L’Effort libre, une revue pacifiste à la veille de la guerre (1912-1914)
p. 117-126
Texte intégral
1Y eut-il une prescience (apocalyptique) du conflit dans les milieux intellectuels avant 1914 ? Le questionnement retrouve une controverse déjà ancienne de l’historiographie de la Grande Guerre, engageant le concept de culture de guerre. Pourtant empruntée à Emilio Gentile1, bien plus qu’à l’historiographie culturelle française2, l’interrogation vaut pièce dans le procès de la modernité. Du moins l’entendrai-je ainsi, récusant la perspective téléologique inhérente à la culture de guerre3. Pour une part de l’anthropologie culturelle, la prescience (apocalyptique) de la Grande Guerre hanterait le XIXe siècle, notamment dans le rapport de la France à l’Allemagne. L’exercice déconcerte, car dérogeant aux habitudes de l’histoire culturelle au profit d’une histoire plus spéculative, dans l’horizon du conflit. Il ne s’agit pas alors de restituer une atmosphère mentale qui mena au consentement des populations à la guerre, mais plutôt de plonger dans un bain culturel qui aurait rendu pensable la guerre moderne, que l’on soit pro-belliciste ou pacifiste. Au rebours d’une interrogation bâtie dans l’après-coup d’août 14, je tenterai de saisir, à partir d’une des revues françaises de la mouvance vitaliste (L’Effort libre, désormais EL), par quels biais et dans quelle optique, la guerre se décline dans le champ intellectuel français, entre littérature et politique, comme l’un des possibles de la séquence 1912-1914. Repérer ces biais donc pour questionner, à partir d’une revue pacifico-littéraire, ce principe de « montée aux extrêmes », par quoi, la Grande Guerre serait plus qu’un possible de la période4. Un retour sur la sidération des acteurs de l’EL en août 14 conclue ce propos.
2Ce choix de l’EL, discrètement présent dans l’historiographie de la Belle époque5, procède des qualités intrinsèques de la revue. Fondée en 1910 par Jean-Richard Bloch à Poitiers sous le nom de l’Effort, cette revue de jeunes provinciaux se veut de combat. Elle se développe sous le patronage de Romain Rolland, mais ce n’est qu’avec la parution d’une anthologie-manifeste (décembre 1911-janvier 1912), qu’elle identifie toujours plus étroitement gauche littéraire et gauche politique. La réception de l’anthologie montre un positionnement littéraire (un whitmanisme teintée d’unanimisme) qui vaut positionnement politique, l’Effort se revendiquant du parti du mouvement contre le parti de l’ordre. Il s’engage pour une « civilisation révolutionnaire ». Ce tournant coïncide avec l’établissement (juillet 1912) de la revue à Paris et la modification de son nom, puisqu’un bulletin catholique du nord rappelle l’antériorité de ce même nom : l’Effort devient l’EL. Cette inflexion, signifiée par l’article que Jean-Richard Bloch (JRB) donne en soutien de Gustave Hervé emprisonné6, rompt avec l’inactualité des revues littéraires : au sein du comité de rédaction7 les influences du parti socialiste SFIO, du syndicalisme révolutionnaire, se mêlent. L’EL entend être dans le champ littéraire l’équivalent de la Vie ouvrière, tout en s’inspirant de La Voce (dès 1910), assurant la publicité de Der Sturm. La question d’une prescience de la guerre se pose dans cette configuration.
Le biais des enquêtes
3Dans le positionnement de l’EL la question de la jeunesse est déterminante. L’EL se décline, ainsi que l’affirme son anthologie-manifeste, comme l’expression d’une « nouvelle génération ». La revue entend incarner une rupture, rompant avec l’inactualité de ses consœurs littéraires pour s’engager et prendre la tête d’un réseau vitaliste, s’affirmer entre littérature et socialisme. Si cette problématique s’apparente à la rhétorique avant-gardiste lue dans l’après-coup de la littérature historique consacrée au socialisme des intellectuels8, elle doit aussi se lire en regard des enquêtes sur la jeunesse qui fleurissent circa 1912-1913. Celles-ci structurent pour partie l’engagement de l’EL, et la façon dont ses articles se rapportent à l’horizon guerrier. Elles marquent une forme de décantation de la scène littéraire postdreyfusiste tout en campant, en trompe-l’œil, le panorama de la jeunesse de 1912, opposant au scientisme une forme de vitalisme.
