L’homme politique doit se référer à des grandeurs politiques, des traditions, des visions du monde sans pour autant en apparaître trop prisonnier, au nom du nécessaire pragmatisme. C’est en référence à cela que nous avons choisi le titre du colloque : Pierre Mauroy, passeur d’avenir(s) : d’un côté, il fait écho au titre de son ouvrage Héritiers de l’avenir5 qu’il justifie en parlant des combats du mouvement ouvrier, de l’histoire du socialisme, de la ville de Lille et de son beffroi qui s’élève comme un symbole des libertés au milieu de l’ancien quartier Saint Sauveur où fut chantée pour la première fois l’Internationale ; en un mot la tradition qui nourrit le temps présent. D’un autre côté, dans le même livre, il espère que les Français choisiront sa famille politique pour « mettre au jour un monde nouveau ». L’élu porte et stylise des représentations locales en inscrivant le territoire à la fois dans l’histoire et l’avenir ; il mobilise le « patriotisme local » à travers des totems territoriaux (ici, les cieux du Nord). Mais il importe aussi à l’élu de projeter son territoire dans l’avenir, d’inventer son devenir, de forger des possibles à travers des formes de storytelling territorial, et Mauroy s’y est incontestablement employé. C’est ce que Christian Le Bart (2003) appelle « la posture expressive » du leadership politique.
5Le terme de passage/passeur – proposé par Maryvonne Prévot et repris dans le titre du colloque et du présent ouvrage pour figurer les transformations du territoire métropolitain – de la Ville de Lille, de l’architecture institutionnelle nationale et de l’ouverture internationale et européenne – peut aussi, de fait, s’entendre par transition. Transition notamment entre deux figures de notabilité. En effet, le renforcement du pouvoir des élus par la décentralisation, qui leur a donné de nouvelles prérogatives sans installer de réels contre-pouvoirs, a contribué à la diffusion du thème du « sacre des notables » (Rondin, 1985). Le pouvoir local est de fait toujours jugé notabilaire, quasiment par essence, et les métaphores féodales font florès : « baronnies », « fiefs », « bastions ». C’est cependant moins un statut social préalable qu’un capital relationnel, réputationnel, acquis au fil des élections, qui définit le notable. Pourtant ce schéma semble avoir vécu sous les mandats de Pierre Mauroy (Douillet, Lefebvre, 2017, op. cit., p. 124). L’élu est désormais moins un protecteur qu’un entrepreneur ou, a minima, il est entreprenant. Les chapitres 1 et 3 montrent combien la légitimité de l’élu Mauroy s’est appuyée sur deux registres successifs puis concomitants : le modèle dominant du maire-gestionnaire, bon père de famille, gardien du consensus et de la clientèle locale s’est doublé d’une montée en puissance de légitimités plus entrepreneuriales. La question demeure, s’agissant de Pierre Mauroy, toujours soucieux d’incarner la tradition ouvriériste au sein du PS, de savoir dans quelle mesure l’idéologie de la proximité puis celle du développement local ont contribué à la neutralisation durable – et finalement dommageable électoralement ? – des idéologies partisanes.
6Les témoignages réunis dans le chapitre 1 attestent ce que Mauroy se donne à voir comme « élu-du-sol » (Abélès, 1989), un élu de terrain, soucieux de rencontrer les familles de son secteur dans les commissions départementales d’aide sociale, distribuant les colis de Noël, sachant à la fois déléguer et trancher. Ces témoignages valent moins conclusions que variations sur les métaphores que les intéressées mobilisent eux-mêmes quand ils prennent la plume pour se raconter ou rédiger leurs mémoires6. Ce premier registre de légitimation, fondé sur la proximité et la familiarité doit composer, en milieu urbain principalement, avec une forme de légitimation plus entrepreneuriale que Mauroy endosse volontiers dès la fin des années 1980. Sa nouvelle posture est-elle pour autant originale ? En 1995, les maires de grandes villes interrogés par J. Ferret se définissent aussi prioritairement comme « chefs d’entreprise », alors que ceux des communes de 2 à 9 000 habitants préfèrent le terme de « médiateurs ».
