France, Allemagne, Europe, convergence ou divergence des sociétés ? Emmanuel Todd vs. Hartmut Kaelble
p. 183-194
Texte intégral
1Voir l’Allemagne « entre rayonnement et retenue », c’est rendre justice à un pays qui a su mener chez lui un certain nombre de politiques exemplaires, tout en prenant soin à l’extérieur d’apaiser les craintes qu’avait pu susciter l’unification. Mais il y a le revers de la médaille : la crise économique, qui fragmente l’Europe, les désaccords sur les réponses budgétaires et monétaires à y apporter, et surtout la montée des populismes mettent de plus en plus à mal cette image d’une Allemagne modèle et modeste.
2Pour contrer le Germany bashing, il importe certes d’informer, d’expliquer, et de dénoncer le retour des stéréotypes, mais sans occulter les différences dont résultent les différends. Ce sont celles-ci que met en avant Emmanuel Todd dans une interview particulièrement agressive donnée à la veille des élections européennes de 2014 à Die Zeit1. Son diagnostic mérite d’être discuté parce qu’il est alarmant sur le fond comme sur la forme, mais surtout parce qu’à la différence des analyses habituelles, c’est par les sociétés qu’il prétend expliquer la détérioration des relations franco-allemandes et le délitement de l’idée européenne.
3Sur ce terrain rarement fréquenté, on se souvient des travaux d’Hartmut Kaelble, qui à la fin des années 1980 défendait la thèse d’une convergence des sociétés française et allemande s’insérant dans un vaste mouvement de rapprochement européen. Todd infirme-t-il Kaelble ? Kaelble invalide-t-il Todd ? Les sociétés sont-elles encore capables de rayonner les unes vers les autres ou sommes-nous entrés, comme l’affirme Todd, dans une phase de divergence des nations ?
E. Todd : une divergence actuelle des sociétés, qu’une explication anthropologique…
4L’interview le clarifie d’emblée : Emmanuel Todd est radicalement opposé à la rigueur budgétaire, contre le libre-échange et pour une sortie de l’euro, puisque, selon lui, celui-ci fait de la France l’esclave de l’Allemagne et détruit les sociétés de l’Europe du Sud2. Cette position, qui n’a rien de très original en France, ne nous intéresse pas ici en elle-même, mais pour les arguments sur lesquels Todd la fonde. Car avant d’être polémiste et intellectuel parisien, Todd est d’abord chercheur à l’Institut National d’Études Démographiques et défenseur de théories très personnelles, qu’il a mises en œuvre dans divers essais et ouvrages de facture scientifique. C’est à partir de quelques-uns de ceux-ci, L’invention de la France, publié avec Hervé Le Bras (1981), L’invention de l’Europe (1990, 19962), L’illusion économique (1998), Après la démocratie (2008) et Le mystère français, publié également avec Hervé Le Bras (2013), qu’il est possible d’expliciter les jugements plutôt lapidaires de l’interview et de montrer comment ils font système3.
5Todd se réclame avant tout de l’anthropologie, « une science de l’homme, qui ne se contente pas d’étudier les sociétés dans leurs aspects rationnels, économiques et techniques »4 : il cerne l’objet de celle-ci en nommant tour à tour la culture, le système de valeurs et de mœurs, les systèmes psychologiques et les styles affectifs5 et jusqu’à l’atmosphère propre à chaque pays6. Pour appréhender ces réalités plus ou moins diffuses, Todd recourt à une grille d’analyse à trois niveaux : le degré de développement culturel, mesuré par les progrès éducatifs, les traditions religieuses et idéologiques et, last but not least, les structures familiales et de parenté. Last but not least, car Todd établit une claire hiérarchie entre ces trois niveaux, en donnant la primauté au facteur familial, à la fois parce qu’il forge les valeurs fondamentales de la société et parce qu’il exerce l’influence la plus durable7. Ainsi, dans son livre sur l’avènement de l’Europe moderne, Todd fait p. ex. de l’alphabétisation le moteur principal du progrès économique, de la religion (le protestantisme) un des moteurs de l’alphabétisation (l’interview à Die Zeit y fait allusion pour l’Allemagne) et un élément clef pour expliquer les fluctuations démographiques (pas de contraception sans déchristianisation), mais il souligne qu’elle n’est elle-même qu’une variable intermédiaire, puisque selon lui la diffusion du protestantisme se coule dans la géographie des structures familiales8.
