Introduction
p. 17-36
Texte intégral
1« Vivons heureux, vivons cachés », cette expression sous forme de boutade nous est lancée par un diplomate djiboutien alors que nous déplorions le manque de travaux académiques sur Djibouti… Cette formule, en guise de réponse, est intrigante et visait probablement à nous expliquer à demi-mot les réticences djiboutiennes à accueillir des enquêteurs (chercheurs, mais surtout journalistes) et elle est d’autant plus surprenante que jamais le pays n’a été aussi « ouvert » aux regards extérieurs, avec l’arrivée de nombreux contingents militaires1. À bien y réfléchir, si Djibouti semble connu d’à peu près tout le monde et profondément ancré dans l’imaginaire collectif français (de nombreuses familles comptent des membres ayant séjourné sur place ou simplement effectué une escale), ce pays, son régime et sa société restent relativement méconnus. On s’attarde plus volontiers sur les autres pays de la Corne de l’Afrique. En effet, l’Éthiopie a été prise pour sujet d’étude dans de nombreuses disciplines ; la Somalie et le Somaliland ont été l’objet d’un féroce débat entre les chercheurs, lors du lancement d’une revue consacrée au pays – Somaliland Journal of African Studies (SJAS) – qui avait « omis » de convier des Somaliens à ce nouveau projet. De même, l’Érythrée a été choisie pour sujet de recherche alors même que le terrain y est difficile d’accès. Jusqu’à présent, le petit territoire djiboutien a inspiré aux chercheurs des observations mais celles-ci, peu nombreuses, restent limitées à certaines disciplines (géographie, histoire) et ne sont que rarement sujet à débats scientifiques2. Djibouti est pourtant un territoire qui regorge de passionnants objets d’études. Pour s’en convaincre, il convient de voir ce que Djibouti voudrait bien nous cacher, et pas uniquement ce que son régime veut bien exposer aux observateurs extérieurs.
Tableau 1. Nombre de publications sur les pays de la Corne de l’Afrique dans les principales revues africanistes (jusqu’en septembre 2018).
| Djibouti | Éthiopie | Érythrée | Somalie | Somaliland | |
| African Affairs (depuis 1996) | 4 | 47 | 5 | 8 | 5 |
| Journal of Modern African Studies (depuis 1997) | 1 | 141 | 37 | 47 | 9 |
| Journal of Eastern African Studies (depuis 2007) | 0 | 42 | 7 | 8 | 4 |
| Politique africaine (depuis 2003) | 0 | 10 (dont deux numéros spéciaux) | 1 | 3 | 2 |
2Djibouti se conçoit lui-même à peu près comme une porte. Cette comparaison peut sembler abrupte à première vue. Pourtant, l’image décrit assez bien une sorte de code génétique du pays, c’est-à-dire quelque chose ayant à voir avec la caractéristique première. Situé sur le détroit de Bab el Mandeb (« porte des lamentations », en langue arabe), la République de Djibouti relie l’Afrique au Golfe et surveille les trafics maritimes de l’Asie vers l’Europe. L’importance géographique du territoire djiboutien explique le déploiement des navires internationaux qui sécurisent cette voie de communication maritime en la protégeant d’éventuelles attaques de pirates. Djibouti est également, et depuis ses origines, une porte d’accès vers le reste du monde, pour son voisin le géant éthiopien. La Chine ne s’y est pas trompée et a récemment pris pied sur le territoire djiboutien, entrevoyant l’étendue des potentialités de la région. « Djibouti, carrefour de trois continents », martèle nombre de slogans djiboutiens. Les migrants de la Corne et du Yémen sont nombreux à se présenter en ce centre de gravité, point de départ vers d’autres horizons. Le nom de « Balbala », immense bidonville aux portes de la capitale, ne signifie-t-il pas précisément « porte », en Oromo3 ? Et les colons français n’avaient-ils pas déjà en leur temps songé à grillager la ville de Djibouti afin d’en contrôler l’accès face à l’afflux de migrants ?
3Pousser la porte de Djibouti, c’est aussi saisir l’opportunité d’accéder à certaines des clés de compréhension de notre monde contemporain. Tel sera l’un des objectifs que nous proposons dans cet ouvrage d’atteindre en établissant un pont entre recherche et grand public.
4Ainsi, en partant de Djibouti, nous essaierons d’ouvrir une porte sur les sciences sociales et plus particulièrement vers les Relations internationales. Ce travail est le résultat de recherches sur le terrain et ainsi que pour toute recherche nous espérons être en mesure d’apporter notre contribution à l’avancée des connaissances sur ces questions. Ensemble nous essaierons de comprendre en quoi les évolutions de ce pays sont révélatrices de certaines des transformations du système international.
5De façon curieuse, comme nous venons de l’évoquer, alors que Djibouti est très présent dans l’imaginaire collectif français, il existe peu de travaux sur le pays4, particulièrement en science politique et encore moins dans le domaine qui a trait aux Relations internationales. Lors de nos études, nous avons pu constater à quel point les Relations internationales étaient en France traitées en « parent pauvre ». De nombreux travaux de vulgarisation abordent les problématiques géopolitiques au sens large, et ce sont alors bien souvent de la géographie politique ou de la science politique. Pourtant, l’environnement international a bien un impact direct sur notre façon de vivre. À titre d’exemple, les développements du terrorisme international nous l’ont bien rappelé, et nous le rappellent encore. Il est regrettable de voir que les scientifiques échangent à huis clos dans des revues à diffusion confidentielle ou dans des colloques internationaux spécialisés, dans le cercle resserré de leurs connaissances. À l’inverse, il est vrai que le « temps scientifique » s’accommode mal de la rapidité qu’exige celui médiatique.
