La « base populaire » des mouvements fondamentalistes islamiques. Le cas du Hezbollah au Liban
p. 285-296
Texte intégral
Introduction
1Les mouvements fondamentalistes religieux n’ont cessé de se développer à travers le monde ces dernières décennies et attirent très souvent au sein de leurs rangs des classes populaires et défavorisées. La région du Moyen Orient et d’Afrique du Nord (MOAN) ne fait pas exception. Les mouvements fondamentalistes islamiques, qu’ils soient sunnites ou chiites, constituent très souvent les partis politiques organisés les plus importants dans leurs sociétés. Quelles sont les raisons qui expliquent ces dynamiques ? Comment attirent-ils les classes les plus défavorisées ?
2Les analyses socio-politiques des mouvements issus de « l’islam politique », et du Hezbollah en particulier, sont généralement divisées en trois approches principales. La première approche caractérise les mouvements tels que le Hezbollah comme « anti-impérialistes », représentant une variante arabe de la « théologie de la libération » latino-américaine, qui cherche une plus grande justice sociale et une réaffirmation de l’identité nationale face à un empiétement de valeurs étrangères (Saad Ghorayeb, 2002 ; Charara et Dromont, 2004 ; Abisaab, 2006 ; Dot et Pouillard, 2009 ; Daher, 2014).
3Une deuxième approche considère le Hezbollah comme un parti politique pragmatique. Cette approche se concentre sur le programme politique et les pratiques du Hezbollah reflétés, par exemple, par leur intégration dans un contexte politique et institutionnel qu’ils ont initialement complètement rejeté. Les auteurs qui soutiennent cette approche décrivent le Hezbollah en tant qu’entité évolutive et non statique, de plus en plus institutionnalisée dans l’environnement politique, entraînant une modération de sa politique globale (Harik, 2004 ; Corm, 2005 ; Norton, 2007 ; Harb, 2010 ; Qassir, 2011).
4Une troisième approche1 reconnaît des traits anti-impérialistes à certaines des réalisations politiques et militaires du Hezbollah ou d’autres mouvements politiques islamiques, comme la lutte contre l’occupant israélien, mais rejette toute définition progressiste de ces organisations et leur dénie tout fondement anti-impérialiste.
5Ce chapitre s’appuie sur la troisième approche, dans le cadre des analyses critiques et marxistes du Liban et du Moyen-Orient. Il met l’accent sur une compréhension historique et matérialiste de l’islam politique et présente une alternative aux hypothèses « anti-impérialistes » ou institutionnalistes qui caractérisent une grande partie de la littérature scientifique. L’objectif de ce travail est de comprendre les raisons pour lesquelles de larges sections des classes populaires rejoignent le Hezbollah, à travers une compréhension des organisations politiques issues du fondamentalisme islamique.
6Nous analyserons pour cela les tendances contradictoires du Hezbollah, qui clame d’un côté être en faveur de la justice sociale et de la défense des « opprimés », tout en encourageant de l’autre côté des politiques néolibérales appauvrissant de larges pans de la société libanaise et augmentant les inégalités sociales. Nous montrerons la différence entre la charité, qui est par définition d’initiative privée et dans laquelle s’inscrivent les actions et institutions du Hezbollah et les partis fondamentalistes religieux, et la « justice sociale », qui consiste dans notre perspective en un ensemble de dispositifs par lesquels l’État ou le mouvement social s’efforcent de réduire les inégalités sociales et politiques, sans dépendre d’une charité souvent insuffisante et toujours inégalement répartie. Les inégalités sociales et la pauvreté ne peuvent en effet pas être combattues à travers la charité, qui apaise néanmoins leurs effets, mais sans remettre en cause les dynamiques capitalistes propres au système politique libanais. Nous verrons que la pratique du mouvement libanais chiite est en contradiction avec les intérêts des classes populaires et plus généralement la notion de justice sociale, définie comme horizon démocratique et social, reposant sur une meilleure répartition des richesses.
7Au-delà des particularités du contexte libanais ou chiite, nous cherchons finalement à montrer que les phénomènes politiques et sociaux de la région du MOAN peuvent être analysés avec les mêmes grilles d’analyse des sciences sociales utilisées pour comprendre les processus et dynamiques politiques ailleurs dans le monde.