6Le lien entre ce « terrain familial originel »9 et les valeurs dominantes d’une société est expliqué à partir d’une typologie des structures familiales préindustrielles, qui combine deux oppositions binaires dans deux dimensions : celle du rapport parents/enfants, classé comme libéral ou autoritaire, selon que l’autorité parentale perdure ou non au-delà du mariage des enfants (notamment par le biais de la cohabitation), et celle des relations entre frères, de caractère égalitaire ou inégalitaire selon les règles d’héritage. Modèle dominant en Allemagne, la famille souche classique (mentionnée au début de l’interview), qui fait cohabiter plusieurs générations et organise la succession conformément au droit d’aînesse, est censée ancrer dans les mœurs la préférence pour l’autorité et l’inégalité, au contraire de la famille nucléaire du bassin parisien, qui diffuserait pour sa part le sens de la liberté et de l’égalité. Quant à la pérennité des valeurs ainsi forgées, postulat fondateur – et constamment réaffirmé10 – de la démarche de Todd, elle est expliquée par « leur diffusion (…) dans de multiples unités primaires (de la société) : noyaux familiaux résiduels, écoles, communautés locales, entreprises », qui continuent de les reproduire alors même que le moule familial originel a depuis longtemps disparu11. Ultime conséquence de cette grille de lecture : affirmer une telle continuité des déterminants anthropologiques invite à se projeter dans l’espace, puisque du fait de leur « action permanente » ces forces « relativement indifférentes au temps » sont « fortement associées au cadre géographique » et comme « incrustées dans les lieux »12. D’où le recours fréquent aux cartes, non seulement comme illustration, mais aussi comme instrument d’investigation, à même de révéler la corrélation entre structures anthropologiques et variables sociales ou politiques.
… originale, mais trop souvent simplificatrice…
7Quiconque croit à la pertinence du « temps long » et des « forces de profondeur »13 dans l’histoire sociale ne peut qu’être intéressé par une telle approche. Selon les objets et les échelles auxquels elle est appliquée, ses résultats sont toutefois très inégaux. C’est pour la France, à une échelle nationale et régionale, qu’ils apparaissent le plus convaincants, en particulier dans les deux ouvrages coécrits avec Hervé Le Bras L’invention de la France et Le mystère français. L’anthropologie telle que la conçoit Todd apporte ici sa pierre à une géographie des mentalités françaises, montre de manière crédible la capacité des structures profondes à infléchir selon les régions les trajets de la modernisation (qu’il s’agisse d’alphabétisation, de démographie ou de suicide), enfin se révèle éclairante sur la genèse, l’évolution et l’inscription dans l’espace des clivages idéologiques et politiques. Qui plus est, l’abondance du matériau statistique donne un fondement empirique aux observations et permet un recours systématique à des cartes précises, instrument fécond pour un pays dont Todd souligne le caractère anthropologiquement éclaté du fait de sa position au confluent de multiples influences européennes. Enfin, sur un terrain de recherche qui leur est familier, Todd et Le Bras prennent soin de confronter leurs hypothèses aux acquis de la littérature historique et sociologique, ce qui favorise la production de jugements nuancés.
8Appliquée à grande échelle, celle d’un continent dans l’Invention de l’Europe, grande fresque sur la naissance de l’Europe moderne du XVIe au XXe siècle, ou à des essais polémiques traitant de vastes sujets comme la stagnation des sociétés développées sous les contraintes de la mondialisation et de la monnaie unique européenne (L’Illusion économique), ou encore la crise de la démocratie en France dont l’élection de Nicolas Sarkozy serait le symptôme (Après la démocratie), la méthode Todd semble en revanche beaucoup plus discutable. Dans L’invention de l’Europe l’énormité de l’aire géographique envisagée contraint à une collecte statistique et un effort cartographique sur les structures familiales primitives qui force l’admiration. Mais ensuite, du fait de son ambition démesurée, le projet devient aussi simplificateur que spéculatif : les grandes phases de construction de la modernité défilent avec le souci principal de retrouver derrière leurs spécificités nationales la cause première du paradigme familial primitif ; en outre, compte tenu du nombre de pays traités, la référence à la littérature historique et sociologique ne peut être que sommaire, ce qui accuse le schématisme du propos.
