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Justice spatiale et environnementale
p. 169-180
Texte intégral
Introduction : un concept récent en géographie
1Les concepts de justice spatiale et de justice environnementale doivent être compris comme des composantes de la justice sociale car la réalité est socio-spatiale et socio-environnementale : le fait social s’inscrit dans les territoires et y traduit les rapports de force existant entre les acteurs sociaux. Le social agit sur le spatial, mais il y a une rétroaction du spatial sur le social. De même, agir sur l’environnement, c’est agir sur le social, et réciproquement. Tout comme la justice spatiale est un problème social, la justice environnementale est un problème de socio-environnement. Le spatial et l’environnemental sont donc des entrées possibles de la compréhension du social.
2L’idée que le concept de justice ait sa place dans l’analyse géographique est relativement nouvelle. Respectant une tradition empirique et soucieuse de ne pas se départir d’une neutralité axiologique considérée comme condition d’un discours scientifique, les géographes se sont longtemps montrés attentifs aux réalités du terrain et rétifs aux apports théoriques. D’une façon tacite, ce positionnement validait les configurations spatiales décrites au lieu d’analyser d’une façon critique leur signification sociale. Ainsi, les travaux dits de géographie coloniale qui avaient accompagné l’expansion de l’empire français au début du vingtième siècle n’y avaient vu qu’une œuvre civilisatrice. Rien, alors, qui fasse référence à l’idée de justice, mais l’approbation implicite d’un impérialisme supposé exporter au-delà des mers les valeurs républicaines, dans un déni total de l’oppression du colonisé1. L’asservissement des peuples et la division internationale du travail ont été ignorés ou célébrés comme les marques du progrès. La géographie économique des pays occidentaux a souvent décrit la croissance en ignorant son coût humain et écologique, tandis que celle des pays dits socialistes ne disait mot du stalinisme2.
3Les concepts de justice spatiale et de justice environnementale sont donc apparus tardivement. Mais d’autres disciplines conféraient au territoire une place croissante dans le fonctionnement social – on parlera plus tard de tournant spatial – poussant les géographes à s’emparer d’une question non encore formulée en termes de géoéthique. Le modèle centre-périphérie, inspiré entre autres par Fernand Braudel3, devait dès lors s’imposer comme le plus robuste pour expliquer l’organisation des territoires. Il allait inspirer bien des approches. Chez des sociologues comme Fernando Henrique Cardoso et Faletto et des économistes comme Samir Amin est née l’École de la Dépendance pour laquelle la pauvreté des pays qualifiés alors de sous-développés résulte de leur dépendance à l’égard d’un centre qui les exploite. André Gunder Frank (1970 ; 1972) montra sur le cas latino-américain comment cette dépendance se lit dans l’organisation extravertie des territoires et, en particulier, dans le rôle d’intermédiation qu’y jouent les grandes villes entre le centre dominant et la périphérie dominée. Il voyait dans les limites apportées à l’économie de ces villes le sous-développement du développement et dans leur rôle pour diffuser autour d’elles l’économie de marché le développement du sous-développement. Sans adopter les thèses léninistes, ni même adhérer nécessairement à la théorie marxiste, il reprenait la critique de l’impérialisme comme « stade suprême » du capitalisme, ou de la domination d’une classe franchissant les frontières et s’étendant aux dimensions de la planète. On reconnaît les thèses tiers-mondistes des années 1960. On sait qu’elles ont inspiré la Géographie du Sous-Développement publiée par Yves Lacoste en 19654, mais on note aussi que le terme de justice spatiale est absent de cet ouvrage.
4Si la revue L’Espace Géographique a publié en 1978 un numéro sur Espace et justice sociale, c’est en 1981 que, pour la première fois, le mot justice figure dans le titre d’un ouvrage de géographie en langue française. Avec son livre Société, Espace et Justice, Alain Reynaud donnait une formulation étoffée du modèle centre-périphérie et montrait les moteurs socio-économiques des processus de domination entre les territoires : concentration des facteurs de production dans les centres, appauvrissement au moins relatif des périphéries, différenciation de ces dernières selon qu’elles sont intégrées à l’économie du centre ou délaissées par lui, dynamique des systèmes spatiaux dans le temps. Impossible, après cette publication, d’ignorer que les groupes sociaux dominants organisent le territoire pour servir leurs intérêts et exercer leur pouvoir.