6Ajoutons à cela que l’étude des politiques étrangères d’États africains se trouve être doublement marginalisée en France. D’une part, la politique étrangère se cantonne au rôle de parent pauvre de la discipline des Relations internationales et d’autre part, le continent africain est peu intégré à l’étude des Relations internationales. Donc nous sommes en présence d’une triple marginalisation… Ainsi, dans son « Livre blanc » sur les études africaines en France, le Groupement d’intérêt scientifique Afrique (GIS) notait : « Les spécialistes de l’Afrique sont peu nombreux en science politique, discipline elle-même considérée comme rare dans les universités françaises. (…) La grande majorité des politistes de l’Afrique sont en sociologie politique (22/30 soit 73,3 %) puis en relations internationales (5/30 soit 16,6 %) (…) La science politique est construite sur des terrains occidentaux, ou du Nord, et peine à reconnaître les recherches produites sur les terrains exotiques (…) La sociologie politique des mobilisations sociales et religieuses s’est développée. Tout comme celle de la violence, des crises et conflits. Les relations internationales sont très marginales (…) Les terrains étudiés sont extrêmement divers, portant de moins en moins sur l’Afrique francophone mais de plus en plus sur l’Afrique anglophone et lusophone »5.
Étudier Djibouti
7Une grande partie de la littérature sur Djibouti se concentre sur l’histoire et la géographie… Lorsque nous avons débuté nos recherches, la littérature était très majoritairement en français et on trouvait de rares articles en anglais (Brass 2008, Bezabeh 2011, Styan). Les derniers ouvrages de science politique datent de l’indépendance, à l’exception d’un ouvrage collectif publié en 2013 à l’initiative d’Amina Saïd Chiré – Djibouti contemporain – qui offre une approche transdisciplinaire mais n’intègre pas véritablement la science politique et les relations internationales (un chapitre seulement y est consacré à la « géopolitique de Djibouti »). Les travaux en français traitent de problématiques sociologiques (Rouaud, 1997 ; Amina Saïd Chiré, 2012) ou historiques (Oberlé, 1971 ; Oberlé et Hugot, 1985 ; Laudouze, 1989 ; Joint-Daguenet, 1992 ; Fontrier, 2003 ; Dubois, 1997, 2003, 2004 ; Simon Imbert-Vier, 2011 ; Prijac, 2012, 2015, 2019 ; Adawa Hassan Ali, 2016) ou encore géographiques et économiques (Gascon, 1991, 1999, 2005, 2006 ; Bouquet, 2009). Il n’existe pas en anglais d’ouvrages récents abordant la thématique djiboutienne (Thompson et Adloff, 1968, traduit en français en 1972 ; Tholomier, 1981). Les sujets d’étude liés à la politique extérieure de Djibouti sont pratiquement absents alors que l’intérêt porté par les puissances étrangères à Djibouti n’est abordé, on le constate, uniquement sous le regard de ces puissances et selon leurs intérêts propres.
8Pour ma part, j’ai fait connaissance avec ce pays en préparant une thèse de doctorat sur le régionalisme sécuritaire dans la Corne de l’Afrique. Je me suis rendue à Djibouti la première fois dans ce cadre en 2010. Néanmoins, ce pays ne m’était pas inconnu étant donné que des membres de ma famille y avaient résidé, juste après l’indépendance, et les photos de Djibouti avaient peuplé mon imaginaire d’enfant. Je suis venue à Djibouti la première fois pour des entretiens à l’IGAD (Autorité intergouvernementale sur le développement ou Intergovernmental Authority on Development). Bien que le siège de l’organisation soit situé à Djibouti le centre névralgique de l’organisation semble s’être déplacé vers Addis Abeba6 en Éthiopie et Nairobi, au Kenya. Djibouti cependant reste incontestablement une porte d’entrée vers le reste de la région pour des raisons sécuritaires, comme la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime ou économique puisque le territoire est situé sur une voie commerciale essentielle. À cette époque la volonté du Japon de prendre pied dans le pays avait déjà, lors de ce voyage, retenu mon attention7. Je reviens alors à Djibouti quelques années plus tard, en tant qu’« encadrante » d’un Institut français. Je remarque alors l’approche très « occidentalo-centrée » que nous avons de ce petit territoire. En repartant, les visiteurs ont une excellente connaissance des forces françaises et étrangères à Djibouti mais ils n’ont pas fait réellement connaissance avec Djibouti et ses populations. Ce n’est sans doute pas l’objectif de la mission mais cela pourrait pourtant paraître une nécessité, au risque sinon de contribuer à la « légende coloniale de la terre vide8 », chère à Loti, Romain Gary ou Paul Nizan, mais image coloniale exotique qui continue à être propagée. La littérature contemporaine, interminablement, continue de diffuser cette image d’un pays vide : « Du nord au sud, ce n’est qu’un grand paysage dévasté, où les champs de pierres volcaniques se disputent quelques pitons décharnés. Tout est mort. Le soleil écrase l’étendue silencieuse. Sous l’effet de la chaleur, la rocaille brune se désagrège et couvre le sol de traînées rougeâtres »9.
9Ainsi donc, Djibouti est présenté et étudié longuement pour sa position géographique, mais les connaissances du pays en restent extrêmement limitées. Paradoxalement, au sein de la communauté française qui a pu y résider, il existe une réelle demande de connaissances et en même temps une sorte de regret mélancolique manifeste, proche d’une nostalgie indéracinable. En attestent les groupes sur les réseaux sociaux où chaque membre partage ses photos et souvenirs du pays (« Tu sais que tu as vécu à Djibouti quand : » réunit près de 10 000 membres et celle des « Anciens de Djibouti », près de 1 000…). Nous avons également observé chez les Djiboutiens eux-mêmes ce désir. Certains Djiboutiens que nous avons rencontrés ont conservé des archives sur le pays, depuis son accession à l’indépendance. Une gageure dans un pays où il n’existait pas jusqu’à très récemment d’Archives nationales, de Bibliothèque nationale, ou de dépôt légal10.
10J’ai effectué une dizaine de séjours à Djibouti mais, bien entendu, cela ne me semble jamais suffisant. Quelques Djiboutiens m’appellent affectueusement « cousine », après nos discussions… Je veux croire que ce qualificatif, en plus de l’affection naturelle, sous-entend que je commence à avoir une compréhension intuitive et plus généralement une analyse, nourrie par ces rencontres, autour des questions macro politiques du pays. Néanmoins, je ne suis pas djiboutienne. Je reste une observatrice extérieure et ne prétends pas être quelqu’un d’autre que ce que je suis. Je n’oublie pas ce que Toni Morrison faisait dire au narrateur de son roman Beloved : « les définitions appartiennent aux définisseurs – pas aux définis »11.