9Concernant l’Allemagne, cela conduit non seulement à des erreurs de perspective (cf. p. ex. l’affirmation que le nationalisme y serait né « de droite » parce que postérieurement au socialisme14), mais surtout à un renforcement parfois caricatural du déterminisme anthropologique : ainsi la capacité d’organisation de la social-démocratie « dérive du principe d’autorité inclus dans la famille souche » et son réformisme « n’est pas l’effet d’une mollesse particulière des dirigeants ou des militants » (l’historiographie n’a-t-elle pas ouvert d’autres pistes que l’explication psychologique ?), mais « la conséquence ultime de l’inégalitarisme inscrit dans la structure familiale de type souche »15. Autre exemple : l’interprétation anthropologique du décollage industriel tardif de l’Allemagne (par rapport à l’Angleterre) au XIXe siècle et de la tertiarisation plus lente de son économie au XXe. Dans les deux cas, Todd veut voir une « résistance germanique à la transformation » économique. Il l’impute derechef à la famille souche, structure dont le souci premier de perpétuer un lignage se traduirait par une fidélité obsessive au passé16. Comme s’il était possible d’ignorer les déterminants économiques, sociaux et politiques de la spécialisation sectorielle allemande (à commencer par l’insertion dans la division internationale du travail et les institutions productives et éducatives) !
10Dernier exemple, plus caricatural encore, pris cette fois-ci dans L’illusion économique : commentant les excédents structurels des balances commerciales japonaises et allemandes, Todd renvoie évidemment à la famille souche, source d’un « ethnocentrisme qui contribue à une définition de l’échange comme profondément asymétrique ». Et de poursuivre : « La force des économies industrielles japonaise et allemande tient pour une part à l’excellent niveau de formation de leur population active, à l’amour du travail bien fait […], mais elle découle aussi de l’application instinctive d’une préférence nationale […]. Les nations individualistes […] ne peuvent se passer de droits de douane et de quotas si elles veulent pratiquer le protectionnisme. La culture souche définit au contraire un protectionnisme naturel »17. Une préférence nationale instinctive de l’Allemagne ? On n’a pas l’impression que Todd se soit jamais intéressé sérieusement au comportement des consommateurs, ni au volume et à la structure des importations de ce pays.
… présente comme inéluctable
11De son premier à son dernier livre Todd ne cesse de s’élever contre la primauté donnée à l’économie dans les sciences sociales18. À quoi bon, si c’est pour lui substituer un primat de l’anthropologie, qui plus est d’une anthropologie réduite au schéma des structures familiales19 ? Lorsque l’évidence est trop forte, il lui arrive de tempérer son propos. Ainsi, étudiant les différences régionales des taux de fécondité dans la France d’aujourd’hui, il admet que « la mémoire des lieux n’exclut pas le changement et l’histoire »20 ; et lorsqu’il s’interroge dans Après la démocratie sur le lien entre structures familiales et cultures politiques autoritaires, il concède : « Le bon fonctionnement de la (démocratie en) RFA […] indique bien que la détermination anthropologique du système politique […] n’est que temporaire. Il ne s’agit donc que de comprendre pourquoi l’Allemagne […] a tardé à adhérer à la norme libérale, non d’établir une différence d’essence pour l’éternité »21. Dans l’interview à Die Zeit la nuance n’est malheureusement plus de saison. Parallèlement aux outrances verbales (« demokratisches Herrenvolk » et « ethnische Demokratie »), l’essentialisme et le déterminisme le plus simplificateur reprennent le dessus : le système familial allemand serait générateur d’une société efficiente avec une tendance à la raideur, à la discipline, une société technique ayant quelque chose de mécanique. La constance des systèmes de mœurs postulée par Todd ne laisse guère de chance à l’Allemagne de rayonner vers ses voisins (ni ses voisins vers elle), car les Français ne réussiront pas à ressembler aux Allemands et il n’y a pas plus grand danger que de vouloir être autre chose que soi-même22.
