Chamigny. La crypte de l’église paroissiale Saint-Étienne
p. 107-112
Texte intégral
1L’église paroissiale de Chamigny possède, sous le chœur, une petite crypte, connue sous le nom de Notre-Dame de la Cave, qui fait partie des plus anciens édifices classés monuments historiques de France (1842 : MAP, 81/77/64). Cette salle, qui a exacerbé l’imagination locale1, abrite une statue de Vierge à l’Enfant datée du début du xive siècle (Forgeard, 1995, p. 34-35), classée à son tour le 10 août 1904 (ADSM, 5 V 114, arrêté de classement).
Localisation et environnement
2Le petit village de Chamigny se trouve à environ 4 km au nord de la Ferté-sous-Jouarre, à proximité de la N 3, ancienne voie menant de Paris en Allemagne (Michelin, 1829, p. 733). Aménagé sur la rive droite de la Marne, il se développe à cheval sur le fond de vallée et le coteau très abrupt qui surmonte celui-ci à l’ouest et au nord. L’église paroissiale Saint-Étienne, édifiée à la périphérie nord-ouest du village, sur la pente du coteau, perpendiculairement à un ru qui longe son chevet à l’est, domine la vallée. Le relief, très accentué, est à l’origine de son orientation nord-nord-est – sud-sud-ouest (fig. 66).
66 - Localisation de l’église de Chamigny.

P. Gillon.
Cadre historique
3Au début du xiie siècle, il existait deux chapelles à Chamigny : l’une à l’emplacement de la future église paroissiale – vraisemblablement déjà dédiée à saint Étienne compte tenu de l’ancienneté de ce vocable – et une autre dans la vallée, au sud-ouest du village, consacrée à sainte Marie-Madeleine. Peut-être vers 1130, selon G. Réthoré qui a manifestement vu des documents qui n’ont pas été retrouvés (ADSM, 75 F 68 ; Réthoré, 1878, p. 106-107), en tout cas avant 1144, la chapelle située dans le village fut érigée en paroisse et donnée aux moines bénédictins du prieuré voisin de Reuil (à environ 2 km en aval de Chamigny, sur la rive gauche de la Marne), fille du prieuré de la Charité-sur-Loire, avec pouvoir de nommer à la cure (ADSM, 75 F 68 ; BDM, 8-435-31)2. La chapelle Sainte-Marie-Madeleine fut, à son tour, donnée à Reuil vers 1150 et transformée en prieuré avant 1163 (Racinet, 1990, p. 2). Les fondateurs de l’église paroissiale ne sont pas connus mais le pluriel employé dans la formulation de l’obit anniversaire de la fondation, célébré au xve siècle, indique qu’ils étaient au moins deux3, ce qui renvoie à un couple seigneurial ou à deux partenaires. S’est-il agi de la famille de Chamigny, de celle des vicomtes de Meaux aussi seigneurs de La Ferté-Ancoul (La Ferté-sous-Jouarre) depuis 1098, de l’un de ces seigneurs et de l’évêque de Meaux4 ? Chacune de ces hypothèses est possible car tous sont des bienfaiteurs attestés de Reuil au xiie siècle (Racinet, 1990, p. 2). L’église Saint-Étienne a connu quelques remaniements architecturaux au cours des siècles et des restaurations vigoureuses au xixe siècle mais, de l’époque médiévale jusqu’à aujourd’hui, elle a conservé sa fonction paroissiale.