11Ce positionnement nous a permis aussi de rencontrer de nombreux acteurs, tant gouvernementaux que de la société civile, ainsi que de la diaspora, de l’opposition… Si les journalistes étrangers ont parfois un accès difficile à Djibouti, mon statut de chercheur au sein d’un Institut de recherche du ministère des armées français a sûrement facilité l’accès au terrain… Dans un premier temps je n’ai moi-même pas échappé à ce regard éculé, hérité de la littérature coloniale qu’un journaliste dénonçait : « Djibouti semblait alors comme recouverte d’une sédimentation littéraire enfouie sous un amas de rhétoriques imagées, récits fiévreux ou extasiés mais tous procédaient – fût-ce en négatif – du regard colonial »12. J’ai donc essayé de m’extraire de ce point de vue retardataire notamment en nourrissant ma connaissance de Djibouti des dires des Djiboutiens eux-mêmes, et de leur culture.
12Il est important toutefois d’apporter quelques précisions. Tout d’abord, certains lecteurs critiqueront peut-être ce travail de recherche dans le domaine des « Relations internationales », prétextant qu’il ne s’attache pas suffisamment à la politique intérieure djiboutienne, mais sur ce sujet-là aussi il y a beaucoup à dire, et ce n’est pas exactement l’objet de notre étude, même si la question en elle-même est passionnante. Ce choix s’explique d’autre part par des réalités d’accès au terrain. Ensuite, disons-le, ce travail ne représente pas le positionnement officiel de l’État français, qui m’a employée entre 2008 et 2017 dans le cadre d’une thèse de doctorat, puis comme chercheur.
13Avant de commencer, il est nécessaire de préciser que s’intéresser de près à des États de la Corne de l’Afrique exige de prendre un certain nombre de précautions, notamment en ce qui concerne les personnes rencontrées. À titre d’exemple il m’a parfois été déconseillé – souvent par des non Djiboutiens – de rencontrer telles ou telles personnalités au risque de me faire « griller ». Je n’ai suivi que rarement ces « recommandations », consciente que chacun voulait faire de moi le porte-parole de sa propre cause. J’ai toujours clairement affiché mon statut de chercheur et l’objet de mes recherches à mes interlocuteurs. Par ailleurs, j’ai rencontré de nombreux Djiboutiens qui m’ont parlé ouvertement de leur sentiment concernant leur pays. La publication de plusieurs articles lors même de la rédaction de cet ouvrage a pu « rassurer » les plus craintifs sur l’honnêteté de ma démarche. Elle a même généré « un appel d’air » vers de nouveaux contacts. Afin de respecter la confiance de mes interlocuteurs, je ne mentionne pas les lieux et les noms des personnes rencontrées, ou toutes autres informations qui permettraient de les identifier. Ensuite, si parfois j’utilise l’expression « l’État djiboutien » en tant que sujet et donc d’une certaine manière à une sorte de réification, je n’oublie pas que l’État n’agit pas mais qu’en revanche les agents eux, sont des personnes « agissantes ». Nous verrons à ce propos que l’État djiboutien est extrêmement centralisé et personnalisé.
14Enfin, les chercheurs ne sont pas nécessairement des écrivains… Prendre la plume – ou le clavier – est un exercice complexe. J’entends donc le plus simplement et clairement possible vous inviter à suivre l’histoire de ce livre lui-même. Vous trouverez ainsi, tout au long du texte, des encadrés méthodologiques sur l’accès au terrain, la neutralité du chercheur, l’importance et la place des données écrites et chiffrées…
État de l’art : la littérature sur les « petits » États
15Aborder Djibouti par le cadre théorique des « petits États » me paraît pertinent à un moment où le regain d’intérêt pour les études sur les small states reste encore cantonné à une approche européano-centrée qui néglige presque toujours le continent africain. Précisons donc ce qualificatif de « Petit État », dans le contexte particulier de celui de Djibouti.
16Le jour anniversaire des 40 ans de l’indépendance de la République de Djibouti, RFI publiait un article disant : « Djibouti, la minuscule cité-État du Golfe d’Aden et ses sept armées »13… Accoler ainsi le qualificatif minuscule à « petit État » nous semble un peu excessif… De nombreux Djiboutiens, toutes tendances confondues, s’en sont fait l’écho, avec humour, en regrettant cette propension récurrente à qualifier de la sorte leur pays. « Confetti d’empire », « territoire de poche », « bout de terre », « poussière d’empire » sont autant de qualificatifs qui peuvent à la longue résonner négativement. Or, cette tendance à « miniaturiser le pays »14 est encore fréquente. Notre démarche ici sera ainsi l’inverse d’une démarche condescendante. L’usage de la « petitesse », servant à définir Djibouti, vise uniquement, pour nous, à l’inscrire dans la littérature sur les petits États.
17Si Djibouti est deux fois plus grand que le Liban, il est souvent perçu comme une cité-État ou un micro-État, au regard de la répartition de la population sur le territoire. Se pose donc une première question : Quand peut-on parler de « petit État » ? Les chercheurs n’ont pas réussi à trouver une réponse consensuelle, et Jeanne A.K Key a pu dire par exemple qu’on le reconnaît… lorsqu’on le voit…15 L’intérêt de cette qualification pourtant n’est pas seulement descriptif mais aussi analytique. Sur quels critères pouvons-nous nous baser ? Doit-on prendre en compte des critères absolus tels que la superficie, la population, le Produit intérieur brut, la puissance militaire ?… Faut-il y intégrer des critères relatifs, comme le rayonnement, l’influence ? Un petit État cesse-t-il d’en être un lorsqu’il a développé des éléments de puissance (par exemple les débats qui entourent le statut de Singapour16) ? La définition de « critères de base » fait l’objet d’une littérature abondante. Cet ouvrage n’a pas pour objet de participer au débat autour de la petite taille du pays Djibouti, celle-ci ne faisant pas de doute si l’on s’en tient à l’aspect descriptif, néanmoins nous pouvons le distinguer d’un micro-État17.
