Le son du vent chez Grémillon
p. 123-132
Texte intégral
1Pour Jean Grémillon les éléments naturels ont une importance particulière1. L’air, le vent ou les tempêtes soufflent régulièrement dans les films du réalisateur de Remorques. Il est assez délicat de juger les moments ventés dans ses films muets. Nous ne savons pas comment ils étaient accompagnés dans la salle. Au cours des années 1920 de très nombreuses solutions sont possibles. Du silence ? Une musique imitative ? Un bruitage2 ? À l’image on peut trouver des bourrasques qui font voler les vêtements et les cheveux, mais avait-on attendu exprès que le vent se lève pour filmer la scène ? Des ventilateurs puissants ont-ils été utilisés sur le tournage, ou bien est-ce fortuit ? Il faut attendre la généralisation du son pour avoir moins de doutes sur la présence éolienne dans les films3. À partir du parlant, les cinéastes, et leurs ingénieurs du son, peuvent souligner la présence du vent. Le son du vent devient un élément fondamental pour expliquer une situation, les sensations des personnages, leur état d’esprit, et surtout une manifestation divine, le destin, la proximité de la mort. Suivant les films, les interprétations peuvent varier. Les vents soulignés par un bruitage, ou par un son enregistré (en direct ou en son seul), peuvent avoir plusieurs sens chez Grémillon et nous ne pouvons déterminer ce ou ces sens qu’en fonction du contexte de chaque film.
2Il est logique que le vent souffle dans des îles, comme dans l’Amour d’une femme ou sur une lande bretonne dans Pattes blanches. Mais Jean Grémillon utilise surtout le vent dans un sens symbolique, et notamment dans ces deux films. Au cinéma, le vent ne souffle pas où il veut ! Parfois il suffit du son du vent, sans même voir sa manifestation à l’image, pour évoquer un événement dramatique. Quand le couple joué par Gabin et Morgan visite la maison sur la plage dans Remorques le vent fait ressentir la passion entre eux, mais empêche le spectateur d’imaginer un avenir heureux pour ces personnages. La musicalité du vent, qui s’intègre parfois à la composition de Grémillon est également à analyser. Nous observerons la façon dont Jean Grémillon a utilisé le son du vent dans ses films de fiction4 en analysant le sens donné à cet élément fondamental souffle de vie, force de l’amour, mais aussi avertissement d’un danger et présage de mort.
Le vent de l’amour
3Le personnage incarnant le mieux l’amour sous toutes ses formes dans la filmographie de Grémillon est sans doute Gueule d’amour. Il est incarné par Gabin et reflète à la fois la force tranquille du séducteur, à qui aucune femme ne résiste, et l’amoureux passionné puis désespéré.
4Lucien Bourrache (Jean Gabin) et son ami, René Dauphin (René Lefebvre) sont dans des ruines romaines, près d’Orange, à la 24e minute du film. Dans ce paysage romantique Lucien explique à René ses projets : partir pour Paris, retrouver celle qu’il aime. Paradoxalement, alors qu’il rêve de Paris, il montre un grand plaisir à être à la campagne : « Ce qu’on est bien dans l’herbe ». Le vent souffle pendant toute cette séquence. Lucien est déjà ailleurs, dans un rêve amoureux. Les ruines romantiques, l’herbe des champs, le rendent doux et pensif. Il s’imagine auprès de Madeleine. Le vent de la passion amoureuse transporte l’esprit du personnage auprès de l’être aimé, mais il n’y a pas de réciproque. Au contraire dans l’Âge d’or de Luis Buñuel (1931), le vent souffle entre les personnages interprétés par Gaston Modot et Lya Lys même s’ils se trouvent à des kilomètres l’un de l’autre. Le mistral qui englobe Lucien en même temps qu’il nous parle de son amour, peut être un vent de mauvais augure qui anticipe sur la fin du film. Au tiers du film, le dernier moment de calme pour le personnage, venant de quitter l’habit militaire qui lui réussissait tant, est souligné par le souffle de la nature. Le mistral dégage le ciel des nuages. Il peut aussi annoncer l’orage, où ici la violence de Lucien dans les dernières séquences. C’est à la fois le drame qui va se jouer, le processus de destruction de Lucien qui s’enclenche, et, peut-être aussi, un autre amour, plus secret. Suivant l’interprétation de Geneviève Sellier, qui remarque à quel point les hommes peuvent être féminins chez Grémillon, on ne peut qu’être frappé par le rapport amoureux entre Lucien et René dans les dernières images du film5. Le baiser et les larmes ne semblent pas uniquement ceux de deux amis. Unis par un crime, éliminant la femme qui était entre eux, les deux hommes ressemblent à des amants déchirés dans les ultimes images de Gueule d’amour quand ils s’enlacent. Le vent de la 24e minute peut donc aussi signifier que l’amour naîtra entre ces compagnons de chambrée.
