7. La transformation de la femme de Loth en statue de sel dans l’exégèse juive et chrétienne des premiers siècles
p. 135-152
Résumés
L’histoire de la femme de Lot transformée en statue de sel a inspiré les commentateurs juifs et chrétiens de la Bible. On s’intéressera particulièrement, dans les commentaires antiques, à ce qui justifie la matière dans laquelle la femme de Lot fut statufiée, le sel et non la pierre. Certains commentaires, en effet, s’intéressent seulement au sens symbolique du regard en arrière pour lequel la femme de Lot fut punie en étant statufiée ; cependant, nombre d’exégèses juives et chrétiennes, ainsi que des réécritures poétiques de l’épisode de la Genèse, tentent d’expliciter la symbolique spécifique du sel.
La statue de sel du récit biblique s’inscrit en outre dans le paysage de la mer Morte, que ce soit à travers les récits des pèlerins de l’Antiquité qui attestent avoir vu la femme de Lot changée en statue de statue de sel ou à travers les commentaires qui tentent au contraire d’expliquer un récit invraisemblable par des phénomènes naturels, géographiques et physiques.
The biblical narrative of Lot’s wife turned into a salt statue inspired Jewish and Christian commentators. We will focus, in the ancient exegeses, on the material in which Lot’s wife was statufied, i.e. salt and not stone. Some texts are only interested in the symbolic meaning of the backward glance for which Lot’s wife was punished by being statufied; however many Jewish and Christian exegeses, as well as poetic rewritings of this episode of Genesis try to explain the specific symbolism of salt. The salt statue of the biblical narrative is also part of the landscape of the Deas Sea as well through antique pilgrims’stories who attest having seen Lot’s wife changed into a salt statue or through commentaries trying to explain an unlikely story by natural, geographical and physical phenomena.
Entrées d’index
Mots-clés : statue de sel, Bible, Loth, symbolique du sel
Keywords : salt statues, Bible, Lot, symbolic salt
Index géographique : Mer morte
Texte intégral
1Le livre de la Genèse consacre un chapitre entier, le chapitre 19, à l’histoire de Loth, de sa femme et de ses filles. Ce chapitre s’inscrit lui-même dans le cadre plus large de l’histoire d’Abraham, narrée au long des chapitres 12 à 25. Loth est le neveu d’Abraham, et, de fait, la figure d’Abraham est impliquée dans le récit de la destruction de Sodome. Les deux anges qui arrivent à Sodome au début du chapitre 19 sont ceux qui, dans le chapitre 18, accompagnent Yahvé lorsque « trois hommes » apparaissent à Abraham au Chêne de Mambré. Après que Yahvé a annoncé à Abraham sa décision de détruire Sodome et Gomorrhe, ils partent pour Sodome : « Les hommes partirent de là et allèrent à Sodome » (Gn 18.22). L’objet premier du récit est la destruction de Sodome : la négociation serrée – on pourrait parler de marchandage – menée par Abraham avec Yahvé aux versets 23 à 32 du chapitre 18 pour tenter de sauver les quelques justes qui seraient à Sodome se clôt sur la promesse divine d’épargner Sodome s’il s’y trouve dix justes. Dans cette perspective, Loth est le juste qui, au chapitre 19, parce qu’il ne partage pas les mœurs des Sodomites et protège de son hospitalité les anges en butte à leurs désirs, mérite d’être sauvé avec sa famille. Abraham apparaît d’ailleurs dans le chapitre 19, après la sortie de Loth de Sodome et avant le départ du même Loth de la ville de Çoar, où il avait trouvé refuge avec sa femme et ses filles, pour la montagne.
Abraham se rendit de bon matin au lieu où il s’était tenu devant le Seigneur, il porta son regard sur Sodome, Gomorrhe et tout le territoire du District ; il regarda et vit qu’une fumée montait de la terre comme la fumée d’une fournaise.
Or, quand Dieu détruisit les villes du District, il se souvint d’Abraham, et il retira Loth au cœur du fléau, quand il bouleversa les villes où Loth habitait. (Gn 19.27-29)1
2La raison de l’apparition d’Abraham à ce moment précis du récit consacré à Loth est éclairée par le commentaire du narrateur : l’histoire de Loth s’inscrit dans la problématique du salut, un salut que Loth doit autant à la négociation menée par Abraham qu’à l’hospitalité qu’il a offerte aux anges. Parce que Loth s’est conduit en juste, Yahvé accomplit la promesse faite à Abraham, et Loth échappe au châtiment qui détruit Sodome. Or le verset qui précède immédiatement la conclusion de l’histoire de la destruction de Sodome est consacré à la femme de Loth :
La femme de Loth regarda en arrière et elle devint une colonne de sel. (Gn 19.26)
3Les anges avaient en effet offert le salut non seulement à Loth, mais à toute sa famille. Ses gendres refusent toutefois de le suivre, c’est donc sa femme et ses filles que les anges associent au salut de Loth :
Lorsque pointa l’aurore, les anges insistèrent auprès de Loth en disant : « Debout ! Prends ta femme et tes deux filles qui se trouvent ici de peur que tu ne périsses par la faute de cette ville. » Comme il s’attardait, les hommes le tirèrent par la main, lui, sa femme et ses deux filles car le Seigneur avait pitié de lui ; ils le firent sortir pour le mettre hors de la ville. Comme ils le menaient dehors, ils dirent à Loth : « Sauve-toi, il y va de ta vie. Ne regarde pas derrière toi, ne t’arrête nulle part dans le District ! Fuis dans la montagne de peur de périr. » (Gn 19.15-17)
4Loth, qui craint de ne pas avoir le temps de gagner la montagne, obtient de se réfugier d’abord dans la ville proche de Çoar.
Le soleil se levait sur la terre et Loth entrait à Çoar quand le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu. Cela venait du ciel et du Seigneur. Il bouleversa ces villes, tout le District, tous les habitants des villes et la végétation du sol. La femme de Loth regarda en arrière et elle devint une colonne de sel. (Gn 19.23-26)
5Le verset qui concerne la femme de Loth clôt donc la courte séquence narrative de la destruction de Sodome, et sa transformation en colonne de sel est mentionnée au même titre que la destruction des villes, des habitants de ces villes et de la végétation du sol de tout le District. Elle est exclue du salut offert à la famille de Loth et participe de la punition divine qui frappe le pays.