18Le territoire de la République de Djibouti s’étend sur 23 200 km² et abrite une population proche des 950 000 habitants. Depuis son indépendance de la France, en 1977, Djibouti est un État souverain qui se caractérise donc par sa petitesse, son manque de ressources naturelles et enfin sa position géographique stratégique au cœur de la Corne de l’Afrique, sur une ligne de navigation primordiale. Djibouti se classe au 151e rang mondial pour sa superficie et 163e rang pour sa population. Sur le plan de sa situation, Djibouti partage une longue frontière avec l’Éthiopie (342 km), mais aussi avec l’Érythrée (125 km) et le Somaliland (61 km).
19Nous allons maintenant nous intéresser plus précisément au « comportement » d’un petit État comme Djibouti sur la scène internationale et dans ces relations avec les autres États sur son territoire. La littérature concernant les Relations internationales, et particulièrement dans le champ des « small states studies », est riche et permet d’expliquer l’action extérieure des petits États qui prennent peu en compte les États africains.
20Pour les penseurs réalistes, les relations internationales sont anarchiques alors que l’action extérieure des États est guidée par la force militaire, le pouvoir politique, la guerre et la survie. Ce constat rejoint l’approche néo-réaliste où l’anarchie et la puissance des États sont des préconditions structurelles qui peuvent expliquer et même prédire les politiques extérieures des États dans le système international. Le comportement d’un État serait ainsi une réponse aux contraintes imposées par la puissance globale ou viendrait en réponse à l’agressivité des autres acteurs du système (équilibre des menaces). Néanmoins, ces approches ne prennent pas en compte les petits États en tant que véritables acteurs internationaux et négligent les liens (partage de valeurs communes, histoire…) qui relient les États entre eux. De plus, selon l’approche néo-réaliste, les dirigeants politiques répondent seulement de manière rationnelle à ces contraintes et feront presque toujours le choix d’une politique étrangère qui maximisera les bénéfices sécuritaires et minimisera les risques. Or, l’analyse au niveau national montre que les élites sont contraintes par des facteurs internes qui viennent affecter leurs décisions de politique étrangère (intérêts particuliers, idéologie, contraintes sociales…). Ainsi, nous allons voir dans cet ouvrage, de quelle manière l’action extérieure des petits États demeure limitée par un certain nombre d’influences autant politiques que sociales18. Mais auparavant, revenons à l’évolution des études sur les petits États.
21L’« âge d’or » des petits États dans la littérature scientifique est la période bipolaire (David Vital, Robert Rothstein, Maurice East, Robert Keohane, Annette Baker Fox, Peter Katzenstein). Dans les années 1960-1970, de nombreux petits États sont nés de la décolonisation. Leur place au sein du système international et leur statut dans l’Organisation des Nations Unies (ONU) sont alors fortement discutés. La taille et leurs ressources constituent des déterminants importants de leur croissance économique. La question de la viabilité de ces nouvelles entités est également débattue. Le journaliste François Soudan n’hésite pas à présenter Djibouti comme « une République improbable, née pour mourir un jour de juin 1977 »19. Dans le contexte des indépendances se pose également la problématique – importante pour les institutions financières internationales – de la capacité des nouveaux États à créer une administration mais également à se développer et maintenir une certaine stabilité économique. Les chercheurs s’interrogent alors aussi sur la capacité de ces États à faire face aux menaces extérieures (menace d’annexion par les voisins, notamment) car les petits États sont la plupart du temps « transnationaux », avec des relations transfrontalières d’ordre économique, social et sécuritaire. Les grands États craignent les interférences des petits États, dans les débats internationaux et s’interrogent : peuvent-ils avoir une politique étrangère, ont-ils les ressources et l’expérience nécessaires pour dialoguer avec les autres États20 ? La majorité des publications sur le sujet est de ce fait essentiellement le résultat de conférences internationales sur les économies des petits États. Cette première approche tend donc à définir ces États en fonction de leurs capacités. De nombreux travaux reprennent l’analogie utilisée par Keohane afin de montrer leur incapacité à adopter des politiques proactives en relations internationales, et leur faiblesse chronique : on leur reproche d’être des États lilliputiens… dans un monde dirigé par des Gullivers21. Les petits États sont ainsi très vite considérés comme faibles du fait de leur seule « petitesse ».
22Dans les années 1980-1990, le sujet présente encore de l’intérêt et le nombre de publications continue d’augmenter. Une nouvelle approche montre cependant que la faiblesse est compensée et qu’elle ne peut être une caractéristique permanente des petits États, ce qui contribue à ouvrir la porte à une série de travaux comparatistes sur la taille et la puissance des États. Le Commonwealth Secretariat sponsorise ainsi de nombreuses conférences sur le sujet (32 de ses 54 membres ont une population inférieure à 1,5 millions d’habitants). Il tente de démontrer, auprès des institutions internationales, que les petits États ont des caractéristiques propres qui doivent être reconnues. Il développe un index de la vulnérabilité22 et publie de nombreux rapports dont le célèbre Small States: Meeting Challenges in the Global Economy qui recommande la création d’un Forum des Petits États.
23Le champ des études sur les petits États a été relancé par les recherches effectuées dans le cadre de l’intégration européenne. La littérature ne présente plus les petits États simplement comme isolés et faibles. Pourtant, dans le cadre de l’évolution du système international vers une polarisation régionale et dans un monde qui semble privilégier les grands États uniquement, la littérature scientifique s’interroge à nouveau sur les désavantages des petits États et leur vulnérabilité. Mais elle étudie également les innovations dans le domaine de la diplomatie et leur capacité d’adaptation. En effet, un petit État est constamment en situation de fragilité et doit mettre en œuvre des politiques de résilience23, à la fois en interne bien sûr, mais tout aussi bien à l’extérieur. Pour préserver leur autonomie et leur identité, les petits États doivent donc développer des instruments leur permettant de s’adapter à leur environnement. Le Commonwealth Secretariat a ainsi développé un « index de la résilience ». Cette approche, peu connue mais qui nous intéresse tout particulièrement, considère « la puissance des sans puissance » et la capacité des petits États à exploiter leur petitesse de différentes façons afin d’atteindre leurs objectifs politiques. Les petits États « jouent au-dessus de leur catégorie »24, ils doivent donc utiliser leur puissance juridictionnelle pour se développer. Les statistiques montrent qu’ils obtiennent de bons résultats socio-économiques. Bien que très vulnérables, ils ont su développer d’ingénieuses stratégies pour compenser leur vulnérabilité25.