4Philippe Beneton retient pour 1912-1913 dix enquêtes qui préforment, plus ou moins, l’image d’une « génération héroïque » et nationaliste9, l’une seulement affirme dès son titre douter de la conclusion peu ou prou partagée par les neufs autres : La Guerre sociale, par Jean Texcier publie du 8 au 13 janvier 1913 « La Jeunesses de nos écoles est-elle réactionnaire ? ». Le soutien affiché de JRB à Gustave Hervé lie l’EL à la mouvance de la Guerre Sociale10 entre socialisme et syndicalisme révolutionnaire. Ce lien implique un pacifisme assumé, conséquence de l’engagement en faveur d’une civilisation socialiste, qui se décline dans le champ littéraire par la pratique d’une esthétique empruntée à l’unanimisme, au whitmanisme comme à l’œuvre de Verhaeren. Ce positionnement paraît minoritaire dans la vie intellectuelle des revues, marquée alors par le retour du nationalisme, du moins si l’on suit l’enquête d’Agathon (Henri Massis, Alfred de Tarde), promue médiatiquement à gommer les nuances de ce portrait de la génération de 191211. Le constat formulé alors est celui d’une nouvelle génération intellectuelle « héroïque », « virile »12. Ces qualités prennent place dans l’argumentaire tressé par Agathon et consorts : la nouvelle génération succède – et s’oppose – à la génération de 1890 (dreyfusarde) où le patriotisme s’était « éclipsé », sinon absent. À cette génération du socialisme normalien et dreyfusard des années 1890, Agathon oppose le « réveil de l’instinct national » de la jeunesse intellectuelle de 1912 ; à l’idéalisme de la première s’oppose le réalisme de la seconde. La « menace allemande » prégnante depuis 1905, permet ce basculement, l’idée de revanche raffermit le sentiment patriotique. La guerre devient l’horizon de cette jeunesse intellectuelle :
La guerre ! Le mot a repris un soudain prestige. C’est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l’éternel instinct belliqueux a revivifié au cœur des hommes. Ces jeunes gens le chargent de toute la beauté dont ils sont épris et dont la vie quotidienne les prive. La guerre est surtout, à leurs yeux, l’occasion des plus nobles vertus humaines, de celles qu’ils mettent le plus haut : l’énergie, la maîtrise, le sacrifice à une cause qui nous dépasse13.
5Agathon peut alors conclure :
À de tels jeunes hommes, exaltés par la foi patriotique et le culte des vertus belliqueuses, il ne faut qu’une occasion pour devenir héroïques14.
6Si l’historiographie a depuis longtemps fait le lit de la valeur sociologique de ces enquêtes, restreintes et orientées, leur succès en 1912-1913 trace le cadre des débats en cours dans le champ littéraire15. L’enquête d’Agathon subsume par ses qualités éditoriales ses homologues du Temps, de la Revue des français, de la Revue hebdomadaire, puisque de pages dans l’Opinion elle devient essai, elle occupe alors une place centrale dans le jeu des revues et des journaux politiques, fusse pour en contester les prérequis, la méthodologie, les conclusions. L’abord de la guerre dans les colonnes de l’EL trouve ici ses conditions de possibilités. Revue de combat à partir de 1912, l’EL se place sur ce terrain. Un lexique se donne à voir.
Homologie lexicale
7La position minoritaire et périphérique de l’EL, bien que celui-ci soit rapidement à la tête d’un court réseau vitaliste, lui impose de situer son combat entre littérature et socialisme dans les termes de ses adversaires. Le lexique des positions de l’EL est donc commun à l’ensemble des jeunes revues, sans que cette communauté lexicale n’induise une communauté de point de vue. Précisée par de courtes citations, cette homologie lexicale participe du bain mental de la période où Giovanni Gentile repère la prescience apocalyptique de cet immédiat avant-guerre.
8Dès sa mutation de 1912, l’EL, dans un court avertissement donne à voir ce registre où l’héroïsme constitue la clé de voûte :
Un peu d’héroïsme nous rassure mieux dans l’action que beaucoup de raisonnements ; et si cet héroïsme ne suggère aucune analogie avec ceux de l’histoire légendaire, nous croirons plutôt notre cœur que la tradition. Nous avons la conscience d’être aussi « nationaux » à vivre dangereusement le sort des révoltés d’aujourd’hui, qu’à établir sans risque notre filiation avec les révolutionnaires d’hier. Enfin, par-dessus les plus belles idéologies, nous trouvons qu’il reste une place pour la Bonté16.