5Il appartiendra à d’autres auteurs d’élargir le champ d’observation de cet ouvrage pionnier. Aux États-Unis, notamment, les travaux d’Henri Lefebvre, d’inspiration marxiste, ont connu un grand succès auprès de la géographie dite radicale, illustrée par un auteur comme Bunge et la revue Antipodes. Le Droit à la ville (1968), d’Henri Lefebvre, a orienté les chercheurs dans l’analyse politique des rapports sociaux tels que mis en évidence et cristallisés dans les métropoles. Chez David Harvey et Edward Soja, la référence à la justice se fait explicite et prend pour objet l’espace urbain considéré comme à la fois production sociale et matrice dans laquelle se construisent les rapports sociaux, lieu où se concrétisent les rapports de force du capitalisme et la lutte contre ce dernier.
6L’environnement est aussi apparu comme un terrain favorable à l’analyse et à la dénonciation des rapports sociaux inégaux. Même s’il existe en Europe une tradition de pensée écologiste critique de la société industrielle et capitaliste5, les termes anglais environmental justice et spatial justice sont nés dans les villes états-uniennes. Le premier est issu des mouvements de défense des droits civiques protestant contre le cumul des discriminations raciales, sociales et environnementales dans les mêmes quartiers (Bullard, 1990 ; Taylor, 2000). Parallèlement, des chercheurs se rattachant à la political ecology ont compris l’environnement comme un champ de luttes de pouvoir. Ils ont suivi la pensée de Bruno Latour renversant le dualisme nature/culture pour considérer l’environnement comme un « hybride » nature-société. Appliquées aux pays du Sud, ces analyses ont montré comment les discours scientifiques sur la nature étaient autant de dispositifs coercitifs envers les sociétés rurales et elles ont dénoncé les accaparements de ressources dont ces sociétés ont été victimes6. Selon Juan Martinez-Alier, se sont ainsi développés des courants académiques et des mouvements sociaux témoignant d’un environnementalisme du pauvre, opposé à un écologisme de la préservation de la nature, qui serait indifférent aux conditions de vie des populations déshéritées, et à un écologisme gestionnaire, plus préoccupé de croissance économique que de durabilité écologique et d’équité sociale.
7L’Anthropocène, cette nouvelle période ouverte avec le changement climatique, a inscrit la justice environnementale dans les débats publics. Qui et quel mode de développement portent la responsabilité de la crise environnementale, quels espaces et quelles populations touche-t-elle, quel impact social peuvent avoir les mesures destinées à la limiter, dans quel environnement allons-nous et voulons-nous vivre, quel environnement doit être préservé, et pour qui ? Les relations entre la prédation des ressources, les pollutions, la destruction des équilibres bioclimatiques, sont de plus en plus analysées comme des facteurs constitutifs des inégalités économiques, des discriminations, de la marginalisation politique. Presque partout dans le monde, y compris dans des pays non démocratiques comme la Chine, les mouvements d’opposition à ces injustices environnementales se sont multipliés. Beaucoup dénoncent la façon dont les plus démunis sont victimes de grands aménagements. En occupant les lieux, certains, comme les mouvements zadistes, cherchent à construire un modèle alternatif de société. Mais les relations entre justice sociale et écologisme se déclinent de façons diversifiées et parfois contradictoires. Les protestations écologistes, en effet, ne sont pas inspirées toutes par la justice sociale : on est parfois au contraire dans l’égoïsme territorial pur quand il s’agit de mouvements nimby (not in my back yard).