6Malgré son extrême brièveté, le verset qui mentionne le sort de la femme de Loth a connu, à l’image de l’ensemble de l’histoire de Loth, une grande postérité. Cette postérité est due à la place qui est faite à la femme de Loth dans l’exégèse juive et chrétienne. Charles Munier, dans un article de 1989, « La femme de Lot dans la littérature juive et chrétienne des premiers siècles », recense rapidement les commentaires juifs et chrétiens jusqu’au VIe siècle2. Conformément au thème de ce colloque, je me propose ici de focaliser mon étude sur l’interprétation qui a été proposée de la matière en laquelle la femme de Loth est transformée, le sel. Si bref qu’il soit, le verset 26 offre en effet trois éléments du récit à l’analyse : le regard en arrière, la colonne, enfin le sel dont est composée la colonne. On pourrait s’étonner de ce que je dissocie colonne et sel. Mais à bien examiner les exégèses successives, quatre cas de figure apparaissent. Certains exégètes ne commentent que la colonne, et la question qui se pose est alors la suivante : pourquoi le sel est-il passé sous silence ? D’autres ne commentent que le sel, et l’on peut se demander ce qui justifie que l’accent soit mis sur la seule matière dont est composée la colonne. D’autres encore commentent à la fois la colonne et le sel, et la question est alors celle du rapport que les exégètes établissent entre eux : participent-ils d’une interprétation unitaire, ou y a-t-il dissociation des valeurs symboliques de l’un et l’autre ? Dans un dernier cas de figure, le sel n’est présent que de manière implicite, et il sera intéressant d’observer selon quelles modalités le sel contribue à l’interprétation sans être directement nommé.
7À la question de la place accordée au sel dans les interprétations du verset 26, s’ajoute évidemment celle de la signification qui lui est conférée : à quelle caractéristique du sel recourt-on ? Est-elle invoquée dans un sens positif ou négatif ? Une dernière question se posera à l’issue de l’enquête : voit-on s’élaborer au fil des commentaires successifs une ligne interprétative qui l’emporte ? Quelle que soit la réponse qu’on doive apporter sur ce point, la méthode de l’enquête ne peut échapper à la chronologie, tant il est vrai que les commentaires sur l’Écriture dans l’Antiquité se conçoivent sous la forme de la mise en place, de la transmission et de l’enrichissement d’une tradition exégétique. Je procéderai donc en intégrant l’approche thématique dans une progression chronologique et en distinguant sources juives et sources chrétiennes.
8Pour commencer, il convient de souligner que le sort de la femme de Loth a embarrassé les commentateurs, et d’abord les commentateurs juifs. À la brièveté du verset s’ajoute en effet le fait que le texte biblique ne nous dit par ailleurs rien de cette femme. On ignore même son nom : c’est dans un commentaire juif tardif, les Pirqé de Rabbi Éliézer, de la première moitié du IXe siècle, qu’on lui attribue le nom d’Édith, mais ce nom résulte précisément de l’interprétation du verset, puisqu’il vient « de èd, témoignage, comme la statue de sel qui témoigne de cette histoire », ainsi que l’indiquent en note les éditeurs de ces Pirqé ou « Chapitres »3. Le personnage n’apparaît que dans la recommandation des anges à Loth de prendre avec lui « sa femme et ses filles », puis dans le geste des mêmes anges qui les entraînent hors de Sodome. Encore l’examen des pronoms dans le texte hébreu est-il intéressant : la femme et les filles de Loth sont comme absorbées dans le pronom singulier qui ne prend que Loth en compte et fait des membres de sa famille une sorte d’extension de sa personne. Ainsi est-il dit : « Comme il s’attardait, les hommes le tirèrent par la main, lui, sa femme et ses deux filles car le Seigneur avait pitié de lui ; ils le firent sortir pour le mettre hors de la ville. Comme ils le menaient dehors, ils dirent à Loth… ». De manière assez significative, pour le verset 17, la traduction grecque de la Septante utilise le pluriel – « lorsqu’ils les eurent conduits à l’extérieur » – et supprime la mention, explicite dans le texte hébreu, que l’avertissement qui suit s’adresse à Loth, ne gardant que « et dirent ». Jérôme, dans sa traduction latine, revient au singulier du texte hébreu et rétablit Loth comme destinataire de l’avertissement des anges4.
9Il est possible que la traduction grecque ait voulu impliquer plus visiblement la femme de Loth dans l’avertissement de ne pas regarder en arrière. Car la question que se sont posée les commentateurs du texte biblique est bien celle-là : qu’a pu faire la femme de Loth pour mériter un tel châtiment ? La réponse est qu’elle a d’une manière ou d’une autre commis une faute. Or il semble que l’explication la plus ancienne de cette faute dans la tradition juive soit la transgression de la défense de regarder en arrière, mais que très vite se soit greffée sur cette première explication une autre justification impliquant le sel. La datation des commentaires juifs est très difficile, car il s’agit le plus souvent de compilations et, même si l’on parvient à dater une compilation donnée avec assez de certitude, elle comporte des éléments additionnés au fil du temps, dont chacun ne peut être daté avec certitude. C’est pourquoi il est commode, pour une vue d’ensemble, de partir de la compilation moderne réalisée au début du XXe siècle par L. Ginzberg5. Dans plusieurs volumes intitulés Les légendes des Juifs, Ginzberg présente sous la forme d’un récit continu le texte biblique enrichi des éléments exégétiques fournis au fil du temps par la littérature rabbinique ; un riche appareil de notes renvoie aux sources.
10Dans la séquence qui, dans le deuxième volume des Légendes des Juifs, est consacrée à l’histoire de la destruction de Sodome, à deux reprises, l’amplification du récit biblique par les commentaires rabbiniques concerne la femme de Loth. Le premier développement vient juste après la mention du refus que les anges opposèrent d’abord à l’offre d’hospitalité de Loth en Gn 19.2 :
Lot insista cependant et les mena de force dans sa maison. Dans la maison, il dut vaincre l’opposition de sa femme qui dit : « si les habitants de Sodome l’apprennent, ils te tueront. »
Lot fit deux coins dans sa maison, un pour lui-même et ses invités, l’autre pour sa femme, de sorte que si quelque malheur arrivait, sa femme soit sauve. Ce fut néanmoins elle qui le trahit. Elle alla trouver une voisine pour emprunter du sel et, à la question de savoir pourquoi elle n’avait pu se pourvoir de sel pendant le jour, elle répondit : « Nous avions suffisamment de sel jusqu’à ce que des hôtes arrivent ; à cause d’eux, il nous en faut davantage. » C’est ainsi que la présence d’étrangers fut ébruitée dans la ville6.
11Le deuxième développement concerne la destruction de Sodome et la transformation de la femme de Loth en colonne de sel :
Lorsque les anges firent sortir Lot et sa famille et les emmenèrent hors de la ville, ils leur demandèrent de ne penser qu’à sauver leur vie et de pas regarder en arrière, de peur qu’ils n’aperçoivent la Shekinah, descendue pour parachever la destruction des villes. La femme de Lot ne put se contrôler. L’amour maternel l’incita à regarder en arrière pour s’assurer que ses filles mariées suivaient. Elle vit la Shekinah et fut transformée en colonne de sel. Cette colonne existe encore aujourd’hui. Le troupeau la lèche tout au long du jour, de sorte qu’au soir elle semble avoir disparu, mais le lendemain elle est toujours là, aussi grande que la veille7.