24La littérature scientifique tend ainsi à démontrer que les petits États ont quatre caractéristiques majeures :
- La dépendance : Ils tendent à se maintenir dans une posture de neutralité ou à favoriser les alliances. Au sein d’une alliance, ils auraient tendance à suivre le leader et à éviter toute opposition avec lui. Ils sont orientés vers le statu quo. Ils se satisfont de l’ordre établi et ne tentent pas de le transformer. Pour Þórhildur Hagalin, tant que les petits États ne peuvent pas se défendre ou se représenter eux-mêmes, ils ne sont pas véritablement indépendants26.
- Le respect des règles internationales : Ils soutiennent les organisations internationales et sont les principaux promoteurs du multilatéralisme. Ils privilégient les solutions non militaires aux problématiques sécuritaires.
- Le refus du risque : Ils se maintiennent dans une position défensive.
- Le développement d’ingénieuses stratégies compensatoires (développement du secteur des services, activités rentières, commercialisation de leur souveraineté, etc.).
25Bien entendu, ces comportements changent en fonction du système dans lequel les petits États évoluent : système hégémonique, conflictuel, ou autre.
26Or, il semblerait qu’il y ait un écart entre la théorie suggérée par la recherche et la réalité du cas de Djibouti. En effet, nous constatons un paradoxe dans la dialectique dépendance/autonomie qui caractérise de façon propre la diplomatie djiboutienne. Si le comportement de Djibouti rappelle celui de nombreux petits États (création d’alliances, promotion du multilatéralisme, etc.), il se singularise aussi par une volonté d’affirmation qu’illustre son activisme diplomatique et militaire ainsi que la multiplication des garanties sécuritaires recherchées au niveau systémique. Ce comportement semble trouver ses racines dans un environnement régional singulier, particulièrement conflictuel et menaçant, qui le pousse à s’adapter sans cesse. Il s’explique peut-être aussi par le caractère autoritaire du régime alors que la majorité des petits États sont des démocraties27. Nous émettons donc l’hypothèse que le besoin d’affirmation de Djibouti trouve en partie ses racines dans l’insatisfaction des instruments censés répondre à ses besoins sécuritaires, alors que sa souveraineté est constamment menacée, et ce depuis son indépendance.
Problématique
27Venons-en maintenant à notre démonstration telle que nous l’envisageons. Comment un petit État comme Djibouti survit-il dans une région aussi conflictuelle que la Corne de l’Afrique ? Nous allons partir d’un constat : cette région de 1 900 000 km² de l’est de l’Afrique, au carrefour des mondes arabe et africain, alterne périodes de guerre et trêves provisoires. Théâtre de conflits interétatiques de décolonisation ou même de guerres civiles, elle n’est pas non plus épargnée par le terrorisme, et connaît qui plus est un nombre record de mouvements de libération nationale. En vingt ans, cette région est passée de quatre à sept États, ce qui constitue un phénomène tout à fait atypique. La paix au demeurant y est souvent précaire. Pourtant, aujourd’hui, l’existence de Djibouti ne fait aucun doute. Ce petit État de la Corne de l’Afrique est parvenu en 40 ans à s’imposer comme un acteur-clé de la région. Avec ses 23 200 km² pour moins d’un million d’habitants, le « petit » État se présente comme un « pays nodal » de la Corne. À la fois cordon ombilical du géant éthiopien, dont il représente la voie d’approvisionnement maritime, base avancée naturelle pour les puissances étrangères en lutte contre le terrorisme et la piraterie, enfin acteur historique de la construction régionale et médiateur privilégié du conflit somalien, Djibouti a su utiliser les ressources du système international pour survivre. L’environnement international est une « aubaine », selon Gérard Prunier alias Léon Bollée28. En apprenant à tirer parti des avantages d’un monde en réseau et du contexte de la « guerre globale contre le terrorisme » lancée en 2001, on peut constater que le régime au pouvoir a su compenser et utiliser habilement sa petite taille.
28Cet ouvrage s’efforce d’analyser la stratégie adoptée par ce pays qui s’impose avec une diplomatie active. Nous allons en cette étude interroger les mécanismes de son positionnement régional et international. Avant tout, il nous faudra constater que la taille d’un État ne traduit pas nécessairement sa vulnérabilité dans le système international. Pourtant, les recherches sur les petits États ont souvent insisté sur leur vulnérabilité et leur instabilité. En revanche, les travaux sur la quête de puissance, importante elle aussi, sont négligés. Nous avons privilégié dans notre étude le cheminement d’Andrew F. Cooper et Timothy M. Shaw : la vulnérabilité, qui est naturellement imposée et où la marge de manœuvre est réduite, puis la résilience, qui est une adaptation29. Cet ouvrage défend l’idée que Djibouti a développé une niche de puissance qui lui est spécifique : sa position géographique, qu’il facture aux puissances étrangères. Ce positionnement géographique, à l’entrée du Golfe d’Aden entre la mer Rouge et l’Océan indien, demeure, tout comme au temps de la guerre froide, un outil primordial pour sécuriser les soutiens politiques, économiques et militaires des grandes puissances. On peut néanmoins chercher dans les choix djiboutiens les fondements d’une stratégie visant à exploiter ce positionnement. Ses dirigeants ont su développer une ingénieuse stratégie, que nous qualifierons de « stratégie d’extraversion » selon le concept développé par Jean-François Bayart. Ce dernier qualifie l’extraversion des États africains comme étant « la fabrication et la captation d’une véritable rente de la dépendance », ou la « mobilisation des ressources que procurent les rapports – éventuellement inégaux – à l’environnement extérieur »30. Son argument est le suivant :
« Les acteurs dominants des sociétés subsahariennes ont incliné à compenser leurs difficultés à autonomiser leur pouvoir et à intensifier l’exploitation de leurs dépendants par le recours délibéré à des stratégies d’extraversion, mobilisant [ainsi] les ressources que procurait leur rapport – éventuellement inégal – à l’environnement extérieur »31.
29Comme on peut le mesurer, le rapport avec l’extérieur est donc déterminant dans la notion d’extraversion. La thèse de Jean-François Bayart constitue le point d’ouverture de ce champ de recherche, qui soulève alors un certain nombre de questions sur la complexité des relations que les acteurs africains entretiennent avec l’extérieur32. D’après cet auteur, « il ne s’agit pas de nier le fait de la dépendance, mais de penser la dépendance, sans toutefois être dépendantiste ».
