Sociohistoire des trois configurations de la justice sociale en Turquie
p. 275-284
Texte intégral
Introduction
1Un rapport publié en 2015 par l’OCDE plaçait la Turquie dans le bas du classement en matière de justice sociale, juste devant le Mexique et le Chili (OCDE, 2015). Pourtant, le préambule de la Constitution turque de 1982, rédigé sous le régime militaire, précise que « chaque citoyen turc bénéficie, conformément aux impératifs d’égalité et de justice sociale, des droits et libertés fondamentaux énoncés dans la présente Constitution, et possède dès sa naissance le droit et la faculté de mener une vie décente au sein de la culture nationale, de la civilisation et de l’ordre juridique et de s’épanouir matériellement et spirituellement dans cette voie »1.
2Historiquement, la justice sociale fait l’objet de politiques spécifiques, de l’État ottoman à la période républicaine. Les politiques sociales ont été accompagnées d’un système de redistribution par les organisations civiles basées sur des solidarités communautaires (Keyder, 2010). La pauvreté a été perçue par plusieurs acteurs politiques comme relevant de la charité et du domaine des organisations civiles pour son éradication (Özbek, 1999). Les partis politiques, notamment de centre-droit et de droite conservatrice, ont davantage incité les initiatives émanant de la société civile philanthropique tandis que les partis politiques de gauche socialiste et sociale-démocrate ont mis en avant les logiques de taxation et de redistribution. Les débats qui polarisent la scène politique en Turquie opposent les tenants de l’égalité contre les tenants de la charité, autrement dit les partis politiques privilégiant les aides sociales contre ceux qui valorisent les droits sociaux (Çelik & Koray, 2015). Mais, comme on l’a souligné, la justice sociale ne saurait se cantonner à la redistribution2. S’il n’est pas question d’homogénéiser l’histoire de la République de Turquie, force est de reconnaître que l’identité nationale turque s’est construite sur un double processus d’exclusion et de rejet de la pluralité ethnique et religieuse du pays. Son modèle de citoyenneté, axé sur la turcité et l’islam sunnite, peine à se montrer inclusif et tolérant en dépit de tentatives allant dans ce sens dans les premières années du régime de l’AKP [Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la justice et du développement], au pouvoir depuis 2002. Le modèle républicain en Turquie reste basé sur un ethno-nationalisme excluant envers les groupes ethniques et religieux minoritaires comme les alévis3 et les kurdes. Pourtant, les mobilisations demandant plus de justice n’ont pas manqué de se manifester dans l’histoire du pays.
3Portées par un mouvement de gauche à partir des années 1960 sous forme de militantisme syndical, politique et étudiant, les demandes de redistribution et de reconnaissance des minorités sont longtemps restées lettre morte. L’écrasement de la gauche par la junte militaire qui prend le pouvoir le 12 septembre 1980 l’a durablement contrainte à la marginalité politique (Cormier, 2016). Cette situation a progressivement conduit à une monopolisation de la question de la justice sociale par l’islam politique et ses représentants successifs à partir des années 1980. L’AKP s’est présenté comme le champion des politiques de redistribution en véhiculant une rhétorique justicialiste, héritée du mouvement islamiste de la Vision Nationale (Milli Görüş) des années 1970. Si la question de la redistribution est prise en charge par le parti au pouvoir sans abandonner sa dimension charitable, la question de la reconnaissance est, pour sa part, l’objet d’importants conflits.
4Le mouvement Gezi de mai-juin 20134 a pourtant mis en avant l’existence de revendications de justice sociale plurielles dépassant la conception charitable du parti au pouvoir. Ces demandes de justice, allant du courant écologiste, aux identités minoritaires en passant par la gauche et le mouvement féministe et LGBTI, réclamaient un modèle social inclusif. La création en 2013, dans la foulée de ce vaste mouvement protestataire d’un parti politique, le HDP [Halkların Demokratik Partisi, Parti démocratique des peuples], a permis de renouer avec un discours visant à la reconnaissance de la pluralité sociale de la Turquie et à l’égalité des droits en tentant d’unir l’ensemble de ces demandes sociales dans un projet économique et social alternatif. Le parti s’est attiré les foudres du gouvernement suite à son relatif succès lors de la campagne présidentielle de 2014 et des élections législatives de 2015. Ses élu-e-s, locaux et nationaux, ainsi que ses militant-e-s font aujourd’hui l’objet de persécutions judiciaires et policières (Amnesty International, 2016).