12Un tel diagnostic est lourd de conséquences, car au sens ou l’entend Todd l’identité culturelle conditionne la performance économique. Todd réinterprète en effet les analyses sur les variétés du capitalisme à travers son prisme anthropologique, reliant le court-termisme du capitalisme anglo-saxon aux valeurs fondamentales de la famille nucléaire absolue, alors que la plus forte productivité du capitalisme intégré (Michel Albert aurait dit « capitalisme rhénan ») serait fondée sur les valeurs de continuité de la famille souche. Pour expliquer les performances économiques, il ne fait certes pas complètement fi du mode d’organisation des régimes de production, dont tant d’auteurs ont souligné l’importance23, mais affirme une fois de plus la primauté du paradigme familial : outre son influence diffuse sur toute la vie sociale par le biais des valeurs, c’est lui qui conditionnerait directement le niveau culturel de la population, facteur prépondérant du succès économique24. De ce fait, en Allemagne et au Japon, « pays de famille souche où développement éducatif et industrie sont territorialement associés, […] la rigueur monétaire peut agir comme stimulant », car la qualification de la main-d’œuvre permet à l’industrie de monter en gamme et donc de gagner en compétitivité hors prix. En France, où « le gros de l’industrie se trouve […] en région de famille nucléaire et de potentiel éducatif moyen », la politique du franc fort provoque « la destruction du secteur25 ». D’où le jugement sans appel de l’interview à Die Zeit, qui fait écho aux conclusions du Mystère français : face à une concurrence exacerbée par la mondialisation, dans un contexte de crise et de doute, les fonds anthropologique et religieux guident plus que jamais le changement social et économique des pays et accentuent leur singularité : « Nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase de divergence des nations »26.
H. Kaelble : une hypothèse de convergence tendancielle des sociétés…
13Hartmut Kaelble, universitaire reconnu, titulaire de la chaire d’histoire sociale à l’université Humboldt de Berlin, fait quant à lui l’hypothèse inverse. Sa démarche procède de la conscience d’un manque : celui d’une historiographie de l’Europe à laquelle la focalisation sur le politique (la diplomatie et les institutions) et l’économique (la mise en place du Marché commun) a fait oublier la dimension sociétale. Y remédier peut éviter que soient laissées dans l’ombre les contradictions sociales de la construction communautaire. Mais Kaelble a une motivation plus directement positive, il espère mettre au jour un des moteurs cachés du processus d’unification en cours, derrière les progrès institutionnels et économiques, celui d’une intégration sous-jacente des sociétés européennes. On observerait à la fois un rapprochement continu rendant les sociétés plus semblables (Angleichung), une imbrication (Verflechtung) toujours plus forte de celles-ci, une diffusion de convictions européennes dans les élites comme dans l’électorat, enfin une intensification de l’échange d’idées et de références sociales ainsi que de styles de vie et de consommation. Cette hypothèse est testée à l’échelle de l’Europe non communiste dans Auf dem Weg zu einer europäischen Gesellschaft. Eine Sozialgeschiche Westeuropas 1880-1980 (Vers une société européenne. Une histoire sociale de l’Europe de l’Ouest 1880-1980, publié en 1987), puis sur l’exemple franco-allemand dans Nachbarn am Rhein. Entfremdung und Annäherung der französischen und deutschen Gesellschaft seit 1880 (1991 – Voisins sur le Rhin. Éloignement et rapprochement des sociétés française et allemande depuis 1880), avant de trouver un prolongement dans Sozialgeschichte Europas 1945 bis zur Gegenwart (Histoire sociale de l’Europe de 1945 à aujourd’hui), de 200727.
14Dans le premier de ces trois ouvrages Kaelble relève tout d’abord les traits communs aux sociétés ouest-européennes du XXe siècle par contraste avec les États-Unis, le Japon et l’Union soviétique, puis s’attache aux caractéristiques pour lesquelles la convergence lui paraît s’être approfondie au cours du siècle, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, une identité sociale européenne se dessine à travers les particularités suivantes : un modèle familial où prévaut la famille nucléaire et un âge au mariage élevé ; une structure d’activité où prédomine l’emploi industriel, même si celui-ci est désormais en recul ; une économie marquée par la taille relativement faible de ses entreprises, leur direction encore souvent familiale, des méthodes de management plutôt traditionnelles et des interventions plus ou moins fréquentes de l’État ; une mobilité sociale encore assez restreinte ; mais des inégalités sociales relativement peu accusées ; une urbanisation contrôlée, qui évite les mégalopoles et préserve la vitalité des villes moyennes ; un système élaboré de protection sociale ; enfin, des relations du travail caractérisées par un taux élevé d’organisation syndicale, une conflictualité importante et un fonctionnement où interfèrent davantage la politique et l’État. Kaelble estime ensuite que la similitude entre les sociétés européennes a continûment progressé ces dernières décennies dans quatre domaines : l’économie où, si les performances respectives restent différentes, on observe une convergence au regard du mouvement d’industrialisation et de ses effets induits, notamment en terme de structure sectorielle, professionnelle et de mobilité sociale ; l’éducation, où tous les pays voient progresser tant les taux d’alphabétisation que l’ouverture de l’enseignement supérieur et l’égalité d’accès à l’éducation des hommes et des femmes ; l’urbanisation, qui s’uniformise tendanciellement, à la fois en termes quantitatifs (fréquence et taille des villes) et qualitatifs (équipements, standard de vie) ; enfin la protection sociale, toujours plus semblable tant au regard des risques couverts que des catégories concernées.