Culte
4Selon la tradition locale, le culte de la Vierge qui se pratiquait dans la crypte jusqu’à une date encore récente (2 000 pèlerins en 1939 : Lecotté, 1953, p. 35) trouverait son origine dans celui d’une déesse celte de la colline, Sidhéoga, honorée à l’intérieur d’une caverne aménagée dans le flanc du coteau. La caverne aurait donné naissance à la crypte et la statue de Sidhéoga placée dans cet espace troglodytique aurait été remplacée par celle de la Vierge (L’écho de nos clochers, 1974-1976). Outre le fait qu’un culte dédié à Sidhéoga paraît devoir relever de la pure imagination – il ne semble pas exister de déesse de ce nom dans le panthéon celte et aucune trace ancienne d’un tel culte n’a été trouvée localement –, les sources conservées permettent d’avancer que, si un culte a été rendu, il l’a été à la seule Vierge. Cependant, la trace de ce culte n’est pas antérieure au xviiie siècle (Du Plessis, 1731, p. 634) et aucun miracle n’est mentionné. Pourtant, un pèlerinage à l’époque médiévale peut être envisagé, à la fois, par la présence de reliques mariales (fragments de vêtements), citées en 1843 par le baron de Guilhermy (BNF, ms. fr. n. a. 6098, fol. 151vo), qui peuvent être anciennes, et, surtout, par l’existence de la statue de la Vierge à l’Enfant qui se trouve actuellement dans la crypte. Cette grande statue, d’environ 1,60 m de hauteur reconstituée, datée du début du xive siècle, appartient à un mouvement régional de développement du culte marial (Forgeard, 1995) et a vraisemblablement été faite pour être placée dans ce lieu. Par ailleurs, le culte rendu à la Vierge a dû fonctionner avec un autre culte lié, lui, à l’eau. En 1173, les religieux de Reuil acquièrent des cisterciens de l’abbaye de Jouy la fontaine Saint-Clément et le ru qui en sourd partiellement (actuel ru de Rouget)5, près du lieu-dit Le Rouget, à environ 2,5 km au nord de l’église (Réthoré, 1878, p. 112). Cette acquisition, manifestement faite pour se débarrasser de la présence de rivaux possibles (Racinet, 1990, p. 4), a pu servir, corollairement, à établir une géographie du sacré par l’alliance d’un culte traditionnel lié à l’eau sans doute ancien compte tenu du saint éponyme (saint Clément) à une dévotion en plein essor (le culte de la Vierge promu par saint Bernard au xiie siècle). Un tel encadrement de l’espace présentait l’avantage, pour les bénédictins, d’affirmer leur toute jeune autorité spirituelle sur la nouvelle paroisse. Cette possibilité expliquerait pourquoi aucun culte lié à l’eau n’a été développé au droit de la crypte alors que le site était pourtant propice : présence d’un ru à quelques mètres et passage d’un cours d’eau souterrain sous son sol (MAP, 81/77/8, analyse des problèmes d’humidité, 1993).
L’église paroissiale
5L’église Saint-Étienne se compose d’une nef rectangulaire à trois travées se terminant par un chœur surélevé comprenant une travée droite dominant la nef de 0,68 m suivie d’une abside à chevet plat éclairée par un triplet, séparée de la travée droite par une marche de 0,19 m de haut (fig. 67). Le flanc sud de la nef est doublé d’un collatéral de même longueur qui ouvre sur le rez-de-chaussée d’un clocher élevé dans le prolongement de la travée droite du chœur. Le chevet de l’église et le rez-de-chaussée du clocher sont voûtés tandis que la nef et le collatéral sont munis d’un plafond. Sous l’abside du chevet s’étend une pièce voûtée qui en épouse le plan et dont l’accès se fait par un escalier droit aménagé sous la travée droite du chœur. Accolé au flanc nord de l’édifice, depuis au moins le xviiie siècle (ADSM, 1 Q 1185/2), se dresse l’ancien presbytère dont une aile, perpendiculaire à l’axe de l’église, se trouve dans l’alignement de la crypte. Le long du gouttereau sud de l’église s’étendait le cimetière qui cessa d’être utilisé le 7 juin 1900 (MAP, 81/77/64).
67 - Plan de l’église, 1888.

Médiathèque de l’architecture et du patrimoine.