5Notons que lors de la promenade, à Cannes, un peu plus tôt dans le film, si le vent soulève à l’image les vêtements et les cheveux de Madeleine Courtois (Mireille Balin), vers la 15e minute, cette bourrasque ne se fait pas entendre. Sur la Croisette, le vent n’a pas de sens souligné dans le son. Il ne peut pas signifier l’amour fou, ni déjà avertir du danger, mais il se voit dans les palmiers qui bougent. Il met en valeur le charme peut-être un peu superficiel de Madeleine et le romantisme d’une image « cliché » : le militaire et la mondaine, capes au vent !
6La brise qui ne s’entend pas mais se voit, peut être un élément métaphorique de la naissance de l’amour, ou au moins d’un deus ex-machina qui lance l’action, dans d’autres films. Dans Valse royale, à la 12e minute, un fort vent soulève les châles de trois jeunes femmes. Un foulard s’envole, sans bruit, et deviendra un élément déclencheur de toute l’intrigue du film. Est-ce parce qu’on doit entendre les conversations des trois jeunes femmes et que le vent aurait gêné l’écoute ? De plus les trois personnages dans le parc sont doublés en français. Ce film a été tourné en deux versions simultanément (français et allemand). Toujours est-il que le vent ne fait aucun son dans les jardins de Valse royale (mais il faudrait vérifier dans la version allemande).
7De même dans Lumière d’été, pas de vent ou presque. Vers 17’36’’ devant l’hôtel « L’Ange Gardien », on entend une petite brise quand Michèle (Madeleine Robinson) est observée par Patrice (Paul Bernard). Sans doute devient-il amoureux de la jeune femme à cet instant, et voudrait lui parler, mais Cricri (Madeleine Renaud) rappelle à l’ordre son amant. Le vent peut dire ce début de passion (non-partagée) mais il nous semble plus être un avertissement sur la dangerosité du personnage de Patrice, meurtrier qui ne supporte pas qu’on lui résiste. Dans ce film, qui dans bien des passages pourrait être qualifié de « panthéiste », on entend surtout des grillons (dont un grillon porte-bonheur) et des grenouilles. Ces animaux sont clairement audibles grâce à la belle restauration du son effectuée par le studio Diapason de Léon Rousseau. Les bruits de la nature, ceux du chantier et le fourmillement de détails sonores permettent à Pierre Schaeffer de commenter ainsi le film :
Dans Lumière d’été Grémillon va jusqu’à enregistrer deux cents bruits différents. Il les recompose pour donner une image encore plus riche que le son brut. Ainsi le son porte comme l’image la marque personnelle de l’auteur du film ; comme pour l’image photographiée, il y a un choix de sujet, une importance donnée à l’effet. En langage technique : on peut jouer sur la composition, l’intensité, la durée et le rythme des bruits6.
8Grémillon et son équipe jouent des sons comme d’une musique. Les grenouilles coassent en rythme et elles sont plutôt moqueuses vis-à-vis des personnages. Elles semblent rire surtout du peintre (Pierre Brasseur) quand il arrive titubant à moto, ou quand il tient de longs monologues. Après l’élimination des différents hommes dangereux pour Michèle, il ne reste plus à Julien (Georges Marshall) qu’à partir avec la jeune femme à la fin de Lumière d’été. Les dernières images montrent le couple face caméra et le vent soulève les cheveux des jeunes gens. Puis ils partent enlacés et le vent continue de souffler dans l’image. L’amour est exalté par ce Zéphire qui emporte les amoureux loin de ces lieux infernaux (on a vu des vapeurs et des flammes dans chaque plan sur le chantier). Mais le vent reste un « son en creux », comme le dit Michel Chion des sons qui devraient être présents mais qu’on n’entend pas7. La musique de Roland Manuel remplace ici l’effet sonore8.