30Cette approche scientifique des relations entre acteurs africains et non africains met à mal « la relation antagonique d’altérité radicale » au sein de laquelle certains chercheurs essayent d’enfermer le continent africain vis-à-vis de ses partenaires. L’enjeu majeur de cette démarche devient alors de « penser la dépendance » du point de vue des acteurs africains eux-mêmes et donc de retourner le regard et penser l’agency33 (les pratiques d’influence) des acteurs africains. Ainsi, en s’opposant à la représentation d’une dépendance imposée par les acteurs extracontinentaux, Jean-François Bayart évoque plutôt une « dépendance, comme mode d’action »34. Une approche qui convient parfaitement au cas djiboutien.
31L’auteur note par ailleurs dans son étude que les années 1990 ont été l’objet d’une « exacerbation et d’une radicalisation des stratégies d’extraversion, au fur et à mesure que l’échec des programmes d’ajustement structurel mis en œuvre depuis 1980 devenait de plus en plus évident », et il énumère alors les différents types de stratégies d’extraversion : l’extraversion démocratique (le discours de la démocratie n’est guère qu’une rente économique de plus, comparable à ce qu’était jadis la dénonciation du communisme, ou de l’impérialisme, dans le cadre de la guerre froide35) ; l’extraversion politique et militaire (opérations extérieures) ; l’extraversion financière qui vient sous la forme d’une aide directe de la part des États amis et des institutions multilatérales ; l’extraversion économique, dit l’auteur, dès lors que le coût de la guerre est payé par les exportations, et enfin, ne l’oublions pas, l’extraversion dite culturelle…
32En l’espèce la notion d’extraversion s’adapte parfaitement à l’étude d’un cas comme Djibouti. Nous proposons donc d’étudier les efforts visant à positionner politiquement Djibouti en réponse à l’intérêt que suscite sa position géographique, et nous interprétons ces efforts grâce à la notion d’extraversion. Nous verrons que cette stratégie est un héritage historique puis le pays s’est tourné vers le multi-alignement et l’extraversion militaire, économique, financière et politique s’est développée.
Description de l’ouvrage
33Djibouti a obtenu son indépendance de la France en pleine guerre froide, alors que les deux blocs s’affrontaient indirectement dans la Corne. Les visées annexionnistes de l’Éthiopie et de la Somalie constituaient une menace permanente qui est devenue un mythe fondateur de l’État djiboutien. Pour sa part, la France craignait de perdre cette escale sur la route de l’Orient et estimait non viable la création d’un État indépendant. Les deux premiers chapitres auront pour tâche de rappeler les débats qui ont accompagné les années précédant l’indépendance (chapitre 2). Nous y montrerons comment le petit État djiboutien a survécu, à la fois grâce et à cause de son environnement régional. Nous nous intéressons ensuite à la politique étrangère djiboutienne. Nous verrons que cette politique étrangère est au service d’un pouvoir concentré. En effet, les principales ressources de Djibouti sont les revenus des ports et les rentes des bases militaires. Le régime vend à ses partenaires une certaine stabilité. Ce discours sur l’ordre et la stabilité dans une région conflictuelle lui permet également de faire diminuer la pression de démocratisation des États occidentaux et des institutions internationales. Or, la politique étrangère est une politique publique et les priorités du gouvernement se reflètent dans la politique extérieure. Nous interrogerons le pragmatisme de cette diplomatie, notamment dans ses relations avec l’incontournable voisin éthiopien. Nous analyserons la démarche stratégique de Djibouti et son comportement en politique étrangère, au regard des études réalisées sur les petits États, l’extraversion apparaissant comme l’un des moyens mis en œuvre par Djibouti pour assurer sa survie. Selon des facteurs objectifs, le pays a peu de ressources et se trouve entouré d’États plus puissants que lui. Néanmoins, sa faible capacité physique est compensée en termes de puissance, le pays étant stratégiquement situé et suscitant l’intérêt de nombreux autres. Selon les facteurs subjectifs, Djibouti défend une vision de paix et de développement, par la promotion de la coopération et le multilatéralisme, notamment au niveau régional. La diplomatie apparaît donc comme une force certaine pour ce petit État (chapitre 3).
34Depuis le début des années 2000, un nouvel acteur offre au régime djiboutien les possibilités d’accomplir son rêve. En effet, Djibouti se situe sur une des routes maritimes les plus utilisées au monde, et la Corne de l’Afrique est une étape essentielle du projet chinois de « Nouvelles routes de la Soie » (Belt and Road Initiative – BRI) en Afrique. Ce projet se traduit par un afflux de contrats de construction dans les infrastructures portuaires et ferroviaires. Dans un dernier chapitre nous proposerons d’analyser l’asymétrie des relations qui s’instaure dans la région. Cette asymétrie est relativement bien acceptée et devient même un mode d’action pour Djibouti (chapitre 4).
Encadré 1. L’enquête qualitative : les entretiens de recherche
Pour effectuer ce travail de recherche nous nous sommes appuyés sur un travail d’observation des pratiques, des discussions informelles et sur des entretiens. Les thématiques abordées étant perçues comme sensibles, ou du moins exigeant une certaine discrétion, nous ne pouvions pas enregistrer nos entretiens. Dans ce cas, nous prenions alors seulement des notes ou nous tentions de retenir les dires de nos interlocuteurs si nous sentions que la prise de notes rompait le ton de la confidence. Certains entretiens ont été inutiles tant le discours était officiel et formaté, ce qui peut être le cas dans les milieux diplomatiques et politiques. Néanmoins, réaliser à nouveau des entretiens une fois que les personnes ne sont plus en poste permet d’obtenir plus d’informations. Nous avons ainsi rencontré des retraités et des anciens employés, à la parole plus libre…
Montrer à son interlocuteur que le sujet ne nous est pas étranger permet aussi de rompre le discours officiel. Ainsi, par l’entremise de l’ambassade de France à Djibouti nous avons obtenu un entretien auprès de l’ambassadeur d’Éthiopie à Djibouti. Si au début notre interlocuteur s’est montré difficile (discours officiel, rappels historiques, etc), nous avons tenté de rompre cette dynamique en montrant que nous connaissions le sujet. Un tiers présent lors de l’entretien s’est étonné par la suite de la tournure prise par l’échange et la franchise « inhabituelle » de notre interlocuteur.