9Pièce centrale du dispositif, l’héroïsme fait pont entre une supposée génération nationaliste et l’engagement socialiste (et national, soit patriotique puisque les deux notions se superposent alors confusément) de l’EL. Dans l’horizon de l’engagement antimilitariste de l’EL (patent depuis le soutien affiché à Gustave Hervé en 1912), l’EL publie en décembre 1913 des extraits de Souvenirs de servitude militaire d’Alfred de Vigny, prisé également dans l’enquête d’Agathon qui l’évoque ainsi dans le passage consacré à l’héroïsme et la guerre :
Qu’on songe à Jacques Violet, officier de vingt-huit ans qui sut si bien mourir à Ksar-Teuchan, en Adrar ; il fut tué à la tête de ses hommes, en pleine victoire, parmi la palmeraie ; dans son sac l’on retrouva une paire de gants blancs, et un exemplaire de Servitude et grandeur militaires. C’est ainsi qu’il allait au combat17.
10Selon Isabelle Haubout, l’ouvrage d’Alfred de Vigny est une forme d’adieu aux armes. Dans le débat intellectuel de 1912-1913, l’héroïsme qu’il professe « refuse l’épopée militaire » au profit d’une attention resserrée sur la conscience individuelle, condition sine qua non d’un destin héroïque et viril. Il s’agit ainsi de dénoncer « l’horreur de l’obéissance passive » dans Laurette, et La veillée de Vincennes, premières nouvelles du recueil. Et Isabelle Haubout de conclure :
À rebours de l’épopée officielle, il annonce ainsi « la génération de jeunes issus des milieux bourgeois et littéraires [qui] rejette les modèles de virilité militaire » à la fin du siècle. Plus que les romans antimilitaristes d’un Lucien Descaves ou d’un Georges Darien, c’est toutefois le retour d’une aristocratie de l’esprit que prépare Vigny en définissant un nouvel héroïsme, celui d’une conscience libre et forte18.
11Au rebours de la figure exemplaire de Jacques Violet dans l’économie de l’enquête d’Agathon, la référence à Servitude et grandeurs militaires se comprend pour l’EL dans l’héroïsme de l’engagement pour une cause. Cet engagement, qui se subsume souvent sous la plume de JRB dans l’expression de « servitude volontaire » empruntée à Tolstoï comme à la morale du syndicalisme révolutionnaire19, est socialiste et, par ricochet donc, pacifiste. L’EL, sous la plume de Charles Albert, indique sans réserve cet engagement pacifiste :
Se peut-il que nous ayons la guerre ?
Le grand crime vraiment se prépare-t-il ?
Et nous ne comprenons pas que ces mots sont déjà criminels, parce que ce sont des mots de doute.
« Nous ne voulons pas la guerre ! Nous ne permettrons pas qu’elle se fasse ».
Voilà ce qu’il faut dire, redire et crier, uniquement, obstinément et sans repos et sans répit.
L’horreur moderne de la guerre n’a rien de mystique ni de sentimental20.
12Pour l’EL, la guerre ne participe pas d’une attitude héroïque, elle n’en constitue donc pas l’horizon, ni sa condition de possibilité contrairement à la doxa intellectuelle sur la génération de 1912 synthétisée par l’enquête d’Agathon. La position socialiste et pacifiste de l’EL, avivée par les débats sur la loi des trois ans, comme par le succès de l’Internationale socialiste à Bâle que résume le slogan « Guerre à la guerre », se décline dans cette acception. Ainsi l’héroïsme revendiqué par l’EL se rapporte à un affrontement politique entre socialisme et nationalisme sur les décombres de la République postdreyfusiste. Le constat implicite est celui d’une crise de civilisation, et l’EL entend dans ce contexte
devenir une véritable revue de civilisation révolutionnaire, c’est-à-dire un foyer de culture intellectuelle pour les hommes mêlés à l’action et un foyer de contagion révolutionnaires pour les intellectuels et les artistes21.
