18. Le sel en Tripolitaine antique : pistes de recherche
p. 337-350
Résumés
Cet article propose de réfléchir de manière quantitative sur les capacités de production de sel en Tripolitaine (Afrique du Nord) à l’époque impériale en reprenant les données archéologiques et littéraires à disposition. Il vise à offrir une perspective de recherche préliminaire pour une zone dont les données archéologiques sont relativement rares et difficiles d’accès, mais qui mériterait néanmoins une première approche. Après une discussion des données iconographiques, littéraires et archéologique, l’article propose deux approches de quantification des besoins en sel locaux, une basée sur les données de la production de salaisons en fonction des vestiges archéologiques à notre disposition et une autre sur la démographie des plus grands centres de Tripolitaine. L’article propose enfin de se pencher également sur un document particulier, la Table de Peutinger qui livre également d’importantes données pour la région.
This article explores iconographic, literary and archaeological approaches in order to determine the role and importance of production capacities in the region of Tripolitania (North Africa) during the Roman imperial period. It aims to provide a preliminary research perspective for an area whose archaeological data are relatively rare and difficult to access, but which nevertheless deserve a first approach. After a discussion of the available iconographic, literary and archaeological data, the article proposes two approaches to quantify local salt requirements, one based on the archaeological remains of fish-salting vats and another on the demography of the largest urban centres of Tripolitania and annual estimated need per capita. The article also proceeds to a particular document, the Peutinger Table, which also contains valuable topographic details.
Entrées d’index
Mots-clés : sel, économie et société, ressources marines, exploitation du littoral, Empire romain
Keywords : salt, economy and society, exploitation of marine resources, coastal archaeology, Roman Empire
Index géographique : Libye, Tripolitaine
Texte intégral
Introduction
1Révélateur de civilisation, le sel est profondément ancré dans les pratiques culturelles méditerranéennes, mais également bien au-delà de cet espace : les contextes du Nord de la Gaule, ou de la Grande Bretagne démontrent aujourd’hui la présence du sel en ces contextes antiques. Son rôle est tout aussi structurant dans d’autres sociétés : le sel gemme est exploité par galeries à Duzdaği en Azerbaïdjan dès le IIe millénaire avant notre ère1, et de récents travaux en Chine, soulignent également le rôle de la production du sel dès le IIe millénaire dans la zone des Trois Gorges autour de laquelle se cristallise une structure sociale2. S’il existe une longue tradition de recherche, il semblerait cependant que les temps soient propices à une réévaluation du sel dans toute sa dimension sociétale3.
2C’est dans ce contexte de renouvellement des recherches qu’une réflexion s’impose sur les besoins de sel en Afrique du Nord, dont le contexte est particulièrement difficile à appréhender. Contrairement aux zones où l’évidence matérielle et notamment céramique (on pensera notamment aux fameux récipients pour le briquetage dont nous connaissons l’utilisation dès l’âge du Bronze)4 permet d’ouvrir de nouveaux axes de recherche par rapport aux enjeux du sel dans la société. En ce qui concerne l’Afrique du Nord, les données archéologiques ne permettent pas entièrement de combler des lacunes littéraires, ou du moins de le faire avec la même certitude que dans les zones où l’évidence matérielle tel le briquetage permettent de le faire. C’est donc avec une certaine prudence qu’il faut examiner ce que les données littéraires, iconographiques ou archéologiques pourraient apporter sans faire néanmoins l’impasse sur une importante région de l’Empire romain.
3Plusieurs méthodes d’obtention du sel sont connues pour l’Antiquité : soit par extraction dans des carrières (sel gemme, sal fossilis), par ignition (sal facticius) ou par évaporation solaire, à partir de sources ou de lacs salés, ou de marais salants (ἁλοπήγια) le long du littoral (sal maritimus)5. La production de sel par évaporation solaire était selon Pline l’Ancien la source de sel la plus importante pour l’Antiquité6.