12On constate que l’amplification du récit biblique vise dans les deux cas à expliquer la punition infligée à la femme de Loth. Le premier développement introduit le sel dès le début du récit du chapitre 19. L’explication selon laquelle la femme de Loth était hostile à l’accueil des anges se trouve dans un midrash sur la Genèse, le Midrash Bereshit Rabba ou Genèse Rabba, que l’on date de la seconde moitié du Ve siècle de notre ère8. Les manifestations de cette hostilité se cristallisent – sans jeu de mots ! – dans la mention du sel. À propos de Gn 19.3 – « Il leur prépara un repas, fit cuire des pains sans levain et ils mangèrent » –, l’auteur de Genèse Rabba indique :
« Il fit cuire des pains sans levain (matsot) et ils mangèrent » : une violente querelle (matsout) éclata à propos du sel. Loth dit [à sa femme] : Donne un peu de sel aux invités. Elle lui répondit : Quoi, cette mauvaise coutume aussi tu veux l’introduire ici9 !
13Plus loin, le commentaire sur Gn 19.26 rapporte à l’utilisation coupable du sel par la femme de Loth sa transformation en colonne de sel :
Rabbi Itshaq dit : C’est qu’elle fauta avec le sel. La nuit même où les anges arrivèrent chez Loth, que fit-elle ? Elle se rendit chez tous les voisins, en disant : Donnez-moi un peu de sel car nous avons des invités. Elle voulait que les gens de la ville apprennent leur présence. Voilà pourquoi elle devint une colonne de sel10.
14Le commentaire de Rachi (XIe siècle) explicite plus clairement encore l’application de la loi du talion à la faute de la femme de Loth et, ce faisant, comme l’auteur du Midrash Genèse Rabba, il fait du sel l’élément unique d’explication du châtiment. Cependant, il retient non pas la divulgation de la présence des anges au prétexte d’aller chercher du sel, mais le refus de donner du sel aux invités de Loth :
« Sa femme regarda par derrière ». Derrière Loth – « Elle devint un bloc de sel ». C’est par le sel qu’elle avait péché, c’est par le sel qu’elle est punie. Loth lui avait dit : Donne du sel à ces invités. Elle lui a répondu : Même cette mauvaise coutume, tu veux l’introduire ici11.
15Ainsi, dans ce premier type d’interprétation, le seul élément retenu pour expliquer la transformation de la femme de Loth en colonne de sel est la façon dont elle instrumentalise le sel pour manifester son refus d’accueillir les anges, voire pour tenter de les faire chasser. Le regard en arrière n’est pas pris en compte dans l’étiologie de la faute, et la colonne n’est pas commentée. On pourrait penser que le sel n’est ici investi d’aucune valeur symbolique, qu’il n’est en quelque sorte qu’un élément neutre dans la narration amplifiée dont la finalité est de proposer une justification plausible de la transformation en colonne de sel. La femme de Loth a mal agi – ou mal parlé – en se servant du sel, et elle est punie par là où elle a péché. Mais le contexte suggère une autre lecture. Loth échappe à la destruction de Sodome parce qu’il agit en juste en offrant l’hospitalité aux anges et en refusant de les livrer aux habitants de la ville. Il est la figure de l’hospitalité pour toute la tradition juive et chrétienne. Or, qu’il s’agisse de la querelle à propos du sel que sa femme répugne à donner aux invités ou de la visite qu’elle fait chez les voisins pour révéler leur présence, l’utilisation qu’elle fait du sel symbolise dans ces développements ajoutés au récit biblique son refus de l’hospitalité. L’auteur de Genèse Rabba insiste sur ce refus lorsqu’il commente le verset 8, dans lequel Loth demande aux habitants de Sodome qui se pressent à sa porte de ne rien faire à ses hôtes :
Autre interprétation sur « puisqu’ils sont venus à l’ombre de mon toit » : cela nous apprend que la femme de Loth ferma aux anges la porte de sa maison : Si tu tiens à les recevoir, dit-elle, reçois-les dans ton coin12.
16La femme de Loth incarnant l’opposition à ce qui procure le salut à son époux, il est logique qu’elle soit finalement exclue de ce salut. Le sel, dans ces commentaires rabbiniques, joue le rôle de marqueur de l’hospitalité. Il a une valeur positive quand Loth veut l’offrir à ses invités, seule son utilisation par sa femme est mauvaise et il devient alors le signe de la punition divine qu’elle a méritée par son comportement.
17Le deuxième développement dans le récit de Ginzberg concerne le verset 26 et propose une version bien différente. Le sel n’est plus invoqué dans l’explication de la punition, mais participe d’une histoire miraculeuse selon laquelle la colonne de sel non seulement existe encore, mais ne cesse de diminuer et de se reconstituer jour après jour. Dans les versions que nous venons d’examiner, l’amplification du récit biblique se fait nettement au détriment de la femme de Loth, en soulignant sa culpabilité et le fait qu’elle a mérité son châtiment. L’idée qu’elle regarda en arrière par souci de sa famille restée à Sodome apparaît dans deux recensions palestiniennes du Targum du Pentateuque13. La première est le codex Neofiti 1 (N), que l’on date vers la fin du IIe ou au IIIe siècle de notre ère, par conséquent bien avant le Midrash Genèse Rabba et le commentaire de Rachi :
Parce que la femme de Loth était du nombre des Sodomites, elle regarda en arrière pour voir ce qu’il en serait à la fin de la maison de son père et voici qu’elle devint colonne de sel, jusqu’au jour où ressusciteront les morts14.
18La seconde recension, dite du Pseudo-Jonathan (Jo), est plus tardive ; elle combine l’explication familiale avec celle du péché par le sel :
Sa femme regarda derrière l’ange pour savoir ce qu’il en serait à la fin de la maison de son père. Elle était, en effet du nombre des filles des Sodomites et parce qu’elle avait péché par le sel, en divulguant (la présence) des malheureux, voici qu’elle fut transformée en colonne de sel15.
19Cette version, qu’il est difficile de dater avec précision, témoigne des difficultés d’interprétation du verset 26. L’auteur semble hésiter entre deux explications de la faute : une explication par le regard en arrière ou une explication par le sel. Ou plutôt, il les relie : en changeant de place la mention selon laquelle la femme de Loth « était du nombre des Sodomites », il en modifie le sens. Dans le Targum Neofiti 1, cette mention explique le regard en arrière par la préoccupation de la femme de Loth pour sa famille restée à Sodome. Dans le Targum du Pseudo-Jonathan, la même mention associe cette femme à la faute et à la punition des Sodomites sous la forme particulière du péché par le sel.