9Le vent peut se faire entendre pour exalter le souffle de la vie, la passion amoureuse, mais aussi le plaisir de se consacrer à un hobby. C’est le cas dans Le Ciel est à vous. Le vent apparaît lorsque l’aviatrice Lucienne Ivry (Anne Vandène) vient faire une démonstration dans la petite ville du couple Gauthier (Madeleine Renaud et Charles Vanel). C’est l’élément perturbateur qui va bouleverser la vie tranquille de ce couple sans histoire. Au bout de 21’17’’ de film, les drapeaux claquent dans le vent, les cheveux flottent et le mécano Gauthier retrouve l’excitation qu’il avait à préparer le zinc de Guynemer. Le son du vent est assez fort pour se faire entendre même quand le moteur tourne ! Comme les personnages l’expliquent de différentes façons, ils ne vibrent et ne s’exaltent que lorsqu’ils vivent leur passion pour les avions. Le vent vient renforcer l’impression de puissance, de jouissance au contact des avions, sur le vaste champ dégagé pour l’aérodrome. On peut remarquer que pas une bourrasque ne se faisait entendre lorsque les orphelins chantaient sur le même terrain au début du film. Il est nécessaire que les personnages soient transcendés par « une mission » pour qu’Eole se fasse entendre. Ce vent de la passion pour l’aéronautique populaire anticipe l’extase ressentie par Mme Gauthier, au moment où elle met pied à terre, après son baptême de l’air. Le risque de voler peut être signalé par le souffle aérien, mais ici c’est vraiment un souffle de vie et de bonheur, à deux, au-delà même de l’amour, comme l’explique le professeur de musique plus tard dans le film. À 1 h 16, le vent, toujours accompagné par le bruit de l’hélice, exprime le bonheur de la femme qui va s’élancer pour battre le record féminin de distance et la confiance que lui porte son mari. Le mistral de l’aéroport de Marseille souligne l’excitation du couple et l’exaltation de Thérèse. Quand le moteur tourne, le vent se fait double : Eole et l’hélice soufflent de concert, comme pour pousser encore plus loin le dépassement de soi. Quand l’héroïne revient dans sa ville, toute la dernière séquence est envahie par un vent purement visuel (les robes se soulèvent, les vêtements bougent), qui reste en son en creux puisqu’on ne l’entend pas. La fanfare et le discours ému remplacent le bruit du souffle céleste.
10Cette passion pour un hobby, ou un travail, se retrouve dans L’Amour d’une femme. C’est, sans doute, plutôt l’amour du métier de médecin qu’il faut lire dans le titre du film, que la relation passionnelle qui lie Marie (Micheline Presle) et André (Massimo Girotti). Lors de la séquence où Marie est emmenée pour sauver un homme, le vent de la tempête prévient du danger pour les passagers du canot et le risque de mort pour le gardien de phare qui doit être opéré. Le sifflement continu du vent pendant la préparation de l’opération souligne aussi la grande maîtrise de la femme médecin, dans des circonstances difficiles. Pendant toute cette opération délicate le vent breton souffle. Mais au retour du canot le noroît a cessé et Marie Prieur est acclamée comme une héroïne. Au contraire, l’amour avec l’ingénieur n’est accompagné par aucun souffle. L’ingénieur est sans doute trop terre à terre, ancré dans une tradition misogyne. Et cet amour ne contient pas une passion suffisante qui mettrait les amoureux sur un pied d’égalité.
11Toujours en Bretagne, les amants de Remorques sont pris dans un vent de folie. L’amour passionnel est si fort que le grand capitaine André Laurent, incarné par toute la force tranquille de Gabin, ne peut rien faire face à ce tourbillon. Pendant près de huit minutes, entre 52 minutes et 1 h de film, le vent de mer souffle sur la plage où se retrouvent Gabin qui joue André et Morgan qui incarne Catherine. Quand on commence à voir le couple avancer sur la plage puis visiter la petite maison, le sifflement du vent accompagne cette réplique de Catherine : « Je suis heureuse, malheureuse, tout est mélangé ». Le vent siffle de partout dans cette maison de bord de mer pour dire l’amour irrépressible entre deux êtres. La capitaine veut fermer portes et fenêtre, empêcher le vent d’entrer, comme il essaye de résister au désir qui le submerge (et qui l’obligerait à trahir sa femme) face à Catherine. Au contraire, celle-ci veut se laisser emporter par le vent de la passion et se place près d’une fenêtre, sur un balcon pour sentir encore le souffle puissant la saisir. Le vent souffle. Il explique que deux êtres sont emportés par le désir. Il a raison de la résistance d’André Laurent9.