… expliquée par la modernisation, l’internationalisation et les politiques communautaires…
15Quant aux forces motrices de cette convergence, Kaelble en voit quatre (le discrédit du nationalisme après l’expérience de la guerre, le boom économique des années 1950 et 60, le processus séculaire d’industrialisation et de modernisation, l’affaiblissement des singularités que les différents sentiers de développement sociohistoriques nationaux imprimaient jusqu’alors au processus général de modernisation).
16Avec Nachbarn Kaelble interroge la cristallisation, à partir de la fin des années 1970 dans les opinions des deux côtés du Rhin, d’une image globalement positive du voisin après des décennies de détestation ou de méfiance. Derrière les explications classiques par la réconciliation politique ou la relève des générations aux postes de responsabilité, il voit l’effet plus fondamental d’un lent rapprochement des sociétés. Alors qu’à la fin du XIXe siècle, l’hostilité franco-allemande s’enracinait dans des évolutions radicalement divergentes, l’inversion des tendances, à ses yeux manifeste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, permet désormais aux ressemblances de l’emporter sur les différences. Et de citer la convergence des performances économiques, l’amenuisement des différences sectorielles, la similitude croissante de la stratification sociale en dépit de la position différente des bourgeoisies françaises et allemandes ainsi que de modes spécifiques de recrutement des élites, le rattrapage français en matière de protection sociale et même, malgré la persistance de vifs contrastes à ce niveau, un certain nombre de convergences concernant les structures familiales et les relations du travail. Aujourd’hui, les sociétés ne cessent pas seulement de se considérer comme étrangères, elles sont en mesure de se comprendre et, plus encore, d’apprendre l’une de l’autre28. Kaelble y insiste toutefois : indépendamment de ses spécificités franco-allemandes, ce rapprochement est aussi l’illustration du mouvement général de convergence qui affecte toute l’Europe de l’Ouest depuis la fin de la guerre29.
17Sozialgeschichte Europas nach 1945, comme le suggère son titre, est moins exclusivement focalisé sur la problématique de la convergence. L’étude, bien que portant sur une période nettement plus restreinte, prête davantage attention que les précédentes aux phases du changement social, car incluant aussi l’Europe de l’Est, elle doit nécessairement tenir compte des césures géopolitiques successives de l’après-guerre. Du fait de cette extension géographique et de la diversité corrélativement plus grande des situations, Kaelble y est également amené à articuler ses comparaisons par zones (centre vs. périphérie) ou par groupes de pays. Néanmoins, il réaffirme dans sa synthèse conclusive le diagnostic d’une convergence européenne globale et l’explique par les mêmes facteurs que dans ses livres précédents : l’unification politique de l’Europe, les politiques communautaires, le processus général de modernisation, sans oublier l’interpénétration croissante des sociétés due à la multiplication des contacts individuels, déjà particulièrement soulignée dans Nachbarn.
18De Todd à Kaelble la démarche est on ne peut plus opposée. Commençant dans Auf dem Weg sa comparaison des pays ouest-européens par celle des structures familiales, Kaelble s’appuie précisément sur Peter Laslett, directeur de thèse et grand inspirateur de Todd, pour argumenter complètement à rebours de ce dernier : pour Kaelble, la famille nucléaire anglaise du XVIe siècle ne fonde pas, comme le pense Todd, une spécificité anthropologique, mais étant l’apparition précoce d’un modèle qui se généralise ensuite à l’ensemble de l’Europe de l’Ouest, elle vient au contraire à l’appui de sa thèse d’une convergence des nations.