4De manière générale, le sel était considéré comme un monopole de l’État, contrôlé par exemple par les dynasties hellénistiques puis par le pouvoir central à Rome. En Syrie, l’antique ville de Palmyre tirait en partie ses revenus du sel produit dans la Sebakh al Muh, un paléolac au sud-est de l’oasis. Le sel y était exploité depuis l’âge du Bronze et ce jusqu’au début du vingtième siècle7. Pour la période romaine, le Tarif de Palmyre de 137 apr. J.-C., qui incorpore un document plus ancien écrit en 58/59 apr. J.-C. précise que le sel devait être revendu à la ville pour un as italique par modius de seize sextarii, et que faute de déclarer proprement leurs revenus, les exploitants pouvaient recevoir une amende de deux sesterces par modius de sel non déclaré8. La ville contrôlait et régulait donc le sel, et ainsi un pan de l’économie rurale mais aussi urbaine liée à la production, telle la confection de textile et de cuir, ou encore la préservation d’aliments, grâce au contrôle de la matière brute nécessaire aux industries de transformation locales.
5Les sources ou les lacs salés, et les marais salants constituaient la source majeure de sel en Afrique du Nord, qui se caractérise par la présence à l’intérieur des terres et dans les territoires semi-arides de vastes sebakhs ou chotts, ces dépressions dans lesquelles les étendues salées permanentes fluctuent en fonction des pluies occasionnelles, et dont la forte évaporation mène à un dépôt naturel de sel le long de ses rivages. Ces chotts sont connus dans les sources anciennes : le Chott el Jérid (en Tunisie) est décrit par Orose comme un lacus salinarum9. L’exploitation de ces chotts pour la production de sel a déjà été postulée, à l’instar du Chott el Hodna (Algérie), potentiellement identifié comme étant les Salinas Nubonenses de la table de Peutinger10.
6Il n’en reste pas moins que les salines côtières situées à proximité des grandes villes d’Afrique du Nord fournissaient probablement des quantités de sel suffisantes pour une consommation locale. Utique, important port commercial après Carthage, était particulièrement renommé pour son importante production en sel : la hauteur des camelles (amas) de sel les rendait « semblables à des collines »11. La proximité de ces salines par rapport aux grands ports de commerce pouvait probablement permettre son exportation et son utilisation en tant que lest pour les cargaisons légères (comme le coton, l’encens ou la soie) et fret de retour12. En effet, le sel, tout comme le sable, est un excellent lest pour les bateaux, avec un avantage considérable, son intérêt commercial, non seulement comme bénéfice d’appoint mais aussi parfois comme garantie. Outre son utilisation pour la préservation des aliments, le sel est important pour augmenter la production laitière13, mais aussi pour l’artisanat, notamment la production et le travail du cuir, dont l’importance est attestée en Afrique du Nord, en partie grâce au Tarif de Zaraï (Algérie), dans lequel sous la section lex coriaria sont cités les produits du cuir telles les peaux de différentes qualités (produits bruts ou finis) ainsi que les produits dérivés (colle, éponges…)14. Afin de mettre en perspective les besoins en sel locaux en Afrique du Nord, je vais ici concentrer mes réflexions sur la zone géographique au sud de l’Afrique proconsulaire et du golfe de Gabès, appelée la Tripolitaine.