À l’évidence, la présence de tiers lors de l’entretien brouille parfois le dialogue. Quelques entretiens ont été facilités par des diplomates ou des militaires, et parfois tout simplement par des réseaux amicaux. Dans ce cas, il arrive que l’interlocuteur envoie des messages politiques à ce tiers, qu’il faut savoir neutraliser. Ainsi, nous avions l’habitude de visiter un officiel djiboutien qui, lorsque nous l’avons rencontré avec une autre personne, nous a donné ce qui était l’inverse de ses précédents propos, voire une parodie de ceux-ci et elle avait pour but principalement de satisfaire la tierce personne présente. À l’inverse, nous avons pu rencontrer des hauts fonctionnaires, eux-mêmes auteurs ou chercheurs, qui ont tenté d’inverser la relation lors de l’entretien en nous posant des questions sur notre propre analyse. C’est une situation que nous avons rencontrée principalement avec les militaires français et les diplomates américains.
Nous avons à chaque fois quitté la France en ayant quelques contacts, mais rarement de véritables rendez-vous. En effet les premières années, nous avons été surpris du manque de réactivité à nos courriels lors de la préparation de nos terrains. De fait, la méthode du « snow-ball36 » a été privilégiée. Un interlocuteur vous renvoie ainsi vers d’autres interlocuteurs qui vous renvoient eux-mêmes vers d’autres acteurs ce qui produit une véritable « remontée de la filière des acteurs ». Cette méthode permet également de rencontrer tous les acteurs clés, ce que nous n’aurions pas pu faire avec la seule recherche théorique. Cela nous a surtout permis de mieux comprendre les réseaux et les affinités entre les différents acteurs. À l’inverse, certains témoignages ont pu être difficiles à obtenir car notre interlocuteur savait que nous avions déjà rencontré un acteur pour lequel il éprouvait des sentiments d’inimitié. L’entretien devenait alors stérile et très difficile à mener car la relation de confiance avait du mal à s’installer. Il faut noter que les officiels Français ont été très réceptifs à nos recherches et nous ont toujours aidé à activer cet « effet boule de neige ».
Notre genre est une donnée qui a pu interférer dans la relation d’entretien. Nous avons réalisé nos entretiens dans des milieux majoritairement masculins, avec des usages routinisés37. Cette asymétrie produit un effet de mise à distance de notre part (attention portée à la tenue vestimentaire, aux gestes, etc) mais aussi de la part de nos interlocuteurs. Ainsi, nous avons assisté à de nombreuses inaugurations (chemin de fer, zone franche) ou cérémonies (fête nationale, etc.) et bien souvent nous devions nous asseoir dans l’espace réservé aux femmes. Cela nous permettait d’observer les pratiques féminines dans ces circonstances car nous étions au milieu des femmes de l’Union nationale des femmes de Djibouti (UNFD) que préside la Première dame mais nous étions aussi éloignés des discussions politiques qui se tenaient dans l’espace réservé aux hommes.
Le fait d’être de nationalité française et de surcroît chercheur dans un ministère régalien facilite l’accès au terrain (réseaux, langue, etc.) mais instaure aussi une méfiance. En fonction des évolutions diplomatiques, certains interlocuteurs avaient intérêt à s’afficher avec une Française alors que pour d’autres nous ne représentions que l’ancien colon. La publication d’articles dans des journaux accessibles en ligne a pu apaiser ce sentiment, bien que leurs lecteurs essayaient invariablement de donner un positionnement politique à nos propos.
Enfin, rappelons que le terrain se lit au travers de sa propre expérience, qui en l’espèce se trouve croisée à celle de notre recherche pour élaborer ce livre. La quête d’objectivité relève donc quelque peu d’une certaine utopie. Nous influençons le terrain justement par ce que nous représentons, et par notre présence, autant qu’il nous influence. Si cette quête est impossible, le retour sur soi que nous essayons d’établir ici nous semble nécessaire pour prendre une distance avec le terrain, les enquêtés et soi-même…
Notes de bas de page
1 Outre la France, les États-Unis ont ouvert une base militaire en 2002, le Japon depuis 2011, l’Italie depuis 2012 et la Chine en 2017. Des troupes espagnoles et allemandes sont également sur place.
2 Notons l’apport majeur de la revue Pount créée en 1966 par Robert Ferry à Djibouti. Jusqu’en 1986, le bulletin Pount se consacre à l’histoire, la préhistoire, l’archéologie, la littérature orale, l’ethnologie, la vie maritime, etc. En 2007, Alain Rouaud au sein de l’association les « Éthiopisants Associés » reprend le titre qui continue de paraître.
3 Depuis 2015, les populations oromo et amhara, qui représenteraient 60 % des 100 millions d’Éthiopiens (35 % pour les premiers et 25 % pour les seconds), contestent le pouvoir en place. La répression du régime pousse nombre d’entre eux à fuir le pays. La situation ne semble pas s’apaiser avec l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed et au moment de la rédaction de cet ouvrage.
4 Djibouti est nommé « Côte française des Somalis », de 1896 à 1967, puis « Territoire français des Afars et des Issas » jusqu’en juin 1977 où il accède à l’indépendance et devient la « République de Djibouti ».
5 GIS Afrique, Les études africaines en France, un état des lieux – Livre blanc 2016, 2016, p. 43-44.
6 N’étant pas éthiopisante et par souci de lisibilité, les patronymes éthiopiens, les capitales et les principales villes sont retranscrits tels qu’ils apparaissent dans le dictionnaire français. Notons tout de même que la prononciation éthiopienne préfère Addis Abäba à Addis Abeba, Haylä Sellasé à Hailé Selassé, Mälläs Zénawi à Meles Zenawi, Mängestu Haylä Maryam à Mengistu Hailé Mariam, etc. Nous avons utilisé le même procédé pour le somali. Ainsi, nous écrivons Siyad Barre bien que dans l’orthographe du somali, écrit depuis 1972 à l’aide de l’alphabet latin, les voyelles longues soient redoublées, et que nous préférerions donc Siyaad Barre.
