Chapitre 7. Les temporalités de la campagne présidentielle de 2017 au prisme des électeurs
Texte intégral
1Toute société possède une « charpente temporelle »1 qui permet à chacun d’estimer le temps qui passe, de se représenter le passé ou l’avenir, de faire sens du présent ou simplement de structurer un quotidien individuel ou collectif. Une campagne électorale, a fortiori présidentielle, s’inscrit dans et contribue à cette production du temps démocratique susceptible d’être appréhendée par les citoyens notamment à partir de sa structuration institutionnelle : durée du quinquennat puis enchaînement de périodes d’administration de l’élection, en particulier le moment de validation des candidatures par le Conseil constitutionnel ou les deux dernières semaines avant le scrutin instituées en « campagne officielle » dans les médias audiovisuels sous le régime de la « stricte égalité » de traitement. Mais, au-delà de la « charpente », la perception du temps électoral se joue également au niveau individuel, à travers les mécanismes par lesquels les citoyens s’approprient diversement un agencement complexe de symboles et de récits qui façonnent des usages sociaux et des représentations contrastées de la compétition électorale.
2Ainsi, il convient d’assumer que, pour chaque individu, la mesure du temps « se noue étroitement aux modes d’appréciation de ses diverses séquences »2 plutôt qu’elle ne procède uniformément de son déroulement physique linéaire. Il n’y a donc pas une homogénéité du temps politique auprès de l’ensemble du corps électoral mais une multitude de moments expérientiels parfois confusément ordonnés par des citoyens se sentant plus ou moins concernés par le rendez-vous électoral3. Par exemple, plutôt que de restituer de manière descriptive le moment du choix du vote (ou de l’abstention) par l’électeur sur une échelle de durée objective en mois, semaines et jours, on a intérêt à distinguer à quelle séquence temporelle subjective ce choix survient pour mieux comprendre le rapport de l’électeur à l’offre politique. Travailler à partir de la distinction entre « longtemps à l’avance » (c’est-à-dire indépendamment de la campagne), « durant la campagne » (en assumant que cela puisse recouvrir une durée variable d’un individu à l’autre) ou « au dernier moment » a ainsi permis d’affiner l’analyse des motivations du vote4. Plus précisément encore, quand on veut tenir compte du rôle des différentes catégories d’événements et de leur saillance respective dans les médias tel que cela peut contribuer au séquençage de la campagne aux yeux des citoyens5, on a intérêt à développer une stratégie d’enquête permettant de traiter la « réception différentielle des bruits politiques » selon « une approche séquentielle et communicationnelle de la formation des choix électoraux »6. En bref, toute analyse de réception tendrait à défendre l’idée qu’il y a autant de temporalités d’une campagne que de publics témoins de cette campagne, que chacun ait ou non in fine le statut d’électeur ou d’électrice.
3À partir d’une analyse qualitative menée dans le cadre de l’enquête « Médias Élections » du LCP-IRISSO réalisée lors de l’élection présidentielle de 2017, nous voulons ici renseigner la façon dont les publics, nourris de récits médiatiques et exposés aux stratégies de communication des candidats, perçoivent autant qu’ils produisent leur propre agencement du temps électoral. Grâce à l’étude auprès d’un panel de Franciliens, il s’agit de comprendre comment s’organisent et se répartissent ces temporalités subjectives de la campagne et d’examiner, à partir d’une typologie de déclencheurs, comment elles portent la trace des ancrages sociologiques, des affinités politiques de long terme et des pratiques médiatiques.
Méthodes et stratégie d’enquête
4Depuis 2007, l’enquête « Médias Élections » du LCP-IRISSO, constituée en vue de chaque élection présidentielle7, a pour objectif d’analyser le traitement médiatique de la campagne, les stratégies de communication des candidats et de comprendre leur réception par les publics afin d’établir dans quelle mesure peuvent se produire des effets d’influence entre ces trois instances (journalistes, personnels politiques et citoyens).
5S’inscrivant dans le contexte d’un renouveau des approches longitudinales du comportement électoral en France depuis le début des années 20008, le dispositif de l’enquête « Médias Élections » repose sur le croisement de sources et de méthodes qualitatives, ainsi que leur articulation avec d’autres volets empiriques : analyse de contenus, enquêtes quantitatives par questionnaires. Cette fois, un module dit « Pluralisme » a été administré auprès d’échantillons nationaux représentatifs, dans plusieurs vagues de l’Enquête électorale française du Cevipof (il y avait déjà des questions communes LCP-Cevipof en 2007 et en 2012) ainsi que dans la vague post-présidentielle de l’enquête Dynamob administrée dans le cadre du panel Elipss. En 2017, l’enquête comprenait aussi une analyse de contenu d’un corpus Médias (JT, émissions politiques, presse magazine et presse quotidienne), une observation ethnographique de 26 meetings des principaux candidats, des entretiens avec des acteurs de la campagne présidentielle (journalistes, communicants, etc.) et une étude panélisée par entretiens en quatre vagues auprès d’un échantillon diversifié de 27 électeurs franciliens, dont 25 sur lesquels est fondé ce chapitre.
6Le panel « Médias Élections 2017 », mené par focus group du 8 mars au 5 mai 2017, comportait trois objectifs complémentaires. Premièrement, il s’agissait d’étudier le niveau d’attention et d’investissement des citoyens à l’égard de la campagne. Deuxièmement, nous voulions renseigner plus finement leurs usages des différents médias d’information (télévision, radio, presse, réseaux sociaux). Enfin, l’enquête panélisée visait à comprendre les phénomènes de socialisation autour des contenus médiatiques diffusés dans le cadre de la campagne électorale. L’approche longitudinale devait établir dans quelle mesure le traitement médiatique de la campagne (débats télévisés, émissions politiques, diffusion de meetings, etc.), les stratégies de communication des candidats ou tout autre événement imprévu peuvent éventuellement avoir un impact sur la réception et la compréhension de la compétition électorale et, in fine, sur le choix de vote.
7Sélectionnés par une société de recrutement9 sur la base de nos critères de diversification, 25 participants du panel ont pris part à quatre reprises à des discussions collectives d’1 h 30, au cours desquelles ils devaient également remplir un questionnaire individuel. Nous leur avons également soumis un questionnaire en ligne dans la foulée du débat télévisé organisé entre les cinq principaux candidats (TF1, 20 mars). Enfin, nous avons conduit un entretien individuel semi-directif avec onze d’entre eux afin, d’une part, de disposer de renseignements complémentaires sur leur rapport au politique (socialisation politique familiale, pratiques politiques sur la longue durée, opinion sur les sondages et les motivations de vote, etc.) permettant d’affiner l’interprétation de ce qui était dit dans les entretiens de groupe et, d’autre part, de disposer d’une expression plus libre et plus approfondie que les interactions de la discussion collective qui sont, certes, fluides et réactives, mais aussi contraintes par le rapport aux autres, jusqu’au risque de l’autocensure.
8Parmi les critères de sélection des participants, on compte le fait de ne pas être membre d’un parti politique, d’être résidant à Paris ou en petite ou grande couronne parisienne et de posséder… un téléviseur ! En revanche, si l’intérêt pour la politique n’était pas un critère de sélection, il s’est avéré a posteriori qu’aucun n’était « pas du tout intéressé » par le thème de l’enquête. Au contraire, la grande majorité a indiqué d’emblée être « plutôt » voire « très intéressée » par la politique.
9Les participants ont été répartis en quatre groupes paritaires de six/sept personnes selon deux critères : l’âge et le revenu mensuel (tableau 1). Chaque groupe présentant une relative homogénéité, il s’agit de vérifier si ces deux critères constituent des conditions de rapport au politique et à la campagne générant des réceptions différenciées de celle-ci : expériences et mémoires des campagnes antérieures, usages différenciés des médias, sensibilités contrastées à certains thèmes de campagne, etc.
Tableau 1. Composition des groupes d’entretien collectif
| Groupe J- 20-30 ans ; revenus inférieurs à 1 400 € | Groupe J+ 20-30 ans ; revenus supérieurs à 2 000 € |
| Groupe S- 45 ans et plus ; revenus inférieurs à 1 600 € | Groupe S+ 45 ans et plus ; revenus supérieurs à 3 000 € |
10Afin de favoriser les prises de parole, nous avons utilisé divers stimuli audiovisuels au cours de ces séances, en fonction du thème traité : extraits de JT, de débats TV, de la soirée électorale, de programmes radiophoniques, de spots officiels des candidats, captures d’écran de meetings, Unes de presse écrite, etc.