8La question intéresse bien sûr les politiques. En France, le ministère en charge de l’environnement s’intitulait en 2017 « de la transition écologique et des solidarités ». À l’échelle internationale, le protocole de Kyoto (1997) et les conférences mondiales sur le climat qui l’ont suivi ont réservé un traitement particulier aux pays pauvres, faibles émetteurs de gaz à effet de serre, et souvent premières victimes du changement climatique. Mais une transition écologique basée sur la finance, la technologie, ou la conservation de la « nature », risque de laisser de côté les populations et les espaces les plus pauvres, mal armés pour s’en saisir, ou de fabriquer simultanément des « enfers gris », où les mécanismes de dégradation, sociale et environnementale se cumulent, et des « paradis verts » qui réservent les aménités environnementales aux plus puissants. Le mouvement Justice climatique qui s’est fait connaître à Copenhague en 20097 proteste contre ces injustices socio-environnementales produites par le changement climatique, ou par la lutte contre ce dernier.
Comment penser la justice spatiale et environnementale ?
9Positionnement de recherche réputé légitime, la géo-éthique fait de la justice spatiale et environnementale le concept clé des travaux de plusieurs géographes8. Quelle que soit la théorie dans laquelle elle s’inscrit, elle interroge les effets de lieu sur le sort des personnes. Elle connaît une double tension, d’une part entre l’égalitarisme et l’acceptation d’une certaine inégalité, d’autre part entre l’universalisme et la reconnaissance des particularismes.
10En réponse au premier point, la géographie peut s’inspirer de la théorie du philosophe John Rawls. Bien qu’il ne parle jamais d’espace, l’auteur de la Théorie de la Justice offre une clé d’analyse des organisations territoriales. Certaines inégalités étant, selon lui, inévitables, et cela privant de crédibilité l’utopie de l’égalité absolue, l’idée est qu’il faut optimiser les inégalités au bénéfice des plus modestes, c’est-à-dire faire en sorte que ceux qui ont le moins aient le plus possible. La configuration juste est donc celle qui maximise leur part : il faut maximiser le minimum, ce que John Rawls résume dans le terme de maximin. Appliquée à la géographie, cette idée permet de qualifier le modèle centre/périphérie au regard de la justice et de donner réponse au paradoxe du développement inégal. En effet, le développement au sens plein du terme va de pair avec la justice, et il est pourtant dit inégal car il ne se réalise jamais uniformément. Non seulement il ne gomme pas toutes les inégalités, mais il en crée de nouvelles.
11La question à poser est dès lors la suivante : l’opposition-complémentarité entre le centre et la périphérie est-elle juste, alors qu’elle recouvre une inégalité entre le centre qui a plus et la périphérie qui a moins ? Ou, dit autrement : la périphérie a-t-elle moins que si le centre n’existait pas, ou a-t-elle davantage grâce à l’existence du centre ? Si le centre prive la périphérie de ses ressources naturelles (achat à bas prix des matières brutes), financières (concentration de l’épargne pour les investissements) et de son capital humain (migration de la force de travail), il exerce sur elle une domination injuste. Si, en revanche, le centre redistribue la richesse produite et/ou entraîne la périphérie dans une dynamique qui améliore le sort des habitants, il n’y a pas d’injustice. Doit-on alors parler de justice spatiale ? Non, si le maximin n’est pas atteint… or on ne peut prouver qu’il le soit et on imagine qu’il ne l’est jamais. Du moins peut-on dire que la seconde situation est moins injuste que la première. De plus, les deux situations peuvent coexister dans une seule configuration qui les combine, hiérarchisant les périphéries entre une périphérie qui bénéficie des effets d’entraînement du centre – c’est la périphérie interne – et une périphérie qui n’en bénéficie pas et est pénalisée par l’asymétrie des flux qui la relient au centre – c’est la périphérie externe.
12Le mérite de l’approche ici proposée est d’appliquer au territoire la distinction établie par John Rawls entre inégalité et injustice : une inégalité n’est pas nécessairement et par définition une injustice, mais elle l’est si elle contrevient au principe du maximin.
13Le concept de justice spatiale met aussi en tension l’universalisme et la reconnaissance des particularismes. Les principes de justice ont-ils une portée universelle ou faut-il considérer comme légitimes les normes édictées par les groupes sociaux, et, en conséquence, qualifier les pratiques de justes ou d’injustes selon leur conformité ou leur non-conformité avec lesdites normes. Cette tension introduit à la question du communautarisme. Il faut alors considérer la compatibilité des usages communautaires avec les principes reconnus comme universels. Sous réserve qu’il ne recouvre aucun impérialisme culturel, l’universalisme témoigne de l’unité de l’espèce humaine. Les pratiques sociales particulières aux groupes y puisent donc leur légitimité si, mais seulement si, elles ne contreviennent pas aux valeurs reconnues comme universelles, pour éviter le risque d’une essentialisation des spécificités culturelles susceptibles d’atteindre à la liberté des personnes.
