Chapitre 4. Lexique, valeur référentielle et domaine notionnel : pour une sémantique traductive
p. 63-76
Texte intégral
Introduction
1Dans la pratique traductive scolaire, le lexique est un élément de l’organisation grammaticale des langues qui parait à la fois très transparent et qui pourtant se révèle résistant et génère des calques prouvant une influence perturbatrice des catégories de la langue d’arrivée. On est ainsi frappé, dans la pratique, par la façon dont les étudiants en traduction explorant le dictionnaire bilingue y prélèvent un mot tout en étant conscients de son inadéquation. Instinctivement persuadés que le mot recherché possède un équivalent religieusement déposé dans les pages du dictionnaire, ils restent souvent prisonniers d’une croyance mécanique à l’homologie interlangue du signe linguistique. Dans l’impensé linguistique naïf qui constitue parfois notre expérience intuitive, nous sommes simultanément en proie au relativisme référentiel assignant à chaque culture une « vision du monde » distincte qui serait inscrite dans la langue et à l’idée qu’à chaque mot correspond une réalité dont il existerait nécessairement un équivalent obligeamment fourni par le dictionnaire.
2Comme la pratique ne tarde pas à nous l’enseigner, il faut une conception du signe un peu plus riche pour venir à bout des nombreuses dimensions qui construisent le sens d’un texte. Et loin de l’idéal de l’homologie dictionariale, les obstacles que rencontre la traduction permettent de mettre au jour la complexité interne du lexique. En effet, à côté de l’apparente fixité dénotative proposée par les définitions et les glossaires, le lexique résiste à la traduction. Il possède en effet une épaisseur difficile à aborder de manière désincarnée parce qu’il se heurte aux nuances du discours : profilage sémantique, profondeur culturelle, intention contextuelle, connotations et différences de registre sont parmi les variables débordant la seule dimension dénotative.
3Nous proposons une approche sémantico-stylistique permettant d’éviter de définir un lexème de manière trop strictement référentielle pour privilégier ses emplois en discours. Nous prendrons l’exemple en anglais des verbes de posture, de mouvement, d’attitude dont les incidences psychologiques possèdent fréquemment une valeur prédicative plus pertinente que leur profilage dénotatif. La traduction montre des cas où sit se traduirait par « ne rien dire » : on posera qu’une approche uniquement dénotative ne permet pas au traducteur d’aborder un tel énoncé.
4Cela ouvre sur des faits stylistiques (collocations, implicite, métaphores, continuum entre hapax et catachrèse…) liés à la dimension culturelle du lexique qui est comprise dans les propriétés du domaine notionnel (au sens de Culioli). Les explications de faits de traduction relèvent alors d’une pédagogie qui doit développer une conscience sémiologique soulignant l’imbrication des faits stylistiques, culturels, syntaxiques et sémantiques. L’enseignement des langues peut ainsi montrer que les notions participent d’un réseau de propriétés grammaticoculturelles radicalement hétérogène d’une langue à l’autre : ménager des passerelles traductives revient alors à concevoir la valeur référentielle du lexique comme une construction dépendant de ces nombreuses déterminations.
1. La préemption référentielle
5Ce que j’appelle ici la préemption référentielle, c’est la tendance dans la traduction à privilégier la dénotation aux autres dimensions du sens. Cette sacralisation de la référence, considérée comme l’étalon de la fidélité, néglige en fait de nombreux facteurs de la construction sémantique.
6Rappelons tout d’abord que la synonymie, la polysémie et la traduction participent de la même problématique liée à la référentialité présumée du signe linguistique. Si le signe n’était que référence, alors rien ne pourrait expliquer le fait qu’un même signifiant puisse renvoyer à une pluralité d’objets ni que ces objets puissent être désignés par une pluralité de signifiants. Dans la série suivante, « boite » sert à désigner des entités fort disparates : « travailler dans une boite », « aller en boite », « boite postale », « boite à gants », « boite à idées », « boite de Pétri », « boite noire », « boite de dérivation », « boite à dominos », « boite de vitesse »… De l’entreprise à la discothèque en passant par un mode de réception du courrier, « boite » dénote des référents d’une grande variété mais à partir de la même permanence lexicale. Cela signifie que les mots ne « désignent » pas au sens où l’image mentale qu’ils convoqueraient correspondrait à un référent stable. Comme « boite » qui conjugue le motif de la fermeture et de la fonction, c’est-à-dire d’un espace clos et manipulable, ils utilisent des motifs dont les applications se déclineront dans une variété d’objets qui forment une liste ouverte et dynamique. Le sémantisme lexical repose donc sur la conjonction d’un signifié1 et de son potentiel désignatif en discours. Il faut donc entendre le référent comme une potentialité discursive et non comme une entité figée transférée depuis l’extralinguistique.
