La vertu du provisoire
p. 211-216
Texte intégral
1Il resterait à s’interroger sur ce que vaut et ce que peut l’œuvre de Borel aujourd’hui, tenter son estimation, mesurer sa force (ce qui n’est pas nécessairement la même chose). La valeur d’une œuvre dépend aussi de celui qui la considère. Le peu de cas que l’on persiste à faire de celle du Lycanthrope n’implique pas simplement la ténuité de sa teneur. Il est possible, en effet, que devant un tel miroir de nous-mêmes nous soyons offensés, offusqués et que, faute d’y rencontrer l’image que nous attendions, nous soyons prêts à rejeter celle qu’elle nous propose.
2Il est certain que nul grand éditeur n’a pris sur lui de réserver à Borel une place, fût-elle la plus étroite, et que l’on juge bon (mais cet on représente qui ?) d’éliminer ou d’évacuer sa présence. Un certain aréopage, d’ailleurs extrêmement diversifié (il ne s’agit pas ici uniquement d’une réaction élitaire), chasse Borel du bienheureux paradis éditorial ; le repousse dans les terrae incognitae, le renvoie au désert, comme si on lui administrait la leçon que lui-même, par quelle cruauté ! voulut se donner. Ce n’est pas, du reste, qu’on l’ignore. Mais on persiste à le considérer comme une figure, un sens tari, une destinée dépenaillée beaucoup plus que comme une oeuvre constituée et repérable. Il ne faut d’ailleurs pas entièrement s’insurger contre une telle position. Les « valeurs » que portent cette œuvre sont essentiellement déceptives. Un fond d’amertume les dérive immanquablement vers l’anéantissement. Aussi les tenants de la littérature – et par certains côtés nous ne pouvons qu’en faire partie, à moins de jouer le double jeu du laudateur et de l’exécrateur – considèrent-ils dans le Lycanthrope un certain responsable, quelqu’un qui, outrepassant les préoccupations esthétiques qui animent l’œuvre d’art, s’est porté au-delà du beau et du laid, du bien et du mal, dans un geste de dérision proprement incinérateur, enflammant de son immodeste personnalité la « lettre » réservée aux effets de style, à la transmission presque calligraphique de pensées hautaines et d’intrigues cohérentes. On hésite à publier Borel (à quelques exceptions près) parce que l’on conçoit que, par une attitude spécifique et des réalisations malsonnantes, il a, en quelque sorte, défié la littérature – sans d’ailleurs, au cours d’un tel défi, offrir la réelle compensation d’une écriture révoltée, d’une frénésie supérieure, d’un prométhéisme admirable. Le « guignon », les « cahots » de Borel ne présentent, à vrai dire, rien qui puisse tout à fait séduire. Il existe une grandeur dans l’envergure noire des Chants de Maldoror, dans « l’éclair » et « l’impossible » de Rimbaud. Mais chez Borel on perçoit bien que la réalité la plus boueuse guette, que l’absence de fastes obscurcit le regard. Quant aux fantaisies du style, elles ne sont jamais très loin de l’incorrection syntaxique, de la bizarrerie sémantique, d’un à peu près qui, dans le meilleur des cas, atteint surtout l’autorité du ratage. On ne pardonne pas au Lycanthrope d’avoir hâté le dénouement de la grande aventure littéraire pour la transformer, non sans impatience, en cette « poésie en acte » revendiquée plus tard par Tristan Tzara. Borel – comment le nier ? – a bien déchiré la toile du texte ; il a défait le tissu littéraire. Sa façon de dire représente dans cet univers relativement homogène un accroc. Or, je pense que, de siècle en siècle, la majorité (les gardiens de la littérature) se sont empressés de recoudre de tels accrocs, d’en refermer le débridement, alors même qu’une tendance irrépressible de la littérature provoque ce souffle d’air qui désigne l’impertinence du réel. Certains textes recouvrent le réel ; ils en forment une toile miroitante. D’autres, arachnéens, ne composent leur tapisserie que pour attirer vers un trou d’angoisse (ou de négation).
3Si l’on veut oublier l’appréciation commerçante de ceux qui, liés au marché de l’édition, sont aussi des vendeurs de livres ou de ceux qui, rattachés à l’institution universitaire, transmettent surtout un savoir dominant, et si, en revanche, on se reporte aux écrivains qui passèrent les siècles, on s’aperçoit que quelques-uns parmi les plus illustres veillèrent à rappeler Borel. Baudelaire ne lui épargna pas ses critiques – je l’ai montré ; mais quiconque lit Baudelaire sait que sa connivence avec Borel se situe au plus haut, au plus décisif de la création. Sans vouloir environner Borel d’une vaine couronne d’éloges, je soulignerai que d’autres, fréquemment nommés dans cet essai, Flaubert et Breton en l’occurrence, ne le négligèrent pas plus. Cela ne signifie pas que nous devons nous en laisser conter par leurs témoignages ; mais nous ne pouvons pas davantage en faire fi. La concordance de leur attention produit une résultante qui forge un nouveau visage du Lycanthrope et qui édifie son existence posthume. Baudelaire, Flaubert, Breton étaient pour le moins attachés à la tenue, à l’acuité du style ; ils préféraient néanmoins les étrangetés, les errements maléficieux d’une pensée à la juste et monotone ligne d’horizon de la banalité. Ils ont dirigé vers nous (secondés en cela par plusieurs biographes) un Borel hors du commun, peut-être (sans doute) plus extraordinaire qu’il ne fut jamais. A ce titre (au titre de l’exception), ils l’ont préservé, voire promu, sans nullement conforter par ailleurs l’image d’une littérature normative à laquelle ce « cas » donnerait le ton, le la. Je me devais d’entendre ce qu’ils avaient dit ; il me revenait aussi de changer leur Borel, au nom d’abord de quelques documents récemment découverts et d’une connaissance plus complète de l’œuvre, au nom également d’une impression personnelle en vertu de laquelle la place de Borel sera d’autant plus reconnue – me semble-t-il – qu’on ne la surchargera d’aucune surenchère.
