9. Condimentum sapientiae. Le sel dans la vie religieuse du haut Moyen Âge occidental
p. 161-174
Résumés
Dans la vie religieuse du haut Moyen Âge, comme le montre principalement la documentation liturgique et normative, le sel participe à deux rites majeurs qui connaissent des évolutions diamétralement opposées : celui de l’entrée en catéchuménat qui tend à disparaître du fait de la diffusion du baptême des nouveau-nés et celui de la préparation de l’eau bénite qui connaît au contraire un succès considérable dans le cadre de la diffusion du christianisme dans les campagnes carolingiennes.
In the religious life of the early Middle Ages, liturgical and normative documents shows that salt participates in two major rites that are experiencing diametrically opposite evolution: the rite of catechumenate entry, which tends to disappear because of the diffusion of the baptism of the newborns; and the rite of the preparation of the holy water which knows on the contrary a considerable success within the framework of the diffusion of Christianity in the countryside during the 9th century.
Entrées d’index
Mots-clés : sel, liturgie, haut Moyen Âge, baptême, eau bénite
Keywords : salt, liturgy, early Middle Ages, baptism, holy water
Texte intégral
Introduction
1Quiconque s’intéresse à la place du sel dans la vie de l’Église occidentale du haut Moyen Âge peut d’abord se tourner vers la documentation administrative et économique qui émane des institutions religieuses : monastères, chapitres, sièges épiscopaux, voire déjà des paroisses. C’est un point qui a été souligné depuis bien longtemps, notamment par Émile Lesne dans son Histoire de la propriété ecclésiastique en France, et, à nouveau, par Olivier Bruand dans ses Voyageurs et marchandises aux temps carolingiens qui a consacré un chapitre au sel, fondé en très grande partie sur la documentation ecclésiastique1. Récemment, un article de Stephen Lewis a même cherché à montrer que le sel avait pu être une des raisons de l’intérêt marqué des Vikings au IXe siècle pour le pillage des grands monastères de l’Atlantique comme Noirmoutier2. Bien évidemment, le sel tient d’abord une place essentielle du fait de son usage dans la conservation et l’assaisonnement des aliments. Chacun sait cependant que le christianisme a aussi donné au sel des significations symboliques pour certaines très anciennes, fondées sur l’exégèse de l’Ancien comme du Nouveau Testament. Dans son encyclopédie composée à la manière des Étymologies d’Isidore de Séville, Raban Maur, futur abbé de Fulda et archevêque de Mayence au milieu du IXe siècle, a consacré plusieurs lignes au sel dont il rappelle qu’il est le « condiment de la sagesse », en se fondant sur les Béatitudes (Mt 5, 13) : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? »3. Dès lors que cet aspect a été examiné par James Latham, du moins pour l’Antiquité tardive, la symbolique du sel à proprement parler ne nous retiendra pas ici4, mais notre exposé explorera davantage son emploi dans la vie religieuse aux premiers temps du Moyen Âge.
2Sans avoir le rôle fondamental des espèces eucharistiques, le pain et le vin, ou celle des huiles administrées aux fidèles lors des différentes onctions, le sel tient tout de même une place non négligeable dans la liturgie chrétienne. Celle-ci se marque principalement en deux occasions : lors du baptême, ou plus exactement lors du rite d’entrée en catéchuménat, et pour la préparation de l’eau bénite5. Si le premier rite tend à perdre de son importance au début du Moyen Âge, le second connaît en revanche un succès croissant lié à la multiplication des pratiques, culminant avec la Réforme grégorienne de la fin du XIe siècle, visant à marquer les hommes et choses ainsi qu’à inscrire et délimiter des espaces sacrés – à commencer par les églises et leurs cimetières – comme l’ont remarquablement montré ces dernières années les travaux de Dominique Iogna-Prat et Michel Lauwers6.