7L’erreur d’une pédagogie des langues construisant des malentendus traductifs, c’est de faire de la liste de vocabulaire une sorte de répertoire d’images dont la correspondance avec le monde serait directe. Ce raccourci annihile toute possibilité de prendre en compte la dynamique combinatoire du lexique et aboutit à la croyance selon laquelle le rapport entre les langues serait configuré en une sorte de triangle sémantique fixe dont le référent serait la pointe dominante à laquelle mèneraient deux unités inférieures, les signifiants de deux langues. Or, comme le langage, le rapport traductif est régulé non par le référent mais par la référenciation, c’est-à-dire une construction discursive spécifique et singulière, une intentionnalité énonciative, un genre de texte, un rapport intersubjectif, l’utilisation de registres, etc. Toutes déterminations qui montrent que parler n’est en rien reconstruire des bouts d’extralinguistique avec les pièces de puzzle que seraient les mots.
8C’est ce que résument Cadiot et Visetti dans leur critique du « schématisme sémantique » qui obscurcit la nature des opérations langagières, comme si elles consistaient en un décalque réaliste de la réalité. Ils proposent ainsi de
cesser de fonder la description sémantique sur une recherche d’isomorphisme entre les mots, et un monde conçu à part de l’activité du langage : une même « entité » ou « référent » relève d’un nombre ouvert de rapports possibles et réciproquement, le même rapport peut être entretenu avec une infinité potentielle de référents. Dans la langue ordinaire, il y a toujours plusieurs dénominations ou quasi-dénominations obéissant à des principes sémantiques différents pour un même référent, qui du reste est indéterminable « dans l’absolu ». (Cadiot et Visetti 2001 : 94)
9Cela n’est nulle part davantage mis en évidence que dans la pratique traductive : la négociation entre fidélité référentielle et fluidité de la reformulation est l’enjeu même de la problématique de l’équivalence. En effet, face à des approches du lexique fondées non sur la valeur lexicale en système mais sur une vision littéraliste du lexique, la pratique traductive met justement à mal de telles conceptions : le traducteur n’a finalement pas d’autre pratique qu’une sorte de modulation permanente.
1. Un exemple typique du magnétisme cognitif opéré par le référent dans l’interprétation du signifiant est la traduction mécanique de block par « pâté de maisons » ou « bloc ». La représentation mentale d’un cube d’habitation est une image propre à l’anglais américain et à un certain urbanisme. Cette façon d’estimer une distance « bloc par bloc » se distingue d’autres emplois où block est dominé par le motif du regroupement et de la saillance visuelle :
the science block (« Bâtiment des sciences »)
a block of flats (« un immeuble d’habitation »)
a block of shares (« un portefeuille d’actions »)
a block of text in a document (« un paragraphe »)
the new kid on the block (« quartier »)
10Le motif central est celui d’une unité saillante, aux contours fréquemment géométriques. Le profilage de cette notion peut être concret ou abstrait, dénoter une fonction ou une apparence, dans une thématique architecturale, institutionnelle, perceptive, etc. Les traductions montrent une grande variété de possibilités : traduire consiste justement à se détacher d’une image lexicalisée (et d’ailleurs continuellement productive) pour aller chercher les mots qui correspondent à l’usage dénotatif du texte d’arrivée et non à reproduire celui du texte de départ. Et pour cause, l’usage dénotatif en langue d’arrivée repose sur d’autres propriétés. En français, « pâtés de maisons » est réduit à des collocations comme « faire le tour du pâté de maisons ». En l’occurrence, en français, pour évaluer les distances, on parle des interstices entre les « blocs » : les rues. C’est une modulation nécessaire, qui est totalement détachée de la référentialité du mot block. Three blocks from here devient donc : « à trois rues d’ici ». Autrement dit, la traduction du sens passe ici par un oubli radical de la dénotation. Bien sûr, la traduction est troublée par l’existence de « bloc » en français qui conduit à des représentations liées à celles du mot en français2.
2. Une autre dimension de la croyance homologique consiste à négliger le statut d’un lexème dans son système lexical. La valeur qu’il y prend ne concerne pas seulement la construction de la référence mais dépend de l’ensemble de ses propriétés culturelles, syntaxiques, sémantiques, etc. La traduction est un révélateur de ces propriétés dans les deux langues. Un mot aussi banal que bad nécessite de prendre en compte des collocations qui ne vont pas de soi. L’habitude homologique consistant à traduire par « mauvais » ne convient que rarement alors qu’il semble posséder le même statut hyperonymique en français.
