Préface
p. 11-12
Texte intégral
1Le volume « Cryptes médiévales et culte des saints en Île-de-France et en Picardie » se présente comme un corpus des cryptes connues – soit dans leur intégralité, soit par les sources textuelles ou par seulement quelques indices de fouilles anciennes – dont les notices occupent la partie la plus importante du volume, que précèdent trois chapitres dédiés respectivement à leur architecture, aux exemplaires de l’époque gothique, au culte des saints et des reliques. Ne sont retenues que les structures répondant à une définition précise de la « crypte », qui prend la distance du sens générique du mot dans les sources tardo-antiques et médiévales aussi bien que d’un certain imaginaire romantique, pour établir deux paramètres essentiels d’identification : le caractère d’architecture souterraine, située au-dessous de l’église, normalement sous ou au contact de son chevet, et la fonction liturgique, celle liée au culte des saints et notamment à la présentation et à la vénération de leurs reliques. La conscience de l’interdépendance de forme et fonction, reconnue et affirmée par la critique récente – il suffit de rappeler les études de Christian Sapin sur Saint-Germain d’Auxerre et sur les cryptes en France1 – caractérise une perspective plus complexe par rapport à celle partagée dans les années soixante/quatre-vingt du siècle passé, quand les cryptes devinrent l’objet de nombreuses études, en France aussi bien qu’en Allemagne et en Italie, dans lesquelles pourtant les aspects architecturaux étaient privilégiés, et la nature toute particulière de lieu saint des structures n’était envisagée que comme toile de fond, générale au point de risquer de devenir générique. Tout au contraire, chaque document est ici lu à la lumière d’un culte spécifique, dont les coordonnées spatiales et temporelles sont préliminaires à la morphologie architecturale, qui d’autre part devient un marqueur du culte même et de son développement. À l’étude critique, détaillée et pointue, du devenir du culte des saints et de leurs reliques dans les deux régions examinées – qui fait l’objet du troisième des chapitres d’introduction qu’on vient d’évoquer et des précieux tableaux récapitulatifs qui l’accompagnent – fait pendant et s’intègre l’analyse des structures ; elle aussi se distingue du courant d’études d’il y a quelques décennies, du fait qu’elle prend en compte non pas seulement les « monuments » dont l’évidence entre à bon droit dans l’histoire de l’architecture, mais tous les « documents » – on se rapportera ici aux notions de « document/monument » théorisées par Jacques Le Goff2 – attestés parfois par des traces minimales sur le terrain ou connus seulement par la mention des sources, investigués à fond par des recherches archéologiques récentes ou bien objet de fouilles dans le passé, peu ou mal enregistrées.
2Les techniques de l’archéologie du bâti – domaine dans lequel Christian Sapin est un maître reconnu – et de la fouille stratigraphique jouent un rôle essentiel et déterminant dans l’évaluation de chaque construction, s’appliquant aussi bien aux maçonneries qu’aux traces les plus ténues d’aménagement et d’utilisation. En résulte un corpus de quarante-quatre notices, auxquelles s’ajoutent cinq notices de « non cryptes », une mise au point sur des hypothèses, voir de soi-disant certitudes reçues par la tradition, mais dépourvues de bases fiables répondant à la définition de la crypte retenue.
3Ce volume conclut un projet collectif de recherche, qui, démarré en 2002, impliqua jusqu’à 2009 un nombre important de spécialistes de disciplines diverses (archéologues, historiens, historiens de l’art, architectes), rattachés à de nombreuses institutions (Universités, Services régionaux de l’archéologie, Conservations régionales des Monuments historiques, Centres d’Études), et coordonnés par Christian Sapin et Pierre Gillon. Une trentaine d’entre eux signent les notices : et pourtant le volume présente une cohésion d’autant plus remarquable, que la structure en fiches identificatrices des monuments analysés et la disparité de la documentation auraient été en soi des facteurs de fragmentation. La cohérence est le résultat de l’organisation des notices selon un schéma rigoureux, quoique assez souple pour faire espace aux variables le cas échéant, qui présente en succession la localisation et l’environnement, le cadre historique et les sources, l’église, la crypte/les cryptes, l’historique des recherches et fouilles, l’état et la disposition actuelle, les aménagements liturgiques et mobiliers, l’apport des fouilles et sondages éventuels, l’interprétation et la datation, les perspectives de recherche enfin, suivies par la liste des sources et la bibliographie. Mais avant d’être un programme de communication, cette structure reflète une méthode de travail interdisciplinaire, ou mieux, transdisciplinaire : à la recherche concourent disciplines et spécialisations différentes, dans un dialogue permanent au fil de son avancement, qui permet de discuter et vérifier l’apport respectif à la lecture des données du terrain et à leur interprétation, et d’aboutir finalement à une hypothèse (de restitution, de chronologie, de fonctionnement) partagée. Chaque notice est signée par l’un ou l’autre des collaborateurs, mais on comprend bien que c’est la responsabilité de toute l’équipe qui est en cause. Cette démarche exemplaire s’impose à l’attention de tout chercheur, au risque d’estomper les résultats qui ressortent du corpus et qui sont pourtant remarquables : on évoquera d’une part la richesse de la documentation – 46 monuments, dont 32 attesté par des vestiges – d’autre part l’importance de la phase constructive des xie-xiie siècles – 60 % des cas retenus, face au 20 % du haut Moyen Âge et de l’époque gothique respectivement – la multiplicité des solutions architecturales reconnues et des facteurs qui les justifient, qu’il s’agisse d’une volonté ostentatoire de monumentalisation de la part d’un commanditaire ou de l’attrait grandissant d’un saint ou bien, au contraire, de l’absence de moyens ou de maître d’œuvre de qualité, capables de résoudre des problèmes techniques non banals.
4Ces résultats sont d’autant plus évidents, qu’ils sont présentés au moyen d’un appareil iconographique de grande qualité, celle à laquelle le CEM nous a habitués (plans à l’échelle, emploi rationnel de la couleur) ; les images deviennent ainsi bien plus qu’un complément du texte, une sorte de commentaire, elles sont les « mots » d’un langage, le langage iconique, tout-à-fait intégré au langage textuel.
5On ne peut que féliciter Christian Sapin et Pierre Gillon pour la réussite de leur engagement et former le souhait que leur exemple soit suivi ailleurs, en France mais aussi au-delà, dans les autres régions européennes.
Notes de bas de page
Auteur
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Gisella Cantino-Wataghin
Professeure émérite d’archéologie chrétienne et médiévale à l’Université du Piémont oriental
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