13Si l’eschatologie est donc éminemment socialiste, plus que nationaliste, elle se dit dans des termes où le vocabulaire guerrier est omniprésent : la revue va alterner « des cahiers de combat – sorte de torpilleurs de notre flotte – et des cahiers d’édition, – plus massifs – nos cuirassés »22. Ce tempo guerrier se fixe implicitement comme adversaire le climat nationaliste des revues de droite et d’extrême droite, des enquêtes. Point par point, par la littérature, comme par l’essai, la chronique, l’EL entend imprimer sa marque, retournant symétriquement les arguments adverses. En juin 1913, Léon Bazalgette préface ainsi la reproduction d’un extrait des charniers de Camille Lemonnier :
En entendant les éphèbes, mêlés aux « maître de la jeunesse » reprendre, entre deux parties de rugby, le cantique guerrier – vous savez bien… le réveil de nos énergies, la santé nationale recouvrée dans l’espoir prochain des grandes tueries rédemptrices, le beau prétexte d’héroïsme enfin trouvé, nous étions quelques-uns à penser : À quoi bon protester, dénoncer, une fois de plus ce sinistre mensonge ? Un geste beaucoup plus efficace serait de tirer à cent milles exemplaires et répandre certains de ces livres émouvants et beaux comme un Souvenir de Sébastopol, de Henri Dunant, la Débâcle de Zola, Bas les armes de Bertha von Suttner, La déroute, d’Erastoff, d’où se dégage, en traits ineffaçables, la grande leçon de la stupidité immense de la guerre moderne – l’une des plus pauvres occasions que puisse trouver l’humanité d’aujourd’hui de s’éprouver héroïque. p. 521-522.
14L’extrait est prolixe. Il conjugue allègrement l’ensemble du répertoire de l’Enquête d’Agathon : le sport, la référence à la Grèce classique, l’hypothèse régénératrice de la guerre, pour le combattre par la littérature. Nulle anticipation, nulle prescience ici, mais bien davantage un propos construit par l’expérience de la Guerre de Crimée, les massacres de la Commune, l’épopée napoléonienne. C’est au titre de la modernité guerrière du XIXe siècle, de ses potentialités, que se combat le discours rédempteur du bellicisme. Et ce combat passe par la reconnaissance, comme alter ego, de la jeunesse allemande. L’EL lui consacre une enquête, À quoi pense la jeunesse allemande ? Centrée sur la littérature par une lettre envoyée à un panel d’écrivains. Inédite, du fait d’août 14, l’enquête est de facto dans son intention symétrique de celle d’Émile Henriot sur la jeunesse littéraire française, À quoi rêvent les jeunes gens ?23 Cet intérêt se manifeste également dans l’article Chauvinisme au-delà et patriotisme en deçà relayant un court entrefilet de presse commentant le jugement du tribunal de Kiel sur les manuels d’enseignement :
C’est fort bien de reproduire d’aussi nobles paroles que celles de ce jugement. Mais pourquoi donc, lorsque nous protestons ici contre « la camelote littéraire » des ratapoils de la revanche, contre une presse qui « dénature les faits et suscite la haine entre les nations », le « premier informé » de nos quotidiens ne souffle-t-il mot de nos protestations ? Par quelle opération mystérieuse et bunau-varillesque ce qui bas chauvinisme au-delà du poteau frontière se transforme-t-il en noble patriotisme en deçà ? Bien malin celui des spirituels porte-plumes dudit journal qui nous l’expliquera ?24
15L’homologie lexicale de l’EL participe ainsi d’un combat à l’intérieur même des catégories intellectuelles du discours dominant sur la jeunesse. Il y a là le risque de la confusion, sinon de l’imprégnation de celle-ci, et le patriotisme semble, comme l’héroïsme, la pierre de touche de ce mouvement, d’autant qu’inscrit dans le rapport à la tradition révolutionnaire, l’internationalisme revendiqué de l’EL se réfère à la Révolution française. JRB l’évoque, monologuant dans Orgues et clairons sur celle-ci qui, en mai 1789, commença par une messe réunissant les députés des États généraux :
L’armée est la forme frappante du culte civique. Tout ce que l’idéologie récente de patrie contient en soi de sensuel, de mystique, d’esthétique, est contenté par le faste militaire. […] En voyant défiler au son du tambour cette école italienne de retour de promenade, en trouvant en moi un esprit consentant à cet aspect de la vie collective, en m’apercevant enfin, que nous serions incapables d’y substituer rien, je me suis rendu compte que nous n’étions mêmes pas rendus à cette aube de révolution qu’était la messe du Saint-Esprit, en mai 178925.
16Il y a là comme l’aveu de l’aporie non du combat de l’EL, mais plutôt des moyens qu’il s’est donné. Dans un style pastichant Péguy de Notre jeunesse, JRB confesse sa sidération devant la militarisation des sociétés européennes, où le citoyen est soldat, où l’engagement internationaliste mesure ses limites. Août 14 vaut effet de seuil26.
