Groupes d’opposition et samizdats à Berlin-Est dans les années 19801
p. 171-182
Texte intégral
1Frank Ebert est né à Halle en 1970. À la fin des années 1980, il est membre du groupe berlinois Umweltbibliothek (UB) et participe à de nombreuses actions de l’opposition à Berlin, puis à toutes les étapes de la révolution pacifique. Après la réunification, il devient l’un des membres fondateurs de la Fondation Robert-Havemann (Robert-Havemann-Gesellschaft) à Berlin.
2Peter Grimm est né en 1965 à Berlin. Dès 1983, il devient membre de nombreux groupes d’opposants et cofonde le mouvement Initiative Frieden und Menschenrechte (IFM). Particulièrement actif dans le milieu de la presse clandestine jusqu’en 1990, il est devenu après la réunification journaliste de presse écrite et audiovisuelle, ainsi qu’auteur de films documentaires2.
Sylvie Le Grand : Si vous regardez en arrière, comment décririez-vous le cheminement qui vous a amenés à devenir des opposants ? Pourriez-vous l’illustrer par des expériences-clés ?
Peter Grimm : Je ne peux pas rattacher mon cheminement à une seule expérience mais à plusieurs. L’environnement familial a tout d’abord joué un rôle décisif car j’ai grandi dans une famille qui était relativement hostile au régime. Mon grand-père paternel avait été prisonnier au camp spécial de Bautzen (Speziallager Bautzen), un camp parmi d’autres constitué par les Soviétiques à partir de 1945 dans la zone d’occupation soviétique3, je ne l’ai pas connu. C’est l’histoire typique d’une famille allemande. Mon grand-père avait été fait maire de son village par les Américains lorsque ceux-ci sont arrivés dans sa région natale du Vogtland et, quand les Russes ont récupéré cette zone en juillet 1945, ils l’ont fait prisonnier. Un autre élément important est que, dans ma famille, on a toujours parlé librement de tout, même de choses qui pouvaient être, dans cette dictature, des tabous historiques ou politiques. Nous parlions des choses telles qu’elles étaient, mais je recevais toujours la recommandation de ne pas aborder ces thèmes à l’extérieur du cercle familial, chose à laquelle j’avais bien du mal à me tenir. En effet, dans les années 1980, on exigeait de nous des rituels de soumission au lycée. Il ne suffisait pas de subir le matraquage de la propagande en silence, en serrant les dents, il fallait vraiment montrer ostensiblement que l’on approuvait le système et prendre clairement position en sa faveur. Déjà adolescent, cela me mettait en rage et je me disais qu’il fallait protester contre tout cela et se révolter. J’ai alors cherché des contacts dans le milieu de l’opposition que j’ai trouvés vers l’âge de 17/18 ans.
Frank Ebert : C’est presque la même chose pour moi, même si mes parents n’étaient pas aussi récalcitrants vis-à-vis du régime que ceux de Peter Grimm. Ma mère par exemple était membre du syndicat unique, mon père en revanche n’était dans aucune organisation de masse. Ce n’était donc pas un partisan du régime mais il ne le critiquait pas non plus. Ma mère était une femme discrète qui restait dans le rang. À moi aussi, on me disait que je ne devais pas raconter ceci ou cela à l’école, qu’il ne fallait pas dire ce que j’avais vu à la télévision de l’Ouest. Il fallait se tenir tranquille. Mais mon problème, c’était que ce n’est pas dans ma nature de me tenir tranquille et cela m’a valu d’être assez vite repéré à l’école. L’événement-clé, ce fut pour moi l’expulsion de Roland Jahn hors de la RDA. Ma sœur aînée était active dans le milieu de l’opposition à Iéna. Je revois encore les informations télévisées [ouest-allemandes] nous informant de la façon dont Jahn avait été expulsé et déchu de sa citoyenneté est-allemande. C’était en 1983, j’avais 13 ans. Dès mon plus jeune âge, j’ai donc été partagé entre le milieu de l’opposition que je croisais ou fréquentais, en suivant ma sœur à telle ou telle rencontre par exemple, et l’école où il fallait, malgré tout, aller. L’école traçait pour nous un chemin programmé d’avance dont on n’avait aucune chance de s’éloigner, à moins de prendre les choses en main, ce que j’ai commencé à faire un peu pendant ma scolarité, mais surtout plus tard, au moment où j’ai rejoint la Umweltbibliothek.
Christian Wenkel : Pourriez-vous nous présenter la Umweltbibliothek et nous dire quel a été le type d’engagement de ce groupe ?