12Pour Geneviève Sellier, ce souffle du large exprime un amour sans limite10. Mais pour nous, les bourrasques qui s’engouffrent dans la maison parlent aussi d’un risque de mort. La maladie s’approche puisque, juste avant cette séquence, le médecin a avoué à un collègue « j’ai l’impression que c’est grave » à propos de l’état de santé de Mme Laurent (Madeleine Renaud). Le destin tragique est scellé. Car le vent, dans de très nombreux films de par le monde sert à préparer le spectateur à la mort d’un des protagonistes. À la fin de Pension Mimosas (J. Feyder, 1935) le suicide du personnage principal est accompagné par de violentes rafales qui font s’envoler des billets de banques. L’ouverture de la chambre de Rebecca d’Hitchcock (1939), provoque un souffle puissant et dangereux pour la jeune et fragile « nouvelle Mrs De Winter ». Et dans le cinéma japonais, africain ou sud-américain, l’air soufflé par les dieux transmet les messages des morts, ou aspire les âmes des vivants qui n’échapperont pas à un destin tragique. Chez Grémillon aussi.
Les vents de la mort
13Nous avons vu que le personnage Gueule d’amour profite d’une vie facile, et riche en conquêtes amoureuses, jusqu’à la 24e minute du film. C’est à partir de ce moment, que plusieurs éléments annoncent la souffrance de Lucien. Le vent se fait entendre et Lucien annonce qu’il va partir pour Paris. C’en est fini de sa vie de séducteur de province… et de son insouciance. Dépendant de son amour pour Madeleine, il va connaître les affres de l’amoureux éconduit. À Paris, jamais aucune brise ne se fait entendre, même dans le parc des Buttes Chaumont11. On ne retrouve le son du vent qu’au bout d’une heure de film. René (devenu médecin) arrive avec une voiture rapide, devant le bistro tenu par Lucien. La puissante voiture du médecin est accompagnée par le bruit du mistral. Le destin va devenir tragique. La femme fatale s’est placée entre les deux amis. Les branches sont agitées, le souffle de l’air prévient d’une mort à venir. Madeleine en recherchant Lucien, en provoquant René, vient de faire basculer leur histoire à tous les trois. Madeleine a séduit René pour retrouver Lucien. La dernière promenade de Madeleine et René se déroule près du Rhône, avec un fort mistral. Elle obtient alors le renseignement qui lui donne l’adresse de Lucien. Après cela, quand Lucien revient de chez René et trouve Madeleine dans son bistro, le vent l’accompagne jusque sous la véranda. Il pose son vélo. La colère bout en lui car il ne supporte pas la manipulation opérée par Madeleine. Sept minutes plus tard, après une ultime provocation de Madeleine, il l’étrangle. Le souffle de la nature a ponctué les étapes du film qui mènent à la souffrance et au meurtre.
14Un autre meurtrier tient la place principale dans un film de Grémillon de la fin des années 1930 : L’Étrange M. Victor, en 1938. Dans ce film, le vent apparaît vers la fin, utilisé pour avertir du danger que court un innocent. Au contraire, au début (29e minute), quand la mort frappe, seules résonnent une cloche et une sirène de bateau (sans doute, ou peut-être un sifflet de train). Victor Agardane (Raimu) a tué Amédée (Georges Flamant). Le vent ne se lève dans ce film que quand Bastien (Pierre Blanchard), échappé du bagne, revient à Toulon, sept ans après son procès injuste. Son ex-femme (Viviane Romance) se remarie et le mistral perturbe la noce. Robert (Andrex) reçoit une gifle de la part de sa future mariée. Plus Bastien Robineau se rapproche de Toulon, sortant de sa cachette dans les montagnes, plus le vent souffle fort. À la 53e minute, c’est la tempête dans la rade quand il entre dans la ville. La pluie et le souffle puissant l’accompagnent jusque devant la maison de M. Victor. Mais le vent cesse une fois que Bastien se trouve protégé par celui qui l’a fait condamner injustement. Ce retournement de situation, et la protection donnée par le vrai criminel à l’innocent poursuivi, explique sans doute la disparition du moindre souffle dans la piste son. M. Victor devient sincèrement généreux, ce qu’indique nettement la disparition soudaine du mistral de la piste son. La fin de ce bruitage laisse le spectateur se détendre.