7Ce modèle contemporain de maire-entrepreneur se situe pourtant bien aux antipodes du précédent puisqu’il ne s’agit plus de protéger la commune contre une modernité déstabilisatrice, mais bien au contraire de contribuer à des dynamiques porteuses de développement économiques et d’attractivité territoriale (chapitre 3). Chronologiquement pourtant, et au sein de la famille SFIO-PS, Raymond Gernez – le maire de Cambrai – a incarné dès la Reconstruction, et donc beaucoup plus tôt7 que Mauroy, cette modernité déstabilisatrice. Gernez fait en effet, dès cette époque, montre d’une audace certaine dans ses choix urbains et architecturaux, utilisant ses réseaux de Résistant et ses entrées dans l’appareil d’État pour obtenir les financements nécessaires à des expérimentations d’équipements de ville moyenne véritablement innovants, tant d’un point de vue structurel, programmatique, technique que plastique. Gernez se place délibérément en rupture par rapport à l’architecture cambrésienne antérieure, induisant un dialogue en contraste avec les façades régionalistes de la première Reconstruction. Le marché couvert, érigé en 1960 après une dizaine d’années de travail, devient le porte-étendard de la politique architecturale Raymond Gernez avec sa voûte la plus surbaissée d’Europe. En 1963, c’est au tour de la piscine de la Liberté – que l’on surnomme « la dame aux céramiques » dans la presse locale – d’innover dans les procédés techniques par la mise en place de bassins chauffés. Durant ces décennies d’après-guerre, Gernez a donné carte blanche à quelques architectes – Edmond Lancelle, son fils René Lancelle et son gendre Pierre Prod’homme, associé à la Pierre-Edouard Lambert8 et réunis dans une société civile d’architectes dénommée ARTEC. Tous se sont inscrits dans une filiation, une parenté qui va d’Auguste Perret à l’Expo 58 de Bruxelles. Ensemble, avec Jean Cesselin et Raymond Narcy, ils signent le Palais des Grottes en 1973, une structure en selle de cheval dont la couverture est brevetée par Jean Cesselin, capable de recouvrir 75 mètres de diamètre sans point d’appui externe. Ce système sera recopié en série dans le reste de la France par ARTEC. Enfin, tout comme la piscine fut un projet pilote, Cambrai abrite en 1975 la première médiathèque de France. Bien avant Pierre Mauroy donc, Raymond Gernez mérite véritablement le qualificatif de maire-bâtisseur, quitte à ce que la réception de ces bâtiments par ses concitoyens soit mitigée, voire négative, et que ces équipements – aujourd’hui menacés – mettent les finances de la ville à mal pendant ses mandats. La carrière d’élu local de Raymond Gernez, après un échec aux législatives de 1973 puis à la mairie en 1977, se termine quand commence véritablement celle de Mauroy. Pour autant, la « modernité » urbaine revendiquée par Pierre Mauroy doit donc être ici largement relativisée et replacée dans un contexte et une chronologie précise.
8Quoi qu’il en soit, dans les années 1990, ce n’est plus sa capacité d’écoute que l’élu va mettre en exergue souligne Christian Le Bart, mais les multiples formes de compétences qui rendent possible une gestion entrepreneuriale de la commune au travers de grands projets urbains emblématiques tels qu’Euralille : « la prudence budgétaire n’est plus mise en avant, l’esprit d’initiative plaidant plutôt pour un endettement audacieux » (chapitre 3.) Le respect scrupuleux du droit ne doit pas interdire des comportements stratégiques rendus possibles par les vides juridiques, les opportunités de financements, etc. Pour autant, jusqu’à quel point peut-on attribuer à Pierre Mauroy la maîtrise des savoirs les plus pointus en urbanisme, en droit ou environnement ? Il semble qu’il ait su bien s’entourer et déléguer le suivi de dossier à des proches compétents tels que Régis Caillau ou Bernard Masset, ou bien encore soutenir des structures d’études et d’aménagement spécialisées telles que la Société Anonyme d’Économie Mixte de Rénovation et de Restauration de Lille (SORELI), créée en 1982 par la Ville de Lille et la Communauté urbaine de Lille (CUDL) (Prévot, 2006), l’agence de développement et d’urbanisme de Lille Métropole (ADULM) recréée au tout début des années 1990 (Prévot (dir.), 2007, 2008) ou encore la Société d’économie mixte (SEM) Euralille. Il n’en demeure pas moins que légitimité de proximité et légitimité managériale semblent bien s’être additionnées par sédimentation, au fur et à mesure de ses mandats.