La Tripolitaine comme étude de cas
7La Tripolitaine actuelle, située au nord-ouest de la Libye, constitue avec la Cyrénaïque et le Fezzan l’une des trois grandes régions de ce pays, et partage avec la Cyrénaïque une façade méditerranéenne longue de plus de 1 500 km. Durant l’Antiquité romaine, la Tripolitaine, qui, jusqu’à Dioclétien formait la partie la plus au sud de l’Afrique Proconsulaire comprise entre Tacape (l’actuelle Gabès, Tunisie) et Arae Philaenorum (Ras el Aali, Libye) était principalement réputée pour sa richesse oléicole, notamment la cité de Lepcis Magna15. Ses villes, Oea, Sabratha et Lepcis Magna comptaient parmi les comptoirs d’époque phénicienne puis punique, et bénéficiaient à l’époque impériale, à la fois de cette ressource et de l’essor du commerce saharien entre Rome et les Garamantes, dont la civilisation et le commerce avec la Tripolitaine sont aujourd’hui bien attestés16. Dès les périodes les plus anciennes, il s’agit donc d’une région tournée vers la mer et l’exportation. L’argument de l’enrichissement de la province grâce à la commercialisation d’huile d’olive est entièrement justifié. Mais au vu des caractéristiques géographiques de la Tripolitaine, il est surprenant que peu se soient penchés sur la question de l’exploitation du littoral, si l’on considère qu’il s’agit d’une région côtière tournée vers la mer. L’accent a principalement été mis sur la riche architecture urbanistique, notamment des lieux publics ou des villas somptueuses à proximité des villes et les recherches concernant l’arrière-pays se sont focalisées sur des études liées soit à la frontière militaire, soit à l’agriculture soit encore au pastoralisme17.
8Les recherches hors de la ville se sont principalement centrées sur les grandes villas maritimes comme lieu d’amoenitas et de villégiature privilégié, avec un regard limité sur le potentiel de la côte, même si les prospections côtières les plus récentes à l’est et à l’ouest de Lepcis Magna se sont efforcées d’avoir une approche plus systématique et diachronique18. Dans les villas les plus célèbres de Tripolitaine, l’iconographie indique pourtant un intérêt fluvial et maritime bien connu pour l’Afrique du Nord romaine. On peut citer la villa de Dar Buc Ammera à Zliten dont la mosaïque dite des quatre saisons comporte des panneaux représentant des scènes nilotiques, et sa mosaïque dite des gladiateurs, célèbre pour sa représentation d’une mise à mort d’esclaves (ou de Garamantes), dont les 16 panneaux centraux représentent poissons et crustacés19. Les mosaïques de la Villa du Nil, villa maritime située près du port de Lepcis Magna et datée du IIe siècle après J.-C., sont les plus significatives, démontrant un intérêt commercial lié à l’exploitation des ressources maritimes. Une des scènes de pêche recèle bien des détails sur cette activité. Un second panneau nous concerne plus spécifiquement. Sur cette scène, un navire rentre au port avec les fruits de sa pêche abondante. Comme sur la frise de la maison des Vetii à Pompéi où des cupidons s’occupent d’activités économiques ou artisanales, des petits cupidons sont représentés comme étant les acteurs de la pêche. Un cupidon utilise une amphore comme bateau, et la scène semble être une forte allégorie à l’heureuse commercialisation des produits de la mer. La représentation d’un port à droite de la mosaïque nous laisse à penser qu’il pourrait s’agir du port de Lepcis Magna. Si la scène est idéalisée, le choix des détails montre qu’il s’agit d’une allusion à une activité commerciale bien particulière, peut-être effectuée depuis Lepcis Magna et à laquelle le propriétaire de la villa pourrait être associé. Par le biais de cette représentation, qui met en valeur la commercialisation du poisson et sa transformation, nous avons également accès à l’un des rôles fondamentaux du sel dans la société tripolitaine : la production et conservation de poisson et produits de la mer.
Figure 1. Mosaïque de la Villa du Nile, Lepcis Magna.

Droits d’image : © Livius.org Jona Lendering.
Vers une approche archéologique : le sel et les bassins à salaison de Tripolitaine
9Il n’existe dans l’Empire que de très rares sites dont on a conservé une trace archéologique de l’exploitation du sel : c’est notamment le cas de Vigo, en Espagne, des salines de Rome-Fiumicino et de Caunos en Turquie20. À ce jour, aucune saline n’a été documentée archéologiquement parlant en Afrique du Nord. Pourtant, la présence de bassins à salaisons le long des côtes d’Afrique du Nord témoigne bien de la pratique de salaisons de poissons et ainsi de la présence d’une industrie friande en sel21. Bien que le sel soit fondamental au pastoralisme et à la production du cuir, il est plus difficile d’appréhender l’importance de ces besoins, même si la production et l’exportation de cuir sont amplement attestées dans les sources comme le Tarif de Zaraï, ainsi que nous l’avons souligné. Il n’est cependant pas évident à travers ce texte de mûrir une réflexion plus approfondie sur les quantités en sel nécessaires à sa production, car le texte concerne uniquement les taxes à payer selon le type d’objet transporté.