8Au niveau méthodologique, cet article s’appuie sur un large éventail d’écrits académiques dans les domaines de la politique, de l’économie politique, de la sociologie et de la théorie du développement. En plus de la littérature universitaire, la recherche pour cet article a impliqué une analyse textuelle détaillée de nombreux livres et documents, articles de journaux, rapports et brochures politiques. Bien que l’article repose principalement sur des matériaux secondaires, j’ai également mené des entretiens avec différentes personnalités membres du Hezbollah. J’ai finalement passé plus de 12 mois au Liban à mener des travaux de recherche sur le terrain, d’août 2011 à septembre 2012, en plus de voyages récurrents.
La société civile et le Hezbollah : la religion et la résistance armée comme moyens de construction d’une base populaire
9Le Hezbollah a été formé en 1985 pendant une période de crise politique intense caractérisée par la guerre civile libanaise et l’invasion du Liban par Israël en 1982. Le Hezbollah a été fondé comme un mouvement politique islamique, basé dans des régions peuplées de populations chiites au Liban, avec un accent mis sur la résistance armée contre Israël. Au fil des années, le Hezbollah a été considéré par beaucoup – tant au Liban que dans l’ensemble de la région du MOAN – comme la seule force viable capable de résister à la domination occidentale et israélienne sur le pays. En plus de ses capacités armées et de sa renommée dans le monde arabe, le Hezbollah est devenu l’un des acteurs politiques les plus importants au Liban, détenant l’un des blocs parlementaires les plus larges, avec au moins dix députés2 du parti depuis les premières élections législatives après la guerre civile en 1992, et au moins deux ministres dans chaque gouvernement libanais depuis 2005. L’organisation est un mouvement de masse, avec un vaste réseau d’organisations de bienfaisance et d’autres institutions qui répondent aux besoins et fournissent des services à la population.
10L’hégémonie croissante du Hezbollah au sein de la population libanaise chiite, particulièrement dans les milieux populaires, s’explique dans le contexte d’une société gouvernée par des milices et un État libanais faible pendant la guerre civile. En l’absence d’un État fonctionnel, le Hezbollah a construit une base sociale très large dans les régions à majorité chiite du pays au cours des années 1980 et 1990. Le large réseau d’associations et d’institutions sociales, éducatives, de jeunesse, caritatives et le vaste appareil culturel du Hezbollah, largement financé par l’Iran à ses débuts et jusqu’à aujourd’hui et diffusant également son idéologie politique, est l’une des raisons principales de son succès. Le financement de Téhéran est estimé selon les sources entre 100 et 400 millions de dollars par année, allant jusqu’à 700 millions en 2018, selon l’adjointe du secrétaire d’État américain, en charge de la lutte contre le terrorisme, Sigal Mandelker. Ce dernier ajoute que les financements versés au Hezbollah par Téhéran ont plus que triplé, initialement environ 200 millions de dollars annuels, après son intervention militaire en Syrie. Le Hezbollah reçoit des fonds directement du leader suprême de la République Islamique d’Iran (RII) qui a le contrôle exclusif de la distribution de ces fonds au Hezbollah (Norton, 2007 ; Saad Ghorayeb, 2012 ; Karam, 2018). La faiblesse de l’État libanais dans la période post-guerre civile, que ce soit en tant que fournisseur de services ou même en tant que garant de la paix civile, a permis au Hezbollah de développer sa domination au sein des populations chiites accompagnées par sa résistance militaire contre Israël.
11Les aides sociales dispensées comprennent de l’assistance financière par l’intermédiaire de l’institution « al-Qard al-Hassan », créée en 1982, qui distribue des prêts sans intérêts, selon les préceptes de la loi religieuse islamique (al-Qard Hassan 2018). Le montant des prêts accordés par Al-Qard Al-Hassan entre 1983 et l’année 2014 s’élève à plus de 1,4 milliards de dollars, dont plus de 276 millions de dollars pour la seule année 20143.
12La majeure partie du soutien financier du Hezbollah vise à assurer l’accès à des aides sociales aux populations les plus vulnérables et les plus pauvres de la population chiite. Les organismes de bienfaisance du Hezbollah sont principalement situés dans des zones à faible revenu. Plus de la moitié des institutions du Hezbollah sont aujourd’hui situées dans des régions et/localités qui sont constituées à plus de 98 % de chiites, alors que le parti est généralement moins désireux d’établir des agences dans des zones mixtes (Cammett, 2014).