Frank Ebert : La Umweltbibliothek a été créée en 1986 par des opposants à Berlin. C’est presque devenu une institution dans le milieu de l’opposition berlinoise. Il ne faut pas se fier à son nom [littéralement « la bibliothèque de l’environnement »] et croire que notre but était uniquement de rendre publiques des informations tenues secrètes sur la situation catastrophique de l’environnement en RDA. Nous portions aussi un projet politique. J’ai rejoint le groupe en 1988, je n’étais donc pas là à sa création, mais la Umweltbibliothek a évolué, elle s’est de plus en plus politisée car les citoyens est-allemands n’avaient accès à aucune information fiable, que ce soit sur l’environnement ou d’autres sujets. Notre groupe a donc rédigé et diffusé un samizdat intitulé Umweltblätter [« Feuilles sur l’environnement »] qui est devenu de plus en plus volumineux avec le temps et qui informait sur toutes sortes de sujets politiques propres à la RDA. Nous avons donc utilisé la Umweltbibliothek à des fins politiques surtout dans le but de défendre les droits civiques, la paix et parfois l’environnement.
Christian Wenkel : Le mouvement Initiative für Frieden und Menschenrechte (IFM) a vu le jour en même temps que la Umweltbibliothek (UB) et se situe dans le même courant. Pouvez-vous nous en dire plus sur le lien entre ces deux groupes ? Et quel rôle a joué l’Eglise protestante dans la création d’IFM ?
Peter Grimm : Considérer la UB et IFM comme deux courants distincts serait, à mon sens, en effet une erreur. Il s’agit plutôt de deux variantes d’une même évolution. Et pour comprendre les liens entre écologie et politique en RDA, il faut sans doute rappeler à quel point l’écologie était devenue un problème existentiel, presque vital4 : la région autour de la ville de Bitterfeld était par exemple le site le plus pollué de toute l’Europe de l’Est. Cela avait pris une dimension que l’on ne peut plus imaginer aujourd’hui. Le groupe IFM est le fruit de plusieurs courants ; ce qui unissait ses membres, c’est que tous avaient fait partie ou faisaient encore partie de groupes d’opposants depuis des années, voire des décennies, que ce soit dans le cadre du mouvement pour la paix (Friedensgruppen) ou dans d’autres groupes. Nous étions déjà tous actifs dans le milieu de l’opposition avant la création d’IFM. Le premier pas qui a marqué cette création a eu lieu en novembre 1987 lorsque nous avons décidé d’organiser un séminaire consacré aux droits de l’homme (Menschenrechtsseminar). Ce séminaire devait être l’acte fondateur de notre groupe et il était initialement prévu à l’église Bekenntniskirche de Treptow, un quartier de Berlin-Est. Mais des pressions ont été exercées sur les dirigeants de l’Église et sur la paroisse qui a changé d’avis et a tout annulé. Pourtant nous nous sommes tout de même rassemblés et IFM a bien vu le jour. Axer notre action sur les droits de l’homme – IFM signifie « Initiative Frieden und Menschenrechte » [Initiative pour la paix et les droits de l’homme] –, faire des droits fondamentaux le socle de nos revendications, nous qui voulions en finir avec la dictature, c’était presque une évidence. D’ailleurs, ce thème fédérateur était déjà central dans les mouvements d’opposition de nombreux autres pays du bloc de l’Est. Même si nous étions peu nombreux, c’était une étape importante de nous définir d’une part comme étant dans l’opposition politique au régime et, de l’autre, comme un groupe totalement indépendant et autonome, donc pas comme un groupe lié à l’Église.
Sylvie Le Grand : La publication de samizdats était au cœur de l’action de vos deux groupes. Pouvez-vous nous en dire plus sur les conditions concrètes d’écriture, de confection et d’impression de ces feuilles ? Et, dans le cas de la Umweltbibliothek, sur le rôle « protecteur » de l’Église quant à l’existence du groupe et la diffusion des samizdats, ou du moins sur les rapports entre l’Église et le groupe ?
