« México en llamas ». Utopie politique et justice « par soi-même » en temps de guerre
p. 299-310
Texte intégral
1Le Mexique traverse ces dernières années l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Les chiffres officiels de la lutte contre le narcotrafic au Mexique entamée en 2007 font état de plus de 235 000 morts et plus de 40 000 disparus en douze ans. Dans ce contexte, la campagne présidentielle de 2018 a été la plus meurtrière et morbide de l’histoire du pays. Cette situation témoigne d’une crise politique et sécuritaire sans précédent depuis la Révolution mexicaine. Elle traduit surtout l’échec des dispositifs sécuritaires à mettre fin aux violences criminelles et politiques, dont la nature et les modalités ont été profondément bouleversées1. La militarisation de la société et de la sécurité publique a non seulement aggravé la situation des droits de l’homme, mais elle a également renforcé l’impunité, augmenté les homicides et les activités criminelles et mafieuses.
2Les violences contemporaines interrogent la capacité de l’État mexicain à accomplir ses fonctions régaliennes et poussent les Mexicains les plus exposés à rendre justice « par soi-même » en temps de guerre. Ces expériences traduisent une profonde méfiance de la société envers les institutions, accusées d’être corrompues, profondément inégales, voire racistes. La justice sociale au Mexique est ancrée dans des rapports de pouvoir quotidiens et dans l’évolution des rapports sociaux. Quel sens donner à ces expressions autonomes de justice et comment penser l’utopie politique dans une société brutalisée, où les premières années de guerre contre le narcotrafic ont eu des effets dévastateurs ?
3Vingt-cinq ans après les débats sur la « transition démocratique », le multiculturalisme outre-Atlantique (Kymlicka, 1995 ; Taylor, 1994) et les théories de la reconnaissance (Honneth, 2008) ou de la redistribution équitable (Fraser, 2011), le cas mexicain invite à sortir d’une vision étatico-centrée de la justice sociale redistributive, où l’État serait le seul garant de la répartition des ressources matérielles et symboliques entre les membres d’une même communauté. Plutôt que d’appréhender la sévère crise politique et sécuritaire en termes d’affaiblissement ou de faillite de l’État, qui serait le seul garant de la « vie bonne », je montrerai que les systèmes de justice originaux et vernaculaires contribuent aux reconfigurations de l’accès à une justice sociale. Lorsque la légitimité de l’État est profondément ébranlée, que la loi n’exerce plus son autorité sur les membres de la communauté nationale pour offrir sinon une « vie bonne » du moins une « vie normale », ce sont les membres eux-mêmes, ici les Mexicains, qui déploient leur propre définition de la justice et l’appliquent au sein de communautés politiques et morales plus ou moins autonomes par rapport aux institutions étatiques. Les expériences de justice « par soi-même » sont donc prises ici comme hypothèse de mise en œuvre concrète de la justice sociale désirée et en ce sens, d’utopie concrète, ancrée dans la vie quotidienne. Elles élargissent et pluralisent les droits (sociaux, économiques, des minorités sexuelles, ethniques ou raciales, du travail, environnementaux, etc.) qui permettraient de construire une société « juste » et « bonne », au-delà de procédures judiciaires et de reconnaissances légales. Autrement dit, la justice appréhendée dans ses définitions formelles n’est que l’une des conditions pour atteindre une société respectueuse de la dignité des êtres humains qui se trouvent dans des situations d’inégalités, de violences et d’arbitraire. Il s’agira donc de montrer comment la justice sociale s’autonomise de l’État et s’ancre dans des rapports de pouvoir quotidiens, en mettant l’accent sur la dimension performative et évolutive de la justice. Celle-ci se construit au fur et à mesure que les personnes disent, ressentent et répondent aux injustices vécues, construisent, émettent des critiques, remettent en question leur monde social et « pratiquent » leur sens du juste et de l’injuste. C’est dire que les contextes et les périodes de l’histoire d’un pays façonnent le sens conféré à la justice et à la « vie bonne » : les sentiments moraux du juste et de l’injuste traduisent des valeurs et des jugements produits au quotidien non réductibles à des questions légales ou à un modèle de justice étatique.