15La tempête sur la mer passionne Grémillon qui utilise souvent ce procédé. Ces éléments déchaînés sont au cœur de Remorques. On passe de la rade de Toulon à celle de Brest. L’amour interdit crée une tempête sous le crâne du capitaine Laurent qui se trouve confronté à ses propres principes. Les premiers vents à se faire entendre permettent de montrer le courage et la détermination du capitaine Laurent. Debout sur la passerelle du Cyclone (un nom de bateau qui donne une idée de la puissance de ce qui submergera le vaillant marin à la fin du film) il donne des ordres, prend des décisions sans aucune hésitation alors que la mer est démontée et que la tempête souffle (autour de la 14e minute du film). Au même moment la femme du capitaine rentre chez elle et découvre qu’elle a laissé toutes les fenêtres ouvertes. Le noroît soulève les rideaux, fait trembler les décorations, la pluie trempe la maison. Elle se précipite pour fermer les fenêtres, mais c’est trop tard. Elle semble avoir été prise dans le vent mauvais du destin tragique. Une minute plus tard elle fait un « petit arrêt du cœur » qui dévoile son état de santé. Sur le Cyclone, pendant près de dix minutes, lors de la longue séquence du sauvetage, le vent ne cesse de siffler. Le son de la tempête est soutenu par la musique : des tutti d’orchestre de la musique de Roland Manuel, cordes, harpe, cuivre, accompagnés par une rythmique imitative des cadences du puissant moteur du remorqueur. Au milieu de ce grain, qui fait tanguer le navire en tous sens (ce qui n’empêche pas le capitaine de parler tranquillement comme s’il était assis dans un bistro), le risque de la mort est partout présent. Pourtant ce ne sont pas les éléments déchaînés que doit redouter le fier marin, c’est la femme qui est à bord du navire en déroute. À la 24e minute du film, avec un vent sifflant, apparaît Catherine (Michèle Morgan). La corne de brume hurle. Après avoir sauvé les passagers d’un canot mis à la mer avec des risques insensés, le capitaine Laurent veille à ce que tout le monde soit bien installé et aide à soigner ses hommes (un marin est blessé à la tête, un autre a perdu deux doigts). Le lendemain matin, en rentrant dans la rade de Brest le vent souffle encore ; mais ce n’est plus la tempête ; c’est le vent de la colère. Le navire tracté fait exprès de casser la remorque, ce qui lui permet d’éviter de payer les frais. Le souffle ici fait ressentir par les spectateurs la tension sur le Cyclone et avertit de la violence du capitaine Laurent qui va aller pocher l’œil du capitaine du navire sauvé.
16Ce vent qui siffle bloque le destin des êtres qui se sont rencontrés à cause de la tempête. Quand André (Gabin) et Catherine (Morgan) dialoguent dans la maison sur la plage avec les sifflements incessants du vent, elle déclare : « Ça me rappelle […] un film d’épouvante avec des fantômes. » Ce sont donc des esprits des morts qui hantent ces lieux. Le fantôme d’Yvonne Laurent hante déjà cette maison alors qu’elle n’est pas encore morte. Mais elle est comme invisible dans le souvenir de son mari. Elle lui reproche d’ailleurs de n’être plus vivante pour lui. Il ne la voit plus. Mais Catherine restera tout aussi insaisissable : « Une femme comme moi, c’est fait pour disparaître. » Le capitaine Laurent, au milieu des hurlements du vent, sur terre comme sur mer, est entouré de fantômes. Si la mort d’Yvonne est inscrite dans ce souffle qui domine la bande-son, Catherine est associée aux météores puissants. Elle apparaît dans une tempête et fera sa valise pendant une autre tempête. Les deux amants auront eu le temps de s’embrasser au milieu des éclairs, du « coup de foudre » qui éteint réellement toutes les lumières (à 1h08’) dans l’hôtel.