(1) To say that this past year had been a bad one would be to insult all the other bad years of Levidow’s long life. […] Pigeons flew miles to soil his shoulders. A piece of bad fish landed him in the emergency room at Mount Sinai, where someone stole his glasses. […] The next day, Levidow hobbled on his bad feet to the bank, every step like someone banging him on the instep with a skillet, and closed out his account. (Gerald Shapiro, From Hunger, 1993)
(1’) Dire que l’année écoulée avait été épouvantable aurait sans doute constitué une insulte envers toutes les autres années épouvantables de la longue vie de Levidow. […] Les pigeons faisaient des kilomètres, juste pour venir lui salir les épaules. Un poisson avarié / pas frais l’envoya aux urgences de l’hôpital Mount Sinaï — où il se fit voler ses lunettes. […] Le lendemain, clopinclopant, Levidow alla jusqu’à la banque avec l’impression qu’on lui donnait de grands coups de poêle à frire sur les chevilles tellement ses pieds lui faisaient mal et il clôtura son compte.3
11Dans ce texte, les trois occurrences différentes de bad aboutiront chacune à une traduction différente et jamais « mauvais » ne sera une solution envisageable. On constate que « une mauvaise année » se trouve plutôt dans le contexte de résultats (sportifs, économiques) et pas sur le plan psychologique. Selon les choix de registre et de cohérence textuelle, on préfèrera traduire par « une année calamiteuse / pourrie / épouvantable / horrible ». Plus loin dans le même texte, bad fish et bad feet amèneront des traductions comme « du poisson pas frais, avarié », « ses pieds douloureux / qui lui faisaient mal ». L’asymétrie entre l’unité du lexème bad et la diversité de ses traductions résulte de divers facteurs, notamment collocatifs mais aussi syntaxiques (postposition ou antéposition de l’adjectif en français) et sémantiques car « mauvais » comporte le motif de l’alternative antonymique, la bifurcation évaluative faisant partie de son identité sémantique4. La négativité est le motif commun à bad et à toutes les solutions envisagées mais chaque proposition comporte sa propre identité lexicale et son propre ensemble de motifs.
3. Les métaphores sont l’occasion d’une vaste réflexion sur la nature des référents parce qu’ils sont susceptibles de profilages différents selon les langues. Le traducteur sait qu’il faut toujours analyser ce qui fonde l’utilisation d’une métaphore ou d’une comparaison dans la langue de départ et non selon un illusoire universel de la référence. C’est la logique lexicoculturelle propre à la langue de départ qui explique une image et il ne faut pas faire l’erreur de raisonner à partir de la langue d’arrivée. En témoigne l’adjectif lacy dans cette description :
(2) Rubin, the man at the news stand, had poor eyes. They may not have been actually weak but they were poor in expression, with lacy lids that furled down at the corners. (Saul Bellow, Seize the Day, 1956)
(2’) Rubin, le vendeur de journaux, avait quelque chose aux yeux. Ce n’est pas qu’il avait mauvaise vue, mais son regard n’avait guère d’expression et la peau de ses paupières fripées faisait comme un pli sur le côté.
12Voici quelques traductions proposées par des étudiants de 3e année et d’agrégation d’anglais : « ses paupières, qui avaient l’aspect de le dentelle », « ses paupières tombantes, fines comme de la dentelle », « ourlés de paupières fines comme de la dentelle ». On note, une nouvelle fois, la préemption du référent sur la formulation dans les traductions. L’adjectif lacy pose un problème de représentation configurationnelle qui est en fait articulé à des propriétés lexicales. Là où « dentelle » dans ses emplois figurés évoque en français la finesse de manière méliorative (« tout en dentelle », « ne pas faire dans la dentelle », « c’est de la dentelle ! »), ce qui est dû au suffixe -elle qui nuance la racine dent-, l’acception principale du lexème décrit un tissu ajouré5. L’anglais sollicite ici un autre motif – car, rappelons l’évidence, le signifiant n’est pas le même – constitutif de lace : l’entrelacs. C’est donc le relief de texture qui est décrit par lacy. Impossible d’accéder aux possibilités de traduction (« fripées », « épaisses », notion de « pli », isotopie du tissu suggérée par furl) si l’on conserve une conception homologique du lexique passant par l’évocation du tissu « dentelle ». L’influence de la représentation référentielle passe par l’homologie dictionariale voulant que lace = « dentelle »6. Or, le signifié de « dentelle » renvoie à ce qui est découpé, et, par extension figurée, à l’expression de la finesse, la délicatesse ou la fragilité. Tout cela n’est en rien sollicité dans lacy et ne saurait désigner des paupières – qui ne sont certainement pas ajourées…
13On constate donc que l’image contenue dans l’emploi de lacy, pour être traduite, doit être analysée dans sa logique lexicale propre, en prenant en compte les écarts entre les référents extralinguistiques et les signes y renvoient dans les deux langues : les signifiés de lace et « dentelle » sont différents, même si ces deux lexèmes peuvent désigner le même référent, parce que les motifs de départ sont différents (lace et l’entrelacs ; « dentelle » et « dent ») et que le profilage l’est aussi (la dentelle comme ajourage et lace comme relief). Comme on le constate, les détours discursifs de la traduction ne passent pas ici par la pure dénotativité.