4Suite à une longue enquête ethnographique menée dans l’État du Chiapas et de nouvelles recherches sur les disparus dans l’État du Guerrero, je distinguerai trois moments où ces expériences de justice « par soi-même » se sont manifestées : d’abord, dans les années 1990, les revendications de justice sociale ont porté sur la reconnaissance des droits des minorités indiennes et de l’autonomie indienne. Celles-ci ont été incarnées par les zapatistes du Chiapas, qui ont créé des territoires autonomes, contrôlés par des représentants indiens, sans présence aucune de l’État et des institutions en leur sein. Puis, à partir de la lutte officielle contre le narcotrafic en 2007, de nouvelles mobilisations se sont orientées vers des demandes de justice en réaction à l’insécurité et aux violences, aux violations des droits de l’homme et à une impunité systématique en matière de justice pénale. Je montrerai comment des expériences de justice communautaire à caractère défensif, parfois ambivalentes, se sont renforcées ces dernières années dans un contexte de généralisation de la violence. Enfin, je pointerai la réorientation de la notion de justice sociale en temps de guerre, autour de la recherche des disparus et de la quête de la vérité.
De l’altérité à l’alternative politique : les Conseils de bons gouvernements zapatistes
La « brèche » zapatiste
5Mes premières expériences dans l’État du Chiapas ont eu lieu au début des années 2000, dans un contexte où des polices fédérées et fédérales, des soldats et des douaniers pénétraient la vie quotidienne des habitants de la ville de San Cristóbal de Las Casas et sillonnaient les territoires indiens reculés de cet État où l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) avait une influence. Une réelle « politique des corps habillés » (Debos et Glasman, 2012) a été déployée alors, dans le cadre de la militarisation des territoires zapatistes faisant suite au soulèvement zapatiste de 1994, avec un effectif de plus de 60 000 soldats de l’Armée mexicaine pour entourer les zones rebelles. Dès la fin de l’année 1994, les zapatistes ont déclaré trente-huit municipalités « autonomes » dans les zones d’influence de l’EZLN, sans présence de partis politiques ni de programmes sociaux. Malgré la militarisation des régions rebelles à partir de 1995, des négociations entre les conseillers de l’EZLN, du gouvernement et de l’Église, ont concentré les revendications de justice sociale autour de la reconnaissance des droits des minorités et de l’autonomie indienne dans la Constitution. Les Accords de San Andrés en 1996 puis l’Initiative de loi indigène en 2001 étaient censés pousser plus loin la réforme de l’article 4 de la Constitution en 1992 qui reconnaissait le caractère pluriethnique de la nation, en approfondissant le droit à la libre détermination des peuples indiens pour se gouverner selon leurs systèmes normatifs, dits coutumiers. Les négociations des Accords de San Andrés en 1996 puis de l’Initiative de Loi Indigène en 2001 ont échoué sur le plan législatif et national, réduisant la portée de l’autonomie indienne sur le plan légal et la déléguant aux Congrès des États fédérés2. Tandis que plusieurs États ont reconnu les systèmes normatifs coutumiers des populations indiennes3, le Chiapas a réduit son cadre légal, pour endiguer les risques de « contagion » zapatiste. De son côté, l’organisation zapatiste s’est progressivement radicalisée, préférant construire le processus d’autonomie politique « par le bas » pour pousser plus loin la réforme constitutionnelle de 1992, considérée comme venue « du haut »4. En s’engouffrant dans la brèche identitaire et ethnique offerte par le tournant multiculturaliste au Mexique, l’EZLN a ainsi intégré les principes d’autonomie et de libre-détermination des peuples indiens à des revendications plus globales de démocratie et de justice sociale, se distinguant par la même occasion des guérillas passées qui restaient largement centrées sur la lutte des classes. L’ajout précoce de la dimension anticapitaliste, lors de la Rencontre internationale contre le néolibéralisme et pour l’humanité en 1996, a désenclavé l’organisation zapatiste et l’a inscrite dans des revendications globales associées à des minorités multiples et à des droits et des citoyennetés différenciés. Des slogans fédérateurs orientés autour de « bonnes causes » ont permis l’inversion du stigmate, la « lutte pour la dignité » et la « dette historique » de l’État mexicain envers les peuples indiens (500 ans de résistance) s’ajoutant à l’apologie de la différence politique, culturelle, voire sexuelle. Dans ce contexte, l’organisation zapatiste est rapidement devenue incontournable pour penser et créer les alternatives politiques et économiques, non sans une vision parfois irénique faisant des Indiens rebelles de parfaits « alter-natifs » luttant contre le néolibéralisme (Melenotte, 2009 ; 2015).
