Le monastère dans les Waverley Novels : monument marginal dans le paysage scottien ou lieu emblématique de la fiction d’histoire ?
p. 155-170
Texte intégral
1Le roman historique implique non seulement un déplacement dans le temps, il s’accompagne aussi – et on a tendance à l’oublier – d’un déplacement dans l’espace, car, même si l’auteur revisite des lieux proches et en fait le décor de l’action, ceux-ci ont changé de face entre l’apparence qu’ils peuvent avoir au moment où l’auteur écrit et celle qu’ils avaient au moment supposé de la diégèse. L’écart est un marqueur du temps qui passe, que l’auteur invite plus au moins implicitement à constater à son tour. Comme le rappelait Joëlle Prungnaud, « l’écrivain se montre particulièrement sensible à cette érosion lente, à cette patine de siècles1 », à la perte qu’il constate dans son présent mais qu’il tente de conjurer le temps d’une œuvre. Châteaux, églises et monastères, tels sont les lieux de prédilection de l’écriture romanesque. Comme le dit Robert Louis Stevenson dans « À Bâtons rompus sur le roman », à la suite de Scott bien qu’il ne reconnaisse pas l’héritage2, il y a des lieux qui parlent pour eux-mêmes, au sens où ils sont codés et associés à des intrigues aventureuses spécifiques.
2La tradition gothique que Walter Scott connaissait très bien3, au point d’avoir été un commentateur éclairé d’Ann Radcliffe, explique certainement la prédilection pour des monuments à la force symbolique, à savoir les châteaux et abbayes, emblèmes de divisions sociales, de hiérarchies et d’oppression politiques et religieuses, dans un pays en proie aux luttes et aux factions. Ces lieux qu’il réutilise à dessein dans le cadre des Borders, particulièrement propices aux guerres et aux destructions, témoignent matériellement du passage d’un passé belliqueux à un présent plus pacifié où, comme l’exprime l’introduction anonyme des Border Antiquities, illustrés à la fois par les gravures de Nasmyth et Turner ainsi que par les poèmes de Scott4, peuvent désormais s’exprimer, sous l’égide de la paix civile, la curiosité nostalgique des habitants et leur contemplation des ruines face aux rares traces présentes :
The frontier regions of most great kingdoms, while they retain that character, are unavoidably deficient in subjects for the antiquary. The ravages to which they are exposed, and the life to which the inhabitants are condemned by circumstances, are equally unfavourable to the preservation of the monuments of antiquities. […]. The case becomes different, however, when losing by conquest or by union their character as frontier, scenes once the theatre of constant battle, inroad, defence, and retaliation, have been for two hundred years converted in to the abode of tranquility. Numerous castles left to mouldering impressive ruins; fields where the memory of ancient battles still lives among the descendants of those by whom they fought or witnessed; the very line of demarcation, which, separating the two countries, though no longer hostile, induces the inhabitants of each to cherish their separate traditions, – unite to render these regions interesting to the topological historian or antiquary5.
3Certes, ces lieux nobiliaires ou religieux, qu’ils soient fictifs ou non, n’ont pas, au sein de la grammaire du récit, la même force évocatrice. Comme dans les ouvrages illustrés des antiquités écossaises ou frontalières que Scott, ou son entourage direct, ont produits en marge de la vogue de popularité des poèmes ou des romans, je songe aux Border Antiquities of England and Scotland6 (1814, réédité en 1817) déjà cité et aux Provincial Antiquities of Scotland7 (1819-1826), les châteaux forts prédominent sur les autres édifices, généralement religieux et particulièrement monastiques. Néanmoins le pouvoir évocateur qu’ils ont grâce aux illustrations, le fait que Scott a appelé la ferme qu’il a achetée Abbotsford (mot à mot le gué de l’abbé) et qu’il rattachait cette terre même à Melrose, célèbre pour son abbaye, et non à l’industrieuse ville de Galashiels8 plus proche, semblent témoigner d’un tropisme monastique qui n’a pas été suffisamment étudié, à côté des châteaux en ruines, battus par le vent et les éléments, identifiés avec le genre gothique. Pourtant, la préface du Monastère (The Monastery) paraît bien faire de l’abbaye un lieu emblématique de la fiction d’histoire.
4J’étudierai dans un premier temps à partir des romans scottiens des ouvrages illustrés sur l’Écosse et sur les Borders qui ont été produits dans l’entourage de l’auteur, afin de dégager les associations pittoresques – adjectif pris ici au sens propre de ce qui mérite d’être peint – qui sont liés aux monuments de pierre. Mon but sera de montrer comment des associations et des sentiments suscités par des lieux réels et identifiés à des buts esthétiques sont exploités et reconfigurés dans la grammaire du récit. Puis j’analyserai les références de Scott au monastère dans son œuvre pour voir, à partir de la préface du roman du même nom, comment le lecteur est invité à y percevoir un motif proprement romanesque.
Pouvoir religieux et pouvoir nobiliaire : associations esthétiques et historiques
5Que Scott soit conscient de l’importance des lieux de pouvoir et que cette conscience habite ses travaux d’antiquaire, relève d’un truisme. N’oublions pas que l’écrivain s’est en effet ruiné pour accomplir un rêve, devenir le « Laird of Abbotsford », et qu’il a inscrit avec humour cette volonté d’avoir une assise dans The Tales of My Landlord. Son sens aigu de la symbolique des lieux se lit jusque dans l’architecture mélangée de l’édifice puisqu’il fut construit dans le style dit baronial, c’est-à-dire avec des tours qui le faisait ressembler aux propriétés fortifiées du XVIe siècle écossais9 et avec une touche de pittoresque que Walpole n’aurait pas reniée. Pour les lecteurs de Waverley, l’édifice ne manque pas de rappeler le château fictif de Tully-Veolan :
[…] the roof had some non-descript kind of projections called bartizans, and displayed at each frequent angle, a small turret, rather resembling a pepper-box than a Gothic watch-tower. Neither did the front indicate absolute security from danger. There were loop-holes for musketry, and iron stancheons on the lower windows10.