Sidération ?
17Cet effet de seuil construit en partie l’interrogation du colloque sur la « prescience apocalyptique » du conflit. L’histoire des idées a tôt décelé dans la dialectique décadence / régénérescence martelée par les enquêtes de 1912-1914, dans l’appétence pour l’héroïsme de la génération d’Agathon comme dans le Mars du Ver sacrum, l’annonce d’août 14. Soit, pour peu que l’on considère qu’une telle lecture participe de l’histoire des idées, qu’elle peut aussi n’être qu’une relecture de la période telle que les contemporains la firent, à l’image par exemple d’Oswald Spengler. Pour autant, et dans les limites même de cet exercice de micro-histoire intellectuelle, le détour par l’EL permet d’autres hypothèses.
18La revue ne résiste pas à l’entrée en guerre. Son comité de rédaction éclate sous l’effet de la mobilisation, elle ne reparaîtra pas en 1920. Néanmoins, au sein du réseau rollandien plus vaste, les liens se maintiennent malgré des choix et des évolutions différentes. Si Charles Albert, ardent socialiste en 1913, succombe aux discours d’union sacrée comme une grande part de la mouvance hervéiste, JRB et Marcel Martinet offrent un recours. Le premier s’engage, le second – réformé – maintient un pacifisme révolutionnaire au côté de la Vie ouvrière. Leur correspondance croisée, conservée à la BNF, vaut épilogue de la période 1912-1914.
19JRB et Marcel Martinet partagent le sentiment d’une défaite de leurs idéaux en août 14. Mais JRB s’affirme, dès la mobilisation, patriote et considère que mourir pour la patrie est « la forme la plus haute de la servitude volontaire »27, décantant ainsi son pacifisme tolstoïen en patriotisme. Pour lui l’Allemagne est seule fautrice de guerre. L’argumentaire est ensuite classique :
Faut tuer la guerre, mettre les menottes au germanisme, traiter les allemands en irresponsables dangereux et leurs chefs en criminels de droit commun. Il nous faut une victoire complète, écrasante, durable, au bout de laquelle tout sera à recommencer de l’intérieur pour les révolutionnaires, lesquels se trouvent faire, pendant la guerre, les meilleurs soldats avec les royalistes28.
20Il ajoutera, « la guerre est devenue la forme de notre métier de citoyen »29. Marcel Martinet lui répond ne rien avoir accepté et se pose en « continuateur abrité de l’ancienne vie », soit en militant pacifiste proche du syndicalisme révolutionnaire, puisque le socialisme s’est défait dans l’union sacrée :
Dans ce monde de survivants que dans quelques mois vous allez être, je risque d’être assez longtemps dépaysé, moi qui ne serai sans doute qu’un continuateur (abrité) de l’ancienne vie ; ce sera une raison de plus de tenir ce rôle sans humilité, d’exprimer hardiment ce qu’ainsi je suis resté. Mais, aux amis, et à moi-même, j’aurai à demander un certain crédit d’opinion30.
21Les discussions qui s’engagent entre les deux hommes, comme les réflexions de Marcel Martinet, dessinent une appréhension de la guerre tout entière encore contenue dans la lecture du XIXe siècle, de la Révolution française et ses effets sur l’Europe, à la Commune via les campagnes napoléoniennes. Ainsi, il s’agit moins pour eux de relire l’avant-guerre que de comprendre la guerre dans le droit fil des réflexions d’avant-guerre, où l’héroïsme revendiqué se conjuguait avec la nécessité d’une filiation avec les révolutionnaires d’hier, dans la promesse d’une civilisation socialiste.
Notes de bas de page
1 Emilio Gentile, L’apocalypse de la modernité. La Grande Guerre et l’homme nouveau, Paris, Aubier, 2011. C’est aussi celle de l’historien canadien Modris Eksteins, Le Sacre du printemps. La grande guerre et la naissance de la modernité, Paris, Plon, 1991.
2 Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
3 Sur ce concept, nous ne citerons que deux textes – anciens – fondateurs de cette polémique : Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Violence et consentement, la culture de guerre du premier conflit mondial, dans Jean-Pierre Rioux & Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1996, p. 251-274, et la note critique de Nicolas Offenstadt et alii, « À propos d’une notion récente, la culture de guerre », dans Frédéric Rousseau (dir.), Guerres, paix et sociétés, 1911-1946, Neuilly, Atlande, 2004, p. 667-674.