20Une œuvre plus tardive, datant selon les historiens modernes de la première moitié du IXe siècle, reprend les éléments d’interprétation des deux recensions palestiniennes du Targum du Pentateuque. Il s’agit des Pirqé de Rabbi Éliézer, cités plus haut, œuvre déroutante qui « semble se situer à la lisière de la littérature apocryphe de la Bible hébraïque16 » et qui « se propose littéralement comme une réécriture de la Torah, comme une parole seconde17 ». Le chapitre 25 commente notre épisode :
Ils leur dirent : ne regardez pas derrière vous, car la Chekhina du saint, béni soit-il, est descendue afin de faire pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu. Édith, la femme de Lot, s’émut pour ses filles qui étaient mariées dans Sodome, elle regarda derrière elle pour voir si elles la suivaient ou non, or elle vit derrière elle la Chekhina et devint une statue de sel, comme il est dit : « Sa femme regarda en arrière et elle devint une statue de sel18. »
21Les éditeurs français de ce texte indiquent que « les premières éditions ajoutent le passage suivant : “Elle est encore debout. Chaque jour elle est léchée par des bœufs et [sa taille] est réduite à la hauteur de ses pieds, le matin elle repousse”, comme il est dit, etc19. ». Comme les recensions palestiniennes du Targum du Pentateuque, le rédacteur des Pirqé s’efforce d’expliquer la désobéissance de la femme de Loth et son regard en arrière par l’inquiétude pour sa famille, ici pour voir si ses filles la suivent, et le fait de voir la Chekhina est présenté comme un accident plutôt que comme une transgression. La raison qui pousse la femme de Loth à se retourner est plutôt valorisée – Ginzberg la reformule d’ailleurs en « amour maternel » – et vise à atténuer sa faute ; la référence à un péché par le sel disparaît, et elle est remplacée par un fait qui relève du merveilleux. Le caractère miraculeux de la reconstitution permanente de la colonne de sel prend dans ce contexte interprétatif un sens plutôt favorable à la femme de Loth.
22Les Midrashim comme les Targums se présentent sous la forme de récits rassemblant les commentaires sur l’Écriture des maîtres juifs de l’Antiquité20. Philon d’Alexandrie, au tournant de l’ère chrétienne, trace un autre chemin pour l’exégèse scripturaire, chemin sur lequel s’engageront à sa suite les Pères grecs et latins. Philon est revenu à plusieurs reprises sur l’histoire de Loth et particulièrement sur le sort de la femme de Loth. Le passage le plus long se trouve dans les Questions sur la Genèse, ouvrage qui nous est parvenu dans une traduction arménienne et une version latine produite par Rufin au IVe siècle, et dans lequel l’alexandrin livre une étude exhaustive, verset par verset, du chapitre 19. À propos du verset 26, il pose la question suivante : « Pourquoi sa femme regarda-t-elle en arrière et devint-elle une statue de sel et non d’une autre matière ? ». Dans le chapitre 52, Philon répond en deux temps : il explique d’abord le sens littéral, puis le sens allégorique. Le sel n’est impliqué que dans l’explication littérale :
La lettre est très claire. En effet, les anges ordonnèrent de ne pas se détourner en arrière et elle transgressa l’ordre, aussi fut-elle punie, non cependant de la même façon que Sodome, car celle-ci était détruite par le soufre et le feu, tandis que la femme était changée en la substance du sel. Tout cela annonce infécondité et infertilité, car, une fois la région passée au feu, la partie saligineuse n’en est pas moins infertile. Donc (Dieu) se complaît à opérer pour toi de très grandes merveilles, de même que sur Sodome ce qui était léger par nature fut forcé de se porter en bas comme ce qui est lourd par nature ; de même une des choses créées pour le salut et la durée, le sel, devient cause de perte et de destruction21.
23Philon pose clairement le problème : comment le sel, créé pour le salut et la durée, peut-il être cause de perte et de destruction ? Les éléments de réponse sont les suivants : la punition de la femme de Loth est associée à la punition de Sodome ; même si les modalités diffèrent, le châtiment commun est l’infertilité, conformément au sens de Sodome, qui se traduit par « Stérilité » (Question 31). Après avoir posé cette analogie entre le sort de Sodome et celui de la femme de Loth, Philon la mène à son terme pour expliquer le choix du sel dans la punition. Dans la question précédente portant sur le verset 23, il expliquait « le Seigneur fit pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome » par une « action merveilleuse », qui « fait apparaître non pas l’état habituel des éléments, mais une certaine puissance du pouvoir absolu et souverain, qui modifie la nature de toute chose selon un plan préétabli ». En vertu de cette action merveilleuse, le soufre et le feu, qui sont naturellement portés vers le haut, ont été soumis à un mouvement inverse, du haut vers le bas. De même, le sel, substance vitale, propre à la conservation, voit son utilité naturelle modifiée en manifestation de mort. On mesure l’écart entre l’interprétation de Philon et les commentaires juifs que nous avons examinés plus haut : le sel ne sert plus à individualiser la faute de la femme de Loth ; au contraire, il participe d’un plan divin dans lequel il joue un rôle analogue à celui du soufre et du feu.
24Dans les autres passages de l’œuvre de l’alexandrin où il est fait mention de la femme de Loth, le sel n’apparaît que fugitivement, et sa valeur est alors harmonisée avec l’interprétation allégorique que Philon propose de la pétrification de la femme de Loth. Dans la formulation « colonne de sel », c’est désormais la colonne qui fait l’objet de l’attention principale. Une remarque s’impose ici : Philon appartient au judaïsme alexandrin de langue grecque. Il cite donc le texte biblique dans la traduction grecque des Septante. Dans les Questions sur la Genèse, la version latine reprend la traduction que la plupart des commentateurs latins utilisent, statua salis, « statue de sel ». Mais dans les autres ouvrages de Philon dont nous avons conservé le texte grec original, le terme grec qui traduit le mot hébreu netsiv, « pilier », est στήλη. La racine de netsiv renvoie d’abord à la fixité, à l’immobilité. Dans l’interprétation philonienne de Gn 19, Loth incarne l’Intellect mâle, qui cherche à contempler la vertu et les biens spirituels placés devant lui ; sa femme est du côté de la sensation, qui cherche en arrière les satisfactions passionnelles, gloire, richesse, beauté. Elle est donc condamnée à l’inertie d’une « stèle sans âme » (ἀψύχου στήλης). Dans le traité De somniis, « Sur les songes », Philon développe l’image de la stèle à partir de Dt 16.22, « Tu n’élèveras pas de stèle à toi-même » :
Car rien, en vérité, parmi les affaires humaines, ne reste debout, et ce ne sont pas ceux qui s’effondrent dans le moment même où ils prétendent le contraire qui me feront changer d’avis. C’est qu’ils pensent non seulement être fermement établis, mais également mériter honneurs et inscriptions commémoratives, oubliant Celui qui seul mérite des honneurs et reste vraiment debout. En effet, lorsqu’ils s’écartent et se détournent de la route conduisant à la vertu, la sensation, leur digne épouse, les en détourne encore plus et les contraint à s’échouer. C’est pourquoi, comme un navire dont la carcasse s’est entièrement brisée, l’âme tout entière se dresse à la façon d’une stèle. Car l’Écriture dit que la femme de Lot s’étant retournée pour regarder derrière elle fut changée en colonne de sel. C’est tout à fait vraisemblable et acceptable. Car si quelqu’un ne regarde pas attentivement ce qui est en avant, ce qui est digne d’être contemplé et écouté, c’est-à-dire les vertus et les actions vertueuses ; si au contraire il jette des regards admiratifs sur ce qui est derrière lui dans son dos et se met à la poursuite de la gloire qui rend sourd, de la richesse qui aveugle, de la force physique qui rend stupide, de la beauté du corps sans l’intelligence, et de tous les avantages du même genre, il se dressera comme une stèle sans âme et qui fond sur elle-même : car le sel n’est pas quelque chose de solide22.