11À dix jours de l’annonce de la liste des candidats officiels par le Conseil constitutionnel, la première vague (8-9 mars) a été quasi intégralement consacrée aux traits de personnalités de sept candidats déclarés, à leur « identité stratégique »10. Nous retravaillons cette notion pour désigner la structure de signification dynamique issue des efforts de représentation de soi et d’incarnation politique (valeurs, propositions, compétences) fournis par les candidats en vue d’optimiser leurs avantages au sein de la configuration des candidatures à un scrutin donné. À sept semaines du premier tour, les participants ont ainsi livré leurs ressentis, jugements ou affects relatifs aux principales candidatures en compétition.
12Lors de la deuxième vague (29-30 mars), nous sommes revenus sur ce thème à partir de stimuli issus du premier débat télévisé qui opposait les cinq principaux candidats (F. Fillon, B. Hamon, M. Le Pen, E. Macron, J.-L. Mélenchon). Quatre semaines avant le premier tour et une semaine après l’annonce de la liste des candidatures officielles, il s’agissait de repérer d’éventuelles inflexions dans la perception que le panel avait de ces candidats. Une deuxième partie de cette séance était consacrée à l’intérêt des participants pour les meetings comme événements de campagne et outil de communication des candidats.
13À quelques jours du premier tour, la troisième vague (19-21 avril) traitait plus particulièrement des thèmes de campagne et de leur couverture médiatique, sans stimulus ou avec (alternant alors des Unes de presse écrite et des formats de reportages de JT) selon l’enjeu abordé. Nous avons retenu trois thèmes dont les ressorts étaient distincts : les impôts, le terrorisme et les politiques publiques de santé. Une deuxième partie de la séance s’est effectuée à partir de stimuli issus de spots officiels des candidats.
14Enfin, la quatrième vague, réalisée quelques jours avant le second tour (4-5 mai), revenait sur la soirée électorale du premier tour et les réactions du panel à l’annonce des résultats et des discours des candidats éliminés ou qualifiés. Dans un deuxième temps, les participants étaient invités à parler de deux événements de la campagne de deuxième tour et de leur écho médiatique : la double visite d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen à l’usine Whirlpool d’Amiens et le débat télévisé de l’entre-deux tours. Enfin, pour conclure à la fois cette vague et l’enquête avec eux, nous leur avons proposé de jeter un regard rétrospectif sur la campagne écoulée : qu’en avaient-ils tiré de positif et de négatif et, selon eux, quand avait-elle réellement commencé ? Ce sont leurs réponses à cette question et la discussion qui s’est ensuivie que nous analysons dans ce chapitre pour essayer de comprendre les temporalités subjectives de la campagne et les logiques qui les sous-tendent, entre positionnements sociologiques, sensibilités politiques et pratiques médiatiques.
15Les verbatim cités dans ce chapitre sont issus de la vague 4 de l’enquête. Les participants ont été anonymisés. Leur appartenance à l’un des quatre groupes est signalée par J-, J+, S- et S+.
Les temporalités subjectives de la campagne
Des temporalités contrastées
16« La campagne présidentielle est-elle trop longue ? »11 interrogeait Le Figaro en 2007 au terme d’une séquence électorale marquée par des primaires pour la première fois fortement médiatisées12. Cinq ans plus tard, à la veille du premier tour de la présidentielle 2012, Le Monde retraçait les moments forts d’« une si longue campagne »13, qui avait commencé l’année précédente avec les premières déclarations de candidature14. En 2017, on repère encore le même sentiment d’épuisement des journalistes après le long marathon électoral. « La victoire d’Emmanuel Macron […] sonne la fin d’une longue campagne » avoue un journaliste de FranceInfo TV « sou-la-gé de voir cette interminable campagne s’achever »15. Il poursuit en ouvrant le débat : « Trop longue ? Fatigante du moins, pour les candidats bien sûr, mais aussi pour les électeurs de tous bords. Ces derniers mois, les rebondissements, les affaires, les coups d’éclat n’ont pas seulement bouleversé la vie politique française, ils ont aussi malmené les émotions des Français. » Le prisme de la sensibilité des électeurs jalonne encore les pages de Marianne, qui parle d’une « longue campagne présidentielle en forme de pénitence »16 que les électeurs interrogés par leur rédaction ont souvent qualifiée à travers une gamme d’émotions négatives (« déception, dégoût, colère »).
17Depuis 2007, la généralisation du processus de primaires internes ou ouvertes a eu pour effet de provoquer une forme d’étirement du moment électoral17 par l’intégration d’une zone floue : la « précampagne ». Si ce moment électoral peut donc sembler de plus en plus long aux yeux des observateurs et des citoyens, la campagne électorale officielle reste, pour sa part, toujours aussi réduite institutionnellement dans le temps, concentrée sur les deux semaines qui précèdent le premier tour. Dans cette perspective, une campagne présidentielle se traduit d’abord comme une juxtaposition de temps longs et de temps courts. Comment ces temporalités sont-elles perçues par les citoyens ? Dans le cadre de l’enquête « Médias et Élections 2017 », nous avons voulu comprendre le rapport des électeurs aux temps de l’élection. Saisie à la veille du second tour, leur perception des temporalités de la campagne ne repose pas tant sur un processus de remémoration fidèle à la chronologie des faits qu’elle ne révèle des phénomènes de reconstruction imparfaits, sélectifs et chargés d’affects. En d’autres termes, les temporalités perçues sont moins affaire de date ou de mois que d’expériences vécues ou ressenties.
18De longueurs diverses et/ou rythmées, les temporalités perçues de la campagne présidentielle varient sensiblement d’un individu à l’autre.
Durées : temporalités longues et courtes
19Lorsque l’on demande aux participants de notre panel de nous indiquer quand, selon eux, a commencé la campagne 2017, on observe que les réponses se répartissent sur une forte amplitude chronologique, allant d’une temporalité très longue (plus d’un an avant le premier tour) à une temporalité très courte (quelques jours) (figure 1)18.
Figure 1 – Répartition temporelle des participants (nombre) selon leur perception du début de la campagne.

20Plus d’un tiers du panel (9 participants sur 25) juge que la campagne a commencé durant le dernier trimestre 2016, une période qui intègre le début de la campagne officielle de la primaire de la droite et du centre (21 septembre), la primaire d’EELV (19 octobre et 7 novembre), la déclaration de candidature d’Emmanuel Macron (16 novembre), la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre (27 novembre) et la décision de François Hollande de ne pas se représenter (1er décembre).
21Cette préférence pour une temporalité « moyenne » ne représente pas pour autant une position médiane. Si cinq participants font remonter le début de la campagne à avant le dernier trimestre 2016 en se positionnant sur un temps « long » (printemps-été 2016), voire « très long » (plus d’un an avant le premier tour), ils sont le double (dix participants) à se répartir sur un temps « court » (du 1er janvier au 18 mars 2017, date de l’officialisation de la liste des candidats à l’élection présidentielle par le Conseil constitutionnel) voire « très court » (du 18 mars au 23 avril, premier tour de scrutin).
22Les deux participants privilégiant une temporalité « très longue » de la campagne identifient le même moment déclencheur : l’entrée en course d’Alain Juppé, que les sondages avaient placé rapidement en position de favori face à Marine Le Pen :
Les premiers sondages annonçaient Juppé au 2e tour face à Le Pen et Juppé vainqueur. C’est là où vraiment ça a commencé. (Thomas, S+)
C’est Juppé qui, pour moi, a donné le top départ, c’est vrai, en se déclarant très tôt. (Richard, S+)
La remémoration de ce moment reste cependant imprécise dans l’esprit de ces participants, qui situent la chronologie en utilisant la même formule lapidaire « il y a à peu près deux ans ». Aucun n’évoque en détail le contexte ni les modalités de l’officialisation de cette candidature par Alain Juppé qui, le 20 août 2014, annonce sur son blogue être « candidat, le moment venu, aux primaires de l’avenir » (alors que le principe de la primaire n’avait pas encore été acté par l’UMP, dont la présidence sera confiée par les militants à Nicolas Sarkozy fin novembre 2014).