14Chercher dans le rapport mot / chose les possibilités lexicales d’une traduction, c’est ignorer la valeur systémique de telles configurations qui dépassent le lexème pour s’inscrire dans une stylistique qui concerne la langue elle-même. Car au-delà du signifiant, cette précipitation homologique et référentielle concerne les catégories mêmes du lexique. C’est en particulier le cas des verbes exprimant le déplacement, la posture et leur articulation à une grammaire du mouvement et même, pourrait-on dire, à une ontologie du sujet dans la construction prédicative en anglais.
2. Le noyau verbal en anglais : mouvement, posture, psychologie et stylistique
15L’anglais possède une tendance générale à préciser le mouvement ou la posture du sujet d’un énoncé (Szlamowicz 2013). Cela signifie notamment que mouvements et déplacements sont décrits par une palette lexicale abondante. Ces nombreux verbes sont par ailleurs susceptibles d’emplois qui ne décrivent plus strictement un mouvement mais surtout une manière d’effectuer un déplacement. Ces termes soulignent alors davantage les connotations psychologiques qui se greffent sur le mouvement que le mouvement concret lui-même, la spatialité passant ainsi au second plan.
16On pourrait ainsi dégager en anglais une catégorie de verbes posturo-assertifs qui implique des postures et des mouvements dotés d’une valeur expressive supérieure à leur pure référentialité corporelle. C’est le cas d’une série où l’on compte shrug, look, frown ou nod qui valent surtout comme révélateurs psychologiques et adjuvants didascaliques. Les traductions iront de l’explicitation à l’effacement et dépendent de la cohésion textuelle. En témoignent les traductions de nod 7 :
(3) …and Mrs Van Haren nodded.
(3’) Cela parut rassurer Mrs Van Haren.
(4) She nodded, and fished about her handbag for another cigarette.
(4’) Elle fit signe qu’elle comprenait et fouilla dans son sac pour trouver une nouvelle cigarette.
(5) The man smiled again, nodded, and went on his way.
(5’) L’homme lui fit à nouveau un sourire, le salua et repartit.
17Or, comme le rappellent Cadiot et Visetti, la traduction surestime souvent la cinéticité de ces verbes,
D’où la traduction mécanique de he swam over the Channel par « il a traversé la Manche à la nage », ou en allemand, de « er laüft in das Haus » par « il entre dans la maison en courant » : traductions certes complètes au plan référentiel, mais trop analytiques, en ce qu’elles méconnaissent la coalescence lexicale du mouvement et de la manière en anglais et en allemand, et imposent, en la détachant dans la traduction française, une focalisation sur ladite “manière”, loin d’être toujours naturelle au plan communicationnel. (Cadiot, Lebas & Visetti 2004)
18Ainsi, si l’on prend run, traditionnellement traduit par homologie par « courir », on se représente un agent utilisant ses jambes pour aller vite. Sa matrice de sens n’implique pourtant pas ce cas à vrai dire très restreint : la racine *reiə a donné rivus, et donc « rival », « dériver » ou encore le « Rhin » ou « gonorrhée ». A l’origine, run comprend donc parmi ses traits sémantiques, outre la rapidité, la fluidité continue d’un écoulement. Cela explique des emplois comme to run out of something où l’on envisage un trajet — c’est-à-dire d’une continuité, comme un cours d’eau — ayant abouti à son terme sans qu’il n’y ait là aucune dimension physique, ni déplacement ni même rapidité. Même les emplois concrets ne sont pas forcément à interpréter littéralement : He ran home to his wife implique la précipitation, pas la course au sens physique du terme, ni même un mode de transport pédestre (« Il est rentré daredare » ; « Il a pas demandé son reste et est retourné auprès de sa femme », etc.). Les emplois de run au sens de « diriger » n’utilisent pas le motif de la rapidité mais de la continuité. Dans he runs a hotel, il s’agit avant tout de la capacité du sujet à faire fonctionner quelque chose, c’est-à-dire à assurer sa mobilité continue, ici transposé à un domaine qui ne relève pas du mouvement. Le trait sémantique de vitesse n’est en rien sollicité. Le motif de l’écoulement est aussi activable, comme dans the tears ran down her cheeks. On pourrait explorer le sémantisme de run dans les dizaines d’emplois où on le trouve pour constater qu’ils ne sont pas en soi « dérivés » d’un sens concret qui serait celui de la course, mais qu’ils utilisent dans des configurations très différentes les motifs primitifs du mot run (continuité, rapidité, etc.).