5Si le débat contemporain sur la justice sociale a pris son essor, c’est à la faveur d’une perte d’influence du marxisme et d’une montée concomitante du libéralisme. Il connaît toutefois une traduction particulière en Turquie. L’investissement du religieux au nom de la justice sociale et son articulation aux logiques néolibérales par le parti au pouvoir créent une configuration singulière qui n’est pas sans susciter d’importantes résistances. Si l’État social n’a jamais été particulièrement développé, le pays connaît depuis longtemps d’importants affrontements autour des politiques de redistribution (État social versus charité islamique) et des politiques de reconnaissance des minorités. En définissant la justice sociale en Turquie comme l’articulation de trois dimensions – la redistribution étatique, l’assistance sociale privée (accompagnée des logiques partisanes) et la reconnaissance des droits des groupes minoritaires – il est alors possible d’étudier la manière dont elles se combinent historiquement.
6S’appuyant sur les travaux de recherche francophones, anglophones et turcophones sur la justice sociale en Turquie, ce chapitre propose une socio-histoire des configurations successives de la justice dans ce pays. Il vise donc à présenter un aperçu chronologique de l’évolution et des reconfigurations des trois dimensions de la justice sociale. Nous présenterons dans un premier temps les deux principales visions, de gauche et de l’islam politique, et leur cadrage de la justice sociale. Nous montrerons ensuite comment l’AKP a largement reconfiguré la question de la redistribution tout en s’inscrivant dans la continuité de la trajectoire républicaine en matière de reconnaissance des groupes minoritaires. Enfin, nous examinerons l’émergence d’une vision à la fois plus intégratrice et plus ouverte de la justice sociale à travers le parti HDP qui subit actuellement les foudres du pouvoir.
1960-2002 : des luttes pour la redistribution et refus de la reconnaissance des minorités nationales
7La question de la justice sociale s’est trouvée popularisée au cours des années 1990 dans le discours de l’islam politique sur « l’Ordre juste » [Adil düzen] à mesure que la libéralisation économique qui a accompagné le régime militaire de 1980-1983 accroissait les inégalités sociales. Parallèlement, le registre marxiste qui avait servi de catalyseur d’une partie des revendications sociales au cours des années 1960-1970 et désormais interdit, se trouvait remplacé par le développement des mobilisations « identitaires » (Simsek, 2004).
8La gauche turque monte en puissance au cours des années 1960, notamment autour du TİP [Türkiye İşçi Partisi, Parti ouvrier de Turquie], de la DİSK [Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu, Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires de Turquie] et des groupes de gauche révolutionnaire issus du milieu étudiant. Ils canalisent, à travers une rhétorique socialiste, une forte demande de redistribution, notamment au profit des paysans mais surtout des ouvriers, dont le nombre croît grâce à l’industrialisation. Ils font ainsi pression sur les gouvernements pour obtenir une législation plus développée en matière de droit du travail et militent au sein des entreprises pour l’augmentation des salaires. Les droits de grève et de se syndiquer sont officiellement reconnus par la Constitution de 1961 et traduits par les lois sur les syndicats (nº 274) et les conventions collectives (nº 275) de 1963. Ces demandes d’une meilleure redistribution des richesses et des terres pour les paysans aboutissent à une confrontation parfois brutale avec les autorités lors des grèves dans la seconde moitié des années 1970 (Dev-Genç, 1999, p. 177). Les groupes révolutionnaires issus du milieu étudiant qui se développent à partir du début des années 1970 vont également jouer un rôle dans les revendications sociales des habitants des quartiers de bidonvilles (gecekondu) des grandes métropoles, notamment à Istanbul. Relayant les demandes de la population, notamment en matière de services publics, auprès des autorités, ils participent à la politisation de ces populations mais aussi à faire de la « question sociale » un objet de préoccupation politique. Le CHP kémaliste [Cumhuriyet Halk Partisi, Parti républicain du peuple], régulièrement aux affaires au cours de cette période quoiqu’en situation de coalition, réoriente son discours politique vers une optique sociale-démocrate sous la houlette de son nouveau leader, Bülent Ecevit, ancien ministre du travail et de la sécurité sociale de 1961 à 1965. Enchâssé dans de multiples crises (politique, sociale et économique) alors que monte la violence politique entre gauche et droite, Ecevit ne parvient guère à mettre en œuvre son programme.