25Le sel représente ici ce qui est promis à la dissolution. L’interprétation allégorique de l’image est complexe : la stèle symbolise à la fois la prétention humaine à la stabilité et aux honneurs, l’immobilité à laquelle le regard en arrière condamne celui qui en reste au désir des biens terrestres et, par le sel, la fragilité et l’effondrement de l’âme en proie aux passions.
26L’interprétation de Gn 19.26 par les Pères de l’Église s’inscrit dans le prolongement de celle de Philon, dans la mesure où, au lieu d’être prise au sens littéral comme dans les commentaires juifs, la faute et la punition de la femme de Loth revêtent dans l’exégèse chrétienne un sens spirituel. Le verset 26 n’est plus analysé dans la dynamique du récit de la destruction de Sodome, mais cité comme l’exemplum d’une leçon morale ou spirituelle. Toutefois, ce qui caractérise l’interprétation patristique du sort de la femme de Loth est que le verset 26 est lu à travers un double prisme, celui du livre de la Sagesse et celui des textes des Évangiles, plus particulièrement de Lc 17.32. Si Philon déniait à l’homme dans le De somniis le droit de se dresser comme une stèle commémorant sa propre gloire, la valeur commémorative va l’emporter dans l’interprétation chrétienne de la colonne de sel, mais avec un sens différent. Le mot grec στήλη signifie en effet à la fois un bloc qui se dresse et une stèle commémorative. Or un livre composé au Ier siècle av. J.-C., le livre de la Sagesse, qui fait partie des apocryphes pour les juifs et les protestants, des livres deutérocanoniques pour les catholiques, a eu une influence déterminante sur l’exégèse chrétienne de la transformation de la femme de Loth en colonne/stèle de sel, στήλη ἁλός. Le chapitre 10 propose un résumé de l’histoire du salut, histoire qui s’est déroulée sous la conduite de la Sagesse depuis la création du premier homme. Aux versets 6 et 7, c’est l’histoire de Sodome, suivie au verset 8 d’une conclusion :
De même, alors que les impies périssaient, elle délivra le juste
fuyant devant le feu qui s’abattait sur les cinq villes.
En témoignage de leur perversité subsistent toujours
une terre aride et fumante,
des plantes aux fruits que les saisons ne mûrissent pas,
et une colonne de sel dressée en mémorial d’une âme incrédule.
Ceux qui ont dédaigné la Sagesse
non seulement sont devenus incapables de connaître le bien,
mais encore ont laissé à la postérité un souvenir de leur folie,
pour que, dans leurs fautes mêmes,
ils ne puissent rester cachés.
27En Lc 17.20-37, Jésus parle de la venue du Règne de Dieu ; il annonce le jour du Fils de l’homme, qui viendra avec le jugement de Dieu. Il en sera comme aux jours de Noé, comme aux jours de Loth :
Ou aussi, comme il en fut aux jours de Lot : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; mais, le jour où Lot sortit de Sodome, Dieu fit tomber du ciel une pluie de feu et de soufre et les fit tous périr.
Il en ira de la même manière le Jour où le Fils de l’homme se révélera. Ce jour-là, celui qui sera sur la terrasse et qui aura ses affaires dans la maison, qu’il ne descende pas les prendre ; et de même celui qui sera aux champs, qu’il ne revienne pas en arrière. Rappelez-vous la femme de Lot23.
28Ce qui ressort des deux textes est que l’histoire de la femme de Loth est une leçon pour toutes les générations. Clément de Rome, à la fin du Ier siècle, l’atteste :
C’est à cause de son hospitalité et de sa piété que Lot fut sauvé de Sodome, tandis que tous les alentours étaient châtiés par le feu et le soufre. Le maître montra qu’il n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, mais qu’il livre ceux qui cherchent ailleurs leur appui au châtiment et au supplice. La femme de Lot qui l’accompagnait dans sa fuite, sans partager sa foi, sans avoir accordé son cœur au sien, fut établie comme un signe : elle devint une statue de sel jusqu’à ce jour, afin de faire connaître à tous que les cœurs inconstants, hésitant à croire à la puissance de Dieu, sont punis, et que leur peine sert de leçon à toutes les générations24.
29L’idée que la statue de sel est dressée comme un monument, comme un mémorial de la faute de la femme de Loth punie par Dieu afin d’enseigner toutes les générations, est comprise non seulement au sens spirituel, mais dans la matérialité même de la statue. Flavius Josèphe témoigne dès la seconde moitié du Ier siècle du fait que la statue de sel est toujours visible : « … et elle fut changée en colonne de sels. Je l’ai d’ailleurs vue, car elle subsiste encore aujourd’hui25. » C’est sur cette permanence que s’appuie la lecture typologique qu’Irénée de Lyon fait, vers 180, de Gn 19.26 :
Entre-temps, l’épouse était abandonnée près de Sodome, non plus chair corruptible, mais « statue de sel » demeurant pour toujours et montrant en elle-même par les phénomènes naturels ce qui est habituel à l’homme, parce que l’Église aussi, qui est « le sel de la terre », a été abandonnée dans la région de ce monde pour y subir les vicissitudes humaines ; et, lors même que lui sont continuellement enlevés des membres, elle demeure la statue de sel inentamée, c’est-à-dire le soutien de la foi, affermissant ses fils et les envoyant au-devant de leur Père.
[…]
Car l’opprobre de ceux qui souffrent persécution pour la justice, endurent toutes sortes de tourments, sont mis à mort pour l’amour de Dieu et la confession de son Fils, seule l’Église le supporte purement : sans cesse mutilée, sur-le-champ elle accroît ses membres et retrouve son intégrité, de la même manière que son image, la femme de Lot devenue sel26.
30L’interprétation d’Irénée intervient dans le contexte particulier de la polémique qu’il mène contre l’interprétation des Écritures juives et chrétiennes par les gnostiques. Le double enjeu herméneutique et théologique est la réception de l’Ancien Testament que les gnostiques rejettent comme l’œuvre d’un Démiurge imparfait, distinct du Dieu du Nouveau Testament. Dans cette perspective, la lecture typologique consiste à reconnaître dans les personnages et les événements de l’AT la figure, le type de ce qui se rapporte au Christ, sa personne, ses actes, l’Église elle-même. Une telle lecture permet particulièrement de « sauver » des récits de l’AT qui étaient condamnés par les gnostiques en raison de leur immoralité ou de leur inconvenance. L’exégèse de Gn 19.26 participe de cette démarche, au même titre que celle des versets dans lesquels est raconté l’inceste de Loth avec ses filles. Irénée classe ces actes parmi ceux « que les Écritures ne blâment pas, mais se contentent de rapporter », et dont il convient de « chercher la valeur figurative, car aucun des actes que l’Écriture rapporte sans les réprouver n’est dépourvu de signification ». Dans les passages que j’ai cités, Irénée propose la seule interprétation entièrement positive de la transformation de la femme de Loth en statue de sel : elle est la figure de l’Église qui demeure entière malgré la perte de certains de ses membres. Cette perte désigne explicitement la persécution dont les chrétiens sont les victimes – Irénée lui-même meurt martyr à Lyon.