6Plusieurs campagnes de construction sont perceptibles. La plus ancienne attestée, antérieure au xiiie siècle, concerne la nef qui offre des traces d’opus spicatum sur le pignon de sa façade occidentale et dans les parties hautes de son mur méridional, où cet appareil se trouve en liaison avec les restes de trois étroites fenêtres en plein-cintre (0,80 m de hauteur sur 0,50 m de largeur) à larges claveaux trapézoïdaux bien taillés, aujourd’hui murées et comprises dans l’actuel comble du bas-côté. Une nouvelle campagne, au début du xiiie siècle, a vu l’édification du chevet (construction ambitieuse, bien plus haute que la nef, qui a entraîné un fort décrochement entre les toits des deux ensembles), le voûtement du rez-de-chaussée du clocher et peut-être sa construction (vaste édifice très imposant en liaison avec la travée droite du chœur) et le portail du bas-côté. Cependant, il semble que le projet d’embellissement de l’église à cette période ait concerné la totalité de l’édifice. En témoignent les dimensions des trois arcades en arc brisé à rouleau plat qui assurent la communication entre le bas-côté et la nef : leur grande hauteur a été la cause de la condamnation des fenêtres anciennes de la nef. Manifestement, il avait été prévu que la nef ait la même élévation que le chevet mais le chantier a été arrêté alors que les travaux étaient en cours dans la nef. La construction du bas-côté est peut-être à mettre à l’actif de cette campagne. À l’époque moderne, les étages du clocher et le portail occidental furent repris et les couvrements de la nef et du bas-côté furent abaissés (ADSM, 75 F 68). Enfin, en 1868, des œils-de-bœuf furent percés dans le mur sud du collatéral (ADSM, 4 Op 78/1).
La crypte
Sources documentaires et bibliographie
7Les sources anciennes concernant la crypte ne sont pas antérieures à la fin du xviie siècle. En 1676, l’obituaire de l’église cite la « chapelle de la Cave » dans laquelle se trouve une statue de la Vierge à l’Enfant (ADSM, G 446, 12 août). Les mentions se multiplient à partir de 1701, époque où la famille Courtin – les seigneurs dominants locaux – va commencer à faire inhumer ses membres dans la « chapelle de Notre-Dame, sous le cœur » (AMC, registres paroissiaux, 1701, 1721, 1726, 1740, 1744). Il n’y a pas eu vente de l’église à la Révolution et donc pas d’élaboration de procès-verbal descriptif. Ensuite, l’information est fournie par les documents écrits et graphiques afférents aux quatre campagnes de réparation, de réfection ou de restauration qui, outre l’église, ont affecté la crypte : 1700-1701 (ADSM, 75 F 68), 1842-1847 (MAP, 81/77/64 ; ADSM, 5 V 114), 1888-1894 (MAP, 81/77/64 ; ADSM, 4 Op 78/1), 1980-1986 (MAP, 81/77/8, 81/77/64). Il convient de noter le vol en 1994, lors du cambriolage de la bibliothèque municipale de La Ferté-sous-Jouarre, d’un Inventaire des titres de Chamigny, ouvrage manuscrit d’au moins 57 feuillets contenant la copie d’actes allant du xiie jusqu’au xvie siècle minimum, que certains chercheurs ont eu la chance de pouvoir utiliser (Réthoré, 1878 ; Racinet, 1990). Des actes vus anciennement mais non retrouvés aujourd’hui en provenaient certainement.
8Depuis le xviiie siècle, de nombreux auteurs se sont intéressés à l’architecture de la crypte de Chamigny soit par curiosité d’esthète (Du Plessis, 1731, p. 634 ; Michelin, 1829, p. 733-735 ; Aufauvre & Fichot, 1858, p. 195 ; Pignard-Péguet, 1911, p. 465-467 ; Réthoré, 1878, p. 106-109 recopié par L. Hermand en 1888 : ADSM, 30 Z 70 ; Martin, 1900, p. 202-203 ; Montessus, 1978, p. 85-87), par intérêt cultuel (Denis, 1861, p. 73 ; Lecotté, 1953, p. 35), ou par souci de protection (Allou, 1842-1843, p. 44-45 ; le baron de Guilhermy en 1843 : BNF, ms fr. n. a. 6098, fol. 151-151vo). En revanche, ni la crypte ni l’église n’ont généré de recherche de fond récente et n’ont été l’objet de fouilles archéologiques.