13Parallèlement à ces activités d’aide sociale et de soutien financier aux populations chiites les plus paupérisées, l’exemple le plus frappant du soutien social fourni par le Hezbollah a été ses efforts de construction et de reconstruction dans les zones chiites, en particulier après les destructions massives causées par la guerre israélienne contre le Liban en 2006. Dans les jours qui suivirent la guerre de 2006, le Hezbollah a distribué des millions de dollars en espèces à des milliers de familles pour reconstruire ou réhabiliter leurs maisons. L’organisme en charge de cette fonction et de sa mise en œuvre est l’institution du Jihad al-Bina, créée en 1985 pour assumer la responsabilité de la reconstruction pendant et après la guerre civile (Hamzeh, 2004 : 50-51).
14Un autre élément fondamental de la légitimité et du succès du Hezbollah au sein des classes populaires chiites, en plus de ses services sociaux, est sans conteste la lutte et la résistance militaires menées contre l’occupation israélienne et ses nombreuses invasions. L’armement du Hezbollah a même progressivement été perçu par de larges sections des classes populaires et moyennes chiites comme une forme de compensation symbolique, une forme de revanche sur les privations historiques, politiques et économiques des gouvernements libanais depuis l’indépendance en 1943 et il constitue un instrument clé d’influence dans le système confessionnel libanais pour les élites chiites (Gambill, 2007 : 42). En conséquence, comme l’affirme la chercheuse Saad-Ghorayeb, tout plan visant à désarmer la résistance sera interprété comme une forme de perte de pouvoir confessionnel (Saad-Ghorayeb, 2005) et une attaque sur la communauté entière par de larges secteurs de la population chiite libanaise. Ce sentiment s’est renforcé avec la montée des forces djihadistes sunnites dans la région au cours des dernières années. L’appareil militaire et de sécurité du Hezbollah a été un élément clé et central dans le développement du parti. Son but aujourd’hui est clairement de garantir la position politique du parti, de défendre ses intérêts politiques contre toute menace, tout en maintenant le statu quo du système politique et économique confessionnel du Liban.
Hégémonie entre consentement et coercition
15Cette hégémonie progressive sur les classes populaires chiites s’est appuyée à la fois sur des aspects de consentement et de coercition, compris dans une perspective gramscienne, basés sur une conception spécifique du monde inspirée par la religion, dans les notions de hâla islâmiyya (milieu islamique)4 et iltizâm (engagement personnel)5. Une place importante a donc été accordée aux institutions religieuses, médiatiques, culturelles et éducatives, qui constituent un « appareil hégémonique » global, alimenté par la diffusion, l’adoption et aussi parfois l’imposition de normes et pratiques « culturelles » propagées par le Hezbollah au sein des populations libanaises chiites.
16Grâce à tous ces mécanismes, les organisations de la société civile du Hezbollah contribuent à promouvoir une vision du monde assez cohérente pour intégrer une variété d’intérêts individuels et collectifs dans la population chiite. La diffusion de l’idéologie du Hezbollah par son réseau d’organisations facilite le maintien et la reproduction de son pouvoir sur tous les secteurs de la population chiite.
17Néanmoins, comme on le verra par la suite, si le Hezbollah a utilisé ces institutions comme un moyen de construire sa popularité (tout en recourant à la coercition en parallèle), l’idéologie du parti n’est pas anti-systémique. Le parti islamique chiite ne remet pas en cause les hiérarchies contemporaines au sein de la société chiite et n’encourage aucune forme de mobilisation populaire autonome.
Intégration progressive à l’État confessionnel libanais pour devenir le premier représentant politique chiite
18D’un refus total de participer au système confessionnel, l’organisation est passée à l’acceptation progressive de son intégration systémique comme l’un des principaux acteurs, tout en maintenant son objectif initial d’établir un État islamique. Cette évolution est liée à divers facteurs : tout d’abord, au changement de leadership politique au sein la RII qui s’est orientée (à la suite du décès du Guide Suprême Khomeiny) vers une politique plus pragmatique, cherchant à améliorer ses relations avec les pays occidentaux et les monarchies du Golfe ; ensuite, au développement du Hezbollah comme un parti de masse et non plus seulement comme un parti de cadres, majoritairement composé de jeunes clercs radicaux ; enfin, à la nécessité de protéger ses intérêts militaires, politiques et économiques grandissant dans le pays. Cette démarche vers l’intégration au système confessionnel politique libanais permettait aussi au Hezbollah d’accroître, par sa participation au système politique, son influence auprès de masses populaires, prêtes à voter pour le parti aux différentes élections législatives et communales.