31Or c’est le sel qui, chez Irénée, est la clé de l’interprétation figurative de la femme de Lot, sous la forme de la permanence de la statue de sel qui sans cesse s’effrite et perd ses membres et sans cesse les reconstitue. Il semble bien que cette exégèse dépende de témoignages tels que celui de Flavius Josèphe – contemporain d’Irénée – selon lequel on voyait encore la statue de la femme de Loth : Irénée parle de la femme de Loth « devenue statue de sel jusqu’à ce jour », « statue de sel demeurant pour toujours ». Mais il n’adopte pas la version merveilleuse selon laquelle, léchée par des animaux, elle se reconstitue chaque jour. Il rattache le phénomène aux naturalia (« montrant en elle-même par des phénomènes naturels ») : de même que le sel recouvre de manière incessante la statue de la femme de Loth, l’Église reconstitue toujours son corps grâce à de nouveaux membres. L’exégèse spirituelle s’inspire manifestement de Mt 5.13, qui fait des disciples du Christ « le sel de la terre », et la remarque sur les naturalia pourrait venir des observations de Pline l’Ancien dans l’Histoire naturelle, à propos du sel qui se reconstitue dans les lacs de Sicile ou dans les montagnes : « autant on enlève de sel pendant le jour, autant il s’en reforme pendant la nuit […] certaines montagnes produisent aussi du sel natif, comme dans les Indes l’Oroménus, où il se taille comme des pierres dans une carrière ; il se reproduit à mesure, et c’est pour les souverains la source d’un revenu plus considérable que l’or et les perles27 ».
32Un dernier groupe de textes assimile clairement le sel à la sagesse, avec des variations dans l’interprétation. Origène, dans les Homélies sur la Genèse composées entre 240 et 250, s’interroge avec une certaine sympathie sur le sort de la femme de Loth :
Y eut-il là, dites-moi, de la part de cette femme, dans ce regard jeté en arrière, une faute suffisante pour encourir la mort, à laquelle elle semblait échapper par faveur de Dieu ? Qu’est-ce, en effet, qui rendit si grave, pour cette femme à l’esprit bouleversé, d’avoir regardé en arrière, où un fantastique crépitement de flammes jetait l’épouvante28 ?
33À la suite de Philon d’Alexandrie, Origène propose une interprétation spirituelle selon laquelle Loth incarne la raison et la ferme volonté qui tend au salut, alors que sa femme est la chair qui regarde du côté des vices et cherche les voluptés. Il s’appuie sur le chapitre 10 de la Sagesse et sur Lc 9.62 et 17.32 pour donner la signification du sel :
Aussi le Seigneur disait-il : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas propre au royaume de Dieu. » Et il ajoute : « Souvenez-vous de la femme de Lot. » Il semble bien que c’est pour marquer son manque de sagesse que l’Écriture indique qu’elle est changée en statue de sel. Le sel représente en effet la prudence qui lui fit défaut29.
34De manière plus subtile, trois auteurs jouent sur une qualité du sel qui est déjà présente dans le livre de Job, mais qui connaît un développement marquant dans les textes du Nouveau Testament, celle du condiment qui assaisonne les mets et les fait passer de la fadeur à la saveur. Je cite brièvement les textes :
Jb 6.6 : Ce qui est fade se mange-t-il sans sel ?
Mt 5.13 : Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ?
Mc 9.50 : C’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel perd son goût, avec quoi le lui rendez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres.
Col 4.6 : Que vos propos soient toujours bienveillants, relevés de sel, avec l’art de répondre à chacun comme il faut.
35Le premier Père qui invoque les vertus du sel est Clément d’Alexandrie :
Car Dieu regarde jusqu’aux sentiments intimes puisqu’il a rendu insensible la femme de Lot, qui s’était seulement tournée volontairement vers la malice du monde ; il lui donna l’apparence d’une pierre salée et l’immobilisa sur place, statue non pas stupide et inutile, mais destinée à assaisonner le sens et à resserrer la vigueur de l’homme capable d’un regard spirituel30.
36La mention du sel est à la fois explicite dans la description (« pierre salée ») et implicite dans la fonction de la statue/image (εἰκόνα), à savoir « assaisonner » (ἀρτῦσαι) et « resserrer, avoir un effet astringent » (στύψαι) sur celui qui est capable de voir de manière spirituelle. Le sel manifeste donc la volonté divine de laisser la statue de la femme de Loth comme un enseignement destiné à stimuler l’esprit de recherche des spirituels, c’est-à-dire de ceux qui sont capables d’accéder au sens profond de l’Écriture en même temps qu’ils tendent vers un idéal de perfection morale. Clément dissocie en outre le phénomène de pétrification qui punit la femme de Loth et l’utilité du signe qu’elle constitue désormais pour les hommes.
37Chez les Pères latins, la propriété qu’a le sel de combattre la fadeur s’enrichit d’un jeu lexical. On en trouve la trace chez Ambroise de Milan, qui n’a pourtant guère accordé de place dans ses écrits exégétiques au commentaire de Gn 19. 26. Un bref passage de son commentaire sur le Psaume 43.33 est pourtant très intéressant pour notre étude :
Enfin, la femme de Loth, parce qu’elle a regardé en arrière, n’a pas pu parvenir au sommet de la montagne, c’est-à-dire aux réalités supérieures, mais elle a été transformée en sel, forme qui se dissout rapidement et ne peut avoir une utilité durable. Ainsi sont ceux qui recherchent les biens qui ne durent qu’un temps et non les biens éternels : ils sont rendus insipides/sots par leur propre folie et ne peuvent avoir la grâce des biens à venir31.
38L’utilisation par Ambroise de infatuari rend le texte plus complexe qu’il n’y paraît. Dans le sens courant du mot, il signifie « être rendu sot, déraisonnable ». Mais l’adjectif fatuus est aussi bien utilisé au sens propre de « qui n’a pas de goût, ou qui a le goût émoussé, fade », en parlant des hommes et des choses, qu’au sens dérivé de « sot, stupide ». Ainsi, on pourrait comprendre que la statue de sel qui se dissout et ne peut durer est la figure des hommes qui sont rendus fades par leur manque de sagesse.
39Si le jeu étymologique est une simple hypothèse dans le cas d’Ambroise, il est au contraire complètement assumé et développé avec un plaisir manifeste par Augustin. L’évêque d’Hippone est revenu à plusieurs reprises sur le sort de la femme de Loth. Ainsi, dans le Sermon 105, que l’on connaît aussi sous le titre de Sermon sur la chute de Rome :
Rien n’est donc aussi opposé à l’espérance que de porter son regard en arrière, c’est-à-dire de mettre son espérance dans les choses qui glissent et qui passent, au lieu de la mettre dans les choses qui n’ont pas encore été données, mais doivent nous être données un jour et qui ne passeront jamais. Or quand le monde regorge d’épreuves, comme la pluie de soufre qui s’abattit sur Sodome, il faut éviter de suivre l’exemple de la femme de Lot. Elle regarda en arrière et, quand elle eut regardé, elle s’immobilisa. Elle fut métamorphosée en un bloc de sel pour que son exemple servît à donner du goût à la sagesse ! (in salem conuersa est, ut prudentes condiret exemplo)32.