4 Voir par ex. René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Éditions Carnets du nord, 2007.
5 Il est surtout étudié par Christophe Prochasson, cf. Les intellectuels, le socialisme et la guerre (1900-1938), Paris, Seuil, 1993, et L’Effort libre de Jean-Richard Bloch (1910-1914), Cahiers Georges Sorel, n° 5, 1987, p. 105-118.
6 Jean-Richard Bloch, « L’enfermé de la Troisième République », l’Effort libre, 15 février 1912, p. 322-329.
7 Il comprend outre Jean-Richard Bloch, Henri Hertz, Louis Nazzi, André Spire, Charles Vildrac, Léon Bazalgette (l’introducteur du whitmanisme en France), Marcel Martinet, Charles Albert (en 1913).
8 Madeleine Rebérioux, « Avant-garde esthétique et avant-garde politique : le socialisme français entre 1890 et 1914 », Esthétique et marxisme, Paris, 10/18, p. 21-39.
9 Philippe Beneton, « La génération de 1912-1914. Image, mythe et réalité ? », Revue française de science politique, n° 5, 1971, p. 981-1009.
10 La Guerre sociale est le journal de l’hervéisme. Cf. Gilles Heuré, Gustave Hervé, Itinéraire d’un provocateur, Paris, La Découverte, 1997.
11 Cf. l’introduction que donne Jean-Jacques Becker à la réédition de cette enquête : Henri Massis, Alfred de Tarde (Agathon), Les jeunes gens d’aujourd’hui, Imprimerie nationale, Paris, 1995.
12 Sauf mention contraire, tous les qualificatifs cités sont tirés de l’édition de 1913 de l’ouvrage d’Agathon.
13 Agathon, Les jeunes gens d’aujourd’hui, Paris, Plon, 1913 (11e édition), p. 32.
14 Ibidem, p. 34.
15 Christophe Prochasson, Anne Rasmussen, Au nom de la patrie. Les intellectuels et la première guerre mondiale (1910-1919), Paris, La Découverte, 1996, p. 34-48.
16 « Avertissement », L’EL, mars 1912, p. 342.
17 Agathon, Les jeunes gens d’aujourd’hui, Paris, Plon, 1913 (11e édition), p. 33.
18 Isabelle Haubout, « L’adieu aux armes d’Alfred de Vigny. Servitude et gradeur militaires », Romantisme, n° 3, 2013, p. 17.
19 Voir la présentation de Michel Trebitsch de Destin du siècle de Jean Richard Bloch (Paris, PUF, 1997).
20 Charles Albert, « Contre la guerre », L’EL, janvier 1913, p. 148-149.
21 Jean Richard Bloch, « Vers le plus grand effort », L’EL, février 1913, p. 263.
22 Jean Richard Bloch, « Plan de combat », L’EL, septembre 1912, p. 597.
23 Émile Henriot, À quoi rêvent les jeunes gens ?, Paris, Champion, 1913.
24 « Chauvinisme au-delà, patriotisme en deçà », L’EL, mai 1914, p. 524.
25 Jean Richard Bloch, « Orgues et clairons », L’EL, février 1914, p. 293.
26 Voir sur ce point Paul B. Miller, « De la Révolution à la citoyenneté : la gauche antimilitariste dans l’affaire Aernoult-Rousset », dans Michel Cordillot (dir.) « Plutôt l’insurrection que la guerre ». L’antimilitarisme dans l’Yonne à la veille de la Grande Guerre, Auxerre, Adiamos 89 / Société des Sciences Historiques de l’Yonne, 2005, p. 55-73.
27 Ce constat est de M. Trébitsch préfaçant : Jean Richard Bloch, Destins du siècle, Paris, PUF, 1997.
28 « Jean Richard Bloch à Marcel Martinet », dans Haruo Takahashi (dir.), Correspondance Jean Richard Bloch Marcel Martinet (1911-1935), Chuô, Université de Chuô, 1994, Lettre n° 70 du 26/09/1914, p. 58.
29 Jean Richard Bloch cité dans la préface que donne Michel Trébitsch à : Jean Richard Bloch, Destins du siècle, Paris, PUF, 1997.
30 « Marcel Martinet à Jean Richard Bloch », dans Haruo Takahashi (dir.), Correspondance Jean Richard Bloch Marcel Martinet (1911-1935), Chuô, Université de Chuô, 1994, Lettre n° 79 du 18 novembre 1915, p. 69.
Auteur
-
Vincent Chambarlhac
Université de Bourgogne
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