… mais qui fait l’impasse sur le retour actuel des crispations nationales
19Plus généralement, alors que Todd part d’un schéma théorique très arrêté, Kaelble n’affiche pas a priori de hiérarchie entre ses différents niveaux d’analyse. Tout au plus lit-on dans Nachbarn am Rhein à propos de la convergence franco-allemande que le rapprochement des sociétés l’emporte sur les différences restantes, parce qu’il concerne « les domaines centraux que sont la structure économique, la structure sociale, les classes et couches sociales et l’État providence »30. D’ailleurs, ce n’est qu’en conclusion que Kaelble soumet à la réflexion ce qu’il considère comme les différentes causes possibles de convergence. Alors que Todd, fort de ses références théoriques et trop rarement conscient de ses insuffisances documentaires, se fait volontiers tranchant et apodictique, Kaelble, qui se sait arpenter un terrain gigantesque et dépendre d’une littérature secondaire à la fois considérable et lacunaire, cultive prudence et modestie.
20Mais il les cultive si bien qu’à force de reconnaître la persistance ou l’approfondissement de certaines divergences ses conclusions finissent pas apparaître très relatives. Car dans tout bilan, une fois mises en regard ressemblances et différences, le résultat dépend tant de la pondération des différents éléments (aspect sur lequel Kaelble fait l’impasse) que de leur évaluation. Or, cette dernière peut être éminemment variable selon les paramètres de comparaison choisis, en particulier l’échelle, la perspective et le moment d’observation. Ainsi, pour s’en tenir à deux exemples concernant Nachbarn am Rhein : le diagnostic posé par Kaelble d’une convergence économique entre « miracle » allemand et modernisation française ne convainc que considéré de l’après-guerre au milieu des années 1970. Si l’on inclut les décennies suivantes, le différentiel franco-allemand, qui ne cesse de se creuser au regard du succès industriel et de la compétitivité internationale, fait vite basculer le jugement du côté des divergences. De même : vouloir déduire une convergence relative dans les relations du travail des deux pays d’évolutions françaises telles que la montée du taux de syndicalisation, la diffusion de conventions collectives, la mise en place d’institutions de représentation du personnel dans l’entreprise et la reconnaissance par l’État d’une certaine autonomie des partenaires sociaux ne fonctionne que si l’on limite son champ de vision aux Trente glorieuses. Entre-temps, compte tenu de l’effondrement des adhésions et de l’émiettement organisationnel, le syndicalisme français défie toute comparaison avec son homologue allemand, encore solide malgré son déclin relatif. À la rigidité de Todd répond donc la souplesse, mais aussi un certain flottement méthodologique de Kaelble.
21Cela dit, l’opposition de leurs résultats ne tient évidemment pas qu’aux différences de leurs démarches, elle reflète aussi leurs convictions politiques, implicitement pro-européennes chez Kaelble, explicitement souverainistes chez Todd, et les contextes respectifs dans lequel s’inscrivent les différentes publications. Les deux premiers ouvrages de Kaelble sont rédigés avant que le débat européen ne se polarise sur le traité de Maastricht (1992). Todd lui-même restait à l’époque encore relativement serein. Tout en vitupérant déjà contre les eurocrates ignorants des diversités anthropologiques, mentales et culturelles, il affirmait en préfaçant l’Invention de l’Europe que « l’Europe est apaisée, unifiée par quelques conceptions politiques synthétiques, soudée par la richesse, et […] tranquillement fragmentée »31. C’est seulement avec Maastricht que son discours se radicalise : « la régulation monétaire centralisée de sociétés aussi différentes doit conduire à un dysfonctionnement massif […]. Légitime et nécessaire dans les années 1945-80, le projet européen ne mène plus aujourd’hui à la paix. Il pourrait dans les années qui viennent conduire à une remontée entre les peuples de sentiments hostiles qui n’existaient plus vers 1980 »32.
22Bien qu’écrivant antérieurement, le Kaelble de Auf dem Weg zu einer europäischen Gesellschaft (1987) n’est pas non plus insensible aux périls économiques. Constatant que depuis les chocs pétroliers les terrains de convergence identifiés dans son étude (l’industrie, l’éducation, l’urbanisme et l’État providence) sont tous les quatre touchés par le marasme, il se demande si l’intégration sociale pourrait survivre à une Europe devenant communauté de crise au lieu d’être vecteur de progrès33. Pourtant son chapitre conclusif reprend très affirmativement la thèse d’une homogénéisation relative des sociétés. C’est finalement la foi européenne qui l’emporte, jusqu’à lui faire imprudemment affirmer que les Européens sont désormais immunisés contre les clichés xénophobes34. Dans Sozialgeschichte Europas les doutes passagers de 1987 ont complètement disparu. La chute du rideau de fer et l’élargissement de l’Europe semblent suffisamment euphorisants pour faire oublier les incertitudes de la mondialisation et de la monnaie unique. Certes, publié en 2007, le livre a été bien évidemment rédigé avant la crise des subprimes, mais le fait que l’économie, pierre de touche de la convergence dans les études précédentes, n’y fasse plus l’objet d’aucun chapitre spécifique ne dénote-t-il pas un optimisme de commande ?