23À l’autre borne chronologique, cinq participants ont senti le besoin d’attendre l’officialisation des onze candidatures, après le 18 mars, pour percevoir le vrai début d’une campagne qui est selon eux avant tout déterminée par cette clarification de la compétition. Les mots choisis pour le dire dénotent parfois l’intensité ressentie face à la perception d’un nouvel enjeu :
Ils ont commencé à parler un peu plus de leurs programmes, de ce qu’ils voulaient faire, de leurs intentions. Et là je me suis dit « Ça y est, on entre enfin dans le dur ! ». (Audrey, J-)
Rythmes : temporalités élastiques et accélérées
24Si la temporalité de la campagne se définit d’abord à travers une perception de sa durée, une autre variable apparaît de façon secondaire, à travers les mots de certains participants du panel : la temporalité d’une séquence électorale se définit également en termes de rythmicité, c’est-à-dire l’identification de plusieurs phases plus ou moins élastiques et dont l’enchaînement se fait de manière plus ou moins rapide. Sans surprise, à plusieurs reprises c’est l’idée d’un processus d’accélération qui émerge :
En deux ans, […] il y a eu plusieurs scénarios qui sont intervenus […] Ça a commencé doucement, et puis c’est vrai que les primaires, ça a été les éléments accélérateurs. […] Et oui, il y a eu différents événements. (Thomas, S+)
Et puis ça a commencé à s’emballer quand Macron [s’est lancé]. (Richard, S+)
On notera que ces deux cas correspondent aux deux participants ayant identifié un temps très long de la campagne.
25Mais la rythmicité peut aussi évoquer des moments de « temps suspendu » de la campagne, quand celle-ci subit un « coup d’arrêt » avec l’éclatement de l’affaire Fillon. Il n’y a donc pas uniquement un processus avec accélération brutale ou progressive mais parfois arrêt puis reprise, voire un désintéressement progressif, certains participants confiant à la veille du premier tour avoir « hâte » que l’élection soit finie. Par ailleurs, la difficulté de certains participants à se remémorer les différentes phases de la campagne et surtout leur enchaînement atteste du caractère élastique de la temporalité globale perçue, comme en témoigne cet échange dans le groupe S- entre Ghislaine, Bouchra et Laurent :
G : Je crois que la droite c’était l’été dernier, non ?
B : Non, c’était en hiver, c’était novembre.
G : Et la gauche c’était quand alors ?
L : C’était après.
B : C’était janvier.
G : Je voyais la droite beaucoup plus tôt. C’était qu’en novembre ?
L : Oui.
Temporalités paradoxales
26On repère un troisième type d’expression de la temporalité du moment électoral : les perceptions paradoxales qui, défiant la logique et présentant des aspects contradictoires, situent la campagne dans une temporalité altérée ou alternative. On retrouve dans cette catégorie le cas d’Élise (J-) qui, lorsqu’on lui demande après le premier tour à quel moment, selon elle, la campagne a pu commencer, fait cette réponse qui fuse : « Jamais ! ». C’est le cas encore de Laurence (S+), dont la frustration de voir son candidat (Fillon) enlisé dans les scandales la place dans le paradoxe d’une campagne aussi interminable qu’éphémère, puisque, selon elle, les médias n’ont couvert la question des programmes que pour le second tour :
[La campagne] a commencé après les affaires, enfin après les affaires qui n’ont jamais fini, mais un peu quand ils ont commencé à en parler un peu moins, c’est-à-dire il n’y a pas longtemps. (Laurence, S+)
27Enfin, on retrouve dans cette catégorie quelques rares perceptions uchroniques de l’élection reposant sur le principe de la réécriture de la campagne à partir de la modification d’un ou plusieurs événements passés. Ainsi Loïc (S+), critique à l’égard des primaires, évoque un « non-temps » de la campagne, un temps qui existe non pas comme une reconstruction partielle mais comme construction complète :
Les primaires […] je pense que ça a quand même été une pollution terrible pour cette campagne. Il n’y aurait pas eu de primaires, enfin bon après on peut faire des si et tout, mais il n’y aurait pas eu de primaires socialistes, Hollande se serait probablement représenté, il n’y aurait pas eu de primaires de la droite, je pense que Juppé était quand même en bonne position. Voilà, à mon sens on n’en serait pas là aujourd’hui. (Loïc, S+)
À travers cette volonté de rejouer l’Histoire, c’est aussi une forme de stupeur collective qui s’exprime, celle de tous les citoyens et observateurs d’une « folle campagne »19 s’étant déroulée à l’inverse d’un scénario écrit à l’avance. « Il y a des choses qu’on aurait eu du mal à imaginer il y a un an » conclut Fanny (J+).
Cette répartition temporelle des individus repose aussi sur des logiques de processus d’intéressement à la campagne qui permettent d’identifier plusieurs catégories d’attention sélective des citoyens.
Les déclencheurs de l’intérêt pour la campagne
28Étalonné dans le temps, le début de la campagne reste associé à une diversité de moments marquants plus ou moins partagés en fonction des perceptions individuelles. Ces points de départ relèvent tous de l’événement, qu’il soit bref (déclaration de candidature, débat télévisé), long (campagne des primaires), voire qu’il relève d’un processus aux bornes chronologiques floues (émergence d’E. Macron). Nous envisageons ces déclencheurs et processus selon la nature de leur(s) initiateur(s), étant entendu que c’est presque toujours par les médias que les citoyens en sont informés.
Le calendrier institutionnel
29Un premier constat s’impose : lorsque les participants du panel sont invités à identifier ce qui, selon eux, marque le début de la campagne, aucun ne retient un événement du calendrier institutionnel. De fait, ni la période durant laquelle sont comptabilisées les recettes et les dépenses électorales ayant vocation à figurer dans les comptes de campagne des candidats à une élection (début fixé au 1er avril 2016), peu connue du grand public, ni la date limite de réception des 500 parrainages par le Conseil constitutionnel (17 mars 2017), ni le jour de proclamation de la liste officielle des candidats (18 mars), ni le début de la campagne officielle (10 avril), largement médiatisés, ne sont évoqués par le panel comme des marqueurs d’entrée en campagne.
La décantation de l’offre électorale : les primaires
30Un premier processus qui amène les citoyens à identifier le début de la campagne est la décantation progressive de l’offre électorale par la désignation des candidats via les primaires. En effet, l’élément déclencheur le plus cité par les participants (9 sur 25) est une série d’événements organisés par des partis :
Moi c’est un peu comme tout le monde [dans ce groupe], à partir des primaires j’ai commencé à m’intéresser à cette campagne. (Marie-Claude, S-)
31Lorsqu’on leur demande de préciser s’ils pensent plus particulièrement aux primaires de la droite ou de la gauche20, six des neuf participants concernés répondent : « les deux ». Seuls deux participants se réfèrent à la primaire de la droite parce qu’elle est objectivement importante (Ingrid, S+) ou parce qu’elle est censée désigner le concurrent principal de sa candidate (Martial, J-).
32Chez les jeunes (quatre sur douze participants des J- et J+), et indépendamment de leurs éventuels engagements partisans, c’est plus généralement la primaire des Républicains et du Centre, parce qu’elle est la première, qui fonctionne comme l’événement déclencheur de la campagne. Plus significativement, les primaires sont pour la majorité des participants spontanément envisagées comme un bloc. Tout se passe comme si, en 2016-2017, leur fin était le moment à partir duquel les « principaux » candidats sont connus, étant entendu que Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron étaient déjà en campagne. Ainsi, lorsque Jérôme (J-) précise pourquoi il situe le début de la campagne « fin janvier », il explique :
Moi, je dirais en début d’année. Enfin, je ne sais plus quand était la primaire socialiste, je crois que c’était fin janvier. J’ai un doute. Enfin à peu près à ce moment-là, voilà quand on a su que c’était Hamon, que les gros candidats étaient lancés. Je dirais par là. (Jérôme, J-)
33Autrement dit, la majorité des participants au panel considère que les primaires constituent le point de départ, et donc une partie intégrante de la campagne, et non seulement l’élément structurant de la « précampagne ».
34Lorsqu’il est question de la primaire de la droite, beaucoup évoquent novembre 2016 ; ils font implicitement référence aux débats télévisés (13 octobre, 3, 17 et 24 novembre), aux deux tours du vote (20 et 27 novembre) ou simplement à leur résultat lorsqu’ils s’y réfèrent tout au long des quatre vagues du panel. Pour Chantal (S-) en revanche, « ça fait un an bientôt » : tout laisse penser qu’il ne s’agit pas ici de l’expression d’une perception temporelle paradoxale mais d’une référence à la campagne de la primaire, dont la majorité des acteurs était connue bien avant la limite du dépôt des candidatures (9 septembre).
Un « effet candidat » sur la perception de la campagne
35Un deuxième type de déclencheur d’intérêt consiste à rapporter le lancement de la campagne à la figure d’un candidat en particulier. Cela peut recouvrir diverses modalités : prise de parole, action, événement, etc.