Frank Ebert : En ce qui concerne la UB, nous étions installés dans des locaux appartenant à l’Église, pas parce que nous étions des chrétiens convaincus mais tout simplement parce qu’il y avait là un pasteur, le père Hans Simon, qui nous avait offert la possibilité de travailler dans ses locaux. Notre groupe était donc lié à une église bien particulière, l’église de Sion (Zionskirche) dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Même si cela a été souvent affirmé après 1989, il ne faut en aucun cas croire qu’en RDA, l’Église a été, en tant qu’institution, un foyer pour l’opposition ou qu’elle lui a systématiquement offert un toit protecteur. Il y a eu quelques pasteurs isolés qui ont eu le courage de soutenir des « perturbateurs » comme nous, qui les ont aidés et ont même parfois travaillé avec eux. Ces pasteurs ont toujours eu de gros problèmes avec les dirigeants de l’Église, et avec l’État bien sûr. Il arrivait aussi que des pasteurs soient mutés, avec pour conséquence d’obliger les groupes qu’ils soutenaient à se séparer. On a parlé du concept de personnalité « progressiste » (fortschrittlich), une façon pour le SED de désigner les personnes qu’il pensait pouvoir convertir ou gagner à sa cause, ou qui n’étaient du moins pas des adversaires déclarés du socialisme. Ce concept est apparu dans les années 1950 puis a perduré jusque dans les années 1980. Or, il y avait aussi, dans le jargon socialiste, des pasteurs considérés comme « progressistes », c’était justement ceux qui étaient opposés à nos actions politiques et qui ne se préoccupaient que de religion. Aujourd’hui, je me dis que cette position peut être compréhensible, mais à l’époque, j’estimais qu’ils étaient tout simplement lâches. Ce pasteur [Hans Simon] a mis à notre disposition des salles qui étaient situées dans la cave de la paroisse, une cave humide. Nous avons utilisé ces salles pour aménager une bibliothèque – d’où le nom d’Umweltbibliothek –, nous y avons installé une ronéotypeuse et une salle de réunion. Mais ce qui a le plus dérangé les tenants du pouvoir, c’est que Hans Simon mette également à notre disposition une grande salle qui se trouvait au premier étage d’une maison, à l’arrière de l’église. Nous l’avons appelée la « galerie », elle nous donnait la possibilité d’être actifs et visibles dans l’espace public. Nous y organisions des expositions, des concerts qui permettaient à des groupes de musique qui n’avaient pas le droit de se produire officiellement en RDA de le faire, ainsi que des lectures publiques. Tout cela ne passait pas inaperçu dans l’espace public, et c’est justement ce que l’État voulait éviter. À mon avis, dans les années 1980, on en était arrivé à la situation où l’on pouvait organiser des choses de manière autonome, mais à la condition que personne ne soit au courant, et surtout pas la presse de l’Ouest. C’était ça qui était essentiel pour le pouvoir. Notre chance, c’est que nous nous sommes fait connaître relativement vite et que nous avons pu agir dans l’espace public, même si jusqu’au 5 janvier 1989, le cercle des opposants est quand même resté extrêmement restreint.
Peter Grimm : Nous imprimions nous aussi des samizdats. Le nôtre s’intitulait Grenzfall, littéralement « cas-limite », mais c’est aussi un jeu de mot avec « Grenze » qui signifie frontière. Nous imprimions nous aussi avec une ronéotypeuse à partir de stencils. Notre situation n’était pas aussi confortable que celle de la UB, nous n’avions pas pu nous installer dans la cave d’une paroisse. Notre premier souci avait été de trouver un moyen d’imprimer nos textes. Nous voulions absolument publier afin d’être visibles dans le petit cercle de l’opposition et susciter chez d’autres amis l’envie de s’engager à leur tour. Notre premier exemplaire a été confectionné à partir de tirages photo, ce qui prenait énormément de temps parce que nous voulions en faire un assez grand nombre. On passait des heures dans la chambre noire à agrandir les photos et le résultat n’était pas toujours formidable. Mais ça a fini par fonctionner, et par la suite, nous avons eu une ronéotypeuse. Notre autre souci était de trouver des lieux pour imprimer à peu près en sécurité. Je dirais que les Umweltblätter et Grenzfall, les samizdats de la UB et de IFM, ont suivi une évolution parallèle tant du point de vue technique que du point de vue éditorial. Une différence fondamentale est que les Umweltblätter paraissaient sous couvert d’une semi-légalité. En effet, chaque numéro portait la mention « Nur für den innerkirchlichen Gebrauch » [Uniquement pour un usage interne à l’Église]. Il s’agissait d’utiliser une petite marge de manœuvre que l’Église protestante avait acquise. Elle avait en effet le droit de publier des bulletins internes à la paroisse en dehors de toute autorisation de publication soumise normalement à une licence, et