L ’Epidemia
p. 110-112
Texte intégral
1Il est par contre un autre recueil de nouvelles de Moravia, antérieur aux Racconti, L’Epidemia – titre de l’une d’entre elles – qui aurait mérité, dans une étude plus large que la nôtre, quelque attention préliminaire et qui nous aurait permis de voir que précisément le premier projet originel de Moravia fut celui d’un écrivain moraliste. Il s’agit de récits fantastiques à caractère moral, à travers lesquels Moravia se fait le voyant et le dénonciateur des grands maux de ce siècle. La formation classique de l’écrivain à l’échelle européenne s’y fait sentir à chaque page, de même que cette tendance profondément italienne à tout voir en noir, et que Buzzati exploitera pleinement mais dans une toute autre veine. Dans L’Epidemia, Moravia intégre certains aspects de Kafka et du surréalisme, dans une écriture digne de Swift ou des écrivains fantastiques du XIXe siècle, le tout dans une qualité de langue on ne peut plus classique, aussi bien par la concision que par la clarté, qui sont des caractères propres à la nouvelle italienne depuis Boccace. Dans cette œuvre, se manifeste donc la capacité maîtresse du narrateur, qui est d’intégrer dans un bagage culturel bien assis un apport de modernité, capacité que nous avons relevée dans les Racconti. La différence entre les deux recueils est que, dans le second, le moraliste s’efface tout comme s’y efface l’imagination créatrice, pour ne plus faire qu’un, l’une et l’autre, avec leur objet. Je veux dire par là que, dans L ’Epidemia, la génialité de l’auteur et ses préoccupations morales sont encore trop évidentes pour ne pas faire apparaître la primauté du sujet humain sur les objets. Dans ce sens, ce recueil n’était assurément pas celui qu’il nous fallait étudier pour un cadrage exact de Moravia et des années 30. Si nous en faisons mention, arrivé au terme de notre étude, c’est que nous pouvons à présent désigner, tel qu’en lui même, le moraliste inscrit dans une longue tradition italienne, sans craindre d’obscurcir notre propos. Modernes, pourtant, les nouvelles du recueil L’Epidemia, le sont par leur faculté d’affabulation magique. Elles rejoignent même l’anthologie la plus fascinante d’une littérature fantastique au XXe siècle : elles sont dans ce sens plus modernes que les Racconti.
2Mais n’avons-nous pas bien précisé tout ce que les années 30 présentent de contradictoire au regard de la modernité, combien celle-ci s’offre à cette époque à la fois comme divulgation et standardisation d’un acquis, mais aussi comme un coup d’arrêt au mouvement moderne, au sein d’un totalitarisme intégriste qui dépasse ses simples données directement politiques ?
3Dans ce cas, la modernité de L ’Epidemia ne pouvait intéresser notre propos. La profondeur classique de la vision de cette œuvre peut seulement nous aider à mieux comprendre à présent la densité morale qui se cache derrière les Racconti, à mieux circonscrire en somme la personnalité de leur auteur, dont le regard fut toujours, non pas celui du voyeur, mais du moraliste.
4Cette mise au point, relative à la place respective des œuvres de Moravia, nous est apparue d’autant plus nécessaire à une époque où les aléas de l’édition et de la librairie, avec tous les empirismes critiques qu’ils entraînent, conduisent parfois le lecteur, même le mieux intentionné, à laisser la proie pour l’ombre.
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