36Thomas et Richard (S+) évoquent, on l’a vu, la déclaration de candidature d’Alain Juppé comme un « top départ ». Pour Cécile (J-), c’est le discours de soutien de Christine Taubira lors de l’investiture de Benoît Hamon, une semaine après la victoire de ce dernier à la primaire de la gauche, qui a cette fonction inaugurale. Pour elle, ce discours, parce qu’il promeut des valeurs et un candidat auxquels elle croit, fonctionne comme un déclencheur d’adhésion à la fois partisan et émotionnel :
C’est à ce moment-là que vraiment, je me suis dit « Il y a peut-être un peu d’espoir » et où je me suis sentie un peu concernée, en fait, par ce qui pouvait se passer. J’étais moins désabusée que je ne pouvais l’être. (Cécile, J-)
37Pour trois participants, c’est la montée en puissance de Macron au cours de l’année 2016 qui retient rétrospectivement l’attention, qu’on se contente de citer son nom ou qu’on détaille les étapes de « quelqu’un qui quitte le gouvernement, qui émerge et qui monte un parti » (Yvan, S- ; Marceau J+) avant de faire acte de candidature. C’est en revanche une action en creux qui a marqué Laurent (S-). Pour lui, « la campagne commence une fois qu’on sait [que Fillon] ne va plus se retirer ». Sans que cela soit associé à un événement précis, c’est sa décision de se maintenir, et donc de confirmer la configuration de l’offre issue des primaires, qui marque la véritable entrée en campagne. Dès lors que le scandale reflue, il laisse une place à la confrontation des programmes semble sous-entendre Laurent.
Les logiques médiatiques
38La campagne électorale étant essentiellement perçue au prisme des médias, certains événements apparaissent aux yeux des participants davantage dans leur dimension journalistique que sous leurs enjeux politique ou judiciaire. C’est le cas de « l’affaire Fillon ». Si, à droite, Laurence (S+) s’exaspère de l’interminable récit médiatique ayant empêché son candidat préféré, Fillon, de faire campagne, on retrouve la même critique à gauche chez Élise (J-), qui considère que la campagne n’a jamais commencé parce qu’elle a été parasitée par les affaires qui ont empêché de parler du fond et qui ont rendu son candidat préféré, Hamon, inaudible. Ces deux femmes sont assez politisées et proches d’un parti, en cela elles dénotent un peu dans cet idéal type des « logiques médiatiques ». Mais elles rejoignent la critique – récurrente – de l’absence de débat de fond lors de campagnes présidentielles21, laquelle se cristallise de façon circonstancielle, en 2017, sur « l’affaire Fillon ».
39Mais, pour près d’un tiers du panel (7 sur 25), ce sont ici surtout les débats télévisés qui apparaissent comme les principaux déclencheurs du début de la campagne. Si le calendrier institutionnel n’est pas étranger à la date de tenue des trois débats télévisés – TF1 organise celui entre cinq candidats au début de la deuxième phase de décompte des temps de parole, qui appelle un traitement « équitable » des onze candidats et autorise un débat resserré – c’est bien d’événements médiatiques qu’il est question, au sens où les chaînes de télévision sont à l’initiative de ces débats à géométrie variable. De fait, la majorité des participants a suivi un ou plusieurs débats, en direct ou en replay, voire entraperçu quelques extraits sur Facebook, YouTube ou d’autres plateformes.
40Pour deux d’entre eux (Jean-Michel, S- ; Anna, J+) c’est le débat à cinq qui prime, même si le premier déplore que les petits candidats n’y aient pas été invités. Pour quatre jeunes du même groupe (J-), au contraire, c’est le débat à onze qui fait événement en permettant de donner la parole à tous les candidats, une clarification programmatique, et l’adhésion ou la réassurance d’une adhésion partisane.
41Au-delà de la nature de l’événement déclencheur du début de campagne ou de son initiateur, un premier élément conclusif s’impose. Ce qui détermine le début de la campagne aux yeux des participants, c’est soit le moment où les principaux candidats (et donc le vainqueur potentiel) sont connus – que cela passe par l’action d’un candidat considéré, au moins rétrospectivement, comme important (candidature de Juppé, émergence de Macron, non-renoncement de Fillon), ou par la désignation des candidats de la gauche et de la droite de gouvernement par les primaires – soit le moment où le débat direct s’engage entre les candidats, à l’occasion des débats télévisés ou dès lors que la place occupée par les scandales décroît.
42Après avoir identifié la grande variété des déclencheurs ainsi associés à la perception subjective du démarrage réel de la campagne, et les avoir regroupés en trois types, il est intéressant d’étudier comment ces derniers peuvent être mis en rapport avec différents mécanismes d’ancrage social et politique des participants et de leurs rapports aux médias.
Les ancrages socio-politiques du rapport à la campagne
43Ayant identifié trois types de déclencheurs de ce qui est perçu comme le début réel de la campagne, il est intéressant de rechercher si des profils socio-politiques y sont associés en lien avec la socialisation politique de long terme, elle-même influencée par l’âge, la famille, et le milieu socioprofessionnel. Chacun des trois types est examiné en intégrant, à partir des entretiens individuels, le portrait d’un panéliste qui s’y rattache22.
Décantation de l’offre, avec focus sur les primaires
44Comparer (en vague 1) l’auto-positionnement sur une échelle gauche-droite (en sept catégories) et l’intérêt déclaré (de « beaucoup » à « pas du tout ») pour chacune des trois primaires est éclairant. Des citoyens qui se classent à gauche, voire à l’extrême gauche, ont pu s’intéresser, parfois beaucoup, à la primaire de la droite et du centre, présumée désigner le futur adversaire de Marine Le Pen au second tour23 et donc très probable président de la République. Sur neuf participants ressortant de ce type de déclencheur, la primaire de droite en a intéressé six « beaucoup » mais, parmi eux, seuls deux se classent à droite (case 6), les autres se positionnant à gauche ou au centre. Deux autres sont « assez » intéressés (un très à gauche et un à l’extrême droite). En revanche, la primaire écologiste n’a « pas du tout » intéressé cinq de ces neuf panélistes tandis que trois l’étaient « un peu ». Mais ce n’est pas un critère distinctif car il en va de même parmi les panélistes relevant des deux autres types. Ce n’est donc pas le rôle des partis politiques ou la seule proximité à un parti qui génère de l’intérêt mais aussi l’importance pressentie du vainqueur d’une primaire. L’intérêt pour le processus de décantation de l’offre n’implique donc pas d’avoir participé aux primaires ni de suivre en priorité celle de son camp.
45Par ailleurs, certains panélistes assez, voire beaucoup, intéressés par la politique et formulant en vague 1 un choix ferme de vote au premier tour (même si cela a ensuite pu varier…) peuvent suivre des primaires pour connaître les adversaires principaux de leur candidat. Ainsi, Martial (J-), qui a toujours voté pour le FN par fidélité partisane, exprime des évaluations sur les résultats des deux principales primaires : Fillon est celui qu’il « détestait le plus » (avant même les scandales) dans celles de droite qu’il a « assez » suivies et Hamon celui qu’il « détestait le moins » dans celles de gauche. Il explique cependant qu’il excluait d’aller y voter, jugeant antidémocratique d’avoir à payer une contribution, même symbolique. On peut donc s’intéresser au processus de décantation de l’offre même quand son propre candidat n’est pas désigné par une primaire (Le Pen, Macron et Mélenchon) et même quand on désapprouve certaines caractéristiques de leur organisation.
46D’autres traits caractérisent les panélistes relevant de ce premier type : huit sur neuf disent voter à « toutes les élections », le dernier à « presque toutes », depuis qu’ils ont l’âge de le faire. En outre, six déclarent « beaucoup » d’intérêt pour la politique en général et trois « assez » tandis que six disent suivre « beaucoup » et deux « assez » cette campagne 2017. Disposer de ces deux questions distinctes au début du panel permet de mettre en évidence la politisation structurelle et un intérêt qui peut être plus conjoncturel (et parfois fluctuant). C’est chez eux que « l’espoir » inspiré par l’élection, mesuré sur une échelle de 0 à 4, a la moyenne la plus forte en vague 1 (1,88 contre respectivement 1 et 1,1 pour les deux autres types).
47Étant tous en couple, ils parlent de la campagne avec leurs proches (famille, amis, collègues) un peu plus que la moyenne du panel. Face à une question à choix multiples sur les raisons de suivre la campagne dans les médias, cinq sur neuf sélectionnent ainsi la motivation de pouvoir ensuite en parler avec d’autres, contre 1 sur 16 dans le reste du panel. De même, cinq personnes sur neuf de ce type expliquent qu’elles s’exposent aussi aux médias car « c’est plaisant de suivre ce qui se passe » (seuls quatre autres membres du panel optent pour ce côté « feuilleton », répartis équitablement sur les deux autres types). Il n’y a donc pas qu’un rapport « utilitariste » qui joue, pour s’informer sur les programmes et les candidats24, et potentiellement faire un choix. Une dimension ludique et de sociabilité s’avère aussi associée aux primaires (avec rebondissements et surprises) comme déclencheur de la campagne.