19De plus, des secteurs de la base du mouvement islamique, qui comprend de plus en plus de fractions des classes moyennes et bourgeoises chiites, surtout à Beyrouth, n’aspirent pas nécessairement à vivre dans une République islamique suivant le modèle iranien et se trouvent satisfaits par une perspective de retour à la paix accompagnée d’une amélioration en termes de représentation politique. Ces évolutions reflètent aussi la nouvelle importance politique et économique de la population chiite au Liban, notamment suite à l’accord de Taëf6. De plus, le retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005 a contraint le parti à participer à tous les gouvernements libanais depuis lors, renforçant encore son intégration.
20Le Hezbollah s’est d’ailleurs toujours opposé ou tenu à l’écart des mobilisations populaires et des remises en cause du système politique libanais extérieures au Parlement. On l’a vu dans les mobilisations populaires de l’été 2015 autour de la campagne « tu pues », qui s’est radicalisée au cours des semaines pour remettre en question l’ensemble du système politique libanais confessionnel et bourgeois. Comme à son habitude, le Hezbollah a vu avec suspicion cette nouvelle tentative extra parlementaire de remettre en cause ce système et, tout comme il n’avait pas participé aux manifestations du début de 2011 appelant à la fin du régime confessionnel, il n’a pas mobilisé ses membres en 2015. Le Hezbollah, tout comme les autres partis politiques confessionnels et bourgeois, voulait en fait détourner le mouvement pour satisfaire ses intérêts politiques propres et surtout mettre un terme aux mobilisations.
21Cette politique « participative » du Hezbollah reflète une tentative de modérer les contradictions structurelles du capitalisme libanais, ainsi que les rivalités qui existent au sein de la bourgeoisie entre les fractions hégémoniques et non hégémoniques. Les fractions non hégémoniques de la bourgeoisie libanaise (à l’époque les fractions de la bourgeoisie sunnite et chiite), comme le marxiste libanais Mehdi Amel (1986)7 l’a noté, veulent « la fin de la fraction hégémonique (Maronite) sans supprimer la domination de la classe bourgeoise ».
22La présence de sections des classes populaires au sein du Hezbollah et d’autres partis fondamentalistes islamiques, comme les Frères Musulmans en Égypte, n’empêche nullement leur articulation aux intérêts des fractions de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie engagées dans ces organisations, au travers de programmes défendant une orientation procapitaliste et prosystémique.
Une base sociale en mutation
23Le Hezbollah est ainsi devenu un parti dont les membres et les cadres reflètent de plus en plus la fraction chiite de la classe moyenne et de la bourgeoisie grandissante – en particulier à Beyrouth. Dans la banlieue sud de Beyrouth de nombreux membres des familles les plus riches et la plupart des commerçants ont été intégrés au sein de cette organisation (Abisaab et Abisaab, 2014 : 133), tandis que les activités et les institutions du parti (en particulier celles en lien avec le tourisme et les loisirs) fournissent des services aux chiites de la classe moyenne (écoles, hôpitaux, cliniques etc).
24Cette transformation se reflète également dans la sécularisation des profils des cadres du parti. Les religieux issus de la classe moyenne inférieure, qui dominaient au moment de sa fondation en 1985, sont maintenant remplacés par des diplômés « séculaires » (non religieux) universitaires, issus de couches instruites et prospères de la communauté chiite, souvent militants dans les associations professionnelles (pharmacie, médecin, avocats, etc. – Qassir, 2011). Lors des élections nationales de 2009, cinq des dix députés élus avaient accompli un doctorat et au moins quatre autres étaient impliqués dans des entreprises libanaises éminentes8, le même phénomène s’observant au niveau municipal (Harb, 2010 : 153).
25Concernant les appuis et sympathisants de l’organisation, on constate qu’à partir du milieu des années 1990, ils se recrutent dans toutes les classes sociales. Cette tendance à la diversification s’est confirmée au cours des années 2000. On constate des scores élevés aux élections législatives de 2009 dans les zones chiites qui ne sont pas traditionnellement les plus pauvres. Au même moment, un grand nombre des jeunes des classes moyennes et supérieures de la population chiite soutiennent (ou rejoignent) le parti, y compris parmi les élites tribales de la vallée de la Bekaa, traditionnellement opposées à l’organisation (Fadlallah, 2012).