6Malgré quelques éléments défensifs, toujours utiles contre les Highlanders et les Gitans (les meurtrières et les bartizans qui sont une variante scottienne de brattice qui désigne une tour défensive le plus souvent en bois), et quelques vestiges d’une splendeur passée11, le lieu fictif dégage une tranquillité toute « monastique12 », élément sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, mais qui montre, d’emblée, que Scott recherche comme pour Abbotsford une sorte de synthèse entre le pouvoir nobiliaire et le pouvoir spirituel.
7Par son sens des lieux, de l’histoire qui leur est attachée et du paysage, l’auteur est bien un antiquaire et un esthète de son temps. Les représentations de Tintern Abbey ou de Bath avec, au centre de l’illustration et des jeux de lumière, la cathédrale dans les Observations on the River Wye de William Gilpin en 1782, aux côtés de représentations purement paysagères ou de lieux d’histoire, n’ont pas pu manquer de contribuer à former le goût du public pour les anciens monuments parfois dilapidés par les éléments et par l’action destructrice des hommes. Comme le souligne Gerald Finley, l’histoire enrichit les potentialités pittoresques du paysage13. En cela, les auteurs des Border Antiquities témoignent d’une parfaite orthodoxie. En effet, les sites s’enrichissent des associations historiques qui sont d’une part propres au lieu et d’autre part le résultat de la culture individuelle du spectateur :
Such a contemplation, indeed, can rarely fail to call up associations peculiarly gratifying to all whose natures are susceptible of those gentle and melancholy emotions which throng about the heart when we behold before us the fallen greatness of past times, and the frail memorials of manners, habits, and customs, upon which the imagination loves to dwell with a sort of pious enthusiasm. The cause of this pleasure, a pleasure which man seems almost instinctively to feel at the sight of ruins, we will not stop to examine, the fact is decisive as every one can affirm by a simple reference to himself. But there are degrees of pleasure in this […] arising from the habits of early association, and the modes of thinking peculiar to the individual. While some would feel themselves sublimed to a height of moral energy, by viewing the plain of Marathon, or standing in the pass of Thermopylae, while others would experience the same elevation of sentiment in traversing the Holy Land, or in pausing among the ruins of Iona […], there are others, […] who have their feelings roused by things that “come home to their bosom”14.
8L’auteur de ces lignes ne suit pas ici de façon rigoureuse la distinction entre le sublime et le pittoresque, puisque le sublime est ramené de façon vague à ce qui produit des sentiments élevés. L’histoire apparaît sous trois formes : livresque d’abord, pour les références antiques et le renvoi à l’histoire sainte, nationale, pour l’île d’Iona, et locale, voire personnelle. Le monument idéal combine ces trois formes d’émotions et de sensations qui dépendent d’une expérience à la fois collective pour les lieux liés à l’histoire et subjective pour les objets qui relèvent d’impressions précoces. Dans les recueils illustrés sur l’Écosse et les Borders, les références poétiques modernes (Scott, Percy, Milton notamment) remplacent les citations grecques et latines afin de créer une unité entre les lieux et images mentales que les monuments sont susceptibles d’éveiller.
9Il n’est dès lors pas un hasard si les ouvrages d’antiquités illustrés, de même que certains des romans principaux de Scott, associent le regard du voyageur et de l’antiquaire, afin de combiner les différents modes d’appropriation. Ce double point de vue peut être soit porté par le narrateur ou par l’auteur impliqué, dont l’instance est très proche de la voix de l’anonyme des Border Antiquities, soit par le personnage qui voyage, tels Waverley, Jeannie Deans dans The Heart of Midlothian. Dans Anne de Geierstein, l’action se concentre cette fois sur deux voyageurs dont l’identité n’est révélée que progressivement, ce qui permet de créer un triple point de vue. En effet, le mystère qui entoure leur identité permet au narrateur dans un premier temps de mettre l’accent sur leurs émotions variées et leurs associations face au paysage, qui reflètent leurs âges respectifs : la jeunesse d’un côté, la vieillesse de l’autre.
10Si, comme le suggère l’auteur des Border Antiquities, il est des réactions presque universelles, au point qu’il n’est pas nécessaire de commenter les sentiments que suscitent les ruines, les impressions se caractérisent de fait par leur subjectivité liée à leurs expériences antérieures, le but étant dans le roman, comme dans les recueils illustrés, de multiplier les associations possibles, par des explications historiques, des références picturales ou littéraires afin de parler à tous et à toutes et de respecter une diversité des points de vue que Scott aime à mettre en scène :
There was a sight, however, before the gate, which perhaps would have afforded the first owner of Blenheim more pleasure than the finest view in the domain assigned to him by the gratitude of his country. This consisted of about a hundred Highlanders, in complete dress and arms15.
11À la fin du paragraphe précédent, le narrateur, pour illustrer les propensions guerrières de Fergus Mac Ivor, expliquait que le personnage préférait son modeste château avec ses hommes armés à deux des emblèmes les plus remarquables des embellissements architecturaux et dans l’art des jardins au XVIIIe siècle, à savoir Stow et Blenheim. Ils témoignent d’un changement dans l’usage principal des domaines nobiliaires, auquel le narrateur fait allusion ici, en mettant en avant la relativité des goûts et l’historicité même du pittoresque. Les émotions suscitées désormais par les lieux et les monuments, réels ou fictifs, sont liées en partie au détournement de leur usage premier, l’expression de la force, et doivent pouvoir s’adresser à un public très large. Sans vouloir dégrader ces productions, on peut parler de véritable technique de vente, en ce sens que les auteurs se gardent bien de ne s’adresser qu’au pur esthète ou au pur antiquaire, mais à des curieux dont on cherche, non sans humour parfois, à éduquer le goût.
12Malgré la relativité tant recherchée des associations, relativité liée à la fois au sujet qui contemple et à l’objet contemplé, des topoï se dégagent : la grammaire textuelle se prolonge et se reflète dans une grammaire picturale aux effets bien codifiés.