17Après ce passage, Yvonne agonise et le capitaine Laurent à son chevet la voit mourir dans ses bras alors que le vent ne cesse de siffler. Le souffle du destin tragique continuera jusqu’à la fin du film, quand, de nouveau sur la passerelle du cyclone, le capitaine donne des ordres pour aller chercher un bateau en perdition… alors que lui-même est totalement perdu. François Porcile décrit la façon dont la dernière séquence est sonorisée :
Deux séquences de Remorques sont particulièrement éloquentes : celle de la tempête, où la musique synchronisée sur le mouvement des machines du remorqueur se superpose à leur bruit réel, et la dernière, où le capitaine dont la femme vient de mourir doit repartir en mer, qui entremêle hurlement du vent, rafales de pluie, violents glissandi des instruments à cordes, sur lesquels se greffe en chœur parlé la litanie des trépassés, qui s’achève decrescendo sur le mot « solitude ».12
18Le vent tragique annonçant les morts nous semble plus présent au cinéma que les vents de passion et de bonheur. Chez Grémillon les vents bretons qui préviennent des dangers sur la lande dominent largement, comme ils le font déjà dans les légendes celtes traditionnelles. La représentation de la mort en Bretagne, l’Ankou, est accompagnée de grincements d’une charrette et du souffle du vent. Quand Odette Kerouan (Suzy Delair), conduite par Jock Le Guen (Fernand Ledoux) arrive près du village de pêcheur, la voiture a une panne et un vent puissant fait grincer un poteau métallique. Voilà comment Odette est accueillie au début de Pattes blanches. Si elle était moins naïve, elle se douterait que l’endroit ne peut pas être bon pour elle. Elle distingue le château de Julien de Keriadec (Paul Bernard) qui offre une ombre menaçante dans le lointain, et qu’elle trouve joli. Le vent siffle de nouveau quand elle se retrouve sur la lande, pour rejoindre, la nuit, Maurice (Michel Bouquet). Enfin quand la noce d’Odette et de Jock dégénère en fête bruyante, c’est « Orphée aux enfers » d’Offenbach qu’on entend. Le vent, comme Orphée, fait le lien entre les vivants et les morts. Odette poussée par Maurice remonte sur la lande. À 1 h 23, en robe de mariée, déjà fantomatique, elle court poursuivie par Julien qui la rattrape et l’étrangle.
Conclusion
19On ne trouve pas systématiquement du vent dans les films de fiction de Jean Grémillon. Il peut exprimer la passion ou la mort par d’autres moyens. En écoutant attentivement La Petite Lise (1931), on ne trouve pas le moindre souffle d’Eole. Mais l’hôtel de Berthier (Alcover), à Paris, est placé juste à côté d’une gare. On entend donc les jets de vapeur et les coups de sifflet des locomotives. Cela donne comme une respiration, mais ni le cinéaste, ni son ingénieur du son n’ont choisi de faire entendre des vents. Plus étonnant, dans Daïnah la métisse, des vêtements volent sur le pont venté du navire, mais aucun bruitage ne correspond à ces images qui pouvaient pourtant s’accorder aux sens symboliques du vent, lorsque Daïnah meurt. Peut-être que la version mutilée, dès 1932 par la GFFA, que nous possédons ne contient pas tous les éléments initialement prévus. D’autres vues sur un bateau ne procèdent d’aucun des sons réalistes qui logiquement devraient accompagner les images du paquebot, dans Pour un sou d’amour. Si le vent arrivait dans chaque film du cinéaste, cela deviendrait un cliché sonore. Dans un drame comme L’Étrange Madame X, on entend, en son interne subjectif13, les bruits d’une foule dans un stade pendant un match de football, souvenir de la rencontre entre les deux amants, mais pas de vent. Pourtant le destin terrible du couple, la mort de leur enfant, appelait aisément des rafales violentes. Mais cela aurait sans doute sur-dramatisé les séquences en question. Le vent reste un élément naturel chez Grémillon. L’apparition des sifflements de Zéphire correspond à des tempêtes en mer, des landes désertes ou des aérodromes en liesse, dans un contexte de localisation logique.