Description
9De plan carré (environ 6,55 m de côté), construite en moellons montés au mortier, la crypte est partagée, par quatre colonnes centrales et douze colonnettes périphériques, en trois vaisseaux comportant, chacun, trois travées de dimensions à peu près égales (leurs entraxes varient de 2,16 m à 2,21 m). Chaque travée est recouverte d’une voûte sur croisée d’ogives surbaissées, composées de lourds tores en amande se détachant sur un bandeau. Les clefs sont ornées de médaillons meublés de rosaces diverses. Les arcs doubleaux et formerets, à un seul rouleau plat, ont leurs arêtes abattues d’un large chanfrein.
10La hauteur totale des colonnes de la crypte varie de 2,19 m à 2,32 m pour une hauteur de fût d’environ 1,30 m. Les fûts sont soit lisses, soit layés. Les colonnes centrales offrent des fûts monolithiques de grosseurs différentes (diamètres variant de 27,7 à 30,2 cm). Deux d’entre elles, placées en quinconce, ont leur fût travaillé en facettes (21 et 22 facettes de 3,5 à 4,5 cm de largeur). Leurs bases, de type attique, au tore inférieur relativement plat et débordant, sont dépourvues de griffes. Les deux bases qui portent les fûts facettés ont été manifestement refaites. Les colonnes périphériques possèdent des fûts d’un diamètre allant de 16 à 20 cm. Trois d’entre eux sont monolithiques (un sur le mur nord, deux sur le mur est), les autres sont composés de deux tambours d’inégale hauteur (un grand dont la hauteur varie de 84 à 119 cm et un petit dont elle varie de 8 à 44 cm). Les fûts de ces colonnes sont seulement adossés aux murs tandis que leurs bases et leurs chapiteaux sont engagés. Huit bases sont de type attique à griffes qui offrent, cependant, des modénatures différentes. Quatre modèles ont été répertoriés dont un – celui qui caractérise les bases des colonnes encadrant la travée centrale du mur oriental – montre un aspect plus archaïque que les autres (griffe en forme de tête de petit démon similaire à celles de Notre-Dame de Château-Landon). Quatre bases sont sans griffes, dont l’une est une réfection. Les bases moulurées des seize colonnes reposent sur des plinthes d’une quinzaine de centimètres de hauteur, lesquelles surmontent des socles débordants d’environ 20 cm de haut, tous identiques (parallélépipèdes dont le bord supérieur est orné d’un large chanfrein) mais qui, pour certains, sont partiellement enfouis dans le dallage.
11Les chapiteaux à feuillage, tous différents, sont ornés de crochets plus ou moins vigoureux et surmontés de tailloirs complexes à pans coupés (trois pans pour les colonnes d’angles, cinq pour les colonnes adossées aux murs et huit pour les colonnes centrales). La hauteur des tailloirs (dans les 16 cm) est généralement la moitié de celle des corbeilles (dans les 32 cm).
12Le sol est fait de grandes dalles de pierre maçonnées au béton. Les murs est et sud mesurent environ 1,75 m d’épaisseur ; quant à la paroi nord, elle est mitoyenne avec le presbytère. L’éclairage est fourni par quatre fenêtres en cintre surbaissé à double ébrasement (1,36 m pour l’intérieur et 0,37 m pour l’extérieur), meublées, chacune, d’un degré droit de quatre marches. À l’est, ces fenêtres sont inscrites dans la première et la troisième travée, la travée centrale étant aveugle. C’est devant cette travée centrale que se trouve l’autel. Au sud, les fenêtres ont été aménagées dans les première et seconde travées comptées à partir de l’est, la troisième est aveugle. Le mur nord ne comporte pas d’ouvertures.
13L’accès se fait par un escalier droit plafonné, long de 8,53 m, à deux volées de neuf marches séparées par un repos, qui débouche dans la crypte au droit de la travée centrale du mur ouest (fig. 68). Cet escalier s’ouvre au milieu de la nef par une ouverture béante, non architecturée, ornée d’une grille de protection en fer forgé du xviiie siècle.
68 - Coupe est-ouest sur la crypte, 1888.

Médiathèque de l’architecture et du patrimoine.