9Principalement focalisés sur le prolétariat ouvrier, en croissance mais très minoritaire au sein de la population, les syndicats et les partis de gauche ont peiné à se faire le relais de demandes sociales plus vastes. La focalisation très nationaliste (et anti-impérialiste) de certaines fractions de la gauche turque a mis la question de la reconnaissance au second plan des revendications politiques et sociales (Aydın, 2007). Ces organisations politiques, pourtant en partie peuplées d’individus issus des minorités nationales et religieuses du pays (kurdes, alévis), ne mobilisent guère sur ce terrain qui leur vaut, lorsqu’ils le font, des poursuites – le TİP est interdit pour avoir reconnu l’identité kurde en 1971. Une partie des militants kurdes s’autonomisent en 1978 en créant le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti ouvrier kurde) qui réclame, sur fond de marxisme-léninisme, l’autonomie du Kurdistan. Le coup d’État militaire de 1980 dissout les partis, syndicats et groupes de gauche, tout en réprimant férocement leurs militant-e-s. Il porte un coup d’arrêt à ce processus de politisation de la question sociale.
10La libéralisation économique, initiée au tournant de l’année 1980 et poursuivie par la junte, renforce les inégalités sociales et économiques d’un pays qui ne dispose pas des moyens politiques de répondre au choc de l’ouverture à la concurrence. Face à cette situation, le parti islamiste dirigé par Necmettin Erbakan, le Parti de la prospérité [Refah Partisi, RP], endosse le rôle de porte-parole des catégories modestes et, de manière plus générale, de la majorité sunnite qu’il présente comme « des “oubliés” du régime républicain déconsidérée par l’élite occidentalisée » (Tokgöz, 1994 : 27). Son programme, qui vise à établir un « Ordre juste », met en son cœur la justice socio-économique mais aussi, bien que de manière plus timide, la question de la reconnaissance de la pluralité ethnique et religieuse du pays5. L’élection de candidats du RP à la tête de plusieurs grandes villes du pays en 1994 (Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul, Melih Gökçek à Ankara) et son arrivée au pouvoir en 1996 lui permet de mettre en œuvre ce programme. Tout en dénonçant les injustices, les islamistes ne remettent pas en cause l’ordre sociopolitique issu du régime militaire. Ils en proposent des aménagements en réduisant les disparités par une meilleure allocation de l’assistance (Massicard, 2009, p. 33). D’un contenu relativement lâche et « attrape-tout », cette proposition vise tous ceux qui se considèrent comme les laissés pour compte de la nouvelle croissance économique et ceux qui pensent être exclus culturellement de la scène sociale, du fait du monopole établi par les élites modernisatrices de la république kémaliste.