Le sel dans la liturgie du baptême
3L’imposition de sel bénit est une particularité de la liturgie romaine. Composé au milieu du VIIe siècle à l’intention des prêtres de la ville de Rome, le sacramentaire improprement appelé gélasien – du nom du pape Gélase de la fin du Ve siècle – détaille précisément les étapes préparatoires du baptême, appelées scrutins, engagées au cours de la troisième semaine du Carême. Ces étapes se retrouvent dans un autre rituel diffusé à la même époque et connu sous le nom d’Ordo romanus XI (abrégé ci-dessous en OR). Dans les deux cas, le premier scrutin du mercredi prévoit les rites suivants7 :
- l’inscription du nom des catéchumènes et leur convocation (inscriptio nominum et convocatio) (Gélasien I 29 ; OR XI 2) ;
- l’imposition du signe de la croix sur le front (signatio crucis in fronte) (OR XI 3) ;
- l’imposition des mains (impositio manus) (Gélasien I 30 ; OR XI 4) ;
- la bénédiction du sel (benedictio salis) (Gélasien I 31 ; OR XI 5) ;
- la déposition du sel dans la bouche (positio salis in ore) (Gélasien I 31 ; OR XI 6) ;
- une nouvelle bénédiction (benedictio post datum salem) (Gélasien I 32).
4Suit alors la célébration de la messe avec la lecture du livre d’Ézéchiel (Ez 36, 25-29 : « Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés »), puis de l’Évangile de Matthieu (Mt 11, 25-30 : l’Évangile révélé aux simples). Au total sept scrutins précédent le baptême à proprement parler qui était célébré dans la nuit de Pâques. Après le premier scrutin, plus aucun rite ne fait usage du sel.
5Pour la même époque, les sources ne font jamais état de l’usage du sel dans la liturgie gauloise8. On le voit donc introduit, sur le modèle romain, à l’occasion des réformes liturgiques de la fin du VIIIe siècle portées par les rois carolingiens, Pépin le Bref puis Charlemagne. À cette date, on peut toutefois se demander ce qu’il restait de l’ancien rite d’accueil des catéchumènes conçu à l’attention d’une population adulte qu’il convenait d’initier par étapes. Au tout début du Moyen Âge en effet, la pratique était désormais au baptême de nouveau-nés, incapables de participer activement aux scrutins préparatoires. De fait, en concentrant ces scrutins sur les trois semaines qui précédaient la vigile pascale, le sacramentaire gélasien avait déjà entrepris d’adapter la liturgie romaine à la pratique du pédobaptisme. Pour autant, les nombreux rituels romano-francs composés au cours des siècles suivants montrent que, considérablement réduite, l’administration du sel restait toutefois pratiquée. Répondant au début des années 810 à l’enquête diligentée par Charlemagne dans tout l’Empire sur la pratique du baptême, Magnus de Sens et Théodulfe d’Orléans confirment cet usage et le justifient ainsi : les catéchumènes, « dans le sacrement du baptême, reçoivent le sel pour qu’en raison de son goût, ils accueillent le condiment de la sagesse » (salem in sacramento baptismatis accipiunt, ut eius gustu condimentum sapientiae percipiant)9. Écrivant à Charlemagne dans les mêmes circonstances, l’évêque Maxence d’Aquilée file la même métaphore : « le sel (…) est donné de sorte que nous soyons comme le Seigneur dit dans l’Évangile : “vous êtes le sel de la terre” (Mt 5, 13), c’est-à-dire le condiment de la sagesse de Dieu »10.
6Le sel était-il donné dans les délais prévus par le sacramentaire gélasien, c’est-à-dire lors des scrutins ? Ou bien le jour même du baptême qui était célébré à Pâques, voire parfois aussi à la Pentecôte ? Dans les faits, il semble que la tendance ait été à l’abandon de fait des scrutins au profit de la tenue d’une seule et même cérémonie comme le regrettent au IXe siècle les instructions adressées par certains évêques à leurs prêtres connues sous le nom de capitulaires épiscopaux. Vers 813, l’évêque anonyme auteur des Capitula Cameracensia demande aux parents de respecter ces scrutins et de bien présenter leurs enfants à l’église aux moments fixés11. En 858, cette mise en garde concernant le respect des scrutins est reprise par l’évêque Hérard de Tours12.