La figure première et le rôle du Maire
9L’enquête réalisée par Antoine Carton – et restituée en fin d’ouvrage dans les sources – confirme que Pierre Mauroy est indéniablement associé à Lille et sa métropole : 96 % de ceux qui le connaissent lui attribuent la fonction de Maire de Lille. Dans une moindre mesure, Pierre Mauroy est associé aux fonctions de Président de la métropole lilloise et Premier Ministre à des niveaux comparables (respectivement 71 % et 68 % de ceux qui connaissent Pierre Mauroy). Enfin, les fonctions de Député (46 %), Sénateur (33 %), Président de la région Nord–Pas-de-Calais (26 %), Conseiller général du département du Nord (26 %) et Eurodéputé (12 %), attribuées à Pierre Mauroy, connaissent des niveaux variables.
10La contribution de Rémi Lefebvre et l’ensemble des témoignages recueillis dans le chapitre 1 s’inscrivent dans une historiographie renouvelée sur la sociologie politique du pouvoir local (Douillet, Lefebvre, 2017) nous l’avons dit, et plus spécifiquement encore sur les maires et leur rôle (Le Bart, 2003). Toute prise de rôle tient au travail d’adaptation aux attentes et aux prescriptions qui définissent une position. Endosser un rôle, c’est s’ajuster aux attentes plus ou moins codifiées qui le définissent. Le concept de rôle permet de mettre l’accent sur l’importance de la dimension de représentation de l’activité politique et sur le travail symbolique constitutif du métier politique. En effet, la figure familière du Maire dans le paysage institutionnel continue, semble-t-il, de jouir d’une popularité certaine auprès des administrés, et ce en dépit du désenchantement voire de la suspicion constatée à l’égard du personnel politique. L’arrivée de Pierre Mauroy à Matignon coïncide peu ou prou avec une transformation profonde et durable de l’environnement sociopolitique, à commencer par la décentralisation, le phénomène de métropolisation et, plus généralement, de la montée en puissance de l’intercommunalité. Comment le rôle du Maire – et plus spécifiquement celui de Pierre Mauroy – s’est-il ajusté à ces bouleversements ? Dans quelle mesure, par exemple, l’évolution du maire Mauroy dans ses mandats successifs rend-elle compte de l’adoption de postures aujourd’hui obligées autour du management et de la communication ?
11Tout d’abord, il semble que les réformes décentralisatrices, abordées dans le chapitre 2 de cet ouvrage, ont accéléré la popularité du Maire : sans jamais cesser d’apparaître comme proche, celui-ci est désormais aussi considéré comme un décideur de premier plan, plus « utile » que n’importe quel autre élu, signant ainsi un renversement, très net dans les enquêtes entre 1977 et 1989, de la hiérarchie entre le maire et le député. C’est d’autant plus vrai que Pierre Mauroy incarne un maire urbain qui cumule les mandats, pèse lourd au sein d’un parti politique national et gère sa ville, puis la communauté urbaine, grâce à une administration locale de plusieurs centaines de personnes.
12Ces bouleversements ne sauraient faire oublier ce dont témoigne l’extrait choisi de Parole de Lillois, à savoir la pérennité du travail symbolique accompli par ces élus (Le Bart, 2003) qu’il résume ici : aujourd’hui comme hier, ils sont dans l’obligation d’incarner le territoire, de faire exister la communauté des citoyens. Pourtant, davantage que de voir dans ces quelques lignes la projection « spontanée » de son sens de l’intérêt général – mâtiné d’une affectivité voire d’un sentimentalisme nordiste de bon aloi et propre à nourrir un imaginaire municipal – c’est davantage en termes de tension entre un univers de contraintes – dont le champ lexical choisi (travail, responsabilité, rude, accablement) rend compte – et un univers de ressources, en grande partie issues de responsabilités exercées à d’autres échelles (Premier Ministre, Secrétaire général du PS) qu’il nous faut envisager le rôle du maire, au sens que la tradition sociologique donne à ce terme (Le Bart, 2003, op. cit., p. 19). L’imaginaire du partage de « la même terre et le même ciel dans une chaleureuse complicité » est à prendre comme objet, et doit à la fois être expliqué, déconstruit et relativisé quand bien même il confirme combien le rôle de maire est symboliquement surchargé. Immergé dans des milieux sociaux variés qui conditionnent sa représentativité, l’élu doit hybrider et bricoler des formes de légitimité hétérogènes, traditionnelles et managériales, clientélistes et modernistes, en s’accommodant de rôles souvent contradictoires. Adhérent d’un parti, il doit cependant donner des gages à ses militants tout en apparaissant comme « au-dessus de la mêlée » et garant du consensus local. Pour faire face à un rôle « symboliquement surchargé » le maire doit, par exemple, concilier des « grandeurs » multiples et produire finalement une identité politique lisible, cohérente et distinctive. Un rôle, ou plutôt des rôles donc, mais aussi un métier politique. Par métier, il faut entendre une catégorie de la pratique quotidienne au sens de la sociologie interactionniste, à savoir l’ensemble des pratiques concrètes que recouvre l’exercice d’une activité professionnalisée ainsi que les représentations que les professionnels (et leur entourage) en produisent. C’est ce que le chapitre 1 donne en majeure partie à voir. Pour tenir ses rôles multiples, l’élu doit investir au mieux du temps dans les divers registres et espaces d’action et doser présence et investissement. Aux nécessités chronophages du « terrain » et de la « proximité » – dont témoignent Bernard Roman ou Denise Cacheux – s’ajoute le temps long de la conduite des projets et des politiques publiques qui s’inscrit dans une temporalité complexe où interagissent de multiples acteurs (cf. chapitres 2 et 3). Le chapitre 1 donne à voir la « proximité » pratiquée par Mauroy qui, pour ne pas être forcément très codifiée, n’en reste pas moins rationalisée : l’élu se livre méthodiquement, à travers elle, à un marquage territorial qu’il estime indispensable. Concrètement, cette proximité prend la forme d’une immersion dans le tissu associatif, dans la sociabilité de quartier ou dans tout ce que la ville compte de « vie locale ».
13À travers cette « proximité » et la mise en scène d’une véritable ubiquité, l’élu mobilise au quotidien un ensemble de signes et de symboles qui accréditent l’image qu’il veut donner de lui-même : simplicité, disponibilité, écoute, bienveillance, compétence (des qualités attachées au maire en France de manière générale). C’est à travers elle qu’il cherche à nouer une relation affective avec la population qui relève, pour le maire, d’une prescription de rôle (Douillet et Lefebvre, op. cit., p. 128). On attend d’un maire qu’il aime sa population et qu’il en soit aimé en retour. Provoquer le contact, être à l’écoute, inspirer confiance, délivrer le bon message au bon moment, passer du registre du public à celui du familier et du privé relèvent d’un métier, de compétences corporelles et langagières acquises sur le tas. Ce savoir-faire exigé est un savoir-être qui tient en un pouvoir de gestion de la présentation de soi, une aptitude à manipuler les situations, « l’art d’être là » qu’évoque Christian Le Bart. Si l’on en croit les résultats de l’enquête d’Antoine Caron que nous avons choisi de restituer en fin d’ouvrage, Mauroy a parfaitement endossé ce rôle.
14Comme la plupart des élus, Mauroy peut aussi être vu comme un véritable entrepreneur de temps, déléguant les tâches à ses collaborateurs, cherchant à le maîtriser sans jamais parvenir à le dominer complètement, leur rationalité demeurant en la matière, comme en d’autres, limitée. Le temps de l’élu, ressource rare, est compté même s’il ne le compte pas. La gestion de l’agenda, qui fait l’objet d’arbitrages constants, constitue un enjeu majeur pour les élus et leurs collaborateurs. Il s’agit à la fois de planifier son temps à des fins de rationalisation mais aussi de se laisser des marges de manœuvre, des plages horaires, pour être réactif et s’ajuster à une temporalité politique que l’élu ne contrôle que de manière limitée. La gestion de l’agenda mais aussi les choix de l’entourage de l’élu sont abordés dans le premier chapitre, abondamment illustré par le long entretien accordé par Véronique Davidt à Rémi Lefebvre (chapitre 1). L’étude de la fabrication des agendas souligne bien le rôle politique des entourages (Godmer, Marrel, 2015). La production des emplois du temps relève ainsi d’une entreprise collective qui mobilise des acteurs divers (de la secrétaire au chauffeur en passant par les membres du cabinet). Même lorsqu’il ne s’agit pas d’élus eux-mêmes, cet entourage est politisé dans la mesure où le sort professionnel de ses membres dépend directement de l’élu. Les entourages sont, en quelque sorte, « à l’honneur » dans les tables rondes de ce colloque, comme dans certaines des contributions et au travers des entretiens que tel ou tel a pu accorder aux enseignants-chercheurs en charge des papiers introductifs. Ces entourages contribuent en effet aussi à la production d’une bonne « façade » de l’institution municipale, intercommunale ou régionale dans le cas de Pierre Mauroy. C’est un personnel considéré comme une condition de la liberté et de la capacité d’action des élus. Ils participent au travail de « terrain » mené par le maire. Ces acteurs travaillent en proximité avec des élus et partagent