L’insatisfaction et l’angoisse
p. 102-104
Texte intégral
1Mais qu’en est-il, au sein de l’autarcie, du fonctionnalisme et de l’auto-conformisme des Racconti, de l’angoisse et de l’insatisfaction qui en constituent l’arrière-fond affectif, au point qu’ils sembleraient pouvoir se prêter à une lecture existentialiste ? Dans ce cas, tout découlerait en eux non pas de la conduite objectale, mais de la conscience du sujet. Pour répondre à cette question, il est tout d’abord opportun de rappeler que la phénoménologie de la perception, au moment où elle fera son apparition dans la psychologie et dans la philosophie, s’articulera à l’existentialisme sartrien, l’angoisse existentielle constituant l’arrière-fond psychologique sur lequel se fixent les configurations du perçu. La place que prend, avec la phénoménologie, la perception dans la psychologie du sujet est liée à l’apparition du phénomène objectal tel que nous l’avons analysé comme liberté de jeu, comme disponibilité non déterminée par le passé du sujet, ouvrant cette liberté au perçu, lui permettant de s’investir dans les objets ; investissement qui rend possible la fonction objectale.
2Pour ce qui est des Racconti, le rapport entre l’angoisse (et l’insatisfaction) existentielle et la fonction objectale se fait dans une totalité sujet-objet, au point que ce dernier devient le dépositaire d’un pesant malaise. Tout se passe comme si la conscience, dans un état de parfaite disponibilité, déposait dans les objets son propre mal de vivre, les objets mettant ainsi la conscience des personnages devant son propre miroir. Ainsi psychologie des personnages et phénoménologie ne font qu’un, le dedans retourné vers le dehors, conférant effectivement au dehors un effet de sens où s’inscrit comme par réverbération entêtante l’angoisse existentielle. L’existentialisme, sur sa face matérialiste, ne pourrait d’ailleurs se concevoir autrement : seule une conscience comprise dans la fonction objectale peut fonder un existentialisme matérialiste. Il serait en effet insensé de parler d’existentialisme matérialiste (compte tenu du fait que l’existentialisme ne reconnaît d’être qu’à l’existant de la conscience) si celle-ci n’était placée d’abord dans ce lieu sujet-objet qu’est l’objectal. En d’autres termes, un existentialisme matérialiste ne peut avoir de fondement philosophique que dans une conjoncture historique qui est celle de l’apparition de la conduite objectale dans les années 30. Mais, objectera-t-on, est-il sensé de parler de philosophie à propos d’une conception de l’homme liée aux aléas de l’histoire ? Peut-on appeler philosophie ce qui n’est pas universel et intemporel ? Mais, à bien y réfléchir, si l’objectai se manifeste pleinement dans les années 30, il produit l’histoire plus qu’il n’en est le produit. S’il est conjoncturel, une fois constitué il transcende toute conjoncture historique. A partir d’un présent, il déborde sur le temps et sur les lieux, intégrant rétroactivement dans son sein tout ce qui l’a précédé et se clôturant de façon étanche à tout avenir. Nous sommes ici paradoxalement dans une conjoncture qui s’universalise et s’intemporalise, où la conscience, au point d’intersection du sujet et de l’objet, n’est ni le produit de l’extériorité historico-sociale au sens où l’entend le matérialisme dialectique, ni une intériorité spirituelle. Il s’agit d’une autonomie autarcique du sujet en tant qu’il est assujetti à l’objet. Sans ce statut paradoxal de la conduite objectale, l’idée d’un existentialisme matérialiste serait inacceptable.
3Loin de contrecarrer le fonctionnement objectal, l’angoisse existentielle qui se dégage des Racconti ne fait que le confirmer. Elle en est le fondement subjectif, la toile de fond sur laquelle prend place l’étendue objectale, qui ne fait que réifier une fixité qui lui est préexistente, le huis clos sartrien trouvant ici son maître signifiant d’un circuit fermé entre la poussée du malaise existentiel du sujet et la symbolique des objets au sein d’un déroulement narratif dont l’enrobement événementiel n’est qu’illusoire. Le caractère historique de ce phénomène lui vient de ce que, au cours des siècles de la durée européenne, dans un non-vu ou dans un non-suivi des historiens et des philosophes, la conscience du sujet a entretenu au sein d’elle-même des osmoses non négociées avec les changements historiques réels, autonomes quoique inscrits dans le temps, et dont l’autonomie éclate dans les années 30, signalant ainsi, mieux que ne l’ont fait l’histoire et la philosophie, un plafonnement, un point de non-retour. D’où l’importance épistémologique du phénomène objectal, et par voie de conséquence des Racconti de Moravia qui s’inscrivent en plein au cœur de ce phénomène.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Prestiges de la jalousie
La Princesse de Clèves. Michel Leiris, Georges Bataille, Pierre Michon, Pascal Quignard
Dolorès Lyotard
2013
Amour de lecteur
Desnos, Dhainaut, Jaccottet, Jouanard, Kijno, Ponge, Prévert, Quignard, Richard, Sarraute
Gérard Farasse
2001
Lettres de château
Barthes, Delvaux, Follain, Ghil, Hyvernaud, Jaccottet, Ponge, Quignard, Reverdy, Tardieu, Villiers de l’Isle-Adam
Gérard Farasse et Philippe Lemaire
2008