11S’appuyant sur le développement du secteur charitable islamique dans les années 1990 (Göçmen, 2014) et sur la forte implantation militante dans les quartiers populaires des grands centres urbains (White, 2002), les politiques municipales menées à partir de 1994 à destination des populations les plus fragiles économiquement et socialement sont novatrices. Le programme du RP ne prévoit pas de parvenir à la justice sociale par la redistribution étatique, ni d’élargir les compétences de l’État-providence mais plutôt de miser sur la redistribution volontaire et la bienfaisance privée. Le parti met en place des programmes sociaux à l’intention des plus démunis qui passent par l’attribution de bourses et de logements, la fourniture de services sanitaires, de titres de transport en commun, de charbon et de biens de première nécessite à des prix modiques, voire gratuitement. C’est en agissant comme prestataire efficace de services que le parti a obtenu le soutien des couches défavorisées et a pu accéder au pouvoir. L’intensification du conflit avec le PKK dans le Sud-Est et la faible volonté politique de changer la donne ne conduisent pas à une reconsidération de la situation des minorités en Turquie sous le gouvernement RP. D’autant que le parti est en délicatesse avec l’armée qui le menace de plus en plus ouvertement. Interrompu par l’intervention militaire du 28 février 1997 qui force à la démission de Necmettin Erbakan, ce programme est largement repris par l’AKP à sa création en 2001.
L’ère AKP : redéfinition de l’aide sociale et maintien de l’hostilité à l’égard de la diversité
12Largement délaissée par les autorités nationales jusque-là, la justice socio-économique est l’un des chevaux de bataille de l’AKP lors de son arrivée au pouvoir en 2002. Devenu un acteur largement dominant sinon hégémonique dans certains secteurs, l’AKP promeut une vision à la fois conservatrice et proactive en matière d’aide sociale (Duru & Uzel, 2009). Souvent qualifié de néo-libéral, l’AKP n’en a pas moins largement investi et reconfiguré les politiques sociales sur lesquelles il a désormais la main (Buğra & Adar, 2008) et dont il a su faire un point d’ancrage de son pouvoir (Tuğal, 2009 ; Yankaya, 2013).
13Dans la continuité des pratiques islamistes des années 1980-1990, les actions de bienfaisance sont en partie assurées par les municipalités contrôlées par l’AKP mais aussi par un réseau mêlant ces dernières aux fondations pieuses et aux associations qui répartissent les fonds et les biens distribués par des donateurs privés issus des milieux d’affaires, ancrés dans des réseaux partisans proches du parti (Duru & Uzel, 2009). Les distributions se font en nature (vêtements, nourriture, charbon, aide pour la recherche d’emploi) (Ark, 2015) ou en espèces (bourses d’études, participation aux frais médicaux ou aux dépenses occasionnées par des cérémonies de mariage ou de circoncision) (Doğan, 2007). La charité, valorisée dans le cadre religieux, rejaillit sur les donateurs pieux et conservateurs sous forme de capital symbolique (Erdinç, 2016). Cette valorisation permet aux municipalités de l’AKP de faire plus facilement appel à des donateurs pour la réalisation de certains projets et donc de s’appuyer sur des financements extérieurs. Il s’agit là d’un mode spécifique de gouvernement des sociétés locales. Comme l’écrit Élise Massicard, « on voit comment ont été transposées dans la sphère institutionnelle les pratiques de militantisme à l’origine du succès électoral des islamistes » (Massicard, 2014). Ces logiques de redistribution ne sont pas étrangères à la popularité du parti au pouvoir et contribuent à maximiser ses chances de réélection (Ark, 2015). La faiblesse institutionnelle de la gauche depuis les années 1980 ne lui a guère permis de concurrencer les islamistes et de s’installer comme relais des demandes sociales de la population, notamment en ce qui concerne les catégories populaires6.