la plupart des groupes qui éditaient des samizdats détournaient cette mention, prétendant n’éditer que des bulletins internes. Ce n’était pas le cas de Grenzfall qui paraissait sans cette mention, donc dans l’illégalité la plus complète ! Au moins 12 paragraphes du code pénal de RDA auraient pu être retenus contre nous, mais il ne nous est finalement rien arrivé. Nous avons tous interprété cela comme un message : on pouvait bel et bien occuper un espace de liberté. C’est ce qui a conduit les Umweltblätter, elles aussi, à se politiser. C’est flagrant quand on compare les premiers numéros aux derniers. Entre les Umweltblätter et Grenzfall, je dirais qu’il y avait certes une petite concurrence mais aussi une coopération très saine. Dans la mesure du possible, nous essayions, chacun de notre côté, de publier, à une cadence rapide, des textes sur des sujets importants. Sur le plan matériel, nous nous soutenions, pour l’encre ou les stencils par exemple. La UB avait la spécificité d’avoir une adresse et d’être devenue un lieu de rassemblement : on pouvait y nouer des contacts ou chercher le contact avec d’autres groupes ou d’autres membres de l’opposition et c’est ce qui nous importait beaucoup au début des années 1980, élargir le cercle des opposants. De plus, la UB était un lieu de diffusion pour nos textes : des groupes venant de toute la RDA s’y retrouvaient et avaient accès aux exemplaires de Grenzfall que nous y avions déposés. Sans l’existence de ces « multiplicateurs », c’est-à-dire de gens qui diffusaient, à leur tour, nos exemplaires, notre action aurait été impossible. Comme la demande était plus importante que l’offre, nous avions forcément plus de lecteurs que d’exemplaires à proposer. Il fallait donc diffuser les brochures dans tout le pays et veiller à ce qu’elles ne restent pas à 90 % à Berlin-Est.
Frank Ebert : Je vais passer en revue plusieurs thèmes qu’on a tendance à oublier aujourd’hui mais qui sont essentiels à la compréhension de notre travail à l’époque. Les livres, tout d’abord, qui étaient en libre accès dans notre bibliothèque. Nous n’allions évidemment pas les acheter en librairie, ce sont des journalistes ou des diplomates de Berlin-Ouest qui les passaient illégalement à la frontière. Si quelqu’un venait de l’Ouest avec un livre, il n’avait aucune chance de le conserver, on le lui confisquait tout de suite pour le rendre accessible au plus grand nombre ! En ce qui concerne l’impression, nous avions une ronéotypeuse et nous imprimions à partir de stencils. Je ne sais pas quel âge avait cet appareil, en tout cas il était très vieux, et depuis les années 1970, plus personne n’utilisait une pareille machine à l’Ouest. C’est grâce à un député du parti des Verts au Bundestag, Wilhelm Knabe, cofondateur du parti des Verts à l’Ouest, avec lequel nous étions très liés et qui nous a beaucoup aidés, que nous avons réussi à nous la procurer. En tant que député, il n’était pas contrôlé quand il passait la frontière germano-allemande. Il était donc prévu qu’il nous procure une ronéotypeuse de Hambourg. Mais il fallait tout d’abord la faire passer de Hambourg à Berlin-Ouest, c’est-à-dire lui faire traverser le territoire de la RDA. Ensuite, il devait aller la chercher à Berlin-Ouest et la passer à la frontière vers Berlin-Est. Je ne sais plus pourquoi mais au moment où il est arrivé à la frontière, il a eu peur et a fait demi-tour. Ce sont de petites anecdotes qui rappellent l’ambiance de l’époque. Finalement, il s’est laissé convaincre, sans doute par Roland Jahn, qu’il fallait absolument faire passer cette machine à l’Est. Il a pris son courage à deux mains et a passé la frontière. Une fois arrivé devant la UB, il a sorti la ronéotypeuse de son coffre sous les yeux de la Stasi. Car la Stasi était toujours dans le coin ; devant la UB, il y avait une camionnette des travaux publics qui stationnait souvent, mais comme il n’y avait pas de travaux dans la rue – d’ailleurs, à l’Est, on construisait ou on rénovait assez rarement, chez nous, à Prenzlauer Berg encore moins qu’ailleurs – donc nous savions que la Stasi planquait dans cette camionnette. Il l’a donc sortie du coffre, la Stasi a photographié toute l’opération mais elle n’a rien pu faire. Le papier était une denrée rare, l’encre aussi d’ailleurs. Des gens qui travaillaient en usine nous en apportaient parfois. C’était un bel exemple de solidarité mais avec 70 ou 80 feuilles, on n’allait pas bien loin. Il y avait certes des papeteries à l’Est, mais il fallait y avoir des relations. Quand on arrivait en disant que l’on avait besoin de dix ramettes de papier, les gens levaient les bras au ciel en nous disant qu’on pouvait au mieux en avoir une ou deux. C’est ainsi qu’on rassemblait du papier, petit à petit, jusqu’à ce qu’on en ait assez pour pouvoir imprimer. Aujourd’hui, il faut attendre des mois, voire des années, pour collecter les articles des intervenants lors d’un colloque ; à l’époque, il fallait attendre non seulement les articles mais aussi le papier pour pouvoir les imprimer ! En ce qui concerne le tirage des Umweltblätter, on a commencé avec un tirage à 200 exemplaires, parfois seulement 100, et puis le rythme s’est accéléré. En octobre 1989, nous avons rebaptisé notre samizdat Telegraph. En raison des événements révolutionnaires qui s’enchaînaient, il nous fallait réagir vite et donc publier vite ; on est donc monté à 5 000 exemplaires. 