6L’originalité de l’organisation zapatiste est d’avoir créé de facto des territoires autonomes de l’autorité de l’État fédéral, dotés de gouvernements locaux, sans institutions, ni programmes sociaux, ni partis politiques en leur sein. Dans ce cadre, l’expérience zapatiste a été théorisée par des intellectuels tels que John Holloway ou Jérôme Baschet, la formule « changer le monde sans prendre le pouvoir » incarnant la position de résistance des territoires autonomes face aux pouvoirs du capital, de la consommation, et où les valeurs d’égalité, d’horizontalité et de créativité politique seraient contenues dans les pratiques quotidiennes, rendant un « autre » monde possible. Cette conception du changement social « par le bas », par le local et la vie quotidienne, s’appuie sur le rejet très prononcé des institutions politiques par une grande partie des Mexicains. Elle concrétise une rhétorique antigouvernementale de nombreuses mobilisations sociales radicales au Mexique et assoit une vision positive du travail communautaire. Le passage de l’altérité à une « autre » manière de faire de la politique (Baronnet et al., 2011) s’est concrétisé au sein des territoires autonomes par la constitution d’autres rapports sociaux considérés comme plus justes. Les zapatistes se sont appuyés sur le principe de libre détermination pour forger une autonomie collective intégrale (santé, éducation, agriculture, justice). Ces projets autonomes se sont appuyés sur un imaginaire politique qui a subverti des symboles du nationalisme (hymne et drapeau mexicains) en les articulant au double héritage révolutionnaire et maya modelant l’iconographie zapatiste.
Observer le « bon gouvernement » zapatiste en action
7J’ai pourtant montré au fil de mes travaux la nécessité d’étudier « la crudité du pouvoir » (Abélès, 2008) en confrontant la philosophie zapatiste à ses pratiques, pour inscrire l’expérience zapatiste dans des rapports de pouvoir locaux et régionaux. J’ai notamment détaillé l’auto-proclamation de la municipalité de San Pedro Polhó, un bastion zapatiste délimité territorialement, qui fut l’une des expériences les plus abouties dans la région des Hautes-Terres du Chiapas. J’y ai analysé la progressive « extraction » de l’État par le déploiement de normes, de représentants et de pratiques qualifiées d’« autonomes ». Polhó est restée spatialement dans les juridictions étatiques, mais administrativement hors de l’État et politiquement contre l’État, par le refus des réseaux clientélistes locaux et des programmes sociaux (Melenotte, 2015). L’éducation a été l’un des points névralgiques de cette organisation autonome au niveau municipal car elle s’est accompagnée de la promotion des langues indiennes et de leur enseignement au sein des territoires rebelles zapatistes en vue de rééquilibrer des décennies de politiques « indigénistes » fondées sur un bilinguisme assimilationniste.
8Pour autant, cela n’a pas exempté le pouvoir zapatiste d’autres rapports de pouvoir qui ont créé ou reproduit certaines inégalités. J’ai distingué trois angles morts de l’analyse du pouvoir zapatiste à partir de l’expérience de Polhó : en premier lieu, le tourisme politique de jeunes d’Europe ou des États-Unis venus au Chiapas dans le cadre de collectifs de solidarité ou d’ONG et centres des droits de l’homme a généré des « malentendus » et des décalages entre zapatistes et jeunes solidaires, la temporalité de la survie et l’aspiration à la modernité des premiers contrastant avec le voyage initiatique des seconds, souvent en quête d’alternative politique et économique. En deuxième lieu, l’arrivée de l’aide humanitaire au Chiapas, notamment à Polhó, devenu un camp de déplacés internes placé sous la tutelle d’ONG nationales et internationales, a créé une véritable dépendance économique modifiant le rapport des zapatistes à leur « bon gouvernement ». Les représentants zapatistes de Polhó ont ainsi développé des compétences bureaucratiques pour gérer et administrer le camp de déplacés internes. Ils ont aussi appris à construire une rhétorique victimaire pour obtenir l’aide alimentaire du Comité international de la Croix Rouge (CICR) et le soutien d’ONG pour financer plusieurs projets économiques. En troisième lieu, au début des années 2000, alors que je réalisais mes enquêtes dans la région, des rapports de force internes à l’organisation ont divisé les zapatistes. Le non-retour des déplacés sur leurs terres et le manque d’alternative économique ont produit une pression foncière telle que des tensions se sont accrues, d’une part entre « résidents » et « déplacés », d’autre part, entre le Commandement général de l’EZLN et les représentants civils zapatistes à l’échelle municipale, les premiers refusant le retour des « bases d’appui » sur leurs terres.