avec eux les risques et incertitudes de la compétition politique, ce qui les amène à développer un sens politique particulier qui ne se réduit pas à des savoirs techniques ou gestionnaires. « Pris » dans la politique, ils doivent constamment anticiper dans leur activité quotidienne les contraintes électorales du métier politique et travailler à l’acceptabilité des projets. In fine, ils doivent aussi supporter les conséquences statutaires des échecs électoraux des élus. Les témoignages et notes rédigées par les entourages de Pierre Mauroy confirment ici le processus de professionnalisation de la politique locale qui ne se limite pas à la professionnalisation des élus. La professionnalisation désigne à la fois l’autonomisation d’une élite locale présentant des caractéristiques sociales spécifiques et la spécialisation d’individus qui mobilisent des compétences, des savoir-faire et des savoir-être d’une grande diversité et tendanciellement d’une complexité nouvelle, ce dont atteste notamment le long témoignage de Joël Hébrard (chapitre 2.3), mais aussi ceux de Michel Delebarre (chapitre 2), Bernard Roman ou encore Bernard Masset et Régis Caillau (chapitre 3). Joël Hébard, ancien membre de l’équipe de l’OREAM-Nord9, donne ici à voir, subtilement, l’héritage et l’empreinte de cette structure étatique déconcentrée dans la politique régionale et métropolitaine de Pierre Mauroy, en matière d’environnement et de paysage tout particulièrement, avec la création de l’Espace naturel régional (ENR)puis, beaucoup plus tardivement, en 2002, de l’Espace Naturel Lille Métropole (ENLM). Dès 1966, la politique des métropoles d’équilibre a offert à quelques paysagistes pionniers (Jacques Sgard dans le Nord et la métropole lilloise) une occasion d’intégrer des équipes pluridisciplinaires et d’œuvrer pour la prise en compte du paysage à l’échelle de l’aménagement du territoire. La question de l’image, évoquée d’emblée par Pierre Mauroy dès l’installation du Conseil régional à l’hiver 197410 est en réalité entrée en jeu avant cette date : dès le début des années 1960, quelques-uns entrevoient l’importance du marketing urbain dans la compétition entre territoires. Et, si la mémoire collective semble l’avoir oublié, des paysagistes ont travaillé avant cette période sur le territoire de la région Nord–Pas-de-Calais et son image à grande échelle. Les travaux d’Isabelle Estienne (Estienne, 2005, 2010) leur ont rendu justice sur ces points.
Pierre Mauroy, entrepreneur de territoires : la région, l’Eurorégion et l’Eurométropole
15Thibault Tellier le souligne dès l’entame du chapitre 2 : dans l’enquête réalisée à l’occasion du colloque sur le souvenir laissé par Pierre Mauroy aux habitants de la métropole lilloise, seuls 26 % des sondés le connaissent comme Président de la Région Nord–Pas-de-Calais contre 96 % comme maire de Lille. Et pourtant, c’est peut-être dans la capacité et la croyance de Pierre Mauroy dans les vertus du changement d’échelle(s) en politique et dans l’expérimentation de nouveaux territoires d’action que résident la vision, le legs, la modernité féconde de son action. À partir des années 1990, de nombreux auteurs ont identifié un mouvement de territorialisation de l’action publique, notion largement diffusée en France (Faure, Négrier, 2007), mais également dans la littérature internationale. Ainsi, selon Michael Keating (2011, p. 56), la tendance majeure en Europe ces dernières décennies est bien le passage de l’administration locale (« les instances territoriales sont des relais pour le gouvernement central, sans capacité autonome dans l’élaboration des politiques publiques ») au gouvernement local ou régional (qui « dispose d’une capacité politique significative pour gérer le territoire et transformer les conditions économiques et sociales »). Les politiques régionales passent ainsi d’une logique top-down, à travers des subventions et la construction d’infrastructures par l’État, à des politiques invitant les régions à agir pour elles-mêmes et par elles-mêmes (Keating, 2008, p. 70). Patrice Duran et Jean-Claude Thoenig (1996) analysent pour leur part la territorialisation comme le passage « à l’institutionnalisation de l’action collective » : ce mode d’action publique repose sur un appel ouvert à l’action conjointe, entre service de l’État, collectivités locales et autres acteurs locaux, ce que détaille Joël Hébrard, sur le fond et la forme, pour les années 1976-1978. Il ne s’agit plus de définir une solution unique à l’échelle nationale, quitte à ce qu’elle soit ajustée dans l’ombre selon les logiques de la régulation croisée, mais de mettre en place des scènes de négociation locales ouvertes (chapitre 2.3).