5 000 exemplaires pour 17 millions d’habitants, ce n’était pas beaucoup, mais des gens avaient eu la bonne idée de recopier des exemplaires – c’était un travail considérable pour eux ‒, et de les distribuer à leur tour. Du point de vue de la diffusion – Peter Grimm en parlait à l’instant au sujet de Grenzfall ‒, nous ne pouvions pas aller dans la rue et vendre ou distribuer nos feuilles, cela aurait été beaucoup trop dangereux. Dans les locaux de la UB, nous avions donc une étagère en bois avec des petits casiers. Sur chaque casier était inscrit le nom d’un groupe et c’est ainsi que les documents circulaient. On y déposait des tracts, Grenzfall, mais aussi des documents venus de province, de Leipzig ou de Pirna. Tout cela arrivait chez nous et des gens (que nous connaissions bien sûr) venaient récupérer ces textes. Ou alors ceux qui venaient chercher les documents arrivaient avec une autorisation écrite de quelqu’un que nous connaissions ; c’est un peu étrange, mais bon, cela fonctionnait ainsi car on ne pouvait pas se fier à n’importe qui. Nos textes parvenaient ainsi aux citoyens de toute la RDA, du moins nous l’espérions.
Christian Wenkel : La Stasi était très préoccupée par vos actions et elle vous a beaucoup surveillés. Comment peut-on travailler en sachant que la Stasi vous observe en permanence, note tout ce que vous faites ou qu’elle est même peut-être assise avec vous autour de la table lors des réunions du comité de rédaction ? Quelle importance avait pour vous la protection indirecte par les médias ouest-allemands ?
Peter Grimm : Nous avons sans doute réagi à cela différemment les uns et les autres. En ce qui me concerne, j’avais bizarrement presque intégré cette donnée à notre quotidien. Et puis les écoutes, la traque, tout cela n’était pas aussi important qu’au cours des décennies précédentes, on pouvait travailler de manière relativement transparente. Entre nous, on discutait par exemple librement du contenu des revues. La Stasi savait bien que nous étions des « ennemis de l’État », nous n’avions pas à nous en cacher. En revanche, ce qui devait rester secret, c’est ce qui relevait de l’organisation concrète : où imprimer les documents ? Où les déposer ? Où se procurer ceci ou cela ? Comment les transporter ? Nous avions intégré cela à notre vie de tous les jours, nous savions quand il fallait sortir à l’air libre (et donc éviter d’éventuels micros) pour discuter de certaines choses. C’était notre quotidien, on vivait avec sans y penser constamment. Bernd Florath a évoqué les mesures de déstabilisation (Zersetzungsmaßnahmen) pratiquées par la Stasi à partir de 1976, et il a donné l’exemple des serviettes de toilette déplacées tous les jours dans l’appartement d’une jeune femme qui a cru perdre la tête et n’osait en parler à personne5. Il arrivait en effet que l’on ne retrouve pas son appartement dans l’état où on l’avait laissé. Cela arrivait, bien sûr, mais en réalité, tout dépendait de la façon dont les uns et les autres réagissaient face à ces événements. Pour nous, l’avantage était en quelque sorte que la Stasi avait procédé ainsi tellement de fois qu’on ne doutait pas de la parole des membres du groupe quand quelqu’un rapportait quelque chose d’étrange ; on pouvait en discuter librement. Mais je minimise peut-être aujourd’hui, avec le recul, l’effet que cela a pu avoir sur nous. Vues de l’extérieur, ces situations peuvent paraître bizarres, mais au quotidien on s’y était fait, tout comme lorsque des membres du Parti nous empêchaient de mener une action ou qu’ils se trouvaient de façon démonstrative au même endroit que nous quand nous avions prévu une action. C’était des situations assez cocasses. Notre avantage à la fin des années 1980 à Berlin-Est était que nous disposions d’un bon réseau de soutien à Berlin-Ouest. La RDA était financièrement dépendante de la République fédérale et elle veillait à ne pas nuire à sa réputation à l’extérieur. Le pouvoir n’osait donc plus agir ouvertement, à la vue de tous, contre les opposants, les emprisonner par exemple. Il pouvait toujours les empêcher de faire des études, d’exercer une profession ou de faire carrière, mais le risque de se retrouver en prison n’était plus aussi grand qu’au cours des décennies précédentes et nous en étions bien conscients.