14Parallèlement à ces politiques de redistribution à la fois volontaristes et électoralistes, l’AKP a eu un positionnement d’abord sinueux puis franchement hostile à toute ouverture de l’identité turque et reconnaissance de la diversité (Duru & Uzel, 2009). Malgré des initiatives saluées, notamment vis-à-vis des Kurdes, l’AKP renâcle à remettre en cause le modèle républicain et à l’articuler à une politique de reconnaissance. Lorsqu’il est élu, l’AKP s’engage pourtant à mettre un terme à la « sale guerre » (Bozarslan, 2016) qui sévit dans le sud-est du pays et s’engage à faire cesser toutes les discriminations ethniques, religieuses, confessionnelles et sexuelles (Insel, 2017, p. 87). Malgré la relative ouverture juridique et politique sous l’influence du processus d’adhésion à l’Union Européenne, l’AKP a mobilisé dès 2002 des ressources répressives de l’État et a mis en place des réglementations juridiques allant à l’encontre des droits humains (Türközü, 2009). La reconnaissance officielle des lieux de culte des alévis n’a jamais abouti, les négociations de paix avec le mouvement kurde ont été brutalement interrompues par le gouvernement AKP en 2015, les droits et libertés des femmes et des LGBTI ont été fortement reniés par l’expansion de la répression étatique. Les conditions de détention se sont progressivement dégradées de 2003 à 2016, notamment par l’augmentation des violations du droit à un procès équitable et à un délai de procédure raisonnable (Türközü, 2009, p. 262).
Le HDP : concilier redistribution et reconnaissance des minorités
15Jusqu’ici principalement prises en charge par les partis politiques et syndicats socialistes, le secteur associatif et les partis kurdes successifs7, les demandes de justice sociale alternatives à la vision portée par l’islam politique parvenaient avec difficulté à obtenir une place dans l’espace public, médiatique et politique. Les programmes progressistes mettant en avant le caractère social de la République de Turquie ont été proposés par le SODEP [Sosyal demokrasi partisi, Parti de la social-démocratie] et le SHP [Sosyal demokrat halkçı parti, Parti populaire social-démocrate], les avatars sociaux-démocrates du CHP dans les années 1980 et 1990 pendant la période d’interdiction du parti suite au coup d’État de 1980 (Karakaş, 2014). La construction de l’ÖDP [Özgürlük ve dayanışma partisi, Parti de la liberté et de solidarité] en 1996 a été considérée comme le moment de recomposition d’une gauche turque défenseuse des droits sociaux et syndicaux (Uras, 2014). Ces tentatives n’ont pas cependant eu de suite électorale sensible.
16Le mouvement Gezi de l’été 2013 a progressivement coagulé des demandes sociales multiples qui jusqu’ici coexistaient sans toujours se rejoindre. Les revendications d’une citoyenneté ouverte et intégratrice en même temps qu’une demande d’inclusion générale dans les logiques de redistribution ont cimenté le mouvement et l’ont conduit à dépasser son cadre de revendication initial purement local. Apparaissaient des réclamations pour une société économiquement et socialement égalitaire, qu’il s’agisse des identités ethniques (kurdes), religieuses (alévis) et de genre (féministe, LGBTI). La création du HDP [Halkların demokratik partisi, Parti démocratique des peuples] – le pluriel est ici éloquent – a su traduire cette mobilisation dans le champ politique. Le parti, qui s’appuie en grande partie sur les structures du mouvement kurde, ne saurait toutefois être résumé à un « parti kurde ». Il rassemble des mouvements divers allant de la gauche socialiste aux associations de quartier, aux mouvements féministes et LGBTI, en passant par les divers courants écologistes et altermondialistes (Lelandais, 2011). Le parti articule les revendications sociales de groupes sociaux divers mais rassemblés autour d’une vision progressiste de la société.
17Le HDP propose une vision sociale plus inclusive d’un point de vue économique. Il propose en effet une économie qui ne soit plus basée sur les réseaux de charité musulmans et critique leur dimension clientélaire, tout en mettant en avant une amélioration des salaires, des pensions de retraite, des allocations chômage et un salaire minimal plus élevé, des subventions publiques pour l’agriculture et l’artisanat (HDP, 2017). Il soutient également l’action syndicale en collaboration avec la DİSK (centrale syndicale ouvrière socialiste) et la KESK (Kamu Emekçileri Sendikaları Konfederasyonu, Confédération syndicale de fonctionnaires) (Erdinç, 2016). Sur le plan social, il propose de reconnaître la pluralité sociale, religieuse et ethnique de la Turquie, de mettre fin aux discriminations, en particulier envers les Kurdes (non dans une perspective indépendantiste mais plutôt dans celle d’une décentralisation avancée) et les alévis tout en promouvant les droits des LGBTI et des femmes. Il accompagne le combat des acteurs de gauche qui se mobilisent pour demander des comptes à propos de la répression de la junte après le coup d’État de 1980 (Cormier, 2018) et des exactions commises par les forces de sécurité au cours de la « sale guerre » contre le mouvement kurde qui se poursuit depuis 1984 et qui a fait plus de 40 000 morts au Kurdistan8.