48Sur la base de leurs critères de choix pour la présidentielle25, on peut enfin formuler l’hypothèse que ces électeurs conçoivent la totalité de l’élection, et pas uniquement les primaires, comme un processus de sélection où l’élimination successive d’autres candidats est un enjeu crucial. « Faire barrage » par son vote du premier tour est « très important » pour cinq parmi les neuf, réponse qui n’est choisie que par un seul des seize autres participants. On comprend qu’ils se soient aisément reportés sur Macron au second tour. En vague 4, se distinguant des autres panélistes, tous se décident « dès les résultats du premier tour connus », huit considèrent que la campagne d’entre-deux tours leur donne « tout à fait » ou « plutôt » envie d’aller voter. Par rapport aux autres panélistes, ils s’intéressent jusqu’au bout à cette longue période électorale à rebondissements.
Jérôme : quand une identité sensibilise à un enjeu et conduit à suivre de manière inquiète la décantation de l’offre durant les primaires
À 25 ans, il assume fortement son identité : jeune, parisien, « gay », diplômé du supérieur en marketing (mais vendeur en boutique avec de faibles revenus). Il s’auto-identifie comme une « cible », une « niche », un « bobo » type, vivant dans une « bulle », ne pouvant comprendre ce que vivent des agriculteurs, tout en ayant un cercle varié de connaissances et discutant souvent de politique avec des gens qui ne sont pas de la même opinion que lui. Il a des convictions ancrées, se définit comme libéral à la fois sur les questions de société et économiquement, proche de la droite mais pouvant voter à gauche à un scrutin local. Il est « ouvert aux différences », s’expose dans les médias à toutes les idées politiques, suit les différents candidats, même ceux pour lesquels il exclut de voter, notamment les deux extrêmes dont il déteste le « populisme ».
Jérôme est un bel exemple de mise en alerte sur un enjeu, qui relève à la fois de la logique des issue publics26 et du phénomène « d’intelligence affective »27 où la peur conduit à chercher activement des informations. Il s’intéresse ainsi à la décantation progressive de l’offre dans les primaires, notamment par rapport au débat sur le mariage pour tous et à certains membres de LR, parti dont il se sent le plus proche, dont les propos l’ont choqué en 2013 puis durant la campagne des municipales de 2014 à Paris qu’il a suivie malgré son déménagement dans les Hauts de Seine. Il apprécie beaucoup « NKM », comme il l’appelle, et a voté pour elle au 1er tour de la primaire, puis pour A. Juppé au second tour, sans espoir de victoire face à F. Fillon qui est une figure repoussoir pour lui à cause de ses liens avec le courant réactionnaire Sens Commun. Dès lors qu’il exclut de voter Fillon, il lui importe de suivre la primaire de gauche, d’autant plus qu’il est déçu du renoncement de F. Hollande pour lequel il aurait volontiers voté compte tenu de son approbation de diverses réformes de son quinquennat, principalement mais pas seulement le mariage pour tous. Finalement, hostile au programme économique de B. Hamon, il se rassure d’apprécier les propositions d’E. Macron qui est aussi la seule option qui lui reste. Ne se satisfaisant pas du principe d’un « vote utile » par défaut, il est soulagé de voter pour Macron par adhésion et non contre les autres candidats. Après avoir été inquiet et particulièrement attentif à la décantation progressive de l’offre, notamment autour des primaires, il envisage donc fin janvier comme le vrai début de la campagne, une fois que « les gros candidats étaient lancés ». (22 mars 2017)
Un « effet candidat » marqueur du début de la campagne
49Dans ce type, qui concerne huit panélistes, sept sont des hommes et cinq sont des seniors, mais répartis indifféremment selon leur niveau de revenus. Ils sont autant intéressés par la politique en général que le type précédent, même s’ils votent un peu moins systématiquement : cinq à « presque toutes les élections » et deux à « toutes ». En vague 1, cinq indiquent suivre la campagne de 2017 « tous les jours » et trois « presque tous les jours ». Ils se sentent donc fortement concernés par cette élection, et sont par ailleurs moins désabusés que la moyenne du panel quant au fait de penser que les dirigeants politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme eux. Sur l’échelle gauche-droite, six sur huit cochent les positions quatre à sept (centre / droite). Ils disposent de repères politiques bien assurés, pour partie liés à l’expérience de leur âge et la mémoire de précédentes campagnes mais il ne s’agit pas d’une démarcation générationnelle puisque les sept autres seniors du panel se répartissent sur les deux autres types.
50Au premier tour, trois votent pour Fillon, deux pour Macron, un pour Hamon, un pour Mélenchon et un pour Dupont-Aignan. En vague 4, ils restent majoritairement « beaucoup » intéressés par la campagne, même s’ils sont moins nombreux que dans le groupe précédent à dire qu’elle leur donne « tout à fait » envie de voter. Au second tour, six votent Macron, un blanc ou nul et un s’abstient. Mais, ici, la mécanique de report opère après un délai de réflexion : seuls deux se sont décidés dès le soir du premier tour, deux quelques jours après, deux un peu avant le débat et deux après le débat. Il s’agit d’ailleurs d’un point important : ce sont les motivations du vote au premier tour qui caractérisent le mieux les panélistes ressortant de ce type de déclencheur. La logique de leur intéressement à la campagne résidant dans ce que fait ou dit un candidat en particulier, on en retrouve des traces dans l’importance accordée aux différents critères de choix d’un candidat. Leur politisation assez élevée les conduit plus que les autres à considérer les partis et personnalités soutenant un candidat, et la capacité présumée de celui-ci à avoir une majorité après les législatives.
51Autant que les autres, ils jugent très importants les programmes et les chances d’être élu, mais ils sont moins nombreux que dans le type précédent à accorder beaucoup d’importance à « faire barrage », aux sondages, aux chances de se qualifier pour le second tour, c’est-à-dire des considérations stratégiques. Par contraste, en cohérence avec le fait d’associer le démarrage réel de la campagne à une action, un discours ou un événement lié à un candidat en particulier, ils jugent majoritairement « très importantes » les qualités personnelles (expérience, étoffe, personnalité, manière de faire campagne, capacité à comprendre les gens comme eux), concevant en quelque sorte l’élection comme la rencontre d’un homme ou d’une femme avec le pays.
Richard : quand la socialisation politique et une conception personnalisée du vote conduisent à l’attention pour les candidats
À 54 ans, diplômé du supérieur, cadre dans l’industrie aux revenus confortables, divorcé avec des enfants étudiants le rejoignant le week-end dans les Yvelines, il retrace en détail et avec une mémoire qui témoigne de son fort intérêt pour la politique, tous ses votes de 1er et 2nd tours aux élections présidentielles. Il évoque aussi la carrière de figures de la vie politique française des années 1980 et 1990 et, friand de biographies politiques, remarque spontanément dans le bureau où est réalisé l’entretien un ouvrage sur S. Royal qu’il a lu. Il suit intensément l’actualité politique (plusieurs matinales à la radio et débats télévisés entre éditorialistes le soir). Il indique ne pas participer au dépouillement dans son bureau de vote pour ne rien manquer des soirées électorales à la télévision.