14À l’extérieur, la crypte est raidie par six contreforts (deux au nord de part et d’autre de l’aile du presbytère, trois à l’est, un au sud) (fig. 69). Le contrefort médian de la façade orientale, plus étroit que les autres (0,80 m de largeur contre 1,03 m, 1,28 m et 1,18 m pour les contreforts sud et est, seuls accessibles) s’arrête au niveau de l’appui de la fenêtre centrale du triplet qui éclaire le chœur. Des vestiges d’archivoltes en plein-cintre de fenêtres préexistantes s’observent à environ 0,35 m au-dessus de chacune des fenêtres actuelles de la crypte. Les claveaux en sont rectangulaires et de dimensions variables (larges, étroits).
69 - Vue extérieure de la crypte et du clocher prise du sud.

Cl. Mabire La Caille.
Analyse architecturale
15La crypte, qui est actuellement de plain-pied avec le sol extérieur, a été fortement remaniée par les restaurations successives qu’elle a subies depuis – au moins – le début du xviiie siècle. Lors de la campagne de 1700-1701, il y eut réfection des joints des murs, réparations des vitraux et surélévation du sol intérieur en liaison avec les inhumations qui commencèrent à y être faites (1701 : première inhumation ; 1726 : mise en place de la plaque tombale d’Isaac Courtin dans la travée centrale), ce qui cacha partiellement les bases des colonnes.
16En 1842-1847, fut menée la plus importante campagne de travaux ayant affecté l’architecture des lieux (MAP, 81/77/64, devis du 26/09/1842, décompte du 27/12/1844 ; ADSM, 4 Op 78/1). Le sol de la crypte fut doté d’un nouveau carrelage formé de compartiments en briques séparés par des lignes de dalles qui respecta la tombe d’Isaac Courtin (MAP, 81/77/64, décompte du 27/12/1844). C’est ce carrelage qui est représenté sur la lithographie de Charles Fichot (Aufauvre & Fichot, 1858) (fig. 70). Plusieurs bases et fûts de colonnes furent remplacés, des « morceaux » de pierres furent rapportés à l’aide de goujons dans les bases, les fûts, les chapiteaux, les nervures. Les enduits intérieurs furent refaits, les deux fenêtres du sud furent « baissées », l’escalier reconstruit, l’autel, alors en bois, diminué de largeur et les vitraux réparés. Enfin, l’ensemble fut peint.
70 - « Chamigny, crypte de l’église Saint-Étienne ». Lithographie de Charles Fichot, 1858.

Coll. privée.
17Le fort taux d’humidité des lieux nécessita de nouveaux travaux de 1888 à 1894 (MAP, 81/77/64, devis du 4/03/1888, décompte du 18/06/1894 ; ADSM, 4 Op 78/2). Le sol extérieur fut abaissé à l’est (sur environ 1 m de hauteur) et au sud de l’église, ce qui a entraîné le déterrement de la crypte et la mise au jour de parements extérieurs qui portaient des vestiges d’opus spicatum (mur du chevet) (MAP, 81/77/8). Un drainage fut installé au nord de l’église, ses abords furent pavés de grès et son gouttereau sud doté d’un emmarchement. Les parements des murs extérieurs de la crypte furent repris, ce qui fit disparaître les traces d’opus spicatum. À l’intérieur de la crypte, le carrelage installé en 1842-1847, « pénétré et pourri par l’humidité » fut enlevé, la pierre tombale d’Isaac Courtin déposée et placée dans l’église. Le sol fut creusé ce qui dégagea les bases des colonnes et un nouveau dallage « en roche sur béton » (sol actuel) fut installé au niveau du sol médiéval. Deux voûtes furent restaurées, l’escalier remanié, les enduits intérieurs « complètement salpêtrés » refaits, une « ancienne niche » bouchée, les fenêtres dotées d’un degré droit, les vitraux réparés. Toute l’ornementation peinte du début du xixe siècle fut enlevée y compris la polychromie, vraisemblablement d’origine, ornant la Vierge et un nouvel autel en plâtre fut installé (L’écho de nos clochers, 1974-1976).
18Toutefois, ces travaux s’avérèrent insuffisants et furent complétés entre 1980 et 1986 (MAP, 81/77/8, 81/77/64) par la construction d’un drain périphérique à l’église, la réfection des vitraux endommagés et la mise en place de grillages de protection au droit des fenêtres de la crypte.