7Pour autant, même dans le cas d’un baptême administré en une seule fois à Pâques, le rituel des catéchumènes ne semble pas avoir complètement disparu. On constatera que certains manuscrits liturgiques font état d’un rituel spécial pour les enfants malades dont le baptême ne pouvait attendre Pâques. On prendra ici l’exemple d’un des plus anciens manuels pastoraux à l’usage d’un prêtre ou d’un archidiacre copié à la fin du VIIIe siècle et aujourd’hui conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles (BR 10127-10144). Son auteur a abrégé et condensé toutes les étapes menant au baptême sans pour autant négliger la bénédiction du sel et son administration dans la bouche du baptisé13. Cette évolution est entérinée au milieu du Xe siècle dans le grand livre liturgique de référence compilé dans l’entourage de l’archevêque de Mayence et connu sous le nom de pontifical romano-germanique14.
L’eau bénite
8Dès le haut Moyen Âge, le sel intervient aussi dans la préparation de l’eau bénite dont l’usage est certes beaucoup moins solennel et spectaculaire que l’entrée en catéchuménat, mais finalement nettement plus répandue dans la liturgie chrétienne15. Le polythéisme gréco-romain ainsi que le judaïsme faisaient déjà usage d’eau lustrale et il en existe aussi des attestations dans le christianisme oriental dès les premiers siècles16. En Occident, il faut cependant attendre le VIe siècle et une brève mention du Liber pontificalis, l’histoire officielle du siège romain et de ses titulaires, pour que soit attribué au pape Alexandre Ier, mort en 116, l’usage de l’aspersion d’eau bénite, mêlée de sel, dans les habitations17.
9En 601, le pape Grégoire le Grand en recommande explicitement l’emploi au moine Mellitus qui a rejoint la mission d’Angleterre pour purifier les anciens temples païens et les transformer en églises après y avoir déposé un autel et des reliques18. Bien que Grégoire ne précise pas la composition de cette eau, il y a de fortes chances pour que les missionnaires aient procédé, comme à Rome, en la mélangeant simplement avec du sel. Par la suite, l’eau bénite spécialement réservée à la dédicace et à la réconciliation des églises serait nommée « eau grégorienne », mais elle contiendrait, en plus du sel, du vin et des cendres. Ignorée du sacramentaire dit grégorien (élaboré en fait à Rome dans le courant du VIIe siècle), elle apparaît dans la première moitié du IXe siècle dans un premier ordo ad benedicandam ecclesiam incorporé un siècle plus tard dans le pontifical romano-germanique19. L’ajout de cendres s’explique par la référence aux cendres de la génisse rousse, ajoutées à l’eau de purification selon le commandement donné par Dieu à Moïse (Nb 19, 1-22) que l’on trouve également mis en avant par le rédacteur de la fausse décrétale du pape Alexandre Ier dont il sera question plus loin.
10Dès le VIIe siècle cependant, un rituel de bénédiction de l’eau beaucoup plus simple, destiné aux maisons, se lit dans le sacramentaire gélasien (III 75-76) : il comprend une formule de bénédiction de l’eau, une formule d’exorcisme de l’eau, une courte oraison et une formule d’exorcisme du sel20. Figure également dans certains manuscrits du Gélasien une formule de prière concernant l’eau salée à laquelle a aussi été mêlé du vin. Cette précision a sans doute été ajoutée hors de Rome21. Par la suite, des formules liturgiques attestent du mélange de l’eau avec une huile sainte, par exemple pour la bénédiction des mourants22 ; ou avec du saint chrême, par exemple pour la dédicace des églises23. Les formules du Gélasien passent dans le sacramentaire grégorien qui fut appelé, à partir des années 770, à servir de référence lors de la réforme liturgique du royaume franc engagée par Charlemagne24.