20Grémillon utilise le sens symbolique du vent pour montrer l’exaltation de ses personnages. L’énergie du Qi chinois, du souffle de la nature, s’entend dans Le Ciel est à vous. Même si on ne voit aucun plan depuis le ciel, on sent le souffle de l’air sur terre, l’élément naturel qui rend tangible l’excitation des personnages, leur passion. Le pneuma, la force invisible qui dépasse l’homme est présente par ce vent. L’amour aussi peut s’exprimer dans le vent. Les protagonistes de Grémillon montrent ainsi dans plusieurs films qu’ils font partie du grand tout de l’univers, comme le cinéaste l’explique dans André Masson, les quatre éléments où, paradoxalement, aucun souffle d’air ne se fait entendre mis à part la respiration du peintre lui-même.
21Mais plus encore que les idées d’Empédocle sur les quatre éléments, ce sont les cultures polythéistes dans lesquelles le vent est le messager des esprits. Le vent annonce ou accompagne la mort des personnages, comme dans Pattes blanches. Dans L’Amour d’une femme, l’institutrice (Gaby Morlay) prédit que quitter son métier est une « vraie petite mort ». En sortant de la messe et lors de son malaise, pas de Norois, lorsqu’elle meurt. Mais peu après, un grand vent accompagne toute la séquence de son enterrement. Toutes les coiffes des bretonnes sont soulevées. Toute la communauté est concernée. Peut-être que le Rouah hébreux, le puissant souffle de Dieu se fait entendre dans ce cimetière chrétien. À moins que l’institutrice ne parle encore aux vivants et ne fasse comprendre sa colère de les voir si peu éplorés lors de sa mort.
22Le vent grémillonien n’est pas à sens unique. Il est porteur d’idées et facilite les interprétations de séquences importantes. Mais plusieurs interprétations opposées peuvent se comprendre simultanément (l’amour et la mort). Quand le souffle du vent se fait entendre, la force de l’image s’en trouve décuplée et la sensation est transmise aux spectateurs. Il est donc important d’écouter souffler le vent dans les films de Jean Grémillon.
Notes de bas de page
1 Merci à Passages XX-XXI, Equipe d’Accueil 4160, Université Lumière Lyon 2 pour m’avoir permis de participer au colloque Grémillon. Merci à Victoria Aulas, pour sa lecture attentive et ses corrections.
2 Sur la variété des systèmes de bruitage cf. Martin Barnier, Bruits, cris, musiques de film. Les projections avant 1914, Rennes, 2010, p. 121-136.
3 Pourtant dans certains films on se demande s’il n’y aurait pas un problème technique. Dans Daïnah la métisse, sur le pont du bateau le vent fait bouger les vêtements de la jeune femme, mais jamais on ne l’entend, contrairement au bruitage des machines. Les films parlants ont souvent besoin d’une restauration (respectueuse des éléments anciens) pour qu’une légère brise soit bien identifiable dans le son.
4 Le vent passe aussi dans les films documentaires de Jean Grémillon, mais cela demanderait une autre étude.
5 Geneviève Sellier, Jean Grémillon, le cinéma est à vous, Paris, Klincksieck, rééd. 2012.
6 Pierre Schaeffer, Revue du cinéma, 1947, rééd. 1993, p. 463.
7 Michel Chion, L’Audio-vision, Paris, Nathan, 1990, p. 67.
8 Dans un échange d’email, Léon Rousseau, chargé de la restauration sonore du film confirme qu’aucun son de vent n’était présent à la fin du film. Seule la musique pouvait s’entendre. Le mixage de 1943 ne comportant au maximum que 4 pistes. Courriel de Léon Rousseau (Studio Diapason) du 3 août 2013.
9 Merci à David Vasse pour ses idées.
10 G. Sellier, op. cit., p. 164.
11 On remarque que le vent ne souffle jamais à Paris, dans les films de Grémillon. Les souffles de la nature sont réservés aux paysages de province, aux villes de bord de mer, aux campagnes, aux landes désertes…
12 François Porcile, « Jalons pour la musique française de cinéma. 1930-1970 », in N. T. Binh (dir.), Musique et cinéma le mariage du siècle, Arles/Paris, Actes Sud/Cité de la musique, 2013, p. 142.
13 Concept de Michel Chion, op. cit.
Auteur
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