19L’architecture des voûtes et la décoration sculptée ont amené à considérer cette crypte comme une construction du début du xiiie siècle, érigée en même temps que le chevet sous lequel elle se situe. L’analyse des documents de restauration de la crypte et les observations in situ permettent de nuancer cette assertion. La présence d’opus spicatum sur le mur oriental ainsi que l’existence de fenêtres préexistantes placées 35 cm au-dessus des actuelles, ce qui les fait s’ouvrir au-dessus du voûtement du xiiie siècle, suggèrent l’existence d’un édifice antérieur à cette période. La différence d’aspect des claveaux de ces fenêtres anciennes (irréguliers et de formes différentes) d’avec celui des claveaux des fenêtres hautes murées de la nef (trapèzes réguliers bien dressés) sous-entend deux campagnes distinctes, antérieures à la campagne du début du xiiie siècle. L’existence de fûts de colonnes monolithiques et de tambours très longs, le décor à facettes des deux colonnes centrales (fig. 71) et, peut-être, les deux bases des colonnes de la travée médiane du mur oriental vont dans ce sens et évoquent plus le xiie siècle que le xiiie siècle. Manifestement, la campagne effectuée au xiiie siècle, au droit de la crypte, est une reprise d’un édifice antérieur avec, semble-t-il, le remploi d’éléments d’architecture plus anciens.
71 - Photographie de Camille Enlart, avant 1927.

Ministère de la culture. Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Diffusion RMN-GP.
20Des aménagements sont mentionnés qu’il est difficile de rattacher à une période précise. Au début du xixe siècle, l’amorce de l’escalier, dans la nef, était dotée d’une sorte de passage d’entrée en forme de « portique » gothique qui se détachait sur le fond du chœur (Michelin, 1829, p. 733-734 ; Aufauvre & Fichot, 1858, p. 195). Mais à quelle campagne, ce petit édicule manifestement muni de colonnes ou de piliers, qui paraît médiéval, doit-il être rattaché : à celle du xiiie siècle ou à un enjolivement du xive siècle lié à l’arrivée de la statue de la Vierge ? En 1843, une banquette en pierre, détruite par la réfection du carrelage à la fin du siècle, courait dans la crypte, le long du mur ouest, de part et d’autre de l’ouverture de l’escalier, et se prolongeait contre les murs nord et sud, sur la largeur de la première travée du côté ouest (BNF, ms. fr. n. a. 6098, fol. 151vo). En 1844, deux niches, hautes et étroites (1,80 m et 2 m de hauteur pour 0,40 m de largeur), aménagées dans les parois de la crypte mais impropres à accueillir la statue de la Vierge large d’environ 0,50 m, sont décrites sans que leurs emplacements exacts et leur fonction puissent être précisés (MAP, 81/77/64, décompte du 27 décembre 1844). En 1894, elles étaient murées (MAP, 81/77/64, décompte du 18 juin 1894).
Fonction
21En l’état actuel de la recherche, il est difficile d’élucider la genèse de la construction de la crypte de Chamigny. L’existence de structures antérieures à la reprise du début du xiiie siècle, et donc de l’édification du chevet de l’église et du couvrement de la crypte, ne fait guère de doute, et un édifice possédant un chevet (espace de la crypte) et une nef a préexisté au bâtiment actuel (fig. 72). Quelques éléments architecturaux et topographiques suggèrent une évolution, mais qui reste une hypothèse de travail.
72 - Plan de la crypte.