10La meilleure source d’information reste donc les bassins à salaison. La Tripolitaine ne compte que très peu de grandes villes, les principales étant d’ouest en est, Sabratha, Oea (Tripoli) et Lepcis Magna, ce qui nous permet de proposer et de synthétiser ici les données. Les recherches archéologiques se sont surtout concentrées sur les villes de Sabratha et de Lepcis Magna, villes toutes deux abandonnées après l’Antiquité et offrant donc des informations relativement abondantes et faciles d’accès. A. I. Wilson avait déjà noté qu’en Tripolitaine, il n’y avait que dans la ville de Sabratha où des quartiers à caractère résidentiel et des espaces non publics avaient été déblayés22. Il n’est donc pas surprenant que cette ville nous fournisse les meilleures données en termes de production de salaisons. Dans les quartiers de Sabratha, au total 18 emplacements différents et 49 bassins ont été identifiés. Ceux-ci sont disposés par groupes de deux, trois ou quatre et mesurent en général 1 m sur 1,5 m pour 1 m de profondeur. Ils ont été considérés comme des bassins de salaison, sur le principe que l'absence d'espace pour des meules à huile exclut la possibilité qu’il s’agisse de bassins de récolte d’huile ; de même que la possibilité de cuves de tannerie est exclue du fait de la trop grande profondeur des bassins23. Oea en revanche se situe sous la capitale moderne de la Libye, Tripoli, et ses vestiges archéologiques, plus lacunaires, sont pris dans le tissu urbain de la capitale, avec une spoliation depuis l’Antiquité tardive. À Lepcis Magna, la présence de coquilles de murex concassées trouvées dans plusieurs endroits de la ville évoque également la possibilité d’exploitation de la pourpre dans cette ville. À l’ouest de Lepcis Magna, deux sites apportent quelques indices : un site de production d’amphores où la production de Tripolitaine II, une amphore destinée au vin ou aux salaisons de poissons, est attestée. Enfin, un ensemble de plusieurs bassins à salaison à proximité d’une villa (site 52), confirme la production de salaisons de poisson à proximité de Lepcis Magna24.
11Restent la question de production et la possibilité d’exportation – cette production était-elle uniquement destinée à la consommation locale ? Si l’on regarde la taille totale des unités de production, elle est moyenne, voire modeste si l’on estime qu’il s’agit de la production de toute la ville par rapport à d’autres structures quantifiées. Les données les plus probantes et exploitables sont celles de Sabratha, et l’ensemble des structures et allusions à l’exploitation des produits de la mer semblerait apporter avec elle une question sur laquelle il faut donc revenir : si l’on arrive à estimer la production de produits dérivés de la mer en vue de sa préservation ou de son export, il faut nécessairement revoir la question de l’approvisionnement en sel. De même, bien que les quantités de sel pour la production des salaisons restent un sujet en débat car les quantités de sel fluctuent très probablement en fonction des produits finis et des différences régionales, il n’y a nul doute que toute production de salaisons nécessite un apport de sel considérable et indique bien une interaction forte et une collaboration entre l’industrie de la pêche et l’exploitation du littoral pour la production de sel, faute de quoi il faut envisager une importation de sel.