14Compte tenu de la diversité culturelle de la planète, le sujet intéresse directement la géographie dans la mesure où, souvent, les communautarismes s’inscrivent dans des territoires et dans des milieux perçus par les intéressés comme garants de leur identité collective. Ainsi, les peuples autochtones réclament-ils la protection d’éléments du territoire ou de l’environnement sur lesquels se fonde symboliquement leur identité, et de pouvoir décider de l’exploitation de ressources pour leur propre intérêt. Le problème se déplace alors de la justice distributive – la répartition des avantages et des charges de la coopération sociale selon les termes de John Rawls – à la justice comme reconnaissance de la personne. Ce point est d’une importance cruciale. Si la Théorie de la Justice admet que puissent exister des inégalités qui soient justes parce qu’elles profitent aux plus démunis, elle soumet cela à la condition de l’égalité des chances et, raison pour laquelle elle est parfois décrite comme un égalitarisme libéral, elle pose la stricte égalité de la valeur d’existence des sujets en tant qu’êtres rationnels.
15Il faut donc identifier ce qui, dans l’organisation des lieux, va contre la reconnaissance de cette égalité, et se demander si être à part dans l’espace revient à être ignoré dans la cité, la justice, selon Nancy Fraser, consistant à être reconnu comme un pair dans l’arène politique (Young, 1990). Or, la ségrégation produit la discrimination, la relégation et l’exclusion. Elle traduit le refus de l’égale valeur intrinsèque des partenaires sociaux, et fragilise donc le principe de l’égalité citoyenne.
16C’est donc une combinaison de trois approches, d’abord distributive au sens économique, ensuite de reconnaissance culturelle, enfin politique au sens des mécanismes d’accès et d’exercice du pouvoir, qui permet d’appréhender les injustices.
Justice et échelles spatiales
17La réalité sociale est pluriscalaire : chaque individu se trouve inséré dans des rapports aux autres et à l’environnement qui vont de l’intime, au local, au national et au mondial. Les interférences entre les échelles géographiques posent le problème des relations entre la micro-justice et la macro-justice : réaliser la justice dans la proximité immédiate – on est alors dans la micro-justice – ou à l’échelle d’une ville, est-ce vraiment la justice si, au-delà du périmètre considéré, d’autres personnes s’en trouvent pénalisées, soit qu’elles financent des équipements qu’elles n’utiliseront pas, soit qu’elles en subissent des impacts négatifs ? La justice dans le centre en est-elle une si elle est rendue possible par l’injustice dans la périphérie ? Une politique qui améliore la qualité environnementale en un lieu en déplaçant les nuisances en un autre lieu peut-elle être juste9 ? Clairement non. À l’échelle mondiale, les conflits de classes qui existent au Nord peuvent-ils trouver leur solution dans les bas salaires des pays du Sud susceptibles, le commerce international aidant, d’augmenter le pouvoir d’achat des pauvres du Nord ? La question est dans la réponse : la justice qui produit de l’injustice ailleurs n’est pas la justice. Cette observation ne délégitime pas les revendications salariales dans les pays du Nord, mais dénonce l’externalisation de la question sociale hors des frontières : la classe dominante du centre instrumentalise l’espace en vue de perpétuer sa domination, avec, dans la périphérie, la complicité d’élites intéressées à partager les profits de cette domination (tout en dénonçant cette dernière afin de s’exonérer de leurs propres responsabilités). La place des territoires dans les relations humaines aboutit alors à mettre en compétition les solidarités fondées sur l’appartenance à une classe sociale et celles entretenues par la résidence en un lieu. Le modèle qui autorise cette conclusion est par trop simplificateur. L’émergence des nouveaux pays industriels, en particulier de la Chine, nous montre que les configurations géographiques évoluent et se complexifient avec le temps – c’est l’objet de la géo-histoire – avec plusieurs centres hiérarchisés qui se livrent une sévère compétition.