La région
16Si l’historien Laurent Jalabert (2008) a relaté les temps forts et analysé les principales idées émises par la famille socialiste au sens large11 sur le thème de la régionalisation, son ouvrage qui fait la part belle à une histoire par les textes dit assez peu de choses des expérimentations concrètes, véritablement innovantes et fidèles à leurs écrits antérieurs, des socialistes présidents d’Établissements publics régionaux (EPR) puis de régions. Les actes I (1982-1983) et II (2003-2004) de la décentralisation ont effectivement été largement impulsés par des élus locaux – dont Mauroy, même si la mise à l’agenda de ces réformes est évidemment liée à la mise en débat public de la question dans les décennies précédentes (Mény, 1974). Le Parti socialiste unifié (PSU), les mouvements régionalistes et écologistes ont joué un rôle non négligeable via leur critique d’un pouvoir trop centralisé (Prévot, 2013). Au-delà des figures de Gaston Defferre et Pierre Mauroy, c’est la place des élus et des enjeux locaux au sein du PS qui apparaît déterminante. Comme les travaillistes britanniques (cf. chapitre 4), les cadres du PS ont fortement investi les espaces politiques locaux pendant qu’ils étaient dans l’opposition, faisant du « local » un espace de conquête du pouvoir et d’expérimentation politique préparant ainsi l’accès au pouvoir national. Ce colloque a donc été l’occasion de revenir de manière précise et exemplifiée, sur le rôle de Pierre Mauroy à la tête de l’EPR. L’action régionale d’Alain Savary à la même époque a déjà été scrutée (Prévot, 2003) et les nombreuses similitudes d’approche et d’actions sont à souligner concernant leur volonté commune de faire de la Région une institution à part entière, démocratique ; dans leur manière forte de mener le dialogue interinstitutionnel État/Région et dans les actions concrètes (le transport collectif régional notamment) déployées par eux et leur entourage resserré (Michel Delebarre, qui témoigne ici pour ce qui concerne Pierre Mauroy, ou encore Bernard Keller et Jacques Roger-Machart aux côtés de Savary(Prévot, 2003)) afin de faire des EPR des laboratoires d’études et d’actions pour une sortie de crise économique par le développement régional et l’innovation.
17Joël Hébrard liste à cette occasion les champs d’actions défrichés, en quelque sorte, par Mauroy et son Cabinet régional : la culture – incluant la création de l’Orchestre National de Lille (ONL) –, l’aménagement rural, la formation permanente, la Pêche et la Côte d’Opale, le tourisme social, l’Espace naturel régional. Tous ont vite abouti à des actions concrètes. Le traitement au long cours d’autres domaines s’est étendu sur plusieurs mandatures et sont encore en devenir : l’Eau, l’Énergie nucléaire ou charbonnière associée au devenir du Bassin Minier, l’action foncière et le traitement des friches industrielles, des TGV en liaison avec le Tunnel sous la Manche, des autoroutes et des voies navigables, avec le projet du canal Seine-Nord fréquemment et alternativement mis en sommeil ou à l’agenda depuis 1976, etc.
L’Eurorégion et l’Eurométropole
18Une autre grille de lecture possible de la territorialisation pratiquée par Pierre Mauroy est celle du changement d’échelle (Faure et Négrier, op. cit., 2007), traduction française du re-scaling. Cette dernière est notamment mise en avant par Neil Brenner (1999) qui l’associe à celle de re-territorialisation. Si l’usage de la notion de « changement d’échelle » est assez lâche en français, il s’agit pour le sociologue américain de mettre en évidence un changement de cadre de l’action de l’État et des pratiques de gouvernement. Si changement d’échelle il y a, c’est que le cadre national perd du terrain comme cadre de gestion des affaires publiques au profit des espaces infra et supra-régionaux (la métropole transfrontalière et le groupement européen de coopération territoriale (GECT)) dans le cas lillois (chapitres 3 et 4) (Prévot, 2010). Ce recadrage qui, à l’échelle infrarégionale, concerne surtout les espaces urbains et régionaux, est alors expliqué par les stratégies de « glocalisation » des États (Brenner, 2003) : dans un contexte de transformation des espaces productifs et de compétition internationale accrue, l’échelle urbaine est promue comme échelle de gouvernement car elle est vue comme davantage propice aux stratégies entrepreneuriales précédemment évoquées (chapitre 3).