Divergence ou convergence : quelles leçons tirer de diagnostics aussi contradictoires ?
23Pour expliquer le décrochage économique et social de l’Europe du Sud (et de la France) par rapport à l’Europe du Nord, Todd invoque la contradiction entre les contraintes uniformisantes de la monnaie unique et les particularités anthropologiques des nations. C’est la recherche d’une convergence contre nature qui susciterait la divergence : contre nature, car pour lui l’anthropologie est « une science des rigidités mentales […] qui cherche à expliquer pourquoi le mélange des cultures ne va pas de soi » et « pourquoi certaines sociétés peuvent coexister sans fusionner pendant des millénaires »35. Prise au pied de la lettre, une telle profession de foi ramène vite aux clichés des caractères nationaux, comme l’illustre l’interview à Die Zeit. Lorsqu’on lui en fait le reproche, Todd revendique même le courage de recourir aux vieux stéréotypes comme un acte de pragmatisme, puisque dans la discorde européenne les crispations tendraient à faire des nations les caricatures d’elles-mêmes36.
24Kaelble, pour sa part, semble imperturbablement croire à la dynamique de convergence, mue à la fois par les politiques communautaires bruxelloises, le mouvement général de modernisation et une interpénétration sociétale « de terrain », celle des transferts quotidiens qui accompagnent la circulation des hommes et des marchandises. Il admet la persistance de divergences, mais ne voyant pas a priori en elles un obstacle à l’intégration, en rend compte sereinement, comme de spécificités nationales, dont – in varietate concordia oblige – personne ne souhaite a priori la disparition. À l’opposé des rigidités de Todd, c’est là un cadre d’interprétation qui laisse place à ce que nous ont appris la recherche sur les transferts culturels et le concept de path dependance : les sociétés peuvent apprendre les unes des autres en préservant leur identité, puisque toute imitation est une réappropriation. En ce sens, il peut y avoir à la fois convergence et divergence des sociétés. Dans ce cadre, la société allemande peut, même à l’ombre des tensions actuelles, continuer de rayonner vers ses voisins (et ses voisins vers elle) : qu’on pense p. ex. à la fascination qu’exerce sur un bon nombre de pays son système de formation professionnelle duale.
25Un tel diagnostic suffit-il alors que depuis le choc de 2007-2008 les trajectoires socio-économiques des pays membres de la zone euro non seulement ont cessé de converger, mais s’écartent de plus en plus dangereusement37 ? Suffit-il, comme le fait Kaelble, de recenser parallèlement convergences et divergences pour les mettre quantitativement en balance tout en espérant un affaiblissement progressif des spécificités nationales de développement ? Dans le contexte actuel, son point de vue de Sirius est presque aussi insatisfaisant que les excès polémiques de Todd. Aujourd’hui, l’impératif de compétitivité force à s’interroger sur la façon dont convergences et divergences sociétales s’articulent par rapport aux contraintes économiques ; et à admettre avec Todd que certaines divergences de compétitivité proviennent bien de l’inertie culturelle – qu’on pense p. ex. aux infructueuses tentatives de transposer dans le contexte français des techniques du dialogue social à l’allemande.
26Le reconnaître ne condamne pas forcément à l’impuissance, comme le suggèrent les réflexions de Todd lui-même sur l’hétérogénéité anthropologique de la France. Si, comme il l’affirme, la distance entre ses différentes cultures régionales « est comparable à celle de deux pays européens pris au hasard »38, pourquoi exclure la perspective d’une intégration européenne là où l’intégration nationale a pu réussir ? « Après tout, la plupart des nations européennes sont elles-mêmes très diverses […] sans que cette diversité ait empêché la construction des États »39. Mais vivre avec les différences socioculturelles suppose d’en accepter le prix, donc d’amortir les divergences économiques qui vont de pair. C’est au fond la même gageure que de gérer la crise des dettes souveraines : trouver le difficile équilibre entre la discipline d’une règle de vie commune et le soutien d’une solidarité compensatrice.