9Au niveau régional, suite à l’échec de la « certification » légale (Tilly, 2008) de l’autonomie indienne portée en 2001 par l’EZLN et les organisations indiennes, dont le Congrès National Indigène (CNI), les zapatistes ont consolidé le processus d’autonomie de facto, sans reconnaissance légale. En 2003 sont créés cinq « Caracoles » qui ont supplanté les anciens centres régionaux zapatistes (appelés « Aguascalientes ») et des « Conseils de bons gouvernements » (« Juntas de Buen Gobierno »). Cette profonde restructuration au sein de l’organisation rebelle a impliqué la création d’un gouvernement zapatiste pluriethnique, non reconnu par les juridictions étatiques, se déployant donc hors d’un cadre légal, mais bénéficiant du soutien des bases d’appui zapatistes. Il a impliqué une participation majeure à la nouvelle instance régionale des représentants indiens zapatistes élus au niveau local sur le mode des us et coutumes, et réunis en « Conseils de bons gouvernements » servant de conseils et de justice régionale entre zapatistes et non-zapatistes.
10La société civile jouissait jusque-là d’une grande liberté pour envoyer les dons là où bon lui semblait, sans passer par les autorités zapatistes. Elle s’ingérait dans la redistribution des ressources matérielles et disposait ainsi d’un pouvoir économique et politique. La création de Conseils de bons gouvernements a servi à limiter la médiation des ONG et recentrer la distribution des ressources économiques par les autorités civiles zapatistes en fonction des besoins jugés nécessaires. Ils ont aussi voulu répondre à un manque d’accès des Indiens à la justice, du fait du racisme et de la méconnaissance des droits indiens par les institutions judiciaires de l’État : manque de traducteurs, coûts trop élevés des procédures judiciaires, éloignement géographique des bureaux, corruption et clientélisme des bureaux des affaires indiennes, etc. (Gasparello, 2017).
L’autre manière de faire de la politique à l’épreuve de la guerre : s’armer pour se défendre
11Les élections de 2006 ont marqué un tournant majeur dans les mobilisations sociales du pays avec l’arrivée au pouvoir de Felipe Calderón Hinojosa qui lança la lutte contre le narcotrafic quelques mois plus tard. Au même moment, après l’expérience mitigée de l’Autre Campagne menée par le Sous-commandant Marcos5, les zapatistes se sont retirés de la vie politique nationale et des médias, préférant consolider l’autonomie locale et régionale ainsi que des alliances avec des organisations civiles, ouvrant les revendications à des secteurs de la gauche indépendante.
12Mais douze ans après le lancement officiel de la « lutte contre le narcotrafic », les conditions d’organisation sociale se sont aggravées sous l’effet de la répression et de la criminalisation des mouvements sociaux (Pansters, 2012). Par l’impulsion des politiques sécuritaires, un premier point notable est le déplacement des violences qui est autant quantitatif que qualitatif : les chiffres officiels montrent une nette explosion des taux d’homicides à partir de 2008 (Escalante, 2011) ; la géographie de la violence s’est déplacée des régions rurales et indiennes du Sud et du Centre du Mexique dans les années 1990, vers le Nord et les zones urbaines et semi-urbaines ces dernières années. Le conflit armé asymétrique mêle aujourd’hui crime organisé, agents de l’État à différents niveaux et groupes armés privés, rendant inopérantes les oppositions entre privé et public, légal et illégal. Les mesures sécuritaires de l’État ont paradoxalement renforcé le crime organisé et abouti à la propagation du champ militaire dans la sphère civile et sociale, fragmentant l’action violente entre les mains de plusieurs groupes armés : paramilitaires, para-policiers, narcotrafiquants, polices locales, fédérées et fédérales, armée, Police communautaire, autodéfenses, sicarios, tueurs à gage, etc. La superposition de violences politiques et criminelles recouvre donc des projets très différents dans un contexte de généralisation et de diffusion de la violence qui n’est pas, et qui n’a jamais été, le seul fait de l’État.