19C’est effectivement bien sous la conduite de Pierre Mauroy que se met en place une dimension à proprement parler nouvelle du combat socialiste pour la régionalisation, à savoir la promotion du concept d’Eurorégion (Alliès, 2007) et celui de la coopération transfrontalière à l’échelle métropolitaine. Lorsqu’en octobre 1999, Lionel Jospin confie à Pierre Mauroy la présidence d’une commission parlementaire chargée de dresser le bilan de la décentralisation et de présenter des propositions pour son avenir12, ce dernier se montre favorable à une redéfinition des espaces régionaux qui se calque sur les modèles européens pour s’élargir et changer ainsi d’échelle (Mauroy, 2003). À cette date, il a déjà pris la présidence de structures expérimentales, tant au niveau local – avec la Conférence Permanente Intercommunale Transfrontalière (COPIT) – que national et européen (Mission opérationnelle transfrontalière (MOT)) et il a inséré la communauté urbaine dans des réseaux internationaux de villes, à l’exemple des « Eurocités » dont Lille métropole communauté urbaine (LMCU) a été membre du comité exécutif durant trois mandats, de 1995 à 2004, ou bien aussi l’Association française du Conseil des Communes et régions d’Europe ou bien encore le réseau Cités et Gouvernements locaux unis. Depuis 2002, les acteurs impliqués – Mauroy en tête – ont plaidé en faveur de la mise en place de structures publiques de gouvernance, la plupart du temps en les nommant « Eurodistrict » ou bien encore « District européen », sans que cela ne corresponde à une forme juridique précise. Aujourd’hui, si la formule juridique du GECT a été retenue (avec le statut subsidiaire de syndicat mixte français), le nom « Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai » est le plus souvent connu, tout comme celui « d’Eurodistrict ». À la différence de la COPIT, qui n’a jamais été une structure opérationnelle mais une structure d’études et de prospective, le GECT dispose de compétences de maîtrise d’ouvrage et d’œuvre (Prévot, 2010).
20On peut sans nul doute voir dans cette création juridique une certaine forme de continuité et de cohérence, plus « aboutie » en quelque sorte, avec la tradition lilloise déjà bien ancrée des jumelages évoqués par Jean-Marc Guislain en introduction du chapitre 4 et, plus globalement, avec celle des mouvements d’amitié internationale auxquels Mauroy était très attaché et qui restent, semble-t-il, encore assez peu étudiés (Chombard-Gaudin, 1992 ; Vion, 2003 ; Richier, 2014). Pourtant ces mouvements apparaissent comme des cercles de soutien, de critique, voire de structuration de la politique étrangère des États, au même titre que des cercles intellectuels à visée plus stratégique, comme les think-tanks. Ce phénomène, dans lequel Pierre Mauroy s’est montré très actif, peut être analysé comme l’un des instruments forgés par les communes pour tenter de réordonner la politique internationale à partir des institutions municipales, mais le plus souvent élargi ensuite aux autres collectivités territoriales. En 2011, en effet, selon les chiffres du Ministère des Affaires étrangères et européennes, 4 789 collectivités territoriales françaises – dont l’ensemble des régions, plus de trois quarts des départements –, la quasi-totalité des grandes villes et des communautés urbaines, de très nombreuses petites et moyennes communes et un nombre croissant de structures intercommunales entretenaient des relations à l’international13. C’est d’abord dans un contexte de mobilisation des élus municipaux et des citoyens pour la paix que les jumelages ont amené à construire l’Europe occidentale à partir de la cellule de base : la commune, c’est-à-dire l’échelon local qui témoigne globalement d’une philosophie identique à tous les pays, celle de l’administration de la ville par les citoyens eux-mêmes. Mais, à partir des années 1970 et surtout des années 1980, le jumelage a commencé à perdre cet aspect folklorique et festif premier pour devenir, dans un contexte de mutation des territoires et de leurs rapports avec l’État, un outil de valorisation de l’action globale de villes devenues, dans le contexte néo-libéral, des « rivales associées » selon l’expression de Jean-Pierre Gaudin, contraintes d’échanger entre elles pour trouver les supposées « bonnes recettes » d’organisation et de gestion urbaines et relever donc le défi contradictoire d’être à la fois concurrentes et solidaires. En ayant promu pendant plus de quinze ans la construction d’une Eurométropole, Pierre Mauroy semble bel et bien avoir parié plus tôt que d’autres que le niveau le plus pertinent – en tout cas le principal bénéficiaire des recompositions territoriales – serait celui des grandes agglomérations. Puissent ces quelques aspects inviter le lecteur à se plonger dans ces actes riches de faits, de témoignages circonstanciés et d’analyses.
