Préface. Veilles de guerre, avertissement liminaire…
p. 11-16
Texte intégral
1« Veilles de guerre ». L’expression peut s’entendre en écho du Monde d’hier de Stefan Zweig, et saisit une avant-guerre, elle n’en est pas moins problématique. Si la Seconde Guerre mondiale se pressentait depuis le mitan des années Trente, marquant l’opinion publique, la Grande Guerre semble échapper à cette inquiétude, ce pressentiment d’une guerre imminente. Les historiens se sont chargés de restituer l’enchaînement qui court de Sarajevo (28 juin 1914) à l’entrée en guerre par la mécanique implacable des alliances début août. À suivre Christopher Clark, aucun dirigeant de la Belle époque n’a sciemment voulu la guerre. Ils furent somnambules1, sourds aux conséquences géopolitiques de la mécanique diplomatique qui s’ébranle fin juin. À ce somnambulisme semble correspondre la surprise des opinions publiques, et l’idée par tous partagés, d’une guerre courte. Il n’en fut rien. Pourtant, malgré cette surprise, les sociétés européennes s’engagèrent rapidement dans le conflit, l’arrière accompagnant par de nombreuses représentations la bestialisation, la négation de l’adversaire, pour finalement apprivoiser la violence du conflit dans le jeu dichotomique civilisation/barbarie, guerre juste/guerre injuste. On reconnaît là une part du lexique du concept de culture de guerre naguère prôné par les historiens de « l’École » de Péronne2. Au rebours de la controverse qui, un temps, scanda l’irruption de cette approche culturaliste, nous voudrions préciser brièvement la manière dont chacun put se saisir de ce chiasme historique que sont ces « veilles de guerre » pour les civilisationnistes, les historiens. Trois biais peuvent ici s’entendre.
2Le premier tient au concept même de « culture de guerre ». Celle-ci serait un ensemble de représentations de guerre créées par des contemporains. La plasticité du propos masque un triple registre temporel par quoi le concept étreint la guerre avant, pendant, après. Délibérément placée dans l’œil du conflit, la culture de guerre questionne en amont les représentations de l’autre qui permirent l’investissement rapide et massif des populations dans le pugilat. Ici, la culture de guerre préexiste mentalement à la guerre. On peut ainsi risquer l’expression d’un « bain culturel » dans lequel trempèrent les populations européennes. S’il semble ardu de délimiter exactement son commencement, les crises de 1905 et de 1911 autour du Maroc en repèrent sans doute une partie. L’essentiel avancé ici tient pour nous à deux faits : d’une part, la culture de guerre préexiste au conflit, et d’une certaine manière l’informe ; d’autre part, le choix de ce biais analytique tient en hors-champ une historiographie plus classiquement arc-boutée sur la question des responsabilités3. En outre, le concept de culture de guerre, lorsqu’il se déploie sur l’après-coup des faits, permet d’entrevoir en quoi les représentations pacifistes font écran à la mémoire du conflit, s’affirmant ici comme un mode de refoulement intrinsèque de la culture de guerre. « Belle époque », « monde d’hier », apparaissent ainsi comme autant de formules désignant l’inédit du conflit. Dans cette première acception, « Veilles de guerre » s’entend pour une part des contributeurs du volume comme l’invitation à explorer, en amont du conflit, ses germes, ses représentations, et/ou paradoxalement la cécité d’une part des contemporains devant ce qui s’avançait. On revient ainsi à l’investissement supposé des populations dès avant le conflit, qui consentent ainsi inconsciemment à la violence guerrière. Le court pluriel de « cultures de guerre » permet ainsi la déclinaison d’exemples nationaux. Précisons d’emblée : la somme de ces études de cas ne constitue en rien une synthèse et, dans l’éventuel effet de patchwork des textes qui suivent, le lecteur a tout loisir de se forger son propre sentiment sur cette lecture. Nous affirmons ici seulement une position, celle de prendre le conflit au mot avant qu’il n’ait lieu, pour l’interroger et s’interroger.