11Dès avant cette date, le rituel de bénédiction par l’eau est toutefois déjà connu en Gaule car on trouve une formule ad hoc dans le Missel de Bobbio qui, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, est un manuscrit liturgique franc du VIIe siècle25. Au début du siècle suivant, l’abbé Ursmer de Lobbes, une abbaye alors récemment fondée sur la rivière de la Sambre, dans les confins orientaux du diocèse de Cambrai qui représentaient aussi la frontière entre les royaumes mérovingiens de Neustrie et d’Austrasie, avait été appelé au monastère de Maubeuge, situé en amont de la Sambre, pour exorciser une moniale par l’onction d’huile sainte. Avant de quitter le monastère, il se serait fait apporter de l’eau et du sel pour asperger d’eau bénite tous les bâtiments26. Bien que la Vie ait été rédigée à la fin du VIIIe siècle, il n’est pas impossible que ce passage atteste de l’usage de l’eau bénite en Gaule un siècle plutôt, même si, par ailleurs, les autres Vies de saints mérovingiens sont silencieuses sur cet usage, à commencer par les textes de Grégoire de Tours.
12La conjonction des usages francs et romains favorisa le succès de cette pratique dans tout l’Empire carolingien comme en témoignent les formules des manuscrits liturgiques à partir de la fin du VIIIe siècle. Une des plus anciennes formules de bénédiction de l’eau se lit dans le manuscrit 193 de l’actuelle bibliothèque de Saint-Gall qui, condensée, inspirerait peu ou prou toutes les formules postérieures27. Elle s’ouvre sur une première formule d’exorcisme du sel reprenant les trois références scripturaires qui figuraient déjà dans le sacramentaire gélasien et le Missel de Bobbio28 :
- le prophète Élisée assainit les sources de Jéricho en y jetant du sel (4 R 2, 21) ;
- « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens » (Béatitudes, Mt 5, 13) ;
- « Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun » (Col 4, 6 ; traduction Louis Segond).
13Sans surprise, c’est la liturgie monastique qui a laissé les documents les plus circonstanciés témoignant de l’aspersion d’eau bénite lors des processions comme le célèbre règlement de l’abbé Angilbert de Saint-Riquier au tournant du VIIIe et du IXe siècle29. Dans la première moitié du IXe siècle, l’archidiacre Pacificus de Vérone a composé à son tour un règlement du même type prévoyant la procession dans le monastère le dimanche à l’issue de la bénédiction de l’eau30. À partir de l’an mil, les coutumes monastiques donnent davantage de détails sur l’emploi très régulier de l’eau bénite, comme à l’abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire) où toute la communauté est aspergée après la messe du matin et après complies avant de se coucher. L’eau bénite est aussi répandue chaque soir dans le dortoir31. De manière plus générale, l’eau bénite trouve sa place dans les traités liturgiques de l’époque comme, au début des années 840, celui de Walafrid Strabon intitulé De exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum où ce dernier explique que l’eau du baptême a remplacé le sang du sacrifice pour sanctifier les êtres et les lieux32.
L’aspersion dans la pastorale carolingienne
14L’aspersion d’eau bénite en de très nombreuses occasions a été mise en œuvre dans le grand programme d’encadrement religieux des campagnes par le clergé carolingien. Ce succès doit sans doute beaucoup au caractère très concret de cette forme d’accès au sacré pour les populations. En témoignent aujourd’hui les nombreux manuels de prêtres ruraux, ancêtres des bréviaires modernes, comme l’est l’actuel manuscrit 132 de la Bibliothèque humaniste de Sélestat. Il s’agit d’un livre destiné à l’instruction des prêtres ruraux, copié au milieu du IXe siècle dans l’archidiocèse de Mayence, vraisemblablement à partir d’un modèle réalisé un demi-siècle plus tôt pour répondre au programme d’enseignement ou d’examen fixé par l’archevêque Riculf (787-813)33. La formule de bénédiction de l’eau bénite se distingue par une extension de son usage bien au-delà des seules maisons. Il est précisé qu’elle peut être utilisée « dans la maison, dans le champ, dans les recoins des chambres, sur les hommes comme sur le bétail ou les animaux de trait » et se conclut sur l’invocation suivante : « Pour celui qui te goûtera, sois le protecteur de sa vie »34. Un peu plus loin, le même manuscrit contient une formule plus classique de benedictio aquae et salis ad spargendum in domum35. Même s’il était connu de tous que l’eau bénite était toujours mêlée de sel, certaines formules prennent soin de le rappeler, comme le signale le court texte de bénédiction contre la foudre contenu dans le manuscrit de Bruxelles dont nous avons déjà fait mention36. Il en est aussi fréquemment question dans les formules d’exorcisme des possédés37.