18Il faut agir partout, mais la mondialisation oblige à envisager la question sociale au niveau de la planète pour la penser correctement aussi aux niveaux inférieurs. Cette observation rejoint l’idée de John Rawls selon laquelle il faut agir d’abord sur les structures de base du système social, priorité qui permet de produire le juste à des échelles spatiales plus réduites : condition nécessaire mais non suffisante, la macro-justice en amont rend possible la micro-justice en aval. Mettre en œuvre ces principes requiert de définir à l’échelle mondiale des règles équitables en matière de commerce international, de flux financiers, de droits sociaux, de législation fiscale et, non moins important, d’environnement.
19Force est donc d’examiner l’architecture institutionnelle des territoires pour saisir les conséquences du maillage politico-administratif de l’espace géographique (États, régions, communes) sur la justice spatiale dans sa dimension distributive comme dans ce qui touche à l’exercice de la citoyenneté. En matière de justice distributive, les effets des frontières et des limites administratives sont flagrants. Quant à l’accès aux ressources naturelles, il pose la question des biens communs. Que des biens communs (l’air, l’océan, la biodiversité…) considérés comme tels parce qu’ils sont d’intérêt vital pour tous soient exploités et dégradés d’une façon irresponsable par des États constitue une grave injustice. Le réchauffement climatique en est l’inquiétante illustration.
20La territorialité des lois est cause d’autres formes d’injustices spatiales, notamment en matière fiscale et sociale. Parce que les frontières ne constituent plus des murailles, leur maintien alors que se réalise l’intégration des forces productives et des formations sociales crée des discontinuités territoriales génératrices de graves injustices. Cela permet de concentrer spatialement les avantages de la mondialisation et d’en rejeter les coûts ailleurs, la figure exemplaire de cette injustice étant les paradis fiscaux. La finesse du maillage dans un espace mondialisé produit ainsi une tragique combinaison de « micro-territoires » et de « macro-injustice ». Malgré l’ONU et les conventions internationales, l’incohérence demeure : les problèmes les plus graves sont devenus mondiaux et le niveau principal de la souveraineté reste l’État… et encore sous réserve que ce dernier ne soit pas aujourd’hui dessaisi de ses compétences par des intérêts privés10.
21Pour des enjeux de moindre portée, le problème existe aussi à l’intérieur des territoires étatiques. Problème de justice distributive, certes, avec la répartition des charges collectives : dans la France des 36 000 communes, les habitants sont soumis à des impôts locaux inégaux selon que les budgets communaux sont abondés ou non par des taxes payées par les entreprises, et cela pour des prestations évidemment très variables. Mais plus profondément, relativement au processus de prise de décision politique, le principe de subsidiarité, appliqué de façons variables selon que la tradition est centralisatrice ou décentralisatrice, hiérarchise les compétences entre les niveaux du maillage territorial. Les changements dans la répartition de la population et les progrès des moyens de circulation conduisent parfois à redessiner la carte administrative pour mieux assurer la participation des citoyens au processus démocratique dans des territoires politiques éloignés du centre. En France, en l’absence de fusion des communes, les intercommunalités vont dans ce sens. Par ailleurs, on sait que la morphométrie des circonscriptions électorales peut porter atteinte à l’égalité citoyenne (nombre inégal des électeurs inscrits et découpages réalisés à des fins partisanes).
22Au total, le problème de justice spatiale posé par le maillage du territoire est donc moins technique que politique. Il ne se réduit pas à la justice distributive et concerne l’exercice de la citoyenneté.
L’aménagement du territoire : produire le juste
23L’intrication du social, du spatial et de l’environnemental valide l’idée que le spatial et l’environnemental sont des champs d’intervention pour agir sur le social et elle autorise à penser que l’action sur le territoire peut produire le juste… ou l’injuste. Certains aménagements à but écologique peuvent avoir des effets contestables en termes sociaux11.