26Par ailleurs, une nouvelle fraction de la bourgeoisie liée au parti par le biais des capitaux et investissements iraniens s’est développée, tandis que le reste de la fraction chiite de la bourgeoisie (particulièrement dans le secteur de l’immobilier et du commerce), que ce soit au Liban ou dans la diaspora, est tombé de plus en plus sous son égide – ou du moins se montre plus proche du parti – en raison du pouvoir politique et financier du Hezbollah. En parallèle à son importance économique croissante et à une intégration dans le système politique, le Hezbollah a d’ailleurs également été lié à des affaires de corruption et diverses pratiques clientélistes.
27Son importance économique et politique au Liban en a fait un rival de plus en plus significatif pour la fraction de la bourgeoisie libanaise réunie autour de Hariri et de l’alliance politique du « 14 mars »9, en particulier après le retrait de la Syrie du pays en 2005. L’opposition politique du Hezbollah aux forces du 14 mars, soutenues par les États occidentaux et les monarchies du Golfe, doit être aussi reliée aux rivalités à l’échelle nationale, entre deux forces liées à différentes puissances régionales. En dépit de cette concurrence, ces deux blocs capitalistes ont coopéré l’un avec l’autre à plusieurs reprises dans des moments de crise – comme le montrent leurs attitudes similaires envers divers mouvements sociaux et ouvriers, leur orientation favorable aux réformes néolibérales au Liban et leur rapprochement au sein du gouvernement après le départ de l’armée syrienne en 2005.
Politiques néolibérales du Hezbollah
28Tout au long des trois décennies de réformes néolibérales au Liban à la suite de la fin de la guerre civile libanaise, le Hezbollah a continué à se présenter comme le parti des « opprimés », qui s’oppose à la privation et défend les droits des agriculteurs, des pauvres, des travailleurs et des sans-abri (Harb, 2010 : 16). Dans son manifeste de 2009, le parti islamique chiite critique « les forces capitalistes sauvages, dirigées par les États-Unis et les pays occidentaux et incarnées principalement dans les réseaux de monopoles internationaux d’entreprises » qui sont présentes à travers le monde.
29Malgré cette rhétorique antisystème, la conception théorique et l’orientation politique du Hezbollah n’ont présenté aucune alternative systématique au néolibéralisme au Liban. De manière similaire à d’autres partis politiques islamiques et à d’autres mouvements religieux conservateurs, la rhétorique faisant écho aux aspirations à la justice sociale (à réaliser par des moyens de bienfaisance) cohabitent avec la promotion des dynamiques politiques du marché et la libéralisation économique, certains chercheurs parlant alors d’une « alliance fluide entre les néo-libéraux et les fondamentalistes religieux » qui pourrait être qualifiée de « néolibéralisme religieux » (Hackworth, 2013 : 100).
30La pensée économique du Hezbollah a constamment soutenu l’économie de marché et la défense de la propriété privée comme un principe clé, en dépit de sa rhétorique en faveur de la justice sociale. Le parti islamique chiite a défendu des mesures telles que la privatisation, la libéralisation et l’ouverture aux capitaux étrangers qui n’ont donc pas été considérées par l’organisation comme contraires à son engagement à lutter contre la pauvreté et l’inégalité.
31Le Hezbollah a par exemple soutenu la privatisation de la compagnie d’électricité de l’État, l’Électricité du Liban (EdL), et s’est félicité de cette privatisation comme un résultat positif des accords de Paris III, à même d’aider au redressement des finances générales de l’État. Le ministre du Hezbollah Muhammad Fneich a en effet joué un rôle important dans la privatisation de l’EdL en tant que ministre de l’Énergie et de l’Eau entre juillet 2005 et novembre 2006 (Verdeil, 2008), plaidant pour la possibilité pour les entreprises privées de fournir leur électricité au réseau (Verdeil, 2009).
32Depuis la participation du Hezbollah aux gouvernements libanais successifs à partir de 2005, aucun fonds supplémentaire n’a été alloué à des secteurs tels que l’éducation et la santé ou à des secteurs productifs de l’économie. Il n’y a pas eu également de tentative de mise en œuvre d’une fiscalité progressive. Dans la gestion des municipalités que le parti gouverne, ainsi que dans la sphère urbaine plus généralement, le Hezbollah a promu des politiques qui encouragent l’accumulation du capital au détriment des résidents les plus pauvres et marginalisés. Dans le secteur de l’agriculture, le ministre du Hezbollah n’a apporté aucun changement significatif aux politiques antérieures et, en outre, a cherché à renforcer ses liens clientélistes dans des régions telles que la vallée de la Bekaa.