P. Gillon, sur relevés de Cl. Mabire La Caille.
22L’église actuelle est implantée sur une pente disposée nord-nord-est – sud-sud-ouest qui a donné son orientation à l’église. Si l’environnement de l’espace de la crypte – qui, dès l’origine, devait être de plain-pied avec le sol extérieur6 – est relativement dégagé car situé auprès du ru qui dévale du coteau, il n’en est pas de même pour la nef qui a nécessité un fort entaillage du flanc de ce coteau afin d’être construite. L’espace de la crypte est donc le plus propre à une construction aisée et économique même s’il a pu être nécessaire d’étoffer son assiette. Cet espace pourrait donc correspondre à la chapelle primitive (domaniale, funéraire, votive ?) donnée au prieuré de Reuil au début du xiie siècle, dont on peut penser qu’elle était modeste. Dans le courant de ce siècle, le passage d’un édicule à usage vraisemblablement privé à un édifice à usage collectif (église paroissiale) a pu engendrer l’adjonction d’une nef à l’occident de l’édicule. Dans ce cas de figure, la topographie locale a contraint cette construction et, en empêchant la mise à niveau de la nef avec l’édicule primitif, a obligé à employer celui-ci en rachat de pente pour asseoir une église digne d’un prieuré bénédictin alors très en vogue auprès de l’aristocratie et des instances ecclésiastiques locales. Il s’agit là d’une solution économique typique du Moyen Âge. La crypte peut avoir été aménagée à cette période et consacrée à la Vierge dans le cadre du développement du culte marial au sein des établissements bénédictins7. Les colonnes et les tambours monolithiques, qui se trouvent actuellement dans la crypte et suggèrent l’idée de remplois, peuvent être locaux, appartenir à cette campagne de prestige et avoir été employés soit dans l’église de surface, soit dans la crypte même.
23Au début du xiiie siècle, dans le cadre de l’évolution du goût, les moines de Reuil, à l’apogée de leur puissance financière, lancèrent un nouveau projet qui comportait la reprise totale de l’édifice mais qui n’a pu être mené à son terme. Seuls le chevet, la crypte, et quelques aménagements divers (grandes arcades de la nef, portail sud, couvrement du clocher) furent effectués. L’arrêt de cette campagne de rénovation peut s’expliquer par l’épuisement des dons et par l’obligation dans laquelle s’est trouvé le prieuré de Reuil, en 1240, d’aider le prieuré de La Charité-sur-Loire à éponger ses dettes (8 000 livres sont demandées aux prieurés dépendants : Lecomte, 1899, p. 34). Par ailleurs, si le culte marial n’a pas été installé au xiie siècle, il a pu être introduit dans la crypte lors de cette grande campagne de reconstruction qui l’embellit et la dota d’un couvrement de prestige, à moins qu’il n’ait été créé qu’au xive siècle, à l’occasion de l’arrivée de la très belle statue de la Vierge à l’Enfant.
Conclusion
24Même si les questions que pose Notre-Dame de la Cave de Chamigny restent nombreuses – la crypte actuelle correspond-elle en totalité ou en partie à la chapelle du début du xiie siècle ou lui est-elle étrangère ? À quelle période apparaît-elle en tant qu’édifice surmonté d’un autre espace ? À partir de quand a-t-elle abrité un culte marial ? –, il n’en reste pas moins que l’impression qui se dégage des premières analyses architecturale et environnementale de cet édifice est celle d’une chapelle de plain-pied réutilisée dans le cadre d’un rachat de pente et non d’une crypte réelle. Par ailleurs, sa fonction paraît être – à partir de la récupération de l’édifice par les moines de Reuil – celle d’un lieu de dévotion et ce jusqu’au xviiie siècle où elle fut complétée par la fonction funéraire.
25Pour avancer dans l’étude de ce bâtiment, il conviendrait d’affiner les recherches documentaires et de développer les analyses du bâti de la crypte, de l’église mais aussi de l’aile du presbytère qui oblitère le mur septentrional de la crypte et qui est aujourd’hui inaccessible, car propriété privée close et inhabitée.