18Le parti fait actuellement l’objet d’une répression féroce de la part des autorités turques en raison de ses succès électoraux, modestes mais significatifs9. L’entrée du parti au Parlement en 2015 a entraîné la perte pour l’AKP de sa majorité absolue. Les député-e-s HDP ont vu leur immunité parlementaire levée, les permanences du parti fermées les unes après les autres et les militant-e-s et dirigeant-e-s nationaux et locaux ont été arrêté-e-s et emprisonné-e-s. Ces persécutions montrent d’abord la dérive autoritaire du pouvoir de l’AKP et du président de la République, Recep Tayyip Erdoğan. Elles soulignent aussi la difficulté à faire évoluer le modèle républicain en Turquie, auquel l’AKP, que l’on prétend hostile au kémalisme, ne déroge pourtant guère sur ce point. Le soutien offert à l’AKP par le CHP et le parti d’extrême droite MHP [Milliyetçi Hareket Partisi, Parti de l’action nationaliste] à la répression du mouvement kurde souligne le maintien d’une vision unitaire et nationaliste de la société. L’AKP travaille à renforcer le pouvoir de la population majoritaire (turque/sunnite) en s’en faisant le représentant exclusif. Le maintien de la pression sur les lieux de culte alévis, mais surtout la reprise féroce des hostilités au Kurdistan depuis 2015, en sont l’illustration.
Conclusion
19L’analyse de la trajectoire de la notion de la justice sociale en Turquie a permis de mettre en lumière l’évolution de trois conceptions de cette notion, qui coexistent pour les deux dernières. Cette contribution s’est efforcée de les restituer, en lien avec les évolutions sociales, économiques et politiques qu’a connues ce pays, mais aussi en les rapportant aux constructions par les acteurs des revendications en la matière.
20De l’époque ottomane à la période républicaine, l’État turc a cherché à mettre en place un système de redistribution économique en privilégiant tour à tour différentes conceptions suivant la couleur politique des partis au pouvoir. Les acteurs sociaux, plus précisément les syndicats, les associations et les partis politiques de gauche, ont été porteurs des revendications sociales mettant en avant une société plus juste et égalitaire dans les décennies 1960 et 1970. Les partis politiques islamo-conservateurs au cours des années 1980 et 1990 ont privilégié les aides sociales et l’assistance, mettant au second plan les identités minoritaires. Héritier de cette conception, l’AKP a durablement transformé la perception de la justice sociale issue de la gauche.
21Peut-on dès lors invoquer une spécificité turque en matière de justice sociale ? En Turquie comme ailleurs, l’État n’est plus le principal acteur de la redistribution. S’inspirant d’un modèle néolibéral aujourd’hui mondialisé, il délègue la prise en charge des plus démunis aux associations et aux fondations privées pieuses. Cependant, le cas turc permet de montrer comment les logiques partisanes deviennent une condition préalable à l’accès aux aides sociales distribuées de manière sélective. Les politiques néolibérales sont ainsi accompagnées par les logiques partisanes de l’AKP, ce qui contribue à renforcer son assise sociale.