33Les sources de financement du Hezbollah expliquent également le manque d’opposition au système capitaliste et son programme économique plutôt conservateur. En plus du soutien de la RII comme mentionné plus haut, le mouvement islamique est fondé sur le soutien financier de la classe moyenne et de la bourgeoisie libanaise chiite et l’aumône (zakât) recueillie par le Hezbollah. Le parti reçoit des « dons de particuliers, de groupes, de magasins, d’entreprises et de banques, ainsi que leurs homologues dans des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Amérique latine, l’Europe et l’Australie ». De même, le Hezbollah bénéficie directement « de l’économie de marché libanaise » avec « des dizaines de supermarchés, stations-services, grands magasins, restaurants, entreprises de construction et agences de voyages » (Hamzeh, 2004 : 64).
Le Hezbollah et la question sociale
34Le Hezbollah croit en l’unité de la communauté et dans la coopération entre les classes. La lutte des classes est considérée négativement parce qu’elle fragmente la communauté (ou la Ummah). L’islamisation de larges sections de la population chiite poursuivait l’objectif de fragmenter et affaiblir les solidarités entre les différentes communautés confessionnelles au Liban. Le confessionnalisme a toujours été un outil aux mains de la bourgeoisie au Liban pour empêcher toute mobilisation sociale d’ensemble. Le Hezbollah creuse le même sillon.
35Le piètre bilan du Hezbollah sur le terrain de la redistribution et des mobilisations de travailleurs reflète l’évolution des intérêts de classe défendus par le parti, et son opposition à une autonomisation et à un renforcement politique des classes populaires. La possibilité de mobilisations interconfessionnelles et le développement de mouvements sur des bases de classe représentent une menace potentielle pour tous les partis confessionnels et bourgeois de la classe dirigeante au Liban, dont le Hezbollah fait maintenant partie. C’est la raison pour laquelle le Hezbollah n’a jamais mobilisé sa base populaire sur la base de revendications purement socio-économiques dans une perspective interconfessionnelle, bien que soutenant de manière rhétorique la Confédération Générale Des Travailleurs Au Liban (CGTL) et/ou ses revendications sociales. Le Hezbollah a d’ailleurs été réticent à intervenir et à participer de manière massive aux luttes ouvrières depuis le début des années 2000. Il y a en effet eu un accroissement significatif des luttes syndicales et ouvrières, caractérisé notamment par les appels à la grève générale en 2004 et 2008, le débat tumultueux autour de l’initiative du Ministre Charbel Nahas en 2011 et les mobilisations organisées par le Comité de Coordination Syndicale (CCS) pour améliorer les conditions salariales.
36À chaque occasion de se prononcer sur des questions économiques ou sociales, le Hezbollah a exprimé ses penchants programmatiques pour la privatisation ou la baisse des salaires réels. Il s’est opposé fortement à toute tentative de mobiliser sa propre base populaire indépendamment des clivages confessionnels. De manière générale, ces tensions ont eu pour toute réponse la mise en place de réformes néolibérales, en particulier dans les périodes au cours desquelles le Hezbollah a occupé des postes gouvernementaux.
37Le mouvement islamique libanais est devenu partie intégrante de la bourgeoisie libanaise, où des rivalités existent, mais elles sont surmontées lors de révoltes ou mobilisations populaires menaçant le système politique établi, confessionnel et bourgeois.
Conclusion
38La présence de larges sections des classes populaires chiites au Liban au sein du Hezbollah est indéniable comme nous l’avons vu, mais cela n’en fait pas nécessairement un parti défendant les intérêts des classes populaires, au contraire. Le Hezbollah ne construit en effet pas une contre-société ou un projet contre-hégémonique en soi, comme le suggèrent certains issus de courants politiques et/ou académiques, mais tentent plus ou moins d’islamiser les couches les plus larges de la population chiite, tout en ne présentant pas une menace d’aucune sorte pour le système politique dominant dans sa propre société, ou au niveau régional.
39En outre, la fourniture de services par ses réseaux d’organisations ne diffère pas des autres communautés politiques et confessionnelles au Liban, sauf quant à son ampleur et à son efficacité, en favorisant et en promouvant le soutien ou la gestion privée, confessionnelle et patronale, des risques sociaux.