Pour quelques éléments de grammaire des émotions
13Pour ce qui est des châteaux, on peut dégager, à partir des romans et des recueils, deux grands types, avec toutefois des formes de porosité entre les deux : les édifices gothiques qui évoquent la force d’un pouvoir qui fut un jour redoutable – mais désormais dilapidé, et des édifices qui ont pu connaître des tentatives de modernisation et qui suscitent davantage des sentiments agréables qu’une impression de menace, voire d’horreur. Partons des illustrations commentées dans the Border Antiquities : Naworth Castle dans le Cumberland ou Bothwell Castle dans le Northumberland appartiennent indubitablement à la première catégorie avec les sentiments d’horreur et de tristesse sombre (gloomy) qu’ils suscitent16, de même que Newark Castle, associé à une vengeance sanguinaire17 ou Bothwark, à la fatalité ou à une malédiction18. L’influence des romans de Walpole, Radcliffe et de Lewis et les vogues littéraires qu’ils ont suscitées n’ont pas peu fait pour favoriser l’image des châteaux forts comme lieux emblématiques de la barbarie et de l’oppression médiévales. Dans les terres disputées du Nord de l’Angleterre, ils traduisent la désolation d’un territoire sans cesse en proie à la violence et à la dilapidation. En revanche, Warkworth, situé sur les bords de la rivière Coquet et célébré pour son hermitage par le poète Percy, suscite des sentiments plus mélangés et un plaisir certain devant des lieux accueillants, sentiment qui le sépare des lieux construits à de seules fins guerrières, j’y reviendrai19. On peut dès lors le classer dans la deuxième catégorie.
14Bien que Scott ne calque pas les lieux romanesques sur un seul monument existant mais fait la synthèse de plusieurs20, il est possible de voir comment il joue des attentes génériques et esthétiques liées à l’architecture. Ainsi au début du deuxième chapitre de The Bride of Lammermoor, soit à l’orée de l’histoire et de l’intrigue, après le prélude du premier chapitre, le romancier installe les deux lieux principaux de l’action dans un cadre aux associations nettement gothiques :
In the gorge of a pass or mountain glen, ascending from the fertile plains of East Lothian, there stood in former times an extensive castle, of which only ruins are now visible. Its ancient proprietors were a race of powerful and warlike barons, who bore the same name as the castle itself, which was Ravenswood. […] Their history was frequently involved in that of Scotland itself, in whose annals their feats are recorded. The castle of Ravenswood, occupying, and in some measure commanding, a pass betwixt Berwickshire or the Merse, […] and the Lothians, was of importance both in times of foreign war and domestic discord. It was frequently besieged with ardour, and defended with obstinacy, and, of course, its owners played a conspicuous part in story. But their house had its revolutions, like all sublunary things; it became greatly declined from its splendour about the middle of the 17th century; and towards the period of the Revolution, the last proprietor of Ravenswood Castle saw himself compelled to part with the ancient family seat, and to remove himself to a lonely and sea-beaten tower, which, situated on the bleak shores between Saint Abb’s head and the village of Eyemouth, looked out on the lonely and boisterous German ocean. A black domain of wild pasture-land surrounded their new residence, and formed the remains of their property21.
15À première vue, on a deux édifices de style médiéval qui reflètent de façon égale l’esprit guerrier et turbulent de ses propriétaires, les Ravenswood. Les lignes verticales et surplombantes traduisent la force et le pouvoir féodal et procurent une impression d’écrasement dans la description, tandis que le défilé ou la mer confèrent à l’ensemble un sentiment de danger. L’impression de déclin irrémédiable que font naître les ruines et qui renvoie au moment supposé de l’écriture n’en est que plus marquée. Le narrateur semble inviter le lecteur à visiter ces lieux délabrés, comme il le ferait pour des monuments réels. Toutefois, à y regarder de plus près, seul le second se trouve dans un paysage à l’unisson avec l’atmosphère gothique. La mer amplifie la solitude sombre de la tour, tandis que la fertilité des plaines tempère les impressions provoquées par Ravenswood Castle. Celui-ci, qui plus est, au moment de l’action, a été transformé, modernisé à l’instar de Crichton Castle, dont l’architecture, décrite dans les Provincial Antiquities, grossière à l’extérieur mais raffinée à l’intérieur, a servi de modèle à Scott lors de la rédaction22. L’amplification des associations gothiques obtenue par le dédoublement des anciens sièges familiaux, traduit la dégradation progressive de l’ancienne famille qui doit quitter le domaine le plus prospère pour une simple tour défensive, sorte de réplique dégradée de son ancienne puissance.
16Le nom de Wolf Crag assimile la construction au rocher qui la porte, les frontières entre la main de la nature et la main de l’homme s’effacent :
The roar of the sea had long announced their approach to the cliffs, on the summit of which, like the nest of some sea-eagle, the founder of the fortalice had perched his eyry. The pale moon, which had hitherto been contending with flitting clouds, now shone out, and gave them a view of the solitary and naked tower, situated on a projecting cliff that beetled on the German Ocean. On three sides the rock was precipitous; on the fourth, which was that towards the land, it had been originally fenced by an artificial ditch and drawbridge, but the latter was broken down and ruinous, and the former had been part filled up, so as to allow passage for a horseman into the narrow court-yard, encircled on two sides with low offices and stables partly ruinous, and closed on the landward front by a low embattled wall, while the remaining side of the triangle was occupied by the tower itself, which, tall and narrow, and built of a greyish stone, stood glimmering in the moonlight, like the sheeted spectre of some huge giant. A wilder, or more disconsolate dwelling, it was perhaps difficult to conceive. The sombrous and heavy sound of the billows, successively dashing against the rocky beach at a profound distance beneath, was to the ear what the landscape was to the eye – a symbol of unvaried and monotonous melancholy, not unmingled with horror23.