Son premier vote présidentiel, influencé par la famille, remonte à 1981. Peu après le décès de son père, il assume plus ses propres convictions en 1988 en opposition à ce milieu d’origine, populaire, catholique et ouvrier sous l’égide de De Gaulle. Lui est marqué par la figure de F. Mitterrand, nommé 39 fois dans un entretien d’une heure après la fin duquel il l’imite même dans des « répliques » de débats télévisés d’entre-deux tours qu’il avait déjà évoqué à plusieurs reprises. Il aime en effet quand il y a « de la baston, de l’affrontement […], de la confrontation ». Ses emballements successifs pour divers candidats expliquent sa forte mobilité : à l’un ou l’autre des tours présidentiels, il a voté plusieurs fois à droite, au centre, à gauche et écologiste, chaque fois par adhésion à une personnalité. N’ayant voté qu’une fois pour le vainqueur final (1988) il exprime sa propension à s’identifier à chacun de ses champions avec une autodérision à la première personne : « toutes les autres fois, j’ai perdu ». Il admet avoir été fasciné et même « sous le charme » de Mitterrand, « malgré ses zones d’ombre, ses ambiguïtés ». Il pointe l’ambivalence de ses réactions positives envers le côté « bling bling » assumé de N. Sarkozy, pourtant « presque voyou » et dont les fautes de français le choquaient par contraste avec la haute idée qu’il se fait d’un président. Il éprouve désormais aussi de l’ambivalence envers F. Fillon dont la victoire à la primaire l’avait ravi : l’éclatement du scandale le ramène à ses yeux au rang de « faux cul » (A. Juppé restant « trop vieux »). Il votera pourtant pour lui au 1er tour, sans doute par attrait pour son programme économique et son caractère combatif. Sa vision de l’élection comme le choix d’une personnalité combinée à son intérêt pour la politique le rendent attentif à la campagne à la fois très tôt et autour d’A. Juppé qui « a donné le top départ ». (17 mars 2017)
Les déclencheurs médiatiques du rapport la campagne
52Ce type concerne, d’une part, deux cas singuliers : Laurence (S+) et Élise (J-) ont un rapport paradoxal à la temporalité de la campagne, qui les a beaucoup frustrées, qui n’a jamais vraiment démarré selon elles, à cause de sa couverture médiatique. Restant très intéressées par la campagne, elles ont maintenu au premier tour leur vote pour leur candidat préféré respectif (Fillon et Hamon) sans se faire d’illusion sur une chance de qualification au second tour. Elles partagent certains traits de politisation du type précédent, notamment pour les critères importants dans le choix d’un candidat.
53D’autre part, les six autres panélistes relevant de ce type ont un profil homogène, moins concerné par la chose politique que l’ensemble du panel : deux se disent « peu » intéressés par cette campagne et quatre « assez », cela tendant ensuite à décliner au fil du temps. Plus généralement, cinq se disent peu intéressés par la politique et 1 pas du tout (vague 1) et les trois primaires les ont fort peu intéressés. Ils sont également plus désabusés que la moyenne sur les dirigeants politiques (se préoccupent « peu » (5) voire « pas du tout » (1) de ce que pensent les gens comme eux). Ils se répartissent sur toutes les cases de l’échelle gauche-droite (des cases 2 à 7). La campagne leur inspire un niveau d’espoir assez faible (moyenne de 1,125), un dégoût plus fort (2,125) ainsi que l’ennui (2), frustration et colère augmentant de vague en vague. La campagne de l’entre-deux tours les intéresse seulement « assez » pour quatre, « un peu » pour un et « beaucoup » pour un seul, ce qui est très inférieur à la moyenne des autres panélistes. Une explication possible est qu’aucun n’avait voté pour Macron au premier tour (trois ont voté pour Mélenchon, un pour Le Pen et un pour Dupont-Aignan). Enfin, leur décision pour le second tour se prend de manière très dispersée, du soir du premier tour jusqu’après le débat, ce qui les rapproche du type précédent et contraste fortement avec le premier type où tous les participants s’étaient décidés dès les résultats du premier tour connus.
54Le profil de ces six panélistes est associé à une moindre considération pour les aspects stratégiques du vote (place dans les sondages, chances d’être qualifié pour le second tour, chances d’être élu, volonté de faire barrage) ainsi que pour les aspects politiques (parti soutenant le candidat, capacité présumée à obtenir une majorité aux législatives). En revanche, ils attachent presque autant d’importance que dans le groupe précédent aux qualités plus personnelles d’un candidat (personnalité, étoffe, expérience politique, capacité à se préoccuper des gens comme eux). On comprend ainsi pourquoi les débats télévisés, à cinq puis à onze, les intéressent même si tous ne les regardent pas en direct et en totalité : ils peuvent directement y entendre les candidats dans un contexte performatif et personnalisé. Ce faisant, certains de ces participants identifient comme déclencheur de la campagne un événement médiatique postérieur même au début de nos entretiens avec eux. Enfin, cinq sur six étant jeunes, on peut faire l’hypothèse que joue là un effet générationnel : ils ont moins de repères politiques et ne peuvent pas vraiment se référer à de précédentes élections. Mais leur jeunesse a aussi des effets marqués quant à leurs manières de consommer les médias et de leur faire confiance (ou pas).
Anna : quand percevoir la politique comme un feuilleton télévisé s’articule au suivi de la campagne à travers ses scènes médiatiques
À 28 ans, ayant des origines maghrébines, elle vient d’un milieu modeste, avec une enfance difficile et plusieurs placements en foyer, a un diplôme de type CAP/BEP, a commencé à travailler tôt et est désormais responsable d’une boutique avec des revenus confortables. Dans ce cadre, elle a peu discuté à l’adolescence de politique en famille, s’en dit désormais curieuse tout en n’étant « pas hyper calée… pas calée de chez calée » et considère avoir désormais un « pseudo-intéressement à la politique » qu’elle associe à la naissance de sa fille il y a quatre ans. Par rapport à sa jeunesse célibataire et fêtarde, cette responsabilité parentale l’a sensibilisée à des enjeux, aux choix collectifs pour le pays. Elle dit d’ailleurs de la présidentielle « qu’on va voter pour quelqu’un qui va nous… peut-être, changer notre vie de façon négative, avec des lois, des choses, ouais, des idées ». Un autre thème la passionne et revient à plusieurs reprises dans l’entretien : les Syriens qui souffrent. Elle s’implique fortement dans une association d’aide aux réfugiés, ne se dit pas militante mais peut liker des pages Facebook de partis. Appréciant d’avoir des gens avec qui discuter politique sur son lieu de travail, elle tente parfois même d’en convaincre de voter comme elle. Elle consulte l’actualité sur son smartphone, beaucoup via les réseaux sociaux, n’hésite d’ailleurs pas à chercher via Google des infos sur une « petite candidate » qu’elle ne connaissait pas (N. Arthaud) mais qui dit quelque chose qui l’intéresse.
Anna suit la vie politique comme un feuilleton notamment à la télévision (elle dresse un parallèle avec la téléréalité qu’elle adore) mais rarement en direct, plutôt en différé après avoir été intriguée par de courts « spots » (N. B. : pas ceux de la campagne officielle) visionnés sur les réseaux sociaux. « Il y a toujours un épisode, un drame, quelque chose qui se passe », notamment en cette période de campagne mais pas seulement (elle évoque le scandale Hollande/Gayet). Ce sont donc logiquement les débats télévisés (pas les émissions politiques classiques, qu’elle n’aime pas), plutôt regardés en replay, qui ont déclenché son intérêt pour la campagne. Elle en note des aspects formels qui pourraient sembler superficiels telle que l’image « nickel chrome » et la « belle tronche » de Macron, assumant que le physique compte beaucoup en politique même si la plupart des gens le nient. Elle note également que, lors du débat, il était le seul qui « fixait la caméra dans le blanc des yeux ». Sa lecture intègre des éléments stratégiques sur le fait d’avoir « les fesses entre deux chaises », entre la gauche et la droite, toujours à propos de Macron. Les performances télévisées permettent aussi de jauger « la carrure […] les épaules pour être président », notamment pour être au niveau de la fermeté des poignées de main de D. Trump sur la scène internationale. (23 mars 2017)
Les usages des médias dans le rapport à la campagne
55Les mécanismes d’attention, de mémorisation et de préférence sélectives par lesquels les citoyens appréhendent la campagne peuvent relever de leur rapport aux médias qui varient assez largement et ont un effet sur la politisation ou procèdent eux-mêmes de la politisation, tout en la réactivant et en la renforçant28. Dans cette perspective, nous avons interrogé régulièrement les participants de notre enquête. Cela permet d’identifier une démarcation par groupe d’âge dans leurs pratiques médiatiques. A contrario, il n’y a pas d’effet du niveau de revenu qui constituait le second critère de composition des groupes de discussion auxquels les participants étaient affectés29.
56Ainsi, onze « seniors » sur douze suivent l’actualité à la télévision tous les jours mais seulement trois « jeunes » sur treize. Inversement, seuls deux seniors suivent la campagne tous les jours via les réseaux sociaux, contre neuf jeunes. La polarisation se confirme à travers les autres choix de réponse disponibles (« presque tous les jours », « de temps en temps », « rarement ou jamais ») : cinq seniors mais un seul jeune se détournent totalement des réseaux sociaux comme source d’information, tandis que huit jeunes mais aucun senior ne tend à se détourner de la télévision. Par ailleurs, le degré de confiance envers un média est fortement corrélé à la fréquence de son usage : la confiance envers la télévision est généralisée mais pas à un niveau maximal chez les seniors (11 sur 12) tandis qu’une majorité des jeunes (8 sur 13) exprime sa confiance (là aussi modérée) envers les réseaux sociaux numériques. Inversement, huit des seniors manifestent leur défiance envers les réseaux sociaux (dont 7 au niveau le plus élevé) et neuf jeunes envers la télévision (dont un seul au niveau le plus élevé).