40Ou dans le commentaire sur le Psaume 75, dans lequel l’évêque exhorte ceux qui ont embrassé la vie monastique à ne pas regarder en arrière :
Lorsque le Seigneur menaçait du jour du jugement, que dit-il ? « Souvenez-vous de la femme de Loth. » Il a parlé pour tous. Que fit en effet la femme de Loth ? Elle fut délivrée de Sodome et, une fois en chemin, elle regarda en arrière : là où elle regarda en arrière, là elle demeura. Elle est devenue statue de sel afin que les hommes soient assaisonnés par sa vue (Facta est autem statua salis, ut illius contemplatione condiantur homines), afin qu’ils aient de l’intelligence, qu’ils ne soient pas insipides (non sint fatui), qu’ils ne regardent pas en arrière, que, donnant le mauvais exemple, ils ne restent pas eux-mêmes sur place pour assaisonner les autres. Voilà ce qu’aujourd’hui encore nous disons à certains de nos frères que nous voyons s’affaiblir en quelque sorte dans leur bonne résolution : veux-tu être tel que celui-là ? Et nous leur présentons des hommes qui ont regardé en arrière. Ceux-là sont fades en eux-mêmes, mais ils sont un assaisonnement pour les autres (Illi fatui sunt in se, sed alios condiunt) quand on les cite pour que, craignant leur exemple, ceux-ci ne regardent pas en arrière33.
41Ou encore dans le commentaire du Psaume 83, qui dit que l’Écriture condamne les impatients :
Qui sont, en effet, les impatients ? Ceux qui, après s’être tournés vers Dieu, lorsqu’ils ne trouvent pas ici le repos qu’ils recherchaient et les joies qui étaient promises, défaillant en quelque sorte en chemin et jugeant trop long le temps qui reste jusqu’à la fin de ce siècle ou de cette vie, cherchant ici-bas un repos qui, s’il existe, est trompeur, regardent en arrière et déchoient de leur résolution, sans faire attention à cette parole si effrayante : « Souvenez-vous de la femme de Loth ». Pourquoi en effet, est-elle devenue une statue de sel, si elle n’assaisonne pas les hommes pour qu’ils soient sages ? (Vtquid enim statua salis effecta est, si non homines condit, ut sapiant ?) Son exemple mauvais devient donc pour toi salutaire, si tu y prends garde. Souvenez-vous, dit-il, de la femme de Loth : elle a regardé en arrière, vers là d’où elle avait été délivrée de Sodome et elle est demeurée là où elle a regardé en arrière, destinée à rester elle-même sur place tout en étant pour les autres qui passeront par là un assaisonnement34.
42Enfin, défendant dans le Contre Fauste les textes de l’AT mis à mal par les Manichéens, Augustin recourt encore à l’image de l’assaisonnement des hommes par le sel de la statue de la femme de Loth :
De même une autre espèce d’hommes est figurée par sa femme, à savoir ceux qui, appelés par la grâce de Dieu, regardent en arrière, à la différence de Paul qui oublie ce qui est en arrière et s’avance vers ce qui est en avant. D’où le Seigneur lui-même dit : « Personne, mettant la main à la charrue et regardant en arrière, n’est digne du royaume des cieux ». Et il n’a pas tu cet exemple dont il a voulu nous assaisonner comme avec du sel, afin que nous ne tombions pas dans la négligence par fadeur, mais que nous nous gardions avec prudence de ce mal (Nec illud exemplum tacuit, quo nos tamquam sale condiret, ut non fatui neglegeremus, sed prudentes caueremus hoc malum). D’où aussi la transformation de cette femme en statue de sel, pour que cela soit un avertissement35.
43Face à condire, « assaisonner », Augustin utilise fatuus, « fade », en rapportant continuellement le sel à la sagesse (prudentes, sapiant). Dans le cas de sapiant, on pourrait tout aussi bien traduire : « Pourquoi en effet est-elle devenue une statue de sel, si ce n’est qu’elle assaisonne les hommes pour qu’ils aient de la saveur ? », car Augustin, suivant Mt 5.13, joue probablement sur le sens propre « avoir du goût » et le sens figuré « être sage ». En tout cas, l’exégèse d’Augustin fait la synthèse des valeurs que la statue de la femme de Loth a progressivement acquises dans l’interprétation chrétienne : valeur commémorative, pédagogique et salutaire. Si la statue manifeste l’échec de la conversion vers les biens éternels que traduit le regard en arrière, le sel manifeste l’utilité de l’exemple que la transformation subie par la femme de Loth constitue pour tous les hommes.
44Pour conclure, on notera qu’on ne trouve ni dans les commentaires juifs, ni dans les commentaires chrétiens de l’Antiquité d’intérêt pour la présence du sel dans le paysage naturel dans lequel s’inscrit le récit biblique. Alors que les études bibliques montrent aujourd’hui que le chapitre 19 de la Genèse participe, pour reprendre les termes de Régine Hunziker-Rodewald, « d’une grande étiologie cohérente de la genèse de la Mer Morte36 », le questionnement du paysage, chez les commentateurs antiques, en reste à l’élément merveilleux de la permanence de la statue de sel qui se reconstitue et devient, de ce fait, un des « monuments » visités par les pèlerins37.
45Dans les commentaires juifs, le sel s’inscrit dans la sphère domestique et son interprétation reste liée à l’histoire familiale de Loth. Cette exégèse fonctionne par amplification du récit, d’où le parti pris d’intégrer le sel dans des séquences narratives qui expliquent de manière littérale la nature de la punition de la femme de Loth. L’explication privilégiée du châtiment est alors la faute contre l’hospitalité.
46L’exégèse chrétienne, au contraire, confère au sel un sens symbolique. Il n’est plus rattaché à la faute de la femme de Loth, mais devient le signe de la pédagogie divine, pédagogie à l’œuvre une première fois dans le récit des faits dans l’Ancien Testament, une seconde fois dans l’admonestation de Jésus « Souvenez-vous de la femme de Loth », qui réactive de façon performative dans le discours parénétique la fonction mémorielle de la statue de sel, monument et avertissement.
Bibliographie
Sources juives
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Midrach Rabba, t. 1 Genèse Rabba, traduit de l’hébreu par B. Maruani et A. Cohen-Arazi, annoté et introduit par B. Maruani, coll. « Les Dix Paroles », Verdier, Paris, 1987.
Le Pentateuque en cinq volumes suivis des Haphtaroth avec Targoum Onqelos, accompagné du commentaire de Rachi, sous la direction de Monsieur le Rabbin Elie Munk ; commentaire de Rachi traduit par Israël Salzer, 3e éd. corrigée, Fondation S. et O. Levy, Paris, 1976.
Targum du Pentateuque. Traduction des deux recensions palestiniennes complètes avec introd., parallèles, notes et index par R. Le Déaut ; avec la collaboration de J. Robert, vol. 1, Genèse, coll. « Sources chrétiennes », 245, Éd. du Cerf, Paris, 1978.