17Le vocabulaire est révélateur. Par le terme de eyry, terme de fauconnerie, le lieu est assimilé au nid de l’oiseau de proie qui niche sur les falaises. Le texte travaille également sur les synesthésies puisque le spectacle visuel est renforcé par le son assourdissant de la mer (par l’adjectif archaïque et poétique sombrous qui renvoie au manque de lumière). Tout converge pour faire de la tour un lieu inhospitalier, soumis aux éléments déchaînés, et, plus exceptionnel sous la plume de Scott, un lieu empreint de surnaturel. L’inspiration gothique est évidente au-delà de tout commentaire. La convergence des traits répond à une grammaire des émotions et des associations : les émotions du lecteur se mirent dans les réactions des personnages en découvrant la tour.
18Si les monastères ont également une place dans les romans gothiques de Radcliffe et de Lewis comme lieux d’oppression et d’arbitraire, force est de constater que, dans le corpus des romans scottiens et des recueils d’illustrations qui nous intéresse, ces sites religieux n’exploitent pas au premier chef les associations inquiétantes, alors qu’indubitablement ils sont le siège d’une forme de pouvoir. Même, les châteaux lorsqu’ils sont accompagnés d’ermitages s’en trouvent en quelque sorte adoucis, comme Warkworth. Alors qu’on pourrait s’attendre de Scott et de son entourage à des charges anti-catholiques virulentes contre les superstitions de naguère, telles qu’on les trouve précisément dans Le Moine, pour ne prendre qu’un des exemples les plus connus, le registre est plutôt celui de la méditation. La nature environnante contribue à cet adoucissement dans la mesure où la fertilité des lieux, relevée au moment de l’écriture, peut être lue notamment comme le résultat durable de l’activité monastique ou comme une forme de bénédiction. Comme devant les châteaux, qui, nous l’avions vu, avaient été modernisés et adaptés à des mœurs plus pacifiques, l’accent est mis sur le caractère plaisant des associations nostalgiques, et non pas sur des sentiments de crainte ou de terreur :
Combined with these charms, thus freely scattered by the lavish hand of nature, stand the sacred ruins of Lanercost Priory, and by recalling the purposes to which the building was formerly applied, the imagination at once connects the past and present, the actual new with the intellectual retrospect, and peopling the valley with the inhabitants of former times, those inhabitants whom fiction, with a laudable violation of truth, still loves to regard as beings above the vulgar turmoil and vulgar pleasures of this life, places a picture before its contemplation which possesses more than the sober charms of truth and purifies the heart by reminding it of the virtues of solitude and retirement24.
19La sacralité et la religiosité dominent la description et se combinent avec la force apaisante de lieux comme l’indiquent les trois termes de quiet, lull et soften qui qualifient la nature environnante, dans les quelques lignes qui précèdent le passage. La nostalgie s’exprime grâce à la comparaison du passé et du présent et par le poids de l’imagination et de l’idéal dans la recomposition du passé, idéalisme qui fait que, si les images convoquées ne sont pas strictement conformes à la vérité historique, elles s’harmonisent avec la fonction des lieux. En somme, l’idéal, qui se fonde sur une rêverie rétrospective (intellectual retrospect), est supérieur à la réalité ; l’embellissement poétique, de façon tout à fait remarquable, est loin d’être condamné parce qu’il reflète les hautes aspirations du spectateur rêveur. On est très loin des descriptions des crimes monastiques qu’on trouve dans le De votis de Luther, dans l’Heptameron de Marguerite de Navarre ou, de façon plus générale, dans les critiques protestantes contre les abus des ordres réguliers. Mieux, le site est associé avec le caractère périssable de toute grandeur humaine (human greatness)25 !
20Or Richard J. Hill montre que les illustrations topographiques de l’Écosse, et nous pourrions ajouter leurs commentaires, ont contribué à créer des images d’un pays, l’Écosse et d’une région, The Borders, qu’une partie du lectorat ne connaissait pas. Ces illustrations, combinées aux romans, s’adressaient aussi aux Écossais eux-mêmes puisque le romancier, comme l’illustrateur, leur indiquait comment leur région devait être perçue26. Hill parle d’intertextualité réciproque pour caractériser les liens entre les textes et l’image (discourse of intertextuality)27. L’opération a eu le succès que l’on connaît, puisque, comme le souligne Ann Rigney, les routes et les tracés de chemins de fer ont souvent suivi les lieux indiqués dans les fictions. C’est dans ce contexte qu’il faut lire ce qui s’apparente à un message de réconciliation et de modération religieuses dans les romans, comme dans les commentaires : les sites et les descriptions des monuments reflètent une manière de lire l’histoire et de combler les ruptures du passé, ce qui est aussi un des buts de la fiction. Le trait est connu pour les sentiments politiques qui s’expriment tout au long des Waverley Novels et explique comment Scott, le hanovrien, a pu écrire des fictions qui n’étaient pas hostiles à la famille Stuart. Cette volonté de réconcilier dans le temps les contraires, si typique du romancier, a été négligée en matière religieuse. Nous émettons ici l’hypothèse que ce point de vue modéré a une valeur programmatique dans le roman. En effet, associés avec la tradition et avec la conservation des documents, les monastères prennent un sens dans l’écriture romanesque même.
De la figure du romancier-antiquaire comme moine moderne
21La volonté de concilier la tradition avec la Réforme est particulièrement nette dans The Abbot, comme dans le roman précédent The Monastery. Si la position du narrateur traduit une certaine volonté de réhabiliter les anciens cultes, sans renier les apports du protestantisme, les sympathies exprimées vont au-delà du discours en voie de pacification des Lumières écossaises. L’établissement des monastères de Melrose, Jedburgh, Dryburgh et Kelso dans les Borders, sous l’initiative du roi David, est expliqué en des termes aussi bien politiques que religieux, à la fois par le narrateur de The Monastery et par le commentateur des Border Antiquities, de sorte que l’un et l’autre insistent sur la rationalité et la clairvoyance du roi. Par ailleurs, le souci d’expliquer de façon historique l’existence de telle ou telle pratique religieuse permet de dépassionner les questions liturgiques. Le discours présent dans The Abbot ne lui est d’ailleurs pas propre et reçoit une forme de confirmation par l’intertextualité sous-jacente avec les recueils illustrés, selon le processus que Hill a décrit. Le contexte du culte de Saint Cuthbert après le pillage et la destruction par les Danois de Lindisfarne sur Holy Island reprend l’introduction des éléments des Border Antiquities28, il s’agit de ce fait d’informations qui sont considérées comme reçues :
The Cell of Saint Cuthbert, as it was called, marked, or was supposed to mark, one of those resting places which the venerable saint was pleased to assign to his monks, when his convent, being driven from Lindisfern [sic] by the Danes, became a peripatetic society of religionists. […] The odour of his sanctity remained at each place where he had granted the monks a transient respite from their labours; and proud were those who could assign, as his temporary resting-place, any spot within their vicinity. There were few cells more celebrated and honoured than that of Saint Cuthbert, to which Roland Graeme now bent his way […]29.