13Aujourd’hui, les règlements de compte entre narcotrafiquants s’ajoutent aux mesures plus anciennes de répression politique et de criminalisation de mouvements sociaux, à la hausse des prix du gaz et de l’électricité, à la privatisation du pétrole, aux vagues de migration vers les États-Unis accrues depuis la flexibilisation du travail, pour accroître la crise politique et économique qui touche directement des secteurs paysans et des petits entrepreneurs au Mexique (Pleyers, 2017). L’arrivée de Donald Trump au pouvoir a signifié la révision de l’Accord de libre-échange nord-américain, le recul net des investissements nord-américains, l’augmentation des exportations mexicaines au Nord, la menace du mur et de son impact économique au Mexique, le tout accompagné d’un discours xénophobe anti-migrants (surtout mexicains et centraméricains) assumé. À cela s’ajoutent la profonde crise de la démocratie et l’échec cinglant de la transition démocratique entamée il y a trois décennies, avec une corruption généralisée, des arrangements éhontés entre élites politiques, souvent étroitement liées au contrôle des moyens de communication, et des taux d’homicides record sous la présidence d’Enrique Peña Nieto, son mandant ayant accru méfiance et désapprobation.
14À y regarder de plus près, les violences les plus aiguës ces dernières années se déclarent dans des « zones de non-droit », à savoir des régions marquées par un fort taux de marginalité, où l’État n’incarne pas un rôle protecteur pour la population. Ainsi en est-il des États du Chiapas, du Guerrero ou du Michoacán, où la pauvreté est plus forte, la population essentiellement indienne et ayant peu d’accès aux services publics et à la justice. Du côté des forces de l’ordre, leur manque de ressources, de formation et d’équipement s’ajoute à l’impossible justice dans ces zones reculées du territoire mexicain. En réponse, plusieurs secteurs de la population ont (re)pris leur destin en main, parmi elles, les familles de disparus, les retraités, les journalistes, les paysans, les femmes et les indiens organisés autour de l’EZLN et du CNI. Ces mouvements citoyens ne limitent pas leur action à des marches ou à des manifestations dans l’espace public, mais ancrent leurs revendications de justice sociale dans leur vie quotidienne, à l’instar de l’expérience zapatiste qui s’insurge contre le modèle dominant de la politique institutionnelle et pour qui la vie « ordinaire » devient le lieu du changement social.
15Je soulignerai ici l’un des effets les plus manifestes de la lutte officielle contre le narcotrafic, à savoir le renforcement ces dernières années des groupes civils armés, qui présentent des références idéologiques et des pratiques diverses et variées, notamment autour du sens donné à la « défense de la communauté », comme autant de réponses citoyennes face aux violences politiques et criminelles. Il s’agit dans bien des cas de paysans, parfois indiens, mais pas toujours, et qui n’ont pas fait de leurs pratiques un « métier des armes » (Debos, 2013). Ils affichent plutôt le caractère défensif de leur organisation, pour protéger leurs familles et leurs communautés. Ces mouvements civils armés s’affilient à ou s’inspirent de l’organisation zapatiste, parfois sans lui demander son avis, et partagent avec celle-ci de nombreuses caractéristiques antiétatiques.