Philon d’Alexandrie : Les œuvres de Philon d’Alexandrie, vol. 19, De somniis I-II, publié par R. Arnaldez, J. Pouilloux, C. Montdésert, introduction, traduction et notes par P. Savinel, éd. du Cerf, 1962, Paris ; vol. 34B, Quaestiones et solutiones in Genesim III-IV-V-VI e versione armeniaca, traduction et notes par C. Mercier, complément de l’ancienne version latine, texte et apparat critique, traduction et notes par F. Petit, Éd. du Cerf, Paris, 1984.
Ambroise : Sancti Ambrosi Opera 6/1, Explanatio psalmorum XII, recensuit M. Petschenig, CSEL 64, Vindobonae-Lipsiae, 1919.
Augustin : Commentaires sur les Psaumes 75 et 83 : Sancti Aurelii Augustini Enarrationes in Psalmos, éd. Dekkers et Fraipont, CCSL 39, Brepols, Turnhout, 1956.
Augustin : Commentaires sur les Psaumes 75 et 83 : Contre Fauste : Sancti Aureli Augustini hipponensis episcopi opera. Sect. VI. Pars I-II, recensuit Iosephus Zycha, CSEL 25, Vindobonae-Lipsiae, 1891-1892.
Clément de Rome : Épître de Clément de Rome, traduction de Sœur Suzanne-Dominique, o.p., dans Les Écrits des Pères Apostoliques, coll. « Sagesses chrétiennes », Éd. du Cerf, Paris, 2001.
Clément d’Alexandrie : Les Stromates, Stromate II, introduction et notes de Th. Camelot, texte grec et traduction de Cl. Montdésert, coll. « Sources Chrétiennes », 38, Éd. du Cerf, Paris, 1954.
Origène : Homélies sur la Genèse, introduction de H. de Lubac et L. Doutreleau ; texte latin, traduction et notes de L. Doutreleau, coll. « Sources Chrétiennes », 7bis, Paris, 1976.
Ouvrages critiques
Chapot F., « La destruction de Sodome dans la littérature latine », dans Vercruysse J.-M. (dir.), La destruction de Sodome, Graphè, 25, Artois Presses Université, Arras, 2016, p. 39-51.
Dulaey M., « Des forêts de symboles ». L’initiation chrétienne et la Bible (Ier-Ve siècles), 2001, Le Livre de Poche, Paris, p. 229-241.
Ginzberg 1998 : Ginzberg L., Les Légendes des Juifs, vol. 2, Abraham et Jacob, traduit de l’anglais par Gabrielle Sed-Rajna, coll. « Patrimoines Judaïsme », Éd. du Cerf, Paris, 1998.
Hunziker-Rodewald 2016 : Hunziker-Rodewald R., « Sodome. Sur les traces de Loth dans la Bible hébraïque », dans Vercruysse J.-M. (dir.), La destruction de Sodome, Graphè, 25, Artois Presses Université, Arras, 2016, p. 15-35.
Munier 1989 : Munier C., « La femme de Lot dans la littérature juive et chrétienne des premiers siècles », Cahiers de Biblia Patristica, 2, Strasbourg, 1989, p. 123-142.
Notes de bas de page
1 La traduction du texte biblique est celle de la TOB.
2 Munier 1989.
3 Chapitres de Rabbi Éliézer. Pirqé de Rabbi Éliézer. Midrach sur Genèse, Exode, Nombre, Esther, traduit de l’hébreu et annoté par M.-A. Ouaknin et E. Smilévitch, coll. « Les Dix Paroles », Paris, Verdier, 1983, Nouvelle édition 1992, note 23 p. 153.
4 Texte de la Vulgate : et eduxerunt eum posueruntque eum extra ciuitatem / ibi locutus est ad eum.
5 Ginzberg 1998 pour la traduction française du volume consacré à Abraham et à Jacob (l’ouvrage de Ginzberg a d’abord été publié en anglais sous le titre The Legends of the Jews, de 1938 à 1979).
6 Ginzberg 1998, p. 56.
7 Ibid., p. 57.
8 Nos citations du Midrash de la Genèse sont empruntées à Midrach Rabba, t. 1 Genèse Rabba, traduit de l’hébreu par B. Maruani et A. Cohen-Arazi, annoté et introduit par B. Maruani, coll. « Les Dix Paroles », Paris, Verdier, 1987. Le titre du Midrash Bereshit Rabba est abrégé en BR.
9 BR 50.4.
10 BR 51.5.
11 Le Pentateuque en cinq volumes suivis des Haphtaroth avec Targoum Onqelos, accompagné du commentaire de Rachi, sous la direction de Monsieur le Rabbin Elie Munk ; commentaire de Rachi traduit par Israël Salzer, 3e éd. corrigée, Fondation S. et O. Levy, Paris, 1976, p. 117.
12 BR 50.6.
13 Targum du Pentateuque 1978 pour l’édition française.
14 Targum du Pentateuque, p. 198 et 200.
15 Ibid., p. 199 et 201.
16 Pirqé de Rabbi Éliézer 1992, introd., p. 7.
17 Ibid., p. 13.
18 Ibid., p. 153-154.
19 Ibid., note 24 p. 154.
20 Un Targum est à proprement parler une traduction de la Bible en araméen, à usage synagogal. Il se distingue du Midrash, commentaire. Toutefois, dans la mesure où il faut interpréter le texte hébreu pour le transposer en araméen, le Targum intègre des éléments midrashiques destinés à éclairer le sens de l’écriture. Sur les rapports entre Midrash et Targum, voir Targum du Pentateuque 1978, chapitre IV de l’Introduction : « La méthode targumique et midrashique », p. 43-62.
21 Philon, Quaest. in Genesim, 4.52, trad. C. Mercier.
22 Philon, De somn., 245-248, trad. P. Savinel.
23 Lc 17.28-32.
24 Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, 11, trad. Sœur Suzanne-Dominique, o.p.
25 Jos., A. J., 1.203, trad. E. Nodet.
26 Irénée, Adu. haer., 4.31.3 ; 33.9, trad. A. Rousseau.
27 Plin., NH, 31.39.1 ; 3. Trad. E. Littré.
28 Origène, Hom. in Genesim, 5.2, trad. L. Doutreleau.
29 Ibid.
30 Clément d’Alexandrie, Strom., 2.61.4. Nous avons repris la traduction de C. Mondésert sauf pour « assaisonner » et « resserrer » que nous avons substitués à « affiner » et « stimuler » afin de rendre les propriétés du sel que les verbes traduisent.
31 Ambroise, Expl. Ps. 43, 33.
32 August., S. 105.7, trad. J.-C. Fredouille.
33 August., En. In Ps. 75, 16.
34 August., En. in Ps. 83, 3.
35 August., C. Faust., 41.
36 Hunzikze-Rodewald 2016, p. 30.
37 Sur la permanence miraculeuse de la statue et son écho dans les récits de pèlerins et dans la poésie latine, cf. Maraval P., Lieux saints et pèlerinages d’Orient, Paris, Éd. du Cerf, 1985, p. 192 ; Récits des premiers pèlerins chrétiens au Proche-Orient, Paris, Éd. du Cerf, 1996, p. 215 ; Munier 1989, p. 125 (note 9).
Auteur
-
Marie-Odile Bruhat
Université de Lille, HALMA
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