57Ce contraste d’âge se reproduit dans les pratiques d’information sur la campagne à travers la déclaration d’intensité d’usage (« beaucoup », « assez », « peu », « pas du tout ») de diverses sources. Pour la télévision, nous examinons le suivi d’un journal télévisé et l’exposition à une chaîne d’information continue. Pour le numérique, nous retenons la consultation de sites internet de médias d’information et l’usage des réseaux sociaux. Le niveau maximum30 d’exposition aux médias concerne onze participants dont six par la télévision, quatre autour du numérique et un dans ces deux domaines. Ainsi, sept des douze seniors mais aucun des treize jeunes ont un usage maximum de la télévision pour suivre la campagne. Si on ajoute les usages forts31, ce sont dix des douze seniors et seulement trois des treize jeunes. Inversement, cinq juniors mais aucun jeune en ont un usage résiduel32. Le contraste d’âge est moins affirmé autour des sources numériques : treize juniors et deux seniors en ont un usage maximum, puis quatre jeunes et un seul senior un usage fort. Inversement, trois seniors mais aucun junior en ont un usage résiduel. Enfin, la télévision donne lieu à des pratiques d’intensité équivalente entre exposition à un JT et suivi de l’information continue alors que le numérique peut donner lieu à des usages mixtes entre forte et basse intensité pour les sites internet d’information et pour les réseaux sociaux. C’est le cas de cinq jeunes et de cinq seniors, un dans chaque groupe d’âge faisant primer les réseaux sociaux tandis que les huit autres font primer les sites internet.
58Qu’en est-il de cette intensité du suivi médiatique de la campagne en fonction du type de déclencheur de la perception subjective du commencement réel de la campagne ? Parmi les huit participants qui associent ce commencement à une logique médiatique, un seul dispose d’un niveau maximum d’exposition aux médias. Par comparaison, il y en a trois parmi les huit qui l’associent au comportement d’un candidat et, surtout, sept parmi les neuf qui l’associent au déroulement des primaires. Ce résultat rejoint ce qui avait pu être identifié dès l’essor du traitement télévisuel des campagnes électorales dans les années 1970 (Blumler et al., 1978) : la très forte exposition aux médias couvrant la campagne semble plus procéder d’un intérêt pour la politique que des pratiques médiatiques ordinaires (celles-ci pouvant avoir un effet de renforcement). De fait, quand on mesure l’intérêt général pour la politique de nos participants33, le niveau moyen est le plus faible chez ceux qui associent le déclenchement réel de la campagne à une logique médiatique (3,13) par comparaison avec l’attention pour les primaires (3,7) ou pour un candidat (3,8). Concernant l’intérêt plus spécifique pour la campagne présidentielle, le niveau moyen le plus faible s’observe également chez les tenants d’une logique médiatique (3) par comparaison avec ceux qui considèrent un candidat (3,5) ou plus encore les primaires (3,8).
59Enfin, parmi les tenants d’une logique médiatique, six sur huit sont des jeunes, ce qui peut coïncider avec une moindre propension à avoir stabilisé une forme de repérage politique. En d’autres termes, moins on est politiquement intégré et stabilisé, plus on produirait une lecture de la campagne liée à son traitement médiatique quel que soit son propre degré d’exposition aux médias. Inversement, plus on est politiquement intégré et stabilisé, plus on tend à appréhender la campagne en fonction de facteurs politiques. Cependant, parmi ces facteurs politiques, l’attention pour les primaires ouvertes s’avère particulièrement corrélée au plus fort degré d’exposition aux médias, ce qui suggère un mécanisme combiné de politisation et de médiatisation.
60Concernant les jugements sur les médias suivis pour s’informer sur la campagne, nous avons demandé en vagues 1, 2 et 3 s’ils couvraient trop ce sujet. Là encore, se manifeste un contraste d’âge mais dont l’interprétation est plus difficile. La moitié des répondants (12 sur 25) varie dans l’orientation de sa réponse d’une vague à l’autre mais c’est plus le fait des jeunes (8 sur 13) que des seniors (4 sur 12). En revanche, il n’y a pas de trajectoire cohérente par âge ou par revenu. Apparaissent aussi bien de la satisfaction qu’une saturation progressive ou une exaspération continue ou des réorientations diverses. La médiatisation de la campagne a donc suscité des trajectoires de réception très hétérogènes. En revanche, sur le point spécifique d’avoir trop traité « des scandales et des affaires », les jugements varient moins d’orientation pour un même individu (9 cas sur 25) et s’organisent majoritairement chez les jeunes sous la forme du reproche (11 cas sur 13) tandis qu’ils oscillent chez les seniors entre reproche ou approbation pérennes, déconvenue ou satisfaction tardive et revirements divers. Il semble cependant qu’il y ait une cohérence chez ceux qui associent le commencement réel de la campagne à une logique médiatique : six sur huit entretiennent un reproche continu et un septième finit par rejoindre cette position. Quant à la dernière (pro-Fillon), très virulente envers les médias dans les questionnaires des vagues 1 et 2 avant de basculer dans une tolérance modérée en vague 3, elle reste très négative lors de l’entretien de groupe en vague 4 :
C’est quand même la place et le pouvoir des médias et la façon dont le traitement de certains sujets est orienté et une iniquité vis-à-vis de, enfin entre candidats et voilà. Enfin il y a de quoi quand même se poser des questions, enfin moi je sais que j’ai été très choquée pendant cette campagne. (Laurence, S+)
61Il semble que la perception du traitement médiatique des scandales comme disproportionnée résulte notamment d’une lecture média-centrée de la campagne, alternative à des lectures idéologique, thématique ou personnalisante. Ce média-centrisme peut cependant avoir une inspiration politique puisque plusieurs candidats ont dénoncé ponctuellement ou durablement la partialité supposée des médias à leur encontre.
62Les prises de parole exprimant des jugements sur les candidats, sur leurs identités stratégiques, leur communication et leurs programmes, ou encore sur la couverture médiatique de la campagne sont sous-tendues par la place des participants dans le monde social, leurs attaches politiques, leurs habitudes médiatiques, les manières dont ils suivent la campagne 2017 dans les médias et en parlent avec leurs proches. Sur la question de la sensibilité à la campagne, en resserrant l’analyse sur le moment et les processus par lesquels on s’y intéresse, le croisement des divers matériaux recueillis confirme la pertinence de la stratégie de notre enquête « Médias Élections ». Une telle étude qualitative avec des focus groups panélisés, enrichie de questionnaires et d’entretiens individuels, nous semble rétrospectivement d’autant plus importante en 2017 au regard du contexte spécifique de ce scrutin présidentiel34, pour saisir les rebondissements, les hésitations, le côté parfois désabusé des électeurs. Et, puisque notre analyse des temporalités subjectives de la campagne conclue à leur forte hétérogénéité, se pose l’enjeu d’adapter le dispositif d’enquête pour mieux saisir, dans la durée, les rythmes et variations de la sensibilité des citoyens à une élection.
Notes de bas de page
1 Alain Corbin, « Le temps et les historiens : présentation », Revue d’histoire du XIXe siècle, 2002, 25, p. 17-19.
2 Simone Delattre, « Jour, nuit », dans Christian Delporte, Jean-Yves Mollier, Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine, Paris, PUF, 2010, p. 461-464.
3 On pourrait en dire autant d’autres catégories d’événements, reprenant une réflexion d’Alain Corbin sur les révolutions de 1848 et 1851 : « Nous l’oublions trop souvent : les individus que nous considérons comme contemporains, car leur vie s’est déroulée à la même époque, ne partageaient pas les mêmes représentations du temps. Leur sens de la profondeur temporelle différait grandement. », A. Corbin, op. cit.
4 Bruno Cautrès, Anne Jadot, « L’(in)décision électorale et la temporalité du vote. Le moment du choix pour le premier tour de l’élection présidentielle 2007 », Revue française de science politique, 57, 3, 2007, p. 293-314 et Bruno Cautrès, Anne Jadot, « Quand les électeurs se décident-ils ? », dans Bruno Cautrès, Anne Muxel (dir.), Comment les électeurs font-ils leur choix ? Le Panel électoral français 2007, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 127-156.