15La législation épiscopale atteste aussi du succès de l’aspersion d’eau bénite dans la pratique religieuse des populations rurales et pas seulement dans les maisons. En 852, l’archevêque Hincmar de Reims se faisait très précis en s’adressant aux prêtres de son diocèse. Il exigeait que chacun connaisse par cœur l’ordo de bénédiction de l’eau38. Il recommandait aussi la préparation de l’eau chaque dimanche, avant la messe dominicale, non seulement pour en asperger les fidèles, mais aussi pour que chacun puisse en emporter et la répandre « sur les maisons, les champs, les vignes, sur les troupeaux et le fourrage, sur la nourriture et la boisson »39. Une telle disposition suggère des demandes et des attentes de la part des fidèles auxquelles l’eau bénite représentait une manière tangible de répondre. Sans doute Hincmar cherchait-il aussi à convaincre des prêtres scrupuleux de considérer que l’aspersion d’eau bénite n’était pas une compromission, mais une réponse à des résurgences superstitieuses et qu’elle avait toute sa place dans liturgie dominicale.
16Au début du Xe siècle, l’intérêt pour l’aspersion d’eau bénite dans la liturgie paroissiale se lit aussi dans la collection canonique de Réginon de Prüm et notamment dans le célèbre questionnaire introductif qui devait faciliter le travail d’inspection de l’évêque ou de l’archidiacre dans les paroisses rurales du diocèse de Trèves : « [il faut chercher à savoir si le prêtre] prépare de l’eau bénite tous les dimanches avant la messe dans un beau vase et qu’il en asperge le peuple lorsqu’il rentre dans l’église »40. Sans surprise, ce point de vigilance est aussi repris dans le sermon synodal composé au milieu du Xe siècle à partir de la collection de Réginon et considérablement diffusé par la suite dans les diocèses du monde germanique41.
17On précisera que les deux textes de référence produits par le même Réginon pour justifier cette pratique sont le capitulum d’Hincmar de Reims dont il a déjà été question et un extrait de la (fausse) décrétale du pape Alexandre dont il faut désormais dire quelques mots42. On se souvient que le Liber pontificalis romain du VIe siècle attribuait au pape Alexandre, au début du IIe siècle, la pratique de l’aspersion d’eau bénite dans les maisons sans en dire davantage43. Au IXe siècle, on sait que certains clercs carolingiens ont eu pour préoccupation de donner un fondement juridique à une série de pratiques et d’usages peu ou mal assurés du point de vue des seules Écritures (en les orientant aussi dans le sens de la défense des clercs locaux contre un certain arbitraire de l’autorité épiscopale ou archiépiscopale). Ils ont ainsi forgé de toutes pièces des lettres attribuées à des papes des premiers siècles, communément désignées sous le nom de Fausses Décrétales. Le cercle le plus célèbre de ces faussaires s’est placé sous le nom d’un certain Isidore, d’où le nom de faux pseudo-isidoriens qui a été donné par les historiens à leur production. D’après les recherches de Klaus Zechiel-Eckes, les auteurs de ce corpus semblent avoir été actifs à l’abbaye de Corbie dans les années 830, sous la houlette de l’abbé Paschase Radbert. Entre autres préoccupations, ces faussaires ont cherché à assurer les fondements historiques de l’utilisation de l’eau bénite, signe d’une pratique devenue absolument incontournable, mais dont certains prélats ou clercs ne devaient pas ignorer qu’elle était apparue assez tardivement dans la liturgie chrétienne. C’est ainsi que l’on peut expliquer la composition d’une partie de la fausse décrétale attribuée au pape Alexandre Ier en raison de la mention ancienne du Liber pontificalis44. Y sont inscrites trois références :
- Nb 19, 1-22 : l’eau purificatrice est constituée des cendres de la génisse rousse selon le commandement donné à Moïse ;
- 4 R 2, 21 : le prophète Élisée assainit les sources de Jéricho en y jetant du sel ;
- Mt 10, 8 : l’envoi en mission des disciples auxquels le Christ enjoint de chasser les démons, soigner les malades, guérir les mourants, purifier les lépreux, etc.