16Pour autant, il est nécessaire de distinguer les initiatives communautaires proches de l’autonomie zapatiste, d’une part, des systèmes de surveillance, non nécessairement indiens et mieux armés, d’autre part. Les premières, telles que les Polices communautaires dans l’État du Guerrero proposent un projet de refonte morale de la nation qui s’appuie sur des systèmes normatifs traditionnels, les « us et coutumes » reconnus dans les constitutions des États fédérés (Recondo, 2009). Les organisations indiennes gravitant autour de l’EZLN et du CNI sont en outre inspiratrices des luttes pour la défense de la terre et des ressources naturelles, ainsi que pour le respect des modes de vie communautaires et traditionnels. Les seconds correspondent à des systèmes de surveillance mieux armés, tels que les groupes d’autodéfense du Michoacán. Ces groupes sont plus réactifs à la violence du crime organisé et s’en tiennent avant tout à un discours sécuritaire et au contrôle territorial, sans projet démocratique plus large. Ils n’ont aucun statut légal, à l’inverse des Polices communautaires, et les liens de ces groupes aux cartels de la drogue, ou à la vie politique locale et régionale, sont troubles, une partie de ces groupes ayant été depuis institutionnalisée sous la forme de polices rurales. Qu’ils soient plus ou moins lourdement armés, ces différents groupes civils armés reprennent le contrôle de leur territoire par une revendication sécuritaire immédiate et ancrée dans leur vie quotidienne. Aussi diversifiées soient-elles, ces expériences de « citoyenneté armée » traduisent l’autonomisation de la justice et constituent un système d’autorité défiant l’État, soit pour attendre sa reconnaissance, soit pour entrer en concurrence par la construction d’un contre-pouvoir au potentiel émancipateur. Ces phénomènes d’autonomisation de la justice liés à la crise politique et sécuritaire profonde favorisent l’ouverture d’espaces politiques échappant à la souveraineté étatique.
Chercher la vérité en cherchant les disparus : Ayotzinapa et les plus de 40 000 disparus
17Le « monde des victimes »6 (Gatti, 2017), aujourd’hui bien balisé par les sciences sociales et politiques, a orienté de nombreuses actions collectives vers des demandes de réparation économique et symbolique (Problèmes d’Amérique latine, 2017), des exigences de vérité sur le passé, des démarches de justice pénale et sociale. Dans ce contexte, la quête de justice passe souvent par le soutien de dispositifs internationaux et se formule en termes moraux de quête de « dignité », tantôt pour compenser la « dette historique » (Baschet, 2005) des minorités, tantôt pour accompagner les victimes et leurs proches sur le chemin de la guérison et du deuil (Losonczy et Azevedo, 2016). Ce langage compassionnel (Fassin et Rechtman, 2011) n’épuise pourtant pas les processus de subjectivation politique qui fleurissent un peu partout au Mexique.
18Un tournant majeur a lieu en septembre 2014, avec la disparition obscure de 43 étudiants de l’école rurale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa, une localité située dans l’État du Guerrero. La reprise des mobilisations sociales a alors fait entrer avec fulgurance la problématique des disparitions dans l’agenda national. Sous l’impulsion des organisations civiles des familles et des défenseurs des droits humains, la « Loi des victimes » est adoptée en 2011, puis la « Loi sur la disparition forcée de personnes, disparition commise par des particuliers et du système national de recherche de personnes » est adoptée en novembre 2017. Depuis l’élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador en juillet 2018, une Commission de vérité et justice se met en place pour régler l’affaire Ayotzinapa et un plan fédéral en matière de disparition forcée propose de lutter contre ce qui est désormais présenté comme une « crise humanitaire ». Face à une difficile mise en œuvre de la loi et de ce plan, les familles et organisations de disparus s’organisent déjà autour de trois principales actions : la recherche immédiate de fosses, communes ou clandestines ; la quête du statut de victime pour l’octroi d’une réparation matérielle ; le recours à des experts légistes internationaux et indépendants, ainsi qu’à la justice internationale, pour pousser les autorités à mener des enquêtes judiciaires et pénales sérieuses. Ces trois modalités d’action dénoncent toutes l’impunité d’État et définissent de nouvelles pratiques de justice « par soi-même » : les familles interpellent l’État, le contournent ou le défient, voire se substituent à lui, là où ce dernier néglige ses fonctions régaliennes et son rôle régulateur, quand il n’est pas lui-même responsable des violences.