Frank Ebert : Je trouve que tu vas trop loin en disant que nous courions un moindre risque de finir en prison. Nous savons par exemple que Thomas Ammer a été condamné à 15 ans de réclusion dans les années 1950. Mais qu’avait-il fait ? Il avait confectionné quelques tracts et écrit des slogans sur un train, et pour cela, il a passé des années en prison. Qu’avons-nous fait, nous ? Nous avons imprimé des milliers de tracts, distribué de véritables journaux. L’État savait qui se cachait derrière ces actions mais il ne pouvait rien nous faire. Ce n’est pas seulement parce que nous avions des correspondants à l’Ouest, mais aussi parce que nous pouvions nous appuyer sur ceux qui avaient agi politiquement contre l’État dans les années 1950 et qui, une fois passés, de gré ou de force, à l’Ouest ont veillé à nous soutenir, à ce que l’on parle de nous. C’est eux qui ont, par exemple, contesté la politique de détente des sociaux-démocrates du SPD qui traitaient à la fin des années 1980 avec le SED au lieu de soutenir les cercles d’opposants. C’est grâce à eux qu’il ne pouvait presque rien nous arriver. Nous étions véritablement protégés. Bien sûr, nous avons aussi fait quelques séjours en prison, je ne sais plus combien de fois j’ai été en prison, ni combien de fois j’ai subi un interrogatoire, mais cela ne durait qu’une journée, ou alors une nuit, et non pas 7, 14 ou 25 ans.
Peter Grimm : Je ne voulais pas relativiser les choses, mais il est vrai que notre proximité avec Berlin-Ouest nous a beaucoup aidés. Ceux qui n’avaient pas le même réseau et menaient des actions depuis la province, depuis une petite ville du Brandebourg par exemple, ont dû payer un prix bien plus fort que nous à Berlin-Est.
Sylvie Le Grand : Une question qui tend un pont vers le présent : que faites-vous aujourd’hui ? Quelles conséquences votre passé a-t-il sur vos activités professionnelles ? Dans quelle mesure êtes-vous non seulement tournés vers le passé mais aussi ancrés dans le présent?
Frank Ebert : Je travaille pour la Fondation Robert Havemann (Robert-Havemann-Gesellschaft, RHG) et c’est une conséquence directe de mon engagement à la UB. À la UB, nous avons eu entre les mains presque tous les documents qui ont été diffusés par les milieux de l’opposition dans les années 1980 et j’ai toujours veillé à en garder un exemplaire. Cela a constitué le début d’un fonds d’archives de l’opposition en RDA. Ces exemplaires sont désormais conservés à Berlin, à la RHG, qui s’est considérablement agrandie au cours des vingt dernières années et qui a recueilli les archives privées de nombre d’opposants. Nous avons reçu les legs de Bärbel Bohley ou Wolfgang Ullmann par exemple, les archives de personnes vivant à l’Ouest qui ont soutenu l’opposition en RDA, par exemple des documents du groupe « 17. Juni ». Petit à petit, nous avons archivé des films, des photos, des dossiers, des lettres, toutes sortes de choses. Je suis, pour ainsi dire, tombé dans la marmite tout jeune – j’avais 19 ans en 1989 – et j’y suis resté.
Sylvie Le Grand : Vous restez donc plutôt tourné vers le passé ?