22Le passage est suivi par une description des lieux qui souligne les fonctions sociales et religieuses des ermites, liées au jardin médicinal et aux sacrements qu’ils pouvaient accomplir dans des régions souvent désertées par les prêtres ; ces fonctions contrebalancent le soupçon de superstition qui transparaît lors de l’évocation de l’odeur de sainteté qui perdure dans les lieux où la figure du saint avait été transportée. La position de retrait qui est prêtée à l’occupant des lieux pendant les premiers temps de la Réforme, afin qu’il puisse éviter l’aversion et la violence religieuses de Réformateurs, contribue à faire basculer la sympathie du lecteur pour celui qui a recherché la paix et évité le fanatisme. La description des destructions accomplies par les Protestants est longuement commentée par le narrateur qui distingue le regard mélancolique que l’homme moderne peut porter sur les ruines de la colère ressentie par le personnage, catholique, juste après la dévastation.
Such dilapidated buildings, after the lapse of years, during which nature has gradually covered the effects of violence, with creeping plants, and with weather stains, exhibit, amid their decay, a melancholy beauty. But when the visible effects of violence appear raw and recent, there is no feeling to mitigate the sense of devastation with which they impress the spectators; and such was now the scene on which the youthful page gazed, with the painful feelings it was qualified to excite30.
23Ces émotions de regret et de révolte sont à peine contrebalancées par la colère d’une femme âgée protestante qui vitupère contre des plaintes qu’elle juge déplacées. Si le narrateur rappelle par son biais la corruption de l’Église catholique, c’est pour mieux suggérer que les occupants de cet ermitage étaient innocents de ces crimes et pour considérer que, dans un pays aussi pauvre que l’Écosse, les destructions, loin de répondre à un quelconque esprit de justice, étaient assurément inutiles, mauvaises et barbares (useless, mischevous and barbarous31). Le fanatisme catholique de Magdalen Graem trouve son correspondant dans le jusqu’au-boutisme et l’intransigeance des nouveaux réformés.
24Cette bienveillance globale dans le traitement du passé catholique, des prières (beautiful old Latin hymns32) et des lieux se retrouve dans d’autres œuvres de Walter Scott. Les funérailles de Margaret, la fille du roi René, dans Anne of Geierstein, s’accompagnent d’un bref commentaire sur l’efficacité des cérémonies catholiques dans leur capacité à susciter des émotions empreintes de religiosité : « The funeral […] was solemnized with the mournful magnificence due to the birth of the deceased, and with which the Church of Rome so well knows how to affect at once the eye, ear, and feelings33. » Le rapport au passé et, plus précisément à des pratiques anciennes, est d’ordre essentiellement esthétique, comme le prouve la référence synesthésique à la vue, à l’ouïe et aux sentiments. Mais dans un pays où les questions de liturgie ont conduit à des révoltes violentes de la part de la population la plus pauvre et à des répressions sauvages par le pouvoir royal Stuart – c’est tout le sujet d’Old Mortality – un tel hommage ne peut passer inaperçu. Une forme de réhabilitation du culte catholique se trouve dans l’introduction de The Monastery. En effet, au-delà même de la présentation de la diégèse qui compare favorablement la situation des paysans féodaux sur les terres monastiques à celle qui est la leur sur des terres seigneuriales, le récit cadre se moque d’une certaine étroitesse d’esprit protestante. Aussi le bénédictin mystérieux que rencontre le Capitaine Clutterbuck ne manque-t-il pas de corriger les préjugés religieux de son interlocuteur : lorsque le premier parle de trésor caché, le second imagine un objet fastueux, lorsque le moine évoque alors une relique, le capitaine pense aux reliques précieuses de saints que la Réforme a rejetées. En fait, au lieu d’or, il s’agit du cœur d’un homme de bien : « “He must, indeed, have been an excellent man” replied I [i.e. Le Capitaine Clutterbuck], “whose memory, at so distant a period, calls forth such strong marks of regard”34 ». Le dialogue désamorce les oppositions religieuses, et même si Clutterbuck éprouve quelque réticence à troubler le repos d’un mort, la piété du moine qui cherche à offrir au cœur du défunt une terre plus hospitalière est replacée dans des pratiques de respect et de reconnaissance qui peuvent être largement comprises. Le syncrétisme sous-jacent se lit peut-être aussi dans le prénom du Capitaine, Cuthbert, du nom du saint anglo-saxon qui revient tant l’œuvre romanesque de Scott que dans The Border Antiquities, comme nous l’avons vu.