18Destinée à donner un fondement canonique à une pratique liturgique devenue universelle en Occident, cette fausse décrétale a pu être désignée à bon droit par Herbert Schneider comme l’« acte de naissance de l’eau bénite » (« Geburtsurkunde des Weihwassers »)45.
19Pour finir sur une question très concrète, on pourrait se demander comment le sel pouvait être conservé et manipulé lors des célébrations. Aucune église ni aucun monastère ne devaient éprouver la moindre difficulté pour se procurer les quantités infimes nécessaires, ce qui explique pourquoi cette préoccupation très concrète n’est jamais exprimée dans les coutumiers, alors qu’elle l’est à propos des espèces eucharistiques, le pain et le vin, ou encore à propos de l’huile ou du suif destiné à l’éclairage des églises46. Les nombreuses descriptions de trésors liturgiques se contentent de mentionner des vases sacrés et on imagine que certains devaient servir à conserver le sel liturgique. Résumée au milieu du Xe siècle par le chanoine et archiviste Flodoard, une lettre de l’archevêque d’Hincmar de Reims à l’évêque Willebert de Châlons évoques les « salières » (vasa salaria) données en cadeau par le roi Charles le Chauve à la cathédrale de Châlons47. C’est à ma connaissance le seul écho que donne la documentation concernant la vaisselle liturgique à l’importance du sel dans la liturgie du haut Moyen Âge.
Conclusion
20Dans la liturgie chrétienne du haut Moyen Âge, le sel participe à deux rites majeurs aux deux évolutions diamétralement opposées : celui de l’entrée en catéchuménat qui tend à disparaître du fait de la diffusion du pédobatisme et celui de la préparation de l’eau bénite qui connaît au contraire un succès considérable dans le cadre de la diffusion du christianisme dans les campagnes carolingiennes comme signe concret de la protection divine que recherchent les populations face aux aléas des éléments naturels. On remarquera pour finir qu’avec la disparition des scrutins ou du moins leur amenuisement dans la liturgie du baptême, c’est aussi un des cinq sens, le goût, que l’on voit de moins en moins présents dans la liturgie chrétienne alors même que la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher étaient au même moment activement sollicités comme l’ont montré récemment les travaux d’Éric Palazzo48. Les potentialités exégétiques du sel n’étaient pas minces comme l’ont montré les références scripturaires citées au cours de cette étude, mais il faut croire qu’elles n’étaient pas suffisantes pour être plus activement exploitées par les liturgistes du haut Moyen Âge.
Bibliographie
Sources
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1 Lesne 1943, spéc. p. 207-212 et 365-366 ; Bruand 2002, p. 185-202 ; cf. aussi Hocquet 1984.
2 Lewis 2016.
3 Raban Maur, De universo, (éd.) J.-P. Migne, col. 460 : Sal mystice significat condimentum sapientiae ; unde Dominus ad apostolos in Evangelio ait : « vos estis sal terrae : quod si sal evanuerit, in quo salietur ? » ; pour d’autres références à l’expression de condimentum sapientiae qui sert de titre à cet article, voir infra n. 9-10. Par commodité, les citations françaises de la Bible ont, sauf exception signalée, été tirées de la Bible de Jérusalem.
4 Latham 1982.
5 Nous laisserons de côté les bénédictions du sel au même titre que les autres aliments : voir sur ce point Franz 1909, t. I, p. 221-229.
6 Iogna-Prat 2006 ; Lauwers 2005.
7 Angenendt 1987, p. 275-276 (avec renvoi aux éditions de référence) ; voir aussi Latham 1982, p. 88-94.
8 Saxer 1997, p. 229-241 ; Bernard 2008, p. 408-415.
9 Keefe 2002, t. II, n° 15, p. 268 (Magnus de Sens) et n° 16, p. 286 (Théodulfe d’Orléans) ; Phelan 2014, p. 147-206, spéc. p. 197 ; voir aussi Chélini 1997, p. 47-59.