19La tentation dénotative est particulièrement sensible quand l’équivalence référentielle semble d’autant plus assurée qu’elle est matériellement indiscutable. La correspondance intuitive que l’on établit entre run et « courir », sit et « être assis », stand et « être debout » est pourtant largement démentie empiriquement. C’est ce que vérifie également l’exemple suivant8 :
(6) My words fell into a silence and we sat for a moment. There was an inertia in the room and we three all felt it.
(6’) Mes paroles furent suivies d’un grand silence. Nous sommes restés sans rien dire un moment, conscients de la force d’inertie qui pesait dans la pièce.
20Pouvoir traduire en évitant la référentialité inhérente à un lexème montre que la dénotation ne se confond pas avec la prédication. Au contraire, il faut souvent pour le traducteur viser l’implicite prédicatif au détriment de l’explicite dénotatif, comme ici en passant de la posture (la station assise) à son implication (le silence), le verbe évoquant l’immobilité comme emblème de sidération.
21De la même manière, dans l’exemple suivant, le mouvement exprimé par go a beau être le noyau de la proposition principale, le véritable élément rhématique se situe dans la participiale et went around en constitue plutôt une modification aspectuelle :
(7) At the age of seventeen I was poorly dressed and funny-looking, and went around thinking of myself in the third person. “Allen Dow strode down the street and home.” “Allen Dow smiled a thin sardonic smile.” (John Updike, « Flight », 1962)
(7’) À l’âge de dix-sept ans, j’étais mal fagoté, j’avais l’air bizarre et, intérieurement, je parlais de moi à la troisième personne : « Allen Dow était dans la rue. Marchant d’un pas vif, il rentrait chez lui » ou bien « Allen Dow eut un fin sourire rempli d’ironie »
22L’effacement du mouvement en français se justifie par sa banalité implicite. En anglais, went around (ou walk around) représente avant tout une forme d’itération, de permanence, de caractéristique qui, en français, sera marquée par l’imparfait. L’anglais utilise une forme d’hypotypose dans ce cas-là mais, en français, exprimer l’aspect itératif par la représentation d’un déplacement apporterait une saillance discursive peu spontanée.
23Dans d’autres cas, le verbe de mouvement pourra posséder avant tout une valeur aspectuelle ou dénoter une perception, une manière, etc. On le constate avec flow et drift :
(8) Agnes saw her lover disappearing […] at one end of the courtyard and flowed behind at a safe distance. […] Reaching the landing, she caught him drifting into one of the vast drawing-rooms. (Rachel Cusk, Saving Agnes, 1993)
(8’) Agnès vit son amant disparaitre […] de l’autre côté de la cour et s’empressa de le suivre à une distance respectable. […] En haut des marches, elle le vit passer tranquillement dans l’un des grands salons de réception.
24La métaphore qui fait de flow un verbe de mouvement9 repose sur un motif inhérent à l’écoulement liquide. Ce motif n’est cependant pas sollicité ici : il s’agit d’un cas de désémantisation où flow prend une valeur aspectuelle d’immédiateté. Il en va de même pour drift qui exprime la gradualité et qu’une regrettable tradition homologique tend à traduire par « dériver », ce qui est loin de permettre de comprendre la plupart de ses emplois (« sans se presser », « progressivement », etc.). La densité lexicale au niveau verbal en anglais repose en grande partie sur cette imbrication mouvement-manière, spatialité-intériorité psychologique.