24L’accès aux services publics comme l’enseignement et le système de soins figure parmi les revendications les plus sensibles car c’est une condition de l’égalité des chances ressentie elle-même comme un principe fondamental de justice. Pour des individus dispersés sur de vastes territoires, la distance kilométrique ne compte pas sans la distance en temps et en coût. Le problème se décline de façon distincte selon que le choix de résider en un lieu reculé est pour l’usager une contrainte dont la collectivité doit tenir compte ou qu’il relève d’un mode de vie librement adopté, dont il serait inéquitable de faire payer par d’autres le surcoût éventuel. Dans tous les cas, les choix de localisation traduisent des choix sociaux qui renvoient eux-mêmes à des conceptions du juste. Mais, une approche géographique doit intégrer dans son analyse les réalités physiques du milieu (les cours d’eau et les montagnes existent !) et la répartition de la population, de sorte que la mise en œuvre des principes est toujours complexe. Ainsi, un souci d’égalité peut aboutir parfois (pas toujours !) à des résultats qui pénalisent tous les usagers alors qu’une option rawlsienne (desservir le mieux possible ceux qui seront le moins bien desservis) constituerait une alternative plus équitable et, au final, profitable à tous12.
25L’aménagement du territoire et de l’environnement suppose donc la mise en cohérence de l’organisation des lieux avec un projet de société. Réduire les injustices spatiales implique de penser des conditions territoriales de l’allocation de la dépense publique et de l’investissement productif privé. C’est ce qui a été fait en France pour certaines régions sous-industrialisées (l’Ouest) ou en déclin industriel (le Nord, la Lorraine) et par la mise en place de zones franches urbaines à l’échelle locale. L’action de l’Italie dans le Mezzogiorno ou du Brésil dans sa région Nordeste relève de la même idée : une discrimination positive à base territoriale. Cependant, le territoire visé compte des catégories sociales aux intérêts divergents et le rapport de forces politique donne parfois aux élites locales la possibilité de capter à leur profit la manne publique.
26Traiter par le territoire ou l’environnement une question sociale comporte donc le risque qu’au nom de la justice spatiale, on aggrave l’injustice sociale. Pour autant, il serait absurde de négliger l’action sur l’espace. Si un problème socio-économique appelle prioritairement une réponse sur le registre du social et de l’économique, il demeure que le spatial entre dans les paramètres à considérer et figure parmi les moyens d’intervention. Il se trouve lui-même impacté par les mesures sociales redistributives parce que les sommes allouées relancent l’économie du lieu, la consommation des plus modestes et possiblement les activités productives, avec des effets bénéfiques sur l’emploi13. Produire implique souvent de concentrer géographiquement pour qu’un effet de synergie augmente l’efficacité globale du système productif. Mais, concentrer la production n’interdit pas de répartir équitablement la richesse produite entre les personnes et donc entre les lieux. La concentration géographique du système productif est juste si, mieux que ne le ferait le saupoudrage, elle finance une distribution élargie du développement14.
Conclusion
27Pour qu’existe quelque chose comme une justice spatiale et environnementale, il faudrait que la société elle-même soit juste. Il faudrait également des approches de la justice qui fassent consensus. Il s’agit pour l’instant d’une utopie positive, un objectif dont on ne sait s’il sera atteint un jour, mais dont on sait devoir et pouvoir s’approcher, même s’il ne peut y avoir de justice sans débat sur ce qu’est la justice elle-même.
28En attendant, cela n’empêche pas qu’il y ait du plus ou moins juste. Dans un système socio-spatial et socio-environnemental, il convient de viser l’efficacité corrective systémique. Il faut pour cela combiner les actions conduites dans les trois champs d’intervention possibles que sont la société, l’organisation de l’espace et l’environnement, les hiérarchiser et trouver les meilleurs leviers pour qu’une opération dans l’un de ces trois domaines ait des effets d’entraînement sur les deux autres.
Notes de bas de page
1 Une exception notable : dans L’Empire britannique, Étude de géographie coloniale (1923), Albert Demangeon adoptait un positionnement anticolonialiste et dressait un sévère réquisitoire contre la colonisation britannique en Inde.
2 Là encore, une exception importante : Brunet publiait en 1981 une Géographie du Goulag (Brunet, 1981).
3 Fernand Braudel a montré, avec la notion d’économie-monde, comment un espace géographique peut constituer un système organique dont les éléments sont hiérarchisés par un centre (Braudel, 1949).