25Outre cette synthèse des pratiques mortuaires et religieuses, il convient de remarquer que l’introduction met en abyme le roman lui-même, ce qui ajoute encore à la valeur programmatique du motif monastique. En effet, le motif du manuscrit trouvé ou légué est éminemment romanesque. Scott en joue consciemment : Clutterbuck reçoit un manuscrit en guise de remerciement pour l’aide qu’il a fournie au Bénédictin. Il est de ce fait associé d’un point de vue thématique à un acte de mémoire et de piété au sens virgilien du terme. Enfin, le moine vient de façon significative de l’Abbaye de Saint Maur, lieu associé dans le texte et dans la réalité aux recherches historiques et aux travaux d’antiquaire que les moines ont menés à partir du XVIIe siècle afin de faire le tri entre les légendes et les faits historiques. L’introduction renvoie directement à cette démarche lorsque le Bénédictin corrige les préjugés de Clutterbuck, au point que celui-ci est obligé par la suite de reconnaître, de visu, la supériorité française et catholique en matière d’investissement à caractère savant et scientifique au sens large du terme :
“The noble folio collection of French historians commenced in 1737, under the inspection and at the expense of the community of St. Maur, will long show that the revenues of the Benedictines were not always spent in self indulgence, and that the members of that order did not uniformly slumber in sloth and indolence, when they had discharged the formal duties of their rule.” As I knew nothing earthly at the time about the community of St. Maur and their learned labours, I could only return a mumbling assent to the proposition. I have since seen this noble work in the library of a distinguished family, and I must own I am ashamed to reflect that in so wealthy a country as ours a similar digest of our historians should not be undertaken, under the patronage of the noble and the learned, in rivalry of that which the Benedictines of Paris executed at the expense of their own conventual funds35.
26De manière plus fugitive, le Monastère de St Gall qui aurait renfermé le manuscrit de l’histoire d’Anne of Geirstein a une fonction analogue, puisque Saint Gall est également connu pour sa bibliothèque. Scott thématise ainsi une analogie qu’il avait dessinée dans The Antiquary entre les figures de l’antiquaire avec laquelle il s’identifiait et celle du moine. On comprend mieux, dès lors, la signification d’Abbotsford, comme lieu d’une mémoire retravaillée, un décor fictif, presque de carton-pâte pour ses détracteurs, c’est-à-dire un lieu où il était possible pour Scott de se réconcilier, par l’imagination et l’émotion esthétique, avec tout le passé de l’Écosse.
27En utilisant le motif du monastère dans ses romans et dans les ouvrages illustrés antiquaires auxquels il a contribué, Scott propose une forme d’histoire où le sentiment, l’émotion esthétique, la préservation du passé pouvaient produire un langage commun au-delà des scissions liturgiques, religieuses et politiques. De même qu’il est parvenu à domestiquer – aux yeux des Anglais – l’héritage des Stuart et le soulèvement romantique des Highlands de 1745 au point d’avoir ouvert l’Écosse aux premières formes de tourisme et développé l’attrait pour les tartans et la cornemuse, qui avaient été un temps interdits par le pouvoir de Londres, sauvé les regalia et la livre écossaise, de même, sur le plan religieux, il réhabilite à la fois les Covenanters et les Épiscopaliens, défend la Réforme tout en regrettant l’iconoclasme des premiers protestants et leurs excès, se montre enfin très mesuré pour tout ce qui relève des superstitions catholiques. Il se place dès lors du côté des hommes de bonne volonté dont les erreurs sont compréhensibles et les personnes estimables, malgré les différends légués par l’Histoire. La nostalgie romanesque ou pittoresque a dès lors pour vertu de permettre la cohabitation des contraires, ne serait-ce que sur le papier et par l’imagination. Tout en maniant l’humour et le jeu, le roman scottien propose pour modèle éthique la réconciliation dans le souvenir.
Notes de bas de page
1 Joëlle Prungnaud, Fiona McIntosh-Varjabédian, « Introduction », in Les Monuments du passé, Villeneuve d’Ascq, Ceges, 2008, p. 11.
2 Scott développe la même idée dans un roman aujourd’hui oublié : Le Pirate.
3 Voir Fiona Robertson, Legitimate Histories, Scott, Gothic, and the Authorities of Fiction, Oxford, Clarendon Press, 2003 [1994], p. 5 sq. : elle souligne contre l’avis majoritaire de la critique, jusqu’à ces dernières années, que l’influence gothique n’est pas une faiblesse dans les romans de Scott et que le gothique a partie liée avec l’histoire. Scott joue consciemment avec des conventions romanesques, certes, mais ce jeu permet à l’auteur ainsi qu’à son lectorat d’enrichir leur perception de la succession des âges.
4 Richard J. Hill, Picturing Scotland through the Waverley Novels, Walter Scott and the Origins of the Victorian Illustrated Novel, Farnham, Burlington, Ashgate, 2010, p. 15.
5 Anonyme, The Border Antiquities of England and Scotland concerning Specimens of Architecture and Sculpture and other Vestiges of Former Ages accompanied by descriptions, together with illustrations of remarquable incidents in border history and tradition; and original poetry by Walter Scott esq., Paternoster-Row, Islington, Édimbourg, Longman, Hurst, Ries, Orme, Brown, Murray, John Grey, Constable, 1814, p. III-IV. Je traduis : « Les régions frontalières de la plupart des grands royaumes manquent inévitablement de sujets pour l’antiquaire, tant qu’elles conservent ce statut. Les ravages auxquels elles sont exposées et l’existence à laquelle les habitants sont condamnés par les circonstances extérieures sont également peu propices à la préservation des monuments anciens […]. La situation change cependant lorsque, suite à une union ou à des conquêtes, elles cessent d’être des frontières. Les terres qui furent autrefois le théâtre de batailles incessantes, d’attaques, de défenses et de vendetta, se sont transformées en lieux de la tranquillité. Les nombreux châteaux croulants qui laissent des ruines impressionnantes, les champs qui portent le témoignage d’anciennes batailles dont le souvenir est encore vivace parmi les descendants des combattants ou des témoins des faits, la ligne de démarcation qui sépare les deux pays de façon non plus hostile et qui incite les habitants de chaque terre à aimer leurs propres traditions s’unissent et rendent ces régions intéressantes tant pour l’historien des lieux que pour l’antiquaire. »
6 La Bibliothèque nationale d’Écosse donne trois noms comme auteurs : Walter Scott, son rôle n’est pas précisé, mais de façon probable, il est intervenu pour le texte, Luke Clennell, comme peintre et John Greig comme graveur.