27Les divergences économiques croissantes entre Europe du Nord et du Sud, tout comme entre la France et l’Allemagne, font apparaître une autre menace. Dans un débat partisan exacerbé par les blessures de la crise, en particulier la dégradation de l’emploi et la montée des inégalités sociales, les thèmes du repli national reviennent au premier plan. Avec eux réapparaissent les vieux clichés identitaires, qui caricaturent les divergences et occultent les convergences sociales. Ce retour des stéréotypes hostiles mine la compréhension entre les sociétés, cet apaisement et ce partage des représentations que Kaelble voyait découler naturellement de l’intensification des contacts humains par-delà les frontières.
28Divergence ou convergence des sociétés ? Ce sont avant tout le discours politique et les choix économiques qui feront pencher la balance.
Notes de bas de page
1 Emmanuel Todd, « Eure Unfähigkeit zur Selbstkritik! », Die Zeit, 24/5/2014, http://pdf.zeit.de/2014/22/emmanuel-todd-europa-europawahl.pdf.
2 Ibid.
3 E. Todd, Hervé Le Bras, L’invention de la France, Paris, Le livre de poche, 1981, cité par la suite InvFce ; E. Todd, L’invention de l’Europe, Paris, Seuil, 1990 et 19962, cité par la suite InvE ; E. Todd, L’illusion économique, Paris, Gallimard, 1998, cité par la suite IllEco ; E. Todd, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008, cité par la suite ApD ; E. Todd, H. Le Bras, Le mystère français, Paris, Seuil, 2013 cité par la suite MystF.
4 InvFce p. 17.
5 InvFce p. 24.
6 IllEco p. 19.
7 Todd parle du noyau dur de l’anthropologie sociale et culturelle – InvFce p. 22.
8 InvE p. 109-111.
9 InvFce p. 22.
10 Cf. p. ex. MystF p. 8 et p. 308-309.
11 InvE p. 598.
12 InvE p. 20. Cf. aussi InvFce, p. 19-21 et le chapitre 8 du MystF.
13 Pour parler avec Fernand Braudel.
14 InvE p. 321.
15 Ibid. p. 318 et 321.
16 Ibid. p. 407 et 565.
17 IllEco p. 86 et 88.
18 Cf. InvFce p. 105 et MystF p. 145 et 146.
19 « Les sciences humaines doivent, comme les sciences physiques, être réductrices pour être efficaces. […]. Une variable clef, la structure familiale, permet à elle seule d’expliquer beaucoup, et c’est à cette dimension que je réduirai ici l’analyse » IllEco p. 32.
20 MystF p. 128.
21 Cf. ApD p. 105.
22 Die Zeit, op. cit.
23 Des régulationnistes à l’économie politique institutionnaliste en passant par Michael Porter. Todd les cite en passant… pour mieux les ignorer. IllEco p. 71-72.
24 IllEco p. 78-80. p. 81.
25 MystF p. 306.
26 MystF p. 308-309.
27 Hartmut Kaelble, Auf dem Weg zu einer europäischen Gesellschaft. Eine Sozialgeschiche Westeuropas 1880-1980 Munich, Beck, 1987 ; Nachbarn am Rhein. Entfremdung und Annäherung der französischen und deutschen Gesellschaft seit 1880, Munich, Beck, 1991, Sozialgeschichte Europas 1945 bis zur Gegenwart, Munich, Beck, 2007 ; pour les trois ouvrages, cités par la suite respectivement par EurGes, Nachbarn et SozGesch. Pour Angleichung et Verflechtung, cf. EurGes p. 9.
28 À l’Entfremdung des décennies précédant la Première Guerre mondiale succède la gesellschaftliche Verständlichkeit : cf. Nachbarn, respectivement p. 239 et 13.
29 Nachbarn p. 236.
30 Nachbarn p. 241.
31 Cf. l’avant-propos de la première édition de InvE (1990), p. 17 dans l’édition de 1996.
32 InvE p. 9-10.
33 EurGes p. 140.
34 EurGes p. 155.
35 InvFce p. 22.
36 Die Zeit, op. cit.
37 Cf. p. ex. Marine Boisson-Cohen et al., « Les divergences sociales en Europe après la crise », France Stratégie 2/2015, n° 25.
38 InvFce p. 32 et 79.
39 InvEur p. 17 : il s’agit ici de la première préface de l’ouvrage, antérieure au traité de Maastricht.
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