Quantifier le sel
12Nous pouvons ici essayer d’aborder la question du sel par des essais de quantification du sel. La donnée la plus exploitable est celle relative à Sabratha en raison de la présence des bassins de salaisons qui ont été bien documentés. Même si le rapport sel/poisson dans la production de produits de salaisons change probablement, entre autres en fonction des produits finis, nous pouvons proposer une première approche générale. C. Carusi estime un besoin de sel équivalent à la moitié des capacités des bassins de salaisons, ce qui pour Sabratha reviendrait à 50 m3 de sel ou 960 medimnoi de sel, soit l’équivalent de 59 904 kg de sel ou presque 60 tonnes de sel uniquement pour les salaisons25, sans prendre en compte les besoins en sel liés à la consommation personnelle, au bétail, ou autres industries tel que le travail du cuir ou du textile.
13Une autre possibilité de quantification peut se faire par rapport à l’importation de sel dans les cantons de Suisse qui n’ont aucune ressource en sel, mais dont la documentation pour le XVIIIe siècle subsiste.26 Ces importations sont à hauteur de 20 à 25 kg par personne, un chiffre qui inclut non seulement la consommation individuelle par personne, mais qui présente l’avantage d’inclure les besoins en sel pour la préservation des aliments et surtout pour les besoins du bétail. Si l’on applique ces besoins à la démographie estimée des trois grandes villes de Tripolitaine27, sans même compter les autres villes de Tripolitaine (Gighthis, Tacape, Zitha, Turris Tamalleni, …) ou même les vici militaires (Gholaia, Bu Njem), on arrive à un besoin annuel de 200 à 500 tonnes de sel pour Sabratha, 180 à 700 tonnes pour Oea, et entre 1 100 à 2 000 tonnes de sel pour Lepcis Magna. Ces estimations sont relativement élevées, et il faut peut-être revenir sur les chiffres de Caton, suggérant une consommation annuelle de 7 kg par an, ce qui reviendrait à des tonnages en sel entre 70 à 140 tonnes de sel pour Sabratha, 63 à 196 tonnes pour Oea, et entre 385 à 630 tonnes de sel pour Lepcis Magna.
14Bien que ces quantifications soient forcément approximatives, elles mettent en évidence le besoin d’approvisionnement en sel des villes de Tripolitaine. Ces villes étaient-elles capables de produire de telles quantités de sel de manière locale ? Le territoire avoisinant y était-il vraiment adapté ? Encore faut-il pouvoir savoir si le sel pouvait être produit en grande quantité sur de petits territoires. Dans ce cas, une production à petite échelle de manière locale est tout à fait envisageable. Il faut donc réfléchir aux proportions des territoires qui vont devoir être mis sous exploitation pour pouvoir subvenir aux besoins des populations et comprendre si l’exploitation du sel peut se faire de manière locale ou non.
15Un document de 1866 du ministère de l’Agriculture attestant de la production de sel par tonnes et hectares des salines de l’ouest de la France nous permet de réfléchir sur la production et besoins spatiaux :
Tableau 1. Productivité des salines de l’ouest de la France.

Lemonnier 1980, Fig. 19, d’après les chiffres de l’Enquête du Ministère de l’Agriculture, 1866.
16On note tout d’abord une très grande fluctuation du taux de productivité selon les salines, indiquant que tout calcul ne peut être qu’extrêmement approximatif et qu’il faut être prudent, d’autant plus que les conditions climatiques et particularités géographiques de chaque région auront également un impact sur ces chiffres. En revanche, le calcul des besoins démographiques de sel sur une moyenne de production permet d’insister sur le fait que des quantités importantes de sel marin pour des besoins à l’échelle d’une ville ne peuvent être produites sur des surfaces minimales ; si l’on prend le cas de Lepcis Magna, il faut tout de même au moins une centaine d’hectares pour combler ses besoins en sel. Sachant que le relief de la côte tripolitaine est plutôt accidenté avec peu d’oueds formant de vastes espaces propices à l’exploitation du sel, ces besoins physiques d’espaces seraient tout de même plutôt conséquents28.