3Un second biais surgit ici, davantage ancré dans la question de la modernité industrielle dont la Grande Guerre serait révélation, acmé. L’hypothèse est largement balisée depuis, notamment, l’ouvrage de Modris Eksteins, Le Sacre du printemps et la naissance de la modernité4. Pour l’auteur, partant d’une lecture du succès du Sacre du printemps sur la scène parisienne, il s’agit de questionner le conflit en termes de vitalité. L’analyse touche tant elle retrouve des thématiques propres à l’époque. Le Vitalisme notamment, mouvement littéraire bien plus ample que ce que la postérité en a retenu, et qui ne saurait, en termes de régénération, se résumer à l’enquête d’Agathon sur « les jeunes gens d’aujourd’hui ». Délibérément et uniquement attentive aux faits culturels, cette lecture écrase le contexte social, arpentant sans relâche la question des productions culturelles, rythmiques ou graphiques, littéraires. Somme toute, la modernité culturelle occidentale de la première décennie du XXe siècle trouve, dans le conflit même, la force d’un manifeste. Si enlevé fut-il en 1991, cet essai a peu mordu sur l’historiographie de la Première Guerre mondiale, davantage attentive aux faits sociaux et politiques jusqu’à il y a peu. Mutatis mutandis, il trouve dans l’essai de Giovanni Gentile, une forme obviée de poursuite. La Grande Guerre est pour lui l’apocalypse de la modernité et le lieu où s’invente l’homme nouveau du XXe siècle5. L’ouvrage scrute une fin de siècle courant de 1870 à 1918, dans laquelle la guerre serait le laboratoire d’un homme nouveau. La novation de l’essai tient peu à une démarche finalement rodée sous les auspices déjà arpentés par l’auteur des études sur le fascisme. Le devenir de cet homme nouveau est absent de l’ouvrage. Seules importent, de 1870 à 1918, les anticipations, parfois contradictoires, de l’invention de cet homme moderne. Bien que parfois teintée de l’hypothèse du déclin de l’Occident chère à Oswald Spengler, l’analyse fait la part belle aux productions culturelles comme à l’agitation révolutionnaire, aux bruits de bottes et à la fascination qu’ils suscitent comme aux projets pacifistes. In fine, demeure l’incertitude de cette période dans l’invention de l’homme moderne, avant que la Grande Guerre ne le décante. Dans ce sillon, l’interrogation des « veilles de guerre » trouve systématiquement à faire son miel tant l’approche culturelle que nous défendons ici trouve dans ce tohu-bohu de réflexions un lieu où questionner non l’inéluctabilité du conflit, mais bien davantage la manière dont celui-ci s’avance comme un possible de la modernité occidentale depuis 1870. La Grande Guerre massacre les révoltes logiques chères à Rimbaud. Si l’on se situe juste au moment du basculement, celles-ci s’esquissent dans leur foisonnement : les textes présents dans ce volume en témoignent.
4Ces lectures prennent la Grande Guerre dans un temps finalement court. Un dernier biais demeure possible à partir des travaux de René Girard sur Clausewitz6, et le principe de montée aux extrêmes. L’analyse peut là s’ancrer dans un temps plus long, qui débute avec les guerres napoléoniennes, premières guerres modernes, rompant avec l’héritage des anciens régimes. La Grande Guerre serait ici le point d’aboutissement d’un long XIXe siècle, et les « veilles de guerre » pourraient finalement courir sur le siècle. Une telle proposition temporelle voisine avec les intuitions de Georges Lachman Mosse sur la « brutalisation » des sociétés européennes7. Le terme désigne l’acceptation du conflit par les sociétés européennes. À ce point, le principe de montée aux extrêmes proposé par René Girard fait pont. Sa lecture de Clausewitz postule le principe mimétique des adversaires, essentiel dans l’escalade d’actions réciproques où chacun tend à ressembler à l’autre, où la guerre finalement n’est que la poursuite de la politique. Attentive aux mots et aux choses du politique, cette lecture fait du pacifisme (soit la volonté de rester immobile face aux provocations de l’adversaire) un élément de relance de la guerre. Dans cette logique, l’entrée en guerre et le rapide investissement du conflit par les sociétés européennes valent conclusion d’une séquence entamée un siècle plus tôt au moment des guerres napoléoniennes. Si elle demeure en grande partie centrée sur le couple franco-allemand, l’hypothèse avancée par René Girard rend compte des discours et des productions culturelles des veilles de guerre dialectiquement, liant le pacifisme au bellicisme notamment. En ce sens, elle se combine donc aux deux premiers biais susmentionnés.
5« Veilles de guerre ». Ainsi l’expression désigne pour nous moins un chiasme où, historiens, nous succomberions à un principe téléologique, et davantage une manière d’interroger la Belle Époque du point de vue de la Grande Guerre, veillant à ce qu’aucun des possibles envisagés dans les contributions qui suivent ne soit écrasé. C’est, d’une certaine manière, prendre au mot le deuil de la Belle Époque par Marcel Martinet, compagnon de Romain Rolland, poète pacifiste8 :
Partez donc, vous, partez vous battre
Partez tuer et partez mourir
Allez chercher, allez dans leurs batailles
Vous refaire une âme sincère
Vous qui n’avez pas su mener votre bataille
Et qui n’avait pas su mourir pour votre foi
Allez mourir pour mourir
Partez pour disparaître
Du monde où vous avez joué un rôle, acteurs9.
6« Veilles de guerre » vise à retrouver le jeu comme les productions culturelles des acteurs dans un monde bientôt disparu. L’expression constitue le lieu de nos analyses, comme celui d’un chiasme dans l’après-coup de la lecture historique.
Notes de bas de page
1 Christopher Clark, Les somnambules, Paris, Flammarion, 2013.
2 Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Flammarion, 2000.
3 Sur les historiographies de la Grande Guerre, cf. la synthèse d’Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.
4 Modris Eksteins, Le sacre du printemps et la naissance de la modernité, Paris, Plon, 1991.
5 Emilio Gentile, L’apocalypse de la modernité. La Grande Guerre et l’invention de l’homme nouveau, Paris, Aubier, 2011.
6 René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Flammarion, 2011.
7 Georges Lachmann Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 2000.
8 Vincent Chambarlhac, « Un poète face à la Grande Guerre », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 93, 2004, p. 117-128.
9 Marcel Martinet, « Non, vous n’étiez point frères », dans Les Temps maudits, Paris, UGE, 10/18, 1975 (1917), p. 66.
Auteur
-
Vincent Chambarlhac
CGC, CNRS 7366
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