Bibliographie
Sources
Archives départementales de Seine-et-Marne (ADSM) : G 446 : Nécrologe-obituaire de Saint-Étienne de Chamigny, xve-xviie s. ; 75 F 68 : Coll. Gombert-Alexandre Réthoré, Notes diverses sur La Ferté-sous-Jouarre, Reuil, Chamigny, Saint-Martin, xixe s. ; 4 Op 78/1 et 78/2 : Chamigny, administration communale, 1818-1905 ; 1 Q 1185/2 : Chamigny, presbytère, 1796 ; 5 V 114 : Cultes. Chamigny, Citry ; 30 Z 70 : HERMAND L., Chamigny, monographie communale, manuscrit, 1888. – Archives municipales de Chamigny (ACM) : État-civil, registres paroissiaux, registres des délibérations municipales depuis 1843. – Bibliothèque diocésaine de Meaux (BDM) : 8-435-31 : dossier Chamigny, Chanoine BOBARD, Chamigny, cahier manuscrit, milieu du xixe s. – Bibliothèque nationale de France (BNF) : ms fr. n. a. 6098 : GUILHERMY, Baron François de, Description des localités de la France, t. V, visite de 1843, Chamigny : fol. 149-151. – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (MAP) : 1998/34/33 : Chamigny, église Saint-Étienne, photographies ; 81/77/8 : Chamigny, église Saint-Étienne, divers, 2e moitié du xxe s. ; 81/77/64 : Chamigny, église Saint-Étienne, correspondance, travaux, devis 1842-1987 ; 82/77/2004 : Chamigny, église Saint-Étienne, plans, coupes, élévations ; 84/77/1003 : Chamigny, église Saint-Étienne, photographies. – Ministère de la culture, département de l’architecture et du patrimoine (MC) : dossier Chamigny, église Saint-Étienne.
Bibliographie
ALLOU, 1842-1843, p. 44-45. – AUFAUVRE & FICHOT, p. 195. – DENIS, 1861, p. 73. – FORGEARD, 1995, p. 34-35. – L’écho de nos clochers, 1974-1976 (journal paroissial où sont parus divers articles sur l’histoire de Chamigny, rédigés à partir des notes de Marcel LUQUET, curé de Chamigny, 1950-1958). – LECOMTE, 1899, p. 34. – LECOTTÉ, 1953, p. 35. – LESPINASSE, 1887, p. 364. – MONTESSUS, 1978. – DU PLESSIS, 1731, t. II, p. 634 (Pouillé du diocèse de Meaux). – MARTIN, 1900, t. II, p. 202-203. – MICHELIN, 1829, p. 733-735. – PIGNARD-PÉGUET, 1911, p. 465-467. – RACINET, 1990, p. 2-4. – RÉTHORÉ, 1878. – SAPIN, 2014, p. 262.
Notes de bas de page
1 Une légende locale rapporte que la crypte servait de point d’aboutissement à un souterrain qui, partant des caves du château de Reuil, passait sous la Marne, ce qui ne correspond à aucune réalité (Montessus, 1978, p. 101-102).
2 La plus ancienne mention de l’église de Chamigny se trouve dans la bulle de Luce II portant confirmation de toutes les possessions du prieuré de La Charité-sur-Loire (dont celles de Reuil) datée du 14 avril 1144, sous la formule ecclesia de Chamini (Lespinasse, 1887, p. 364). Bien que son vocable ne soit pas cité, elle ne peut pas être confondue avec la chapelle Sainte-Marie-Madeleine car dans tous les textes médiévaux postérieurs, l’église paroissiale garde le qualificatif d’ecclesia, tandis qu’à la Madeleine est attribué celui de capella.
3 « L’obit des fundateurs de l’église de Chamigny est tel que le curé dudict Chamigny doibt dire messe pour lesdictz fundateurs et biens faicteurs dicelle église tous les moys de l’an, la première sepmaine de ch(acu)n moys » (ADSM, G 446, mois de février).
4 Au Moyen Âge, Chamigny relevait déjà du diocèse de Meaux.
5 La fontaine ancienne est actuellement englobée dans un lavoir du xixe siècle.
6 Il est vraisemblable que les terres enlevées sur le pourtour de la crypte sur une hauteur de 1 m lors des travaux de la fin du xixe siècle correspondent à une surélévation du sol extérieur liée aux inhumations pratiquées dans le cimetière.
7 La présence d’une chapelle dédiée à la Vierge est très fréquente dans les églises bénédictines de cette période (information fournie par Ph. Racinet).
Auteur
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Claire Mabire La Caille
Maître de conférences en archéologie du Moyen Âge, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheur rattaché à l’EA-TRAME 4284, Université de Picardie Jules Verne
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