Frank Ebert : Non, on fait parfois la distinction entre les ex-militants des droits civiques et les militants des droits civiques, cela me dérange. Je suis celui que j’ai toujours été : quand quelque chose me dérange, je le dis. Le problème, dans nos sociétés libérales, c’est qu’il est plus difficile de trouver des interlocuteurs afin d’échanger sur ce qui est juste et injuste. J’ai le sentiment qu’à l’époque de la RDA, c’était différent, ou plus facile. Bien entendu, nous nous engageons sur des sujets d’actualité, nous soutenons les Pussy Riot par exemple. Nous avons manifesté devant l’ambassade de Russie à Berlin lors de leur procès [en octobre 2012]. Mais c’est aussi une question de temps et on ne peut pas être sur tous les fronts. Dernièrement, une délégation d’avocats chinois est venue nous voir pour que nous les soutenions. C’est la même chose avec la Corée du Nord et la Corée du Sud ou plus près de chez nous, avec la Biélorussie. C’est difficile parce qu’on attend de nous, en tant que militants des droits civiques, que nous agissions. Au moins une fois par mois, je reçois un mail nous exhortant à faire quelque chose, et je réponds toujours la même chose : « Ce n’est pas à nous d’agir, ou du moins pas seulement, c’est à vous de faire quelque chose ! C’est ça qui est décisif ! »
Peter Grimm : Je suis moi aussi resté fidèle à ce que j’étais et au journalisme, avec quelques étapes intermédiaires. Je suis journaliste indépendant depuis 20 ans maintenant, également auteur de films documentaires pour la télévision. Je suis moi aussi attaché au passé mais pas seulement. Les thèmes que je traite aujourd’hui sont liés aux valeurs pour lesquelles je me suis engagé avant 1989, tels que la défense des droits fondamentaux, la liberté. Ce n’est pas systématique, mais il y a souvent un lien, on passe du passé au moment présent. Je me suis replongé dans l’histoire de la RDA il y a six ans, lorsque j’ai rejoint l’équipe de rédaction de la revue Horch und Guck qui paraît quatre fois par an6.
Frank Ebert : Notre action ne s’est pas arrêtée le 9 novembre 1989. La RDA a continué à exister jusqu’en octobre 1990 et nous avons encore vécu beaucoup de choses. Nous avons notamment initié et mené l’occupation des locaux de la Stasi en septembre 1990 à Berlin. Au début, les dossiers du Ministère de la sûreté d’État devaient être rendus inaccessibles, ou du moins très difficiles d’accès. Quand nous avons appris que cela devait figurer comme clause dans le Traité d’unification, nous avons décidé d’occuper les locaux où les dossiers étaient conservés. Et c’est ainsi qu’est née la BStU (Bundesbehörde für die Stasi-Unterlagen der ehemaligen DDR), l’Administration fédérale chargée de la gestion des archives de la Stasi.
Question du public : Les Umweltblätter et Grenzfall étaient considérés par la Stasi comme les produits d’actions politiques clandestines qu’il convenait d’entraver. Dans quelle mesure la Stasi a-t-elle réussi à infiltrer les rédactions de ces samizdats par le biais d’informateurs (IM) ?
Frank Ebert : Les Umweltblätter n’avait pas de comité de rédaction bien établi, mais il y avait quand même trois ou quatre personnes fixes. Jusqu’en septembre 1988, nous avions des IM à tous les niveaux de la UB : dans la galerie, à la bibliothèque et dans la rédaction. À partir de 1988, ils ont disparu d’un coup, du moins dans l’état actuel de nos connaissances. Nous avions seulement des « visiteurs » qui venaient à la galerie pour rendre compte de ce qu’ils y voyaient, donc rien d’important. D’après moi, mais ce n’est qu’une hypothèse personnelle, la Stasi a provoqué un conflit au sein de la UB qui a mené à la scission du groupe. Manque de chance pour la Stasi, les IM étaient dans le groupe qui est parti, et il n’y en avait plus aucun à la UB. J’ai presque tendance à dire que c’est dommage parce que nous n’avons plus de comptes rendus aussi détaillés sur ce que nous avons fait à la Umweltbibliothek à partir de 1988 !