Notes de bas de page
1 http://institutpierremauroy.fr/category/memoire-pierre-mauroy/
2 Dans le cadre d’une programmation nationale lancée par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), se sont déjà succédés deux programmes POPSU (Plate-forme d’observation des projets et stratégies urbaines) : le POPSU 1 LILLE a effectué, à travers une collaboration entre la métropole lilloise, l’agence d’urbanisme (ADULM), l’École nationale supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille (ENSAPL) et son laboratoire (LACTH), associé au laboratoire TVES (EA4477) ainsi qu’à l’Institut d’Aménagement et d’urbanisme de Lille (IAUL), un retour sur 10 à 20 ans de structuration du projet urbain lillois. Le programme POPSU 2 LILLE a prolongé ces travaux dans le cadre d’une collaboration recentrée autour des universitaires et de la Métropole Européenne de Lille (MEL). Il s’est intéressé à l’analyse du « changement d’échelle », de l’urbain vers le métropolitain : le renouvellement de l’économie par un cycle d’économie de la connaissance, la relance de la compétitivité interurbaine, l’internationalisation, la créativité. À travers le lancement du POPSU 3, c’est un nouveau cadre général de questionnement qui est proposé par le Ministère (PUCA), « Les métropoles et les autres » : quel rôle pour une métropole au sein d’une région élargie ? Quel modèle de métropolisation à l’échelle de la grande région ?
3 http://institutpierremauroy.fr/lassociation/
4 Mauroy P. (1994), Parole de Lillois, Lieu Commun, Paris.
5 Mauroy P. (1977), Héritiers de l’avenir, Paris, Stock.
6 Le Bart C., « Quand les maires se racontent », in Fontaine J. et Le Bart C., Le métier d’élu local, Paris, L’Harmattan, 1994.
7 Lire Machon J.-F., « La reconstruction de Cambrai après la seconde guerre mondiale », in Revue du Nord, tome 77, n° 311, Juillet-septembre 1995, p. 619-632 et Devos M. (2017), Cambrai, l’expérimentation architecturale des nouveaux programmes d’équipement municipaux (1945-1977), Mémoire de master recherche en histoire de l’architecture contemporaine sous la direction de Richard Klein, École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille (ENSAPL), 149 p.
8 https://archiwebture.citedelarchitecture.fr/pdf/asso/FRAPN02_LAMPI_BIO.pdf
9 Organismes régionaux d’étude et d’aménagement d’aire métropolitaine.
10 Cf. enregistrement INA de la séance d’installation du Conseil régional le 9 janvier 1974 : ref. RCC9709302119 et presse régionale du 11 février 1974, références citées par Joël Hébrard dans son témoignage (chapitre 2.3).
11 À savoir la SFIO, puis le Nouveau Parti Socialiste (NPS) entre 1969 et 1971, mais aussi le PSU, la Convention des institutions républicaines (CIR) et les clubs politiques divers dont les années 1960-1970 ont vu l’efflorescence.
12 Le texte contenant 154 propositions, publié en 2001 sous le titre « Pour l’avenir de la décentralisation » n’est pas vraiment exploité par le gouvernement Jospin mais inspire partiellement le gouvernement Raffarin deux ans plus tard en 2003.
13 Informations contenues dans le mémoire du Séminaire Sociétés, politiques et gouvernances urbaines rédigé par Richard Sarah, « La rationalisation des coopérations bilatérales au sein de l’action extérieure de la métropole lyonnaise : enjeux, manifestations et limites », sous la direction de Gilles Pinson et soutenu en août 2012, p. 6.
Auteur
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Maryvonne Prévot
Historienne, MCF-HDR en aménagement et urbanisme à l’Université de Lille (Polytech-Lille/laboratoire TVES EA 4477)
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