25En surestimant la nécessité de traduire ces verbes, on néglige la propriété de l’anglais consistant à préciser la posture ou le mouvement d’un existant : cette coalescence sémanticosyntaxique entre noyau verbal, prédication et dénotation posturale fait parfois oublier que le « véritable » contenu prédicatif, celui qui constitue le noyau rhématique, se trouve en fait plutôt dans la complémentation. Dans ce passage, le verbe hang est intégré à la prédication d’une ressemblance :
(9) The window hung in the dark like a painting of orange fog. (Greg Hrbek, Not on Fire but Burning, 2015)
(9’) La fenêtre pendait dans l’obscurité. Ce qu’on voyait par la fenêtre béante dans l’obscurité ressemblait à une peinture représentant un brouillard orange.10
26On constate le résidu encombrant de référentialité dans la traduction du verbe qui mène à un faux-sens : « la fenêtre pendait » laisse penser qu’elle était dégondée. En l’occurrence, c’est l’analogie avec un tableau (like a painting of orange fog) qui entraine hang : il s’agit d’une perception visuelle et non d’un procès dont le sujet window serait l’agent. La modulation qui s’impose serait naturellement de choisir pour noyau assertif le verbe « ressembler » : « Dans l’obscurité, la fenêtre ressemblait à un tableau représentant un brouillard orangé ».
27On voit comment la surestimation de la valeur dénotative aboutit à des non-sens. Cette évidence pratique, intuitivement négociée par les traducteurs, pose des questions de fond sur le rapport entre les langues et la nature du signe linguistique. L’énumération dictionariale des différents emplois d’un mot ne permet pas d’accéder à l’invariance versatile des motifs qui composent un lexème. Le problème du traducteur est donc de négocier la permanence de la référence en même temps que son caractère secondaire par rapport aux motifs qui la constituent et qui se déploient selon un profilage construit au fil du discours et des relations avec d’autres ensembles notionnels.
3. Le domaine notionnel : l’épaisseur du sens
28Les conceptions de la langue et de la traduction prisonnières d’une dimension référentielle dominée par le primat d’un objet réel conduisent souvent à considérer la grammaire comme structuration d’un contenu ontologique préexistant dont il faudrait absolument rendre compte. Il faut pourtant souligner que le lexème, avant toute saisie dans la parole, renferme une pluralité de programmes discursifs dont la référence n’est qu’une facette : le signifié est composé de multiples couches de signification : référence, registre, connotations, motifs, usages… Les propriétés grammaticales sont à mi-chemin du formel et du sémantique (transitivité, positions, collocations, actantialité, etc.). Pour le traducteur, il faut aborder le lexème avec la juste conscience de ses enjeux sémantiques fondés sur sa capacité de variation :
Nous définissons le pôle d’invariance comme une forme schématique qui en tant que telle ne correspond à aucune des valeurs de l’unité. La notion même de forme schématique signifie que l’identité du mot est indissociable de sa relation au cotexte : en tant que schéma elle informe le cotexte, en tant que forme elle reçoit sa substance des éléments du cotexte qu’elle convoque. De ce point de vue, une forme schématique est assimilable à un scénario abstrait. (Paillard 2000 : 101)
29Ce pôle d’invariance est la source de représentations prototypiques mais il est avant tout le socle d’une prolifération d’emplois et il ne peut être ramené à un lexème unique qui en constituerait un équivalent simplifié car, au niveau textuel, le traducteur a toujours affaire à une intrication de phénomènes. Cet enchevêtrement mouvant repose sur la mise en jeu par un texte des virtualités en langue. C’est à ce titre que le maniement des dictionnaires, tout comme l’apprentissage du vocabulaire, doit passer par le juste examen de la complexité du phénomène lexical et non par la simplification homologique. Comme le rappelle Culioli,
Il y a foisonnement, c’est-à-dire que vous avez tout un ensemble de propriétés qui s’organisent les unes par rapport aux autres, qui sont physiques, culturelles, anthropologiques, et qui font qu’en fin de compte un terme ne renvoie pas à un sens, mais renvoie […] à un domaine notionnel, c’est-à-dire à tout un ensemble de virtualités. Tout le travail métaphorique porte en grande partie sur cette propriété fondamentale de l’activité symbolique à travers l’activité de langage, et qui est plasticité (on a stabilité, c’est pour cela que les mots sont aussi des étiquettes, mais d’un autre côté on a déformabilité). (Culioli 1986 : 127-134)
30C’est bien cette déformabilité qui est à l’œuvre dans la traduction comme dans la polysémie / synonymie : la substituabilité est au prix d’un « à peu près » sans lequel aucune reformulation ne serait possible, ni au sein d’une même langue, ni entre les langues. Autrement dit, c’est parce que la traduction ne dit pas exactement la même chose que l’original qu’elle est possible.