7 Une note de la Bibliothèque nationale d’Écosse nomme Scott et Turner comme auteurs et résume l’histoire complexe du texte : « Originally intended to be published in 12 parts, the publication fell into financial difficulties and was limited to 10 parts; Rodwell and Martin sold their share in the publication after 8 parts and J. & A. Arch published the 2 volume set of 1826. The publication history of the work is covered in G. Finley’s “Landscapes of memory: Turner as illustrator to Scott”, London, 1980, p. 49 sq. […] Twelve of the designs are from drawings by J.M.W. Turner. Printed by James Ballantyne and Co., Edinburgh. » Ballantyne était l’éditeur de Scott et son partenaire. Je me référerai également à l’ouvrage de Finley.
8 Stuart Kelly, Scott-land, the Man Who Invented a Nation, Édimbourg, Polygon, 2010, p. 54.
9 Voir John Sutherland, The Life of Walter Scott, a Critical Biography, Oxford, Wiley Blackwell, p. 156.
10 Walter Scott, Waverley, éd. Claire Lamont, Oxford, Oxford University Press, [1814] [1986 pour la présente édition] 1991, p. 35. Waverley, trad. Defauconpret, Paris, Robert Laffont, p. 78, chapitre VIII : « Manoir d’Écosse il y a soixante ans : Le toit offrait de singulières projections appelées bartizans, et à chaque angle était une petite tour qui ressemblait plutôt qu’à une tourelle gothique. La façade n’annonçait pas une sécurité absolue contre une attaque. Il y avait des meurtrières et des étançons […] ».
11 Ibid., p. 77.
12 Ibid., p. 78.
13 Gerald Finley, Landscapes of Memory, Turner as Illustrator of Scott, Londres, Scolar Press, 1980, p. 22.
14 Border Antiquities, op. cit., p. 20. Je traduis : « En effet, un tel spectacle manque rarement d’éveiller des associations particulièrement plaisantes chez les natures enclines à ces émotions douces et mélancoliques qui font battre les cœurs, lorsque nous contemplons la grandeur passée déchue ainsi que les fragiles souvenirs des mœurs, des coutumes et des traditions sur lesquels l’imagination, animée par une sorte de pieux enthousiasme, aime à s’arrêter. Nous n’examinerons pas les raisons de ce plaisir que l’homme ressent presque instinctivement à la vue des ruines ; le fait est avéré et chacun peut l’observer en soi-même. Mais il y a des degrés différents dans le plaisir qui naît des associations et des habitudes de la jeunesse et des modes de pensée propres à chaque individu. Alors que certains se sentiront moralement élevés au plus haut point en voyant la plaine de Marathon ou le défilé des Thermopyles, alors que d’autres encore éprouveront la même élévation en traversant la Terre Sainte ou en s’arrêtant devant les ruines de Iona, d’autres seront émus par des objets “proches de leur cœur” ».
15 Waverley, éd. Lamont, op. cit., p. 94. Waverley, trad. Defauconpret, op. cit. p. 135 : « Waverley en s’avançant vers la porte d’entrée du château fut frappé d’un tableau que le premier propriétaire de Blenheim aurait sans doute préféré aux plus beaux points de vue du domaine qu’il reçut de sa patrie reconnaissante ; Environ cent Highlanders, parfaitement armés et équipés, étaient rangés en ordre de bataille ». La traduction française extrapole quelque peu ici.
16 Ibid., p. 48.
17 Ibid., p. 66.
18 Ibid., p. 70.
19 Ibid., p. 11.
20 Voir notamment les notes de Fiona Robertson, dans son édition de The Bride of Lammermoor, Oxford, Oxford University Press, 1991, p. 371.
21 Ibid., p. 26, éd. française, Walter Scott, Waverley, Rob Roy, Fiancée du Lammermoor, trad. Defauconpret, Paris, Robert Laffont, 1981, p. 682. « Dans une gorge des montagnes qui s’élèvent au milieu des plaines fertiles du Lothian oriental, existait autrefois un château considérable dont on n’aperçoit plus aujourd’hui que les ruines. Ses anciens propriétaires étaient une race de barons puissants et belliqueux, nommés Ravenswood, nom qui était aussi celui du château. […] Leur histoire se confondait souvent avec celle de l’Écosse, dont les annales consacrent leurs hauts faits. […] Mais tout a ses révolutions dans ce globe sublunaire, et cette maison avait subi les siennes. Elle déchut considérablement de sa splendeur vers le milieu du dix-septième siècle ; et à l’époque de la révolution qui fit perdre le trône de la Grande-Bretagne à Jacques III, le dernier propriétaire du château de Ravenswood se vit obligé d’aliéner l’ancien manoir de sa famille et de se retirer dans une tour solitaire dont les murs étaient battus par la mer, et qui, placée sur les côtes stériles situées entre Saint-Abb’s-Head et le village d’Eyemouth, dominait l’Océan germanique si souvent agité par des tempêtes. Le domaine qui entourait sa nouvelle résidence consistait en pâturages de qualité inférieure, et c’était tout ce qui lui restait de ses propriétés ».