Peter Grimm : Parmi les quatre personnes qui étaient dans le comité de rédaction de Grenzfall, il y avait un IM. Il a participé pendant des mois à notre action, il n’en était en fait qu’un rouage, mais il aurait eu tort de nous dévoiler son identité et d’éveiller des soupçons. Au contraire, il cherchait à se rendre indispensable, c’était lui qui s’occupait de notre vieille presse, il avait des mains en or. En novembre 1987, nous n’avons plus pu imprimer à l’endroit où nous le faisions et comme nous avions du mal à trouver un nouveau lieu, la UB nous a proposé d’imprimer notre prochain exemplaire dans leurs locaux, il nous fallait simplement apporter la presse. Ce fut l’occasion pour la Stasi de monter l’opération « Falle » (« piège ») dans le but de prendre en flagrant délit à la fois la UB et IFM, et surtout Grenzfall, journal considéré comme « hostile à l’État » (staatsfeindlich). Notre IM était là lorsque nous avons planifié l’impression, mais il ne l’était plus lorsqu’on s’est dit que c’était finalement idiot d’être tous présents lors de l’impression. Les copains de la UB craignaient que l’on ne soit surveillé et ils ont proposé de tout imprimer eux-mêmes en nous demandant d’être, à la même heure, bien visibles dans des lieux à l’extérieur. J’ai donc donné rendez-vous aux autres d’IFM dans un café de la Leninallee ; notre espion y était aussi, lui pensait qu’il devait venir nous chercher pour nous emmener à la UB alors que notre seule mission consistait, ce soir-là, à rester rassemblés autour d’une bière. Il n’avait plus la possibilité de prévenir qui que ce soit. Alors que nous étions au café, la UB a été perquisitionnée et certains membres arrêtés. Grenzfall n’a donc pas été imprimé, aussi pour d’autres raisons que je n’évoquerais pas en détail. Suite à cette action, un grand mouvement de protestation s’est constitué. Dans mes souvenirs, cela venait non seulement des personnes appartenant au milieu de l’opposition avant 1989, mais aussi d’un plus vaste public qui, à cette occasion, a enfin osé passer à la protestation. Ce fut un grand succès car ces actions de protestation furent publiques. Elles ont duré des jours et même des semaines jusqu’à faire la une des journaux. L’État n’a pas eu d’autre choix que de libérer ceux qui avait été arrêtés et notre espion a dû se justifier face à la Stasi et leur expliquer pourquoi nous n’étions pas là où nous aurions dû être afin d’être pris en flagrant délit. Il a prétendu que, sa Trabi n’ayant pas démarrée, il n’avait pas pu nous amener à l’heure convenue. C’est donc la version officielle des événements, celle qui est souvent reprise, mais elle est inexacte.
Question du public : Les militants des droits civiques ont également été très actifs afin de démontrer que les élections en RDA étaient en partie truquées. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Frank Ebert : En mai 1989 ont eu lieu les élections communales, des élections qui se sont toujours conclues sur des scores fantastiques pour le Front national de la RDA. Nous avons donc organisé ‒ ou essayé d’organiser – la surveillance de ces élections dans toute la RDA : nous avons assisté au décompte des voix et noté combien de voix revenaient à la liste unique, combien il y avait de votes blancs, d’abstention, etc. Cela n’a pas vraiment fonctionné dans toute la RDA, mais cela a assez bien marché à Berlin, à Leipzig, à Halle, où j’ai malheureusement été expulsé du local au moment du décompte. Nous avons rassemblé les chiffres et les avons publiés afin de disposer, pour la première fois, de preuves irréfutables de la fraude électorale. C’était en mai 1989 et ce fut le début de la fin. Plusieurs historiens estiment d’ailleurs que ce fut un tournant décisif. Après ce 7 mai 1989, nous avons manifesté tous les mois sur l’Alexanderplatz contre cette fraude électorale. Tous les 7 de chaque mois, nous avons organisé une grande manifestation, jusqu’à la grande manifestation du 7 octobre.
Notes de bas de page
1 Cet entretien a été mené par Christian Wenkel (Institut historique allemand) et Sylvie Le Grand-Ticchi (Université Paris Ouest Nanterre La Défense) le 21 mars 2013 à l’Université Bordeaux Montaigne.
2 Arno Polzin, Wer war wer in der DDR?, 3e éd., Berlin, Links, 2010.
3 Entre 1945 et 1950, les occupants soviétiques ont créé dix camps dits spéciaux (Speziallager), par exemple à Bautzen, Buchenwald, Sachsenhausen ou Berlin-Hohenschönhausen, afin d’y interner des personnes soupçonnées de tomber sous le coup de la justice des Alliés contre les crimes nationaux-socialistes. Les internements qui ont eu lieu en zone d’occupation soviétique ont cependant souvent été arbitraires et le NKVD a également interné et persécuté, sous couvert de dénazification, des personnes qui s’opposaient à la soviétisation de la société. (N.D.E.) Cf. Peter Reif-Spirek, Bodo Ritscher (éd.), Speziallager in der SBZ, Berlin, Links, 1999.
4 Cf. Ilko-Sascha Kowalczuk, « 1989 : La société et l’État – Opposition et Révolution », dans le présent ouvrage.
5 Voir entretien de Christian Wenkel avec Bernd Florath dans ce volume.
6 La revue Horch und Guck, Zeitschrift zur kritischen Aufarbeitung der SED-Diktatur existe depuis 1992. Peter Grimm en est aujourd’hui l’un des rédacteurs en chef.
Auteurs
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