4 La première édition de 1965 a été suivie de plusieurs autres, passablement remaniées.
5 Sans faire l’histoire de la pensée écologiste « de gauche », on pourra citer, en géographie notamment, Élisée Reclus, dont l’approche de la discipline, notamment des milieux et du vivant, est influencée par ses convictions anarchistes. Plus récemment, du côté de la philosophie ou de l’économie, on pense à Ivan Illich, André Gorz, ou Serge Latouche.
6 Sur la political ecology, voir par exemple Blaikie (1985), Peluso and Watts (2001). Comparativement, en France, la géographie tropicale de la même période était bien plus attachée à la description de systèmes agraires et de logiques paysannes, sans les comprendre comme le résultat de rapports de force.
7 À l’occasion de la conférence mondiale sur le climat. Son slogan : we want less for every one.
8 On notera en particulier les travaux conduits à l’Université de Paris Ouest Nanterre La Défense autour de la revue électronique bilingue Justice Spatiale/Spatial Justice.
9 Ainsi, revaloriser le centre de Barcelone a conduit à délocaliser les usines de traitement des déchets et les voies rapides dans la périphérie rurale : déplacement injuste des nuisances sur des espaces moins visibles et des populations moins armées pour protester (Martinez-Alier, 2002).
10 Sur les relations entre l’État et les intérêts privés, voir par exemple : Justice Spatiale/Spatial Justice, n° 6 : Ville, néolibéralisme et justice.
11 On peut penser aux éco-quartiers fondés sur des normes techniques accessibles aux seules personnes capables d’en payer le prix : la durabilité renforce alors les dynamiques de gentrification, ou dans un contexte très différent, à des aires protégées qui privent des paysanneries de ressources, sans que l’éco-tourisme par exemple n’en génère de nouvelles pour celles-ci.
12 On doit à Jean-Nicolas Fauchille de l’avoir montré dans sa thèse (Fauchille, 2016).
13 Encore faut-il, pour bien comprendre le phénomène, distinguer d’une part la distribution géographique de la production de richesse telle que mesurée par le Produit Intérieur Brut (PIB) et, d’autre part, le développement tel qu’approché par l’Indicateur de Développement Humain (IDH), et enfin les effets environnementaux, aux différentes échelles, dont l’empreinte écologique est un des rares indicateurs disponibles.
14 Laurent Davezies (2008) l’a bien montré sur le cas français où la redistribution géographique des richesses garantit le relatif bien-être dont bénéficient les habitants de nombreux territoires eux-mêmes peu productifs.
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Où est passée la justice sociale ?
Ce livre est cité par
- Barozet, Emmanuelle. (2025) Les fluctuations des modèles de justice sociale des gauches au Chili, entre demandes de garantie des droits et exercice du pouvoir (1990-2025). Cahiers des Amériques latines, 107. DOI: 10.4000/15n4m
- Barozet, Emmanuelle. Sainsaulieu, Ivan. (2025) Introduction - Invisibilité et vitalité de la justice sociale au Chili. Cahiers des Amériques latines, 107. DOI: 10.4000/15n4q
- Barozet, Emmanuelle. (2025) Las fluctuaciones de los modelos de justicia social de la izquierda chilena, entre las demandas de garantía de derechos y el ejercicio del poder (1990-2025). Cahiers des Amériques latines, 107. DOI: 10.4000/15qy7
Ce chapitre est cité par
- Mac-Clure, Oscar. (2025) De la desigualdad a la injusticia: cómo se perciben y juzgan las desigualdades en Chile. Cahiers des Amériques latines, 107. DOI: 10.4000/15n4p
- Coolsaet, Brendan. Moreau, Sophie. Vanwambeke, Sophie. Zaccai, Edwin. (2025) Editorial: European spatialities of environmental justice. Belgeo, 4. DOI: 10.4000/16ee2
- Coolsaet, Brendan. Moreau, Sophie. Vanwambeke, Sophie. Zaccai, Edwin. (2025) Editorial : Spatialités européennes de la justice environnementale. Belgeo, 4. DOI: 10.4000/16ee1
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