7 Sonia Le Gouriellec, « Base militaire à Djibouti : le paradoxe de la puissance japonaise », Revue Défense Nationale, n° 734, novembre 2010.
8 Kadar Ali Diraneh, Regards croisés entre colonisateurs et colonisés. Français et Djiboutiens dans la littérature, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 222.
9 Pierre Deram, Djibouti, Buchet-Chastel, 2015.
10 À ce titre, notons la publication d’un ouvrage qui réfléchit justement au problème de la conservation du patrimoine : Adawa Hasan Ali (dir.), Histoire et Archives de Djibouti et de sa région, Paris, L’Harmattan, 2016. En 2017, le Président de la République annonçait la construction d’une bibliothèque et des archives nationales près du nouveau campus de l’Université de Djibouti à Balbala.
11 Toni Morrison, Beloved, New York, Vintage, 1997, p. 190. Traduction de l’auteure : « definitions belonged to the definers – not the defined ».
12 Jean-Claude Guillebaud, « Voix rebelles à Djibouti, une Afrique terrible et douce », Le Monde Diplomatique, n° 526, janvier 1998.
13 Tirthankar Chanda, « Djibouti, la minuscule cité-État du Golfe d’Aden et ses 7 armées », Radio France Internationale, 27 juin 2017.
14 Kadar Ali Diraneh, op. cit., p. 239.
15 Jeanne A. H Key (éd.), Small States and World Politics. Explaining Foreign Policy Behaviour, Boulder, Lynne Rienner, 2003, p. 3.
16 Delphine Allès, « L’identité de petit État sans la condition de faible puissance ? Le répertoire d’action multilatérale de Singapour », Critique internationale, 2016, vol. 2, n° 71, p. 39-54.
17 Ainsi Barston énumère quatre façons possibles de définir un petit État : « Premièrement, en délimitant arbitrairement la catégorie en imposant une limite, par exemple, à la taille de la population ; deuxièmement, en mesurant les éléments “objectifs” de la puissance de l’État et les comparer ; troisièmement, en analysant l’influence relative ; et quatrièmement, en identifiant les caractéristiques et en formulant des hypothèses sur ce qui différencie les petits États des autres types d’États ». Ronald P. Barston, « Introduction », Ronald P Barston (éd.), The Other Powers: Studies in the Foreign Policies of Small States, George Allen/Unwin Ltd., 1973, p. 15.
18 Miriam Fendius Elman, « The Foreign Policies of Small States: Challenging Neorealism in Its Own Backyard », British Journal of Political Science, vol. 25, n° 2, Apr., 1995, p. 171-217.
19 François Soudan, « Prélude », Jeune Afrique, n° 2862, du 15 au 21 novembre 2015, p. 73.
20 Adam Watson, Diplomacy: The Dialogue between States, London, Methuen, 1982.
21 Robert O Keohane, « Lilliputians Dilemmas: Small States in International Politics », International Organizations, vol. 23, n° 2, 1969, p. 291-310 ; Iver B. Neumann, Sieglinde Gstöhl, « Introduction: Lilliputians in Gulliver’s World? », Christine Ingebritsen et al. (éd.), Small States in International Relations, Seattle, University of Washington Press, 2006.
22 Lino Briguglio, « Small island developing states and their economic vulnerabilities », World Development, vol. 23, issue 9, 1995, p. 1615-1632 ; Jonathan P. Atkins, Sonia Mazzi et Christopher D. Easter, A Commonwealth Vulnerability Index for Developing Countries: The Position of Small States, London, Commonwealth Secretariat, 2000.
23 La résilience est définie par Boris Cyrulnik comme « la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrant ».
24 Richard Edis, « Punching above their weight: How small developing states operate in the contemporary diplomatic world », Cambridge Review of International Affairs, 5(2), 1991, p. 45-53.
25 Naren Prasad, « Small islands’ quest for economic development », Asia-Pacific Development Journal, 10 (1), 2003, p. 47-67 ; Naren Prasad, « Escaping Regulation, Escaping Convention: Development Strategies in Small Economies », World Economics 5(1), 2004, p. 41-65.
26 Þórhildur Hagalin, « Real Independence of Microstates in International Organizations and State Relations », paper presented at 14th Convention of the Nordic Political Science Association, Reykjavik, Iceland, August 2005.
27 Anckar Dag, « Why are Small Island States Democracies? », The Round Table, vol. 91, n° 365, 2002, p. 375-390 ; Dag Anckar, « Direct Democracy in Microstates and Small Island States », World Development, vol. 32, n° 2, 2004, p. 379-390.
28 Léon Bollée, « Djibouti: from French outpost to US base », Review of African Political Economy, 30, 2003, p. 481-484.
29 Andrew F. Cooper et Timothy M. Shaw (dir.), The Diplomacies of Small States. Between Vulnerability and Resilience, Palgrave MacMillan, 2013, p. XVIII.
30 Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique internationale, n° 5, 1999, p. 97-120.
31 Ibid., p. 98.
32 Ibid.
33 Traduite par « agentivité », elle désigne la capacité et les méthodes employées par un ou plusieurs acteurs afin d’influencer la relation dans leur intérêt.
34 Ibid., p. 97-120.
35 Ibid., p. 102.
36 « L’échantillonnage boule de neige est une méthode spéciale de non-probabilité utilisée lorsque la caractéristique souhaitée de l’échantillon est rare. Il peut être extrêmement difficile ou coûteux de localiser des sujets à sonder dans ces cas-là. L’échantillonnage boule de neige repose sur les suggestions/recommandations des premiers sujets pour en proposer de nouveaux. Bien que cette technique puisse considérablement réduire les frais de recherche, elle introduit néanmoins un biais dans la mesure où elle réduit la probabilité que l’échantillon soit réellement représentatif de la population », Sylvain Guyot, « Une méthodologie de terrain “avec de vrais bricolages et plein de petits arrangements” », Communication au colloque « À travers l’espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie », Arras, 18-20 juin 2008, 14 p.
37 Delphine Allès, Auriane Guilbaud, Delphine Lagrange, « Chapitre 8 – L’entretien en relations internationales », Guillaume Devin (dir.), Méthodes de recherche en relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2016, p. 159-176.
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