40L’organisation a été progressivement intégrée dans ce système comme une fraction politique liée à la bourgeoisie confessionnelle. En ce sens, la première étude réalisée par Mehdi Amel (1986 : 336-337) sur le comportement de la bourgeoisie islamique dans les années 1980 s’est avérée prophétique à bien des égards, au vu de l’évolution du Hezbollah dans le système politique libanais : « L’aspiration des fractions de la bourgeoisie islamique consiste à renforcer leurs positions dans la structure du pouvoir, ou plutôt à modifier la place qu’ils occupent au sein du système politique confessionnel, afin de mieux partager l’hégémonie et de ne pas changer le système… Par sa participation, cela conduira à un renforcement et à une consolidation du système politique confessionnel et non à sa transformation ou à sa suppression. Cette solution ne constitue pas une solution, car elle ne peut conduire qu’à une aggravation de la crise du système ».
41Dans une région qui a vu des soulèvements populaires continus depuis 2011, des changements politiques intenses et rapides, il va sans doute être de plus en plus difficile à la direction du mouvement islamique libanais, notamment auprès de sa base populaire, de continuer à proclamer son soutien aux « opprimés du monde entier », tout en demeurant soumis au néolibéralisme libanais et à l’élite politique du pays. Cela dit, la base populaire du Hezbollah ne dispose pas d’une offre politique alternative, capable de défendre ses intérêts en liant questions démocratiques et sociales et de s’opposer à toutes les forces locales et régionales confessionnelles. Au moment de l’écriture de ce texte, cela semble loin d’être le cas.
Notes de bas de page
1 Des universitaires comme Aziz Al-Azmeh, Asef Bayat, Gilbert Achcar, Sadiq Jalal Al-Azm, Aijaz Ahmad, Fawaz Traboulsi et des militants politiques tels que Chris Harman et Luiza Toscane.
2 La Chambre des députés au Liban dispose de 128 sièges, dont 27 réservés pour la communauté Chiite.
3 Au Liban, les dépenses publiques représentent 34 % du PIB en 2007 et environ 40 % de celles-ci sont destinées à financer la charge des intérêts de la dette. Ceci laisse peu de place aux dépenses publiques sociales qui restent insuffisantes pour assurer une couverture sociale à l’ensemble des individus puisqu’elles représentent, en 2007, 8,5 % du PIB et 23,5 % des dépenses publiques totales (Verne, 2009).
4 La hâla islâmiyya exprime une identité collective et totalisante qui incarne une vision de « l’islam en tant qu’idéologie (aqîda) et système (nizâm), comme idée (fikr) et gouvernement (hikm) ». L’adhésion à la hâla islâmiya produit une identité collective générant un fort sentiment d’appartenance, donnant un sens à l’individu.
5 Dans cette identité collective, l’iltizâm se réfère aux normes et aux pratiques individuelles comme des obligations, par exemple, le hijab (voile) qui fait partie de l’iltizâm pour les femmes.
6 L’Accord de Taef a été conclu le 22 octobre 1989 pour mettre fin à la guerre civile libanaise. Il est le fruit d’un accord entre l’Arabie Saoudite, les États-Unis et de la Syrie imposé aux députés libanais. Cet accord a confirmé la position dominante du régime syrien au Liban.
7 Mehdi Amel, de son vrai nom Hassan Abdullah Hamdan, dirigeant et penseur important du Parti Communiste Libanais, fut assassiné en 1987, très probablement par le Hezbollah.
8 Les cinq députés titulaires d’un doctorat étaient Ali Mekdad, Hassan Fadlallah, Nawaf Musawi, Ali Fayyad et Hussein Hajj Hassan. En termes d’intérêts commerciaux, Nawwar Sahili est membre du conseil de la Syrian Lebanese Commercial Bank, Muhammad Raad et Muhammad Fneich sont actionnaires du groupe Lebanese Communication Group, affilié au Hezbollah, et Hajj Hassan dirige deux écoles privées à Beyrouth.
9 Le courant du Futur, avec à sa tête Saad Hariri, domine cette alliance avec le Parti Socialiste Progressiste de Walid Joumblatt et quelques composantes de partis chrétiens (Kataeb et Forces Libanaises).
Auteur
-
Joseph Daher
Université de Lausanne
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