22Outre cette dimension économique de la justice sociale, la spécificité turque se situe davantage du côté du refus politique, continu depuis les débuts du régime républicain, de reconnaître et d’inclure les groupes minoritaires. Cette hostilité à l’idée d’une société plurielle sur le plan ethnique, religieux et sexuel se trouve partagée par l’ensemble des partis politiques ayant gouverné le pays depuis les débuts de la République. Seule la gauche, quoique de manière partielle, et le HDP aujourd’hui, ont tenté de mettre en avant la nécessité de reconsidérer l’identité républicaine. Ils l’ont chaque fois payé d’une forte répression.
Notes de bas de page
1 “Her Türk vatandaşının bu Anayasadaki temel hak ve hürriyetlerden eşitlik ve sosyal adalet gereklerince yararlanarak millî kültür, medeniyet ve hukuk düzeni içinde onurlu bir hayat sürdürme ve maddî ve manevî varlığını bu yönde geliştirme hak ve yetkisine doğuştan sahip olduğu”, (Türkiye Cumhuriyeti Anayasası [Constitution de la république de Turquie], 1982).
2 Dans ses travaux, Nancy Fraser considère que la justice sociale doit articuler redistribution (dimension économique) et reconnaissance (dimension culturelle ou symbolique). Dès lors, l’injustice est « le produit des modèles sociaux de représentation, d’interprétation et de communication, et prend les formes de la domination culturelle, […] de la non-reconnaissance […] ou de mépris ». Elle précise par ailleurs que « l’injustice économique et l’injustice culturelle sont habituellement imbriquées de telle manière qu’elles se renforcent dialectiquement » (Fraser, 2005 : 16-19).
3 Les alévis sont un groupe confessionnel hétérodoxe constituant 15 ou 20 % de la population de Turquie (Massicard, 2005).
4 Les mobilisations du Parc Gezi ont éclaté à la suite de la protestation d’un groupe de manifestants s’opposant à la destruction du Parc sur la place Taksim à Istanbul en vue d’un projet de réaménagement urbain de la place par le gouvernement AKP. Les protestations ont marqué la vie politique en Turquie en mai-juin 2013 tant par la diffusion des manifestations dans le pays (en particulier dans les principales villes) que par le nombre et la diversité des mobilisés (étudiant-e-s, enseignant-e-s, syndicats, femmes, LGBTI, écologistes, Kurdes, alévis, kémalistes). Ces alliances parfois surprenantes avaient pour objectif de constituer un front commun d’opposition contre le gouvernement AKP.
5 Au début des années 1990, face à l’intensification de la guerre entre le PKK et les forces armées dans le sud-est du pays, le RP avance la nécessité d’une définition sans référence ethnique de la citoyenneté pour résoudre cette question. Elle est reconnue publiquement par les jeunes cadres du parti, dont Tayyip Erdoğan, président de la section stambouliote (Insel, 2017 : 76).
6 Élise Massicard note d’ailleurs que « l’absence d’ONG charitables équivalentes dans d’autres milieux – alévis ou laïques notamment – désavantage certains groupes dans la distribution de l’aide sociale » (Massicard, 2014 : 30).
7 Le HDP est le successeur des partis politiques du mouvement kurde des années 1980 aux années 2000 (le BDP, le DTP, le HEP, le DEP, le HADEP, le DEHAP) fermés sous prétexte de porter atteinte à l’unité nationale de la Turquie.
8 Le journal Milliyet, relayant en 2010 des chiffres officiels, faisait état du chiffre de 41 828 morts entre 1984 et 2009 (Şener, 2010).
9 Candidat aux élections présidentielles, Selahattin Demirtaş, co-président du HDP, a obtenu 9,76 % des voix. Aux élections législatives de juin 2015, le HDP a franchi le seuil électoral de 10 % nécessaire pour obtenir une représentation parlementaire avec 13,12 % des voix. Il dispose alors de 80 députés à l’Assemblée nationale.
Auteurs
-
Paul Cormier
Centre Émile Durkheim/IEP de Bordeaux et Centre de Recherche sur l’Action Politique de l’Université de Lausanne
-
Işıl Erdinç
Centre Européen de Sociologie et de Science Politique et Centre d’Études Turques, Ottomanes, Balkaniques et Centrasiatiques
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