19Avec la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2014, des collectifs et associations de recherche de fosses clandestines ou de « disparus en vie » se sont multipliés du nord au sud du pays, et certains d’entre eux se sont constitués en « Brigade nationale » itinérante afin de mener des recherches solidaires et échanger des savoir-faire dans plusieurs États fédérés. Ces nouvelles mobilisations se font dans des contextes de terreur rendant les recherches de fosses complexes et exposant souvent les familles au danger du crime organisé et de la militarisation de la vie civile. À cela s’ajoutent les tensions entre familles de disparus concernant les stratégies à adopter. Aujourd’hui, la justice officielle proposée au Mexique est avant tout restauratrice : elle se limite à une compensation matérielle pour le dommage vécu, ce qui divise les organisations des familles et se substitue à une justice « digne », qui identifierait les corps sans noms, diligenterait des enquêtes approfondies et condamnerait les coupables. Dans le Guerrero, le Groupe de recherche de fosses à Iguala soulève avec acuité l’insuffisance de la réparation des victimes dont bénéficient pourtant une majorité de familles de disparus de l’organisation Les Autres disparus d’Iguala. Dans ce panorama complexe et diversifié, les parents des 43 étudiants d’Ayotzinapa, toujours dans le Guerrero, ont une autre stratégie pour lutter contre l’impunité et obtenir le « droit à la vérité » : leurs parents ne partent pas à la recherche de fosses clandestines et leur mot d’ordre est « rendez-les nous vivants ! » (¡Vivos los queremos!). Ils refusent les programmes de réparation de victimes et ont plutôt recours aux instances internationales comme la ComIDH pour contourner des autorités jugées corrompues, incompétentes et impliquées dans l’affaire Ayotzinapa. En effet, les preuves sont désormais manifestes de l’implication directe ou indirecte de forces de l’ordre, armée et polices confondues, dans les violences du 26 septembre 2014. La stratégie des parents des 43 étudiants disparus a provoqué un « effet boomerang » : l’appel à la communauté internationale permet de contourner les organes de justice, faire pression sur le gouvernement et établir ainsi la responsabilité de l’État dans les faits passés. Pour autant, le 26 septembre 2018, pour la 4e année de commémoration de la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa, les parents ont accepté de rencontrer le futur président de la République mexicaine, Andrés Manuel López Obrador. « La confiance se gagne », me disent-ils pour expliquer leur recours à la négociation. Il fait suite à la proposition de ce dernier de régler l’affaire Ayotzinapa sous son sexennat. La Commission de vérité et justice créée à cet effet devra mener une enquête approfondie auprès de l’Armée, sans intégrer le Parquet fédéral, principal acteur en charge de l’enquête, mais largement discrédité dans l’enquête menée jusque-là.
Conclusion
20Les violences politiques et criminelles en cours empêchent un dessein réconciliateur de la société mexicaine avec l’État et c’est précisément le manque de sens de la justice sociale et de la justice tout court de celui-ci qui renforce l’unité des organisations civiles et familiales. En ce sens, les Mexicains développent des stratégies de survie qui, paradoxalement, favorisent l’ouverture d’espaces échappant à la souveraineté étatique et offrent des expressions de justice alternatives à celles de l’État. Ces douze dernières années, les violations systématiques des droits humains, la corruption, le manque d’accès à la justice et l’absence d’enquêtes approfondies produisent la violence généralisée et l’impunité qui mobilisent dans l’ensemble du pays organisations familiales et défenseurs des droits de l’homme autour de nouvelles « clameurs de justice » (Lomnitz, 2015). Ces mobilisations sociales se déploient entre un pôle juridique de batailles intenses au niveau national et international, et un pôle plus ordinaire, constitué de pratiques locales quotidiennes, parfois même illégales, comme l’incarne aujourd’hui la recherche de fosses clandestines, parfois sans présence des autorités compétentes, parfois sans respect des protocoles nationaux d’exhumation, ou sur des terrains privés sans autorisation officielle. Ces quêtes de justice « par soi-même » dépassent donc l’« État », avec ses institution et ses normes, comme entité régulatrice de la violence.