4A nouveau – et cette fois pour apparemment finir –, je me demanderai, après en avoir vu les effets, quel pouvoir exerce l’œuvre et, si j’ose dire, en quoi maintenant elle nous fait signe. La question réside là : il existe une discontinuité dans la réception de l’œuvre de Borel. Un hiatus, des blancs. Contrairement aux écrivains dits « classiques », et je rangerai aussi dans une telle catégorie les grands romantiques ou les célébrités contemporaines, la renommée de Borel a connu des périodes d’oubli et quelques rares moments de redécouverte. L’œuvre paraît plutôt en état de survie, presque spectrale, à la limite de l’effacement. Mais, par un bienfaisant mystère, il semble que toujours une attention de dernière minute, un imprévu surcroît d’oxygène l’aient aidé à respirer de nouveau. Que signifie ce miracle, cette ultime chance ? Pourquoi le texte doit-il ainsi compter avec sa mort, comme si l’échéance n’en était que repoussée (mais irrémédiable d’autant plus) ? Il n’empêche que quelques lecteurs, quelques inconditionnels croient qu’on ne cessera pas d’entendre la voix du Lycanthrope, que ne plus la capter serait s’écarter de ce qui nous fait hommes, dans l’éphémère de notre joie et le lancinement de notre angoisse.
5Je ne me suis pas expliqué sur le titre de cet essai. Il en est temps. Temps d’assurer que Borel me semble un auteur non pas définitif, mais provisoire, connaissant des phases d’éclipse qui, d’ailleurs, ne l’oblitèrent jamais complètement et le vouent d’autant plus à la perpétuité de ses retours et de ses disparitions. Auteur du fort ! da ! Sujet, à cause de nous (par l’usage que nous en faisons) à ce mouvement de repoussement (fort), puis de revenue, de revenance (da) par quoi un enfant (le petit-fils de Freud) symbolisait, par un jouet, les absences de sa mère. Nous n’avons pas tous et toujours besoin de Borel. Il se trouve cependant que parfois le recours que signifie sa présence se fait sentir et que dans notre extrême dénuement nous nous tournons vers lui. Il nous renvoie à nos insuffisances, à la rage d’exister, au « petit bonheur » de la vie érodée par l’ironie du sort et les hommes « loups pour l’homme ». C’est lorsque en nous un pan de sûreté s’effondre, lorsque nous n’osons plus même nous fier à la beauté sublime de l’œuvre d’art ou à la parole donnée du semblable que ce Lycanthrope revient, indispensable envers et contre tout, pour l’envers et le contre tout. Sorte de viatique de dernière heure, remède qui n’a pas de mine, aigre liqueur qui permet de boire « à la santé du malheur ». Il trouverait donc tout son sens non pas par comparaison avec les œuvres parfaites, que le temps n’altère pas et qui demeurent, dans l’évidence de leur réussite, mais par l’usage que nous en pouvons faire aux heures les plus difficiles, quand l’épidémie guette à la porte, quand la guerre assassine au dehors et que la nuit opacifie la lumière vitale. L’œuvre de Borel – et son corps qui continue d’y vivre à la mesure d’une voix perceptible – prend toutes ses raisons d’être à l’heure où sont en marche les bourreaux et où la bêtise décérébrée impose sa loi. Je ne prétends pas que Borel apporte réponse à tout. Ni même qu’il fournisse quelque réponse. Son texte, néanmoins, nous met en état d’équilibre avec la mort irréductible et l’homme déchaîné, animal. Dans les périodes de paix qui reposent le temps pulsatoire, les œuvres du Lycanthrope connaissent une étrange hibernation. Mais lorsque se rallument des foyers de malheur – et qui oserait dire aujourd’hui que l’incendie ne fait pas rage ? – ce texte, sa puissance désespérée, son ironique impuissance reviennent pour un temps. Provisoire. Passager. Luttant avec des moyens de famine. Ecarquillant sur nos faces émaciées le minimum d’un rire. En prévision des jours meilleurs où résonneront les vastes empans lyriques et les sagas mémorables. Encore une fois alors, il sera oublié, remisé aux archives, presque anéanti par les joies amnésiques, la clarté, le bonheur voulu vrai. Mais, comme le pensait Rieux, le docteur du célèbre roman de Camus, on n’en a jamais fini avec la peste. Constat sévère. Borel l’avait déjà fait. Il ne lui oppose que quelques livres, tourmentés, funestes, sarcastiques. Les écrire et nous les donner était déjà une gageure.
6Ce Lycanthrope, plus que tout autre, nous est fraternel.
729 mars 1985
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Prestiges de la jalousie
La Princesse de Clèves. Michel Leiris, Georges Bataille, Pierre Michon, Pascal Quignard
Dolorès Lyotard
2013
Amour de lecteur
Desnos, Dhainaut, Jaccottet, Jouanard, Kijno, Ponge, Prévert, Quignard, Richard, Sarraute
Gérard Farasse
2001
Lettres de château
Barthes, Delvaux, Follain, Ghil, Hyvernaud, Jaccottet, Ponge, Quignard, Reverdy, Tardieu, Villiers de l’Isle-Adam
Gérard Farasse et Philippe Lemaire
2008