22 Provincial Antiquities, op. cit., p. 158.
23 Bride of Lammermoor, op. cit., p. 82-83. Trad., p. 723 : « Le bruit toujours croissant des vagues de la mer leur avait annoncé depuis longtemps qu’ils approchaient des rochers sur le sommet desquels les ancêtres de Ravenswood avaient construit leur forteresse, comme l’aigle son aire. La lune, qui jusqu’alors n’avait jeté qu’une faible lueur, sortit tout à coup radieuse du milieu des nuages, et éclaira la tour nue et solitaire située sur un rocher contre lequel venaient se briser les vagues de l’Océan germanique. De trois côtés, le roc escarpé semblait inabordable. Du seul côté qui regardait la terre, il avait été fortifié dans l’origine par un fossé et un pont-levis ; mais le pont n’était plus que ruines et que décombres, et le fossé avait été comblé en partie, de manière à ce qu’un homme à cheval pût pénétrer dans la cour, entourée de deux côtés d’écuries et autres bâtiments en ruines, tandis que du côté de la terre, elle était défendue par un mur crénelé. Le quatrième angle était occupé par la tour elle-même, qui, haute, étroite et construite en pierres grisâtres, apparaissait, à la clarté de la lune, comme le spectre d’un énorme géant. Il eût été difficile de se figurer rien de plus sombre, rien de plus sauvage et de plus triste que cette habitation. Le murmure sourd des flots qui frappaient continuellement contre le rocher était pour l’oreille ce que le site était pour la vue : un symbole de deuil, de monotonie, et même d’horreur. »
24 Border Antiquities, op. cit., p. 42. Je traduis : « Associées à ces charmes que la main généreuse de la nature a distribués libéralement, s’élèvent les saintes ruines du Prieuré de Lanercost. Se souvenant des anciennes fonctions du bâtiment, l’imagination relie immédiatement le passé au présent, ce qui est devant les yeux avec ce qui est remémoré, et repeuple la vallée de ses anciens habitants que la fiction, s’écartant de façon louable de la vérité, aime à considérer comme des êtres au-dessus de l’agitation vulgaire et des plaisirs communs de cette vie et elle crée un tableau devant les yeux qui possède plus que les charmes mesurés de la vérité et purifie les cœurs par le souvenir des vertus de la solitude et de la retraite. »
25 Ibid., p. 43.
26 Richard, J. Hill, op. cit., p. 51.
27 Ibid., p. 52.
28 The Border Antiquities, op. cit., p. XXXV.
29 The Abbot, éd. Christopher Johnson, Edinburgh, Edinburgh University Press, [1820], 2000, chapitre VIII, p. 96. L’Abbé, traduction de M. P. Louisy, dessins de MM. Detti, Dunki, Ferdinandus [et al.], Paris, Librairie de Firmin-Didot et Cie, 1886, p. 77, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56074749/f86.image: « L’ermitage de St Cuthbert rappelait, suivant la légende, un des lieux de halte qu’il avait plu au vénérable saint d’assigner aux moines de sa communauté durant leur longue pérégrination à travers l’Écosse. Chassés de Lindisfern par une incursion des Danois, et portant le corps de leur patron sur leurs épaules, ces péripatéticiens d’un nouveau genre ne s’arrêtèrent que par-delà les frontières […]. L’odeur de sa sainteté resta attachée à chacune de ses stations de voyage [à chacune des stations qui avaient offert un repos transitoire aux moines] ; on y bâtit et ceux qui en avaient dans leur voisinage n’étaient pas peu fiers de l’honneur fait au pays. Parmi les plus célèbres et les plus fréquentés, on comptait l’ermitage vers lequel Roland Graeme dirigeait ses pas. […] ». J’ai mis entre crochets des corrections à la traduction.
30 Ibid., p. 61. Trad. op. cit., ibid., p. 79. « On trouve à de semblables ruines un charme mélancolique au bout d’un certain laps d’années, et quand la nature a fait par degrés disparaître les traces de violence des hommes sous une végétation envahissante et sous la patine des saisons. Cette violence au contraire est-elle de date récente, étalée dans sa brutale crudité, rien ne saurait adoucir le sentiment de désolation qu’inspirent ces débris ; et tel était le spectacle que contemplait Roland, le cœur serré de tristesse. »
31 Ibid., p. 62.
32 Ibid., p. 74, chapitre X.
33 Anne of Geierstein, éd. John H Alexander, the Edinburgh Edition of The Waverley Novels [1829], 2000, p. 367 (chap. XXXIII), Anne de Geierstein, traduction par Albert Montémont, Paris, Ménard, 1838 (Œuvres de Walter Scott, volume 21), p. 440, http://fr.wikisource.org/wiki/Anne_de_Geierstein/33 : « Les funérailles furent donc, après plusieurs jours passés en prières publiques et en actes de dévotion, célébrées avec une magnificence lugubre due à la naissance de la défunte, et par laquelle l’Église de Rome sait si bien comment toucher l’œil, l’oreille et le cœur. »
34 The Monastery, The Edinburgh Edition of the Waverley Novels, éd. Penny Fielding, Edinburgh, Edinburgh University Press [1820], 2000, p. 17. Le Monastère, trad. Defauconpret, Paris, Furne, Charles Gosselin et Perrotin, 1835, p. 33, https://books.google.fr/books?id=h3tVOggc-o4C&pg=PA91&lpg=PA91&dq=le+monastère+walter+scott&source=bl&ots=UwTPafWtu-&sig=31vSLWabJ4Pd8QL3gYjOCyfREHo&hl=fr&sa=X&ei=PSfvVNyzE8fXavLVgbgJ&ved=0CEgQ6AEwBg#v=onepage&q=le%20monastère%20walter%20scott&f=false : « – Cet homme doit avoir eu de bien grandes qualités, pour qu’après un espace de temps si considérable on ait cru devoir donner à sa mémoire une telle marque de considération. »
35 Ibid., p. 14. Trad. Defauconpret, op. cit., p. 30 : « La superbe collection in-folio des historiens français, commencée en 1737 sous l’inspection et aux frais de la communauté de Saint-Maur, prouvera aux siècles à venir que les bénédictins ne prodiguaient pas toujours leurs revenus pour se procurer des jouissances de la vie, et qu’ils ne dormaient pas tous dans l’indolence et la paresse, quand ils avaient rempli les devoirs de leur règle. / Ne connaissant alors ni la congrégation de Saint-Maur, ni ses doctes travaux, je ne pus répondre à ce discours que par un geste d’assentiment. Depuis ce temps j’ai vu ce bel ouvrage dans la bibliothèque d’une famille distinguée ; et je dois avouer que je suis honteux quand je pense que, dans un pays aussi riche que le nôtre, on n’a pas entrepris de former un recueil de nos historiens sur le plan de celui que les bénédictins de Paris ont donné au public à leurs frais. »
Auteur
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Fiona McIntosh-Varjabédian
Université de Lille, ALITHILA
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