5 Thomas M. Holbrook, Do Campaigns Matter?, Thousand Oaks / Londres, Sage, 1996 ou Daron R. Shaw, « The Impact of News Media Favorability and Candidate Events in Presidential Campaigns », Political Communication, 16, 2, 1999, p. 183-202.
6 Pierre Lefébure, « Dynamiques des campagnes électorales et stratégies d’analyse du vote. Pour une approche séquentielle et communicationnelle de la formation des choix électoraux », dans Institutions, élections, opinion. Mélanges en l’honneur de Jean-Luc Parodi. Paris, Presses de Sciences Po, 2014, p. 139-158.
7 Isabelle Veyrat-Masson (dir.), Médias et Élections. La campagne présidentielle de 2007 et sa réception, Paris, L’Harmattan, 2011.
8 Qu’il s’agisse des approches quantitatives comme celles du panel du CEVIPOF (PEF de 2002 à 2012, puis ENEF en 2017 : www.enef.fr) et du panel ELIPSS (DYNAMOB, de 2013 à 2017 : www.elipss.fr) ou d’approches qualitatives comme celle du collectif « Sociologie Politique des Élections » (2011-2013) dont est issu l’ouvrage SPEL (collectif), Les sens du vote. Une enquête sociologique (France 2011-2014), Rennes, PUR, 2016.
9 Recourir à un prestataire disposant d’un vaste fichier de participants potentiels dont les caractéristiques socio-démographiques sont connues permet de procéder à un recrutement rapide et contrôlé pour s’assurer d’une composition des groupes conforme à la stratégie d’enquête. Les participants ne se connaissaient pas et, sous réserve d’avoir participé aux quatre vagues, ont reçu un dédommagement dans la fourchette basse de ce qu’ils peuvent obtenir dans les enquêtes de consommation auquel invite plus habituellement le prestataire du recrutement. Malgré cette incitation, deux participantes, moins intéressées par la politique, ont abandonné le panel avant son terme et ne sont pas retenues dans l’analyse.
10 Annie Collovald, « Identité(s) stratégique(s) », Actes de la recherche en sciences sociales, 73, 1988, p. 29-40.
11 Le Figaro, 12 avril 2007.
12 En France, la première primaire interne en vue d’une élection présidentielle s’est déroulée en 1995 au sein du Parti socialiste, opposant tardivement Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, le premier l’emportant lors du vote du 3 février. La primaire PS de 2006 se clôt avec la victoire de Ségolène Royal lors du vote du 16 novembre.
13 Le Monde, 21 avril 2012.
14 Notamment Jean-Luc Mélenchon le 21 janvier 2011 et François Hollande, candidat « à l’élection présidentielle à travers la primaire du parti socialiste » le 31 mars 2011.
15 FranceInfoTV, 8 mai 2017.
16 Marianne, 15 avril 2017.
17 Rémi Lefebvre, Éric Treille (dir.), Les primaires ouvertes en France. Adoption, codification, mobilisation, Rennes, PUR, 2016.
18 Catégories objectives issues d’une périodisation fondée sur des critères institutionnels et partidaires.
19 Parmi les titres dans la presse : « Une campagne présidentielle complètement folle » (BFM TV 21 avril 2017), « Le récit d’une folle campagne » (Le Parisien, 22 avril 2017) « Les temps forts d’une folle campagne » (Les Échos, 7 mai 2017), etc.
20 Aucun ne cite la primaire interne organisée par EELV.
21 Thierry Vedel, « Le suivi de la campagne politisation, confirmation et polarisation », dans Bruno Cautrès, Anne Muxel (dir.), Comment les électeurs font-ils leur choix ? Le panel électoral français 2007. Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 157-180.
22 Dans une approche par « cas » telle que définie par Charles Ragin et présentée dans Sophie Duchesne, « Comment appréhender la dimension symbolique du vote ? » dans Nonna Mayer (dir.), Les modèles explicatifs du vote, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 177-199.
23 Elle est alors pronostiquée par 17 des 25 panélistes comme devant se qualifier, qu’elle arrive 1re ou 2e du premier tour.
24 Cet item, normativement le plus attendu d’un « bon » citoyen, est choisi par 23 panélistes sur 25 et n’est donc pas discriminant.
25 Plutôt que la question classique à 3 items de réponse mutuellement exclusifs (personnalité d’un candidat / programme et idées / partis qui le soutiennent), nous demandions, pour chacun des critères d’une longue liste, s’il était : « très important », « plutôt important » ou « pas important » pour le choix de vote. À propos du programme, 23 répondent « très… » et 2 « plutôt… ». C’est donc la modulation des autres items (dont : expérience, étoffe, communication en campagne, chances de se qualifier pour le 2nd tour / de gagner l’élection, place dans les sondages…) qui est révélatrice du rapport au vote.
26 Shanto Iyengar, Kyu S. Hahn, Jon A. Krosnick, John Walker, « Selective Exposure to Campaign Communication: The Role of Anticipated Agreement and Issue Public Membership », The Journal of Politics, 70, 1, 2008, p. 186-200.
27 Georges E. Marcus, W. Russell Neuman, Michael MacKuen, Affective Intelligence and Political Judgment, Chicago, The University of Chicago Press, 2000.
28 Bernard R. Berelson, Paul F. Lazarsfeld, William N.McPhee, Voting. A Study of Opinion Formation in a Presidential Campaign, Chicago, University of Chicago Press, 1954 ; Jay G. Blumler, Gabriel Thoveron, Roland Cayrol, La télévision fait-elle l’élection ? Une analyse comparative : France, Grande-Bretagne, Belgique, Paris, Presses de la FNSP, 1978 ; Marion R. Just, Ann N. Crigler, Dean E. Alger, Timothy E. Cook, Montague Kern, Darrel M. West, Crosstalk. Citizens, Candidates, and the Media in a Presidential Campaign, Chicago, The University of Chicago Press, 1996 ; Pippa Norris, John Curtice, David Sanders, Margaret Scammell, Holli A. Semetko, On Message. Communicating the Campaign, Londres, Sage, 1999.
29 Chez les jeunes aux revenus inférieurs à 1 400 €, le niveau de diplôme est souvent assez élevé. Et seuls 2 sur 7 jugent s’en sortir « difficilement » avec leurs revenus, ceci s’expliquant sans doute pour plusieurs d’entre eux parce qu’ils vivent encore chez leurs parents. Il est donc possible que les effets attendus des différences de revenus aient été un peu « lissés » chez les plus jeunes. Dans le groupe des seniors aux revenus inférieurs à 1 600 €, 5 participants sur 7 indiquent vivre « difficilement » avec les revenus de leur foyer.
30 Ce niveau requiert d’avoir répondu « beaucoup » pour chacun des deux usages étudiés.
31 Au moins « assez » pour chacun des deux usages étudiés.
32 Deux fois la modalité « peu » ou moins que cela.
33 La question et ses items de réponse auxquels on affecte un nombre de points pour calculer une moyenne sur plusieurs individus sont : « En général, vous diriez que vous vous intéressez à la politique : beaucoup (4 points) / assez (3) / peu (2) / pas du tout (1) ».
34 Pascal Perrineau (dir.), Le vote disruptif. Les élections présidentielles et législatives de 2017, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.
Auteurs
-
Alexandre Borrell
Université Paris-Est Créteil, CEDITEC
-
Anne Jadot
Université de Lorraine, IRENEE
-
Pierre Lefébure
Université Paris 13-Sorbonne Paris Cité, équipe LCP de l’IRISSO, Université Paris-Dauphine, PSL Research University, CNRS, INRA
-
Émilie Roche
Université Paris 3 Sorbonne nouvelle-Sorbonne Paris Cité, CIM
-
Claire Sécail
CNRS, équipe LCP de l’IRISSO, Université Paris-Dauphine, PSL Research University, CNRS, INRA
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Allemagne change !
Risques et défis d’une mutation
Hans Stark et Nele Katharina Wissmann (dir.)
2015
Le Jeu d’Orchestre
Recherche-action en art dans les lieux de privation de liberté
Marie-Pierre Lassus, Marc Le Piouff et Licia Sbattella (dir.)
2015
L'avenir des partis politiques en France et en Allemagne
Claire Demesmay et Manuela Glaab (dir.)
2009
L'Europe et le monde en 2020
Essai de prospective franco-allemande
Louis-Marie Clouet et Andreas Marchetti (dir.)
2011
Les enjeux démographiques en France et en Allemagne : réalités et conséquences
Serge Gouazé, Anne Salles et Cécile Prat-Erkert (dir.)
2011
Vidéo-surveillance et détection automatique des comportements anormaux
Enjeux techniques et politiques
Jean-Jacques Lavenue et Bruno Villalba (dir.)
2011