10 Keefe 2002, t. II, n° 33, p. 463.
11 MGH, Capitula episcoporum, t. III, p. 337 : De scrutiniis. Ut presbiteri per loca congrua ea celebrare non neglegant et infantes genitores vel genetrices eorum ad ecclesias hora constituta deferant.
12 MGH, Capitula episcoporum, t. II, p. 138 : Et ut scrutinia in locis et temporibus constitutis non neglegant.
13 Testimonia orationis, p. 98-106, spéc. p. 98.
14 Keefe 2002, t. I, p. 48.
15 L’étude fondamentale reste Schneider 1987 ; l’abondante documentation des formules médiévales de bénédiction a été rassemblée par Franz 1909, spéc. t. I, « Das Weihwasser », p. 43-220 ; voir aussi Latham 1982, p. 148-159.
16 Cazelles 1952 (avec renvoi aux notices plus développées du Dictionnaire de théologie chrétienne et du Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie).
17 Liber pontificalis, VII : Hic constituit aquam sparsionis cum sale benedici in habitaculis hominum ; cité par Schneider 1987, p. 339-340.
18 Grégoire le Grand, Registrum epistularum, XI, 56, éd. D. Norberg, t. II, p. 961-962, ici p. 961 : … quia fana idolorum destrui in eadem gente [Anglorum] minime debeant, sed ipsa, quae in eis sunt, idola destruantur. Aqua benedicta fiat, in eisdem fanis aspergantur altaria construantur, reliquiae ponantur, quia, si fana eadem bene constructa sunt, necesse est ut a cultu daemonum in obsequio ueri Dei debeant commutari… ; sur les méthodes missionnaires de Grégoire, voir Judic 2002.
19 C’est l’ordo 33 du Pontifical romano-germanique (dans l’édition de Cyrille Vogel et Reinhard Elze), élaboré d’après l’ordo romanus 41 (dans l’édition de Michel Andrieu).
20 Schneider 1987, p. 347.
21 Ibid.
22 Franz 1909, t. I, p. 132.
23 Ibid.
24 Schneider 1987, p. 348.
25 Franz 1909, t. I, p. 140-141 ; Hen & Meens (éd.) 2004.
26 Anson de Lobbes, Vita Ursmari, (éd.) W. Levison, 4, p. 458-459 : Tunc vir Dei Ursmarus praecepit sibi sal et aquam deferri ; quibus benedictis, iussit spargi in a omnibus locis monasterii, et sic statim omnis pavor cum auctore suo diabolo abscessit ; sur le monastère de Maubeuge à l’époque mérovingienne, voir Helvétius 1994, p. 60-75.
27 Exorcismus salis et aquae, (éd.) Franz 1909, t. I, p. 155-158.
28 Ibid., p. 155 : Exorciso te, creatura salis, per Deum uiuum, per Deum sanctum, per Deum totius creature, qui te per Heliseum prophetam in aquam mitti iussit ; qui diuina uoce ore suo locutus est ad discipulos suos dicens : « uos estis sal terre » ; qui per apostolum Paulum dicit : « cor uestrum sale conditum sit ».
29 Schneider 1987, p. 355.
30 Ibid.
31 Le coutumier de Fleury, (éd.) Davril & Donnat, p. 188, 220 et 238.
32 Walafrid Strabon, De exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum, c. 30, p. 514 : Aquam sparsionis cum sale benedici et in habitaculis fidelium spargi Alexander papa constituit. Sicut enim populus prior legalibus institutis deserviens sanguine lustrabatur, ita novus christianorum populus baptismi sacramento renatus digne aqua benedicta aspergitur, ut, sicut sanguis agni in postibus ad repellendum percussorem ponebatur, ita mysterium aquae corpora et loca muniat renatorum.