La saline de la Table de Peutinger
17Si ces facteurs sont à prendre en compte, la Table de Peutinger, nous livre un autre détail important. La carte représentant la Tripolitaine comporte une mention très spécifique, celle de saline inmense que cum luna crescunt y decrescunt. Ces détails sont d’autant plus frappants que très peu de salines sont répertoriées sur la Table de Peutinger, et lorsqu’elles le sont, elles ne sont accompagnées d’aucune information quantitative. Les vastes salines du Campus Salinarum Romanarum de Rome ne sont pas représentées, alors qu’elles sont aujourd’hui bien attestées archéologiquement, notamment par une digue de plus d’un kilomètre, constituée d’un alignement d’amphores dont le timbre de l’une, nommant les consuls Hirtius et Pansa, nous livre un terminus post quem de 43 ap. J.-C., et une dédicace datée de 135-137 ap. J.-C. des conductores de ces salines, établissant une chronologie d’utilisation étendue dans le temps29. Son absence sur la Table de Peutinger doit s’expliquer probablement par un manque d’espace sur la carte aux alentours de Rome et par la présence d’autres éléments plus pertinents liés à la fonction de cette carte, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit pour la saline de Tripolitaine de la seule saline avec une mention particulière insistant sur la taille des salines (inmense) avec de surcroît comme élément renforçant cet argument le détail topographique d’un grand lac30. Situé sur la carte à l’est de Lepcis Magna, ce lac avec des salines ne peut que représenter la zone de dépressions salines au sud de Misurata connu aujourd’hui sous le nom de Sebkha de Tawargha (ou Taourga), et qui s’étend sur plus de 100 à 120 km le long du littoral entre Misurata et Sirte31.
Figure 2. Table de Peutinger, Seg. VIII (éd. 1887/1888), représentant la zone des salines à l’est de Lepcis Magna.

Figure 3. Localisation de la Sebkah Tauorga à l’est de Lepcis Magna.

Carte de J. Peyras & P. Trousset, Ant. Afr., 24, 1988, p. 159.
Conclusion
18En Tripolitaine, l’oléiculture est de toute évidence une des principales sources de la richesse économique de la région. Il est cependant fondamental de remettre l’exploitation des ressources maritimes dans la perspective d’une approche renouvelée des recherches, qu’il s’agisse de la Tripolitaine ou l’Afrique du Nord en général. L’exploitation du sel et la saliculture restent difficiles à cerner, surtout archéologiquement, mais la compréhension de son utilisation dans la société nord africaine à l’époque romaine reste fondamentale dès que l’on considère les besoins en sel pour la salaison de poisson tout d’abord puis ensuite pour la consommation de manière générale, soit pour les hommes ou pour l’agro-pastoralisme.
19Les salines de la Table de Peutinger semblent tout à fait compatibles avec les possibilités offertes par la Sebkha Tawargha, mais la documentation archéologique disponible est encore à conforter. La difficulté réside dans l’évaluation des données archéologiques, et dans la valorisation des quantifications possibles. Cependant, il est nécessaire à une première approche et à la réflexion sur l’approvisionnement en sel de la Tripolitaine, province qui, en raison de sa géographie et ses atouts côtiers, de considérer que les atouts sont importants et que cette région a pu répondre aux besoins en étant productrice plutôt qu’importatrice de sel. Ces salines « immenses » approvisionnaient-elles Lepcis Magna, exportaient-elles à échelle régionale ou provinciale ? Faute de trace archéologique, ce sont des questionnements pour lesquels il faudra davantage se tourner pour une meilleure compréhension du rôle du sel dans la société nord-africaine durant l’Antiquité.
Bibliographie
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Wirth 1971 : Wirth E., Syrien: eine geographische Landeskunde, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1971.
Younes & Tagurti 2012 : Younes A. & Tagurti M. A., « Salaisons, sel en Byzacène orientale à l’époque antique », dans Hassen (éd.) 2012, p. 11-41.