21Ainsi, force est de constater la créativité, le pragmatisme et la vigueur des expériences en matière de « justice par soi-même », allant des Conseils de Bons Gouvernements zapatistes aux recherches de disparus récents, en passant par d’autres expériences de justice autonomes et collectives, indiennes ou non. Ces expressions de justice « par soi-même » sont l’effet d’une privatisation de la violence au Mexique qui a conduit à l’autonomisation des espaces politiques, des acteurs de la violence, mais aussi de l’accès à l’administration de la justice. D’une part, le crime organisé et d’autres acteurs armés privés se sont substitués à bien des égards à l’État comme appareil régulateur détenant le monopole de la violence légitime et de l’administration de la justice. D’autre part, des expériences de justice alternative se développent, soit de manière réactive et récente, avec une fonction strictement sécuritaire et régalienne, soit avec un horizon sociétal plus large, au-delà de la sécurité, pour la défense du territoire, de la famille et de la communauté.
Notes de bas de page
1 La lutte officielle contre le narcotrafic, impulsée en 2007 par Felipe Calderón Hinojosa (2006-2012), a modifié la nature et les modalités des violences. Depuis douze ans, elles ne visent plus exclusivement un secteur particulier de la population (guérilleros, étudiants, femmes, etc.), mais l’ensemble de la population civile, en ciblant davantage les dirigeants sociaux, les peuples autochtones, les journalistes et les migrants centraméricains. Elles sont le fait du crime organisé et d’agents de l’État, sans que l’on sache précisément qui les produit et qui elles visent. Dans ce contexte de violence généralisée, les chiffres absolus et officiels des disparitions au Mexique ont dépassé ceux de la dictature argentine (30 000 disparus, 10 000 morts et un million d’exilés en sept ans, entre 1976 et 1983) et recouvrent des réalités très différentes d’un État à l’autre.
2 Le Mexique est un État fédéral constitué de 32 États fédérés et de la ville de México, où la gouvernance se gère à trois niveaux (municipal, régional et fédéral).
3 Par exemple le Chihuahua, le Nayarit, l’Oaxaca, le Quintana Roo, San Luis Potosi.
4 L’État mexicain a souscrit à une conception multiculturelle non plus pour « intégrer l’indien » à la nation, comme ce fut le cas lors des politiques indigénistes à caractère assimilationniste de la seconde moitié du XXe siècle, mais pour garantir désormais sa différence, sans pour autant réduire les inégalités ni le racisme inhérents aux réformes multiculturelles en contexte néolibéral (Gasparello et Guerrero, 2009).
5 La gauche mexicaine s’est divisée dans le contexte préélectoral, certains optant pour la voie électorale et le candidat de gauche Andrés Manuel López Obrador (Parti révolutionnaire démocratique), d’autres affirmant leur méfiance envers le système politique mexicain dans sa totalité et s’abstenant de voter, à l’instar des zapatistes du Chiapas. Le candidat du PRD a finalement perdu les élections à 0,4 % près au profit du candidat du parti de la droite conservatrice (Parti d’action nationale, PAN), Felipe Calderon Hinojosa. Le Sous-commandant Marcos a été accusé d’être responsable de l’échec du candidat du PRD.
6 Gatti postule que la figure de la victime est devenue centrale dans le monde contemporain. Elle occupe les espaces politiques, médiatiques et moraux et génère des standards internationaux, des protocoles d’action, des diagnostics de situation, des normes, des lois, des processus sociaux et des identités interrogeant et renouvelant les pratiques citoyennes.
Auteur
-
Sabrina Melenotte
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2014
Les territoires vécus de l’intervention sociale
Maryse Bresson, Fabrice Colomb et Jean-François Gaspar (dir.)
2015
Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi
Rachid Bouchareb et Martin Thibault (dir.)
2015
Ségrégation et fragmentation dans les métropoles
Perspectives internationales
Marion Carrel, Paul Cary et Jean-Michel Wachsberger (dir.)
2013
Reconfigurations de l'État social en pratique
Marie-Christine Bureau et Ivan Sainsaulieu (dir.)
2012
Affronter le manque d’eau dans une métropole
Le cas de Recife – Brésil
Paul Cary, Armelle Giglio et Ana Maria Melo (dir.)
2018