33 MGH, Capitula episcoporum, t. III, p. 175-178 ; Keefe 2002, t. II, p. 92-94.
34 Sélestat, Bibliothèque humaniste, ms 132, fol. 56v° : sive in domo sive in agro sive in angulis cubiculorum sive super homines sive super pecora uel jumenta, uel si quis te gustaverit, fias ei defensaculum vite.
35 Ibid., fol. 60r°.
36 Benedictio aquae et salis exorcismi ad fulgura, éd. Testimonia orationis ; sur ce manuscrit voir supra n. 13.
37 Chave-Mahir 2011.
38 MGH, Capitula episcoporum, t. II, c. 4, p. 36 : Ordinem reconciliandi iuxta modum sibi canonice reservatum atque unguendi infirmos, orationes quoque eidem necessitati competentes memoriter discat, similiter ordinem et preces in exequiis arque agendis defunctorum, nec minus exorcismos et benedictiones aque et salis.
39 Ibid., c. 5, p. 36 : Ut omni dominico die quisque presbiter in sua ecclesia ante missarum sollempnia aquam benedictam faciat in vase nitido et tanto mysterio convenienti, de qua populus intrans ecclesiam aspergatut. Et, qui voluerit, in vasculis suis nitidis ex illa accipiant et per mansiones et agros ac vineas, super pecora quoque sua atque super pabula eorum, nec non et super cibos et potum suum conspergant ; Schneider 1987, p. 358.
40 Réginon de Prüm, Libri duo, (éd.) W. Hartmann, p. 28-30 (question 36) : Si aquam benedictam omni die dominica ante missarum solemnia faciat in vase nitido tanto mysterio convenienti, de qua populus intrans ecclesiam aspergatur.
41 Admonitio synodalis, éd. Amiet 1964, c. 44, p. 53 : Omni die dominico ante missam aquam benedictam facite, unde populus aspergatur et ad hoc solum vas habete ; sur ce texte, voir Pokorny 1985.
42 Réginon de Prüm, Libri duo, (éd.). Hartmann, p. 118-120 (I 213 et I 214).
43 Voir supra n. 17.
44 Pour une édition en ligne du texte, voir http://www.pseudoisidor.mgh.de : Aquam enim sale conspersam populis benedicimus, ut ea cuncti aspersi sanctificentur ac purificentur, quod et omnibus sacerdotibus faciendum esse mandamus. Nam si cinis vitulae aspersus populum sanctificabat atque mundabat, multo magis aqua sale aspersa divinisque precibus sacrata populum sanctificat atque mundat. Et, si sale asperso per Eliseum prophetam sterilitas aquae sanata est, quanto magis divinis precibus sacratus sterilitatem rerum aufert humanarum et coinquinatos sanctificat et purgat, et cetera bona multiplicat, et insidias diaboli avertit, et a fantasmatis versutiis hominem defendit ? Nam si tactione fimbriae vestimenti salvatoris salvatos infirmos non dubitamus, quanto magis virtute sacrorum eius verborum divinitus sacrantur elementa, quibus sanitatem corporis et animae humana percipit fragilitas. His ergo et aliis instructi documentis vota singulorum domini sacerdotes respicite et virtute spiritus sancti divinis precibus per ministerium vobis divinitus collatum perficere certate. Elementa quoque, tam ea, quae praediximus, quam cetera divinis apta usibus et humanis necessaria infirmitatibus sacrate, infirmos curate et cetera, quae vobis pertinent, diligenter perficite. Ipse enim salvator tribuendo nobis exemplum discipulis ait suis : « In nomine meo daemonia eicite, infirmos curate, aegros sanate, leprosos mundate, et cetera ». Super infirmos etiam manus inponite, et bene habebunt.
45 Schneider 2002.
46 Lesne 1943, p. 369.
47 Flodoard, Historia Ecclesia Remensis, III, 23, (éd.) Stratmann, p. 314 : Item pro duobus vasis salariis que rex sancto Stephane mittebat, et aurea cruce cum sanctorum reliquiis quam regina delegabat altari eiusdem sancti.
48 Palazzo 2014 ; Palazzo (dir.) 2016.
Auteur
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Charles Mériaux
Université de Lille UMR 8529 IRHiS, charles.meriaux@univ-lille.fr
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