31Or, la préemption référentielle et l’homologie lexicale partent du présupposé inverse, celui de l’existence d’une équivalence idéale, ce qui est radicalement dommageable pour penser la stylistique traductive. La maladresse et l’enfermement dans des formulations ressenties comme inadéquates proviennent d’une simplification du phénomène lexical conçu comme rapport biunivoque entre signifiants et référents. Le domaine notionnel est un espace complexe parce que constamment reconfiguré. Vouloir le simplifier, c’est passer à côté de tous les phénomènes langagiers qui sont, simultanément, la source des solutions pour le traducteur. La croyance homologique nous pousse à des calques non pas de la langue de départ mais des nomenclatures lexicales présentées comme équivalentes par le raccourci didacticodictionnarial qui est à la source de nos confusions.
32Le domaine notionnel est en soi un vaste espace que le discours va modeler. On ne peut se limiter à sa référentialité stricte tant l’absence d’isomorphie lexicale et notionnelle est évidente dans la pratique. Cette asymétrie empêche même de saisir un référent stable. Prenons le cas de gasp : en admettant que gasp corresponde uniquement à sa définition référentielle (to take a quick deep breath with your mouth open, especially because you are surprised or in pain, Oxford Advanced Learner’s Dictionary), on constate qu’un dictionnaire bilingue propose des traductions qui paraissent à cet égard contradictoires : « (because out of breath) haleter » et « (because surprised) avoir le souffle coupé » (Reverso). En fait, « haleter » correspond à un aspect duratif et « avoir le souffle coupé » à un aspect ponctuel. Aucune des deux traductions ne permet de prévoir l’hyperbole menant à un sens figuré : to be gasping for a cup of tea. De fait, le dictionnaire ne peut que proposer des exemples de traduction et pas un lexème : le français ne possède tout simplement pas de lexème disposant du motif « évènement respiratoire pour cause émotionnelle ». Pour le traducteur, cela signifie qu’il faudra contourner la référentialité construite en langue source et récupérer le sens par le biais de la cohésion textuelle en passant par le motif profond tel qu’il est thématisé dans un texte, ici la surprise :
(10) When they realised what was happening, the crowd gasped as if they were at a fireworks display. (Ibid.)
(10’) Quand tout le monde comprit ce qui se passait, les gens poussèrent cette clameur d’émerveillement qu’on entend lors des feux d’artifices.
33L’absence d’équivalent notionnel dans la langue d’arrivée pousse évidemment à utiliser de nombreuses stratégies (locutions verbales, propositions relatives, explicitations, lexicalisation, etc.) qui répondent aux facteurs convergeant dans l’émergence du sens – synonymie, polysémie, hyperonymie, registre, thématique discursive… Ces dimensions sont constamment en jeu, même dans les choix traductifs les plus élémentaires et sans que le référent ne paraisse poser de problème d’identification. L’exemple classique est celui de la traduction de car par « voiture », « bagnole », « automobile » qui correspondent à des profilages discursifs variés prenant en compte des considérations thématiques, de registre, etc. Ce ne sont pas des considérations référentielles qui nous permettent de choisir entre ces lexèmes identiques sur ce plan dénotatif, mais la prise en compte des spécificités notionnelles de chacun des trois mots et qui sont, par définition, absentes des mots en langue source.
34On retombe sur la dimension herméneutique de la traduction : il faut savoir interpréter tous les attendus d’un terme pour le traduire. Cela implique de considérer tous les indices permettant de dégager le fonctionnement d’un invariant dans un cadre particulier, c’est-à-dire la façon dont il est profilé. En d’autres termes, il s’agit, ni plus, ni moins, de répondre à ce qu’est le sens linguistique selon une théorie qui s’éprouve dans la pratique d’une écriture qui fait justement émerger toutes les dimensions du sens. Il faut pour cela une conscience de l’absence d’isomorphie dans l’organisation notionnelle entre deux langues. Mais cela n’est possible que si l’on part des propriétés mêmes du lexique au sein de la langue, en particulier sa capacité à la déformabilité ou à ce que Kleiber a pu appeler la « métonymie intégrée » (Kleiber 1990). Autrement dit, il est inutile de chercher à stabiliser un homologue lexical : la variabilité de la référence est inscrite dans l’essence même du lexique au sein d’une langue. Car le langage ouvre sur la possibilité d’une infinité de constructions, ce qu’une structure rigide n’autoriserait pas : « La relative contingence des formes thématiques renvoie à la variabilité, à l’instabilité de ces conditions interprétatives ; elle est la condition sine qua non de la versatilité du langage, de sa puissance de désengagement ontologique » (Cadiot et Visetti 2001 : 114). C’est ainsi que la sémantique « ne prédit pas grand-chose, car elle arrive toujours trop tard, après la bataille du sens » (ibid.). Le traducteur est donc condamné à interpréter au fur et à mesure, à retracer le parcours ayant permis la constitution du sens par les signes pour en tracer une nouvelle cartographie dans un autre système.