Notes de bas de page
1 Marro, Bakhshaliyev & Sanz 2010.
2 Flad 2011 ; voir aussi Chien 2004 pour le sel et le monopole d’État de la dynastie Song (960-1279) et de ses antécédents.
3 Voir Hocquet 1978 ; Moinier & Weller 2015 ; il faut surtout citer Carusi 2008 pour une vue d’ensemble pour le monde gréco-romain, le chapitre dédié au sel de Marzano 2013 (ch. 4), et l’excellent article de synthèse de Garcia Vargas & Martinez Maganto (2017) sur les données archéologiques des salines d’évaporation solaire.
4 Cf. Olivier 2000, il existe une longue bibliographie sur le sujet.
5 Str., Géog. 7.4.7, Plut., Rom. 25.
6 Facticii varia genera, volgaris plurimusque in salinis mari adfuso (Plin., Nat. 31.81).
7 Al-Mas’udi VIII, p. 398 ; Musil 1928, p. 146 ; Wirth 1971, p. 445.
8 Matthews 1984, p. 178.
9 Hist. Adv. Pag. 7. 90.
10 Carusi 2008, p. 111.
11 Plin., Nat. 31. 39.
12 Nous connaissons mieux ces pratiques pour les périodes plus récentes comme pour un navire qui en 1395/6 amortit son voyage de retour d’Alexandrie grâce au sel, ou 1544 pour un navire de Chypre transportant sel et coton (Hocquet 1978, p. 145-150). Le droit de salage, taxe qui consiste à réquisitionner une partie de sel, est pratiqué par certains ports en Méditerranée au XVIIe siècle, et atteste que le transport de sel par voie maritime est une pratique que l’on retrouve de manière récurrente dans le temps, dès lors que le commerce maritime se développe.
13 Facteur bien connu dès l’Antiquité, observé par Pline (Plin., Nat. 31.88). Aristote (Arist., Hist. an. 8.10.596) estime que 100 moutons nécessitent un medimnos, ou 60 kg de sel tous les cinq jours.
14 Trousset 2005 ; Guédon 2014.
15 Mattingly 1995 ; Ahmed 2019.
16 Voir notamment les publications de Mattingly (Mattingly 2003 ; Mattingly 2007 ; Mattingly 2010 ; Mattingly 2013).
17 On citera l’important projet UNESCO Libyan Valleys Survey, et les recherches françaises qui se sont concentrées sur le limes (Barker 1996 ; Trousset 1974).
18 Schörle et Leitch 2012 ; Munzi et al. 2004.
19 Aurigemma 1926.
20 Garcia Vargas & Martinez Maganto 2017, avec bibliographie.
21 Slim et al. 2004.
22 Wilson 2007.
23 Ibid.
24 Schörle & Leitch 2012.
25 Carusi 2015, Table 15.2. Le calcul en kg est effectué à partir des estimations de poids de Carusi 2008, p. 168 n. 43.
26 Giovannini 1985, p. 377.
27 À savoir 9 000 à 28 000 pour Oea, 10 000 à 20 000 pour Sabratha et 55 000 à 90 000 pour Lepcis (Liverani 2005, p. 427 ; Wilson 2007, p. 177).
28 Schörle & Leitch 2012. Cependant, la côte et chaque embouchure d’oued étant exploitée, une possibilité serait une exploitation systématique du sel à petite échelle dans chaque oued.
29 Grossi et al. 2015.
30 Carusi 2008, p. 111, le considère aussi comme l’un des trois grands lacs à retenir pour l’exploitation du sel, avec le lacus salinarum du Chott el Jérid et Chott el Hodna (Salinas Nubonenses).
31 C’est l’emplacement que choisi également D. Mattingly pour la carte de Tripolitaine du Barrington Atlas (Talbert & Bagnall 2000, carte 35).
Auteur
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Katia Schörle
Joukowsky Institute for Archaeology and the Ancient World (JIAAW), Brown University/Chercheur Associé de l’Université Côte d’Azur - CEPAM- UMR 7264 CNRS
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