4. Conclusion
35Pour pouvoir enseigner la traduction, il faut, en amont, avoir aménagé une conception de la grammaire qui fasse une place au lexique, souvent envisagé comme non problématique dans une conception naïve du rapport entre le monde et les signes. Il faut donc réexaminer la pratique traductive à l’aune de la valeur du signe et non de sa référence pour entamer une négociation entre ces deux dimensions. François Rastier (2006) le rappelle :
Changer de signifiant, c’est changer de signe, et changer par là même de signifié. Comme dans une langue il n’y a pas de synonymes exacts, entre deux langues il n’y a pas de signes exactement équivalents. […] Du fait même du caractère systématique des langues, on ne peut trouver d’identité d’une langue à l’autre, et les équivalences qu’on instaure doivent tout à des conventions temporaires.
36Cette évidence sémiologique doit constamment être rappelée si l’on veut aménager la possibilité d’une réflexion et d’une pratique attentives aux nuances qui ne fasse pas ressembler les traductions aux productions de logiciels fous. C’est aussi l’un des enjeux disciplinaires du rapport entre linguistique, traduction et didactique. Car il ne suffit pas de nourrir une aisance linguistique dans une langue seconde, il faut créer et éclairer des ponts traductifs qui ne vont pas du tout de soi.
37L’opposition tranchée entre sens et référence est une simplification qui ne permet pas d’aborder la nature des phénomènes langagiers en ce qu’elle suppose une réalité stable dont le langage serait une sorte de structuration embellie et imaginaire. La traduction nous montre bien que l’essence même du signe est de ne renvoyer au monde que par le truchement d’une intention énonciative dans un rapport de perpétuelle construction et dans l’enchevêtrement des propriétés lexicales, relançant l’incessante dialectique interprétative du couple « stabilité et déformabilité » du langage qui est celle du rapport langue/discours. La spécificité de l’écriture traductive est que le parcours interprétatif que fait l’énonciateur doit être recréé dans une autre langue, selon une trajectoire qui peut présenter des similitudes mais qui est le plus souvent radicalement hétérogène.
Notes de bas de page
1 Le « signifié de puissance » pour Guillaume : « Pris dans la langue – autrement dit, […] dans le représenté nullement versé à l’exprimé – un vocable, une unité de puissance quelconque, est un équilibre stable, invariant, du mouvement d’intension allant à l’étroit et du mouvement d’extension allant au large. » (Guillaume 2003 : 124). On comparera avec le concept d’invariant ou de forme schématique chez Culioli et avec la théorie de l’indexicalité chez Cadiot, où les mots sont envisagés comme des « accès ».
2 Au passage, « bloc » en français s’appuie plutôt sur le motif de la compacité plutôt que l’éminence : « faire bloc », « gonfler à bloc », « voir les choses en bloc », etc. Alors même que block et « bloc » partagent une étymologie et des motifs communs sur le plan notionnel, ils ne peuvent se traduire l’un par l’autre que dans un nombre limité de cas : quand le profilage est identique et que les collocations le permettent.
3 Sauf indication contraire, les traductions proposées sont de nous-même et n’ont pas été publiées.
4 De manière intéressante, ce texte proposé à des étudiants de 3e année a donné lieu à une traduction de bad feet par un singulier dans la moitié des copies (« son mauvais pied ») : cela souligne une lecture spontanément alternative du sémantisme de « mauvais » en français.
5 Nous disons « principale » car, diachroniquement, ce n’est pas son acception première (« petite dent », 1388). Le passage à un référent textile date de 1549.
6 Présentation homologique qui ne permet pas de rendre compte de l’emploi de lace pour désigner des lacets.
7 Les passages suivants sont tirés de Ray Celestin, Dead Man’s Blues, McMillan, 2016, trad. J. Szlamowicz, Mascarade, Le Cherche-Midi, 2017.
8 Cf. Szlamowicz 2013 : 158. Extrait de Julian Felowes, Past Imperfect, 2008, trad. Szlamowicz, Passé Imparfait (Sonatine, 2014).
9 La racine indo-européenne *pleu- a généré « flotter », « pluie », « poumon », « ploutocratie » (par le motif du débordement), mais aussi, sous sa forme *pleuk, « flèche », fly, etc.
10 Traduction Benjamin Fau, D’un feu sans flamme, Libella/ Phébus, 2017, p. 9.
Auteur
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Jean Szlamowicz
Université de Bourgogne, France
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